— Kili, tu m'expliques ce que fait le lieutenant Roy dans nos cellules ?

Allongé sur le dos, dans le canapé, morose et absolument pas d'humeur à discuter, Kili jonglait distraitement avec la clé de la geôle de Fili et il n'eut aucun regard pour Tauriel qui vint s'asseoir à côté de lui. Elle sentit immédiatement que l'heure n'était pas à l'humour, mais tenta tout de même dans un sourire :

— Ho… J'en connais un qui a du faire une grosse bêtise… Que se passe t-il ? L'as-tu surpris dans les bras d'un autre que toi ?
— En quelque sorte…

La voix, polaire, aurait fait fuir n'importe qui, de même que l'absence totale d'attention de la part du brun, mais Tauriel s'autorisa une nouvelle tentative :

— C'est comme ça que tu gères tes problèmes de couple ? Ceci dit, te connaissant, c'est plutôt pas mal… De une, déjà, tu as un couple, chapeau, de deux, je suppose que tu en aurais tué d'autres pour moins que ça, il doit être vraiment spécial…

Il poussa un soupir. Un soupir si lourd et si chargé de détresse qu'elle en eut la parole coupée et eut besoin de quelques secondes avant de se reprendre pour demander bien plus sérieusement, les sourcils froncés :

— Que se passe-t-il, Kili ? Ton petit-ami vient de passer une nuit entière à lâcher ses nerfs sur la serrure de la cellule, je doute qu'elle ne vive encore longtemps à ce rythme… Si ses phalanges ne lâchent pas avant… Tu as à peine daigné le visiter au moins une fois ce matin pour lui donner de quoi ne pas mourir de faim et, vu ta gueule, tu n'as pas fermé l'œil de la nuit… Vu la sienne, ces derniers jours ne furent pas jojo pour lui. J'espère avoir raison de douter que ce soit toi qui l'aies mis dans cet état…
— Il n'est pas mon petit-ami.

Se redressant, Kili évita tout contact visuel avec la rousse qui, pourtant, sans l'écouter, se pencha sur lui pour insister, perspicace :

— Que s'est-il passé chez Smaug, Kili ?

Encore, il soupira et elle détourna le regard, pinçant les lèvres, se sentant tristement impuissante. Toutefois, elle écarquilla les yeux lorsqu'il se tourna vers elle, le visage ravagé :

— Puis-je te faire confiance, Tauriel ?

Désarçonnée par la question incongrue, elle qui estimait que la réponse coulait de source, elle ne put qu'affirmer d'un hochement de tête et, encore, il insista :

— Je veux dire… Si je dois faire face à Daïn et me dresser contre lui… Aurais-je ton soutien ?

De plus en plus déstabilisée, elle eut simplement le réflexe de se lever pour rejoindre la porte qu'elle ferma à double tour, simple réflexe de gosse, quand ils échafaudaient tous les deux des plans à faire blanchir les cheveux de Daïn, puis elle revint pour s'asseoir près de lui, conciliante :

— Est-ce au sujet de ton petit-ami ?

Il détourna les yeux avant de soupirer, encore, pour souffler du bout des lèvres :

— Ce n'est pas mon petit-ami. Fili est mon frère ainé.

La révélation sonna comme un coup de tonnerre puisque, en tant qu'avocate, elle n'eut aucun mal à comprendre ce que cela signifiait et, pétrifiée, elle lui lança un long regard vibrant, avant de demander sur le même ton :

— Cela fait combien de temps, Kili, que tu sais une chose pareille ?
— Je l'ai appris de la bouche de Smaug, hier soir.

Elle retint un imperceptible soupir soulagé. Au vu du flagrant attachement de Kili pour Fili, elle avait craint, une fraction de seconde, que son frère de cœur n'ait, en réalité, joué un double jeu tout ce temps. Toutefois, malgré cela, c'était plutôt grave et elle serra les lèvres avant de demander d'une petite voix :

— Daïn sait ?
— Pas encore. Il rentre vers midi. Tout comme nous n'avons pas beaucoup de temps devant nous avant que Thorin ou, pire, Oropher, ne se demandent pourquoi Fili tarde tant à les retrouver…
— Comptes-tu lui dire ?

Encore, elle avait parlé en pesant ses mots et, à nouveau, il se détourna en serrant les poings.

— Ne pas lui dire maintenant alors que je le sais risque de ne pas lui plaire du tout… je lui dois au moins ça.
— A juste titre… C'est pour toi qu'il a fourni tous ces efforts ces dernières années… Je conçois qu'il sera ravi d'apprendre que le premier fils de Dis est en vie, mais j'ai peur qu'il prenne très mal le fait que Thorin lui ait caché une telle chose…
— Daïn lui a bien caché ma filiation à moi alors que je suis son neveu…
— Parce qu'il n'avait aucune preuve.
— Thorin ou bien Oropher auraient pu les lui fournir s'il avait demandé ! S'il l'avait voulu, il aurait pu demander un rapport ADN dès la venue de Thorin et tout cela ne serait jamais arrivé !

Braqué, il projeta sa colère sur Tauriel qui accusa le coup en se redressant :

— C'est par soucis de sécurité que Daïn ne dévoile pas encore ton identité. En aucun cas il s'agit de se jouer de Thorin. Or, que Thorin ait caché à son propre cousin l'existence de son premier héritier tout en comptant sur lui pour accéder au trône tout en sachant que Daïn est persuadé de venir juste après lui, ce n'est pas innocent !
— Peut-être que, lui aussi, il a préservé l'identité de Fili pour le protéger… Au vu de ce que j'ai compris face à Smaug et ses sous-entendus, la vie du premier héritier de Thorin est largement menacée de dangers de toutes sortes… Il n'y a qu'à voir comment il a été traité et ce que Smaug attendait de moi… Peut-être que Thorin saura s'expliquer face à Daïn…

Il avait parlé sombrement en lui tournant le dos, cherchant à trouver une excuse qui puisse faciliter la situation et, gentiment, elle posa une main douce sur son épaule :

— Que dit Fili à ce sujet ?
— Je ne sais pas. Je n'arrive plus à le regarder dans les yeux… Je…

Il serra les lèvres. C'était juste trop dur. Le savoir enfermé à quelques dizaines de mètres de lui, encore blessé à cause des mauvais traitement de Smaug et des coups d'Azog sans qu'il n'ait le courage de le soigner car incapable de le toucher, dorénavant, et incertain de son sort, ça lui coutait beaucoup.
Il avait retrouvé son frère, oui, mais il avait perdu un amant, un compagnon, celui qu'il avait sincèrement considéré comme son présent et son futur, et il était incapable de se réjouir tant cette idée lui faisait mal. Le simple fait de confronter Fili en étant conscient de leur lien, malgré tout ce qu'ils avaient partagé ensemble, depuis ce jour où son propre frère ainé avait profité des entraves de son cadet pour amorcer l'histoire la plus passionnée et la plus forte qu'il n'aurait jamais pensé vivre avec quelqu'un, ça lui retournait le cœur.
Si seulement c'était à refaire, s'il avait su qui était ce lupin à la belle gueule qui s'était emparé de l'enveloppe de Smaug, la première fois qu'ils s'étaient rencontrés, sur le toit du casino, il aurait balancé son arme au sol et aurait plongé dans ses bras sans aucune arrière pensée.
C'était ce qu'il se forçait à croire alors que, pourtant, il se sentait incapable de regretter la moindre de ses actions, la moindre caresse, le moindre mot doux, ni la moindre de leurs nuits… Au contraire, il s'efforçait difficilement de faire taire cette voix en lui qui, insidieusement, se régalait encore que les choses se soient passées ainsi et qui regrettait simplement avoir découvert ce délicat détail.
Encore, il soupira et exposa d'une voix éteinte, mais profondément déterminée :

— Lorsque Daïn reviendra, je lui dirai tout. Mais s'il fait mine de s'en prendre à Fili, je m'interposerai.
— Fili est pourtant la seule chose qui se dresse entre toi et la promesse que tu te tiennes un jour sur le trône après Thorin.
— De une, je ne veux pas du trône s'il me coute ce prix-là. De deux, neveu perdu ou pas, Thorin me tuera s'il apprend que j'ai fait le moindre mal à son fils…

Sans le vouloir, il s'écorcha la gorge sur le dernier mot, surpris de ressentir une nouvelle et amère jalousie envers Fili : lui avait grandi auprès de Thorin qui le considérait comme son fils prodige. Non pas qu'il crachait sur la paternité de Daïn qu'il aimait comme son propre père, mais, tout de même, sa vie aurait pu être bien différente s'il avait grandi en Ered-Luìn et, lui aussi, aurait pu devenir lieutenant lupin plus ou moins exemplaire, à l'instar de Fili, si Thorin s'était un peu plus bougé pour le retrouver.
Il soupira encore et se prit la tête sans les mains en grommelant une phrase inaudible, le cœur déchiré par il ne savait combien d'émotions aussi contradictoires que douloureuses.
Avec affection, Tauriel se pencha sur lui pour essayer gentiment :

— Tu devrais aller parler à Fili, Kili. Je pense que c'est la meilleure chose à faire…
— Je ne peux pas.

Son visage caché par ses mains, la réponse qui parvint à la rousse était étouffée mais elle insista en posant une main sur son épaule :

— Pourquoi ? Je sais ce que tu ressentais pour lui, je sais aussi que votre situation, à tout les deux, est complexe et que beaucoup de facteurs sont à prendre en compte dans votre relation, mais, malgré tout, il est ton frère… Toi, cela ne fait que quelques semaines que tu as appris l'existence de ta famille et que tu pensais ton ainé perdu, lui, cela fait des années qu'il pleure ta disparition… Ce sera la même chose pour Thorin… Vous vous êtes retrouvé, tous les deux, c'est tout ce qui compte.

Elle avait voulu prendre le problème d'un autre angle, trouver la beauté qui résidait, tout de même, dans leur situation, mais elle fronça les sourcils lorsque, à nouveau, il lui lança un regard défait et vrillé par la douleur :

— Je crois que c'est ça le problème, Tauriel… Il est mon frère, certes, mais tu ne peux évoquer mes sentiments pour lui au passé. Car je l'aime toujours, pas de manière chaste, et je sens que cet amour est gravé au fer rouge dans chaque parcelle de mon corps et de mon âme…

oOo

— Je suppose qu'il va bientôt rentrer, et que Smaug sera, très vite, invité à notre table…
— Je ne laisserai pas ce monstre s'approcher à nouveau de Fili…

Allongé dans le lit aux draps défaits, Thorin avait enlacé Thranduil, qui était avachi sur lui et qui caressait distraitement la barbe soignée de son amant d'une main douce. Ils s'étaient réveillés avec les premières lueurs de l'aube, après une courte nuit qu'ils avaient passés l'un dans les bras de l'autre et, tranquillement, avec un naturel aussi agréable que surprenant, ils avaient commencé à discuter de tout et de rien, avant que le sujet Oropher n'arrive sur le tapis.
Le blond ne répondit pas à la menace du plus vieux qui ne le concernait pas et, plutôt, il se pressa contre Thorin en demandant pensivement, ses doigts glissèrent pour caresser pensivement l'épaule droite :

— Finalement, quelle réponse lui as-tu donné ?

Comme Thorin ne sembla pas cerner immédiatement de quoi il parlait, Thranduil se redressa pour le regarder dans les yeux, une lueur indéchiffrable dansant dans les siens :

— A sa proposition de faire de toi son unique héritier…

Thorin serra les lèvres, le jaugeant du regard, avant de répondre prudemment :

— J'ai l'intuition que si l'on attend encore un peu et que tu acceptes de t'ouvrir, même un minimum, à lui, cette proposition deviendra caduc pour moi…
— De une, ce n'est pas prêt d'arriver, j'ai été officiellement renié. Oropher n'a pas d'enfant aux yeux de la loi. De deux, ça ne te pose pas le moindre problème ? J'ai vraiment l'impression que tu ne te rends pas compte de ce qu'il s'agit vraiment… Autant pour toi que pour Erebor…
— Si, j'ai très bien compris… Disons simplement que je préfère être son gendre plutôt que son fils… Tous les avantages, avec quelques bonus en plus…

Il venait de parler d'une voix tellement sérieuse que Thranduil, au dessus de lui, en fut quelque peu déstabilisé mais, simplement, le blond haussa les épaules, détournant la conversation :

— C'est la deuxième fois que tu me fais une demande en mariage de manière détournée…
— Et je suppose que tu vas encore glisser sur le sujet comme si tu ne l'avais pas entendu…

Pas vraiment à l'aise, Thranduil lui lança un regard méfiant, avant de justifier sans malice :

— Moi, je t'avais dit que c'était soit lui, soit moi, mais pas les deux… Et là, j'ai comme l'intuition que tu me laisses le choix entre revenir vers lui ou bien, si tu deviens son héritier, cela fera de moi le gendre de mon propre père… Thorin… Tu sais pourtant qu'il est la personne que je cherche le plus à éviter sur cette terre…
— C'est la raison pour laquelle tu es arrivé si haut gradé à la section Alvarienne, au point de participer aux mêmes conseils que lui… Je n'ajouterai rien à propos du fait que tu vives actuellement chez lui…
— J'ai fait ça car j'avais la responsabilité de l'Arkenstone et que c''était bien plus facile pour moi d'avoir tout le monde à l'œil dans les hautes sphères… Et ne change pas de sujet ! Si je répète que c'est soit lui, soit moi, que diras-tu cette fois-ci ?

Thorin soupira avant de l'enlacer à nouveau pour le presser contre lui en assurant d'une voix grave :

— Je répondrai que je choisirai celui qui ne me demande pas de choisir entre deux choses essentielles mais incompatibles et qui comprendra que, dans la vie, il faut faire des concessions pour avancer.
— Connard. S'il y a bien une personne qui ne connaît pas le sens de ce mot, c'est bien toi.
— C'est pour ça que tu m'aimes.

Coincé contre le corps du brun qui, d'humeur taquine, avait affermi sa prise, Thranduil haussa un sourcil et tenta de se débattre en assenant à son tour, légèrement confus de voir une conversation d'apparence sérieuse virer en une douce chamaillerie sur l'oreiller. Il n'était pas prêt pour ça, tellement le concept lui était étranger, et il se défendit comme il le put :

— Arrête ça ! Si tu crois pouvoir remporter toutes nos discussions de cette manière, tu te mets le doigt dans l'œil !
— Comme toi lorsque tu dis que tu ne veux plus rien avoir à faire avec Oropher…
— T'es pas mon psy !
— Pire, je suis ton rival, ton prince, ton compagnon d'arme -compagnon tout court, j'aimerai dire-, ton amant et l'héritier de la pierre que tu protèges… Je suis la personne la mieux placée pour te parler de ce genre de chose sur n'importe quel ton et pour écouter ce que tu aurais à dire à ce propos.
— Pourquoi veux-tu absolument que je te parle de ma relation avec Oropher ? Depuis que tu as appris notre lien, tu ramènes ce sujet sur le tapis à la moindre occasion…

Maintenant plus docile, Thranduil s'était confortablement callé dans les bras de Thorin qui, en réponse, le caressa avec douceur en haussant les épaules :

— Je suis curieux car je n'arrive pas à me faire une idée de ce qu'il s'est passé entre vous…

Il ne rajouta rien, mais il gardait, toujours, en tête l'éclat d'Oropher, le jour où Thranduil avait craqué en plein conseil et l'avait appelé « Père » d'une voix emplie de tant de détresse, de douleur, d'espoir et d'excuses pour ne recevoir, en face, qu'une réaction aussi démesurée en rancœur, déception et résignation.
Il se souvint aussi que, ce jour-là, c'était la première fois qu'il avait tenu Thranduil dans ses bras, pour le sentir si tremblant, fragile et abandonné contre lui alors que, depuis le début, il n'avait perçu en ce type que colère, ambition et égoïsme. A ce souvenir, il eut le réflexe de remonter sa main dans ses cheveux tout en déposant un bref baiser réconfortant sur le front de son amant silencieux, comme perdu dans ses pensées. Ce jour là, il avait eu une certitude qui n'avait fait que se confirmer au fil des jours qui passaient : La place de Thranduil était dans ses bras, quelque soit la raison, car personne ne saurait, comme lui, cerner aussi bien la complexité et la profondeur de ce jeune homme aux émotions si puissantes.

oOo

— C'est lui.
— Un sang-Dêchoirement ?
— Plus ou moins… Le genre de gars qui sent le vent tourner et qui n'accorde d'allégeance qu'à celui qui paie le mieux.
— Ou bien à celui qui tape le plus fort, apparemment…
— J'avais plus d'argent à lui donner…

Haussant les épaules, Azog souleva la main sans le moindre effort. De sa poigne, il tenait le col d'un trentenaire au visage bien amoché et ensanglanté qui n'avait pas l'air très serein alors que ses pieds furent décollés du sol sans qu'il n'ait la force de se débattre. Lustrant sa barbe d'un air pensif, Saroumane lui tourna autour, parlant de sa voix si grave :

— Qu'a-t-il à nous apprendre ?
— Tout dépend de ce que vous voulez savoir…
— Tout, bien entendu. S'il s'agit bien d'un sang-Dêchoirement, je veux tout entendre…

Il s'arrêta face au pauvre homme qui suffoquait sous la puissance de la prise d'Azog qui le secoua distraitement en remarquant :

— Il n'est pas si loquace que ça, je suis un peu déçu… C'est pourtant lui qui m'a fourni le Hâbleur…
— Prise que tu aurais dû me remettre immédiatement…
— Smaug payait mieux… Et c'était une commande "privée"…

A la remontrance dangereuse de Saroumane, Azog avait répondu d'une voix nonchalante et, sous ses doigts, l'autre commençait à se tordre en cherchant un air qui ne venait pas.

— Tu as dis que cet homme avait une chose très intéressante à nous apprendre. Est-ce au sujet du Hâbleur, justement ?
— Le Hâbleur, oui, mais pas seulement…
— Qui d'autre ? Le Loup Blanc ? L'Epervin ?

Azog secoua négativement la tête et, avec douceur, relâcha la gorge du pauvre homme qui semblait prêt à perdre connaissance. Il s'écroula à ses pieds tandis que l'albinos révéla dans un drôle de sourire :

— L'As de Pique…
— Le fils de Daïn ? En quoi ce garnement serait-il concerné ?
— Parce qu'il paraitrait que ce garnement en question vaut un peu plus que ce que Daïn veut bien laisser paraître… Dis lui, toi.

Calmement, il shoota dans les flancs de l'homme qui se relevait difficilement et qui geignit avant de souffler d'une voix rauque :

— Je… Je ne sais pas, monsieur… Je ne sais rien…

Le Raa'z grimaça et il crispa le point en coulant vers sa victime un regard dédaigneux :

— Tu continues de protéger ton prince… Tu es pourtant le premier à l'avoir trahi… Allons… Vu le prix que je t'ai donné pour le Hâbleur, tu me dois bien ça… Dis au moins par l'intermédiaire de quel numéro tu l'as attiré à nous… Si tu cherches à couvrir l'As de Pique, je suis navré de te le dire, mais c'est trop tard… Ces informations que tu as sur lui, si tu nous ne les donnes pas de vive voix maintenant, lui les arrachera à ton cadavre…

Il avait fait un signe de tête vers Saroumane qui patientait en fronçant les sourcils et l'autre déglutit. La peur parasitait son attitude et tirait ses traits, mais, au fond de son regard, une lueur pugnace continuait de briller. Lueur qui s'éteignit lorsqu'il baissa la tête en soufflant finalement d'une voix rauque :

— L'As de Pique… C'est avec le numéro de l'As de Pique que j'ai attiré le Hâbleur…

Saroumane haussa un sourcil noir et il s'approcha en demandant d'un ton intrigué :

— Que ferait le Hâbleur avec l'As de Pique ? Il me semble pourtant que les Sang-Dêchoirement n'ont plus affaire avec le Loup Blanc ? L'Alpha serait derrière tout ça ?

L'homme au sol avait gardé son regard rivé sur le goudron sale de la rue sombre dans laquelle ils se trouvaient et Azog grimaça :

— Ni l'Alpha, ni le Loup Blanc n'ont rien à voir avec ça. Il serait probable que le Hâbleur et l'As de Pique entretiennent… Comment dire cela de manière poétique ? Une relation d'un genre encore jamais observée entre un Loup alpha de l'Agence et un Chien encore plus alpha des rues…

Très fier de son lyrisme, Azog lança un sourire terrifiant à l'homme au sol qui se recroquevilla et Saroumane eut un sursaut :

— Le fils du Loup Blanc et celui de Pied d'Acier sont ensembles ? Mais… Depuis quand ?

En réponse, Azog shoota à nouveau sa victime qui retint un cri de douleur avant d'annoncer en serrant les dents :

— Depuis le début… Cela fait des semaines que ça dure…
— Daïn et Thorin le savent aussi ?

L'homme acquiesça en gardant son regard rivé au sol et Saroumane, qui s'était penché sur lui, se redressa :

— Ils se sont bien foutus de nous… Ils seraient restés alliés en secret… Foutu Daïn, ce sanglier cache bien son jeu…
— Ce n'est pas tout.

Ravi comme s'il s'apprêtait à présenter le clou du spectacle, Azog se détourna de sa victime pour annoncer lui-même en se redressant :

— Il y a un nouveau bruit qui court… Un bruit que Smaug aurait entendu avant nous, mais il aurait mal utilisé l'information… Ce qui lui valu la mise à sac de son repère par l'Alpha en personne…

Il fit une pause, se voulant théâtrale, mais Saroumane lui fit signe de continuer et il annonça en susurrant :

— Le deuxième fils de Dis a bien été retrouvé il y a plus d'une décennie. Il est en vie. Chez les Sang-Dêchoirement…

La mâchoire du prêtre de Morgoth se décrocha, puis il se reprit pour reprendre d'une voix grave :

— L'As de Pique ?
— L'As de Pique.

Il y eut encore un silence, avant que Saroumane ne demande à nouveau, d'un ton calculateur :

— Quelle est la nature de la relation entre le Hâbleur et l'As de Pique, dis-tu ?
— Le genre qui n'est pas toléré quand ça se passe entre deux personnes du même sang, voire même du même sexe, surtout pas aussi près du trône…
— Cela veut dire que, chacun de leur côté, Daïn et Thorin ignorent tous les deux où se trouve le fils de Dis qu'ils n'ont pas avec eux… Sinon, ils se seraient opposés…
— Pour l'instant… Avec l'accident chez Smaug, je suppose que ce n'est plus qu'une question de jours, ou d'heures, avant qu'ils ne sachent…
— Cela ne nous laisse peu de temps pour tourner ça à notre avantage… Mes préparatifs sont bientôt prêts, de toute manière. Azog, il me faut l'un des deux fils de Dis en vie et le corps du deuxième, peux-tu te charger de ça ? Il faut faire très vite, avant que nos ennemis ne découvrent l'avantage non négligeable que représente la possession des deux derniers descendants de Durïn dans cette guerre…
— Une préférence ?

Saroumane eut une hésitation, avant de réfléchir en caressant sa barbe:

— Je ne saurai dire... Le plus influençable des deux devrait certainement être l'As de Pique, je suppose… Si on lui donne les bons mots... De toute manière, j'ai déjà rencontré le Hâbleur, c'est une vraie tête brulée, peut-être pire que son oncle et il est, de plus, sous la protection de l'Alpha. Je ne tirerai rien de celui-là tant qu'il sera en vie… Qu'en penses-tu ?
— Je connais l'As de Pique, tout comme j'ai plusieurs fois eu le plaisir de taper sur le Hâbleur… Toutefois, je ne saurai dire lequel est le plus docile… Le blond, peut-être… Lui a le mérite d'avoir des principes et de savoir quand abdiquer. Le brun est sauvage et agressif.

Saroumane lui envoya un regard neutre, avant qu'une lueur intéressée ne vienne luire dans ses sombres pupilles:

— Je me demande… Si tu me les ramènes tous les deux en vie… S'ils ont bien une relation, je pourrai jouer de cela… Le sang et l'influence du premier seront toujours plus intéressants pour la suite, autant ne pas le gâcher et le garder en vie le plus longtemps possible pour en avoir l'usage… Je compterai certainement sur toi pour dompter ses réticences, le cadet nous sera utile en ce sens…

Distraitement, il avait parlé en se détournant et s'éloignant, sans s'occuper de la lueur aussi satisfaite que cruelle qui illumina le regard d'Azog à ses derniers mots. Il s'arrêta quelques mètres plus loin pour ajouter simplement :

— Ramène moi le corps de ce Sang-Dêchoirement, je pourrai certainement en tirer quelque chose…

Un coup de feu étouffé suivit immédiatement du bruit de la chute d'un corps ponctua son ordre et il reprit sa route. Toutefois, la voix impatiente d'Azog l'interpela :

— Et pour la pierre ? Est-ce pour bientôt ?
— La vie de l'Epervin est toujours un obstacle. Ce rôle de Gardien est ancestral et très complexe, autant lié à la pierre qu'à la personne élue… J'ai beau posséder le pouvoir, je n'en ai pas la pleine utilité tant que l'Epervin est en vie. Le Loup Blanc lui-même interfère, sans même le savoir, je suppose.
— Je suis navré, cela fait des jours que mes hommes cherchent à les descendre par tous les moyens… Mais l'Alpha… Nous ne pouvons rien contre eux. Tant que le Loup Blanc et l'Epervin sont sous sa protection, nous sommes inoffensifs… Le père protège son fils et le prince aussi jalousement qu'une lionne…

A l'évocation d'Oropher, Saroumane grimaça, mais il se reprit et assura en serrant le poing :

— Ce sera bientôt réglé, je me charge personnellement de l'Epervin et, surtout, de l'Alpha. Isolé, le Loup Blanc ne sera pas une menace très longtemps, tu pourras te charger de lui. La pierre sera bientôt à toi, Raa'z.

oOo

Merci d'avoir lu !

Prochain chapitre : Saroumane dévoile ses dernières cartes