« Cher frère ennemi,
Je chante ma chanson affuté pour toi… »

— Bilbo…

Souffrance. Peur.

« Donc je peux me réveiller avec un sourire,
Et le bonheur dans mon cœur. »

— Ouvre les yeux… Bilbo…

« Et si je veux te faire comprendre que la voie que tu as choisi mène à la chute ? »

La tête comprimée dans une douleur qui résonnait dans tout son corps, l'historien émergea difficilement du néant dans lequel il stagnait.

« Mon nouvel âge vient de commencer,
Coexistence, conflit, combat...
Dévastation, dégénération, transformation… »

— Bilbo… Je t'en supplie…

« Mais tu ne connais que le langage de l'épée. »

Quand Bilbo revînt à lui, l'odeur du sang fut la première chose qui lui agressa les sens. Le sien mais, surtout, celui de Fili, qui, épinglé au mur, avait juste assez de force pour interpeller le hobbit d'une voix éteinte.

« …Je vois une ombre grise à l'horizon,
Cela promet un puissant levé de Soleil,
Pour fondre toutes les Lunes… »

Ils étaient seuls, tous les deux, dans la salle du trône. Autour d'eux, les murmures lugubres tournoyaient, plus présents que jamais et le hobbit se jeta sur les pieds. Du moins, il essaya. Les poignets et les chevilles ligotés, vidé de ses forces, il chancela et tomba à genoux.

« A côté, les anciens feux purificateurs,
Ressembleront à des braises mourantes… »

Fili poussa un gémissement quand une voix rauque murmura à son oreille, gelant son sang et pétrifiant son cœur. Il sentait sur lui comme des mains froides qui parcouraient son corps avec avidité, fouillant la peau à la recherche des artères et des veines saillantes. Offertes et prêtes à être tranchées.

Il ne comprenait pas ce que l'écho répétait, mais l'atmosphère lourde suffisait à le faire frémir de terreur.

« Et si je te dis de partir et de laisser mes proches en paix
Mais tu ne comprends que le langage de l'épée. »

Cette phrase-là, elle avait été dite d'un ton plus doux. Non pas une supplique. Mais un ordre implacable et dangereux. Soudain attentif, Bilbo se rendit compte que deux échos différents se fracassaient l'un sur l'autre, comme si ils cherchaient à prendre le monopole du silence. L'une, agressive, rauque et malsaine, chuchotait en boucle les mêmes promesses de mort et de dévastation. La deuxième, plus claire, plus affirmée mais lointaine, était rauque elle aussi, mais ne suintait pas d'une insanité nauséabonde comme la première, qu'elle tentait de raisonner.

— Fili.

D'une voix douce, l'historien tenta d'appeler le prince blond. Le sang de ce dernier s'écoulait le long de ses avant-bras tremblants et dégoulinait sur le trône d'argent, maintenant veiné de sillons écarlate. A ses pieds, une flaque carmin stagnait, s'élargissait et coulait sur le sol dans des arabesques aléatoires.

— Fili, est-ce que tu m'entends ?

La tête du hobbit bourdonnait furieusement, mais il oblitéra la douleur pour se concentrer sur le neveu de Thorin qui lui répondit d'une voix cassée, presqu'inaudible :

— Je vais bien, Bilbo…

Parler semblait lui couter beaucoup et, se remettant difficilement sur ses jambes vacillantes, l'historien s'appuya contre le mur, jaugeant la situation qu'il décréta désespérée.

— Thorïn va venir, Fili. Je te le jure. C'est bientôt fini.

Il avait mis toute la certitude qu'il ne possédait pas dans la déclaration, et le blond ne répondit pas. Toutefois, un fin sourire étira mollement ses lèvres, et il parla avec douceur :

— Je le sais… ce n'est qu'une question d'heure… Kili viendra. J'ai confiance.
— Oui… Oui. Il viendra.
— Ho oui, il viendra. Et nous saurons l'accueillir, crois-moi.

Fili n'eut pas la force de réagir à l'entrée d'Azog, mais Bilbo sursauta franchement et se pressa contre le mur derrière lui. Pugnace, il tenta de se soustraire à la poigne de l'orc pâle qui vint l'attraper pour le maintenir, mais, sans douceur, Azog le maitrisa. Cruellement, il serra plus que raison l'épaule toujours blessée et une douleur vive couplée à l'angoisse qu'il gardait de sa dernière entrevue fusa dans le corps du hobbit.

— Lâche-le.

L'ordre de Fili n'était qu'un murmure qu'Azog ignora, s'il l'entendit, et, délaissant le blond, il sortit de la salle en trainant sa prise derrière lui. A bout de force, Fili expira doucement. La douleur dans ses bras crispés, sans parler de ses mains transpercées, était tellement intense qu'il en était au point où il ne la sentait même plus. Il ne sentait plus rien, de toute manière. Ni le sang qui coulait le long de sa peau blafarde, ni les souffles et murmures maudits qui tournoyaient dans ce lieu. Par contre, il sentait, goutte par goutte, comme le sang s'échappait de son corps meurtri, la vie le quitter au rythme des sillons qui rejoignaient le sol. Il était condamné, ce n'était qu'une question d'heures, il le sentait.

Lourdes, quelques perles translucides coulèrent sur la peau écorchée de ses joues. Éclosant sous ses paupières closes, ses larmes glissèrent sur sa peau jusqu'à chuter au sol, où elles se mêlèrent à son sang.

Il aurait pourtant voulu être plus fort que ça. Il s'était pensé prêt. Prêt à mourir.

Mais il se rendait compte, alors qu'il arrivait prématurément au terme de sa vie de la manière la plus pathétique qui soit, que ça n'était absolument pas le cas.

Il ne voulait pas mourir. Pas comme ça. Pas sans avoir dit au revoir à Kili, le seul qui n'avait jamais eu d'importance à ses yeux.

Il s'était montré tellement sur de lui, quelques dizaines d'heures, ou jours, plus tôt, il n'avait plus la notion du temps, lorsqu'il avait fait promettre à Argon de mettre Kili à l'abri, qu'il se sentait stupide. Car, maintenant, il se foutait de la prophétie, du danger de mort imminent, de la douleur et de la peine. Tout ce qu'il voulait, c'était que Kili passe cette porte. Et le sorte de ce cauchemar. Que tout cela cesse, d'une manière ou d'une autre.

Et il était tellement plus simple de l'attendre en fermant les yeux. Quitter ce corps si lourd et si douloureux, ne plus entendre ces murmures dérangeants qui semblaient maintenant se taire pour mieux le laisser dormir. Ou partir.

oOo

— Belle prise, Azog… Je n'osais pas espérer remettre la main sur ce parasite aussi tôt…

Agenouillé au sol, les mains douloureusement entravées dans le dos, Bilbo gardait les lèvres closes et le regard baissé. Il se forçait à l'immobilité, mais son corps entier tremblait. Face à lui, Rasmus, fraichement arrivé dans les Gadolah, souriait comme un dément, ravi du cadeau de bienvenu que lui offrait l'orc pâle.

— Puis-je savoir de quelle manière tu as réussi à le coincer ?
— Il s'est jeté dans mes bras, littéralement.

Celui qui avait l'apparence d'un vieillard haussa un sourcil fin et s'approcha du hobbit pour attraper son menton et le forcer à lever son visage vers lui.

— Vraiment ? Où ça ?
— Dans l'aile supérieure, près de la salle du trône… Il venait de tirer sur-
— Tu veux dire, Azog, que tu as récupéré le traitre Dans la Montagne ?

Délaissant le hobbit, Rasmus s'éloigna pour faire face à Azog qui ne prit pas la peine de se sentir intimidé par la voix qui était devenue plus grave.

— Il y était déjà certainement avant que nous y rentrions. Je suppose qu'il est celui qui a réveillé le dragon.
— Certainement. Je me demande bien comment…

Perdu dans ses pensées, Rasmus s'éloigna et, quoique terrorisé, Bilbo trouva en lui le courage de demander d'une voix crispée :

— Qu'allez-vous faire de moi ?

Le rictus qu'eut Azog en réponse suffit à le faire trembler de plus belle, et, sans exprimer la moindre émotion, Rasmus parla pensivement :

— Nous avons quelques services à te demander… Ensuite, s'il estime que tu es encore en état après notre… collaboration, Azog pourra prendre soin de toi, en échange de ses bons et loyaux services. Je ne doute pas qu'il te trouvera bien une occupation à la hauteur de… Ta réputation.

Le corps au bord des lèvres, dérangé par le corps imposant de l'orc qu'il devinait derrière lui, il ferma les yeux. De ce qu'il avait compris, la torture, gratuite ou fondée, était ce que ce monstre faisait de mieux et, finalement, il se demanda s'il n'était pas plus sage de collaborer sans montrer la moindre opposition. Après tout, il n'allait certainement avoir que quelques textes à traduire, rien de très compromettant.

Rasmus sembla lire dans ses pensées, car, avec un sourire malsain, il se retourna pour le regarder dans les yeux :

— Et, pour commencer, j'aimerai te poser quelques questions. Très simples. A propos de Vidalinn. De Thorïn. Et des Eredîms. Après cela, nous passerons à la localisation du tombeau, les documents que tu as eu en main et qui t'ont permis d'entrer dans cette montagne, puis, enfin, aux traductions de ceux que moi j'ai en ma possession.

oOo

Bilbo n'avait cessé de demander un miracle et, même si sa situation allait de mal en pis, il continuait d'espérer que la situation, catastrophique, s'améliore. Après tout, les choses ne pouvaient être pires, n'est-ce pas ? Azog était véritablement un pro de la torture et cinq minutes passées entre ses mains suffirent à le convaincre qu'il n'avait aucune chance de garder ses secrets très longtemps. Dix minutes plus tard, il était prêt à cesser de le supplier d'arrêter pour dévoiler tout ce qu'il savait sur Vidalinn, Thorïn et l'intégralité des choses qu'il avait apprises à ses côtés.

Rasmus était pressé et Azog ne jouaient plus. Ce qu'il avait fait à son épaule, lors de leur première rencontre, n'avait été qu'une caresse en comparaison à toute la science de la douleur qu'il étala à son paroxysme et sans sommation avant même que l'interrogation ne commence.

Ce fut la raison pour laquelle un long soupir de soulagement franchit ses lèvres initialement closes lorsqu'un grondement terrifiant fit trembler les fondations de la Montagne. Lobélia revenait hanter son trésor. Certes, il s'agissait d'une vieille dragonne aveugle et presque handicapée face à des troupes nombreuses et armées, mais, pour Bilbo, la moindre diversion était la bienvenue. Un miracle en soit.

Le visage ruisselant de larme et de sang, il resta au sol lorsque Rasmus et Azog rejoignirent leurs généraux pour organiser les combats contre le monstre légendaire qui, d'un souffle ardent, réduisit en cendre un quart de l'armée d'Azog. Elle fut repoussée par une slave de balles et de roquettes, mais son cuir, quoique flasque et ridé, ne craignait ni le feu, ni les explosions, encore moins les balles qui ricochèrent sur ses écailles sans les percer.

Plus elle le crachait, plus son feu magmatique prenait en consistance, en violence et en ardeur. Déchainée, ivre de cette soif de mort et de destruction propre à sa race, elle se laissa griser par le combat face à ces créatures ridicules.

Oublié, Bilbo trouva la force de se trainer hors de sa salle de torture improvisée et, s'agrippant aux murs, il parvînt à se lever. D'une démarche incertaine, il tenta de retrouver son chemin mais, désireux de s'éclipser de la vue des orcs, il favorisa un tunnel caché derrière un éboulis plutôt que les galeries principales qui rejoignaient la salle du trône.

Il sursauta lorsqu'une grande clameur couvrit les rugissements de Lobélia. Dédaignant les armes à feu, les orcs avaient sorti les arbalètes et la dragonne, dans un grondement terrible, recula jusqu'à l'ouverture, insultant ses assaillants dans une langue maintenant oubliée.

— Ne le tuez pas ! Ne le tuez pas ! Il nous faut cet animal vivant. Son ADN peut certainement être dupliqué…

Perçant le bruit, la voix de Rasmus couvrit les ordres des généraux et Bilbo ne perdit pas de temps pour s'éloigner aussi vite que possible. La dragonne venait de lui offrir un répit. Il se rendait compte qu'il n'avait aucune chance de sauver Fili mais, pour lui, il devait trouver un moyen de s'échapper, rejoindre Thorïn, et lui expliquer la situation.

Les cris de victoires que poussèrent les orcs lorsque, blessée, la dragonne prit son envol pour se soustraire à la piqure des carreaux qui s'étaient nichés dans les points les plus vulnérables de son armure d'écailles, muèrent en hurlement de rage et de défi.

Venant de l'Ouest, une Armada d'hélicoptères de combat franchit le sommet des montagnes les plus proches.

Et, soudain, ce fut le chaos.

oOo

— J'ai bien vu ce que c'était, mais, dans la mesure où ce monstre vol dans la direction opposée à la notre, nous n'allons pas nous éterniser sur le sujet !

La voix, sèche, de Vidalinn rappela à l'ordre Dwalïn, Orianne et Salìa qui s'étaient amassés contre la vitre pour regarder le vol raide et irrégulier de la dragonne qui se percha au dessus d'un pic pour reprendre son souffle et lécher ses plaies. Tenant fermement les commandes de l'hélicoptère, Vidalinn fit plonger l'appareil et lança un signe de tête à Salìa, qui s'empara des mitrailleuses.

— Et voici donc le jour où je viens en aide à Thorïn… Ceci dit, j'aurai dut faire ça plus tôt… Le côté demoiselle en détresse lui sied à merveille.
— Pas autant qu'à toi, mon chou.
— Ta gueule, Dwalïn.

Il n'avait pas entendu le nain approcher derrière lui pour tenter de discerner les différents combats qui se déroulaient dans la ville de Dale. Taquin, celui-ci appuya d'une voix grave que l'humour ne parvint pas à alléger :

— Et, surtout, tu ne peux pas vraiment te permettre de regarder Thorïn de cette manière… Je te rappelle qu'il est en couple avec ton ex. Et que, quoi qu'il arrive, il est toujours ton ennemi…

Vidalinn prit sur lui pour ne pas répondre à la provocation. Pas Salïa qui, concentrée sur les orcs, rétorqua méchamment :

— Ce n'est pas ça qui empêchera Vidalinn de s'intéresser à quelqu'un, au contraire… Ce mec s'entiche comme il respire… Collègue, ami, amie, elfe, humaine, hobbit… il n'a pas encore tapé chez ses ennemis et encore moins chez les nains… Le séduire est à la portée de tout ceux et celles qui entrent dans ses critères exigeants et pour qui il éprouve un minimum d'intérêt… Mais le garder… La personne qui, par miracle, parviendra à s'engager avec lui devra vraiment s'accrocher pour le fidéliser à long terme sans l'ennuyer. S'il trouve un jour une personne qui le supporte assez pour envisager une vie entière à ses côtés…

Elle fit une grimace éloquente, ne cachant pas son dégout à l'idée d'une existence auprès du demi-elfe, et Dwalïn leva les yeux au ciel :

— Merci pour la conférence, mais je me fous de la vie de ce connard et des pauvres âmes assez désespérées pour se laisser séduire, sans vouloir manquer de respect à Bilbo ou à toi.
— Fermez vos gueules. Et, Salìa, merci, mais j'ai un minimum de gout pour regarder du côté des nains… Je préférerai encore me trouver une orque…

Elle eut un reniflement dédaigneux. L'ignorant et remarquant les troupes naines, Vidalinn passa à l'attaque. Lançant ses ordres à la flotte malgré les interférences, il ne lui fallut qu'une dizaine de minutes pour établir un périmètre de sécurité autour des rebelles de Dale, pulvérisant dans la foulée aussi bien les ruines que les orcs qui tentèrent de fuir la zone de combat.

Mais les conditions de vol étaient tellement terribles que plusieurs hélicoptères firent des embardés. L'un, balloté par le vent, manqua de se crasher contre le flanc d'une montagne et fut forcer d'opérer un atterrissage d'urgence. Vidalinn préféra ordonner à ses troupes de se poser au sol pour un assaut terrien.

Il posa, non sans difficultés, son propre hélico au centre de l'arène où étaient regroupées les nains, et Thorïn les rejoignit sans attendre que les pales soient immobilisées.

— Rasmus et le gros des troupes orcs sont encore dans les montagnes. Dans Erebor…
— Et Bilbo ?

Toisant Thorïn sans prendre la peine de cacher l'agacement qu'il éprouvait de devoir s'allier avec lui, Vidalinn demanda des nouvelles de la seule personne ici bas pour qui il éprouvait une sincère inquiétude.

Sans s'embarrasser lui aussi à montrer la joie qu'il ne ressentait pas en le voyant débarquer ainsi, Thorïn lui annonça froidement en sautant dans l'hélicoptère :

— Dans la Montagne…

Au regard furieux qu'il écopa de la part de Vidalinn, il lui répondit en prenant place sur le siège du pilote que le blond venait de délaisser, vérifiant la réponse de l'appareil et des différentes commandes qu'il s'appropria facilement :

— Il s'y est rendu à mon insu, avant qu'Azog ne trouve l'entrée.
— Tu n'avais pas à le laisser sans surveillance.

Maugréant, Vidalinn prit place à côté de lui, posant le casque sur ses oreilles pointues et paramétrant l'appareil pour un vol optimal malgré les conditions désastreuses.

— Bilbo est mon compagnon, pas mon animal de compagnie.

Il avait assuré sa phrase avec plus de plaisir qu'il n'aurait dû, à moins que ce ne soit la grimace de l'ex du concerné qui le mit en joie, mais celui-ci répliqua sombrement :

— Qui donc laisse son compagnon aux mains de la pire engeance qui couvre cette terre ?
— Celui qui est prêt à s'allier avec son ennemi pour le récupérer.

Il alluma sèchement les moteurs pour couvrir la voix de Vidalinn et s'épargner une discussion qu'il ne voulait pas mener. Vidalinn n'avait pas tord. Thorïn en souffrait, même s'il ne le montrait pas. Mais savoir Bilbo aussi proche d'Azog, peut-être même entre ses griffes, ça le rendait malade. Il aurait dû prévenir une telle chose. Ne pas laisser Bilbo seul. Le garder prêt de lui…

Vidalinn lança quelques ordres à Salìa par radio tandis que le nain faisait décoller l'hélicoptère, après avoir lui-même distribuer ses ordres à Dwalïn. Repousser les orcs était la priorité, mais, plus que ça, retrouver Kili et le mettre en sécurité était la mission première.

La situation dans Dale était maintenant en leur faveur. Ne leur restait qu'à déloger le reste des orcs qui s'étaient cachés dans Erebor.

— Rasmus est lui aussi dans cette Montagne. Il est temps d'en finir une bonne fois pour toute.
— Fais ce que tu veux. Ma priorité est Bilbo. Et si je peux cueillir la tête d'Azog au passage, je n'y manquerai pas.
— Si tu peux prendre sa tête ? Ne te montre pas trop gourmand, Thorïn. Cet adversaire est trop coriace pour toi.
— Ce n'est pas parce que tu as perdu plusieurs fois la face devant lui qu'il en sera de même pour moi.
— Ne sois pas arrogant, nain.

Thorïn ne répondit pas, trop occuper à manœuvrer l'hélicoptère qui se prit dans un trou d'air. L'appareil sembla chuter de quelques mètres, avant de trembler dans les turbulences, puis Thorïn parvint à reprendre le contrôle et, prenant large, il tâcha d'aborder le flanc de la Montagne en profitant des nuages et de la nuit qui tombait pour ne pas se faire remarquer. Le tumulte qui résonnait déjà dans la vallée était à leur avantage et, une fois qu'il fut assez proche de la paroi, Vidalinn vérifia attentivement son armement, avant de faire un signe au nain en se dirigeant vers la soute. Thorïn mit en place les stabilisateurs en annonçant gravement :

— Je ne pourrais pas le maintenir plus de quelques secondes.
— Je me doute bien. Mais ça suffira, je n'ai pas besoin de câble de sécurité.

Le ton était prétentieux, mais il y avait de quoi se montrer arrogant. Comme Thorïn l'avait prévenu, il immobilisa l'appareil tant bien que mal, à peine plus de deux secondes à cause des violents courants aériens qui parasitaient la zone, et il ouvrit la cale pour laisser Vidalinn se jeter dans le vide. Le sol se trouvait une vingtaine de mètres plus bas et, pourtant, le guerrier blond, dont les aptitudes hors normes ne surprenaient plus son ennemi, se réceptionna avec une souplesse et une agilité bluffante. Il ne prit pas la peine de faire le moindre signe à Thorïn qui s'éloignait et, furtif, il s'enfonça dans les broussailles tandis que le nain changeait de cap pour trouver un endroit où poser l'appareil. Son intuition lui soufflait que l'engin serait indispensable pour une évacuation rapide.

oOo

« …Alors je laisse ma lame mener la discussion… »

— Ho par Mahal, c'était quoi, ça ?

Bondissant au moindre son, pâle, Argon se plaqua contre le mur, terrorisé par cette présence dérangeante qui flottait autour de lui. De toutes ses forces, il avait envie de faire demi-tour. Chaque pas qu'il faisait dans cette mine maudite lui coutait toute la détermination qu'il ignorait posséder. Et, pourtant, en tremblant, il continuait de se faufiler dans la cité de ses ancêtres. Il avait réussi, par miracle, à se glisser dedans à l'insu des orcs lorsque Lobélia avait attaquée, mais, maintenant, il ne savait pas du tout où aller.
Sa raison lui disait de suivre les murmures éteints qui tournoyaient autour de lui, mais l'idée l'épouvantait et il préférait affronter les garnisons orcs plutôt que partir à la rencontre des fantômes qui hantaient ce lieu. Toutefois, il avançait toujours, dans les galeries sombres et puantes, sans vraiment savoir s'il se jetait dans un cul de sac ou non.

Il se figea lorsqu'il entendit, trop proche de lui, les grognements des orcs qui se préparaient au combat. Il devinait, partout dans Erebor, que les troupes de Rasmus étaient sur le qui-vive. L'arrivée de Vidalinn juste après l'attaque du dragon ne les avait pas laissé indifférents.

Plus prudent que jamais, il avança pas à pas, attentif au moindre son. Ce fut peut-être la raison pour laquelle ses sens perçurent, même lointaine et tenue, la voix de Bilbo, transformée par la douleur. Il eut un bref temps d'hésitation mais, immédiatement, il se dirigea vers l'origine du son.

Le tunnel dérobé qu'il suivait était, certes, étroit, mais il avait le mérite de desservir de nombreuses salles sans se montrer. Certainement un ancien passage pour les serviteurs.

— Il n'est plus question de jouer, Bilbo. Ta petite escapade vient déjà de nous faire perdre beaucoup de temps… Tu vas nous dire, maintenant, comment trouver le tombeau des âmes-mêlées.

S'approchant autant qu'il le put, Argon ne reconnut pas le vieillard qui était penché sur Bilbo, au sol, à qui il parlait d'une voix pressée. Quoique petit et d'apparence anodine, le jeune nain ne put manquer le danger mortel qui émanait de cet homme et, prudent, il baissa l'arme qu'il avait mise en joue. Il avait la certitude qu'un simple carreau serait inefficace contre le vieillard qui malmenait celui qu'il considérait maintenant comme son ami.

Le hobbit bredouilla une réponse que le rebelle n'entendit pas, mais cela ne sembla pas plaire au vieil homme qui le frappa en réponse. Argon dû se faire violence pour ne pas bondir et, à la place, il étudia attentivement la situation.

Deux orcs montaient la garde et, si ce n'était le vieillard et Bilbo, la salle était vide. Un bon point.

— Rasmus, un hélicoptère vient de se poser dans le périmètre.

Argon, focalisé sur Bilbo, n'avait pas entendu le troisième orc qui venait de pénétrer dans la salle. Il sursauta et recula vivement, de peur d'être découvert. De son côté, Rasmus délaissa Bilbo, se redressant pour demander froidement :

— Vidalinn ?
— Certainement.
— Débrouillez-vous mais, d'une manière ou d'une autre, je le veux vivant. Il a beaucoup trop de dettes à payer pour qu'on puisse se permettre de lui offrir une simple mort.

Argon avait déjà entendu parler de Vidalinn. D'abord comme principale calamité naine puis, de manière inattendue, comme un allié haïssable. Ainsi, la nouvelle ne lui fit ni chaud ni froid, même s'il jugea que c'était plutôt une bonne chose. Surtout lorsque Rasmus se dirigea vers la sortie en crachant ses ordres :

— Je vais aviser la situation. Ne le tuez pas, mais je veux que, à mon retour, il coopère sur la recherche du tombeau des âmes-mêlées et du reste.

L'ordre sembla particulièrement plaire aux deux orcs qui échangèrent un regard mauvais et, à peine la porte se fut refermée sur les pas de Rasmus, ils marchèrent vers le hobbit recroquevillé au sol. Toutefois, deux sifflements stridents les surpris et, figés par la mort et la surprise, ils s'écroulèrent tous les deux devant Bilbo qui écarquilla les yeux.

Argon apparût à ce moment, son arbalète de combat dans une main et, de l'autre, il attrapa l'épaule de l'historien qu'il jeta sur ses pieds pour le trainer derrière lui. Bien que stupéfait par l'intervention inespérée, l'historien se figea, paniqué :

— Ils ont mon odeur ! Nous ne ferons pas dix mètres, ils nous retrouveront et te réduiront en morceau !
— Tu as une solution ?

Peut ravi d'apprendre une telle chose, Argon avait répondu les dents serrées, incapable, toutefois, de laisser Bilbo derrière lui. Il sortit son poignard pour couper les liens qui lui sciaient les poignets et le poussa devant lui, pressant. Affaibli et étourdi, mais capable de se mouvoir, Bilbo parti vers les étages supérieurs et Argon s'immobilisa :

— La sortie est de l'autre côté !
— Mais blindée d'orcs. Et, de toute manière, je ne partirai pas sans Fili.

Damn. Non pas qu'il l'avait oublié, celui-là, mais presque. Peu héroïque, Argon opina tout de même et emboita le pas du hobbit en demandant d'une petite voix :

— Sais-tu où il se trouve ?
— Oui… Tout comme je sais qu'il nous faudra beaucoup de chance et de moyens pour le récupérer. Où sont les autres ?
— Quels autres ?

A la question presque naïve, Bilbo eut un temps d'arrêt et se tourna vers lui, stupéfait :

— Attend… Ne me dis pas que… Tu… Tu es venu seul ? Seul jusqu'ici ?

Le nain opina et Bilbo ne cacha pas l'angoisse que l'annonce souleva en lui.

Il était blessé, et seul, au milieu d'un nid d'orc, avec un gamin pas plus expérimenté que lui des situations de combats et encore plus blessé qu'il ne l'était.

A eux deux, ils ne seraient d'aucune aide à Fili. Ils devaient trouver simplement un moyen de survivre le temps que les secours arrivent, ce seraient la chose la plus intelligente à faire.

— La bonne nouvelle, c'est que Vidalinn est dans les parages maintenant…

L'idée que son ex petit-ami soit dans les environs le rassura grandement. Il n'ignorait pas qu'il était le meilleur dans son domaine et, malgré leur rupture, il était toujours prêt à lui venir en aide. Du moins, il l'espérait sincèrement.

Tout ce qu'il voulait, c'était que cette situation terrible s'arrête. Il était épuisé, terrifié, et son corps entier n'était que douleur depuis qu'Azog avait tenté de lui soutirer des informations sur Thorïn et Vidalinn. Mais, d'un autre côté, la vision de Fili agonisant, crucifié au mur, ne le laisserait jamais en paix tant qu'il n'était pas certain d'avoir fait tout son possible pour lui venir en aide.

— Nous devons trouver un moyen pour-
— Bilbo… Je crois qu'ils ont retrouvé notre trace…

Livide, Argon jeta un regard par dessus son épaule. Des hurlements et des grognements enflaient derrière eux et, sans attendre, Bilbo attrapa l'épaule du plus jeune.

— On court.


oOo

Merci d'avoir lu !

Finalement, ce chapitre a été écrit plus rapidement que prévu et, vu le temps d'attente que nous avons eu précédemment, c'est un petit moyen de me rattraper.

Surtout que le suivant a été écrit dans la foulée donc il devrait arriver rapidement lui aussi.

J'espère que ça continue de vous plaire !