Complainte du serveur automate
Gabriel
Gabriel venait à peine d'enfiler son tablier que déjà les clients affluaient pour s'agglutiner autour des tables avec le désir farouche de s'abreuver jusqu'au bout de la nuit. Ou du moins, jusqu'à la fermeture.
Au vu de la clientèle du jour, impossible d'oublier l'importance clef de la date. Aujourd'hui sonnait bel et bien la fin des cours et le début des vacances pour la majorité des étudiants de Stanford.
Gabriel n'en faisait pas parti, ou plus depuis au moins un an, depuis qu'il avait décrété que ce n'était non pas le droit qui n'était pas fait pour lui, mais lui qui n'était pas fait pour le droit. Alors en attendant de trouver une voie qui correspondait à son génie sur le point de se révéler, il avait trouvé un emploi en tant que serveur non loin du campus, pour payer son loyer et se remplir l'estomac, même s'il n'était pas rare qu'il privilégie son estomac à sa pension.
Ce soir il bossait de pair avec une des serveuses embauchée quelques semaines auparavant et s'était vu attribuer une dizaine de tables entre lesquels il passait son temps à faire la navette pour débarrasser, servir, encaisser, et recommencer jusqu'à la fin de son service à 2h du matin.
L'une des tables qui demandait le plus son attention était située dans le fond de la pièce et comptait une petite huitaine de clients. Une bande de jeunes qui devaient avoir à peine un an ou deux de moins que lui et qui venaient apparemment de terminer leur période d'examen dans le cursus qu'il avait entamé jadis.
Il profita de ses nombreux allers-retours pour laisser trainer une oreille dans les conversations qui lui rappelaient la "vieille époque" - on était une commère assumée ou on ne l'était pas du tout.
Le petit groupe semblait dégager une émulation positive jusqu'à ce qu'il remarque que l'un de ses membres restait légèrement en retrait par rapport aux autres. Un grand brun - bien plus grand que lui, ce qui n'était pas franchement difficile si l'on prenait en considération son petit mètre soixante-cinq - aux yeux tristes et au visage fermé.
Derrière son comptoir, Gabriel l'observa un instant avant de faire la moue. L'humeur sombre du jeune homme gâchait considérablement la beauté de ses traits et sa posture racornie ne laissait rien deviner de la prestance que le petit blond lui imaginait.
Il profita du fait que la table en question quémandait à nouveau ses services pour tenter de tirer un sourire au jeune homme.
Certains y aurait probablement vu une tentative de drague un peu lourde mais Gabriel se définissait d'avantage comme un justicier de la bonne humeur. Il était rare de le voir sans son éternel sourire accroché aux lèvres et sa simple présence suffisait la plupart du temps à réchauffer les cœurs. Sa joie de vivre était contagieuse et il trouvait toujours une parole réconfortante à prodiguer aux plus démunis ou en cas de force majeure, un bonbon dont ses poches étaient toujours remplies.
Mais lorsqu'il prit les commandes en ajoutant une remarque humoristique sur le débit de boisson de la table, le grand brun ne releva même pas la tête. Et au lieu d'en être déçu, le petit blond en fut vexé.
Partout où il passait, il mettait un point d'honneur à être le maître des lieux, celui qu'on remarquait au premier coup d'œil et plus si affinité. Et il n'avait certainement pas l'habitude d'être ignoré, volontairement ou non. Il repartit donc derrière son comptoir en marmonnant dans sa barbe, attendant son heure.
Car il y avait un autre point qui définissait Gabriel, c'était sa ténacité - sa lourdeur auraient dit ses ex les plus mesquins. Non, quand Gabriel voulait quelque chose, il l'obtenait. Et s'il ne l'obtenait pas, il faisait en sorte de provoquer le destin jusqu'à ce qu'il parvienne à ses fins. Oh pour ça, il était fin calculateur. Bon manipulateur et excellent menteur. En bref, il aurait fait un parfait psychopathe s'il n'avait pas été si empathique et si accro à tout ce qui pouvait accélérer ses risques d'avoir du diabète, ce qui tendait légèrement à le décrédibiliser quand il tentait d'avoir l'air imposant.
Alors il continua son service en jetant des coups d'oeil réguliers à la table d'amis, si bien qu'Hannah, la deuxième serveuse, finit par lui donner un coup de coude dans les côtes en gloussant.
- Qui est l'heureux élu de ce soir ?
Il était de notoriété publique que Gabriel terminait rarement ses services sans ramener un ou une cliente dans son appartement, histoire de faire connaissance de manière plus approfondie. Ce n'était jamais rien de sérieux - il ne sacrifiait pas à sa règle élémentaire d'une seule nuit ou rien, et je ne veux plus te voir le matin - au grand damn de son patron qui le voyait plus souvent draguer que travailler, et d'Hannah qui espérait toujours qu'il finisse par rencontrer LA personne avec qui il se caserait une bonne fois pour toute.
Mais Gabriel ne comptait certainement pas se laisser enfermer dans une relation ou la fidélité et la routine étaient de mise.
"C'est comme si tu entrais dans un magasin de bonbon et que tu était obligé de choisir toujours le même, tu vois ? C'est horriblement lassant".
Hannah voyait difficilement mais elle finissait toujours par abandonner en arguant que le jeune homme était de toute façon un cas désespéré et qu'il finirait seul et entouré de chats avant trente ans.
Gabriel fit la moue et braqua à nouveau ses yeux sur le verre qu'il était en train de remplir et qui menaçait de déborder.
- Personne.
- Personne ? Il serait donc possible que ton appétit ait une fin ? Ironisa la jeune femme en passant un coup de torchon sur le comptoir.
Gabriel afficha une expression outrée en chargeant ses verres sur son plateau.
- Je ne suis pas un animal !
Hannah eut une moue dubitative et posa ses mains sur ses hanches en le regardant.
- Parfois, c'est à se demander.
Le blond haussa les épaules et retourna en salle pour continuer son ballet entre les tables jusqu'à la fin de la soirée.
Il fut tellement occupé qu'il en oublia son client malheureux et repris rapidement l'attitude qui faisait de lui le personnage joyeux et taquin que les habitués connaissaient bien.
Il n'y en avait que pour lui. Hannah faisait semblant d'en être blasée mais au fond, ça l'amusait de voir ce petit bout d'homme faire le show pour amuser les clients. Quand on le regardait, Gabriel était dans son élément et il n'hésitait pas à en rajouter des tonnes sans jamais se prendre au sérieux. Tout le monde l'adorait.
Il était presque deux heures du matin, heure de la fermeture, quand les deux serveurs purent enfin lever le pied. La plupart des clients étaient partis continuer la soirée en boîte ou chez eux et il ne restait plus que les quelques piliers de bar habituels et le jeune couple qui discutait au fond de la salle.
Gabriel l'avait presque oublié, il fut donc étonné de voir que le garçon qu'il avait repéré quelques heures plus tôt et qui ne semblait pas s'amuser du tout était encore sur place. Et d'après son expression, les choses n'avaient pas l'air de s'arranger pour lui.
Il le surveillait d'un œil distrait tout en nettoyant les tables et fut surpris de ne pas le voir partir avec la jolie blonde qui venait de franchir la porte. Ça ne sentait pas bon, tout ça.
Il finit par s'approcher du jeune homme qui s'était pris la tête entre les mains, bien décidé à l'aborder de manière plus directe cette fois.
- Un autre verre peut-être ? C'est la maison qui offre. Proposa-t-il en se plantant à côté de lui.
Le brun leva à peine la tête et fit un vague signe de la main en guise de réponse négative.
Gabriel fronça les sourcils. Le pauvre vieux n'avait pas l'air d'en mener large. Il additionna facilement deux plus deux pour oser demander sans grand tact :
- Rupture amoureuse ?
Il cru être allé trop loin quand le garçon se redressa pour le foudroyer du regard.
La délicatesse n'avait jamais été son fort et il tournait rarement autour du pot pour dire les choses. Toutefois, le grand brun sembla se raviser et poussa simplement un long soupir en hochant la tête.
Gabriel en était désolé mais après tout, ça ne le regardait pas. Il lui tapota gentiment l'épaule et partit dans la réserve avec une idée en tête pour lui remonter le moral.
Il revint à peine une minute plus tard avec un paquet de chamallow dans les mains et un grand sourire sur le visage. Ce dernier fondit comme neige au soleil quand il vit que la table était vide et que le jeune homme était parti en laissant quelques billets pour ses consommations sur la table.
Déçu, il termina son travail en silence, esquivant les moqueries d'Hannah sur le fait qu'il allait probablement rentrer seul ce soir et que ça ne lui ressemblait pas, et rentra rapidement chez lui.
Son appartement était ridiculement petit mais il avait le mérite de ne pas dévorer son salaire, et de toute façon, il passait l'essentiel de son temps en dehors. Il l'avait aménagé selon ses goûts, en faisant un cocon douillet et très représentatif de sa personnalité. Ainsi, le lit deux places mangeait la majeure partie de son unique pièce, jonché de coussins et de couvertures multicolores, et sur lequel il passait la plupart de son temps pour manger, regarder la télé, travailler quand il était encore en cours, et réaliser d'autres activités plus ou moins sportives.
Ses murs étaient couverts de croquis et de photos réalisés de sa main et dont il n'était pas peu fier. Il avait un talent certain pour capturer et sublimer les instants fugaces de la vie et les compliments qu'il recevait sur ses dons artistiques n'aidaient pas à cultiver sa modestie déjà quasi-inexistante.
Ses étagères étaient jonchées de vinyles qu'il écoutait sur son vieux tourne-disque, de romans de science-fiction entamés et jamais terminés ou encore de DVD divers et variés qu'il empruntait sans vraiment les regarder. En outre, il adorait danser. Et il avait un certain sens du rythme qui forçait au respect.
Il aimait danser parce que c'était l'un des rares moments où il se sentait en paix avec lui-même. Danser lui permettait d'éviter de se concentrer sur son corps tout en étant extrêmement conscient de ce dernier. C'était une sensation étrange qui lui plaisait, le fait de lâcher prise et de se sentir libre. Il l'avait adopté comme un mode de vie, comme une solution à ses problèmes.
Parce qu'il avait beau irradier en permanence de joie quand il était en présence des autres, quand il se retrouvait seul dans sa bulle, c'était une autre paire de manche. Un autre Gabriel, à des lieux de celui qu'il voulait bien montrer aux autres. Et c'était épuisant.
Il posa ses affaires dans un coin de la pièce et partit prendre une douche rapide avant de s'affaler dans son lit, seulement vêtu de son caleçon.
Il avait beau ouvrir toutes les fenêtres, en été, son petit logement sous les toits se transformait rapidement en étuve.
Il tira son ordinateur à lui et bouscula au passage deux tubes opaques qui dégringolèrent de sa table de nuit pour tomber sur son lit dans un bruit semblable à un roulement de billes.
Il les toisa un moment puis les attrapa soudainement pour les balancer à l'autre bout de la pièce où ils rebondirent sur le mur avant de rouler à terre.
Cela faisait plus de trois semaines que ces stupides pilules lui faisaient de l'oeil et plus de trois semaines qu'il répétait ce geste tous les soirs sans jamais avoir ouvert l'un des tubes.
A l'hôpital, on lui avait prescrit des somnifères pour ses insomnies à répétition, ainsi que des antidépresseurs pour... Pour ce qu'il avait refusé de reconnaître comme étant un état dépressif chronique.
Alors il refusait de prendre l'un et l'autre, comme si accepter le traitement rendrait réel le diagnostic qu'avait posé la psychologue de l'hôpital. Après tout, il n'était pas malade. Simplement un peu fatigué de temps en temps. Et puis, tout le monde avait des idées noires, non ?
Il se cala dans son amoncellement de coussins et lança une série pour s'occuper pendant la nuit en sachant pertinemment qu'il ne parviendrait pas à s'endormir avant six ou sept heures du matin.
Bientôt, il se mit à rêvasser en écoutant les personnages parler d'une oreille distraite. Il pensait au grand brun du bar. S'il y avait bien une chose qu'il détestait, c'était de voir les autres tristes. Il espérait que son histoire s'arrangerait et qu'il le reverrait au bar avec le sourire.
C'est avec cette pensée qu'il parvient à s'endormir de longues heures plus tard, alors que le soleil pointait déjà le bout de son nez.
A suivre...
Warning : J'ai oublié de le préciser dans le premier chapitre mais cette fiction va aborder quelques thèmes pas très joyeux et notamment celui de la dépression sous plusieurs formes, ce qui pourrait dans les prochains chapitres heurter les personnes sensibles, d'où le rating, je préfère prévenir.
Je tiens à préciser que je ne suis ni une experte dans ce domaine, ni un médecin ou quoi que ce soit, je fonctionne donc avec mes propres recherches personnelles, merci d'être tolérant.
A bientôt pour la suite ! :)
