L'air était déjà extrêmement lourd, alors que l'aube s'étendait à peine, laissant deviner une chaleur suffocante à venir, ainsi qu'un nouvel orage, d'une puissance inouïe, qui se préparait.
Froissant les draps, Bilbo roula sur le dos en soupirant, pas certain de supporter indéfiniment la vie dans les Gadolah. Cette météo abominable couplée à cette tension presque douloureuse, celle de l'attente d'un combat injuste, mais imminent, avait de quoi tourner fou le plus raisonnable des érudits.
— Quand penses-tu qu'ils passeront à l'attaque ?
Adossé contre le rebord du lit, à peine couvert par la très légère couverture qui cachait le minimum de son corps nu, Thorïn haussa les épaules en faisant défilé les images de la Moria enregistrées dans la tablette de l'historien.
— Ils peuvent attaquer quand ils le veulent, maintenant… Nous sommes prêts à les recevoir.
— Fili n'est pas encore revenu, ainsi que Kili et Nori avec le reste de ta compagnie…
— Ce n'est pas plus mal... Fili en a encore pour un moment. Je lui ai demandé d'éviter les courants surveillés et de passer par les Mont de Fer pour charger l'Embraer au maximum…
Bilbo fit la moue, puis il s'installa sur le flanc pour faire face à son amant, laissant un instant son regard dériver sur ce corps qui s'était allègrement emparé du sien pendant la nuit, puis il posa sa main sur son torse pour le caresser pensivement, avant de demander brutalement :
— As-tu déjà connu la paix ?
La question prit Thorïn par surprise et, délaissant la tablette, il se tourna vers le plus petit qui le sondait d'un regard bien plus grave que ce qu'il lui avait déjà connu. Ils se regardèrent un instant dans les yeux, puis le nain détourna les siens en faisant la moue.
— Certainement.
— En as-tu profité ?
Il grimaça en réponse et Bilbo baissa les yeux, ressentant, soudain, l'envie d'être ailleurs qu'ici, d'emmener Thorïn loin de cette guerre injuste et lui faire oublier cette vie qui n'en était pas une à laquelle il était condamné. Il se contenta de soupirer et il se laissa à nouveau tomber sur le dos, sans relever le regard que le plus grand lui lança.
— Comment va ton épaule ?
— Mieux… Elle ne me gêne plus vraiment. Et puis… Kili m'a proposé d'utiliser l'une des arbalètes de combat que tu avais commandé… Si ça ne te dérange pas…
Il avait répondu d'un ton peu assuré, sans savoir ce que penserait Thorïn d'une telle initiative, mais celui-ci se pencha sur lui pour embrasser brièvement ses lèvres, laissant sa main caresser son flanc nu.
— C'est moi qui lui ait demandé de t'en donner une… Il paraît que tu as déjà des prédispositions au tir de précision…
Faisant référence au premier contact entre Bilbo et Kili, lorsqu'ils s'étaient tirés dessus, il lui envoya un petit sourire assuré auquel le hobbit répondit en se redressant partiellement pour lui voler un nouveau baiser, touché de l'attention. Il se doutait bien au vu de la réaction qu'avaient eue Dis et Argon, qu'il ne s'agissait pas d'un don anodin.
— Je suis honoré, merci.
Thorïn haussa une épaule et reprit la tablette en répondant distraitement :
— Je t'avais fait une promesse…
Le plus petit lui envoya un regard perçant, lui qui s'était un jour demandé s'il y avait pire que Vidalinn en terme de romantisme… Mais, devinant qu'il s'agissait tout de même d'une attention détournée, il ne se montra pas trop exigent et il se leva mollement pour s'approcher de l'ouverture qui servait de fenêtre.
Les montagnes, étouffantes, se dressaient dans la nuit mourante, se distinguant à peine du ciel gris, presque noir, à cause des nuages oppressants qui se rassemblaient dangereusement.
Aucun oiseau ne volait dans le ciel, aucun ne chantait pour célébrer le matin. Ce silence pesant agressait les sens du hobbit qui, plus que jamais, regretta son fauteuil et ses livres.
— Ca commencera aujourd'hui…
Le torse ferme de Thorïn se pressa contre son dos et Bilbo ne répondit pas, appréciant simplement le contact de ses mains sur sa peau. Décidément, il aimait sentir la présence du nain derrière lui de la sorte et, sensiblement, il se pencha en arrière pour s'adosser au plus grand, la gorge serrée :
— Avons-nous la moindre chance ?
— La chance… Ce n'est pas une chose sur laquelle j'ai compté, ces dernières décades…
Après une dernière caresse sur son dos, il se sépara pour récupérer ses vêtements et s'habiller rapidement, revêtant déjà quelques pièces de son armure lourde ramenée par Nori, puis Bilbo soupira avant de ramasser ses habits à son tour.
— Que comptes-tu faire si jamais ça tourne mal ?
Le nain se tourna vers lui, pour le sonder d'un regard indéchiffrable, avant de parler à voix basse :
— Que puis-je faire ?
Bilbo haussa les épaules en détournant les yeux :
— Fuir…
— Où ? Et combien de temps ?
Encore une fois, Bilbo haussa les épaules et il déglutit, avant de lever le regard lorsque Thorïn s'approcha pour glisser un doigt sous son menton et l'inviter à le regarder dans les yeux :
— Nous pouvons les battre… Ce royaume que nous défendons est le notre. Nous pourrons y trouver la paix…
— Tout semble pourtant contre nous…
« Contre nous »… Thorïn ne manqua pas le pronom utilisé, ravi, d'un côté, d'avoir le hobbit dans leur camps, mais triste, de l'autre, de le savoir mêlé à cette guerre qui ne le concernait pas. Il se contenta d'une brève caresse sur sa joue, avant de tourner les talons, mais Bilbo l'attrapa soudainement au col, se juchant sur la pointe des pieds pour embrasser sa bouche avec besoin, et, avant que le nain n'ait le reflexe de l'étreinte pour approfondir le baiser, il se sépara brusquement de lui, gardant les poing serrés sur le vêtement et ses sourcils farouchement froncés. Ils se regardèrent gravement dans les yeux un long moment, puis Bilbo souffla du bout des lèvres, un ordre, ou une supplique :
— Ne laisse pas ta vie dans ce combat.
L'injonction sembla surprendre le plus vieux, pas vraiment habitué à ce qu'une personne qui ne soit pas de sa famille s'inquiète pour lui, encore moins accoutumé à cette lueur qui brillait dans son regard et qui lui promettait tellement de choses… Touché et tenté, il caressa à nouveau la joue du hobbit en murmurant à son tour :
— Je te le promets.
Bilbo plissa la lèvre, pas vraiment convaincu. Il l'aimait bien, ce nain, mais il était conscient qu'il aurait besoin d'un peu de temps avant d'accorder encore crédit à ses promesses. Il baissa les yeux et, lorsque Thorïn se pencha une dernière fois sur lui pour embrasser ses lèvres avant de partir, il détourna le visage, déterminé :
— Survie à cette guerre. Et tu pourras me toucher à nouveau.
C'était peut-être un peu pathétique comme marché car, après tout, il n'était certainement pas le prix le plus intéressant pour un nain tel que Thorïn. Surtout qu'il commença déjà à souffrir de cette condition absurde lorsque le roi se redressa en retirant les mains qu'il avait posées sur son corps, lui lançant un regard déstabilisé et dérouté. Mais il voulait que le nain favorise en premier la sécurité, celle du groupe et, surtout, la sienne, plutôt que des actions folles et insensées comme il semblait prêt à le faire et, pour ça, il devait lui donner une sacrée bonne raison de s'accrocher à la vie, autre que la promesse d'une paix fragile offerte par la conquête des ruines d'un ancien royaume surpuissant. C'est pourquoi il prit son inspiration pour assurer encore, avec panache :
— Je ne veux pas profiter de chacun de tes baiser s'ils portent le gout amer d'une hypothétique dernière fois… Si tu m'embrasses encore, ce sera pour fêter notre victoire et célébrer la paix…
— Je ne connais pas la paix.
— Je te l'apprendrai.
Désarçonné par la demande et cette promesse enivrante, Thorïn resta muet un instant, mais il avait bien compris que, s'il ne voulait pas le voir partir à nouveau, il devait faire quelques concessions et, de bonne foi, il se plia à la volonté du hobbit avec un sourire séduit, sentant, quelque part en lui, renaître cette volonté de vivre, pour lui et non pour porter son peuple, qu'il pensait avoir perdu :
— Soit. Nous survivrons alors, tous les deux, à cette bataille.
— Nous la gagnerons. Pour la paix.
— Pour la paix.
C'était sa dernière bataille, de toute manière, Thorïn le sentait.
C'était ici, dans ces montagnes, que tout se jouerait et que cette guerre injuste prendrait fin avec l'avènement, tant attendu, de la prophétie.
Et un sourire franc et sincère étira les lèvres de Thorïn, pour qui jamais la paix n'avait été si attrayante. Toutefois, son visage se couvrit d'une ombre lorsque l'on appela son nom poliment et ils sortirent tous les deux pour faire face à Eldur, en tenue de combat, qui, n'accordant aucune importance à Bilbo, planta son regard dans celui du roi pour annoncer gravement :
— Il y a du mouvement.
oOo
— Tout doux, la bête, on attend encore.
— Parle-moi encore une fois sur ce ton, connard, et je t'arrache la tête…
— Hooo… On fait une méchante colère parce que le monsieur nous a dit de ne pas attaquer les nains maintenant ? Mais c'est qu'elle est impatiente, la-
Stirnir, qui venait de parler d'un ton hautement condescendant, évita de justesse le poing d'Azog qui fusa vers sa trachée, et il para le coup suivant avec un sourire de damné :
— Papa a oublié de serrer la muserolle ? Je pensais pourtant qu'il avait été clair quant à l'identité des personnes sur qui il fallait frapper…
Son regard, soudain glacial et tranchant, mit à mal celui de l'orc qui, après un sourd grondement de rage, fit un pas en arrière, avant de siffler ses ordres d'une voix vibrante de rage :
— Bolg, soyez prêts à passer à l'attaque… On ne fait pas de quartier aujourd'hui.
— Un peu quand même : Il nous faut les enfants de la prophétie en vie… Et quelques naines aussi, si on veut s'amuser un peu après la bataille…
Contrarié, Azog renifla avec dédain et Bolg, ravi par la dernière phrase, de l'A.S., ajouta pensivement :
— Et j'espère qu'ils ont des enfants aussi…
A la remarque, les lèvres d'Azog s'étirèrent dans une terrible grimace gourmande, interpellant Stirnir qui se tourna vers eux, les sourcils froncés :
— Des enfants ? Pour quoi faire ?
Le silence cruel, mais hautement éloquent, des deux orcs lui hérissa le poil et il serra les poings, son regard soudain aussi électrique que l'orage qui se préparait :
— On ne touche pas. Aux enfants. Cela n'est pas négociable.
— Sinon quoi, tu vas rapporter à papa ?
Le ton était narquois et ce fut au tour de Stirnir de se hérisser de rage, face aux ricanements des deux orcs, chacun le dépassant de trois bonnes têtes, et qui lui lancèrent un regard navré :
— Allez… Stirnir. Il faut que tu essaies au moins une fois… Il n'y a rien de plus délicieux qu'un-
— C'est très simple, Azog. Essaie seulement d'abuser d'un gamin, qu'importe la race. Et je te castre.
Stirnir avait répondu en lui attrapant le col d'une poigne dont la puissance surprit Azog, mais, peu impressionné, l'orc eut un sourire amusé et il susurra du bout des lèvres, faisant pouffer son fils qui assistait à l'échange :
— Outch… Sujet sensible… Ca te rappelle des mauvais souvenirs ?
En réponse, un poing dont les doigts étaient cerclés d'un métal écharpé lui martela la mâchoire, ouvrant la pommette et l'amenant à faire un nouveau pas en arrière. Puis Stirnir lui tourna le dos avant de parler d'une voix sombre :
— On passe à l'attaque. Maintenant.
Les nuages, toujours plus nombreux, se rassemblaient autour d'eux, lourds et chargés d'électricités, cachant le soleil pour laisser durer une nuit malsaine.
oOo
Le tonnerre tonna avant même que la pluie ne s'abatte sur le camp, à peine quelques secondes après que le premier éclaire eut déchiré le ciel noir.
Thorïn vit Bilbo sursauter, tenant fermement son arbalète, se tenant droit entre Dis et Argon qui, discrètement, gardaient un œil sur lui.
Il avait été à deux doigts d'ordonner à Kili et Nori de prendre l'historien avec eux pour le balancer quelque part dans la Terre du Milieu. N'importe où, mais loin de cette folie qui se préparait. Toutefois, il savait bien que Bilbo l'aurait pris comme une insulte et qu'il ne lui aurait jamais pardonné une chose pareille. Tout comme il se doutait que, n'étant pas le souverain du hobbit, qui ne le reconnaissait absolument pas en temps que tel, il n'avait pas vraiment d'ordres à lui donner quant aux choix qu'il faisait dans sa vie.
Il aurait simplement préféré que l'historien soit plus sage, ou lui, moins égoïste. Car il ne pouvait pas se mentir : il voulait que Bilbo soit à ses côtés. Sa présence lui donnait la volonté de ne pas baisser les bras et continuer à se battre, pour survivre, pour remporter cette guerre, Erebor, et le hobbit qui allait avec.
Les nains s'étaient dispersés dans la cité de Dale, attendant leurs ennemis de pied ferme, sur ce terrain qu'ils connaissaient si bien et qu'ils avaient truffé de pièges en tout genre.
Si un combat se déroulait ici, les orcs n'auraient aucune chance.
En hauteur, dans les décombres d'une tour à moitié écroulée mais surplombant la ville en ruine, Thorïn et les leaders de combat patientaient dans un silence tendu, simplement brouillé par les grosses gouttes qui tombaient à la verticale, amenant avec elles un fond d'air glacial et un brouillard épais qui commençait à se répandre entre les bâtiments, pour la plus grande joie des nains qui y voyaient là encore un avantage.
Toutefois, ils n'eurent pas à attendre longtemps : plusieurs explosions se firent entendre au niveau des quartiers Est, défendus par Baldur qui, au vu de la fusillade qui suivit, ne perdit pas de temps à contrattaquer. Encore une fois, Thorïn lança un regard à Bilbo, blême, qui, à l'instar des autres soldats, restait immobile, attendant les ordres du roi. Ses yeux accrochèrent ensuite ceux de Dis, et ils échangèrent un sourire complice.
Ces orcs… Incapables de comprendre la notion d'effet de surprise…
— Une suggestion, petite-sœur ?
Piaffant d'impatience, elle semblait prête à en découdre avec le monde entier, sa belle arbalète accrochée dans son dos alors qu'elle tenait dans ses mains un énorme fusil d'assaut capable de réduire en bouillie autant la chaire et les os, que les armures de plates et les constructions blindées.
— C'est Azog qui dirige les orcs… Il va attaquer sur plusieurs fronts en même temps…
— Pendant que Stirnir attend son heure…
— Je veux bien m'occuper de lui, si ça ne te dérange pas…
Son regard était maintenant extrêmement dangereux, et il ne pensa pas à la contredire, préférant se concentrer à nouveau sur ce qu'il pouvait voir à travers la pluie, lorsqu'une deuxième fusillade éclata sur le plan un peu plus au Nord. Sans même avoir à se retourner, Thorïn su de quelle manière Dis venait de lever les yeux, trop habituée à combattre Azog pour ressentir la moindre surprise, mais il ne se laissa pas leurrer et resta attentif, puis il se tourna vers Aska qui se tenait en retrait, avec une trentaine de soldats légers et silencieux, tous habillés de tenues de camouflages et chargés de redoutables armes blanches.
— Contournez le quartier des palais pour sortir d'ici. Stirnir ne risquera pas à engager ses troupes dans la ville dans ces conditions. Ses ombres sont encore dispersées dans les montagnes à guetter une sortie de notre part. Profitez du brouillard pour traverser le glacier et quand ce sera fait, attendez que les troupes de Dis engagent le combat pour les prendre à revers. Mettre Stirnir hors d'état de nuire est la priorité.
La jeune naine s'inclina et, dans un sifflement discret, elle fit disparaître sa troupe, tandis que Dis se curait négligemment un ongle :
— Quand je disais que je voulais m'occuper de lui, je ne parlais pas forcément de l'attaquer de face…
— Pourquoi pas ?
— Personne n'a jamais attaqué ses ombres de face.
— Il faut bien commencer…
Il n'eut même pas à se tourner vers les généraux qui attendaient pour deviner que le discret raclement de gorge éloquent qui ponctua sa dernière remarque venait d'un petit hobbit blasé par son arrogance. Mais il ne prit pas la peine de se tourner vers Bilbo pour le fusiller du regard et préféra donner ses dernières indications à Dis avant que la naine ne s'esquive à son tour pour partir en chasse.
En contre-bas, les fusillades continuaient, inlassablement, et Thorïn activa son oreillette pour contacter Eldur, à qui il demanda un compte rendu de la situation avant de se tourner vers Argon, blême mais fier et prêt à se battre, pour demander gravement :
— Khaenïn m'a dit que personne ne connaissait cette ville mieux que toi… De même pour les montagnes alentours…
— Personne, en effet…
— Tu saurais t'y déplacer sans que personne ne te remarque ?
Le sourire suffisant qui lui répondit suffit à convaincre le roi qui continua d'un ton impératif :
— A quinze kilomètres au nord, sur un versant isolé, il y a un faux plat assez conséquent, vois-tu de quoi je parle ?
— La chute de pierre ? Que voulez-vous que j'y fasse ? Il n'y a rien par là-bas, nos éclaireurs ont déjà fouillé la zone.
Sans écouter son exclamation, Thorïn enchaina :
— Combien de temps te faut-il pour t'y rendre ?
Argon ouvrit la mâchoire, désappointé et se demandant en quoi il serait utile si leur roi l'envoyait crapahuter dans les Montagnes, mais il ne chercha pas à contredire l'ordre qui se profilait et il répondit du bout des lèvres :
— Une bonne journée, et encore, c'est seulement si je peux me déplacer sans me cacher… Si je pars maintenant, j'y serai peut-être avant la nuit…
— Très bien. Dans ce cas, tu pars sur le champ avec une dizaine de soldats. C'est la seule piste qu'a relevée Fili. Sitôt que Stirnir ou Azog apercevront l'avion, ils enverront leurs hommes garder toutes les zones présumées aptes pour un atterrissage et le cueillir une fois à terre. Je veux que vous sécurisiez le périmètre.
Le jeune nain ne put cacher sa déception de se voir ainsi envoyer au loin, pour Fili, en plus, de quoi l'amener à plisser la lèvre de contrariété, mais, obéissant, il ne pipa mot et s'esquiva.
— Je ne pense pas qu'il soit la personne la mieux placée pour veiller à la protection de Fili…
Bilbo venait de parler nonchalamment en langage courant pour ne pas être compris des quelques nains qui restaient, et Thorïn se tourna vers lui, surpris :
— Pourquoi ?
Le hobbit lui répondit d'un simple regard désabusé, mais, dans le fond, pas vraiment surpris. Cela crevait les yeux de tout le monde qu'Argon était totalement in love de Kili, que cela mettait Fili sur les nerfs, sauf quand Kili lui faisait comprendre que c'était lui qu'il préférait et, dans ces cas là, c'était Argon qui était totalement sur les nerfs. Bref. Thorïn n'était pas « Tout le monde », et Bilbo se demandait comment il faisait pour oublier, toujours, ce petit détail. Il se contenta d'hausser les épaules en soufflant distraitement :
— Il aime bien Kili…
Thorïn se contenta d'hausser un sourcil, mais il se détourna, tachant de se montrer assuré :
— Nous sommes en guerre. Je pense qu'ils savent tous les deux que ce n'est absolument pas le moment de s'attarder sur des problèmes de cœur…
Bilbo fit la moue. Tout le monde ne plaçait pas l'amour à la même place sur l'échelle des priorités, surtout quand on était jeune et amoureux, mais il se dit que, effectivement, en tant que combattants, tous les deux, cela ne faisait aucun doute qu'Argon et Fili sauraient collaborer, mais ça allait peut-être leur couter un petit peu tout de même.
Mais il n'eut pas le temps d'en rajouter qu'une explosion plus puissante que les autres, proche, les pris par surprise et Thorïn serra les dents avant de faire un signe à l'un de ses généraux qui, sans un mot, s'éclipsa pour s'occuper des orcs qui s'infiltraient, de plus en plus nombreux.
Mais les fusillades ne se calmaient pas, au contraire, elles se faisaient de plus en plus intenses et, finalement, le roi s'empara de son fusil d'assaut pour quitter à son tour la tour de guet et prêter main forte dans le combat.
Passant à côté de Bilbo, il n'eut aucune hésitation lorsqu'il lui attrapa la mâchoire pour se pencher sur lui et lui voler un baiser intense, avant de se séparer sans écouter ses grommellements :
— As-tu étudié les documents de Thror, dans la bibliothèque oubliée ? La deuxième entrée dans la montagne ?
— J'avais commencé… Mais on m'a quelque peu… coupé dans mes recherches…
Sans comprendre l'à-propos de cette question qui tombait comme un cheveux sur la soupe, il lui lança un regard appuyé, pas vraiment insatisfait de la raison pour laquelle il n'avait pu continuer à déchiffrer les notes de Lily, mais vu que Thorïn était aussi responsable que lui de la non avancée de ses travaux, il ne comptait pas se sentir coupable. Celui-ci ne releva pas, et il continua d'un ton bas :
— Peut-être serait-il temps d'approfondir…
— En pleine guerre ?
— Y a t-il un meilleur moment ? S'il te plait, Bilbo… De tous, tu es le seul à pouvoir reprendre et continuer les recherches de Lily et Thror, et le temps nous manque…
Bilbo resta un instant indécis, mais il n'en fallut pas plus pour le convaincre. Ha si, peut-être ce regard poignant et étourdissant.
Après tout, lui n'était pas un combattant, il était un érudit et, même en plein combat, il serait plus utile en bibliothèque, à chercher à prendre de l'avance, plutôt que de faire acte de présence dans les lignes naines.
Surtout que le savoir dans une cave oubliée, à l'écart des batailles, semblait grandement soulager son amant qui n'aurait, alors, pas à se soucier de toujours savoir où il était et comment il allait. Sans discuter, il ajusta sa prise sur son arbalète de combat avant de tourner lentement des talons. Il aurait bien voulu que Thorïn l'embrasse à nouveau, même s'il était trop fier pour quémander un baiser après la condition qu'il avait posée, mais celui-ci semblait être satisfait du précédent et ne chercha pas à le retenir, si bien qu'il poussa un soupir et tourna les talons pour se diriger vers la vieille bibliothèque, espérant ne rencontrer aucun orc sur son chemin.
Affrontant le déluge, les fusillades qui faisaient rage un peu partout de manière maintenant chaotique et son sens de l'orientation défectueux qui ne l'aidait pas vraiment à trouver les meilleurs raccourcis pour rejoindre la cave oubliée, Bilbo se déplaça le plus rapidement possible et arriva, sain et sauf, aux gigantesque colonnes.
Il se faufila dans la petite bibliothèque en prenant soin de dissimuler l'entrée, puis il se jeta sur les notes de la naine qu'il avait déjà commencé à étudier.
Avide d'en savoir plus sur toute cette histoire de prophétie et, surtout de trouver, au plus tôt, un moyen d'entrer dans cette satanée montagne, ce qui leur donnerait un net avantage dans cette bataille.
Toutefois, analysant encore cette série de chiffre écrite en rouge qui, il l'avait vérifié, n'était pas des coordonnées géographique, ainsi l'étrange phrase écrite plusieurs fois par Thror, qu'il avait lue et relue plusieurs fois la veille, une fois que Thorïn l'eut quitté, il se dit qu'ils étaient encore loin de trouver le moindre indice.
« Trente pas du ruisseau vert à l'aval … Chercher blanche la pierre, conduire elle vous au tunnel »
Il voulait bien faire un effort, mais il sentit une migraine commencer à poindre, c'était incompréhensible…
Ces descriptions n'avaient pas de sens…
Il du relire plusieurs fois et vérifier encore qu'il avait bien le bon vocabulaire en Khudzul et qu'il ne faisait pas une erreur de traduct- Ho, putentraille !
Son cœur loupa un battement lorsqu'il comprit.
Mais quel con !
Ca se disait historien linguiste et ça n'était même pas foutu de reconnaître une ébauche de traduction quand il en voyait une !
Furieux contre lui même, il tourna plusieurs pages en arrière pour relire la série de chiffres et de lettres entourée de rouge et il soupira lourdement.
Un indice. C'était simplement un putain d'indice de bibliothèque. Combien d'années il avait passé dans des bibliothèques, justement ? Pas assez, apparemment, pour reconnaître une simple évocation à un classement…
Grimaçant, heureux que Thorin n'ait pas eu l'occasion de le voir trépigner sur une connerie pareille, il enregistra le numéro de l'indice et parcouru les vieilles étagères, perçant sans mal de quelle manière les ouvrages étaient classés. C'était tellement simple, tellement limpide… Thror était tellement intelligent. Bilbo pouvait concéder, au vu de la minutie de ses recherches rondement menées, qu'il n'avait pas dû se douter que ses descendants, ou bien ceux qui hériteraient de son ouvrage, soient si longs à la détente après être arrivé jusqu'ici, à propos d'un stupide indice de classement…
Mais l'historien n'était pas le seul, apparemment, à avoir séché sur une chose aussi simple car, lorsqu'il trouva, très facilement car bien en évidence, cet énorme livre à la couverture verte que Thror avait soigneusement rangé après l'avoir étudié, il ne lui fut pas difficile, au vu de son épaisse couche de poussière, identique à ses voisins, de deviner que Lily n'avait pas fait le lien elle non plus.
Bloquée, la mère de Kili, arrivée au bon moment, s'était, certainement, contentée d'abandonner les recherches théoriques pour se lancer sur le terrain, laissant cette option de côté pour utiliser la clé qu'elle avait alors en sa possession. Et que Azog lui avait sans doute pris, à l'insu de la GITM, lorsqu'il l'avait capturé. Ce qui expliquait pourquoi il avait tenté de récupérer le hobbit pour son utilisation personnelle.
Et Lily n'était jamais revenue dans cette bibliothèque après avoir pénétré dans la montagne.
Et elle y était entré de la même manière que Thror : via la serrure, la clé, le jour de la grive, la Lune et le chant de Durïn… Non… Pas- Bref. Personne n'avait trouvé cette galerie, évoquée dans ce livre écrit dans une ancienne variation de la langue commune, gentiment marqué par l'ancien roi qui avait glissé une plume à la page qui évoquait cette autre entrée.
Simplement parce que Thror n'avait pas été aussi doué que le hobbit en traduction d'ancien langage. Sa spécialité.
Instinctivement, il chercha a dater l'ouvrage, afin de savoir exactement à quelle variation de la langue il avait à faire et éviter les erreurs de traduction.
Il eut un sourire : Variation Epsilon, cinquième âge, troisième ère. Le plus facile car plus proche de celui actuel.
Puis il se rendit compte que l'ouvrage était, justement, écrit dans une variation de la langue commune du troisième ère, bien postérieur à l'apogée Erebor, ainsi qu'à la création des Gadolah, presque récent, donc. Sa gorge s'assécha lorsqu'il comprit ce que cela signifiait : quelqu'un avait pénétré dans la montagne lorsque celle-ci était enfouie, et il avait mis toutes les coordonnées dans ce livre que Thror, à grand peine, avait cherché à traduire !
Il eut un sourire indulgent en remarquant, d'un regard, toutes les erreurs et dérives de la traduction du grand-père de Thorïn.
La première, la plus flagrante : Ce n'était pas « Aval », mais « Amont ». Une erreur commune car, de manière improbable, le sens de plusieurs mots avait été inversé lors de la mutation de Gamma à Delta. Malheureusement, Thror semblait avoir ignoré ce fait et avait traduit le texte d'après ses connaissances de la variation delta.
Faute commune… Trop commune, c'était navrant. Le linguiste en secoua la tête. Il fallait arrêter de penser que, sous prétexte que la plupart des ouvrages historiques avaient été rédigés dans cette langue, tous les écrits anciens étaient sous le joug de la syntaxe delta !
Sa fierté mal placée de linguiste grommelait face à l'injustice que subissaient les autres variations de la langue commune, trop ignorées à son gout, mais il se contraignit à ne plus y penser et, rapidement, il traduisit le texte, qu'il confronta ensuite à la traduction de Thror en faisant la moue :
« Trente pas du ruisseau vert à l'aval … Chercher blanche la pierre, conduire elle vous au tunnel » devenait, alors, « A trente étapes en amont du ruisseau vert, chercher la pierre blanche, elle vous conduira au tunnel. »
C'était déjà plus clair. Reprenant les plans que Thror avait fait en cherchant cette fameuse pierre blanche, il grimaça. Evidemment, face aux recherches infructueuses en aval, le roi avait aussi fouillé en amont. Mais de trente pas… Aujourd'hui, il était communément admis qu'un pas tournait autour d'un mètre, c'était kif kif. Thror avait donc arpenté un secteur d'une quarantaine de mètres de diamètre, voire une cinquantaine de mètres, sans résultat. Ce qui n'était pas si surprenant, lorsque l'on savait que, jusqu'à l'adoption du système métrique, le mot « Etape », que Thror avait, comme beaucoup l'auraient fait, traduit par le mot « Pas », désignait, en réalité, une trentaine de foulées, et non une seule (à moins que le 'a' ne soit coiffé de points : Un seul signifiait quinze pas, deux en comptaient sept et demi et trois désignaient une simple foulée ou bien… bref…).
Satisfait, il regarda les plans de Thror, qui présentait soigneusement la meilleure manière de se rendre au ruisseau vert ainsi que l'emplacement exacte de la borne à partir de laquelle les trente étapes devaient être comptées. Une petite centaine de mètres en amont, donc. Puis la pierre blanche. Facile.
Ce n'était pas si loin, en plus. S'il partait maintenant, il y serait dans l'après-midi.
Puis il se sentit défaillir : dans ses mains, se tenait, distinctement, des papiers qui lui permettraient, peut-être, de pénétrer dans Erebor aujourd'hui même. Ho mazette !
Il en resta pétrifié, totalement sourd aux explosions, éboulements, coups de tonnerre et autres nuisances qui venaient de l'extérieur, sans vraiment savoir quoi faire maintenant.
Les secondes passèrent, puis il s'assit pour faire ce qu'il savait le mieux : traduire.
Rapidement, il s'occupa de l'extrait qu'avait tenté de déchiffrer l'ancien roi, ce qui lui prit une bonne demi-heure avant qu'il ne se redresse pour relire rapidement la description de l'entrée :
« Une longue galerie d'albâtre. Trente pieds de long, huit de large, hauteur indéterminée. Une fourche après trois étapes, prendre la bifurcation à droite. Quinze marches à descendre. Une salle, cinquante sur soixante. Se diriger vers le mur à l'Est. Deux émeraudes font les yeux du dragon. D'abord le droit, puis le gauche. Erebor s'ouvrira à nouveau. »
Bon. A priori, pour comprendre, il fallait s'y rendre. L'évocation du dragon le refroidit légèrement, mais il se souvint que, pour entrer dans cette salle, Kili avait simplement eu à appuyer sur quelques gemmes de la fresque. C'était donc, certainement, le même cas pour l'ouverture d'Erebor. Un mécanisme ancien, propre aux hommes du troisième ère, ceux qui avaient aménagé cette bibliothèque et rédigé cet ouvrage étaient certainement à l'origine de cette autre entrée.
Fébrile, il sortit sa tablette pour prendre les différents documents en photo, mais celle-ci clignota mollement avant de s'éteindre avec un mot d'excuse : Batteries faibles, veuillez brancher l'appareil à une source d'énergie.
Le hobbit soupira, agacé d'avoir oublié son chargeur solaire quelque part dans ses affaires, et il rangea sa tablette en reprenant le gros livre vert. Curieux, il feuilleta les pages, intrigué surtout par l'identité de ses auteurs ainsi que la profondeur de leur savoir, mais il se figea totalement lorsque, par hasard, son regard accrocha une phrase étrange, qui disparut aussi rapidement qu'elle était apparue lorsqu'il ferma le livre brutalement. Un frisson glacial rampa sur son échine sans qu'il comprenne pourquoi et, avec une lenteur mesurée, il ouvrit à nouveau l'ouvrage, cherchant cette phrase qui lui avait sautée aux yeux. Lorsqu'il la trouva, il se pétrifia, laissant son regard glisser sur elle sans en comprendre le moindre mot, car sa particularité première était qu'elle n'était écrite dans aucune langue connue.
Du bout du doigt, il caressa les mots noirs, aux courbes agressives avant de repérer, sur la page suivante, sa traduction, en Sindarin. Il cligna des yeux, plusieurs fois. Le Sindarin était comme sa langue maternelle, tellement il l'avait étudié, et il n'eut même pas besoin de relire plusieurs fois pour s'assurer de sa traduction :
« Trois anneaux pour les rois Elfes sous le ciel,
Sept pour les Seigneurs Nains dans leurs demeures de pierre,
Neuf pour les Hommes Mortels destinés au trépas,
Un pour le Seigneur Ténébreux sur son sombre trône,
Dans le Pays de Mordor où s'étendent les Ombres.
Un anneau pour les gouverner tous. Un anneau pour les trouver,
Un anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier
Au Pays de Mordor où s'étendent les Ombres »
Ho… Putentraille. Ca ressemblait à ce vieux conte pour enfant relaté dans le Silmarillon, dont ils n'avaient que des bribes, à propos de cette partie sur ces anneaux de pouvoir qui auraient déclencher une guerre de grande ampleur, dont le terme avait marqué la naissance du quatrième âge, l'exil des elfes et le début du règne de l'Homme.
Nerveusement, il pianota sur la couverture, sentant, sans savoir en quoi, qu'il avait dans les mains une découverte historique.
Puis, rapidement, il chercha une nouvelle fois à connaître l'identité de l'auteur en fouillant le livre, mais il n'y avait aucune indication. C'était donc certainement un ouvrage collaboratif, entre plusieurs chercheurs qui avaient- Ho non !
Ses yeux s'écarquillèrent lorsque, refermant le livre, la couverture accrocha la lumière et fit refléter, l'espace d'un instant, une arme couronnée à trois lames convexes, dont le centre était un œil mi-clos…
La GITM !
Bordel, encore elle !
Il se jeta sur ses pieds, balançant le livre au loin comme s'il l'avait brulé, se demandant comment et pourquoi l'organisation avait pondu un tel ouvrage pour l'abandonner ici.
Tremblant, il se passa une main sur son visage puis, doucement, il récupéra le livre et s'assit confortablement, à même le sol, déterminé à en savoir plus.
Il ne mit pas longtemps avant de réellement prendre conscience de la valeur et de la richesse d'un tel ouvrage, qui détaillait à la perfection la région des Gadolah ainsi que Mirkwood, qui n'était pas encore aussi étendue à lors de l'écriture, mais qui possédait déjà son lot de trésors. Mais, le plus intéressant restait Erebor.
Seuls des érudits avaient pu détailler ainsi les trésors qu'ils avaient contemplé en entrant dans l'ancien royaume, la structure des salles, la précision des plans et des mécanismes pour ouvrir les salles cachées, le tout, sans emporter une seule pièce d'or en repartant, scellant la Montagne derrière eux. Plusieurs annotations attirèrent son œil, ajoutées postérieurement, ainsi que plusieurs autres références et indices de bibliothèques qui le renvoyèrent à d'autres ouvrages contemporains.
Curieux, Bilbo ne put s'empêcher de farfouiller, découvrant, livre après livre, des monuments d'une richesse culturelle et historique incommensurable, tous signés de la GITM ou, plus curieusement, GPRM. Des traités d'histoire, de politiques ou de géographie très complexes, écrits parfois de la main même des plus grands acteurs de ce monde !
Le paradis pour un historien tel que lui !
Mais pourquoi ces livres avaient-ils soigneusement été posés ici, si loin des bibliothèques de la GITM ? Lui avaient-ils été volés ? Cachés ?
Que contenaient-il pour que cette, ou ces, énigmatiques personnes décident de les soustraire aux yeux du monde ?
Il oublia l'orage, il oublia la guerre et il plongea dans les ouvrages les plus complets et les plus riches en références historiques qu'il n'avait jamais eu l'occasion de lire.
Merci d'avoir lu !
Et voilà, ça commence enfin :3
Le calme ne reviendra pas avant un boooon moment...
N'hésitez pas à reviewer !
