— L'épervin n'est pas avec toi ?
— Non, il a quelque chose à régler de son côté…
— Tu l'as laissé seul ?
— Même s'il est question de le protéger, il n'est pas le genre de personne que tu tiens en laisse…
Sans la moindre salutation, Daïn était venu à sa rencontre au moment où Thorin mit un pied dans l'ancien sanctuaire et ce dernier fut ravi d'apercevoir, en plus du fils de son cousin, Fili à ses côtés. Il prit instinctivement quelques secondes pour vérifier l'état de son neveu et s'assurer que tout allait aussi bien qu'il le lui avait promis au téléphone, avant de se tourner vers l'homme qui avait l'apparence d'un vieillard, soigneusement habillé de vêtements simples au regard profond et brillant, éprouvé par les âges, qui se trouvait aux côtés de Daïn.
— Gandalf, je suppose.
— Thorin. J'ai bien connu votre grand-père…
Il lui répondit d'un regard en coin. Ce Gandalf-ci ne dégageait absolument pas la même aura que Saroumane. Moins majestueux, plus sobre, plus brouillon, moins classieux…
Il n'en dit rien et lui fit franchement face :
— Avez-vous été mis au fait de la situation ?
— Par plusieurs voix différentes… C'est très grave, vous le savez déjà, mais Saroumane peut encore être contré.
— Vous avez pourtant échoué déjà une fois.
Le mage lui répondit d'un froncement de sourcils sévère mais Thorin assuma ses mots et reprit sur le même ton :
— Comment le neutraliser ?
— Le neutraliser ne suffit pas, il faut aussi extraire son poison du cœur des habitants d'Erebor, ainsi que de leurs dirigeants et ce ne sera pas une mince affaire.
— Certes, mais évincer Saroumane peut nous retirer une sacrée épine du pied…
— Ou bien vous tirer une balle dedans si jamais vous faite ça aveuglément et que vous vous mettez le royaume à dos.
— Soit, avez-vous la moindre idée pour y remédier ?
oOo
Le fond de l'air était frais, mais le ciel était d'un bleu limpide et le Soleil, pâle, dardait ses rayons sur la ville grouillante, comme à l'ordinaire. Il était difficile de deviner la gravité et les violences des événements qui s'étaient déroulés la nuit précédente, dans l'intimité du sanctuaire de l'Arkenstone. Thranduil frissonna simplement en y repensant et, ressentant, tout de même, une franche gratitude envers Thorin qui, mine de rien, avait réussi à lui retirer une sacrée tension négative du corps grâce à ses aiguilles – si ce n'étaient ses méthodes thérapeutiques particulières-, il marcha d'un pas vif vers la nécropole, le nez enfouie dans l'écharpe épaisse et douce qu'il avait prise à Thorin en plus du sweat qui cachait la légère armure de combat qu'il portait en dessous.
Malgré la nervosité qui le parcourait à l'idée de rencontrer les Raa'z par hasard ou, pire, Saroumane, il atteignit la nécropole sans encombre et se dirigea sans hésiter vers le caveau familial où reposait sa mère. Belle sépulture de marbre blanc, sans la moindre fioriture si ce n'étaient deux arbres tordus qui en surveillaient l'entrée.
Thranduil n'avait jamais été autorisé à y pénétrer et, même lorsqu'il était parti de chez lui, il avait mis un point d'honneur à ne jamais s'approcher de la tombe. Non pas qu'il n'en avait pas éprouvé l'envie mais, tout simplement, c'était quelque chose qu'il ne se sentait pas de faire face. Trop lourd, trop secret, trop douloureux…
Toutefois, cette fois-ci, une fois face aux arbres plusieurs fois centenaires, il prit son inspiration et passa la porte du grand mausolée. Un escalier de marbre clair descendait pour donner sur le caveau, éclairé grâce à la pâleur de la pierre et les nombreuses ouvertures. Marche après marche, Thranduil descendit en jetant de rapides coups d'œil sur les tombes alignées en contrebas avec de brefs textes et témoignages à propos de la vie passée des personnes qui y reposaient. Ses ancêtres… Il s'en détourna et se mit sur ses gardes lorsqu'il constata qu'il n'était pas seul dans le bâtiment.
Toutefois, il sut qu'Oropher, qui lui faisait dos, armé et en tenu de combat lui aussi, était conscient de son arrivé et il n'eut aucune hésitation lorsqu'il pénétra au cœur du sanctuaire pour rejoindre la tombe la plus récente en silence. Son père ne fit pas mine d'être surpris, au contraire, d'une voix basse, il constata simplement sans le gratifier d'un regard :
— Je vois que la même idée nous traverse…
— Je ne peux me l'ôter de l'esprit depuis que j'ai découvert la véritable identité de Gandalf…
— Et moi donc…
Plus de tension, aucune provocation et pas la moindre colère entre les deux hommes qui, une fois qu'Oropher fut rejoint par Thranduil, firent face à la sépulture de marbre qu'un orfèvre de renom avait ciselé de manière à donner l'impression que la femme d'Oropher, belle comme le matin, reposait là, ses longues mains croisées sur sa poitrine, son visage aux traits somptueux figé à jamais dans une expression de douceur et ses yeux ouverts semblait, encore, pétiller d'intelligence et de charme. Voyant une telle représentation de sa mère, Thranduil se sentit ému malgré la situation et il souffla simplement :
— Elle était belle…
— Ce manchot n'a pas été capable de retranscrire à quel point… Même toi portes plus de ressemblance avec elle que cette triste caillasse…
Etait-ce un compliment ? Thranduil fut incapable de l'interpréter, tant la voix était sèche, toutefois, c'était la première fois que son père le comparait, d'une manière ou d'une autre, à celle qu'il aimait et il ne répondit pas.
— Que vas-tu faire, Gardien ?
— T'adresser à moi sous le nom que tu m'as donné t'est si difficile ?
— Je ne suis pas celui qui te l'a donné…
Sa réponse était soufflée d'une voix neutre et, de la tête, il désigna la sépulture de sa femme. Encore, Thranduil garda le silence, découvrant, au fond de lui, une émotion qu'il ne connaissait pas et qui était aussi belle que douloureuse.
Oropher n'ajouta rien lui non plus et, après un court instant, sans se concerter, ils s'approchèrent de la tombe jusqu'à poser leurs mains dessus. Joignant leurs forces, ils poussèrent le lourd couvercle de marbre sculpté de manière à ce que Thranduil puisse étudier le cercueil tandis qu'Oropher soutenait la pierre.
— Alors ?
— Il n'y a pas de corps…
L'absence de réponse d'Oropher, couplée à la manière dont son regard flamboya et à la monstrueuse tension qui, d'un coup, fit vibrer son corps était bien plus menaçante qu'une tempête qui se préparait. Dans un respect mêlé de fureur, ils replacèrent la pierre du couvercle et, sans attendre, le plus vieux tourna les talons.
— Où vas-tu ?
— La retrouver pour la ramener ici et, surtout, lui rendre justice.
Sans rien ajouter ni s'attarder avec son fils, il se dirigea vers les marches, mais il se figea lorsqu'une silhouette apparu dans l'ouverture :
— Le père et l'enfant rassemblés dans le tombeau de leurs ancêtres si prestigieux… L'image est poignante.
La voix, puissante et tonnante, de Saroumane sembla rouler dans le caveau et, devant Thranduil, Oropher se mit en garde, dégainant avec aisance le sabre accroché entre ses omoplates.
— Fou… C'était une erreur que de t'en prendre à la femme que je chérissais.
Le grondement sourd était réellement mortel et menaçant. Toutefois, peu inquiété, le mage descendit les marches en continuant sur le ton de la conversation, sa voix, toujours aussi grave, s'était enrobée de miel et de condescendance :
— Oropher… Jeune loup, ne considère pas comme une « erreur » le pouvoir que j'ai de la ramener à la vie, aussi fraîche, pétrie de chaire et lucide que le jour où tu l'as rencontrée… Si je l'ai retiré de son tombeau, c'est pour préparer sa résurrection…
Oropher se figea, à l'instar de Thranduil qui sentit un sourd sentiment d'effroi lui comprimer la poitrine, plus encore lorsque, s'approchant de son père dont la lame s'était baissée suite à ses mots trop beaux, Saroumane enchérit de cette voix au charme irrésistible :
— Je dis la vérité, Oropher… Je vais te la rendre, emplie de souffle, de chaleur et de vie… N'est-ce pas là ton plus grand désir ?
— Contre quoi ?
Même s'il tâchait de la contrôler, sa voix débordait maintenant d'un espoir fou et, se sentant pris au piège, Thranduil fit un pas en arrière lorsque, passant à côté d'Oropher qui avait baissé sa garde, Saroumane assura dans un sourire victorieux :
— La vie qu'elle m'avait supplié de donner à son fils… Il me faut la récupérer pour la lui rendre… Je dois, pour cela, simplement terminer ce que j'ai commencé la nuit dernière…
— Père, non !
Reculant toujours, Thranduil se retrouva pressé contre le mur de marbre, à la merci de Saroumane qui le fixait d'un regard avide et dont les tentacules d'ombre commençait à nouveau à se déployer autour de lui. Il serra les dents et, dans un geste fluide, il dégaina ses flingues pour tirer sans attendre. Les détonations percèrent le silence du caveau, mais, encore, Saroumane dévia les balles, juste avant de repousser Thranduil d'une pulsion de magie brute. Le jeune blond fut projeté au sol et en perdit ses armes. Toutefois, avec la vivacité et la souplesse féline qui le caractérisait, il utilisa l'élan pour se relever dans un geste pétrie d'agilité tout en s'emparant de deux longs poignards empruntés à Thorin qui sifflèrent en tranchant l'air. L'un des deux fut projeté avec précision vers le mage, qui, à nouveau, l'évita par magie, tandis que Thranduil utilisa le deuxième pour se défendre face à ses maléfices. Mais l'acier traversa l'une des tentacules d'ombre comme si elle n'était faite que de vent et qui passa outre sa garde pour le frapper au visage, l'amenant à y ressentir une brutale explosion d'une douleur intense qui le paralysa entièrement. Laissant chuter ses lames, déboussolé par la souffrance, il tomba à genoux aux pieds de Saroumane qui se dressa au dessus de lui.
— Papa, s'il te plait !
N'ayant pas totalement récupéré de l'attaque précédente, se sachant totalement vulnérable face à Saroumane qui tendit la main vers lui avec un sourire victorieux, Thranduil, qui se releva en tremblant pour reculer en titubant, une main plaqué sur son visage irradiant de douleur, ne trouva pas d'autre solution que d'appeler l'aide d'Oropher d'une voix ébréchée qui se brisa lorsqu'il essaya une dernière fois dans un souffle éteint :
— Père, ne le laisse pas faire…
— Pourquoi prendrait-il la peine de protéger celui dont la vie a pris celle de sa femme et qui, selon ma volonté, pourrait la lui rendre ?
La question de Saroumane dont les mots semblaient imprégnés d'un charme irrésistible, l'amena à serrer les dents tandis qu'il sentait, le long de sa main, plaquée contre la blessure de son visage, et de son avant-bras, un liquide chaud et épais couler à gros sillons. Encore, il recula d'un pas, la gorge serrée. Quelle chance avait-il, face à cette femme de qui Oropher lui reprochait sans cesse d'avoir pris la vie et face à l'espoir de la tenir à nouveau dans ses bras ? Il ne se le demanda même pas, l'immobilité de son géniteur n'avait pas besoin d'être illustrée de mots et, plutôt, il se débattit lorsque, à nouveau, une ombre toxique s'enroula autour de sa gorge et le priva de son souffle, drainant, immédiatement, son énergie et sa vitalité, bien plus facilement et rapidement que la veille.
Suffoquant, il chercha à lutter, à se dérober, mais la prise était bien trop forte, encore une fois, et le peu de vitalité qui lui restait sembla s'évaporer au contact des maléfices brulants de Saroumane qui immobilisèrent avec une force qui le dépassait ses chevilles et ses poignets, sous le regard indéchiffrable d'Oropher dont il chercha le soutient.
— Père…
Se sentant abandonné, il perdit sa pugnacité et allait s'offrir en cessant de résister, toutefois, se recroquevillant, son esprit eut un sursaut lorsque, au fond de lui, rassemblant les bribes qui restaient de son pouvoir de gardien pour le soustraire à Saroumane, il eut l'idée de l'utiliser. Conscient qu'il devait faire vite tant son ennemi s'acharnait, une nouvelle fois, à fouiller en lui, il ne perdit pas de temps et le déploya en ne formulant qu'une seule injonction. « Aide-moi ! ».
Quelque chose se passa alors. Ou, plutôt, énormément de choses se déroulèrent en même temps. Profitant de son action, Saroumane posa sa main à plat sur sa poitrine pour lui dérober ce pouvoir qu'il venait d'utiliser de toutes ses forces et qu'il lui arracha avec une violence inouïe, le privant de son souffle et laissant la douleur paralyser ses sens et submerger son esprit, au moment où, au fond de lui, Thranduil ressentit, durant une fraction de seconde qui lui sembla infinie, une connexion avec Thorin si forte que l'héritier d'Erebor, malgré la distance, l'utilisa pour faire déferler son propre pouvoir en lui et repousser le mage par sa propre puissance brute, s'interposant et sauvant la vie que Saroumane manqua de lui prendre à ce moment. Ce dernier fut projeté en arrière et Thranduil, vidé de ses forces, s'écroula au sol, le souffle court et l'esprit flanchant. La connexion qu'il venait de ressentir avec Thorin, l'héritier de la gemme dont il était le gardien, s'était rompue aussi brusquement qu'elle s'était établie, le laissant vulnérable, tremblant de douleur et sans défense, face à Saroumane qui se redressa, le regard flamboyant. Invoquant à nouveau sa magie du sang avec fureur, il marcha vers Thranduil, qui, vaincu, n'eut même pas la force de se remettre sur pied, déterminé à terminer ce qu'il avait si bien commencé, toutefois, il s'immobilisa lorsque la lame fine et légère mais mortellement effilée du sabre ancestrale d'Oropher se posa sur sa jugulaire :
— Tu ne feras pas un pas de plus vers mon fils.
oOo
Merci d'avoir lu !
Ce qu'il se passe au prochain chapitre est un peu flou à annoncer, vous verrez bien ;)
