— L'héritier prodige… Que me vaut l'honneur de ta présence ?
D'un ton railleur qui cachait mal une fureur douloureuse, Thranduil s'adossa à son siège lorsque, comme à son habitude, Thorin pénétra dans son bureau en frappant à peine. Sous l'œil noir du blond qui avait serré les lèvres, il verrouilla la porte et vint s'asseoir face à lui.
— Il faut qu'on parle, Greenleaf.
— Je n'ai rien à te dire, Durïn… Cela fait un moment que mon pèr- qu'Oropher m'a déshérité. Je n'ai pas à donner un quelconque accord pour que tu puisses, ou non, revendiquer mes droits.
— Droits que je n'ai pas encore accepté, je te rappelle.
L'entrevue de la nuit qu'il avait eue avec Daïn lui avait, presque, fait oublier les évènements de la veille et, surtout, le fait que le jeune blond avait maintenant une très bonne raison de le détester. Damn… Il avait bien percuté qu'il était en fait le fils d'Oropher, il ne pouvait plus se sortir cette information de la tête. Toutefois, non seulement Thranduil avait une relation plutôt conflictuelle avec son père mais, en plus, ce dernier ne s'était pas gêné de la présence de son fils pour annoncer qu'il avait choisi Thorin comme unique héritier.
Le brun soupira. La conversation s'annonçait peut-être plus délicate que prévue. Déjà que rien n'était facile avec ce connard…
Ils s'affrontèrent du regard et, durement, le blond demanda d'une voix basse en détournant les yeux :
— Comptes-tu accepter sa proposition ?
— C'est de cela que je voulais parler avec toi. Entre autre.
— Entre autre…
Grinçant des dents, Thranduil lui rendit un regard impassible et Thorin retint un soupir, avant de poser les cartes sur la table :
— Entre autre, oui, parce qu'il y a d'autres sujets que je voulais évoquer avec toi. Pour une raison que je n'explique pas, tu es le seul ici que je ne soupçonne absolument pas d'être le prêtre de Morgoth… Ou bien, de manière surprenante, le seul à qui je voue une certaine confiance.
Il n'eut aucune réponse et ajouta vivement :
— Ou, plutôt, en qui je fais confiance sur certaines choses…
— Sur certaines choses…
Son interlocuteur était braqué. Il n'y avait pas d'autre mot. Les pieds plantés dans le sol, l'échine hérissée et les crocs dévoilés, il ne semblait absolument pas prêt à faire le moindre pas vers Thorin, qu'importent ses arguments et le brun commença vraiment à douter de sa détermination. Il inspira lourdement, cherchant ses mots, et l'autre resta silencieux, le fusillant du regard sans chercher à lui être utile ou agréable d'une quelconque manière.
Exaspéré, Thorin s'adossa à son fauteuil, la mauvaise humeur de l'autre était contagieuse car il ressentit une tension négative s'emparer de son corps et, sèchement, il demanda :
— Allons nous parler ?
Thranduil ne semblait pas décidé à répondre, pas même à la négative, mais, comme Thorin se demandait franchement si ce n'était pas une perte de temps et qu'il ferait mieux d'aller voir ailleurs, le blond demanda méchamment :
— De quoi ?
Le brun haussa les épaules en se penchant sur la table sur laquelle il posa ses coudes :
— Je ne sais pas… On pourrait commencer par Oropher…Ou par toi. Ou par Oropher et toi…
— Il n'y a rien à dire à ce sujet.
— Ca te ferait peut-être du bien… Tout de même, tu es le fils d'un mec qui-
— Je ne suis pas son fils.
Okay… Donc commencer pas ça n'était peut-être pas l'idée du siècle et Thorin s'adossa à son fauteuil en gardant le silence. Toutefois, il ne lâcha pas et demanda spontanément :
— Il te traitait bien ?
— Pardon ?
Thorin ne put dire si Thranduil ne s'était absolument pas attendu à cette question ou bien si, tout simplement, il ne la comprit pas et, face à son regard stupéfait, il demanda avec patience :
— Quand tu étais enfant. Comment agissait-il envers toi ?
— Qu'est ce que ça peut te faire ?
Hop là… Braqué à nouveau… Ce jeune homme était décidément assez délicat et ne supportait pas de parler de lui… Pour un type qui venait de travailler plusieurs années à l'Agence sans que personne ne devine son ascendance, ce n'était pas surprenant mais Thorin était tout de même un peu déçu et, franchement, il posa sa main sur le bureau pour demander directement en le regardant dans les yeux :
— Je te demande si le type qui règne actuellement sur Erebor dans l'ombre, qui m'a proposé une offre vertigineuse et qui est prêt à mettre à ma disposition des moyens que je serais fou de refuser est capable de maltraiter ou de porter la main sur un enfant. Son enfant. Ou bien de l'abandonner. Qu'importe la raison…
Maintenant plus pâle, Thranduil lui rendit son regard et pinça les lèvres, avant de répondre avec précaution :
— Que ferais-tu de ma réponse ?
— Je la prendrai en compte. Elle et toutes les informations que tu pourrais me donner sur Oropher.
Encore, Thranduil le sonda du regard et un éclat passa dans le sien lorsqu'il répondit sèchement :
— C'est pour cela que tu viens me voir ? Maintenant que tu sais que je suis son fils, tu veux tout savoir à propos de l'empereur ?
C'était effectivement en grande partie pour cela qu'il était venu et il ne pensa même pas à le cacher. Faisant la moue, il hocha la tête, parlant d'un ton neutre :
— Tu es certainement le mieux placer pour cela… Tu connais mes objectifs à Erebor, tu sais pourquoi je suis revenu. Moi, je veux connaître cet homme et savoir à quel point il est une menace pour moi. Certaines personnes m'ont déjà alarmé son propos, d'autres me poussent littéralement dans ses bras… Maintenant, c'est ta version de l'homme que je veux entendre.
— Si tu acceptes son offre, il ne sera pas une menace, au contraire, il sera l'allié le plus puissant sur lequel tu ne pourras jamais compter.
— Et si je refuse ?
— Tu ne devrais pas…
— Sinon quoi ?
Thranduil serra les lèvres et Thorin poussa un nouveau soupir. Ce type… Il avait envie de le claquer et de l'embrasser à la fois… Sentant que la conversation devenait stérile et qu'il serait plus intéressant d'attendre que le blond vienne à lui, il décida de se lever en concluant simplement :
—Si jamais tu désires parler de ça dans un contexte… Différent… Tu sais où j'habite…
oOo
— Effectivement… Très sympa…
Découvrant le trois pièces confortable et spacieux que son neveux venait d'acquérir non loin du centre historique d'Erebor, Thorin haussa un sourcil appréciateur.
— C'est lumineux…
— Oui, c'est ce qui me plaisait le plus avec celui-là. Comptant aussi le fait qu'il n'est qu'à quinze minutes de chez toi, pas trop loin d'un quartier plutôt animé, surtout la nuit, et qu'il est à taille humaine, lui, au moins…
Passant à côté de Thorin, Fili alla s'asseoir à même le sol dans la pièce à vivre, pas encore aménagée, et son oncle vint s'asseoir en tailleur à côté de lui.
— Bien. Fait bien attention à installer rapidement tous les systèmes de sécurité.
— Déjà fait. Ce n'est pas ici que je me ferai surprendre…
— Et nulle part ailleurs, je l'espère.
Ils échangèrent un sourire et Fili se pencha pour attraper une bouteille qui trainait dans un carton en s'excusant :
— Désolé, je ne sais pas où sont mes verres, peut-être encore chez toi… Ca ne te dérange pas ?
Thorin haussa les épaules et Fili but une gorgée directement au goulot avant de lui proposer la bouteille.
Un vin d'Ithilien, d'un très grand cru… Quelle honte… portant à son tour le goulot aux lèvres, Thorin se demanda brièvement ce qu'il avait bien pu foirer dans l'éducation de Fili, qu'il avait à sa charge depuis l'enfance du plus jeune, parce que, parfois, ses manières et décisions laissaient à désirer. Vraiment.
— Et donc ? As-tu réussi à parler avec Thranduil ?
— A peine… Il se défie de moi.
— Comme quoi… Tout le monde ne mange pas dans ta main, finalement… J'avais peur que toutes ces courbettes que l'on te fait depuis que nous sommes arrivés à Erebor ne te montent à la tête…
Thorin haussa les épaules en retenant ce léger sourire qui flottait sur ses lèvres dès que le blond était mentionné et il assura d'un ton ennuyé :
— Je n'aurai pas insisté dans d'autres conditions… Mais Daïn m'a partagé des doutes que je ne peux ignorer. Oropher est trop dangereux pour ne pas être une menace même s'il joue actuellement pour nous, mais tout les membres de l'Agence lui vouent presqu'un culte…
— A part Thranduil, apparemment… Surtout si on écoute les rumeurs qui courent maintenant partout à la faction Valarienne ou même à la brigade…
— Les rumeurs ?
— Elles se contredisent un peu selon le point de vue… Mais à la brigade, ça dit que Thranduil a fait tout ça pour trouver un moyen de se venger de son père et qu'il est prêt à tout pour ça… ou truc du genre… Je n'ai pas tout écouté je l'avoue, je me tiens à ta version.
— Tu aurais dû, pourtant. Ecouter les rumeurs, même fausses ou incomplètes, peut parfois apporter un point de vue inattendu sur certaines situations…
Fili récupéra la bouteille avec une moue pensive et Thorin s'étira avant de reprendre :
— Daïn connaît bien Oropher. Sa relation avec lui est assez complexe, il m'a avoué avoir plusieurs fois reçu de l'aide de sa part, gratuitement ou non.
Fili eut un ricanement narquois :
— Oropher joue aussi bien pour l'Agence que contre elle… Cette raison à elle seule suffit pour que nous nous défiions davantage de cet homme.
— Je n'ai pas l'impression qu'il s'agit de « pour » ou « contre », encore moins qu'il ne s'agisse simplement de l'Agence…
— Simplement… L'Agence est Erebor, l'attaquer, c'est attaquer notre ville.
— Non. Ce qui compose Erebor, ce sont les gens qui y vivent et, jusqu'à maintenant, jamais Oropher n'a fait la moindre chose qui puisse leur nuire…
— Jusqu'à maintenant… J'espère que tu ne t'appuies pas sur ce simple fait pour trancher en sa faveur…
Encore, Fili porta le goulot à ses lèvres puis Thorin lui prit la bouteille des mains pour en boire une rasade.
— L'Agence est corrompue, ce n'est pas une surprise… Daïn n'a pu, ou voulu, me donner des noms, mais il connaît plusieurs personnes qui ont un « double employeur »…. Il se peut même que l'un d'entre nous soit en contact avec les Raa'z… Daïn soupçonne d'ailleurs le prêtre de Morgoth de ne pas agir seul.
— Comment sait-il ? Pour le prêtre de Morgoth ?
Thorin posa la bouteille en hochant la tête avec un petit sourire creux :
— Il tient cette information de l'épervin…
— Il connaît le gardien ?
— Non… Il connaît l'épervin, mais ne sait pas qu'il s'agit du gardien. Et je ne lui ai pas fait savoir que la personne au sein de l'Agence qui communique avec lui est aussi celle qui a la charge de la protection l'Arkenstone…
Fili eut un sourire amusé.
— Drôle de jeu… Notre gardien semble plutôt… Tordu…
— Daïn sait où se trouve l'Arkenstone, je pense que l'épervin compte sur lui, à raison, pour l'aider à protéger la pierre si jamais les choses ne se passent pas bien. Il m'a appris que le prêtre de Morgoth, en tant que Nécromant, est capable de vampiriser le pouvoir que l'Arkenstone a octroyé au gardien pour se l'approprier… Il deviendrait alors le nouveau gardien… Donc il est primordial qu'il ne le débusque pas. Si l'épervin fait confiance aux Sangs-Dêchoirements plus qu'à l'Agence sur ce coup-là, je vais en faire autant…
— Daïn sait-il pourquoi le gardien ne s'est pas encore manifester à toi ?
Thorin haussa les épaules et son regard se fit plus pensif :
— C'était la raison pour laquelle je voulais en parler avec Thranduil… Daïn n'a que des hypothèses mais, selon lui, le gardien s'inquiète de la présence du prêtre de Morgoth aussi proche de la pierre et, peut-être, ne voit-il pas d'un très bon œil la manière dont Oropher s'approche de moi… Si c'est le cas : si jamais notre épervin se défie d'Oropher malgré tout ce qu'il a à apporter à Erebor, je veux savoir pourquoi.
— Ce n'est pas difficile… Moi, je ne fais aucune confiance à ce type…
— Quand on voit les profils des mecs en qui tu mets ta confiance, pardonne-moi de ne pas prendre tes doutes en compte…
La remarque était taquine et Fili leva les yeux au ciel :
— C'est bon… Jusqu'à maintenant, jamais ma confiance n'a été trahie par qui que ce soit…
— Jusqu'à maintenant…
— Que sous-entends-tu ?
— Rien. Fais attention à toi, tout simplement.
Fili fit la moue et il attrapa un carton duquel il sortit un paquet de chips qu'il lança à Thorin en parlant sur le ton de la conversation :
— Ce n'est pas pour moi que tu dois t'inquiéter. Si le prêtre de Morgoth a un acolyte, nous allons devoir redoubler de vigilance. Que donnent les recherches de Gandalf ?
— Elles avancent bien, il m'a parlé de révélations intéressantes. J'irai le voir demain.
— Ho… Je constate que, à lui, tu ne lui as pas proposé de discuter de tout ça « en privé » dans ton appartement en dehors des horaires du bureau…
— Ca ne veut pas dire que je n'ai pas confiance en lui… Et puis qu'est-ce que ça peut te faire ?
— Je remarque, tout simplement. Je ne remets pas la confiance que tu as en lui en cause, je suppose simplement qu'il n'est pas assez remarquable, frais et complexe pour recevoir une telle distinction…
— Ne commences pas sur ce terrain, Fili.
— Sinon quoi ?
— Sinon je te parle de ce Sang-Dêchoirement que tu n'as pas encore réussi à serrer…
— Ca dépend du sens que tu donnes à la phrase…
Fili venait de marmonner de manière inaudible mais, avisant le regard de Thorin, il énonça plus clairement, avec une assurance nonchalante :
— Il n'y a rien à dire à ce sujet.
Il savait qu'il ne pouvait pas mentir à Thorin. De une, parce qu'il n'en avait pas envie, de deux, parce que son oncle le connaissait mieux qu'il ne le pensait. Tout comme il savait que Thorin n'insisterait pas s'il lui faisait savoir qu'il ne désirait pas parler de ça et, effectivement, le brun changea de sujet :
— Gandalf est plutôt complexe, d'une certaine manière… J'ai étudié son historique, il a une certaine activité officielle plutôt prodigieuse qui a connue une nette rupture après les événements d'Orthanc et, en tant que mage, je sais qu'il se fout un peu de qui dirige, tant que c'est bien fait. Il ne s'occupe pas uniquement d'Erebor, mais d'un bon nombre d'autres nations. Je sais que s'il sévit ici en ce moment, c'est surtout pour toute cette histoire avec l'Arkenstone et, surtout le prêtre de Morgoth. Il est un véritable atout pour nous, mais quelque chose me gêne à son propos…
— Peut-être est-ce lui, l'épervin…
— Non et c'est justement ce qui me gêne : Daïn m'a fait savoir que Gandalf s'était approché des Sangs-Dêchoirements pour leur proposer son aide dans la protection de l'Arkenstone… Quand il s'est montré insistant pour connaître l'emplacement de la pierre, Daïn a refusé.
— Pourquoi Daïn se défi-t-il ? C'est plutôt noble de la part de Gandalf…
Pensif, Thorin secoua négativement la tête et il parla doucement :
— Gandalf leur a fait cette proposition le 03 octobre…
Fili allait hausser les épaules, mais il percuta et se redressa, les sourcils froncés :
— Le jour où tu as annoncé à Oropher que tu revenais à Erebor ?
Le brun acquiesça :
— C'est peut-être une coïncidence, mais je n'y crois pas… Jusqu'au 10, quand je l'ai annoncé officiellement et que je l'ai fait savoir à l'Agence, personne d'autre qu'Oropher savait. Du moins, je le pensais. Mais il s'avère que Daïn aussi était au courant et, peut-être, Gandalf et bien d'autres…
— Et… Que déduis-tu ?
— Que j'aimerai connaître le jeu des deux personnes les plus influentes de l'Agence.
oOo
merci d'avoir lu !
La suite à la fin de la semaine !
Avec une nouvelle entrevue entre Thorin et Thranduil.
