— Je ne resterai pas ici…
— Vous n'avez pourtant nulle autre part où aller…
— Cela m'importe.
— Et vous ne trouverez pas meilleure sécurité qu'auprès de votre pè-
— Il n'est pas mon père. Laissez-moi maintenant.
Grondant plus que parlant, Thranduil congédia Gandalf qui tentait de lui expliquer la situation sans que le blond ne cherche à l'entendre. Au moment où il s'était rendu compte qu'il se trouvait chez Oropher, dès son réveil, déboussolé par la douleur, la défiance envers cet inconnu qui s'était présenté comme celui de qui Saroumane avait usurpé l'identité et le refus total de rester une minute de plus dans ce manoir, le blond, à peine en possession de ses moyens physiques, avait commencé à rassembler de quoi s'habiller pour partir.
Le magicien chercha une dernière fois ses mots mais, face à l'entêtement du plus jeune qui lui montrait les dents, il abdiqua et sortit de la pièce de soin où avait reposé Thranduil ces dernières heures. Il était resté évanoui toute la journée ainsi qu'une grande partie de la nuit et personne ne s'était attendu à ce qu'il se réveille aussi tôt. Les autres dormaient encore, profitant de la sécurité offerte par Oropher qui leur avait fourni gîte et couvert, et le manoir était intégralement silencieux.
Une fois seul, Thranduil s'assit sur le lit aux draps blancs, le visage fermé. Son corps entier lui faisait mal, mais la douleur pulsait de manière bien plus effroyable partout où les maléfices de Saroumane l'avaient touché et, sans un mot, il se leva pour s'approcher du miroir de la salle.
Sans rien exprimer, il regarda, de son seul œil valide, comment sa joue était rongée, une immonde cicatrice, plaie béante et douloureuse, lui mangeait presque la moitié du visage, couvrant l'œil maintenant voilé d'une épaisse pellicule blanche. Avant de se faire chasser, Gandalf avait eu le temps de lui dire qu'il avait le pouvoir de rendre ses cicatrices invisibles. Cela n'allègerait pas la douleur, ni ne lui rendrait la validité de son œil et, aussi, cela lui demanderait un peu de temps. Temps que Thranduil n'avait pas l'intention de lui donner.
Il n'avait pratiquement aucun souvenir des journées précédentes, ou alors très flou, effacés par la violence des attaques de Saroumane qui les lui avait arraché en même temps que son lien avec la pierre.
Il n'avait aucune idée de la raison pour laquelle il se trouvait en ce moment chez son père, ce que cela signifiait, mais il ne voulait pas le savoir et, tâchant de rassembler autant de souvenirs qu'il le pouvait, il posa nonchalamment sa main sur sa joue pour en cacher l'odieuse balafre, grimaçant lorsque, ce faisant, il dévoila son poignet qui était dans le même état.
Il sursauta lorsque l'on toqua gentiment à sa porte et, sans qu'il ne donne son accord, comme à son habitude, Thorin pénétra dans la salle en refermant doucement derrière lui.
Face au miroir, gardant sa main posée sur sa joue, Thranduil lança un long regard au nouvel arrivant, sans dire un mot, se contentant de le sonder gravement, comme s'il le voyait pour la première fois, ou bien, tout simplement, s'il se demandait ce qu'il faisait là.
Il avait des bribes, bien entendu, même s'il avait l'impression de se réveiller d'un long sommeil sans rêve qui avait gommé beaucoup de certitudes… Mais aucune de ces bribes ne concernaient Thorin et il se raidit significativement. Il e souvenait de son arrivée, de son orgueil et son empressement, ainsi que de sa présence lorsque Saroumane l'avait attaqué une première fois, dans le sanctuaire… Pas grand-chose de plus… C'était très déstabilisant.
De une, ce vieillard qui, à son tour, se faisait passer pour Gandalf, de deux, Oropher et, de trois… Que penser de la présence de Thorin dans le manoir ? A quel point tout cela lui était néfaste ? Et, surtout, comment interpréter cet apaisement qui le prit lorsque le brun vint à lui ? Soulagement assez profond pour qu'il se demande si la relation qu'il entretenait aujourd'hui avec Thorin était différente du souvenir ambigu que, pourtant, il pensait en avoir…
Après tout ce dernier, qui ne le laissait pas indifférent, lui rendait un regard plutôt intense, chargé de plusieurs choses indescriptibles mais très puissantes et s'invitait dans sa chambre en pleine nuit, comme s'il avait passé ces dernières heures à attendre son réveil et comme s'il était parfaitement à sa place à ses côtés… Par dessus tout, Thranduil ne ressentit aucune surprise à constater ces faits. Il eut plus de réserve lorsque le brun s'approcha plus que ce que la décence permettait pour se coller à son dos et fermer ses doigts sur ses poignets abîmés avec une grande délicatesse. Doucement, il l'invita à dévoiler son visage tout en posant son menton sur son l'épaule, et, toujours silencieux, Thranduil tourna la tête pour se dérober, quelque peu déboussolé, sans toutefois ressentir l'envie de fuir ou de le repousser.
Il apprécia de sentir les bras de Thorin sur lui, même si la situation le prenait vraiment au dépourvu tant il tentait de se situer malgré ses souvenirs nébuleux. Le brun, peu habitué à le voir si docile et si conciliant, ajouté à ça le rapide compte rendu que venait de lui faire Gandalf lorsqu'il était venu le trouver pour le prévenir du réveil du blond, ressentit le profond mal-être du plus jeune et, glissant un doigt dans ses cheveux pour en placer une mèche derrière l'oreille, sentant comment il se crispa sous le geste qu'il estimait pourtant anodin au vu de ce qu'ils avaient partagé avant sa rencontre avec Saroumane, il demanda d'une voix basse :
— As-tu besoin de quelque chose ?
— Partir d'ici…
— Il n'y a nulle autre part où aller…
— Que risque-je de plus ?
— La mort… Même s'il possède maintenant ton pouvoir, Saroumane n'aura jamais une pleine autorité sur la pierre tant que le véritable gardien est toujours en vie…
Thranduil fronça les sourcils mais ne dit rien. Il sentait bien, au fond de lui, que quelque chose était rompu et qu'il n'avait plus ce lien indéfinissable et fragile, que la pierre avait tissé avec lui ces dernières années. Il avait des images nettes de la crypte de ses aïeuls, des maléfices de Saroumane qui s'y déployaient, mais le reste était plutôt flou, mise à part la douleur poignante qui s'était emparée de lui et, peut-être, la présence d'Oropher. Sans agressivité, mais fermement, il se dégagea de l'étreinte de Thorin qu'il repoussa pour s'éloigner avant de lui faire face à nouveau, sur ses gardes. Saroumane l'avait donc bien dépossédé de son pouvoir de gardien, toutefois, il ne l'avait pas tué et il se trouvait maintenant avec l'arriviste d'Ered Luin, chez Oropher, de qui il avait toutes les faveurs.
A voir de quelle manière Thorin le regardait, le touchait, ou bien s'adressait à lui, tout simplement, Thranduil ne pouvait que constater qu'ils étaient maintenant loin de la rivalité qui avait gangrénée leur relation au début, toutefois, il n'arrivait pas à se rendre compte à quelle point ça avait changé et ne avait pas du tout comment réagir face à ça. Reculant d'un pas à nouveau, il assura :
— Je ne suis pas plus en sécurité ici… Oropher n'a pas plus de raisons de se dresser face à Saroumane que de le laisser s'en prendre à moi.
— Tu te trompes… Ton père s'interposera… il vient de le faire, et recommencera jusqu'à ce que la menace soit écartée.
Le blond serra les lèvres. Rien n'avait changé, finalement. Thorin restait le pantin d'Oropher qui, certainement, continuait à l'aduler comme l'héritier parfait qu'il était. La paire que faisaient ces deux-là était insupportable… Encore, il recula d'un pas, mais Thorin suivit sa retraite, assuré :
— Et il n'est pas le seul… Crois-moi, Thranduil, si Saroumane te veux, il devra d'abord me passer dessus…
Il s'était encore approché, jusqu'à glisser une main ferme et douce sur la nuque du blond qui haussa un sourcil en se prétrifiant, pas vraiment certain de ce qu'il était en train de se passer… Toutefois, il bondit en arrière lorsque le plus vieux fit mine de l'embrasser et ils échangèrent un regard confus pour l'un, stupéfait pour l'autre. Regard qu'ils soutinrent un long moment, avant que Thorin, respectueux, ne fasse un pas en arrière, les sourcils froncés, pensant lire dans l'œil valide du blond, déboussolé, la source du problème :
— Tu ne te rappelles donc pas ?
— De quoi ?
oOo
— Je vais retourner auprès de mon père. Mieux vaut que les Sangs-Dêchoirements se désolidarisent de Thorin et Oropher pour l'instant. Saroumane n'est pas un ennemi que l'on peut attaquer de front et, tant qu'il a l'opinion populaire pour lui, nous ne pourrons le vaincre. Daïn a perdu l'amour du peuple, pas Thorin et Oropher encore moins… Nous devons cacher notre lien avec vous pour l'instant, afin de permettre à Thorin de retomber sur ses pieds de ce côté-là…
— Moi qui pensait pouvoir vivre à tes côtés le restant de mes jours à partir du moment où tu es venu me délivrer de cette horrible prison…
Alangui contre son amant dont un bras enlaçait distraitement ses épaules, à peine couverts par la légère couverture, dans la chambre monstrueusement grande du manoir d'Oropher, Fili venait de lancer sa boutade d'un ton léger afin de cacher la déception qui enroba sa voix. Au dehors, le Soleil se levait bientôt et Kili avait prévu de partir assez tôt pour passer inaperçu. Aucun doute que la demeure d'Oropher était surveillée, mieux valait ne pas enfoncer Thorin d'avantage en faisant savoir que les Sangs-Dêchoirements étaient désormais totalement acquis à sa cause. Ces derniers étaient encore trop mal perçus pour que cela soit anodin.
— Je t'emmènerai bien avec moi, tu le sais…
— Je me doute bien… Tu ne peux plus te passer de moi, j'ai compris… Mais il te faudra plus que ça pour pouvoir me garder constamment à tes côtés…
— Ca, lupin, permet-moi d'en douter…
— En quel honneur ?
— Je ne te trouve pas très difficile à convaincre… Au contraire…
Il avait parlé d'un ton plus bas, en baissant son visage pour frôler les lèvres du blond des siennes et ce dernier répliqua sur le même ton :
— Je ne me rappelle pas avoir été victime d'une tentative de persuasion de ta part à un moment où à un autre… Tout ce que j'ai fait avec toi, c'était ma propre initiative…
— Doutes-tu de ma faculté à t'imposer ma volonté si jamais je me mets à désirer plus que ce que tu me proposes ?
Effectivement, la question pouvait se poser, ou pas… Fermant son bras sur ses épaules pour le faire tourner vers lui, Kili vint caresser son visage de son autre main et retint un sourire exigeant lorsque le blond, mutin, demanda contre ses lèvres :
— Que veux-tu de plus ?
— Qui voudrai-je de moins, veux-tu dire…
La remarque soufflée d'une voix assurée ôta le sourire de Fili qui répondit dans un murmure en l'enlaça à son tour :
— Thorin… Ne te monte pas la tête… Il ne se trouve pas entre nous deux…
— Pourtant, lorsque je partirai, toi tu resteras ici, avec lui… Que dois-je faire pour que tu éprouves l'envie de me suivre ?
Là, c'était un peu plus compliqué… Parce que, contrairement à ce que croyait Kili, Fili n'était pas un simple lieutenant Lupin qui avait les faveurs du premier héritier d'Erebor. Son destin à lui était tout aussi exigeant que celui de Thorin et, plus que ce qu'il était certain de ressentir pour Kili, il avait, lui aussi, une place à tenir qui dictaient beaucoup de ses décisions et choix de vie.
Il posa un bref baiser contre les lèvres du brun avant de souffler gentiment :
— Cela ne dépend pas que de Thorin… Ni de toi… Mais je suis persuadé que, si nous parvenons à lui donner ce trône et rétablir l'image de Daïn, alors plus rien ne t'empêchera de me prendre comme compagnon sans avoir le cacher ou faire de compromis… Si c'est là ce que tu désires…
— Je le veux et, si c'est ça, crois-moi, le jour où Thorin deviendra roi, je ne te laisserai plus de répit jusqu'à ce que tu sois mien… Intégralement…
— J'en serai ravi… En attendant, contente-toi de me faire douter…
Sa dernière injonction était pétrie de défi et, dans un sourire amusé, Kili y répondit en se penchant plus franchement sur lui, dardant sa langue pour la faufiler entre les lèvres entrouvertes du blond qui l'accueillit en ouvrant franchement la mâchoire, se pressant contre lui dans un soupir ravi et enroulant déjà ses jambes autours des hanches de son amant, bien décidé à profiter des derniers instants avant l'aube et, surtout, avant qu'ils ne se séparent pour une période indéterminée.
oOo
Merci d'avoir lu !
Certains dirons que, effectivement, c'est pas la grande joie d'être avec Thorin sous ma plume en ce moment et que ses compagnons finissent tous amnésiques...
Mais on va dire que les choses ne sont absolument pas les mêmes entre Shari (dont le prochain chapitre devrait arriver bientôt, d'ailleurs) et la Gemme d'Erebor, donc deux manières de traiter le même problème ;)
Bref, merci aux reviewers et (normalement) on retrouvera une confrontation Oropher/ Thranduil un peu différente des précédentes au prochain chapitre et une révélation (pas si révélatrice vu que tout le monde connait l'histoire originale de Tolkien...). Cela sous condition que je me tienne bien à ce que j'avais décidé initialement pour cette fic, ce qui n'est pas très sûr...
Et pour l'histoire, j'ai terminé mon école d'illustration il y a un mois et, pour fêter ça, j'ai enfin sauter le pas et démarché pour entrer dans une formation d'écriture créative. J'apprendrai peut-être, enfin, à formuler des phrases correctement et trouver des intrigues pas trop capillotractées :3 ( et aussi, écrire un livre qui soit potentiellement publiable )
