Du noir. Du noir partout. Et du bruit. Assommé par le coup du nain, Bilbo mit un certain temps avant de se rendre compte que, s'il faisait noir, c'était simplement parce qu'il avait les yeux fermés.
La bouche sèche et proche de la nausée, il jugula la vague de panique qui menaça de s'emparer de lui et il se contraignit à l'immobilité pour étudier discrètement son environnement, gardant les paupières closes.
Premier constat : il était dans une voiture, qui roulait, vite malgré le milieu urbain. Second : Ses poignets étaient entravés, sa main, qui avait tenu le pistolet au moment où il avait explosé, le lançait douloureusement, mais il en avait encore l'usage. Puis il se rendit compte que ses ravisseurs étaient en grande discussion et il se fit soudain attentif en constatant qu'il en était le sujet :
— Si tu ne veux pas exécuter des gens désarmés, alors ne les désarmes pas et tues-les du premier coup.
— Merci pour tes conseils avisés, Dwalin. Si j'ai eu le réflexe de le désarmer, c'est parce qu'il n'avait pas visé mes points vitaux.
— Il a simplement loupé son coup… Et puis ce n'est pas une raison ! T'es trop doux, Kili, ça te tuera…
— Et toi, t'es trop-
— Ca suffit, vous deux.
Fili conduisait sombrement et les deux autres se turent, non sans lever les yeux au ciel et le chauve ne put s'empêcher de pincer la joue de Fili qui, outragé, écarquilla les yeux tandis que Dwalin le taquinait gentiment :
— Monsieur se la pète depuis qu'il a pris du grade…
— Arrête ça !
— A moins que tu ne prennes la défense de Kili à ta manière… Depuis qu'il t'a envoyé te faire foutre en te demandant d'arrêter de veiller sur ses arrières, tu fais genre que tu t'en fous, mais tu ne peux pas t'empêcher de sortir les crocs dès qu'on lui fait le moindre reproche…
Dwalin jouait avec le feu, il le savait. Parler ainsi à Fili -devant Kili en plus- en sachant que les deux n'étaient pas forcément en bons termes en ce moment, pouvait lui couter cher, mais, de manière surprenante, le blond se contenta de faire la moue :
— Dire à une personne qu'elle est trop douce n'est pas un reproche, au contraire…
Plantant son regard dans le rétroviseur pour accrocher celui de Kili, Fili avait répondu d'un ton provoquant à Dwalin qui haussa les épaules tandis que le jeune brun fit une moue ennuyée, même si un discret un sourire flatté illumina son visage que les remarques du plus vieux avaient assombri.
— Non, effectivement, ce n'est pas un reproche, seulement si la personne en question se contente de rester au chaud à la maison et ne se balade pas avec les grands sur un coup que nous préparions depuis des années.
La mâchoire de Kili se décrocha et il tourna son regard effaré vers Dwalin qui regardait gravement par la vitre. Le chauve avait été leur instructeur de combat et de beaucoup d'autres choses, un oncle pour eux. Il les aimait sincèrement, et, par cette affection, il avait toujours certifié que le plus jeune n'avait pas sa place dans ce genre de mission, craignant pour sa vie, se doutant qu'hésiter à mettre un ennemi à mort pouvait lui être fatal, il était très rare de tomber sur un hobbit ça avait été n'importe quel autre agent de la GITM, le jeune nain ne serait plus là pour en parler avec eux...
Tout comme lui et Fili étaient parfaitement conscients de la sensibilité exacerbée de Kili, et ils ne voulaient pas qu'il soit rongé de remords à cause de ces meurtres qu'ils étaient obligés de perpétrer pour le bien de leur quête et Dwalin se demandait si, dans les locaux de la GITM, Fili n'était pas intervenu de justesse avant tout pour éviter au plus jeune de se salir les mains en exécutant le hobbit.
Dwalin l'aurait bien fait à sa place, mais Kili avait sa fierté et l'aurait très mal pris, il était capable de bafouer son honneur pour elle.
Toutefois, Fili haussa les épaules, continuant de prendre la défense du brun alors qu'il savait pertinemment que le plus jeune ne supportait pas ça :
— S'il n'avait pas hésité, nous aurions la mort d'un mec capable de traduire le Khuzdul sur la conscience.
— Mouais… Et même s'il ne se montre d'aucune utilité et qu'on doive s'en débarrasser en arrivant, perdre un tel érudit fera bien chier la GITM… C'est déjà ça de pris.
Jamais de sa vie Bilbo ne se serait-douté que les rudiments qu'il possédait en Khuzdul pourraient un jour lui sauver la vie, tout comme il pouvait certifier avec assurance que le dénommé Dwalin avait raison sur un point : sa disparition sera très gênante pour ses collègues, surtout au vu des derniers découvertes. Sans parler d'un certain descendant elfe surentrainé qui serait capable de remuer ciel et terre pour le retrouver, en exécutant quiconque se dressera face à lui, et il ouvrit les yeux pour parler d'une voix éraillée :
— Vous vous êtes attaqués à trop gros pour vous… La GITM mettra en œuvre tous les moyens qu'elle possède pour me retrouver…
N'étant plus menacé de mort par le canon d'une arme à feu et maintenant conscient que sa vie était trop précieuse pour ses ravisseurs, Bilbo sentit une assurance bienvenue poindre en lui et il planta son regard provoquant dans le rétroviseur pour accrocher celui de Fili.
— De plus, je n'ai nullement l'intention de coopérer avec vous…
Dwalin eut un ricanement dédaigneux, comme si ce dernier point avait le potentiel de leur causer le moindre problème, et Fili haussa les épaules sans répondre. Il se contenta de bifurquer dans une ruelle pavée avant de garer la voiture. Bilbo se rendit soudainement compte qu'ils n'étaient plus à Fondcombe. Plus du tout même.
S'ils étaient dans une ville, plutôt grande même, les bâtiments lisses aux murs de pierre pâle n'avaient rien à voir avec les immeubles naturels que le hobbit connaissait par cœur.
— Où sommes-nous ?
Personne ne prit la peine de lui répondre et il se braqua, refusant de descendre lorsque Kili ouvrit sa portière. Le brun soupira en effaçant l'épaule pour l'inviter à le suivre :
— Ça ne vous avancera à rien de résister, vous savez.
Derrière lui, Dwalin leva les yeux au ciel et, repoussant gentiment le jeune nain, il avança sur Bilbo en levant le poing :
— Il existe une manière très efficace pour emmener un individu récalcitrant où bon nous chante…
Bilbo, dont la tempe bourdonnait sourdement depuis que Fili l'avait assommé, comprit qu'il allait de nouveau avoir le droit à un violent billet simple pour Morphée s'il ne faisait pas mine d'obtempérer, et il bondit hors de la voiture en serrant la mâchoire :
— C'est bon ! C'est bon, je vous suis…
Il ne vit pas le regard victorieux que Dwalin envoya à Kili, auquel le brun répondit d'une grimace, et il se contenta de fusiller Fili du regard lorsque celui-ci lui attrapa un bras en sondant la rue, s'assurant qu'aucun témoin gênant ne s'y trouve.
Après tout, ils étaient armés, vêtus pour le combat et trainaient avec eux un hobbit mal en point dont les poignets étaient liés. De quoi amener toute personne normale à contacter les services de sécurité publique si jamais elle croisait un groupe pareil dans la rue au beau milieu de la nuit. Mais, malheureusement pour Bilbo, ils étaient, justement, au beau milieu de la nuit et les personnes normales ne trainaient pas dehors alors que l'aube de début d'été pointait à peine son nez, parant le ciel d'une teinte grisâtre.
Quelques voitures passaient sur les artères principales un peu plus loin, mais, à part ça, la zone était déserte, si bien qu'ils ne prirent même pas la peine de se faire discret pour atteindre un grand bâtiment qui ne se démarquait en rien des autres.
Architecture humaine, des premiers âges, Bilbo pâlît, désorienté.
Le hobbit chercha à relever tous les détails qui pourraient l'aider à se situer, le grand hall richement décoré, la cage d'ascenseur spacieuse et confortable, les cinq étages, ou plutôt, huit étages, en comptant les trois inférieurs, que possédait le bâtiment et le bouton du troisième sur lequel appuya distraitement Kili.
Lorsqu'ils sortirent de l'ascenseur, l'historien ne put s'empêcher d'écarquiller les yeux en découvrant l'agencement des lieux. Les trois derniers étages du bâtiment semblaient avoir « fusionnés » et ne formaient qu'une seule habitation, si l'on pouvait considérer ça comme une habitation. C'était immense, ouvert et aéré, comportant plusieurs vastes mezzanines et beaucoup d'escaliers.
L'étage où ils se trouvaient n'avait aucun mur ou cloison et ressemblait à un immense salon, empli de canapés, de plantes vertes, une luxueuse machine à café, un bar énorme qui portait un plan de cuisine incrusté dedans ainsi que deux grands frigos.
Mais, ce qui attira l'attention du hobbit était la baie vitrée qui remplaçait tout un pan du mur et qui offrait une vue imprenable sur la ville endormie en contrebas, une ville qui, vue d'ici, était reconnaissable entre mille, même pour celui qui n'y avait jamais mis les pieds :
Minas-Tirith.
Envouté par cette vue, cernant au loin les champs du Pelennor, le miroitement de l'Anduin et les lumières d'Osgiliath, dont les bâtiments se découpaient noblement dans l'aube naissante, Bilbo ne s'occupa pas de Fili qui monta à l'étage après l'avoir poussé dans les bras de Dwalin.
— Attendez-là, je reviens.
Dwalin fit une moue agacé et, sans un regard pour le hobbit, il le prit par l'épaule pour le confier à Kili qui venait tout juste de poser ses armes et la partie supérieure de son armure. Laissant le plus grand se diriger vers un frigo qu'il ouvrit d'un geste distrait, le brun fit asseoir Bilbo dans l'un des canapés de la salle, sans un mot. Mais le plus petit déglutit avant de se tourner vers lui, totalement déboussolé :
— Mais… Je suis resté évanoui combien de temps ?
— Deux jours.
Deux jours… C'était… Impossible. Le temps nécessaire pour faire d'une traite le trajet Fondcombe-Minas Tirith en voiture se comptait pratiquement en semaines. Ils avaient pris l'avion, aucune autre alternative pour avoir été si rapide, et il sentit son cœur se comprimer : la GITM ne pensera certainement pas à commencer ses recherches au Gondor. Son regard retourna sur la baie vitrée, admirant le Soleil qui se levait au loin et le jeune nain eut un petit sourire :
— Même si l'aube a quelque chose de magique, on ne peut pas se lasser de cette vue… Quelque soit l'heure.
— Je ne savais pas que certains nains acceptaient de vivre dans les cités humaines.
— Je pense qu'il y a beaucoup de chose que vous ne connaissez pas à propos des nains, monsieur.
Bilbo apprécia l'utilisation du vouvoiement et le respect avec lequel le plus jeune s'adressa à lui. Malgré le fait qu'il ait été prêt à le tuer, Kili était, des trois, celui pour lequel il éprouvait le moins d'aversion.
Dwalin les rejoignit en grignotant un sandwich et il s'assit en attrapant son sac duquel il sortir un vieux livre à la couverture brune.
— Hey ! Mais… C'est à moi !
Reconnaissant l'un de ses manuels, Bilbo sauta sur ses pieds, les sourcils froncés, mais, indifférent, le grand nain feuilleta l'ouvrage d'un air dépité.
— C'est de l'elfique !
— Du Quenya… De quel droit vous êtes vous permis de prendre mes livres ?
— On s'est dit que vous en auriez peut-être besoin pour travailler avec nous.
En répondant, Kili s'était approché de Dwalin pour prendre le livre qu'il feuilleta à son tour avec un œil curieux tandis que Bilbo fulminait.
— Que je travaille avec vous ? Vous pensez sérieusement que je compte collaborer ?
— Ce n'est pas comme si vous aviez le choix…
Bilbo serra la mâchoire. En fait, Kili était aussi haïssable que les deux autres. Pire même, il avait besoin de faire ses preuves, et rien n'était plus dangereux qu'un jeune combattant prêt à sauter sur la moindre occasion pour prouver sa valeur. Il ne sut quelle attitude adopter, lorgnant sur le sac en comprenant que la quasi-totalité de ses affaires étaient dedans, même sa si utile tablette. Rassuré d'un côté, car ces livres étaient sa vie et ils l'avaient toujours accompagné où qu'il aille, inquiet de l'autre, car il ne voulait pas que ses biens les plus précieux restent entre les mains de ses ennemis.
Puis le bruit de l'ascenseur se fit entendre et les deux nains, surpris, se redressèrent pour accueillir le nouveau venu.
Grand, brun, charismatique, voire carrément bandant avec ce regard si dur, comme s'il mettait le monde entier au défi de lui tenir tête.
Bilbo lui colla immédiatement l'étiquette « Attention, danger ! » sur le front, même s'il resta troublé un instant en se demandant où il avait déjà vu ce visage noble aux traits altiers. Car il l'avait déjà vu, il en était certain, comment oublier ces yeux là ?
Lorsque celui-ci pénétra dans l'appartement en retirant mécaniquement la veste de son costume aux sombres tons bleutés, il s'immobilisa brusquement, et ce regard si poignant accrocha immédiatement celui de l'historien, qui ne sut où se mettre, un frisson glacial parcourut tout son épiderme, tout ses sens hurlant ce qu'il avait déjà deviné en un regard : « DANGER ».
Puis Kili s'approcha de lui pour le saluer et le plus grand l'étreignit affectueusement sans détourner son attention de Bilbo.
— Un hobbit ?
La voix était divinement basse, elle prit l'historien aux tripes, et, muet, il se contenta de le lorgner d'un regard aussi méfiant que provoquant.
— C'est une idée de Fili…
Le grand nain haussa un sourcil et sonda la pièce, son regard se voila immédiatement lorsqu'il nota l'absence du blond :
— Où es-t-il ?
Même Bilbo ne put manquer la pointe d'inquiétude qui fit vibrer la voix et Dwalin eut un sourire amusé.
— Il te cherche. Vu l'heure, on ne se doutait pas que tu étais dehors.
D'une voix forte, il appela le blond tandis que les yeux bleus revinrent sur Bilbo, qui soutint le regard, tâchant, lui aussi, d'étudier tout ce qu'il pouvait apprendre en lisant dans ces prunelles d'une profondeur vertigineuse.
Il se rendit compte que ces yeux, qu'il avait pensé saphirs à première vue, tiraient en réalité sur le gris métallique, l'iris étant plus clair autour de la pupille, ce qui donnait un reflet argenté. Leader, exigeant et indépendant… Bilbo n'avait jamais vraiment prêté crédit à ceux qui assuraient pouvoir lire la personnalité d'un individu simplement par la couleur de ses yeux, mais il n'ignorait pas quels traits de caractère étaient prêtés aux différents panels. Toutefois, l'échange visuel fut de courte durée et la voix envoutante continua distraitement la conversation :
— J'étais à l'armurerie avec Bifur.
— Pour l'arbalète ? Elle en est où ?
— Elle est prête. J'ai fait une commande de quatre exemplaires.
— Génial !
Fili arriva au moment où Dwalin exprimait sa joie et il vint étreindre le plus vieux.
— Mon oncle, c'est un plaisir de te revoir.
— Tout s'est bien passé ?
— Excellent ! On a la carte, et les traqueurs de la GITM sont certainement encore en train de fouiller Bree… Même s'ils trouvent la piste, ils ne sauront jamais quelle destination nous avons prise.
— Et ça, c'est quoi ?
Du menton, il désigna Bilbo qui se hérissa. Autant, Kili pouvait se montrer parfaitement poli et courtois, autant celui-là ne cachait pas son dédain et il insupporta le hobbit qui en avait sa claque d'être vu comme un… Comme un hobbit, tout simplement. Race la moins considérée par les humains. Et par les nains aussi, dans la mesure où ils ne considéraient aucune autre race que la leur. Il voulu se taire, mais, excédé, il ne put s'empêcher de marmonner discrètement entre ses dents, sans forcément chercher à se faire entendre :
— « Ça », monsieur, c'est quelque chose qui semble être d'une importance primordiale pour je ne sais quels desseins vous servez, et qui vous dit merde.
Mais le brun l'entendit et il haussa un sourcil, puis son regard prit soudainement la couleur d'un ciel d'orage. Bleu électrique : Dominant, passionné et sans pitié. Si bien que Bilbo se dit qu'il venait peut-être de faire une connerie en le provoquant. Toutefois, Fili lui sauva la mise en justifiant rapidement :
— Thorin, il peut lire le Khuzdul…
— Et l'elfique.
Dwalin avait enchéri en se curant un ongle d'un air détaché, mais Bilbo, pétrifié, ne l'entendit même pas.
Thorin. Le nom claqua en lui comme un funeste coup de tonnerre et il se sentit étreint par une lourde chape glaciale. En temps qu'A.S., il ne pouvait ignorer que celui qui se revendiquait descendant de Durin était la cause de mortalité première chez les agents de l'organisme à qui il vouait une guerre implacable. Son visage, il l'avait vu sur les réseaux privés de la GITM, dont il était numéro un sur leur liste de chasse. Et il venait de lui dire merde.
Vidalinn l'aurait disputé en assenant que la vie n'était pas un jeu et que monsieur le petit érudit devait apprendre à discerner ses interlocuteurs avant de les envoyer paître. Vidalinn aurait sorti son arme sur le champ, aussi, ou, s'il avait été désarmé comme Bilbo l'était maintenant, il aurait montré les dents, et lui aurait sauté à la gorge. Tué ou être tué, pas vraiment d'entre deux pour son petit-ami.
Vidalinn ne se serait pas laissé prendre comme un glandu non plus. Et, surtout, il n'était pas là, pour le plus grand malheur de Bilbo qui se demanda s'il devait commencer à compter les jours qui lui restait à vivre. Mais, sans noter son trouble, Fili continua :
— Je me suis dit qu'il serait certainement utile.
— Il est de la GITM ?
Mal à l'aise, Fili acquiesça sans savoir si, oui ou non, Thorin appréciera l'initiative d'avoir amené un ennemi jusqu'ici. Ce dernier sonda à nouveau le jeune hobbit qui lui faisait face, dont les poignets étaient liés, la tempe prenait une vilaine couleur noirâtre là où Fili avait frappé, et le regard clamait combien il était fâché d'avoir été trainé ici contre son gré. Son cran et son attitude sur la défensive montraient aussi qu'il savait parfaitement à qui il avait à faire et le nain en déduisit qu'ils n'étaient pas face à un simple agent. Mais il ne le considéra pas comme un danger et il s'adressa à lui en le regardant dans les yeux :
— Avez-vous été recruté pour vos talents de traducteur ? Ou bien avez-vous été formé par la GITM ?
Bilbo nota qu'ils étaient passés du ça au vouvoiement et il fit la moue, gardant les lèvres closes, totalement récalcitrant à l'idée de coopérer avec ces terroristes ennemis qui ne s'étaient pas contentés de le kidnapper. Ils avaient aussi pillé l'organisme pour lequel il travaillait et tué les gardes qui, même s'il ne les avait pas franchement apprécié, étaient des personnes qu'il avait côtoyé tous les jours.
Fili s'approcha de Thorin pour lui donner la carte et les travaux de Bilbo, dont le regard s'enflamma, même s'il ne dit rien et resta immobile. Le grand nain n'avait eu besoin que d'un regard pour lui faire comprendre qu'il gagnerait à faire profil bas.
— Avez-vous eu l'occasion de travailler sur d'autres documents dans cette langue ? Et de cette époque ?
Encore une fois, Bilbo garda le silence et le brun eut un ricanement narquois, avant de reprendre, plus amusé qu'ennuyé.
— Peut-on au moins connaître votre nom ?
Bilbo comptait rester muet, mais il se reprit et lâcha en détournant les yeux :
— Scari Duchemin.
Il venait tout juste de l'inventer, deux noms très courant dans la Compté, et il évita le regard indéchiffrable du plus grand qui se tourna vers Fili et Kili.
— Enfermez-le pour le reste de la nuit. Nous verrons ce que l'on peut en tirer demain.
— En bas ?
Kili s'était approché de lui pour s'emparer de son bras, prêt à le trainer vers l'ascenseur, mais Thorin sembla avoir une brève hésitation, avant d'ordonner en haussant les épaules, indifférent :
— Installez-le plutôt à l'étage. Il risque de passer un certain temps parmi nous… Et les exigences des hobbits en matière de confort sont légendaires…
Bilbo eut un reniflement dédaigneux. S'il pensait l'acheter de cette manière, il se mettait le doigt dans l'œil jusqu'au coude. Il était, certes, un hobbit, mais toutes ces nuits qu'il avait passées sur le canapé de la GITM l'avaient considérablement endurci et il pouvait affirmé qu'il était sevré.
Toutefois, il ne se risqua pas à résister, conscient que, malgré tout, sa vie était encore en sursis, et il suivit les deux jeunes nains qui le guidèrent à un escalier.
Une fois seuls, Dwalin abandonna son air désinvolte et se redressa pour faire face à Thorin qui s'assit dans un fauteuil en le regardant dans les yeux :
— Comment ça s'est passé, concrètement ?
— Bien. On a mis quelques jours avant de réussir à pénétrer dans le local des archives, il nous a fallu infiltrer d'abord les bâtiments principaux pour étudier le système de sécurité. Mais globalement, c'était plutôt fluide, on n'a eu aucun accrochage inattendu.
Thorin eut un petit sourire supérieur, dans le genre « Je te l'avais bien dis », auquel Dwalin répondit en maugréant :
— Ça ne change rien à ce que je pense : Fili et Kili n'auraient jamais dû aller à Fondcombes… Le moindre dérapage aurait pu être catastrophique, Thorin ! Si la GITM les avait-
Le reproche glissa sur le brun qui se contenta de hocher la tête en s'adossant à son fauteuil, continuant son interrogation en lui coupant la parole :
— Comment était Fili ?
Le chauve soupira, puis il répondit, comme à contrecœur :
— Impeccable. A aucun moment je n'ai eu à lui venir en aide... Tu as misé sur le bon… Dans quelques années, il sera parfait.
Le brun eut un sourire aussi fier que ravi, avant de parler d'une voix moins assurée :
— Et Kili ?
Dwalin détourna le regard en haussant les épaules :
— Il sait écouter son cœur et rester sur ses principes. Ils se complèteront à la perfection, ces deux là.
— Tant mieux…
Le ton n'était pas aussi enjoué que les paroles et le regard de Thorin s'était sombrement ternis, si bien que Dwalin se sentit obligé de le justifier :
— Thorin, tu as voulu en faire des frères. Tu ne pouvais pas prévoir que les choses se passeraient ainsi entre eux.
— Qui l'aurait pu… Je voulais simplement qu'ils s'apprécient suffisamment pour désirer travailler ensemble, que le cœur complète la raison. A eux deux, ils auraient pu faire d'immenses choses, le duo parfait… Je ne voulais pas ce simulacre d'affection qu'ils se portent depuis leur rupture simplement pour me faire plaisir…
— Ce n'est pas un simulacre, et encore moins pour te faire plaisir. Ils s'aiment réellement, ils sont juste trop cons pour l'assumer. Et puis je ne pense pas qu'ils aient rompu… Ou alors, Fili essaie de reconquérir Kili.
— Mais Kili en a marre de souffrir pour une cause perdue…
— Ils finiront par se trouver réellement…
Thorin acquiesça, mais le cœur n'y était pas. Dans le fond, il était réellement ravi de voir que les deux orphelins qu'il avait nommés comme héritiers parvenaient de nouveau à communiquer avec courtoisie entre eux après ces semaines d'indifférence glaciale qu'ils s'étaient retournés suite à la dispute de trop. Soupirant, il se leva pour s'approcher de la baie vitrée, les champs du Pelennor flamboyaient sous le Soleil levant, mais il ne voyait pas le majestueux spectacle, perdu dans ses pensées, et il parla distraitement :
— Et le hobbit malpoli, tu penses qu'il sera utilisable ?
— Faut savoir lui parler… Mais s'il est vraiment capable de lire le Khudzul, alors c'est une perle dont on ne doit surtout pas se défaire… Le problème, c'est qu'il est notre ennemi… Le convaincre de travailler pour nous sans nous leurrer sera ardu…
Thorin haussa les épaules, puis, sans se soucier de l'heure indécente, il attrapa son SmartPhone sur lequel il composa un numéro rapidement :
— Gloïn, c'est Thorin. Connecte-toi discrètement au serveur de la GITM et trouve moi la liste des employés. Je cherche un hobbit, ils ne doivent pas être légion, qui sait traduire plusieurs langues anciennes. Trouves-moi son nom, son prénom et, surtout, l'identité et l'adresse de ses proches.
L'autre, tiré du sommeil, grommela une réponse inaudible que Thorin n'écouta pas :
— Je veux tout ça dans la journée.
Il raccrocha, sous le regard troublé de Dwalin :
— Il a déjà dit s'appeler Scari Delaroute ou un truc du genre…
— Il a menti.
oOo
Après un dédale de couloirs de pierres grises, ainsi que quelques autres séries de petites marches, Kili s'arrêta devant une pièce dans laquelle il invita le hobbit à entrer.
— La salle de bain est au bout. Il y a un petit coin cuisine avec quelques trucs dans le frigo, on fera le plein demain, mais je pense que ça suffira pour l'instant… Et… Une dernière chose.
— Hey !
Bilbo chercha à se débattre lorsque le brun lui attrapa fermement l'avant-bras, mais Fili posa une main intimidante sur son épaule pour le dissuader de se défendre tandis que Kili accrocha un bracelet métallique à son poignet.
— Essaie de sortir de cet immeuble et nous serons prévenus, et puis un traceur GPS est intégré, tu ne pourras pas aller loin. Tout comme je te déconseille vivement de chercher à le retirer de force… C'est du quinze volt… Une décharge suffit à te griller la peau, deux peuvent t'assommer direct.
Bilbo frissonna, pas vraiment enclin à tenter le coup, et il resta sagement dans la chambre lorsque Kili ferma la porte. Bien entendu, la première chose qu'il fit fut le tour pour déceler la moindre sortie, inexistante. Alors il haussa les épaules et, enfin, le hobbit qui était en lui se mit à ronronner. Un ventilateur silencieux, une douche, une pizza surgelée, une bouilloire et une couette confortable. Retirez ces odieux nains et il était au paradis.
Dans le couloir, Kili verrouilla la porte en instaurant un nouveau code sur la serrure magnétique, et il sursauta à peine lorsqu'un torse puissant se colla à son dos et que deux bras doux enlacèrent sa taille tandis que les lèvres de Fili vinrent chuchoter au creux de son oreille :
— Dwalin a tout faux sur toi…
— Peut-être pas. Exécuter ce type m'aurait rendu malade…
— Je sais… C'est ce qui fait ta force…
Sensible aux compliments de celui qu'il avait longtemps considérer comme son frère adoptif avant de finir dans son lit, Kili retint un sourire et il ferma les yeux lorsque la bouche du blond embrassa la courbe de la mâchoire, puis sa nuque, dégageant ses sombres mèches d'une main tendre, chatouillant la peau du bout des doigts.
Kili se tendit imperceptiblement.
Il ne voulait pas le laisser faire, leur histoire était finie et il était celui qui en avait mis un terme.
Cela faisait quelques mois qu'ils avaient rompu d'une relation en dent de scie qui avait durée deux ans, et jamais il ne s'était senti aussi mal, surtout qu'ils étaient amenés à se côtoyer quotidiennement, mais il ne voulait pas retourner en arrière car il savait que ce serait pire.
La main quitta la nuque pour glisser le long de l'épaule, caressant le bras, tandis que Fili glissait le nez dans le creux de sa gorge, inhalant son parfum en embrassant sa peau.
— Tu me fais tourner la tête, Kili…
Kili serra les dents, le souffle emballé, pouvant affirmer sans exagérer que c'était réciproque, mais il garda les lèvres closes. C'était la première fois depuis leur rupture que Fili agissait ainsi. Jusqu'à maintenant, il s'était plutôt contenté de jouer la carte de l'indifférence, sans aller plus loin que quelques sous-entendus ou remarques élogieuses soufflés au hasard des conversations ou, parfois, un regard plus insistant qui brulait sa peau. Le brun ferma douloureusement les yeux, puis il se retourna pour le repousser, sans un mot, et il s'en alla, le regard fuyant.
— Bonne nuit, Fili.
Fili était comme une drogue, y toucher une simple fois pouvait l'amener à replonger pour de bon, et il ne voulait pas ça. Il ne voulait pas cette nouvelle spirale de déceptions et de non-dits qui avait gangréné ce rêve éveillé qu'il avait vécu dans ses bras.
Respectueux, le blond le laissa partir, le regardant s'éloigner jusqu'à ce qu'il disparaisse au détour du couloir, puis il soupira lourdement, enivré par son odeur, sa peau, sa voix...
— Par Mahal, Kili, si tu savais à quel point tu me manques…
Et pas seulement son corps et ses étreintes. Les longues discussions qu'ils avaient pu avoir après l'amour, ces matinées où il se réveillait à ses côtés, la manière dont il éclatait de rire et se tordait pour éviter les chatouilles du plus vieux, ces après-midi pluvieuses qu'il pouvait intégralement passer dans l'un des canapés du salon en peignant ces mèches sombres de ses doigts tandis que Kili jouait à un jeu électronique quelconque…
Et tout ça, c'était révolu, parce qu'il n'avait pas été capable de comprendre et garder cette perle qu'était Kili.
Plus une journée ne se passait sans qu'il se traite d'abruti.
oOo
Merci d'avoir lu !
Et merci aux reviewers, notamment les Guest !
(Une revenante : Ta review m'a mise de bonne humeur XD)
Je pense poster tous les vendredi midi, c'est plus simple pour moi.
J'espère que ça continu de vous plaire !
PS : J'ai une page Facebook, Gokash, si vous voulez.
J'y annonce les publications et j'y poste des conneries.
C'est tout.
