— Il ne mentait pas.
— Mais tu te méfies tout de même…
— Je ne peux placer ma confiance dans un mec qui pourrait me décapiter à main nue…
— Wow… tant que ça… Badass… Je pourrai le considérer comme grand-père, si tu acceptes sa proposition ?
— Si j'accepte, ce qui n'est pas encore fait…

A la réponse neutre de Thorin, Fili haussa les épaules et, deux baguettes adroitement tenues entre ses doigts, il attrapa une boulette de viande dans le plat de plastique posé simplement au sol.
Cela faisait déjà une dizaine de jours qu'ils étaient arrivés à Erebor, mais ni Fili, ni Thorin n'avaient pris le temps de déballer leurs affaires pour aménager l'immense appartement que Thorin avait acheté dans un immeuble du centre ville. Il comportait une vaste salle commune dont tout un pan n'était qu'une gigantesque baie vitrée et, assis à même le sol de la pièce encore vide, les deux hommes dinaient un plat à emporter que Fili avait ramené en rentrant.

— Et toi ? Ton déjeuné avec Sacquet ?
— Intéressant… Cette ville est vraiment gangrénée… Je ne comprends pas comment l'Agence a pu laisser de telles familles prendre autant de pouvoir… C'est à se demander qui est vraiment au contrôle ici… Tu sais que Smaug collecte des impôts sur les habitants et les commerçants ?
— Je ne pense pas qu'il soit le plus à craindre par ici… Daïn est un véritable fléau. L'opinion publique est en sa faveur et il sait comment tourner ça à son avantage.
— Il fera bien une erreur un jour… Et puis, au pire, tu pourras demander à papy de régler le problème…
— Crétin…

Ils échangèrent un regard amusé et, alors que Fili enroulait des pâtes autour de ses baguettes, Thorin reprit sur un sujet plus commun :

— Sinon… Erebor te plait ?
— Je n'ai pas encore eu vraiment l'occasion de me rendre compte de tout mais, pour l'instant c'est plutôt positif. Bofur m'a proposé de me montrer les coins les plus… attrayants, demain soir.
— Je doute que les clubs ici valent ces boîtes de nuit du littoral que tu adules tant.
— Je compte tout de même leur donner une chance.

Il lui envoya un clin d'œil malicieux et le plus vieux leva les yeux au ciel avant de demander à nouveau :

— Et ton émancipation? Tu as trouvé quelque chose ?
— Ouep. Un appart super sur l'avenue de Yavanna. Juste au dessus du parc, à dix minutes des bureaux. Je vais le visiter demain.
— Tu sais que ça ne presse pas, tu peux rester ici aussi longtemps que tu veux.
— C'est bon papa. Ca faisait trois ans que j'avais mon propre appartement, à Norgrod, je ne vais pas me remettre en colocation avec toi simplement parce que l'on a changé de ville. Je n'ai pas plus envie d'avoir à te présenter certaines de mes… rencontres que d'apercevoir les tiennes…
— Fili… T'es con…

Un bête ricanement lui répondit et il ne chercha pas à approfondir le sujet.

oOo

— Un gardien ?
— Depuis toujours, oui. Une personne désintéressée que l'Arkenstone convoque pour assurer sa protection.

Assis face à la table du conseil avec les cinq autres troisièmes grades, les trois deuxièmes grades et le premier grade, Balïn, Thorin fronça les sourcils en pianotant distraitement sur la table :

— Vous voulez dire qu'il existe dans cette ville une personne qui sait ou se trouve l'Arkenstone, et comment interagir avec ?
— Doit-on aussi vous apprendre qu'ici, nous roulons à gauche et que les températures moyennes en hiver tournent autour de – 17 ° ?

D'un ton ennuyé, Thranduil venait de parler en ne le gratifiant même pas d'un regard et Thorin, agacé par la pique mesquine, répondit sèchement :

— Merci, oui. Je ne suis arrivé que dix jours plus tôt, il me semble évident que je ne sache pas tout à propos de cette ville.
— Vous devriez, au vu de la place que vous occupez… Et, surtout, au vu de celle que vous convoitez.
— J'occupe cette place car l'on m'a presque supplié de la prendre, tous ne peuvent pas en dire autant, il me semble… De deux, je convoite une place qui me revient de droit.

Le regard clair du beau blond se fit tranchant alors qu'il le darda sur Thorin, touché et furieux par l'insinuation de ce dernier. Toutefois, il garda son calme et reprit simplement :

— De droit…
— Cela vous pose un problème, Greenleaf ?
— Bien entendu… Ce genre de droit, on ne s'en accapare pas, on le mérite.

Ils échangèrent un regard sévère, mais Balïn les reprit avec patience :

— Ceci n'est pas le sujet du jour… Thorin, c'est effectivement le cas : il existe au moins une personne à Erebor qui sait où se trouve l'Arkenstone. Mais il faut savoir que la pierre ne choisi nullement son gardien au hasard, donc mieux vaut ne pas compter là-dessus.
— Quel est le rôle de ce gardien ?
— La protéger avant tout. Veiller à dissuader certaines personnes qui s'en approche trop ou, au contraire, à guider les élus de la pierre vers elle.
— Elle donne des ordres ?

Il passa outre le ricanement hautain de Thranduil qui, sans le dire à voix haute, lui lança un regard condescendant, amusé par la naïveté des questions du brun. Toutefois, ce fut lui qui lui répondit de manière assez clair :

— Bien sur que non. La pierre ne parle pas ou ne communique pas. Toutefois, comme vient de le dire monsieur Cleastorn, elle ne choisit pas son gardien au hasard. Elle part du principe que, quoiqu'il arrive, cette personne aura la bonne réaction face aux événements. Si jamais vous voulez nous demander pourquoi le gardien actuel ne s'est pas encore manifesté à vous, je vous en prie. Je suis certain de pouvoir vous donner une réponse vraisemblable.

Encore, ils s'affrontèrent du regard et Thorin préféra faire mine d'ignorer la manière dont certains troisièmes grades acquiescèrent aux mots de Thranduil.
Dans le genre impulsif, son sang ne fit qu'un tour et il serra le poing, jugulant l'envie de sauter sur cet éphèbe à la peau trop pâle, mais il prit sur lui pour rester impassible. Toutefois, il eut sa petite revanche lorsque, assis face à lui, il put voir comment, de pâle, Thranduil devint blême, lorsque la porte de la salle s'ouvrit pour laisser entrer Oropher.

Balïn se leva pour saluer le nouvel arrivant, lui présentant un fauteuil vide à côté de lui et Thorin répondit d'un léger sourire au clin d'œil que lui envoya le majestueux homme d'affaire et celui-ci, sans attendre, annonça directement :

— Vous m'aviez demandé, la semaine dernière, si j'acceptais de vous aider dans votre recherche de l'Arkenstone, dans le but de le fournir à son propriétaire légitime…

Il tourna son regard vers Thorin, qui choisit de ne pas s'exprimer et, à nouveau, Oropher reprit, comme personne ne semblait assez fou pour lui couper la parole :

— J'ai donc pris ma décision, monsieur Durïn m'y a aidé et j'affirme aujourd'hui que je mettrai tous mes moyens en œuvre pour localiser la gemme avant que d'autres familles indignes ne le fasse.

S'attendant à un commentaire, Thorin envoya un regard à Thranduil, mais celui-ci, les lèvres pincées et le poing crispé, gardait son regard rivé sur la table. Il se dit qu'Oropher devait être sacrément souverain par ici pour réduire un type comme Thranduil au silence simplement par sa présence, mais il se reconcentra sur la discussion lorsque Balïn parla à son tour :

— Merci, Oropher, je suppose que cela ne sera pas sans conditions.
— En effet… Je ne m'investirai dans cette recherche uniquement si c'est pour remettre le joyau à monsieur Durïn, personne d'autre.
— Et… ?

Suspicieux, Thorin s'attendait à ce que reviennent sur le tapis les conditions qu'il avait donné la veille. A savoir, s'investir dans l'espèce d'empire de l'ombre qu'il avait bâtît, mais l'autre haussa les épaules.

— C'est tout. Le marché que je vous ai proposé ne concerne que vous et moi, pas Erebor. Du moins, pas directement. Disons qu'il s'agit de ma part un… Cadeau, en gage de bonne foi.

Un cadeau qui le mettrait sacrément tributaire d'Oropher si jamais il recevait l'Arkenstone de sa part. Mais Thorin n'ignorait pas qu'il serait fou de rejeter une telle aide pour l'instant et il ne dit rien.
L'évocation d'un marché passé entre Thorin et Oropher interpella quelques gradés, notamment Thranduil, qui lança un regard profondément furieux au brun qui lui faisait face et qui se contenta de lui envoyer un clin d'œil, mais personne ne fit de commentaire et Balïn reprit d'un ton apaisant :

— Bien. Cela va de soi, de toute manière. Malgré les réticences de certains ici, il est certain que nul autre que Thorin ne-
— Des réticences ?

Oropher lui coupa la parole d'une voix neutre, mais implacable et même Balïn resta muet lorsque le regard d'airain étudia un à un les personnes assises autour de la table qui gardèrent les yeux baissés. Thranduil se redressa à ce moment pour lui rendre son regard et soutenir sa position :

— Cet homme ne connaît rien à Erebor… S'il avait vraiment été attendu, nul doute que la pierre serait déjà-
— Tait-toi.

Rien d'autre. Simplement ces deux petits mots glissés d'un ton ennuyé et le regard de Thranduil étincela comme il soutenait celui d'Oropher, mais il n'ajouta rien et le plus vieux se contenta de l'ignorer en reprenant :

— Non seulement je pense que monsieur Durïn est l'unique personne apte à récupérer cette gemme mais, en plus je soutiens qu'il serait catastrophique si un autre que lui s'en empare, encore moins l'un d'entre vous… Je suppose que vous êtes tous de mon avis…

Personne ne le contredit et ce fut Balïn qui continua :

— Pour l'instant, nous ignorons totalement l'emplacement de l'Arkenstone, qui peut aussi bien se trouver dans la ville que n'importe où ailleurs. Je propose que monsieur Durïn se charge lui-même des recherches. Je compte sur la bonne coopération de monsieur Greenleaf, qui, jusqu'à maintenant, était le seul responsable, pour qu'il lui fournisse tout ce qu'il a appris à ce sujet.

Thranduil qui n'avait toujours pas moufté depuis qu'Oropher l'avait reprit, se redressa, stupéfait de se voir ainsi écarté au profit de Thorin. Mais il croisa à nouveau le regard du plus vieux et il ravala la remarque indignée qui allait franchir ses lèvres.

Balïn leva la cession sur cette dernière annonce et, tandis que tous se levèrent pour quitter la salle, Thorin patienta encore un peu pour rester seul avec Oropher et Balïn.

oOo

— Voilà… Le casino possède trois étages. Les deux premiers sont accessibles aux clients, le troisième appartient à Smaug.
— Des sous-sols ?
— Oui. Mais inaccessibles aux clients eux aussi. Les cuisines et les coffres s'y trouvent.

Assis à la place du conducteur, Fili hocha la tête en écoutant les descriptions de Bofur, à côté de lui. Sur la place arrière, Bombur mangeait des chips à toute vitesse et, excédé par le bruit, Bofur se retourna pour lui arracher le paquet des mains. Il le présenta à Fili qui attrapa distraitement une chips en désignant une entrée sur un côté :

— La maintenance ?
— Certainement, mais mieux vaut ne pas compter là-dessus pour rentrer discrètement.
— Certes, mais je préfère relever toutes les sorties potentielles.

Bofur hocha la tête et il continua en relisant ses notes :

— D'après Bilbo, les Sang-Dêchoirements et les Raa'z se rencontreront à l'étage, Smaug sera présent.
— Donc nous pourrons compter sous le soutient de l'équipe de Sacquet ?
— Le soutient ? Je dirai le baby-sittage, plutôt… Ces types voudront tout faire à notre place.
— Je leur laisse Smaug, mais Kili et Azog sont pour moi… Je n'accepte la présence des hommes de Bilbo que s'ils restent en renfort.

Bofur haussa une épaule en gobant une poignée de chips :

— Certes… Mais ce ne sera pas sans conditions, je pense…
— Certainement. Mais si nous faisons les choses correctement, demain, cela sera bénéfique pour tout le monde.

Bofur grimaça et il se tourna franchement vers Fili, plutôt sombre :

— Chopper un leader Raa'z, Sang-Dêchoirement et Pyrhothane en une seule prise… Ca me paraît trop beau pour être vrai.
— Ce n'est pas encore fait.
— Peut-être, mais je ne le sens pas cette histoire…

Fili soupira mais il ne releva pas, il se contenta d'annoncer d'une voix autoritaire :

— Si nos indics sont fiables-
— Ils le sont.
— Les Sang-Dêchoirements et les Raa'z se retrouveront demain soir dans ce casino pour une raison que nous ignorons mais que nous devons découvrir. Au vu des pointures qui seront présentes, il n'est pas question de faire du zèle, simplement de dégotter de quoi les trainer devant la justice et, surtout, les mettre hors d'état de nuire une bonne fois pour toute.
— Je ne veux pas être pessimiste, mais ça fait vingt ans que je suis dans ce service et vous êtes la cinquième personne à sortir exactement ce même discours à propos d'exactement les mêmes personnes. Malheureusement, les quatre avant-vous ne peuvent plus en témoigner…
— Bofur, tu peux me dire à quoi tu sers, s'il te plait ?

Excédé par son pessimiste, Fili s'était tourné franchement vers lui et le moustachu haussa les épaules :

— A vous garder en vie, lieutenant. Comme ça a été le cas avec les quatre autres avants-vous…
— Quatre échecs consécutifs…
— Non. Quatre fois consécutives que personne ne prend mes doutes en compte. Vous êtes le cinquième à faire ça, donc je suppose qu'il y en aura bientôt un sixième.

Fili leva les yeux au ciel en poussant un soupir exaspéré et un court silence passa, avant qu'il ne concède en détournant les yeux :

— Très bien, dans ce cas, que proposes-tu ?

Bofur lui envoya un regard stupéfait, surpris de voir que son avis était demandé et un nouveau silence s'étendit avant qu'il ne tente :

— Hem… Je… Je ne… Pourquoi pas… heu…

Fili poussa un nouveau soupir et se retint de peu de lui demander à nouveau à quoi il pouvait bien servir.

— Ces doutes que tu as… t'attends-tu à un piège de leur part ?
— Cela serait fort probable.
— Qu'est-ce que cela leur apporterait ?

Encore, il haussa les épaules, un peu déboussolé et Fili s'adossa contre son siège en tournant la clé pour faire démarrer la voiture :

— Il n'y a qu'un seul moyen de le savoir… Nous serons fixés à ce propos demain soir.