Ce fut à force de patience, d'usure et de subtilité que Fili, enfin, parvint à crocheter la serrure de la porte qui fermait les geôles. Cela faisait quelques heures qu'il avait réussi, avec discrétion, à ouvrir celle de sa cellule mais il avait préféré attendre le moment opportun avant d'en sortir. Et il avait eu raison car la deuxième porte lui avait donné du fil à retorde et, dans le silence de la nuit, il dû redoubler de vigilance pour ne pas être entendu. Sans émettre le moindre son suspect, il clencha la porte et, avisant une fenêtre en hauteur, il favorisa une sortie toute en discrétion par ici plutôt que de tenter sa chance du côté de la pote principale, certainement surveillée, même à cette heure.

Déjouant le système de sécurité, il se réceptionna en silence sur le gazon du bâtiment des Sangs-Dêchoirement où il était captif depuis la veille. Il ne put s'empêcher de shooter dans un bégonia innocent histoire de marquer le coup puis, sans demander son reste, délesté de son téléphone ou de ses armes, il se glissa dans les ombres pour rejoindre le manoir d'Oropher.

Il ne vit pas, derrière lui, les deux silhouettes massives des Raa'z en embuscade dans la zone qui se détachèrent pour le prendre en chasse.

oOo

— Et si je te demande de le tuer ?

La voix, grondante et menaçante de Daïn amena Kili à baisser les yeux et, pâle, le jeune homme serra les lèvres, sans répondre.

— Kili. Je t'ai adopté et éduqué pour faire de toi un prince et le futur roi d'Erebor… Je me suis battu pendant des décennies pour que ce titre te revienne de droit et tu étais à mes côtés dans cette lutte… Ce type ne sors de nulle part, nous a trompé et s'est joué de toi… Il est ton rival…
— Il est mon frère.
— Qui t'a abusé et trahi…
— Il ne savait pas lui non plus…

Daïn eut une exclamation méprisante et, nerveux, il se leva pour rejoindre la fenêtre :

— Dire que je faisais confiance à Thorin…

Kili ne répondit par et, amer, Daïn se tourna vers celui qu'il considérait comme son fils. Pâle, le regard troublé, celui-ci était avachi dans son fauteuil habituel, face au bureau de son père, mais les ongles d'une main crispée étaient plantés dans l'accoudoir tandis que l'autre main soutenait son visage grave aux traits tirés. Daïn ne se souvenait pas l'avoir déjà vu dans cet état et, furieux, il revint vers lui pour capter son regard :

— Tu devrais le tuer pour ce qu'il t'a fait…
— Tu n'as aucune idée de ce qu'il m'a fait, papa…

Le plus vieux soupira, lança un nouveau regard nerveux à la fenêtre, avant de contourner le bureau pour s'asseoir face à son fils.

— Si je te demande de le tuer, Kili, que ferais-tu ?
— Que ferais-tu, toi, si je te dis que je refuse ?

La voix était provocante mais Daïn ne releva pas et il insista :

— Tu sais ce que le laisser vivre signifie ? Notre prétention au trône… Notre investissement dans cette ville… Fili est le premier héritier de Thorin, cela veut dire que lorsque celui-ci aura le trône, tout notre combat aura été vain, nous serons complètement effacés…

Kili ne répondit pas. Il se contenta de déglutir en dérobant son regard et Daïn continua :

— Lorsque Thorin est revenu, j'ai accepté de le rencontrer et de lui assurer mon soutien… J'ai donc consenti à retirer ma prétention au trône, pour lui… Je l'ai fait car je savais que c'était juste. Mais, aussi, car j'espérais qu'il te prendrait avec lui pour-
— Si tu lui avais dis qui je suis, peut-être qu'il aurait agit différemment envers nous…
— Tu sais pourquoi je ne lui ai pas dit, ne commences pas à reporter la faute sur moi, Kili !

Le pointant du doigt, Daïn, appréciant peu le blâme du plus jeune, s'était redressé et il martela à nouveau :

— Nous ne pouvons révéler ton identité tant que les menaces du prêtre de Morgoth ou la trop grande implication d'Oropher pèsent encore sur Thorin. Si j'ai confiance en ce dernier, j'ai peur de ce qu'une telle révélation puisse engendrer si mal gérée.
— Je suis le neveu de Thorin, il a le droit de le savoir !
— Depuis quand cela t'importe ?

La question était virulente et Kili serra ses lèvres en le fusillant du regard. Voilà qu'il écopait d'une crise de jalousie de son père, maintenant… Celui-ci avait certainement, à raison, peur que Kili se détourne de lui pour rechercher auprès de Thorin tout ce qu'il avait à lui apporter.
Lucide, le plus jeune se contenta de grincer des dents avant de soupirer simplement :

— Cela m'importe parce qu'il est mon oncle, papa.

Il avait appuyé sur le dernier mot avec insistance, espérant lui faire comprendre que Daïn restait, et resterait, sa figure paternelle préférée et irremplaçable, mais l'autre ne sembla pas l'entendre et il serra les poings en regardant ailleurs :

— Je ne suis pas assez fou pour te demander la tête de ton frère… Tout comme, par respect pour Dis, je ne me permettrai pas d'exiger sa mise à mort, ni ne permettrai jamais que le moindre mal lui soit fait. Mais je ne peux laisser passer une telle chose de la part de Thorin…
— A quoi penses-tu ?

Kili venait de parler d'une voix neutre, encore trop troublé par tout ce qu'impliquait la révélation de leur filiation pour avoir les idées vraiment claires à propos de son frère et Daïn haussa une épaule :

— Nous allons exiger son exil. J'ai encore assez de voix dans cette ville pour demander à ce qu'il retourne d'où il vienne. Si j'aide Thorin à monter sur le trône, je n'accepterai que toi à ses côtés. Et ne commences pas à me faire ces yeux là, Kili ! Si tu veux un jour prétendre au titre de suzerain, ne plus jamais le revoir est un prix qu'il te faudra payer !

En réponse à l'exclamation muette du jeune homme qui avait dardé sur lui un regard affecté, Daïn s'était montré impitoyable et Kili détourna les yeux.
La mâchoire crispée, il choisi de ne rien dire et, à la place, il se leva, sans un mot. Daïn ne chercha pas à le retenir et il le regarda sortir de la salle d'un regard grave et désolé.

Sans y réfléchir, le brun laissa automatiquement ses pas le guider vers l'aile réservée aux cellules, incapable de remettre ses idées en ordre. Il avait beau se raisonner et voir les choses à la manière de Daïn, il ne parvenait pas à se sentir prêt à se séparer de Fili. Ce prix là était peut-être le seul qu'il ne pourrait jamais se résoudre à payer, qu'importe le gain.
Il se sentait prêt à prendre le blond par la main pour lui proposer de partir avec lui loin de toutes ces machinations pour un titre trop nébuleux pour être attractif et des conditions trop contraignantes pour être envisageables.
Il savait bien que jamais Fili n'accepterait de se séparer de Thorin, tout comme lui ne parvenait pas à s'imaginer trahir ainsi Daïn. Mais, là, tout de suite, il se sentait lâche et épuisé. Tout ce qu'il voulait, c'était revenir quelques jours en arrière, avec Fili dans ses bras et l'ignorance de ce lien si beau et si cruel à la fois qui lui avait permis d'entretenir avec lui une relation qu'il aurait voulu voir durer toute sa vie.
Il se sentait sale à l'idée de voir les choses ainsi et de continuer à désirer son propre frère mais, le pire, c'était que, au fond de lui, il espérait sincèrement que Fili éprouve la même chose.
Il grimaça en se disant que ces vingt-quatre heures passées en cellule avaient irrémédiablement brisé la moindre affection que Fili aurait pu avoir pour lui, mais cette pensée le fuit à l'instant même où, arrivant face aux geôles, il remarqua que le verrou n'était pas tirer. Il ne lui en fallut pas plus pour qu'un sincère sourire aussi amusé que charmé ne fleurisse sur ses lèvres et, plantant une main dans la poche, il ne vérifia même pas si Fili était toujours présent dans l'aile.
Il n'aurait tout de même pas craqué si follement sur un type incapable de se sortir de geôle en si peu de temps, n'est-ce pas ? Et si Fili était bien son frère, ils avaient certainement deux trois petits trucs en commun…

Son estime pour Fili se para d'un désir immédiat pour une traque intense et sans pitié qui alluma en lui un brasier qui n'avait rien de chaste, à l'idée de prendre son amant comme proie le temps d'une nuit. Il était même certain, à voir les traces laissées à l'extérieur qu'il releva d'un œil expert, que le blond ressentait ce même appel du jeu interdit mais excitant. Peut-être même l'attendait-il pour le narguer…

Il ne prit même pas la peine de lancer l'alerte à l'évasion au sein des Sangs-Dêchoirements, préférant régler seul le problème.
Toutefois, il ne lui fallut qu'une petite dizaine de minute de marche dans les rues vides et sombres de la capitale avant de comprendre que le jeu était, en réalité, d'une toute autre teneur. Ses sens affutés rugirent avec violence, lui martelant qu'ils n'étaient pas les seuls dans la partie et que, comme Fili, Kili était, lui aussi, une proie.

Son attitude changea du tout au tout et, dégainant immédiatement, il se fondit dans l'obscurité, cherchant à déceler la source du danger qui faisait pulser son instinct.
Il avisa sans mal les silhouettes qui le suivaient. Ombres silencieuses qui avaient bien trop d'expérience dans le sujet pour ne pas inquiéter le brun. Retenant un juron, son attention revint sur Fili et, cette fois-ci, il ressentit les affres d'une peur sinueuse enfler en lui à l'idée que le blond ne soit, encore, en danger. Il le savait désarmé et isolé, son seul repère était la demeure d'Oropher qui se trouvait à l'autre bout de la ville.

Kili grimaça et, le plus discrètement possible, il faussa compagnie aux deux présences qu'il sentait approcher. Elle ne semblaient pas être les seules embusquées dans la ville qui, cette nuit là, irradiait d'un silence opaque et attentif. Se coulant le long des ruelles les plus insalubres et empruntant des galeries connues de lui seul, il rejoignit le centre-ville sans accroc, relevant au moins une dizaine d'ennemis différents, tous à l'affut et postés silencieusement en des points stratégiques. Il ne lui fut pas difficile de reconnaître les faces cabossées et ténébreuses des Raa'z et il comprit que le danger était réel.
Inspiré, il rejoignit un immeuble dans lequel il n'avait encore jamais pénétré, mais il lui fut facile de déjouer le digicode et d'y entrer sans faire sonner la moindre alarme. Par précaution, il posa son propre système de surveillance sur la porte qu'il condamna au mieux avant d'emprunter les escaliers en silence.
La porte de l'appartement était close, mais, à nouveau, cela ne posa aucun souci à Kili qui se déjoua de la sécurité avec dextérité et, son arme à la main, il pénétra dans la première pièce, plongée dans l'obscurité, à pas feutrés.
Cela faisait quelques jours que le résident n'y avait pas mis les pieds, en apparence, et Kili fut surpris de l'agencement du lieu qui ne comptait que très peu d'ameublement.
Il n'eut toutefois pas le temps d'y prêter une trop longue attention car une silhouette sombre se jeta sur lui dans un silence confondant.
Il chercha à se débattre, mais une main se plaqua sur sa bouche pour le bâillonner tandis que le corps de son assaillant se pressait contre son dos pour le maitriser d'une clé habile. Sans douceur, il fut trainé dans la pièce voisine dont les volets étaient fermés et fut plaqué contre le mur sans qu'il ne parvienne à reprendre le dessus.
Toutefois, il n'eut aucun mal à reconnaître son agresseur et il se laissa faire avant même que la voix de Fili ne chuchota à son oreille :

— Kili ? Qu'est-ce que tu fais là ?
— Tu as besoin d'un coup de main, j'ai l'impression…
— Je me passerai très bien du tien, j'ai amèrement regretté la dernière fois que tu m'a donné un coup de main…

La voix était froide et, se séparant, Fili fit un signe de tête vers les volets clos pour changer de sujet d'un ton encore plus glacial :

— Ils savent que je suis là…
— Tu t'es mis tout seul dans la gueule du loup…

D'une voix condescendante, Kili s'approcha des volets pour tenter d'apercevoir quelque chose malgré l'obscurité et Fili croisa les bras pour se défendre d'une voix sombre :

— C'est mon appart… Je ne savais pas où aller d'autre en attendant que la situation se calme…
— Tu aurais dû revenir à la maison…
— Très drôle…

Fili lui avait répondu d'un voix grinçante et Kili lui envoya un simple regard, avant de détourner les yeux pour demander d'un ton neutre :

— Tu es blessé ?
— Je crois que tu es au courant, mais j'ai pris assez cher, ces derniers jours et, dans la mesure où je me suis retrouvé séquestré, je n'ai pas pu soigner mes-
— Je parle de ça.

Du regard, il désigna la balafre toute récente qui lui déchirait l'épaule, imbibant sa chemise officielle d'un sang neuf. Fili secoua la tête en détournant les yeux :

— Ils attaquent à l'arme blanche pour ne pas faire de bruit… J'ai réussi à les semer en passant par les toits…
— C'est vrai que tu es un spécialiste du parkours…
— Pour le coup, je pense que c'est ce qui m'a sauvé la vie, je me doute bien de ce qu'ils veulent… Ils m'ont déjà eu une fois pour me vendre à Smaug et…

Il n'ajouta rien, mais Kili comprit que jamais il n'aurait de remerciement pour son intervention chez les Pyrothanes. Il ne le blâma pas et il se détourna de la fenêtre pour approcher le blond. Malgré la pénombre, il parvint à capter son regard et, sincère, il souffla avec aplomb :

— Je suis désolé…
— De quoi ? On est deux à s'être caché notre véritable identité…

Fili était braqué, il le sentit à sa voix sèche qui n'appelait pas à la réplique. Il devina, donc, qu'il n'aurait pas, non plus, d'excuse par apport à ce petit détail que son amant avait omis de lui émettre et il insista, désireux de rompre la glace :

— Pour avoir réagi comme je l'ai fait… Je ne voulais pas… T'infliger ça…
— Qui sait… si les rôles avaient été échangés, peut-être aurai-je fait la même… Ou pas.

Lugubre, le blond lui tourna le dos pour aller s'asseoir sur son lit et Kili le suivit du regard, sans savoir quoi ajouter. Il se contenta de se tourner vers les fenêtres et il changea de sujet :

— Quelles genre de protections bénéficie cette zone ? J'ai cru voir une MID à l'entrée, mais je ne connais pas cette version… Comment savoir s'ils sont dans le bâtiment ou non ?
— C'est un logiciel que j'ai amélioré. C'est un détecteur thermique couplé au classique détecteur de mouvement, c'est comme ça que j'ai su que tu arrivais…
— Tu as d'autres systèmes ?

Fili haussa une épaule avant de faire un bref inventaire de ses moyens de défense d'une voix atone, peu désireux de s'épancher face à Kili qui prit sur lui pour ne pas s'en montrer heurté. Dans la mesure où Fili se montrait si peu loquace, Kili avait du mal à cerner la situation et il poussa un nouveau soupir avant de demander :

— Thorïn est au courant ?
— Oui.
— Mais…
— Mais quoi ?

Cette fois-ci, Kili eut simplement envie de l'attraper par les épaules pour le secouer comme un prunier. Il se retint et demanda d'un ton aussi neutre que possible :

— Mais il n'est pas encore là… Je suppose qu'il est parti au moment où il a su que son neveu était dans une mauvaise posture…
— Ferme ta gueule un peu… La situation est plus complexe que ce que tu penses…

Kili vit rouge face à l'insolence du ton et des propos, mais son téléphone vibra à ce moment pour signifier un appel de Daïn. Il allait répondre mais, vivement, Fili fut sur lui, emprisonnant son poignet dans une poigne ferme et le défiant d'un regard grave :

— Ne le mêle pas à ça.
— Sinon quoi ? Ce n'est pas comme si ça faisait un moment déjà que toi et ton oncle l'avez laissé sur le carreau…

Dans sa main, le téléphone continuait de vibrer, mais la prise du blond s'intensifia :

— Ne tourne pas les choses ainsi, nous ne sommes pas les seuls à avoir-
— Si je ne réponds pas, il partira à ma recherche tout de même…

Sèchement, il se défit de la prise du blond dont le regard étincela dans la pénombre. Sans s'attarder en palabres, Kili fit un rapide topo à son père sur la situation en omettant suffisamment de détails pour ne pas que Fili lui reproche de l'impliquer, puis il éteignit le téléphone en demandant d'une voix neutre :

— C'est quoi le plan ?
— Tu dégages avant que Thorin n'arrive.

Kili plissa la lèvre et, à nouveau, s'approcha de la fenêtre en commentant d'une voix grave :

— Tu ne crains pas qu'il puisse s'agir d'un piège ? Ainsi isolé, tu fais un appât de choix pour qui viserait en réalité le premier héritier légitime du trône…

Les lèvres pincées, Fili ne répondit pas et Kili se tourna vers lui :

— Tu le sais, n'est-ce pas ?

Le blond, comme toute réponse, détourna les yeux et le Sang-Dêchoirement s'approcha, pressant :

— Dis moi… As-tu réellement prévenu ton oncle ? Ou bien, crétin comme tu es, tu imaginais te dépatouiller tout seul de cette situation sans le mettre en danger avec toi ?

Pour seule réponse, Fili lui attrapa la nuque et roula avec lui au sol. Une déflagration se fit entendre à ce moment et le mur opposé à la fenêtre explosa en même temps que celle-ci, détruit par l'impacte d'une balle de gros calibre.
Allongé sous Fili, Kili haussa un sourcil pour commenter simplement :

— Les cons… Ils ont des capteurs thermiques…

Allongé sur lui, Fili lança un regard à son mur et souffla à son tour :

— Ils ont loupé leur tir…
— C'est toi qui est trop doué… Tu viens de me sauver la vie...

Mutin, Kili parvint à parler d'un ton taquin malgré la situation et il permit même à sa main de se poser sur la taille du blond allongé sur lui pour une caresse emplie de gratitude. Ce dernier ne sembla pas apprécier la boutade, mais il fit mine de ne pas l'avoir entendu et il rétorqua sèchement sans repousser sa main :

— La balle était trop haute… Je ne peux croire qu'ils aient loupé, c'était un tir d'intimidation… Ils ne veulent pas te tuer toi non plus…
— Tu aurais du me laisser demander le renfort de mon père…

Attrapant plus franchement la taille du blond pour inverser les positions et se redresser, Kili maugréa en récupérant son téléphone avant de se déplacer furtivement. Fili le suivit pour changer de pièce et rejoindre la cuisine en soufflant méchamment :

— Pour me retrouver à nouveau en prison, ou pire ? Merci, mais je ne suis pas intéressé…

D'un geste sec, il ouvrit le tiroir d'un meuble proche pour en sortir une collection de couteaux de cuisine en céramique dont il s'équipa sous le regard du brun. Adossés tous les deux côte à côte sur le mur le plus éloigné de l'extérieur, ils gardèrent un silence concentré, avant que Kili ne le rompt à nouveau, soudain soucieux :

— Smaug savait que nous sommes tous les deux les fils de Dis alors que ni Daïn ni Thorïn ne soupçonnent notre… lien

Il manqua de s'écorcher la gorge sur ce dernier mot et Fili lui envoya un regard indéchiffrable, mais qui donnait à lui seule la définition du mot lugubre. Peu encouragé, mais lancé dans sa réflexion, Kili soutint son regard en vérifiant la sécurité de son arme :

— Je doute, finalement, qu'il soit le seul dans cette ville à connaître ma véritable identité…
— Que veux-tu… Certains sont moins naïfs que d'autres…
— Commence pas là dessus, t'es autant à blâmer que moi si ce n'est plus ! Ce que je veux dire, c'est que tu n'es peut-être pas la seule cible des Raa'z, ce soir et que-

A nouveau, il fut coupé par la sonnerie de son téléphone et, après un regard intimidant pour Fili, il décrocha pour répondre à son père. Sans laisser le temps à ce dernier d'en placer une ou à son frère d'intervenir, il lâcha d'une voix claire :

— Je suis au centre ville avec Fili. On est cerné par une vingtaine de Raa'z qui nous veulent vivants, tous les deux. Ils sont bien armés et prêts à - Comment ?

Il garda le silence pour écouter son père sous le regard attentif de Fili qui, au vu du visage aux sourcils froncés de celui qui fut son amant, comprit que quelque chose de grave se passait. Le brun raccrocha sans rien ajouter et il attrapa l'un des couteaux que Fili n'avait pas pris la peine de placer sur lui pour le faire tourner autour de son doigt en annonçant gravement :

— Saroumane vient d'infiltrer à nouveau le sanctuaire de la pierre pour la forcer à venir à lui. L'Epervin est encore chez Oropher et il essai de l'en empêcher mais il n'en a ni la force, ni le pouvoir. Il peut simplement le ralentir. Thorin a appelé Daïn et ils se rendent tous les deux au sanctuaire pour contrer Saroumane tandis qu'Oropher veille sur son fils qui mène le combat de loin. C'est la raison pour laquelle, certainement, il y a autant de Raa'z dehors cette nuit, et qu'ils sont déterminé à passer à l'acte.

Il cessa de faire tourner le poignard autour de son doigt pour le prendre agilement en main et faire face à Fili qu'il regarda dans les yeux :

— C'est cette nuit qu'aura lieu le dénouement final… Saroumane, Thorïn, Daïn… Tous les trois convoitent la pierre et seul l'un d'entre eux la tiendra dans ses mains avant le matin…

Doucement, le regard de Fili glissa sur la main de celui qui le succédait dans la lignée d'héritage et qu'il savait tueur confirmé. Sous ses doigts, la lame brillait doucement et, instinctivement, il se tendit. Surtout lorsque Kili assena d'une voix froide :

— L'un de nous deux est appelé à siéger sur ce trône, un jour…

Fili lui rendit un regard méfiant, mais, incapable de se sentir en danger à côté de celui qui fut son amant, il garda les lèvres closes pour le laisser terminer d'une voix basse :

— Saroumane le sait. Il serait fou de garder la pierre pour lui-même. Prétendre au trône est une chose, avoir le soutient du peuple pour un règne long et assuré en est une autre. Surtout que je doute que ce soit vraiment Erebor, son objectif final.
— Il veut l'un de nous deux en vie avant demain matin pour utiliser notre nom et, certainement, le pouvoir qui sommeille en nous… Il estime que Daïn et Thorin ne sont pas manipulables, mais toi et moi avons certainement son attention…

La montre connectée de Fili vibra à ce moment et, l'activant, il poussa un soupir avant d'annoncer d'une voix froide :

— Trois personnes viennent de pénétrer dans l'immeuble…
— Il fallait vraiment que tu viennes t'enfermer dans un guet-apens…

Fili répondit à la critique d'un regard noir en attrapant l'arme à feu qui trainait sur sa table à manger et il siffla d'une voix mesquine :

— Pour ta gouverne, je n'était absolument pas dans un guet-apens avant que tu n'arrives…

Kili lui envoya un regard outré et Fili désigna la fenêtre :

— La ville entière est une porte de sortie à mes yeux… Mais avec toi à couvrir, ce sera difficile de les distancer en passant par les balcons et les gouttières…
— Ne me sous-estime pas… Je ne pense pas être manchot non plus… si c'est la seule issue, je vais assumer…

Pas vraiment ravi par la tournure des évènements, Kili se redressa pour retirer sa veste en rengainer son arme. Il s'approcha ensuite de la fenêtre, suivit par Fili qui étudiait les notifications lancées à sa montre en grinçant des dents :

— D'autres arrivent par le toit…

Il s'éloigna pour récupérer deux instruments qui ressemblaient à des petites piles plates qu'il plaqua contre la porte d'entrée avant de rejoindre Kili qui se glissait discrètement sur le balcon.

— Je vais les retarder, commence à grimper pour rejoindre l'immeuble voisin.
— Il reste le problème du tireur embusqué.
— Rejoint l'encoche qui est juste au dessus et suis-là. Avec ou sans capteur thermique, aucune balle ne pourra se loger ici…
— T'as pas choisi ton appart au hasard…
— Que crois-tu ? Rien ne s'improvise dans ce genre de situation…

D'une voix sèche, Fili lui avait répondu en se détournant pour se cacher contre l'ouverture du balcon. Il fit signe à Kili de commencer à grimper et celui-ci s'inquiéta :

— Ne tarde pas trop…
— Je te rattraperai très vite… Il faut juste que je te donne une avance minimum sinon, on ne s'en sortira pas…

Il lui fit signe de filer et, malgré l'obscurité quasi totale, Kili s'élança. Il n'avait certainement pas la maitrise et l'expérience de Fili dans le domaine, mais il était agile, souple et léger, ce qui lui permit de prendre une nette avance au moment où il entendit les premiers coups de feu. Il lui fut très difficile de se retenir de faire demi-tour et, à l'odeur, il comprit que les capsules qu'avait placé Fili sur la porte étaient des fumigènes. Intelligent… Confiant envers les compétences du blond, il rejoignit sans mal le toit du bâtiment voisin et profita de l'avance pour dégainer discrètement son arme et s'assurer que la voix était libre.
Fili le rejoignit à ce moment et il eut le réflexe de lui tendre la main pour l'aider à se redresser, mais le blond l'ignora et passa à côté de lui sans un mot superflu :

— Si Daïn et Thorïn sont au sanctuaire, nous devons les y rejoindre.
— Cela pourrait envenimer les choses.
— Quoi alors ?

Sec, Fili s'était tourné vers Kili et ce dernier se contenta de lui faire signe de se taire avant de l'attirer avec lui contre un renfoncement de l'immeuble.
Sur le toit voisin, des silhouettes se découpaient en silence et, pressé entre le mur et Kili, qui étudiait la situation, Fili vit, dans son dos, la porte du bâtiment s'ouvrir sans un son. Il pressa le bras du brun pour lui désigner les hommes armés qui se déployaient sur le toit sans les avoir remarqué encore. Instinctivement, ils se baissèrent tous les deux pour rester dans l'ombre opaque du mur qui les couvrait et, profitant de la noirceur de la nuit, ils se déplacèrent pour rejoindre le bord de l'immeuble. Guidé par Fili, ils entreprirent de se glisser le long d'une encoche qui les mena sur le balcon d'un particulier, trois étages plus bas.
Sous eux, dans les ruelles plongées dans la pénombre, plusieurs Raa'z fouillaient les recoins et Kili entreprit de forcer la serrure de l'appartement qu'il ouvrit le plus doucement possible.

Ils se coulèrent à l'intérieur sans le moindre bruit, passant à côté d'un couple endormi sous le regard placide d'un gros chat ronronnant et rejoignirent sans attendre le palier qu'ils traversèrent avec beaucoup de précaution. Ils pénétrèrent dans un autre appartement pour sortir sur le balcon opposé. Kili se sentant plus à l'aise pour une fuite à même le sol, ils redescendirent dans la ruelle vide. Rapidement, évitant la lumière des lampadaires, ils rejoignirent un parc plongé dans les ténèbres et, sans hésiter, Kili les mena vers l'entrée d'une galerie sombre. Fili la reconnut pour être l'une des très nombreuses entrées du temple d'Aüle, ce site haït des Lupins car, une fois qu'une proie y pénétrait, il était très difficile de la débusquer.
Toutefois, il était clair que leur jeu était anticipé car, plusieurs fois, ils manquèrent de foncer dans un Raa'z en embuscade. Ils avaient vraiment pris le contrôle de la ville, ce soir, et Fili doutait que lui et Kili soient les seules cibles de Saroumane. Si un coup d'état se préparait, beaucoup avaient du soucis à se faire.
Kili l'entraina dans des galeries de plus en plus sombres et de plus en plus étroites. Il lui indiqua ensuite un puis dans lequel une échelle descendait dans des ténèbres opaques, presque invisible pour qui ne connaissait pas son existence. Les anciens égouts, certainement et, peu à l'aise, il s'y engagea en l'entendant reprocher à mi-voix sur un ton sévère :

— Ce n'était absolument pas un soir à sortir seul et sans soutien…
— Je suis pourtant mieux ici que dans ta cellule…

Pas la moindre mauvaise foi ou mensonge. Fili pensait chacun de ses mots. Lui qui aimait tant le danger, il était, à ce moment, dans son élément. L'adrénaline pulsait dans ses veines et avait pris le contrôle de tout son corps. Mieux encore, même s'il ne voulait pas l'avouer tout de suite à voix haute : la présence de Kili à ses côtés donnait à cette nuit un gout étrangement excitant. D'un côté, il avait très envie de lui mettre son poing dans la gueule pour ce qu'il avait osé lui faire subir juste après l'avoir tiré de chez Smaug et, aussi, pour ne pas lui avoir dit qu'il était le neveu de Thorin. De l'autre, cette ambiance mortelle dans laquelle ils stagnaient tous les deux, cette présence encore plus mortelle qui protégeait ses pas et cette fuite dont l'issue pouvait se montrer dramatique pourraient presque lui faire oublier que ce mec si intense qui l'accompagnait était son frère et non celui que son corps, à l'instant, désirait ardemment rencontrer intimement.

Le noir qui les enveloppait ici était si opaque qu'il ne pouvait voir sa main tendue devant lui. Kili, qui connaissait le lieu, avait noué ses doigts aux siens pour le guider et il sentait dans le corps de son ancien amant une tension vibrante qui l'étourdissait presque et qui manquait franchement de lui faire douter de son sens des priorités, primant sur son instinct de survie.

— Il ne faut surtout pas qu'ils nous mettent la main dessus… Si Saroumane tient l'un de nous deux, les choses pourraient très mal se passer, autant pour nous que pour Erebor… Sans parler de Daïn ou Thorin qui pourraient très mal réagir si jamais on nous utilise contre eux…

Même la voix grave et basse était chargée d'une intonation propre aux hommes qui dirigent sans accepter la moindre contradiction. Plus par plaisir de le contrarier que par réelle nécessité, Fili rétorqua d'un chuchotement impatient :

— Merci, mais je n'avais de toute manière pas l'intention des les laisser me chopper à nouveau si c'est pour finir comme l'Epervin… Je suis certain que Saroumane est derrière tout ça et, donc, au moment où l'on sera entre ses griffes, ce sera la fin pour nous…

En réponse, la main qui tenait la sienne le pressa fort pour l'attirer en avant. Déboussolé par le noir, il ne chercha pas à se débattre et se retrouva plaqué contre un mur de pierre humide, la main de Kili sur sa bouche et le corps du brun pressé contre le sien. Enfermé dans les ténèbres, il sentit un long frisson remonter de ses entrailles et de ses reins lorsque le souffle de celui dont il aimait tant les caresses s'échoua contre sa nuque. Le silence, opaque et oppressant, était si dense qu'il pouvait entendre les deux cœurs battre à l'unisson mais, aussi, le bruit étouffé de pas juste au dessus d'eux, dans les galeries supérieures, qui s'arrêtèrent quelques instant avant de reprendre, furtivement.

— Nous sommes dans les égouts… Ils n'auront pas l'idée de venir nous chercher par ici, nous ne sommes pas beaucoup à connaître cette zone… Mais si jamais ils descendent ici avec des lampes, ce sera très difficile pour nous de les semer, il n'y a pas de cachette et peu d'issues.

Par pitié, Kili, arrête ça… Ne put que rétorquer mentalement Fili.

Pressé entre le corps du brun et le mur derrière lui, il sentit le souffle du murmure caresser sa nuque qui se hérissa. Le visage de Kili était, consciemment ou non, enfoui dans le creux de sa gorge et Fili sentit son rythme cardiaque accélérer. Instinctivement, il s'adossa au mur en écartant une cuisse, permettant à son frère de se coller encore plus contre lui de manière très peu chaste sans se faire prier et il en eut le tournis.
Trop tôt, lorsque le bruit des pas fut évanoui par la distance, Kili se redressa pour s'éloigner mais, sans chercher à la retenir, la main de Fili fusa pour attraper le col de la chemise. Le brun s'immobilisa, à l'instar du blond qui n'était plus trop sur de rien. Il faisait si noir qu'il ne devinait même pas la silhouette de celui qui lui faisait face, peut-être était-ce la raison pour laquelle il se permit de l'attirer à lui en entrouvrant les lèvres. Il le connaissait assez bien, maintenant, pour embrasser sa bouche directement malgré l'absence totale de visibilité.

Kili eut un franc sursaut, pris par surprise, mais Fili assura sa prise en lui attrapant la nuque pour le presser plus encore contre lui. Il adora la manière, presque brutale et furieuse, dont Kili usa pour le repousser afin de le plaquer contre le mur et l'embrasser à nouveau avec une fougue, un désespoir et une passion qu'il ne lui avait encore jamais connu. Il faisait si noir qu'il n'arrivait même pas à savoir s'il avait gardé les yeux ouverts, mais le corps qui se mouvait contre le sien, les mains qui fourrageaient dans ses cheveux, ce souffle qui se mêlait au sien et cette langue qui taquinait la sienne étaient tout ce dont ses sens avaient besoin pour l'instant.
Quand Kili se sépara ensuite de lui, son cœur battait si vite qu'il en avait mal, et un silence étrange les couvrit. Enlacés et pressés l'un contre l'autre, ils n'osaient bouger de peur que le charme ne se rompe et, doucement, Fili murmura d'une voix éteinte :

— Je ne pourrai jamais me passer de ça…
— Moi non plus…

Toujours plongés dans ses cheveux, les doigts du brun lui caressait le haut de la nuque et l'arrête de sa mâchoire. Touchant sa gorge du bout des doigts, Fili ne savait pas quoi ajouter à ça. Sortir avec un Sang-Dêchoirement alors qu'il était un Lupin avait été une grosse bêtise qu'il ne regrettait pas. Mais, pour le coup, les choses avaient radicalement changées et il n'était plus pensable d'envisager avec Kili une future relation publique et épanouie, à aucun moment. Si Thorin avait fermé les yeux et toléré leur relation, il était clair qu'il serait dans l'obligation de s'interposer si les deux frères continuaient de dénigrer leur lien. Jamais la ville n'accepterait de voir ses princes se compromettre de cette manière.
Certes, la découverte de leur lien fraternel annonçait un futur radieux dans lequel ils seraient, tous les deux, côte à côte près du trône. Mais rien de plus.
Cette étreinte interdite dérobée dans les ténèbres des égouts de la ville était tout ce à quoi ils pouvaient dorénavant aspirer.
Comme s'il lisait dans ses pensées, Kili abandonna ses cheveux pour glisser ses doigts dans son dos et l'attirer à lui pour une étreinte intense et poignante :

— Tu resteras mien, Fili… Promets-moi que tu resteras mien… Je refuse que tu te détournes de moi. Tu n'es pas mon frère, tu es mon homme et je ne pourrai supporter de te savoir avec un autre que moi… Quelque soit le prix à payer pour cela… Si l'on doit s'engager dans une relation dangereuse et interdite, je le supporterai, tant que tu ne te détournes pas de moi…

La question ne se posait même pas pour Fili. Mais, tout de même, pour le principe, il le repoussa pour reprendre sa main et l'inviter à continuer leur marche en sifflant d'une voix mauvaise :

— Comptes là dessus, Kili, de toute manière, tu as mis la barre trop haute pour que je puisse éprouver l'envie d'aller voir ailleurs ou de gouter au célibat éternel... Toutefois, il va falloir que tu comprennes que c'était la première et dernière fois que tu me traites de la sorte… Si l'on s'en sort, il te faudra faire pénitence et je te jure que le message passera d'une manière ou d'une autre.


oOo

Merci d'avoir lu !

Un été chargé et beaucoup de nouveautés dans ma rentrée professionnelle !
J'espère que ça me laissera assez de temps pour continuer mes fics en court mais je pense qu'il faudra tout de même être patient.

Merci fort fort aux reviewers et bisous à tout le monde !