Peut-être que ce n'était pas la meilleure idée, mais Bilbo, dans l'urgence, n'avait pas réussi à réfléchir plus loin. C'était lui qui avait demandé à Argon de le laisser en arrière pour continuer vers la salle du trône sans lui.
S'ils étaient restés à deux, ils n'auraient eu aucune chance. Et les orcs voulaient Bilbo vivant, pas Argon. Il ne voulait pas être torturé de nouveau, ni même éprouver la moindre douleur, même infime, mais la situation était trop désespérée pour qu'il espère s'en sortir sans casse.
Il était revenu sur ses pas, espérant leurrer leurs poursuivants en leur faisant croire qu'il était seul et qu'il tentait de rejoindre la sortie.
Mais, plus il avançait dans cette direction, et plus il manquait de se trouver nez à nez avec un monstre qui faisait bien trois têtes de plus que lui.
Ses nerfs étaient à vifs, mais il gardait en tête qu'Argon s'était fait bien trop discret pour que leurs ennemis ne retrouvent sa trace et, avec un peu de chance, il parviendrait à libérer Fili avant qu'il ne soit trop tard. Parce que, lucide, il ne doutait pas que, plus les minutes passaient, plus l'héritier de Thorïn s'affaiblissait dangereusement.
Il avait sur lui un lourd pistolet chargé qu'Argon lui avait laissé, et il comptait bien en user toutes les balles avant de se faire prendre à nouveau. S'il pouvait toucher Azog ou Rasmus dans la partie, il n'en serait pas déçu.
Des exclamations terrifiantes furent poussées derrière lui et, comprenant que sa trace avait été retrouvée, il hâta le pas, conscient qu'il n'avait nulle part où aller et que sa fuite était vaine. Son arme serrée dans sa paume, il ne perdit pas de temps à se complaire dans le désespoir et il continua d'avancer. Il était maintenant dans une grande galerie de jade. Sublime et à peine abîmée par le temps. Plusieurs couloirs la desservaient et, acculé, il s'engouffra dans l'un d'entre eux. Mais il s'immobilisa et retînt un glapissement d'épouvante lorsque, face à lui, arrivèrent Azog et une dizaine de gardes.
— On n'a plus le temps de jouer au chat à et la souris, Bilbo. Soit gentil, pose ton arme et coopère. En échange, je te promets d'être patient. Du moins, plus que d'habitude…
Sans l'écouter, Bilbo se mit en garde et il tira. Il vida la moitié de son chargeur et deux orcs s'écroulèrent au sol dans un râle d'agonie. Pas Azog, qui avait évité chacune des balles qui lui étaient destinées. Prenant la fuite, Bilbo se rua dans un couloir adjacent et un frisson de terreur glissa entre ses omoplates lorsque la voix d'Azog puissante retentit contre les parois :
— Apportez le moi ! Déployez vous dans les galeries, ce petit rat est pris au piège !
Il réprima un sanglot angoissé et accéléra. Sa petite taille était un avantage et il put se faufiler dans les failles des couloirs éventrés. Mais les orcs étaient partout et sa fuite sembla l'entrainer plus encore dans les profondeurs de la montagne.
A bout de souffle, rassuré de ne plus entendre le grognement rauque de ses ennemis sur ses talons, il prit une nouvelle galerie sombre.
Mais un hurlement d'effroi passa ses lèvres lorsqu'un bras puissant le ceintura. Hurlement qui fut bâillonné par une main large et, paniqué, il se débattit de toute la force qui lui restait.
— Calme-toi, Bilbo. Ils vont arriver ici.
Cette voix. Une chape de quiétude et de soulagement s'abattit sur lui et il tituba, s'écroulant presque sur Thorïn qui le traina dans l'ombre. Le nain, efficace et expérimenté, ne perdit pas de temps pour retirer la tunique du hobbit, imbibée de sang, qu'il jeta au sol sans ménagement avant de le couvrir de sa propre veste, espérant gommer, même un minimum, l'odeur entêtante pour les orcs qui ne manqueraient pas de le retrouver à l'odorât.
— Suis moi.
Comme s'il était pensable que Bilbo se détache, même un minimum, de lui... Sursautant au moindre bruit, il restait malgré tout serein, confiant et soulagé, enfin, après ces heures terribles qu'il venait de vivre. Guidé par Thorïn, ils s'éloignèrent de la zone où grouillaient les orcs et, lorsque leurs grognements ne furent plus audible, le nain s'arrêta pour vérifier l'endroit, avant de laisser son regard glisser sur le hobbit épuisé qui s'était laisser glisser contre le mur.
— Que s'est-il passé ?
— Pour faire simple, j'avais trouvé un moyen d'entrer dans la montagne, j'y ai rencontré la dragonne, que j'ai réveillée et qui est sortie en pulvérisant la porte. Les orcs en ont profités pour rentrer et je me suis fait attrapé en essayant de sauver Fili.
Thorïn, qui s'était imposé de rester stoïque, ne put empêcher un sursaut qui le fit bondir face au hobbit :
— Fili ?
L'évocation du prince blond sembla prendre le nain au dépourvu et, incertain, Bilbo répondit d'une voix hésitante :
— Il… Ils l'ont… hem… Il a été crucifié dans la salle du trône mais, si on agit assez vite… Il est encore en vie. Argon est déjà en train de chercher un moyen pour le délivrer…
— Argon ?
Thorïn semblait tomber des nues et, intrigué, Bilbo demanda :
— Tu ne le savais pas ?
Stupéfait, mais une rage bien connue prenant peu à peu possession de son corps, la rage du combat et de l'appel du sang, Thorïn secoua négativement la tête. Il se tourna dans la direction de la salle du trône, que Bilbo avait inconsciemment désigné d'un signe de tête. Mais il se tourna à nouveau vers le hobbit lorsque celui-ci demanda d'une petite voix :
— Mais… Dans ce cas, pourquoi es-tu venu dans la Montagne ?
— En doutes-tu ?
D'une voix neutre, il avait répondu en se baissant sur le hobbit qu'il attrapa à la taille pour l'aider à se remettre sur pied et, plaquant une nouvelle arme à feu dans ses mains, il désigna le couloir qu'ils suivaient initialement :
— Continue de suivre cette voie-là. En sortant, la dragonne a fait ébouler une bonne partie du flanc Sud. Plusieurs failles permettent maintenant de sortir à l'air libre. Mon hélico est posé non loin, mais je ne doute pas que les orcs le surveillent déjà attentivement. J'aimerai que tu te trouves une cachette près de la sortie et qui tu y restes. Je te promets que je reviendr-
— Hé bien… Thorïn en personne… Quel beau geste. Je ne t'aurai pas pensé aussi sage, au contraire. J'aurai parié que, si jamais tu te serais montré assez fou pour entre dans cette Montagne, ça aurait été pour venir en aide à ton pitoyable héritier.
Bilbo ne put retenir un frisson de terreur lorsque la voix, amusée, d'Azog s'éleva au bout du couloir. Il était accompagné de plusieurs orcs lourdement armés qui les mirent en joue. Vidé de ses forces, le hobbit se laissa à nouveau glisser au sol, abrité dans un renfoncement d'une porte épaisse et soulevant les rires de leurs assaillants. Seul Thorïn put remarquer l'éclat qui fit briller l'acier de son arme lorsque Bilbo retira discrètement le cran de sécurité, tout en feignant de se montrer complètement hors jeu. A son tour, le nain se mit en garde, se décalant pour se mettre à couvert derrière un éboulement, prêt à riposter lorsque, avec douceur, Azog susurra :
— Tuez le nain. Apportez moi le hobbit.
oOo
Jamais Argon n'avait été aussi heureux de son poids plus léger que les autres membres de sa race et, surtout, de sa capacité à se mouvoir en silence. Plusieurs fois, cette aptitude lui permis de contourner sans perdre de temps les groupes d'orcs qui se préparaient au combat. Par chance, la situation à Dale avaient zappé leur attention et le nain en profita pour s'approcher de la salle du trône.
Mais le périmètre était surveillé et, pire, les orcs fouillaient cette zone à la recherche du tombeau des Âmes-Mêlées.
Il tenta de contourner l'endroit en suivant toujours ces galeries discrètes que les orcs n'avaient pas encore remarquées. Une fusillade explosa à ce moment plus loin dans la mine et Argon frémit, espérant sincèrement que Bilbo s'en était sorti.
Se concentrant uniquement sur ses propres problèmes, il se faufila dans les somptueuses salles de trésor. Moins d'orcs s'y trouvaient, mais il devina, à leurs insignes, que c'étaient des hauts gradés. Plus balèzes, donc.
Il s'immobilisa lorsqu'il remarqua, parmi eux, le vieillard qu'il avait déjà surpris auprès de Bilbo. Plus qu'Azog, il semblait être celui qui donnait les ordres. Fébrile, il houspillait les guerriers monstrueux, ne cessant de parler du tombeau des Âmes-Mêlées qu'il désirait ardemment retrouver. Attentif, Argon observa Rasmus et la disposition de l'endroit avec attention. Rejoindre le trône, où se trouvait Fili, était hors de sa portée. Mais, plutôt que faire demi-tour ou bien attendre un miracle, peut-être pourrait-il couper la tête du serpent et priver l'armée ennemie de son chef…
Il avait l'arbalète de combat de Kili avec lui, mortellement silencieuse, et se savait plutôt doué pour le tir de précision. Même s'il en doutait, il tentait de se persuader qu'un seul tir pourrait suffire… Mais il était conscient que sitôt le carreau serait lancé, il n'aurait plus la moindre chance. S'il était repéré dans cette salle par ces monstres, il n'avait aucun moyen de revenir en arrière. Toutefois, sa main ne tremblait pas lorsqu'il se déplaça en silence et mit son arme en joue une fois que Rasmus se trouva parfaitement dans son champ.
Mais le vieil homme, comme régi par un sixième sens qui dépassait le perceptible, se tourna vivement vers lui et, figé, son regard fut capturé par celui de Rasmus qui ouvrit la bouche pour cracher un ordre.
Ce fut à ce moment que Vidalinn entra en jeu. La soudaine inattention de Rasmus était tout ce qu'il avait attendu pour intervenir.
Semblant tomber de nulle part au milieu des orcs, ceux-ci eurent à peine le temps de se rendre compte de ce qu'il se passait que quatre d'entre eux tombèrent au sol. Combattant à l'arme blanche, deux épées courtes qu'il faisait voltiger avec adresse, silencieux, vif et mortellement efficace, le semi-elfe se mût dans une danse funeste. Il esquiva les balles qui lui étaient adressées mais, dans la mêlée, les généraux orcs délaissèrent leurs armes à feu pour sortir des poignards acérés au moins aussi longs que l'avant-bras du jeune nain. Pétrifié, Argon fut aussi lent que les orcs à se mettre en branle mais, avisant un monstre qui leva son arme pour prendre Vidalinn, déjà aux prises avec deux soldats plus grands que lui, en traitre, il ajusta son arbalète et tira.
Silencieux, les trois carreaux se plantèrent dans la gorge de la bête qui, dans un râle d'incompréhension, s'écroula au pied de Vidalinn. Le blond, qui se croyait seul, haussa un sourcil stupéfait, mais il enchaina en s'attaquant aux derniers orcs encore debout tandis qu'Argon se déplaça vers l'entrée de la porte. De dix carreaux, il abattît l'orc géant que Rasmus avait envoyé à l'extérieur pour appeler à l'aide, puis il se plaça à la porte, qu'il tenta de barricader rapidement. Rasmus le remarqua et vînt sur lui en sortant un coutela effilé. Argon évita un premier assaut et, d'un coup de pied, il fit tomber la lourde barre d'acier qui condamna la porte pour de bon, et, d'une roulade qui lui rappela douloureusement son abdomen transpercé, il esquiva à nouveau la lame qui sembla chanter en tranchant l'air. Il poussa un cri de douleur lorsqu'une estafilade peu profonde lui brula la peau le long de son bras et, tremblant, il se redressa pour faire face à l'humain. Le feu de la coupure se propagea dans tout son corps et, tressaillant, il comprit que l'arme était empoisonnée.
Concentré à l'extrême, il posa sa lourde arbalète pour dégainer le sabre qu'il ne quittait jamais. Comme elle le faisait lorsqu'elle était en présence d'orcs ou de gobelin, elle brillait étrangement d'une douce lueur bleutée à laquelle le jeune nain s'était habitué et, la voyant, Rasmus haussa un sourcil. Les nains étaient plus habitués à combattre avec des haches lourdes quand ils en venaient aux armes blanches. Mais, malgré les moqueries et le dédains des autres rebelles de Dale, Argon avait tenu à s'entrainer avec cette arme légère et effilée, de très bonne qualité et extrêmement ancienne, qu'il avait trouvée cachée dans l'armurerie royale de la ville et qu'il ne quittait jamais.
Il n'avait, en réalité, aucune idée de l'inestimable valeur de cette lame elfique, relique des temps passés.
Sans prévenir, celui qui avait l'apparence d'un vieillard passa à l'attaque. Argon n'eut que le temps d'écarquiller les yeux. Très rapide, trop, mais, surtout, extrêmement puissant, bien plus que laissait penser sa faible constitution, il submergea Argon d'un enchainement d'attaques aussi subtiles que vives et violentes. Le nain fut seulement capable de se défendre, ripostant à peine et reculant jusqu'à s'acculer contre le mur derrière lui.
Son dos pressa la pierre au moment où Rasmus le désarma, envoyant son sabre glisser sur le sol. Un crochet brutal le cueillit à la mâchoire, un autre à la tempe et un coup de pied méchamment ajusté le plia en deux. Suffocant, il ne fut pas capable de faire le moindre geste lorsque Rasmus leva son arme pour porter le coup fatal.
L'acier siffla et Argon retînt son souffle, mais, dans un fracas sonore, l'épée luisante de poison fut repoussée par le sabre d'Argon, que Vidalinn tenait de ses deux mains.
Le semi-elfe ne marqua aucune pause et, terminant son mouvement, il avança sur Rasmus en enchainant une succession d'attaques époustouflantes de vivacité et d'agilité. La lame de ses ancêtres semblait avoir pris vie entre ses mains. L'humain ripostait et combattait avec la même ardeur, si bien qu'il fut impossible pour Argon, médusé par le niveau des deux combattants qui ne semblaient pas de ce monde, de deviner qui avait l'avantage.
Il sursauta lorsque, sur la lourde porte qu'il avait fermée comme il l'avait pu, des coups violents résonnèrent. Vivement, il contourna les deux combattants qui tournoyaient l'un autour de l'autre, échangeant des passes dans lesquelles la haine se mêlait à une science du combat sans égale. Ramassant son arbalète, Argon s'approcha de la porte qui menaçait, maintenant, de céder à tout moment. Il comprit que, quoiqu'ils aient à faire, ils devaient le faire vite. Le temps leur était maintenant compté. Sans vraiment réfléchir, il délaissa son arbalète pour charger son fusil d'assaut, arme surpuissante mais peu discrète, dont la puissance de feu pouvait fracasser des murs de gré à cinquante mètres. Rasmus n'était éloigné de lui que de sept mètres.
Il hurla à pleins poumons :
— Vidalinn, à terre !
Les deux combattants avaient totalement oublié sa présence et Vidalinn mit quelques secondes avant de comprendre que l'ordre lui était adressé. Il hésita, repoussant une frappe de son ennemi, et il en profita pour juger rapidement la situation. Il remarqua la porte qui menaçait de céder et, devant elle, ce jeune nain sortit de nulle part qui les avait mis en joue. Il allait cracher que Rasmus était pour lui, mais la porte craqua à ce moment et, sans une hésitation de plus, il se jeta au sol. Argon tira à l'instant où il vit que le blond avait pris sa décision et, à peine Vidalinn fut à terre, une slave de balle percuta Rasmus qui, dans un geste de défense dérisoire, avait placé son arme devant lui. L'acier vola en éclat sous la puissance de feu de l'arme d'assaut d'Argon et, avec une violence inouïe, le vieil humain fut projeté sur quelques mètres. Il s'écrasa au sol, comme un pantin de chiffon désarticulé, et, continuant de tirer, Argon fit volte face pour cueillir les premiers orcs qui parvinrent à se faufiler par la porte. De son côté, Vidalinn se précipita sur Rasmus qui, quoique salement amoché, tentait déjà de se relever. D'humain, il n'avait plus rien. Sa silhouette était déchiquetée, son corps mutilé.
Son regard luisant de haine, de fureur et de quelque chose qui n'appartenait pas à ce temps, il sortit d'une main brisée son propre révolver, que le semi-elfe fit voler d'un coup de pied précis. Le blond continua son mouvement en changeant ses appuis pour percuter la mâchoire de son ennemi d'un coup puissant. Encore, Rasmus tomba au sol, s'imprégnant de son propre sang, mais, remarquant de quelle manière Argon commençait à se faire encercler, Vidalinn comprit que, s'il restaient quelques secondes de plus ici, ils n'auraient aucune chance de s'en sortir en vie, ni même de venir à bout de Rasmus, que les armes conventionnelles ne pouvaient détruire entièrement.
D'une pirouette, il esquiva un orc qui avait tenté de l'aborder par son point mort et, le sabre d'Argon toujours en main, il trancha la tête de son assaillant dans un geste parfaitement ajusté. Il se dirigea ensuite vers la discrète faille par laquelle il était venu, ramassa une mitrailleuse au sol, près du cadavre d'un général, et du ton de celui qui commande, il interpella Argon comme il aurait rappelé ses propres soldats :
— En arrière !
Rompu aux ordres, Argon ne se fit pas prier et il recula, profitant de l'intervention de Vidalinn qui couvrit sa retraite pour le rejoindre, essoufflé.
Une fois engagés dans la faille, ils reculèrent côte à côte, se couvrant mutuellement face aux orcs qui s'amassèrent à l'entrée et qui s'écroulèrent sans parvenir à les toucher. Lorsqu'il jugea qu'il était temps, habitué des situations de combats désespéré, Vidalinn fit passer Argon devant lui et ils prirent la fuite dans la partie éboulée de la mine. Après une course d'une dizaine de minutes, le soldat blond plaqua le plus jeune dans un renfoncement du mur et lui-même se cacha de l'autre côté du couloir, faisant signe à Argon de rester parfaitement silencieux. L'attente sembla durer une éternité mais, au bout d'un moment, leur poursuivant, qui les traquaient grâce à leur odorat, déboulèrent dans la galerie. Se forçant à l'immobilité, Argon en oublia de respirer et, malgré sa main crispée sur la gâchette, il attendit l'ordre de Vidalinn pour passer à l'attaque. Il était suffisamment sage pour reconnaître le semi-elfe, malgré son statut d'ennemi héréditaire, comme l'unique maître du drôle de duo qu'ils formaient. Au vu de son expérience et de son habilité, le nain lui vouait, à l'instant, une pleine confiance, et, au delà de ça, il était même profondément ravi de le voir prendre les choses en main. Les siens allaient le détester, de s'être ainsi allié, même temporairement, à Vidalinn de la Ruesta, mais cela lui était parfaitement égal.
Il se tendit jusqu'à en trembler, quand les premiers orcs passèrent devant leurs cachettes, mais le regard de Vidalinn, qu'il devina malgré l'obscurité dans laquelle il s'était glissé, fut suffisant pour le contraindre à l'immobilité.
Une dizaine d'orcs passèrent devant eux, mais le semi-elfe ne fit pas mine de bouger. Il attendit une bonne minute, qui paru très longue à Argon puis, avec prudence, le blond se glissa sans un bruit dans le couloir. Il vérifia que plus personne ne venait dans leur direction, puis il fit signe à Argon de rester immobile, avant de reculer rapidement. L'arrière de la troupe orc était encore en vue et, sans une once d'hésitation il ajusta et tira tout en reculant. Pris par surprise, la moitié des orcs fut fauchée par l'attaque du blond qui recula encore jusqu'à se cacher derrière un éboulement quand ce qui restait des orcs riposta. Ils étaient cinq et continuèrent d'arroser Vidalin en avançant sur lui, sans lui laisser la moindre opportunité de répondre. Argon n'eut aucun mal à comprendre ce qui était attendu de lui et, lorsque les cinq orcs passèrent devant lui, il resta caché. Une fois qu'ils furent proches du blond, il attaqua à son tour. Sous la surprise, les deux orcs qui ne furent pas tué sur le coup se retournèrent, offrant leur dos à Vidalinn qui les acheva et qui rejoignit Argon sans perdre de temps.
— C'était géant ! A nous deux, on-
— Ferme-la et court. Ils sont occupés avec les troupes de Salìa, mais ils ne vont pas nous oublier. Rasmus est hors jeu pour un moment, et nous n'avons plus rien à faire ici.
— Pour un moment ? Pour toujours, tu veux dire ! Je l'ai complètement pulvérisé !
— Certes. Aucun homme ou orc n'aurait survécu à ça. Mais Rasmus n'est pas un homme commun.
Attrapant le bras du plus jeune, il le traina derrière lui mais, encore, Argon s'immobilisa :
— Je suis venu ici pour récupérer Fili, je ne partirai pas sans lui !
Vidalinn se retînt de justesse de l'assommer, mais il se reprit et assena d'une voix crispée :
— Le fils de Lily est sur le coup. Je l'ai croisé dans les niveaux supérieurs, il avait trouvé un moyen d'esquiver les troupes orcs et de se faufiler dans la salle du trône. Je pense que nous lui avons fournie une diversion suffisante pour finir ce qu'il avait à faire. Je lui ai donné les coordonnées de l'hélico, ils nous rejoindront là-bas.
L'annonce surprit le plus jeune, qui eut du mal à comprendre ce que Kili faisait ici, alors qu'il était persuadé que le fils de Thorïn était resté à Dale, tout comme il lui semblait trop beau qu'ils s'en sortent simplement par voie aérienne, lui qui s'était résigné à ne pas ressortir de cette montagne tout simplement. Il voulut parler, mais un vertige soudain lui fit tourner la tête. Vidalinn, qui marchait devant, ne se rendit compte du malaise du plus jeune qu'au moment où celui-ci tomba lourdement au sol.
Fronçant les sourcils, il le rejoignit pour le reprendre durement :
— Ne compte pas sur moi pour te porter, soit tu ressors d'ici par toi-même, soit tu ne ressors pas, mais-
Argon bredouilla en réponse et, impatient, Vidalinn se pencha sur lui :
— Pardon ?
— C'était… C'est… Poison…
Articulant difficilement, Argon se sentit sombrer. Il n'entendit pas le juron discret de Vidalinn et il n'eut pas la force d résister lorsque sa tunique lui fut enlevée. Sur l'épaule, une nette balafre rougeâtre labourait la peau. Une autre courait sur sa poitrine. Vidalinn haussa un sourcil lorsque son regard tomba sur son abdomen qu'une balle de sniper avait fraichement traversé, laissant une hideuse plaie, mais le poison était sa priorité. Il laissa ses longs doigts courir sur les deux blessures anormalement chaudes, jaugeant l'avancé de l'empoisonnement. La plupart des veines avaient viré au noir et se distinguaient nettement sous la peau pâle, mais le cœur ne semblait pas encore atteint alors, rapidement, il attrapa dans l'une de ses poches une petite fiole au contenu doré, qu'il versa entre les lèvres entrouvertes du nain qui suffoquait. Argon toussa et sentit une nausée désagréable l'envahir, lui faisant complètement perdre la notion de l'espace et du temps, et, se redressant, Vidalinn analysa rapidement la situation. Son expérience, sa raison et son aversion pour les nains lui disaient qu'il ne pouvait plus rien pour celui qui gisait à ses pieds et que le mieux qu'il avait à faire était de partir en le laissant là.
Mais, d'un autre côté, il n'était pas du genre à abandonner ses compagnons de bataille derrière lui. Quels qu'ils soient. Et ce nain venait de l'épauler dans l'un des combats les plus important de sa vie. S'il était de bonne fois, il admettrait sans mal que son intervention, face à Rasmus, lui avait ôté une sacrée épine du pied. Mais il aurait été d'autant plus efficace s'il ne s'était pas fait empoisonner de la sorte. Agacé, il hésita encore, mais ses sens affutés se mirent en éveil, à l'instar de la lame qu'il avait emprunté au nain et qui se mit à luire de manière inquiétante. En jurant, il s'agenouilla à côté d'Argon, et, du plat de la paume, il claqua la joue suffisamment sèchement pour le réveiller sans le heurter.
— Sert les dents et remets-toi sur pied, nain. Si tu ne veux pas que je t'abandonne ici, tu as intérêt à faire plus d'effort que ça pour survivre.
Vidalinn avait toujours été dans le genre marche ou crève, autant avec lui-même qu'avec ses proches ou les agents qui combattaient sous ses ordres. Cela tombait bien car c'était exactement l'éducation qu'Argon avait reçue et, sans se plaindre, le nain se releva en prenant appui sur le semi-elfe qui l'aida à faire les premiers pas.
Trop lentement au gout de Vidalinn qui trépignait, ils s'enfoncèrent dans les galeries. Le blond n'autorisa pas de trève tant que la lame continuait de briller, même après qu'ils aient réussi à trouver un passage pour sortir de la Montagne en passant par le flanc éboulé. Il faisait nuit et les nuages cachaient la moindre luminosité, mais Le semi-elfe n'avait aucun mal à se repérer dans le noir et, vu l'état dans lequel se trouvait Argon, le nain ne faisait même pas la différence ente le jour et la nuit.
De là, ils marchèrent encore une quarantaine de minutes, se perdant dans les broussailles sauvages qui pullulaient dans les Gadolah, et Argon se laissa choir au sol quand l'autre jugea qu'il était possible de faire une pause.
A bout de force, il lui sembla perdre connaissance, car, lorsqu'il revint à lui, après quelques secondes ou quelques minutes, Vidalinn était au téléphone. Debout à quelques mètres de lui, sa silhouette svelte se découpait dans la lueur des étoiles qui se découvraient timidement.
Argon ne comprit pas ses mots et ce fut, seulement, à ce moment qu'il se rendit compte que Vidalinn s'était adressé à lui uniquement en Khudzul depuis le début. Langue qu'il parlait très bien, malgré un accent chantant qui donnait aux mots gutturaux une musicalité qui fascinait le jeune nain. Stupéfait, il tenta de comprendre la teneur de sa discussion, avec un interlocuteur que l'elfe ne semblait pas apprécier, les mots en langue commune coulaient dans sa bouche comme une cascade mélodieuse.
Les nains de Dale se moquaient souvent des elfes, qu'ils traitaient de sous-race trop gracile et trop raffinée pour que ce soit sain, mais, pour Argon qui rencontrait pour la première fois un descendant de cette espèce, il était presque charmé par la classe, la force et l'élégance qui émanaient de Vidalinn et qu'aucun nain ne posséderait jamais.
Le blond raccrocha et, remarquant le regard du plus petit, il annonça simplement :
— Azog a été tué. Bilbo est à l'abri et Thorïn est parti en renfort pour aider Kili et Fili à évacuer. Dwalïn et Salìa ont nettoyé Dale. Ils viennent prendre la Montagne d'assaut.
Il soupira et, en grimaçant, il s'assit contre un tronc d'arbre face à Argon qui se redressa en remarquant :
— Tu es blessé ?
— Rasmus est un sacré bretteur… Je me suis vu mourir plusieurs fois sous sa lame…
— Tu n'as rien à lui envier…
Sans entendre le compliment, passant sa main sur son flanc, Vidalinn l'écarta pour aviser le sang qui la couvrait et il grimaça à nouveau.
— Tu n'as plus d'antidote ?
— Je suis naturellement immunisé contre ce genre de poison… Mais ça reste douloureux.
Il avait répondu d'une voix agacée, pas vraiment en état de converser maintenant. Surtout pas avec un gamin de cette race.
Depuis qu'il avait infiltré les bâtiments de la GITM avec Dwalïn, et même les jours précédents, il n'avait pris absolument aucun repos et le rythme trépidant qu'il venait de s'infliger ces derniers jours commença à se faire douloureusement sentir.
— Où as-tu appris à te battre ainsi ?
— L'entrainement.
Salìa avait reprit le contrôle de ses troupes, donc Vidalinn estimait qu'il avait fait sa part maintenant. Gandalf lui avait donné l'ordre de neutraliser Rasmus et, avec l'aide d'Argon, il venait de faire de son mieux. Il doutait fort être capable de l'éradiquer complètement avec les moyens qu'il avait en sa possession, il s'en était rendu compte lorsqu'il l'avait vu se relever même après s'être fait pulvériser à bout portant par une arme d'assaut capable de réduire en charpie aussi bien la chaire et les os des orcs les mieux bâtis.
Tout ce qu'il avait à faire maintenant était de retrouver Gandalf, ou bien d'attendre que le vieux fou se manifeste, pour savoir qu'elle était la suite des événements.
— Et qui t'as appris à parler le Khudzul ?
— Bilbo.
— Tu connais Bilbo ?
Ravi, Argon se redressa et Vidalinn lui lança un regard froid, profondément agacé :
— Je suis sorti avec lui.
— Ha oui… J'avais oublié…
Argon avait, bien sûr, entendu parler du fait que Bilbo ait été en couple avec Vidalinn, mais il n'avait pas encore fait le rapprochement entre le soldat sanguinaire que décrivaient les guerriers avec cette créature vive et gracile qu'il avait devant lui. Se trouvant maladroit, il ferma les lèvres et se mura dans un silence gêné que Vidalinn apprécia. Toutefois, Argon ne tînt pas longtemps avant de demander à nouveau, sans entendre le soupir exaspéré du blond :
— On fait quoi, maintenant ?
— On ? Il n'y a pas de « On ». Toi tu rejoints ton haïssable peuple qui va, je l'espère, s'enterrer dans cette horrible Montagne pour disparaître une bonne fois pour toute. Et moi je m'occupe de régler le problème de la GITM de manière définitive.
— Je ne resterai pas à Erebor avec les nains de Dale.
Argon avait parlé avec conviction en remontant les genoux sur son torse, se protégeant du froid qu'amena la petite averse qui commença doucement à crachiner. Vidalinn voulut feindre l'indifférence, mais, d'une voix neutre, il demanda en étudiant distraitement l'épée d'Argon qu'il avait encore dans les mains :
— Vraiment ? Et que comptes-tu faire sinon ?
— Je vais aller à l'université d'Annuminas. Je veux devenir un chercheur comme Bilbo.
Vidalinn eut un sourire condescendant et il ne cacha pas son amusement lorsqu'il demanda d'un ton narquois :
— Vraiment ? As-tu suivi les cycles scolaires généraux nécessaires pour prétendre à passer les concours initiaux ?
Argon fronça les sourcils et son silence confus répondit à sa place. Sur le même ton, Vidalinn continua en se redressant pour le regarder avec dédain :
— Es-tu au moins déjà sorti de ta Montagne ?
Blessé par la voix moqueuse, Argon resta silencieux pour s'épargner une pathétique réponse négative et, plus doux, Vidalinn demanda gentiment :
— Sais-tu lire et écrire ? Au moins le Khudzul ?
— J'apprendrais.
L'aplomb que le jeune nain gardait face à lui lui fit comprendre qu'il était bien plus déterminé que ce que son incertitude laissait entendre, et Vidalinn haussa les épaules en s'adossant à nouveau contre le tronc d'arbre derrière lui.
— Maitrises-tu le langage courant ? Je ne sais pas si tu en es conscient, mais personne ne parle ton langage en dehors de ces montagnes.
— Certains semblent pourtant très à l'aise.
— La pratique des langues est ce en quoi j'excelle le mieux. Mais ne comptes pas sur moi pout te servir d'interprète…
Vidalinn avait répondu d'un ton distrait en jouant avec l'écorce d'une branche qu'il dépouillait du bout des doigts. Sans comprendre le sous-entendu, Argon renchérit :
— Tu n'es pas mal avec une lame aussi !
Il ne fit pas mine de l'avoir entendu et il expliqua patiemment :
— Je ne doute pas que Thorïn mettra rapidement sur pied des universités naines avec des sections importantes consacrées à l'archéologie. Surtout si Bilbo reste à ses côtés. Pourquoi ne veux-tu pas rester avec les tiens. Les nains n'ont rien à faire dans les villes humaines.
Argon haussa les épaules en répondant d'un ton de défi :
— Les villes humaines ne peuvent être pire qu'un camp nain où ne règne que la loi du plus fort.
Vidalinn fronça les sourcils et il lança un nouveau regard au jeune rebelle. Ses yeux glissèrent sur l'immonde cicatrice sur l'abdomen. Il avait aussi remarqué que le dos était perforé de la même manière. Il avait suffisamment vu de blessure de ce genre pour savoir de quoi il s'agissait et de quand elle datait. Même s'il était un nain de bonne constitution, au vu de la blessure mal placée aussi fraiche, s'être infiltré dans la montagne, avoir combattu contre Rasmus et ses généraux les plus proches et en ressortir vivant tenait de l'exploit, comptant l'inexpérience qu'il lui devinait. Il haussa les épaules et posa la tête sur le tronc derrière lui :
— Au vu de ton éclat aujourd'hui, je ne vois pas en quoi cette loi te désavantage.
Le compliment était habilement détourné, mais Argon l'entendit et il s'empourpra. Il détourna les yeux en avouant doucement :
— Ca ne suffit pourtant pas…
— Non, ça ne suffit pas. Ce qui n'est pas un mal.
La réponse était énigmatique et prit le plus jeune au dépourvu. N'ayant grandit qu'avec des nains rustres et grossiers, il n'avait encore jamais rencontré de personne comme Vidalinn. Bilbo était brillant et extrêmement cultivé, Thorin était charismatique et avait cette force interne qui poussait les gens à se surpasser lorsqu'ils étaient en sa présence. Kili, lui, était droit et éduqué, fort à sa manière et, surtout, lumineux et attractif.
Vidalinn, lui, était tout ça en même temps, et peut-être plus encore. Il avait, en plus, une subtilité raffinée et un caractère acéré que le nain sentait incisif et hors norme. C'était déroutant pour Argon qui, nerveux, se tut un moment. Vidalinn en profita pour fermer les yeux en posant sa tête contre le tronc derrière lui. La pression qui retombait lui faisait prendre conscience que, cette fois-ci, il était vraiment allé au bout de ses forces.
— Que s'est-il passé ? Pour ton œil ?
— Rien que je n'ai envie de te raconter.
Argon était bien trop habitué à être rabroué par les nains pour se sentir intimidé par la flagrante mauvaise volonté de Vidalinn et il demanda encore :
— Tu l'as perdu en combattant ?
Vidalinn ne répondit pas. La pluie se faisait maintenant plus lourde et Argon se pressa contre son tronc d'arbre. Il leva les yeux pour tenter de discerner les étoiles qui s'étaient à nouveau cachées derrière les nuages noirs, puis son attention revînt sur le semi-elfe. Mais il remarqua que celui-ci l'étudiait pensivement, alors il détourna les yeux pour parler avec plus d'aplomb qu'il en avait :
— Cette épée est à moi. Pourrais-je la récupér-
— Cette arme appartient à l'histoire. Je vais la ramener à-
— Elle est à moi.
Argon venait, subitement, de perdre son petit côté doux et naïf. Il avait trop peu de choses en sa possession pour qu'il ne montre pas les dents lorsque l'on tentait de lui ravir ses maigres biens. Ils s'affrontèrent du regard, et Vidalinn lu, encore une fois, cette force étrange qui vibrait en lui, calme et indolente, mais bien présente. Et, aussi, il remarqua que le nain avait toujours son fusil d'assaut dans les mains. Et il avait bien vu de quoi il était capable. Il murmura une insulte à l'encontre de la race des nains en langue commune et, agilement, il tendit l'épée à Argon qui retrouva immédiatement son calme.
— Merci. Elle me plait bien. As-tu remarqué qu'elle changeait de couleur quand les orcs approchaient ?
— Entre autre…
Marmonnant, Vidalinn, qui avait vécu quelques années avec un historien chercheur, n'avait eu aucun mal à expertiser l'arme, mais il ne dit rien.
— Et Khaenïn m'a dit que-
— Mon dieu… Moi qui pensais que Dwalïn était le nain le plus haïssable de cette race, suivit de près par Thorïn… T'es vraiment du genre à éclater les stats, toi.
Vidalinn avec encore parler avec agacement. Il commençait à regretter de ne pas l'avoir abandonner dans la mine celui-là. Sa répartie coupa Argon. Quelques secondes. Puis le jeune rebelle reprit en lui lançant un regard mauvais :
— J'allais te dire qu'il existe une deuxième arme comme celle-là à Dale. Khaenïn l'a cachée, mais en fait, je ne veux pas te dire où.
Vexé, il passa ses bras autour de ses genoux lançant un regard sombre à Vidalinn qui retint un lourd soupir d'exaspération. Avisant son agacement, le nain eut un sourire fier et il souffla d'une voix assurée :
— Et puis éclater les stats est ce en quoi j'excelle.
Vidalinn lui répondit d'un regard mauvais qu'il ignora. Le silence retomba et Argon jugea bon de craqueler cette tension lourde qui s'instaurait. Il se leva malgré ses jambes faibles pour demander maladroitement :
— Tu n'as pas soif toi ?
— Qu'est-ce que ça change ? Tu as une gourde avec toi ?
Il avait répondu sèchement, mais Argon ne se laissa pas intimider, trop habitué à être menacé en permanence, et il désigna un petit sentier du doigt. Il était presqu'invisible, caché dans les fourrés, et descendait dans les ombres.
— Il y a un ruisseau à cinq cents mètres. Et il grouille de truites. On pourrait reprendre des forces avant de repartir au combat…
— Je te répète qu'il n'y a pas de « On »…
Maugréant, Vidalinn se leva tout de même. L'annonce des truites lui fit prendre conscience qu'il était, en réalité, vraiment affamé. Ses doigts tremblants annonçaient une crise d'hypoglycémie imminente alors, sans se faire prier, il suivit le jeune nain.
oOo
« … Pour offrir la danse de la folie,
Dans un bourbier de pluie rouge… »
— Fili.
« Cher frère ennemi,
Je chante ma chanson affuté pour toi. »
— Fili… Je t'en pris, Fili… Ouvre les yeux.
« …Et si je te dis de laisser les miens en paix… »
Douleur. Douleur. Froid. Douleur.
Lassitude.
Une lourde lassitude semblait avoir pris possession de ses muscles tétanisés. Mais, très lentement, Fili la sentait refluer, comme si la vie conquérait à nouveau ce corps brisé qu'elle avait délaissé un moment.
Il n'était pas seul. Un autre corps étreignait maintenant le sien. Un cœur puissant pulsait non loin du sien, propageant dans ses veines une ardeur qu'il ne possédait plus.
— Fili… Mon fils… Reste avec nous…
Mon fils… Un sourire mou étira les lèvres blêmes de Fili qui, au prix d'un effort monstrueux ouvrit les yeux pour plonger dans un regard aussi bleu que les glaciers du Nord.
— Papa…
Le sourire de Thorïn lui apporta la chaleur qui lui manquait et, de sa voix brisée, il répéta encore ces deux syllabes en se laissant sombrer dans l'étreinte puissante de son père qui souffla rapidement :
— Kili est ici aussi. Il s'occupe de nous ouvrir la route pour sortir de là… Peux-tu marcher ?
Déjà trop faible pour hocher la tête, Fili n'eut pourtant pas le courage de répondre à la négative, mais Thorïn avait prévu cette réponse et, glissant un bras sous ses genoux, un autre dans ses épaules, il le souleva pour le porter et l'emmener loin de cet enfer. Proches, les combats faisaient rage, entre les nains et les soldats de Salìa contre les orcs.
Bilbo avait appris à Thorïn le sort qu'avait connu Fili. Et, par un appel de Vidalinn, le grand nain avait ensuite découvert que Kili s'était, lui aussi, faufilé dans la Montagne. Il était donc parti à la recherche du deuxième héritier et c'était Kili qui lui était tombé dessus sans prévenir. Paniqué, il avait fait savoir à Thorïn que cela faisait un moment qu'il tournait autour de la salle, mais il n'avait pas réussi à trouver une ouverture dans la garde des orcs pour intervenir. Il ne savait pas dans quel état était son frère. Ni même s'il était vraiment là.
Thorïn avait alors insisté pour que ce soit Kili qui s'occupe de la diversion. Car lui était parfaitement conscient de ce qu'avait subit Fili, et que ce dernier avait peut-être déjà succombé à ses blessures. Kili n'aurait pas supporté de ne trouver que le cadavre encore chaud de celui qu'il aimait. Tout comme il n'aurait peut-être pas eu assez de sang-froid pour charcuter plus encore les mains de Fili afin de le libérer sans perdre de temps.
— Thorïn, Bolg est-
Kili, qui venait de pénétrer vivement dans la salle, eut un accro dans son souffle lorsque son regard tomba sur le précieux chargement de son père adoptif. Pétrifié, il fut comme frappé par la foudre et, vivement, Thorïn prit la parole :
— Il est encore en vie, Kili. Mais il a besoin de soins urgents. Nous devons sortir d'ici et j'ai besoin de toi pour ça.
Son regard effaré rivé sur le visage sans vie de Fili, il eut l'impression que le monde se déchirait sous ses pieds, mais son père le rappela à l'ordre et il s'ébroua. Lorsqu'il parla, sa voix était méconnaissable :
— Bolg a repris le contrôle du niveau supérieur, des orcs viennent-
— Kili ! Derrière toi !
Au cri de Thorïn qui recula pour se mettre à couvert, posant doucement Fili à terre pour dégainer ses armes, Kili fit volte face pour braquer son arbalète de combat sur Bolg qui entra dans la salle, plusieurs orcs le suivant de près.
— Hé bien… Alors que je suis malheureusement le seul encore en vie à pouvoir proclamer la pleine autorité sur la GITM et les tribus orcs du Nord, voilà que, comme cadeau d'intronisation, les derniers descendants de Durïn se laissent prendre au piège dans la salle du trône. Tous les trois… Il ne manque plus que Dis pour compléter ce pathétique tableau de famille...
Il ne semblait pas éprouver la moindre peine face à la perte de son père, au contraire, et, joyeux, il avança en mettant Kili en joue.
— Votre sang rejoindra bientôt celui de ton frère. Et les Eredîms seront miennes…
« … Donc je peux me réveiller avec un sourire,
Et le bonheur dans mon cœur… »
Autour d'eux, les chuchotements se firent plus pressants, plus agressifs, et Kili recula jusqu'à rejoindre Thorïn avec qui il échangea un long regard.
« …Que suis-je supposé faire,
Si je veux parler de paix et de compréhension ? »
Tournoyant, les voix se répétaient, s'affrontaient, comme un échos infini qui créait une tourmente dérangeante et non naturelle. Troublés, les orcs reculèrent, lançant des regards inquiets autour d'eux. Pressés l'un contre l'autre, Kili et Thorïn sentirent soudain leur instinct de survie s'éveiller et hurler en eux. Ils devaient sortir d'ici. Vite.
— Thorïn… Que se passe-t-il ?
— Il y a quelque chose dans cette salle…
Pâle, Kili se baissa pour poser une main tremblante sur la joue de Fili, inconscient et, face à eux, Bolg semblait terrifié. Autour de lui, les orcs reculaient pas à pas. Alors le regard de Thorïn flamboya soudain et il fit un pas en avant :
— Il est temps d'accomplir cette prophétie ! Kili !
Le plus jeune sursauta, mais il bondit sur ses pieds, son arbalète en joue. Bolg n'eut pas le temps de réagir. Fusant sur lui, Thorïn mitrailla ce qui restait de ses troupes.
« Et si je veux te faire comprendre que la voie que tu as choisie mène à la chute ? »
Un orc géant leva une lame gigantesque plus apte à broyer et déchirer les corps de ses ennemis qu'à les taillader gentiment, mais une dizaine de carreaux profitèrent de l'ouverture pour transpercer sa poitrine comme si elle n'était faite que de beurre. Il s'écroula, mort avant d'avoir touché le sol.
« …L'épée est molle,
dans le feu de la fournaise… »
De son fusil d'assaut, Bolg para une attaque de Thorïn en usant de la force brute. Il grogna lorsqu'un carreau transperça son bras, mais il ignora la blessure.
— Tuez-les ! Tuez ces chiens !
Peut d'orcs étaient encore en état de répondre à ses ordres.
Min Warb Naseu
Min Warb Naseu
Wilr Made Thaim
I Bormotha Hauni
Autour d'eux, une voix, pure comme le cristal et tranchante comme le vent, s'éleva, achevant de semer la terreur dans le cœur des orcs. Revenant à lui, Fili ouvrit les yeux. De sa vision trouble, il remarqua la silhouette de celui qu'il aimait tant et une lourde émotion se répandit en lui.
— Kili…
Combattant toujours, le brun entendit pourtant le murmure pratiquement inaudible du plus vieux. Il baissa les yeux pour accrocher ceux du blond une seconde. Si brève et, pourtant, suffisamment longue pour qu'ils puissent partager leur soulagement, leur espoir et, surtout, leur amour. Fili ferma les yeux à nouveau et, plus furieux que jamais, Kili redoubla d'ardeur. Délaissant son arme à feu, Thorïn avait ramassé la monstrueuse épée que l'orc géant avait tenue un peu plus tôt, et, combattant avec rage, il parvint à repousser Bolg, le dernier ennemi encore debout dans la salle.
« Alors, je laisse ma lame mener la discussion,
Révélée, que ma colère frappe »
Laissant le coup fatal à Thorïn, Kili s'était écarté du combat et, restant attentif aux mouvements de Bolg, il vint s'agenouiller près de Fili. Avec une tendre douceur, il lui caressa la joue, puis laissa ses doigts glisser sur sa nuque qu'il empoigna délicatement :
— Je suis là, Fili. Je ne partirai plus jamais, je te le promets.
— Je le sais.
Frappé au torse par un coup qui lui déchira la peau, Bolg tomba en arrière. Il se réceptionna sur le trône et prit son appuie pour contre-attaquer sauvagement. Le hurlement de guerre qu'il poussa se bloqua dans sa gorge lorsque, terminant son geste, Thorïn abattit une dernière fois son arme.
Le corps transpercé, Bolg tituba, avant de s'écrouler sur le trône, le visage figé dans la douleur et l'incompréhension.
De ses multiples plaies, son sang s'écoula, se mêlant à celui de Fili et des autres cadavres orcs.
Suivant d'infimes veinages dans le sol de pierre, invisibles à l'œil nu, le liquide épais coula le long des fondations du trône, activant un mécanisme ancien et oublié aussi vieux que le royaume.
Dans les profondeurs, un sourd déclic se fit entendre et la Montagne s'ébranla.
Le tombeau des Âmes-Mêlées venait de s'ouvrir.
Thorïn tomba à genoux pour étreindre ses deux fils. En vie.
Et, quand les trois nouveaux rois des Eredîms sortirent de la salle du trône, un silence poignant s'était emparé d'Erebor.
oOo
Merci d'avoir lu !
Je suis désolée, je n'ai pas du tout pu répondre aux reviews précédentes, alors je le fait maintenant : Merci à tous !
Ca me fait vraiment plaisir et je suis contente de voir que certains ont continuer à lire jusque là malgré les délais, les maladresses, les incohérences et les fautes d'orthographes et tout.
Merci merci !
