« Que suis-je supposé faire,
Si je veux parler de paix et de compréhension,
Mais tu ne comprends que le langage de l'épée ? »
— Nous ne sommes pas seuls ici…
L'échine hérissée par un sentiment sinistre que soulevaient en lui ces murmures étranges, lointains et à peine perceptibles, qui voltigeaient autour de lui, Bilbo tentait de suivre la dragonne comme il le pouvait. Suffisamment proche pour ne pas la perdre mais, toutefois, pas trop non plus pour ne pas se prendre les gravats qui dégringolaient dans son sillage.
La bestiole était, certes, petite et vieille, mais non dénuée de force et de volonté et elle marchait à travers les éboulements et les piliers comme si la roche était faite de paille, qui s'effritait sous son passage.
« Et si je veux te faire comprendre que la voie que tu as choisi mène à la chute ?»
Se baissant brusquement pour éviter une chute de pierre et de gravier, Bilbo poussa un cri lorsqu'un chuchotement strident souffla à son oreille mais, se retournant, il ne vit que la poussière soulevée par le passage de la dragonne.
Poussière dans laquelle il crut apercevoir, en plissant les yeux, des silhouettes mouvantes.
« Mais tu ne comprends que le langage de l'épée. »
Jeux d'ombres et de lumières ou bien véritable présences, il ne sut vraiment dire ce qu'il venait d'apercevoir, mais le chant étrange et chuchoté continuait de tournoyer autour de lui, dans cette voix lointaine et écorchée qu'il avait déjà entendu dans la salle du trône. Épouvantable et glaçante.
Accélérant, il trottina pour rester à hauteur de Lobélia qui, essoufflée, maugréa en réponse :
— Seuls ? Mais vous êtes seuls, petit voleur… Aucune aide ne viendra à vous ici… Quiconque pénètre dans ce royaume est seul… Seul face à ses ennemis, seul face à ses frères, seul face à ses compagnons… Seul face à lui-même… Lorsque l'or et l'argent dansent avec l'acier et le pouvoir, il n'existe plus de-
— Je veux dire… Il y a une présence avec nous… Ou deux.
Peu fier, le hobbit se tenait maintenant au niveau des flancs flasques et creux de la dragonne qui s'arrêta pour tourner sa tête vers lui, manquant de l'assommer avec son aile raide dans le mouvement :
— Il n'y a personne, voleur… Seulement l'écho qui se répète depuis des millénaires…
— L'écho ? De quoi ?
— Qu'en sais-je ? Je n'y étais pas. De choses qui se sont passées, certainement.
— Certainement…
— Des choses terribles… Et tristes. J'entends l'écho qui pleure, parfois.
Terminant sa phrase sur un étrange ton de conversation aux accents faussement dramatique, elle reprit sa marche en se dandinant, la tête haute, emportant avec elle stalactites, morceaux de piliers et roches qui se trouvaient sur sa route.
Peu rassuré, le hobbit s'arrangea pour rester prêt d'elle, le cœur affolé, s'interdisant de regarder en arrière, où dansaient les ombres.
« Et si je te dis de partir et de laisser mes proches en paix ?
Mais tu ne comprends que le langage de l'épée. »
oOo
— Thorïn, c'est de la folie ! Nous avons repris Dales et puis les environs sont sécurisés.
— Et alors quoi ? Nous restons coincés ici en attendant le prochain assaut ? Les orcs se sont regroupés au Nord, ils sont sur les flans de la Montagne !
— Sans force aérienne, vous ne pourrez les déloger et vous le savez !
— Nous ne pouvons les laisser nous narguer plus longtemps !
Aboyant sur Gandalf qui tentait de le raisonner, le souverain nain tourna les talons, mais sa sœur lui attrapa l'épaule, alors qu'il passait à côté d'elle, pour parler d'une voix d'outre-tombe :
— Tu as déjà perdu ton neveu, Thorïn, n'entraines pas tout un peuple dans le sillage de sa chute…
Sèchement, il se débarrassa de sa poigne et répondit d'une voix glacée :
— Je n'ai pas perdu mon neveu, Dis. J'ai perdu mon fils.
Sans ajouter un mot, il sortit de la tente en faisant claquer la teinture qui servait de porte, pour se trouver face à Eldur et ses généraux qui le toisaient farouchement, en attente de ses ordres.
— Il va faire nuit dans une heure… Allez-y.
Les guerriers s'inclinèrent et ne perdirent pas de temps pour se mettre en branle. Une effervescence prit le camp entier alors que les nains encore aptes au combat se préparaient pour une nouvelle attaque.
Gandalf sortit à son tour et, à nouveau, il parla d'un ton calme :
— Peut-être devrions-nous attendre des nouvelles de Fondcombes.
— Pourquoi faire ? Mort ou vif, Rasmus n'a plus d'emprise sur Azog maintenant…
— Je ne parle pas de la mort de Rasmus…
Thorin sembla déstabilisé, ne comprenant pas de quoi parlait Gandalf, mais, brusquement, il fronça les sourcils, poussant un juron en Khudzul, avant de se tourner vers le vieillard pour assener d'une voix grave :
— La face pâle ne viendra pas à mon secours.
— A votre secours… Il y a encore des femmes et des enfants dans ces montagnes… Votre sœur, votre fils… Votre amant… Vidalinn sera bientôt à la tête d'une force armée qui dépasse celle qui vous assiège en ce moment…
— Jamais il n'acceptera de la mettre à notre disposition.
— Pas si vous le lui demandez gentiment...
Ils s'affrontèrent du regard, mais Thorïn ne semblait pas prêt à céder, incapable d'imaginer attendre l'aide de l'un de ses ennemis, l'ex de Bilbo de surcroit et, pire encore, le contacter pour cela.
Gandalf ne se laissa pas impressionner par son aura dangereuse et il fit un pas en avant, posant sa main sur l'épaule du nain pour demander d'une voix dure :
— Fili ne vous suffit donc pas ?
Apercevant une lueur d'hésitation dans le regard du nain, il continua sur le même ton :
— Thorïn… Ne faites pas comme lui… Ne laissez pas la folie ensevelir la raison… Ne sacrifiez pas les personnes que vous aimez dans une quête qui vous dépasse…
Sans répondre, le nain fit un pas en arrière, avant de souffler dangereusement :
— Je ne contacterai pas Vidalinn.
Il fit un deuxième pas en arrière et, soutenant le regard désolé de Gandalf, il concéda moins durement :
— Toutefois, je n'attaquerai pas nos ennemis aveuglément… L'assaut sera donné lorsque nous serons prêts, dans quelques jours.
Gandalf poussa un imperceptible soupir de soulagement face à cette petite concession et le roi nain fit demi-tour pour donner de nouveaux ordres à ses généraux.
oOo
— Tu m'as pourtant dit que les appartements d'Héljar étaient ici ! Où est sa captive ?
Pressant, Dwalin attrapa au col le pauvre agent d'entretien qui avait eu le malheur de croiser sa route et qui bafouilla pathétiquement :
— Je n'en sais rien ! Je ne savais même pas qu'il avait une captive !
— Dans ce cas, tu ne sers vraiment à rien !
Affolé, le jeune homme boutonneux et dégingandé tenta de se cacher derrière son balais en glapissant faiblement lorsque le nain le mit en joue et il ferma les yeux en tentant comme il pouvait de se sauver la peau :
— Attendez ! Ne me tuez pas !
— Pourquoi pas ?
— J'ai pas envie de mourir et je ne suis même pas un salarié de cette agence !
— Comment ça ? Pour qui travailles-tu ?
— Hem… Quovadis…
— C'est qui eux ? Une faction rivale ? T'es une taupe ? Es-tu un ennemi de la GITM, toi aussi ?
L'intérêt soudain que Dwalin trouva au plus jeune flétrit lorsque celui-ci répondit dans un grand sourire forcé et nerveux :
— Ha non… Quovadis… La célèbre entreprise de nettoyage… Vous savez ? « Là où Quoquo passe, les tâches trépapassent ! »
Il y eut un petit temps de flottement avant que Dwalin, excédé, n'ajuste à nouveau la prise sur son arme malgré le hurlement strident de l'homme de ménage qui cria d'une voix fluette :
— Attendez ! Attendez ! Je connais ces locaux par cœur, je suis certain que je peux vous être utile ! J'ai entendu dire qu'Heljar avait une chambre « secrète » dans le bâtimen-
Mais il n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'une sourde explosion se fit entendre, les jetant tous les deux à terre et soufflant les vitres du couloir.
— Orianne…
Jugulant une pointe d'inquiétude, Dwalin se jeta sur ses pieds et, sans s'occuper de l'autre qui s'activait déjà à balayer les bris de glace, il se dirigea vivement vers le bruit de l'explosion sans même chercher à se faire discret.
Les sirènes hurlaient et, bientôt, des centaines d'agents et d'employés se pressèrent dans les couloirs et les escaliers pour s'éloigner dans un brouhaha infernal. Il parvint à chopper une secrétaire par les épaules pour lui demander plus ou moins galamment où se trouvait Heljar, mais, face à l'absence de réponse, excédé, il balança la pauvre fille au large avant de tenter de remonter la foule pour rejoindre l'origine de l'explosion.
Il rejoignit l'étage en feu, mais dut se faire discret lorsqu'il remarqua que l'endroit était déjà sous la supervision des agents armés, mais, profitant de l'absence de Vidalinn, il décida de jouer à sa manière et, s'approchant, il sortit son arme en évaluant rapidement la disposition ennemie, faisant attention de rester, tout de même à une bonne distance. Sauf que les agents étaient de l'autre côté du feu et, avec la fumée et l'agitation générale, il ne parvenait pas à définir leur effectif et leurs arsenal.
Toutefois, il se figea et retint son souffle lorsqu'il sentit, entre ses omoplates, le canon rigide d'une arme à feu :
— Lâche ton arme, nain.
Heljar et son putain de déplacement silencieux… Dwalin ne l'avait pas vu venir celui-là et il poussa un sourd juron, furieux contre lui même de s'être laissé prendre si facilement. Sans obéir à l'ordre, il se montra toutefois coopérant et leva ses mains en demandant d'un ton agressif :
— Où est Orianne ?
— Pas là.
— Que lui as-tu fait ?
Intimidant mais conscient qu'il n'avait pas la moindre chance maintenant qu'il était en joue, il se laissa faire lorsqu'Heljar lui attrapa son bras pour le désarmer et le menotter. Mais Dwalin profita de l'ouverture pour se retourner brusquement, déstabilisant son ennemi qu'il frappa à l'articulation de l'épaule qu'il déboita, avant d'enchainer en attaquant les côtes basses, fragiles et flottantes, puis la mâchoire alors que l'autre, piètre combattant et incapable de riposter, se pliait en deux face à la douleur. Il finit son œuvre en frappant à nouveau les côtes, exactement au même endroit et, leur altercation n'ayant pas été remarquée par les agents plus loin, Heljar, sûr de lui, n'ayant pas eu le reflexe d'appeler au renfort, Dwalin accompagna sa chute en lui attrapant la nuque et couvrant sa bouche. Le son du hurlement qui suivit le craquement sonore de l'os qui se brisa fut étouffé par sa paume, puis Dwalin bougea sa main de manière à couvrir les orifices respiratoires, tenant fermement l'agent qui tenta de se débattre et de lutter contre l'asphyxie.
— Dwalin, non !
Avant que le nain n'ait le temps de lever les yeux, il fut repoussé par celle qu'il était, justement, venu sauver, mais elle ne lui tomba pas dans les bras en pleurant de soulagement. Au contraire, il écopa d'un regard noir, d'un coup de coude bien placé pour l'obliger à s'éloigner alors qu'elle prenait sa place et, comble de l'incohérence, Orianne se pencha sur son ravisseur pour l'aider à se redresser en séchant sommairement ses larmes de sa manche.
— Aide-moi à le mettre debout et l'éloigner avant qu'un agent ne vienne par ici.
La voix pressée de la gamine était autoritaire et ne souffrait pas la contradiction, toutefois, Dwalin, plus habitué aux soldats qu'aux filles, jugea bon de la contredire :
— On n'a pas que ça à faire, Vidalinn est-
— Dwalin.
Quelque chose dans l'intonation ou le regard lui fit comprendre qu'il avait plutôt intérêt à lui obéir sans faire chier et, conciliant, c'est ce qu'il fit, même s'il ne s'appliqua pas du tout.
Heljar gémit lorsque, sans pitié, il lui attrapa le bras pour le soulever et le trainer derrière-lui à la suite d'Orianne qui ouvrit la marche. Faisant attention à ne pas rejoindre les zones où se trouvaient les agents de la GITM, elle les fit entrer dans une petite salle de réunion avant de se tourner à nouveau vers Heljar pour vérifier son état.
— Il faut lui remettre l'épaule.
— Orianne, as-tu déjà entendu parler du syndrome de Sto-
— Son épaule, Dwalin.
Dwalin lui lança un regard, pas vraiment prêt à réparer ce qu'il avait lui même déboité, et inquiet à l'idée que la jeune fille ait changé de camp.
Elle soutint son regard un instant, avant de soupirer et détourner les yeux, semblant, soudainement, bien plus fragile que ce qu'elle tentait de paraître :
— Dwalin, s'il te plait…
A côté, Heljar, en pleurs, se balançait d'avant en arrière en suffocant et tenant son épaule meurtrie et, avec douceur, Orianne s'approcha de Dwalin pour presser son bras :
— Il s'est montré… Correct, envers moi. Aucun mal ne m'a été fait…
Dwalin eut une moue dubitative et, gentiment, ses doigts vinrent effleurer la gorge de la naine, qui portait encore les traces de doigt de l'AS, mais, avec un petit sourire elle leva la main pour prendre celle du plus grand :
— Je suis contente que tu sois là… Mais je ne peux pas vraiment te montrer ma gratitude si mon hôte est dans cet état…
— Ton hôte…
Il eut un rire narquois face à la formulation et, caressant le poignet d'Orianne, il proposa galamment :
— Je peux abréger ses souffrances si tu veux.
Elle lui lança un regard suffisamment éloquent pour l'amener à pousser un soupir lourd et, se séparant d'elle, il se tourna vers l'agent, qui s'était laissé tomber au sol, pour le bousculer du bon du pied en grimaçant. Mais, sans cérémonie, il se pencha sur lui, plaçant une main sur l'épaule, l'autre dans le dos et, d'une pression sèche, il remit l'articulation en place.
Heljar suffoqua et pleura de plus belle, mais Orianne se pencha sur lui pour le calmer d'une voix douce :
— Heljar… ça va aller…
Il leva son visage ruisselant de larmes vers elle et, douloureusement, il lui caressa le visage du bout du doigt, sans s'occuper de Dwalin qui haussa un sourcil, se retenant de justesse d'intervenir.
— Tu vas partir, Mabel ?
— Mabel est déjà partie, Heljar. Je m'appelle Orianne, je suis une naine et je vais enfin rejoindre les miens, oui.
Il ne répondit pas et baissa la tête, laissant sa main tomber au sol, sanglotant de plus belle.
— Orianne, on ne peut pas rester ici. Il est dans son camp, il ne risque rien, nous si.
Sans vouloir se montrer trop pressant, Dwalin était tout de même un minimum inquiet et il fut soulagé de voir Orianne se redresser pour reculer jusqu'à lui, soufflant discrètement :
— Il me fait de la peine.
— Tu ne peux pas l'aider… Cet homme est détruit, il n'est qu'une marionnette dans les mains de Rasmus. Le mieux serait de nous en débarass-
— Il m'a défendu contre Rasmus pourtant… Il m'a fait passé pour morte pour me permettre de fuir.
— Dans ce cas, profitons qu'il soit dans cet état pour fuir avant qu'il ne retrouve sa lucidité…
Comprenant qu'elle ne le laissera pas tuer son ennemi et jugeant qu'il y avait, de toute manière, mieux à faire pour l'instant, il lui attrapa le bras pour l'inviter à reculer vers la porte et, gardant son regard désolé rivé sur l'AS prostré au sol, Orianne souffla doucement :
— Je crois que c'est lorsqu'il est ainsi qu'il est lucide… Il n'a plus aucune haine en lui, seulement de la peur et de la peine…
Dwalin ne répondit pas, il se contenta d'ouvrir la porte pour vérifier que personne ne se trouvait dans les couloirs et, sur un dernier soupir, elle se détourna enfin pour rejoindre le nain qui lui mit une arme dans les mains.
— Si on parvient à en faire notre allié…
— N'y pense même pas… Ne te risque pas à essayer de manipuler sa folie pour le sauver... Ou tu subiras le même sort que sa chère Mabel.
S'engouffrant dans le couloir, il avait parlé d'un ton sombre, et elle s'arrêta pour le regarder les yeux ronds :
— Tu la connais ? Qui était-elle ?
A son tour il s'arrêta pour se tourner vers elle, grave :
— Je ne la connais pas personnellement, mais je connais l'histoire. Mabel était sa petite-sœur. Il l'aimait fort et était prêt à tout pour elle et pour la protéger.
— Que lui est-il arrivé ?
Reprenant leur marche, elle lui emboita le pas, curieuse, et il consentit à répondre, les dents serrées :
— Elle est morte.
— Comment ?
Il allait répondre, mais une patrouille passa non loin d'eux et ils restèrent silencieux un instant. Dwalin lança un petit coup d'œil à la plus jeune et grimaça en constatant qu'elle portait encore sa tenue noire de prisonnière du Gondor, trop reconnaissable, et il se débarrassa de sa veste militaire, empruntée à un agent de la GITM, pour lui poser sur les épaules.
— Il va falloir te trouver des fringues si on veut sortir d'ici.
— « Si on veut ? » Pourquoi ? Sortir d'ici n'est qu'en option ?
Elle avait demandé d'un ton pinçant, mais il soupira lourdement, pour répondre très sérieusement :
— C'est une option, oui. Du moins, c'est la tienne. L'autre option, c'est de bouger vers les sous-sols pour venir en aide à cet abruti de Vidalinn… Mais je vais d'abord attendre que tu sois en sécurité pour entreprendre une telle action.
— Venir en aide à Vidalinn ? Pourquoi ?
— Il s'est fait prendre lui aussi.
— Et tu es chargé de délivrer toutes les demoiselles en détresse qui sont prisonnières de l'agence ?
Pressant le pas pour s'ajuster à celui du grand guerrier, elle lui lança un regard curieux et il s'arrêta pour poser ses mains sur ses épaules :
— Vidalinn est la seule demoiselle en détresse ici… Je passais simplement te voir pour m'assurer que tu allais bien et te proposer de me donner un coup de main en faisant exploser le centre des archives pour faire diversion…
Ravi de découvrir que la fille sur qui il avait craqué semblait, finalement, capable de se débrouiller toute seule et, même, de l'aider, il lui lança un petit sourire complice auquel elle répondit avec une lueur dans le regard :
— Le centre des archives ? Bilbo me tuera s'il apprend que j'y ai touché…
— Simplement un petit bout… Assez pour affoler la GITM et détourner un minimum l'attention de Rasmus… Tu peux faire ça ?
— Je pense, oui… Il me simplement d'autres habits que ceux-ci… Et un briquet.
oOo
— FILI ! Fili ! Réveille-toi ! Vite !
Douleur, chaleur, panique… Empêtré dans les ténèbres, le nain blond eut du mal à émerger, mais la claque sèche et puissante qui lui martela la joue le ramena soudainement à la réalité et il ouvrit les yeux en suffoquant. Il comprit immédiatement l'urgence de la situation lorsqu'il avisa le feu qui grondait autour d'eux et, sans attendre, il se jeta sur ses pieds, attrapant le bras d'Argon au passage, pour s'éloigner de la carcasse de l'avion en flamme. Mais Argon s'immobilisa, refusant de suivre le blond hors de l'incendie qui grondait autour d'eux, recroquevillé et des larmes coulant sur ses joues à cause de la fumée corrosive qui attaquait ses yeux :
— J'ai entendu des patrouilles ! Ils nous attendent à découvert !
Paniqué, Argon tentait tout de même de garder son sang-froid, sa main qui tenait fermement son fusil d'assaut ne tremblait pas. Sans répondre, Fili vérifia les armes qu'il portait sur lui, conscient du danger qu'ils couraient tous les deux, qu'ils restent ou qu'ils sortent. La mâchoire crispée et le regard sombre, il se tourna vers le plus jeune, remarquant, seulement, sa peau anormalement pâle, son bras replié sur l'abdomen et le sang qui imbibait sa veste, jusqu'à goutter au sol. Beaucoup de sang. Et mal placé. Merde.
— On doit s'éloigner d'ici et trouver un abri… As-tu une idée ?
Après tout, Argon était censé connaître ces montagnes comme personne et, au plus grand soulagement du blond, ça semblait être le cas car, sans hésiter, le jeune brun désigna la forêt enflammée du doigt :
— Au niveau des rochets, il y a un à pic de quelques mètres, qui donne sur une rivière. Il y a une petite berge cachée en aval…
Malgré la fumée, le blond distingua la roche qui marquait l'à pic. Même si les sommets des arbres brulaient vigoureusement, s'ils étaient assez rapides, ça restait praticable et, en plus, personne ne se douterait qu'ils avaient cherché refuge dans l'incendie.
— Parfait. Tu tiendras le coup jusque là ?
Posant instinctivement un bras fraternel sur l'épaule du plus jeune pour proposer un appui si besoin, Fili n'eut même pas le réflexe de cacher l'inquiétude qui fit vibrer sa voix. Touché, mais refusant de passer, encore, pour le boulet de service, Argon se dégagea en maugréant sombrement :
— Il faut bien…
Prenant la route en serrant les dents, jugulant la douleur de son abdomen qui pulsait à chaque pas, Argon ouvrit la marche, toutefois, ils ne firent que quelques mètres, avant d'entendre le vacarme des troupes orcs qui s'étaient décidés à ratisser les bois à leur recherche.
Ils échangèrent un simple regard, avant d'accélérer pour pénétrer dans la fournaise, suffoquant à cause de la chaleur et de l'air intoxiqué par la fumée noire.
Toutefois, comme l'avait prédit le rebelle, ils ne tardèrent pas à rejoindre la petite falaise avec le torrent qui rugissait en contrebas. Sans hésiter, ils se laissèrent tomber dans l'eau qui les happa et qui les entraina vivement sur plusieurs dizaines de mètres, avant qu'ils ne se dirigent vers une petite berge boueuse de sable et de graviers.
— Un peu plus haut, il y a une crevasse…
Le souffle anormalement court et le regard dangereusement voilé, Argon se remit sur pied en tremblant, prenant appuie sur son lourd fusil d'assaut et, sans un mot, Fili l'accompagna, suffisamment lucide pour savoir qu'ils étaient profondément dans la merde, là, tout de suite.
Les orcs étaient des maîtres de la traque, les semer relevaient du miracle, plus encore s'ils décidaient de s'immobiliser, mais il était évident qu'Argon ne pourrait aller plus loin.
Ils grimpèrent un éboulement avant de rejoindre une petite grotte naturelle dans laquelle Argon se glissa. Ses forces l'abandonnèrent à ce moment et, dans un gémissement, il s'écroula, dans les bras de Fili qui le réceptionna en douceur, avant de l'allonger sur le sol de pierre.
Sans perdre de temps, il lui retira son haut encore trempé, qu'il déchira consciencieusement pour en faire des bandages, et un simple coup d'œil suffit à soulever en lui une vague de rage, violente et sauvage.
La blessure, quoique mortelle, n'allait pas le tuer en une nuit, non. Mais elle était judicieusement bien placée : sans soin, Argon n'avait aucun chance de s'en sortir, mais son agonie prendrait des heures, voire des jours. Et, vu la précision du tir, ça n'avait absolument pas été fait au hasard, au contraire. Ainsi blessé, le rebelle ne pouvait aller très loin, pénalisant Fili qui, s'il voulait fuir, devait se résoudre à abandonner le plus jeune derrière lui…
C'était la cata... S'il était sincère, il aurait concédé sans mal qu'Argon était perdu… Mais, devinant le regard inquiet du brun sur lui, le plus vieux n'exprima aucune émotion et il lui prodigua les premiers soins, plus pour la forme que par réelle efficacité, au vu du peu de moyens qu'il avait à disposition, s'assurant surtout de bien endiguer l'hémorragie en réfléchissant à toute vitesse.
Mais l'évidence s'imposait, quand bien même il tenta de penser à toutes les options : S'ils restaient ensembles, ils n'avaient aucune chance, car les orcs les retrouveraient dans l'heure, attirés par l'odeur du sang frais, puis ils feraient de lui leur prisonnier et, au mieux, ils tueraient Argon, le pire, Fili préféra ne pas y penser. Mais partir en laissant le plus jeune ici n'était pas pensable.
De une, leurs ennemis trouveraient le rebelle avant que le blond n'ait le temps de revenir avec du secours, de deux, il n'était pas certain de trouver sa route, seul, dans ces montagnes infernales…
— A presque une heure de marche… En suivant la rivière, il y a un avant-poste nain…
Le coupant dans ses pensées, la faible voix d'Argon s'éleva dans la petite grotte et Fili fronça les sourcils, tentant de se montrer doux, malgré la rudesse de sa question :
— Penses-tu pouvoir marcher jusque là ?
— Me trainer, tu veux dire…
Le teint de cendre, Argon se redressa difficilement, acceptant l'aide du blond pour tenter de se lever, mais un vertige le prit et il se montra incapable de se remettre sur pied. Agenouillé au sol, les yeux baissés et tremblant, il posa sa main sur la blessure qui le faisait tant souffrir et qui pompait ses forces, avant d'ordonner d'une petite voix :
— Vas-t-en… Je n'y arriverai pas…
— Ils ne doivent pas te trouver, Argon.
Cela faisait des années qu'il combattait les orcs. Fili savait. Argon ne devait pas tomber entre leurs mains. Pas vivant.
— Alors achève-moi et part.
Ce n'était plus un ordre, mais une supplique, à laquelle le blond refusa d'obéir et il s'agenouilla face à Argon pour prendre son menton des ses doigts et l'inviter à lever son regard brouillé pour assurer d'un ton serein en le regardant dans les yeux :
— Je ne suis pas en danger… Ils ne veulent pas me tuer…
Non pas qu'il était assuré de passer un moment en charmante compagnie avec ses ennemis, mais il voulait donner à Argon le courage et la volonté de puiser dans ses forces pour se relever, maintenant, et l'accompagner jusqu'à l'avant-poste, en lui prodiguant la confiance qui lui manquait. Mais un éclat peiné passa dans le regard du plus jeune, qui secoua faiblement la tête de droite à gauche :
— Si… Fili… Ce que tu ignores, c'est que la GITM compte revendiquer le royaume dans le sang… votre sang… Le tien et celui de Kili…
Il y eut un silence stupéfait mais, effaré, le fils de Thorïn se redressa, les yeux écarquillés, sondant Argon à court de mot :
— Que… Que veux-tu dire ?
— Votre sacrifice… C'est ce que veux la GITM… Tant que vous vivez, elle n'aura pas la légitimité de régner… Si elle vous attrape, elle vous tuera, tous les deux…
La mâchoire du fils de Thorïn se décrocha mais, avant qu'il ne puisse répondre, des grognements se firent entendre en contrebas et ils se figèrent.
— Ils nous ont trouvé !
Blanc et tremblant, Argon tenta à nouveau de se mettre sur pied, mais il se pétrifia lorsque la main lourde de Fili se posa sur son épaule.
Ses lèvres s'ouvrirent dans une exclamation muette et horrifiée lorsque, sans un mot, le blond s'agenouilla derrière lui, posant une paume sur son front brulant pour l'immobiliser alors qu'il sentit, sur sa jugulaire, le baiser froid d'une lame mortellement aiguisée.
— Fil-
— Shhh. Ils vont venir ici, c'est trop tard pour partir…
— Non…
Faiblement, Argon tenta de se débattre, mais Fili le maintint en affirmant sa prise, et le plus jeune sentit une première larme couler sur sa joue :
— Fili, s'il te plait…
Il ne savait pas pourquoi il suppliait. Il allait mourir de toute manière, et il était largement préférable que ce soit de la main du blond, il l'avait lui-même reconnu. Toutefois, il avait encore en lui une rage de vivre que rien ne semblait pouvoir corrompre et qui se réveilla soudainement face à l'imminence de la mort, alors, faiblement, il essaya à nouveau de se remettre sur pied. Mais le blond affermit sa prise avant d'approcher ses lèvres pour susurrer à son oreille d'une voix sourde :
— Je ne vais pas te tuer, Argon, je vais même faire en sorte que tu puisses t'en sortir… Mais il va falloir que tu fasses quelque chose pour moi en échange…
Troublé, le plus jeune ne répondit pas, laissant Fili continuer :
— Je veux que tu survives. Et que tu dises à Thorïn, Dis et Kili que j'ai été tué…
— Quoi ?
L'injonction inattendue le fit bondir et il voulut s'écarter de l'étreinte du blond pour le regarder dans les yeux, mais, à la place, il hoqueta de stupeur lorsqu'il sentit, douce et incisive, la lame effilée s'insérer dans sa peau, d'où jaillit un flot de sang.
— Ne te débat pas… Ce n'est que la couche externe de l'épiderme. La jugulaire et les veines les plus importantes ne seront pas touchées… La lame est empoisonnée… Tu vas perdre du sang et ton pouls s'affaiblira de plus en plus… Suffisamment pour prétendre ta mort… Les orcs n'ont que faire des cadavres, tant qu'ils ne sont pas affamés…
Suffoquant et paniquant, alors qu'il sentit, peu à peu, qu'il perdait le contrôle de son corps, soudain rigide, il papillonna des yeux en sombrant en avant, mais Fili le maintint contre lui, pressant :
— Promet-moi que tu sauras les dissuaderas de venir me chercher ! Ils tueront Dis et Thorin s'ils approchent… Et Kili ne doit pas tomber entre leurs mains…
— Apprendre ta mort les détruira… Et puis tu lui as promis… Tu as promis à Kili que tu lui reviendrais…
Marmonnant, il tentait de garder l'esprit clair et de convaincre Fili de la folie de sa requête mais, implacable, celui-ci passa outre sa remarque et martela une nouvelle fois :
— Ils ne doivent pas prendre Kili… Et je ne veux pas qu'il mette sa vie en jeu pour me sauver… Retrouve-le, et emmène le loin d'ici… Fait-lui comprendre que rien d'autre que la mort ne l'attend dans ces montagnes…
— Je…
— Promet-le moi !
— Promis...
Fili soupira lourdement pour évacuer la tension, tâchant de se convaincre que c'était la meilleure chose à faire, avant de lever son regard mortel lorsque le cliquetis d'une arme à feu se fit entendre à l'entrée de la petite grotte, obstruée par un soldat immense dont la silhouette se découpait en contre jour.
Couvert de sang, Fili fit glisser sa lame sur la gorge d'Argon, qui, inconscient, s'écroula au sol dans une flaque carmin, puis il se leva lentement, pour se mettre en position de combat, tous ses sens à l'affut et une chaleur bienvenue se répandant dans ses veines. La chaleur caractéristique du combat.
Sans considération, il lâcha sa lame, qui fit gicler le sang répandu au sol, avant de poser ses mains sur les gaines de ses revolvers.
— Ne bouge pas !
Fili répondit d'un sourire dément à l'ordre qui venait de claquer.
C'était pourtant connu : aucun Durïn ne se laissait prendre sans combattre.
Merci d'avoir lu !
Je sais que ça fait un petit moment que ça traine,
mais j'ai perdu pas mal de lecteurs au fil de l'histoire et je réfléchissais à un moyen de la rendre plus accrocheuse.
J'espère que ça continue de plaire à ceux qui suivent toujours !
N'hésitez pas à commenter, au moins pour que je sache si, oui ou non, ça vaille le coup que je m'implique dans cette fic.
