Kili n'avait pas décroché un mot. Pas un seul. Depuis le moment où il avait fait sortir Fili de l'antre de Smaug pour le balancer dans sa voiture racée. Enfermé dans un silence effroyablement pesant et limite agressif, il regardait la route droit devant lui, la mâchoire contractée, livide et les mains tellement serrées sur le volant que les jointures étaient maintenant blanches.
Ayant toujours démontré une profonde confiance envers son amant, Fili n'avait jamais ressenti la moindre inquiétude à ses côtés. Jamais il ne s'était senti en danger, jusqu'à ce qu'il n'ait essayé de prendre la parole pour demander une explication sur la situation, lui qui n'avait pas entendu l'intégralité de l'échange entre Kili et Smaug. De ce fait, il ignorait encore la raison pour laquelle le Pyrothane avait pris la peine de l'enlever pour appâter Kili. Au moment où il avait voulu parler malgré l'aura ténébreuse de Kili, ce dernier lui avait envoyé un regard tellement noir et tellement furieux que le blond, sagement, pour la première fois de sa vie, décida que ce n'était pas un problème de s'écraser face à quelqu'un sous l'injonction d'un seul regard.
Kili crépitait de colère, littéralement et, Fili, tout de même impressionné, préféra garder un silence intrigué et se contenta de ressasser intégralement tout ce qu'il s'était passé entre le moment où il avait retrouvé connaissance chez Smaug et l'intervention de Thorin et Thranduil.
Il pensait avoir cerné, un minimum, le problème de Kili : Qu'il ait appris la parenté entre Thorin et Fili et, par ce fait, la place de Fili dans la lignée de succession, de la bouche de Smaug et non de celle de son amant, ça n'avait aucune chance de lui faire plaisir. Au contraire, sa colère était parfaitement légitime et le blond sentait bien qu'elle lui était retournée personnellement. Mal à l'aise, il serra les dents, prêt à faire front lorsque l'ouragan s'abattrait sur lui. Ce qui n'allait pas tarder, au vu de la tension qui parcourait le corps du brun.
Lorsque la voiture dérapa sur les graviers face à la grande demeure de Daïn, Fili sortit en soupirant, incapable de trouver les bons mots pour le calmer, mais Kill prit la parole avant lui :
— Suis-moi.
Glacial. Tellement glacial que Fili, face à ces deux petits mots, sentit un frisson descendre le long de ses omoplates. Il obtempéra sagement et, derrière Kili, il eut la surprise d'être mené dans une partie à l'écart du séjour où la famille vivait la plupart du temps, de l'autre côté des appartements de Kili et descendant au sous-sol.
— Les geôles ? Tu comptes m'enfermer à nouv-
— Rentre.
Sans douceur pour Fili qui s'était immobilisé lorsqu'il comprit de quoi il était question, Kili lui attrapa l'épaule pour le jeter dans une pièce sans ouverture, fermée d'une grille solide que Kili verrouilla sèchement, le visage sombre.
Soudain furieux à son tour, Fili n'attendit même pas que le brun ait tourné les talons pour donner un premier coup de poings bien ajusté mais extrêmement douloureux dans le vieux verrou qui tressauta en grinçant sinistrement et il interpella le Sang-Dêchoirement d'une voix mortelle :
— A quoi joues-tu, par Mahal ? Kili !
Il enchaina immédiatement avec un deuxième coup qui lui éclata les phalanges mais qui eut le mérite de sacrément fragiliser la serrure. Toutefois, il se figea lorsque, vivement, Kili attrapa un barreau d'une main, la gorge du blond de l'autre et il serra en le fusillant du regard :
— Je pourrai te retourner la question, Lieutenant Roy ou, devrai-je dire, Fili Durïn…
La tension dans le corps de Kili était palpable, mais Fili ne se laissa pas impressionner et il posa sa main abimée sur l'avant-bras vibrant du brun pour cracher à son tour d'une voix extrêmement basse et menaçante :
— Lâche-moi. Je ne le dirai pas deux fois.
Aucun des deux n'était dans le jeu, cette fois-ci et, comme Kili se contenta d'affermir sa prise, Fili répondit en serrant la sienne, plantant ses ongles dans la chaire.
— Kili.
Un grondement menaçant roula dans sa poitrine mais, vulnérable face au brun qui avait le dessus, il consentit à se forcer au calme lorsque l'autre s'approcha de la grille pour siffler d'une voix blanche :
— A aucun moment Thorin ne s'est montré franc envers Daïn… Depuis le début, il l'utilise, le trompe et se joue de nous…
— Ce n'est pas ce que-
— TU ES SON PREMIER HERITIER ! Tu es le fils ainé de Dis, celui qui montera sur le trône après Thorin.
— Je sais que j'aurai dû te le dire, mais je ne pouvais pa-
— Tu ne pouvais pas parce que Thorin savait qu'il aurait perdu le soutient de Daïn au moment où mon père aurait apprit une chose pareille !
Cette fois-ci, il serra la gorge de toutes ses forces et Fili eut le reflexe de se débattre, mais, déjà affaibli par les sévices d'Azog, puis de Smaug, il sentit un vertige le prendre, juste avant que le brun ne se rende compte de ce qu'il faisait et il le lâcha en grimaçant. A bout de souffle, le blond tituba jusqu'à poser un genoux au sol, sa main plaquée contre sa jugulaire en feu et Kili en profita pour déverrouiller la porte et pénétrer dans la cellule, le toisant d'un regard polaire.
— Ce n'est rien d'autre que de la trahison de votre part… Vous n'aviez pas à nous cacher une telle information, ne serait-ce que par respect pour Daïn qui se croyait le premier héritier après Thorin…
Fili fronça les sourcils et voulut se lever mais, plus rapide, Kili se pencha sur lui pour l'attraper au col et le plaquer violement contre le mur derrière lui :
— Tout ce qu'il fait, son aide, son implication et même sa résignation à laisser son nom trainer dans la boue pour préserver l'image de Thorin… Il le fait car il est persuadé que c'est son rôle, sa place, en tant que deuxième héritier… Et toi… Toi tu le vois faire, tu vois comment il se fourvoie si salement en t'effaçant pour lui permettre de se croire champs libre… Je suppose que vous riez bien de nous, entre vous… Les pauvres tâches qui imaginent se hisser un jour à la place du trône mais qui, en réalité, ne l'aborderont jamais car ils ne servent que de tremplin pour les deux fabuleux premiers héritiers !
— Arrête, Kili, ce n'est pas-
— Pas ce que je crois ? Alors quoi ?!
Plus furieux encore, il le pressa contre le mur, lui arrachant un gémissement de douleur. Gémissement qui percuta le brun comme une lame glacée et, se rendant compte que l'homme qu'il tenait ainsi aujourd'hui, son frère qui n'avait jamais pris la peine de lui révéler son identité, était le même que celui qu'il étreignait hier, un sentiment d'effroi contribua à alimenter sa colère. Il avait mal, il se sentait salit, humilié et seul. Terriblement seul. De toutes les émotions, c'était la fureur qui possédait son corps et, ravalant ses larmes avant même qu'elles ne fassent briller ses yeux ou flancher sa voix, il souleva presque le blond du sol par la force de ses bras et de sa colère et vint susurrer en vrillant son regard noir dans le sien :
— Je pense savoir exactement ce qu'a Thorin en tête… je vois exactement comment il compte t'utiliser dans le futur à venir et sais-tu pourquoi, champion ? Parce qu'il n'est pas le seul à jouer ce jeu là… Il n'est pas le seul à posséder une carte à ne dévoiler qu'au moment où il sera sur le trône…
Essayant à peine de se débattre, Fili lui envoya un regard perdu et, plus froid que la glace, Kili mit son visage à hauteur du sien pour chuchoter contre ses lèvres :
— Je le sais, car Dis avait deux enfants. Toi tu es le premier. Moi je suis le deuxième. Et l'on m'a promis un trône.
Fili ne sut dire si c'était grâce à la rudesse du mur derrière lui ou bien par une force qui le dépassait, mais, lorsque Kili le lâcha, il chancela mais, de justesse, resta sur ses jambes, face au brun qui fit un pas en arrière, le regard broyé par un flot de sentiments trop violents et contradictoires pour être analysés. Ils ne surent dire combien de temps ils restèrent ainsi accrochés l'un au regard de l'autre, comprenant, tous les deux, quel gouffre les séparait dorénavant alors que, enfin, ils retrouvaient leur frère perdu. Un gouffre dans lequel ils avaient, tous les deux, l'impression de sombrer surtout lorsque, d'une voix sourde, Kili exposa en plissant les yeux pour interdire à ses larmes d'y prendre place :
— Si Daïn apprend une telle chose, il ne pardonnera jamais à Thorin de l'avoir utilisé de la sorte en l'appâtant grâce au titre que toi tu portes… Peut-être te tuera-t-il de ses propre mains… Peut-être te renverra-t-il à Smaug…
— Kili…
— Tu ne comprends pas ? Tu ne comprends donc pas ce que tu as fait ? Ce que tu me fais ?
Dans le fond, Fili avait peur de cerner le problème, mais il ne put s'empêcher de sentir son cœur de comprimer plus encore lorsque Kili fit un deuxième pas en arrière en exposant d'une voix vrillée par la douleur, la colère et l'amertume :
— Daïn est mon père, ma raison de vivre, de me battre et de croire… Je lui dois tout… Absolument tout… Cela fait des années qu'il me prépare pour ce rôle que toi, tu tiens… Des années qu'il me donne tout ce qu'il a… Je lui dois tout… Mais s'il me demande de te tuer pour que je puisse prendre ta place, alors… Alors je devrai me rendre à l'évidence…
Incapable d'en dire plus, il fit un deuxième pas en arrière et, toujours appuyé contre le mur, Fili sentit son esprit vaciller, cherchant en vain une fin heureuse à cette situation… Plus encore lorsque l'autre tourna les talons et verrouilla la grille sans rien ajouter, la mort dans l'âme.
Alors, seulement, il se laissa glisser contre le mur pour s'asseoir au sol, prenant sa tête dans ses mains, incapable de comprendre ce qu'il venait de se passer. C'était juste trop. Trop intense, trop inattendu, trop violent. Trop triste et trop beau à la fois. Lui qui avait toujours su que Dis avait eu deux enfants, Thorin ayant recherché Kili activement avant de se résoudre à faire le deuil, il n'aurait jamais imaginé avoir la chance de le rencontrer un jour. Encore moins de cette manière. Surtout pas de cette manière.
Kili était son frère. Le deuxième héritier de Thorin, que Daïn avait élevé comme le premier. Et son amant. Du moins, ex-amant, mieux valait se rendre à l'évidence dès maintenant : les choses allaient légèrement se compliquer entre eux à l'avenir. Vraisemblablement, il n'était plus trop question de se trouver un appart au centre ville pour y emménager en amoureux.
oOo
Parce qu'on n'allait pas laisser Kill et Fili s'expliquer tout seul dans leur coin... ;)
Parce qu'ils ne se sont pas tout dit et qu'ils faut bien faire durer le suspens, le prochain chapitre ne les concernera pas du tout et contiendra même un truc qui commence par "L" et finit par "emon" entre deux types qui n'ont pas fini de se tourner autour.
