Ce chapitre sort en avance, mais je pars très tôt demain pour dix heures de route (retour en Allemagne après quelques jours en France) et je me suis dite que, à choisir, vous préférerez avoir le chapitre le jour avant plutôt que le jour après...


— Des lettres Lunaires ?

Effaré, Bilbo vit de quelle manière la carte s'illumina lorsque Thorin la présenta à la lumière nocturne et, subjugué, il manqua le regard sombre qu'échangea le grand nain avec Balïn, qui était avec eux, et qui remarqua d'un ton triste:

— Ainsi, la GITM ne connaît pas l'existence de ces runes…
— Ça n'aurait rien changé de toute manière.

Thorin avait répondu d'un ton glacial qui fit frissonner Bilbo, troublé par cet énigmatique échange. Mais le hobbit resta concentré sur la carte que le nain posa sur une table qui diffusait la lumière. Il ne savait pas trop où ils étaient : lorsque la nuit était tombée, ils avaient suivi le plus grand à travers Minas Tirith, dans un dédale de couloirs étroits, d'escaliers secs, jusqu'à atteindre une vieille tourelle qui se dressait au dessus de la cité et qui possédait cette table en libre service, certainement affiliée à la bibliothèque royale, au vue des runes qui la parcouraient.

Il voulu se pencher sur les écritures qui apparaissaient et que Balïn se chargeait de recopier rapidement et avec application, mais Thorin l'en empêcha en le gratifiant d'un regard grave :

— Donnez-moi d'abord votre parole, et je vous promets en échange que je n'attenterai pas à votre vie et que je tâcherai d'honorer vos conditions.

Bilbo se pétrifia soudainement, et il planta ses yeux dans ceux de Thorin.
Il voulait résister sans même se poser de question, pour Vidalinn, ses collègues, l'organisme pour lequel il travaillait, son honneur…

Mais il y avait quelque chose dans le regard de Thorin… Il ne parvenait pas à faire abstraction, au contraire, il avait envie de continuer à travailler pour lui, avec lui, et ce, malgré son attitude horripilante. Surtout qu'il comprenait bien, alors qu'il étudiait ce regard si noble, que jamais celui qu'il considérait comme un ennemi ne pourrait jamais se résoudre à l'abattre froidement simplement parce qu'il ne lui était plus indispensable.
Non… Lui ne jouait pas de cette manière…
Et puis il n'y avait pas que ça.

Ce nain semblait en savoir plus sur bien des sujets que la totalité de ses collègues érudits, possédait des documents d'une richesse culturelle inconsidérable, sans oublier Erebor, qu'ils touchaient du doigt… Et toutes ces découvertes qui iraient avec.

Bilbo lorgna discrètement sur sa carte, son esprit fonctionnant à plein régime, avant de lever à nouveau le regard pour croiser celui du plus grand.
Ce con… Il lui laissait totalement la liberté du choix… L'opportunité de s'emparer de ce qu'il avait gagné en marchandant ou bien lui tourner le dos, à Thorin, et à Erebor dans la foulée.
Mal à l'aise, le hobbit serra les poings puis il avec un pardon silencieux pour son petit-ami, noyé dans ces orbes gris qui le tenaient, il acquiesça doucement :

— Je vous promets que je ne chercherai pas à joindre la GITM et j'accepte de mettre mon savoir à votre service.

Le plus grand entendit bien l'apprêté de ses mots et la difficulté qu'il eut de les avouer, alors il répondit avant qu'il se rétracte :

— En échange, je compte honorer vos conditions : reprendre contact avec votre famille lorsque le contexte le permettra, vous emmener avec moi à Erebor et veiller sur votre vie au long de l'expédition, tant que cela ne menace pas notre groupe…

C'était déjà ça de pris et Bilbo garda le silence, avant de s'approcher de la carte dans un silence amer. Balïn avait pratiquement terminé de recopier le texte et, instinctivement, l'historien vérifia immédiatement l'exactitude des runes de la copie, un contresens était si vite arrivé...
Satisfait, il ne perdit pas de temps, le texte était aussi simple que court et il n'avait pas besoin de retourner fouiller dans ses livres pour étudier la conjugaison ou le vocabulaire. Il mit d'une vingtaine de minutes pour déchiffrer lentement les premiers mots qu'il écrivit sur une feuille vierge, avant de les placer de manière à former une phrase cohérente :

— Tenez-vous auprès de la pierre grise quand la grive frappera…

Adossé contre une ouverture avec vue sur la ville endormie, Thorin échangea un rapide regard avec Balïn, tous les deux très attentifs aux mots du plus petit qui continua, après avoir gribouillé rapidement sur la feuille pour démêler plus facilement les inscriptions et trouver le meilleur sens des mots :

— Et le soleil couchant… Avec la dernière lueur de… Je ne comprends pas de quoi il parle ici…
— Quel est le sens littéral ?

Pressant, Thorin s'était approché pour lire à son tour par dessus son épaule le mot que Bilbo ne parvenait pas à traduire :

— Je ne l'ai jamais rencontré celui-là, peut-être que dans l'un de mes livres…

Il montra le mot en question et Thorin n'eut besoin que d'un regard avant de le définir :

— Durin… Il s'agit du « Jour de Durin »… les deux mots sont fusionnés, c'était courant à l'époque.

Bilbo haussa un sourcil en relisant le mot en question. De nom, il connaissait Durin, il savait même que Thorin revendiquait être son descendant, mais il ne l'avait jamais vu écrit de cette manière et il resta indécis :

— Le jour de Durin ?
— Il s'agit d'un jour particulier dans la tradition naine…

C'était Balïn qui lui avait répondu et Bilbo enregistra l'information avant de continuer sa traduction :

— Donc… Avec la dernière lueur du jour de Durin… brillera sur la serrure. Point.
— Il y a autre chose ?

Bilbo fit signe que non et il écrivit rapidement la traduction proprement sur la feuille, que Thorin lui prit des mains sans s'occuper de son soupir exaspéré :

— « Tenez-vous prêt de la pierre grise quand la grive frappera. Et le soleil couchant, avec la dernière lueur du jour de Durin, brillera sur la serrure »…

Thorin lu le résultat pensivement, et Bilbo ne comprit absolument pas cette espèce de prophétie, mais il ne doutait pas que monsieur le génie des mots, de la géographie et de l'histoire allait certainement y trouver le sens caché.

Mais celui-ci échangea un regard consterné avec Balïn :

— C'est bien ce que je craignais…
— Il n'est pas trop tard pour le définir…
— De toute manière, nous ne pouvons pas attendre devant la porte pour vérifier tous les jours entre octobre et décembre… Les Gadolah sont trop hostiles pour qu'on se le permette…
— Il y a un problème ?

Interpellé par le ton grave de la conversation, Bilbo tenta de s'immiscer, et Thorin se tourna vers lui, acerbe :

— A moins que le petit monsieur je-sais-tout que vous êtes ne connaisse la date du jour de Durin, ce dont je doute, il y a un problème, oui, et de taille.
— Le petit je-sais-tout vous a déjà permis d'arriver jusqu'ici… N'oubliez pas que le bond que vous avez fait ces derniers jours est dû à l'aide d'un hobbit de la GITM, merci de le reconnaître, et, de nous deux, vous devriez être le spécialiste des nains… Sans oublier que vous êtes plus concerné que moi par Durin…

Piqué par le ton méprisant du nain, Bilbo avait répondu sans réfléchir, et il ne manqua pas l'étincelle qui luisit dangereusement dans le regard du plus grand. Susceptible, ce brave nain.
L'historien eut soudainement peur d'être allé trop loin, mais Balïn s'interposa gentiment :

— Et si nous rentrions pour parler de tout ça calmement ? C'est déjà une belle avancée que nous venons de faire, merci à vous, monsieur Sacquet, peut-être que continuer demain est la meilleure chose que nous puissions faire maintenant…

Le grand nain et le hobbit continuèrent de s'affronter du regard et Bilbo fit la moue, il avait entendu le remerciement de Balin et en était touché, mais c'était la gratitude de Thorin qu'il attendait avant tout, et il répliqua sournoisement :

— Parler calmement de quoi ? Monsieur l'illustre descendant de Durin ne sait même pas quel jour est fêté le nom de son ancêtre, tout ça ne nous mène à rien ! A quoi ça sert de localiser la Montagne si on ne peut pénétrer à l'intérieur ?
— Je pourrais toujours vous poster devant la porte afin que vous puissiez faire le guet en attendant le jour J… Vous qui désirez tant voir Erebor. Vous prouverez ainsi votre utilité dans cette quête.
— Laissez moi trois jours ainsi que tous les documents que vous possédez, et je vais vous la prouver, mon utilité, monsieur. Ce jour est certainement mentionné quelque part, je peux le trouver !
— Oui, bien entendu, faites donc. Je vais même vous donner un indice pour commencer vos recherches : « Le premier jour de la dernière Lune de l'Automne au seuil de l'Hiver est la nouvelle année naine ». Et nous l'appelons le Jour de Durin quand la dernière Lune d'Automne et le Soleil sont en même temps dans le ciel… Allez donc fouillez les livres, ça vous occupera et, ainsi, personne ne me dérangera pendant que j'étudie les traités astronomiques des premiers temps.

L'indice en question laissa le hobbit pantois durant un moment, puis il reprit avec hésitation :

— Mais… C'est débile ! C'est totalement aléatoire votre système. Et, surtout, ça ne se produit pas tous les ans !
— Tant mieux, si ça n'arrive pas cette année, vous bénéficierez au moins d'un an de plus pour trouver la solution, ce ne sera pas de trop…

Incisif, Thorin avait répondu en se retournant et il entama la descente de la tour tandis que Balïn récupérait la carte et les travaux de Bilbo, avant de passer à côté du hobbit à qui il tapota gentiment l'épaule :

— Si vous voulez avoir le dernier mot, vous savez ce qu'il vous reste à faire…

Maugréant, Bilbo fourra les mains dans ses poches en lui emboitant le pas :

— Je ne vais pas avoir à fournir beaucoup d'effort… Je n'aurai aucun mal à déterminer la date avant lui…
— Bien entendu…

Avec un petit sourire distrait, Balïn suivit Thorin, amusé par la rivalité qui vibrait entre l'agent supérieur de la GITM et le leader nain. Au moins, ils allaient tous les deux se dépasser pour trouver la solution avant l'autre, ça allait être rapide, même s'ils gagneraient en efficacité à travailler ensemble, mais il ne fallait pas non plus croire en la dame Galadriel.

oOo

« Les lettres lunaires sont des lettres runiques, mais invisibles lorsqu'on les regarde de face. On ne peut les voir que quand la lune brille par-derrière, et, qui plus est, avec la sorte la plus ingénieuse, ce doit être une lune de la même forme et de la même saison que le jour où elles furent tracées. »

Foutus nains avec leurs systèmes à la con. Pourquoi tout était TOUJOURS compliqué avec eux ?
Toutefois, alors qu'il s'intéressait à la conception de ces lettres lunaires, le hobbit compris soudainement beaucoup de choses : De une, la raison de la présence des nains à Minas Tirith. Le socle qu'avait utilisé Thorin était certainement le dernier de la sorte que possédait la Terre du Milieu.
Ha, non, il y en avait aussi à un Fondcombe, pardon, le repère de la GITM et, comme un con, Bilbo n'avait jamais compris à quoi servait ce truc. Il y en avait aussi un autre dans la Moria, haha, Bilbo l'avait aperçu sur les photos, mais ça, Thorin ne le savait pas, parce que sa royale majesté ignorait que le royaume avait été exhumé, lui.
Il comprit aussi que le vol de la carte, et son enlèvement, n'avaient pas été fait au hasard : ils étaient arrivés au moment opportun, la veille du Solstice d'été, par une Lune à son premier quartier et patati blablabla comme tachait de lui expliquer Kili, depuis maintenant trois heures :

— Les conditions à respecter pour observer ce phénomène, afin d'avoir une même configuration lunaire et solaire, sont pourtant très simples.
— Sans blague… Réessaies encore une fois, pour voir ?

Parce que, non, Bilbo ne comprenait pas, c'était bien plus flou que la racine du subjonctif en langage courant du 5ème âge. Patiemment, Kili reprit en gribouillant sur une feuille :

— Les mêmes phases de la Lune se produisent tous les 29,53 jours environ, c'est le mois synodique lunaire. Et, de son côté, l'année tropique solaire dure approximativement 365,24 jours. En cherchant un multiple commun, nous pouvons établir que 19 années tropiques ne diffèrent que de 235 mois synodiques que d'à peine plus de deux petites heures.
— C'est impressionnant…
— Ce qu'il faut retenir, c'est que 235 mois synodiques équivalent à peu près à 19 années tropiques solaires.
— En d'autres termes, après une période de dix-neuf ans, les mêmes dates de l'année correspondent avec les mêmes phases de la Lune, ce qui permet de relire vos stupides runes ?

Kili poussa un soupir de soulagement et allait le congratuler, mais la voix de Thorin, railleuse, répondit à sa place :

— Félicitation. Votre pouvoir de déduction n'a vraiment pas de limites…

Sans se laisser toucher par la pique mesquine du nain qui venait d'entrer dans la pièce, Bilbo s'adossa à son siège, attrapa un livre distraitement avec lequel il s'éventa en répondant négligemment :

— Je suis un littéraire, pas un scientifique, que sa grâce me le pardonne…

Thorin passa sur le grommellement comme s'il ne l'avait pas entendu et il haussa un sourcil en sondant le hobbit :

— Je suis tout de même curieux de savoir pourquoi vous persécutez mon fils pour une telle raison ? Savoir qu'on ne peut lire cette carte que tous les dix-neuf ans ne vous suffit pas ?
— Je cherche à dater sa rédaction. Et connaître son auteur aussi.

Il avait répondu en croisant les bras et, d'un regard, Thorin invita Kili à sortir de la salle avant de s'asseoir face au hobbit dont le visage s'était fermé, vexé de subir la présence exécrable du plus grand et non plus celle, appréciable, du jeune nain.

— Pour l'auteur, c'est simple, il s'agit du dernier roi exilé.
— Thror II ?

Immédiatement, Bilbo commença à calculer mentalement la date de la mort du souverain nain, dans des circonstances floues qui avaient entrainées l'éradication de la famille royale au complet, deux siècles auparavant, et Thorin attendit patiemment, conscient que l'historien connaissait suffisamment bien son sujet pour en tirer des conclusions pertinentes. Du moins, il l'espérait.

— Et pour la date de la rédaction ? Vous avez une idée ou bien devons-nous étudier le contexte de toutes les dix-neuf années avant celle-là ?

Il s'était montré pinçant, s'attendant à ce que Thorin s'amuse à le laisser chercher tout seul avant de lui apprendre la réponse, mais le nain s'installa plus confortablement au bureau et, sous le regard dépité du hobbit, il attrapa un stylo et une feuille sur laquelle il commença à tracer des chiffres dans une belle écriture déliée :

— Thror est simplement l'auteur des runes lunaires, la carte sur laquelle il a écrite est une copie d'une autre qui date des premiers âges et qui représente Erebor telle qu'elle l'était à cette époque. Tout porte à croire qu'il a tenté de pénétrer dans la Montagne après le premier attentat contre la famille royale, et qu'il a réussi… Nous savions qu'aujourd'hui était le jour décisif, car d'autres personnes avaient mis cette carte à jour de la même manière, il y a trente-huit ans, et avaient établi un calendrier lunaire qui liste toutes les dates sur quelques siècles. Malheureusement, leurs travaux n'ont pas abouti.
— Parce que la vilaine GITM est intervenue…

Bilbo avait parlé d'un ton piquant en détournant le regard, devinant le reproche sous-entendu, mais Thorin ne s'occupa pas de son intervention et continua :

— Connaître l'année de sa rédaction pourrait nous être utile pour étudier l'emplacement des différents mois synodiques qui la composent. Thror a sans doute écrit sitôt après avoir découvert le secret de cette porte.
— Donc, après les évènements de 2570.
— Et avant le deuxième attentat, en 2590, puisque Thror y a trouvé la mort.
— Ça ne nous laisse que…

Bilbo se hâta de compter mentalement le plus rapidement possible, peu désireux de laisser Thorin le doubler, mais, d'un ton supérieur, le nain parla avant lui :

— Deux possibilités.
— L'année du premier attentat-
— Ou bien celle qui précède la mort de Thror…
— Il faudrait savoir si l'attentat a eu lieu avant le solstice d'été, et s'il a eu le temps de s'y rendre cette année là.

Thorin fit la moue en écrivant les deux dates et il parla pensivement :

— C'est peu probable… Il a certainement complété cette carte en 589… Il était alors ruiné, désespéré et toujours recherché… Ses adversaires étaient certainement à ses trousses et c'est la raison pour laquelle il a scellée cette porte en laissant cet héritage derrière lui.

Bilbo opina et il attrapa rapidement sa tablette tactile sur laquelle il fit une recherche rapide, louant son idée d'avoir craqué la bibliothèque de la GITM et ses bizarreries que personne n'était censé utiliser, telle l'almanach solaire et lunaire qui possède un programme à même de retrouver n'importe quel calendrier lunaire de n'importe quelle année. Trois jours étaient, finalement, de trop lorsque l'on possédait de tels outils et ce pauvre nain, sans ça, aurait mis bien quelques années de calculs éreintants avant de trouver une fourchette approximative.

— Alors, déjà, en 589, la veille du solstice d'été était un 10 Juin…

Thorin eut un sourire et Bilbo n'eut pas besoin de longtemps avant de comprendre pourquoi. Toutefois, ayant perdu la notion du temps, il demanda innocemment :

— Nous sommes le combien ?
— Le 11… Ça concorde…

Le regard de Bilbo se mit à briller et son sourire se joignit à celui du nain. Pris tous les deux dans ce jeu d'énigme, ils ressentaient une agréable excitation à l'idée de se rapprocher toujours plus de cette Montagne légendaire et ils en oubliaient même l'agacement mutuel qu'ils étaient censés se porter.

Rapidement, Bilbo fit défiler le calendrier de l'année 70, mais il fronça les sourcils avant de lancer un regard désemparé à Thorin :

— La dernière Lune d'automne ?
— Celle qui précède l'hiver…
— Mais… D'après notre calendrier actuel, l'hiver est fixé au 21 décembre… Je ne pense pas que pour les nains des premiers âges, qui ont défini le jour de Durin, ce soit le cas…

Le visage de Thorin se rembrunit et il s'adossa à son siège en poussant un juron.

Bien entendu, le hobbit avait raison : les nains des premiers âges possédaient leurs propres calendriers et moyens de calcul du temps selon les astres, maintenant oubliés. Cela faisait des siècles que plus personne ne fêtait le jour de Durin, parce que cela faisait parti des traditions oubliées, au fil du temps et des aléas politiques qui avaient modifiés plusieurs fois la conception des calendriers, car, justement, trop compliqué à prédire. Et, agacé, il écouta Bilbo qui ne se démonta pas et qui en profita pour étaler sa science comme l'exécrable petit monsieur-je-sais-tout qu'il était :

— La notion de saison est assez arbitraire selon les cultures et les époques. Selon que le concept est perçu sous un angle astronomique, météorologique, calendaire ou conventionnel…
— Abrège.

Bilbo tiqua d'exaspération, mais ne se permit pas de l'envoyer paitre et il continua d'un ton sec :

— Les nains vivaient sous terre, il est donc peu probable qu'ils s'attardent à se fier au climat, où à l'astronomie…
— La voute céleste est la première chose que les nains ont vu à leur réveil. Malgré notre habitat, nous sommes très influencés par les astres…
— Ok ! Donc on rajoute le calendrier astronomique à la liste des possibles.

L'historien avait répondu avec humeur en pianotant sur la table, vexé d'avoir été repris par Thorin et il continua :

— Pour les peuples hobbits, et quelques humains de l'ancien temps, il s'agissait d'un éphéméride à tendance calendaire. Mais les saisons avait des contours imprécis, en plus des quatre classiques, il y avait aussi le temps de « l'étiolement », entre l'automne et l'hiver. Ce qui veut dire que la dernière Lune d'automne, dans ce cas, ne précèderait pas l'hiver et, surtout, ne serait pas distinctement définie, variant selon le climat de l'année… Mais, dans la mesure où les nains ne font rien comme tout le monde et où, de toute manière, une telle chose ne colle pas avec la définition du jour de Durin, autant choisir l'option astronomique.

Jouant distraitement avec une paire de ciseau qu'il faisait tourner autour d'un doigt, Thorin écoutait d'une oreille les divagations du hobbit qui reprit en feuilletant l'un de ses livres :

— Il est admis durant les cinq premiers âges, dans le Nord, que l'hiver commençait lorsque la constellation de Mantras est à son apogée, du moins, chez les peuples normaux et civilisés qui utilisaient ce calendrier.

Le nain lui lança un bref regard incisif, sans rebondir sur la dernière remarque assurée d'un ton insolent, et il attendit que le plus petit continue son exposé en reprenant sa tablette :

— De toute manière, avec les derniers traités que vous m'avez demandé de traduire, on peut facilement en conclure que les nains, puisqu'ils commerçaient assidument avec les autres peuples, utilisaient le même calendrier… Ne reste plus qu'à trouver quel jour Mantras sera à son apogée cette année…
— Le 7 novembre.

Thorin qui avait déduit la même chose que Bilbo, avait sorti son SmartPhone pour lancer une recherche astrologique fructueuse, doublant le hobbit qui soupira d'agacement en continuant sa déduction :

— Donc, si on applique le cycle métonique à cette date, la dernière Lune de cette année sera…

C'était beaucoup trop facile, finalement, et un sourire victorieux étira ses lèvres lorsque, faisant défilé l'almanach de la GITM, il trouva la date qui concordait, interpellant Thorin qui se redressa, curieux :

— Quel jour ?

Le sourire de Bilbo devint machiavélique et il mit sa tablette hors de disposition du nain qui écarquilla les yeux :

— Je ne sais pas si j'ai vraiment envie de vous le dire… Ce n'est pas comme si vous le méritiez…

Thorin resta d'abord sans voix, interloqué, encore une fois, par son audace, puis Bilbo vit sans peine son regard calculer en une seconde la distance qui le séparait du plus petit tandis que son corps se tendait doucement. Pour avoir vécu quelques années avec un combattant professionnel, Bilbo savait reconnaître le danger quand il le voyait, mais il n'eut même pas le temps d'esquisser le moindre geste : D'un mouvement qui dépassait les compétences visuelles du hobbit, le nain l'avait attrapé au col, faisant fit de la table qui les séparait, et de la gravité aussi, apparemment, il le plaqua sur la surface plane, l'immobilisant d'une main tout en s'emparant de la tablette de l'autre. Toutefois, le sourire de Bilbo s'agrandit lorsque le plus grand fronça les sourcils face à l'almanach, et il ne put s'empêcher de fanfaronner :

— Vous n'espériez tout de même pas que de telles données seraient écrites en langage courant…

Il avait repris les même mots que Thorin lorsque celui-ci l'avait menacé, la veille, et le nain, beau joueur, reposa la tablette inutile, en dardant son regard sur lui, sournois :

— Vous semblez apprécier vous faire désirer, monsieur Sacquet…
— Ce que j'apprécie, c'est que l'on reconnaisse mon travail…
— De quel travail parlez-vous ?

Thorin lui envoya un regard taquin, mais Bilbo ne se laissa pas déstabiliser et il assura avec un sourire diabolique :

— Celui qui vous a permis de localiser votre si belle Montagne… Et celui qui vous permettra, selon mon envie, de connaître la date où l'on pourra y pénétrer…

Thorin haussa un sourcil et, dans un sourire enjôleur, il se pencha sur le plus petit en rétorquant d'un ton amusé :

— C'est bien ce que je dis… Vous aimez vous faire désirer…
— Ça vous ferait trop mal d'admettre que vous me devez ça ?

Ils se regardèrent dans les yeux, ceux de Bilbo clamaient qu'il ne cèdera rien au grand nain si facilement, et Thorin consentit à répondre :

— Je suis ravi de savoir que c'est avec nous que vous partagez dorénavant votre savoir, monsieur Sacquet…

Cela plu au hobbit, mais ce n'était pas encore assez et il s'amusa à demander plus :

— Ça ne vous fait pas trop mal, de savoir que si vous touchez au but, c'est grâce à l'aide d'un agent de la GITM ?
— Un peu, mais dans la mesure où j'ai permis à cet agent en question de lire des documents dont la GITM ne soupçonne même pas l'existence, lui permettant d'étudier enfin des choses passionnantes et non plus des vieux textes rébarbatifs dont personne ne prend la peine de lire les traductions, je me dis que ce petit agent profite bien de son séjour parmi nous…

Et pan, dans les dents, touché coulé. Le sourire de Bilbo se fana et, soudainement, il nota la proximité du plus grand. Sèchement, mauvais joueur, il posa ses mains sur son torse pour le repousser et il se redressa, s'asseyant sur la table, acerbe et décidé à se défendre :

— Un agent qui a été enlevé, séquestré et menacé pour lui arracher son savoir…
— Ce n'est pas vraiment l'image que vous donniez ces derniers jours…
— Allez vous faire foutre.

Thorin eut un sourire narquois en le regardant descendre de la table pour s'éloigner de lui avec humeur, et il ne put s'empêcher de continuer :

— Moi, au moins, je reconnais que vous avoir parmi nous est une bonne chose.
— Et quoi ? Vous voulez que je vous dise que c'est réciproque et que je frétille de joie tous les matins en me rappelant que je suis entouré de nains ? Je vous rappelle que si je suis encore avec vous et que je collabore, c'est parce que j'y suis forcé, à cause de vous, de vos menaces et de ça !

Excédé, il leva son poignet, montrant le bracelet électronique que Kili avait posé sur lui, et Thorin lui lança un regard condescendant avant de répondre d'un ton ennuyé :

— Sans oublier une certaine promesse de vous emmenez avec moi au Mont solitaire…
— Mieux vaut ça que pourrir dans une cellule ou se retrouver avec une balle dans le crâne...
— Si vous le dîtes… Dans ce cas, laissez-moi vous rendre un service.

Sans sommation, il sortit son arme, désactivant la sécurité dans un geste que l'habitude rendait fluide, puis pointa le canon mortel sur le hobbit qui se pétrifia totalement, piégé par ces pupilles céruléennes qui le clouèrent sur place.

— Qu'est-ce que… Vous faites ?
— Je vous force à me donner cette foutue date… De cette manière, vous pourrez continuer à pleurnicher en assurant que les nains sont d'abominables tortionnaires qui vous font vivre un calvaire… Que vous n'avez pas eu le loisir du choix…
— Ce ne sera pas mentir…
— Je connais nombre de vos collègues qui choisiraient de mourir plutôt que collaborer avec nous.
— Je sais que je vous suis trop précieux pour mourir… Tout comme je sais que vous connaissez l'identité et la localisation des membres de ma famille, je ne veux pas les mettre en danger…
— N'essayez pas de me leurrer, vous savez aussi bien que moi que la GITM instaure immédiatement un dispositif de sécurité autour des proches des agents dont la vie est menacée… C'est la raison première qui justifie le fait qu'elle collecte autant de données personnelles sur ses membres…

Ils s'affrontèrent du regard, l'arme de Thorin était toujours pointée sur Bilbo qui serra les poings.

— Vous pourriez me torturer…
— Le pensez-vous sincèrement ?
— Vous vous montrez très… Convaincant…
— Je ne peux pas en dire de même pour vous…

Le hobbit déglutit, toujours accroché aux yeux qui le sondaient impitoyablement, se noyant dans leur profondeur vertigineuse qui le prit, encore une fois, aux tripes. Le genre de regard qui pouvait l'amener à faire n'importe quoi sous n'importe quelle condition, damné et violent, mais cachant aussi une sagesse et une assurance inébranlable. Thorin avait raison : aucun des collègues de Bilbo n'aurait coopéré aussi facilement et l'A.S. sentit un sentiment amer monter en lui à l'idée d'être un traitre, surtout qu'il ne pouvait pas justifier sa collaboration, mis à part sa curiosité maladive et son intérêt pour ce sujet.

Le nain sembla lire dans ses pensées et il baissa son arme pour s'approcher de lui, son parfum intoxiquant grilla les compétences de discernement du hobbit qui se pétrifia lorsque le dos d'un doigt patient glissa sur sa joue :

— Monsieur Saquet, nous avons besoin de connaître cette date pour pénétrer dans la Montagne… Et je suis conscient que, sans vous, la définir me demandera un long et pénible effort…
— Vous essayez de m'avoir par la séduction, maintenant ?
— Parce qu'il est question de séduction ?

Bilbo fronça les sourcils face à la question taquine, se demandant s'il ne venait pas de se trahir, mais il se rendit compte avec effroi que, justement, s'il avait coopéré sans trop de mauvaise volonté c'était, aussi, car il était séduit. Pas seulement par le grand brun qui lui faisait face, surtout pas par le grand brun qui lui faisait face, mais par ce groupe de nains droits et fiers, la franchise de Kili, la pudeur de Balin, le regard de Thorin… Sombre, il s'empara de la main du nain pour la forcer à quitter son visage et aucun des deux ne parla, se jaugeant mutuellement, puis un soupir imperceptible franchit ses lèvres, avant qu'il ne se détourne de lui :

— Ce sera le 18 octobre. A trois jours près. Si on veut avoir la date exacte, nous devons prendre en compte les années bissextiles dans l'application du cycle métonique. Et puis nous n'avons pas la certitude qu'il s'agisse d'un jour de Durin. Pour savoir si le soleil et la Lune seront ensemble dans le ciel, il nous faudra calculer selon la longitude et latitude. Et ce n'est que sous condition que l'hiver nain commence bien le 7 novembre.
— Si vous ne savez pas quoi faire durant les quatre prochains mois, définir tout ça avec exactitude vous tiendra occupé…

Ayant enfin ce qu'il désirait, Thorin s'écarta avec un horripilant sourire victorieux qui, une nouvelle fois, donna des envies de meurtre au hobbit. Mais celui-ci, toujours immobile, se contenta de grimacer dans le dos du nain qui sortit de la salle sans ajouter un mot.


oOo

Merci d'avoir lu !
Et merci à tous les reviewers !

Je n'ai pas répondu à tout le monde (presque personne), mais c'était une semaine un peu spéciale
Mais, encore et toujours, chacune de vos reviews me fait très plaisir, qu'elles soient constructives ou non !

Voilà.

Et j'espère qu'il n'y pas pas, parmi mes lecteurs, des petits tatillons d'histoires et astronomie, parce que je sais que tout es un peu capillo-tracté par ici XD