Disclaimer: Saint Seiya et tous les personnages appartiennent à Masami Kurumada.

Rating: M.

Note: Et voici la deuxième partie de cette histoire! Un grand merci à celles et ceux qui reviennent me lire, et tout particulièrement aux personnes qui ont pris le temps de laisser une petite review. Votre enthousiasme m'a fait énormément plaisir, et pas mal mis la pression aussi quand même... Alors j'espère ne pas vous décevoir!

Re-note: Je crois que j'ai posté un chapitre vide avant de réussir à mettre le bon... Désolée si cela a généré de la confusion! Je crois que l'interface et moi, on a définitivement pas la même logique, je suis toujours perdue!


Chapitre 2

Il faisait nuit lorsque Milo tourna le coin de la rue où se trouvait le Cheval de Troie. Perpendiculaire à l'artère principale du quartier, celle-ci était plus calme, plus sombre aussi. Milo s'arrêta et simula l'écriture d'un message sur son téléphone, appuyé contre un mur entre deux réverbères, pile à l'endroit où l'ombre se frayait un chemin entre les cercles de lumière.

Le Cheval de Troie était un ancien hangar dépourvu de fenêtres, sa façade barrée par une lourde porte de garage qui avait dû autrefois laisser passer des camions. L'absence d'enseigne lumineuse indiquait qu'il visait une clientèle d'initiés plus qu'une foule de passage. On aurait pu croire l'établissement fermé sans les quelques grappes de jeunes gens qui fumaient sur le trottoir en discutant, des verres à la main. Milo constata avec satisfaction que son jean, sa chemise ajustée et ses tennis, tous noirs mais agrémentés de bijoux pour ne pas faire trop classique – un bracelet et une bague d'argent martelé à chaque main – correspondaient parfaitement au style des hommes présents.

Première épreuve réussie.

Milo rangea son téléphone dans sa poche arrière. Il était temps de passer à l'étape suivante.

L'entrée se trouvait sur le côté du bâtiment. Il s'agissait probablement de l'ancienne sortie de secours, raisonna Milo. Il ne semblait y avoir aucune sécurité. L'accès ne serait pas un problème. Pas comme le fameux soir de la cravate, où il avait dû trouver le moyen de s'introduire sans invitation à la réception du 14 juillet de l'ambassade de France.

Il se dirigea nonchalamment vers la lourde porte métallique en ignorant les regards appuyés de trois filles qui papotaient en agitant dangereusement leurs cigarettes. Il avait abandonné ce genre de distractions depuis le début de ses escapades avec Camus, et n'avait aucune intention de renouer avec la pratique.

Le battant se referma derrière lui avec un bruit de tôle froissée. Milo se trouvait dans un sas mal éclairé, où un videur le toisa sans toutefois décroiser les bras. Vu sa carrure, il devait plus souvent avoir affaire à des adolescents munis de fausses cartes d'identité qu'à des bagarres. Milo le salua d'un signe de tête qui resta sans réponse avant de se diriger vers le fond du couloir d'où provenaient des basses assourdies.

Une seconde porte y ouvrait sur un espace nettement plus chaleureux que ce qu'il avait imaginé depuis l'extérieur. Les guirlandes lumineuses qui nimbaient la pièce d'un doux halo doré le transportèrent immédiatement en période de Noël. Un parquet et un mobilier de bois sombre contrastaient avec les épais tuyaux métalliques qui traversaient le plafond. Des cadres aux moulures baroques entouraient des fresques colorées peintes à même les murs de béton. Les flammes de multiples bougies tremblotaient sur les tables.

Soirée aux chandelles quand même ?

Il en distingua bien quelques-unes éparpillées sur le bar. Là où celui qu'il cherchait se tenait bien droit sur un tabouret, le dos tourné.

Son instinct ne l'avait pas trahi.

Un dîner romantique sur la plage, le coucher de soleil en toile de fond… Ce n'était pas eux.

Un jour, peut-être ?


C'était Milo qui avait abordé Camus à la conférence sur les neurosciences, en prenant la place voisine de la sienne dans le vaste auditoire. Il l'avait toutefois laissé prendre l'initiative des présentations, ne sachant pas trop sur quel pied danser. Que l'inventeur du jeu en écrive les règles... Et cette fois, Camus avait prétendu être un chercheur spécialiste de l'étude de la banquise. Milo avait dû se retenir de pouffer de rire avant de se décréter anesthésiste juste pour le plaisir de voir les yeux de son interlocuteur s'écarquiller une micro-seconde.

Il s'attendait à ne rien comprendre à l'exposé. Mais l'orateur, conscient de s'adresser principalement à un public de non-initiés, vulgarisait parfaitement son sujet : les fondements neurologiques des émotions. Milo lui avait rapidement accordé une attention passionnée, surtout lorsqu'il avait abordé la question du lien entre émotions et raison. Contrairement aux croyances populaires, avait expliqué le professeur, les deux ne s'opposaient pas. Au contraire, les émotions nous aident à prendre les meilleures décisions s'en retrouver privé, suite à un traumatisme crânien par exemple, peut empêcher d'agir rationnellement alors même que les capacités intellectuelles sont intactes.*

Milo avait jeté un regard en coin vers Camus. Celui-ci fixait le scientifique, impassible. Mais le Verseau ne laissait jamais rien au hasard… Le cœur de Milo s'était mis à faire des claquettes dans sa poitrine.

Après la conférence, Camus avait dit se diriger vers la gare et Milo lui avait emboîté le pas. Ils avaient échangé quelques remarques banales sur la qualité de la présentation, puis le silence était tombé alors qu'ils longeaient un parc.

C'était ce moment que Milo avait choisi pour demander à Camus ce qu'il avait pensé de la théorie sur le rôle des émotions dans la prise de décision.

Il l'avait distinctement vu déglutir à la lumière d'un réverbère. Il n'avait pas répondu immédiatement et Milo, l'estomac noué, avait cru qu'il s'était trompé.

La voix de Camus était très basse lorsqu'il avait enfin parlé.

- Je crois… Je pense… qu'elle est sans doute vraie. Nos émotions sont en grande partie ce qui fait de nous des humains, n'est-ce pas ? Essayer de les ignorer… ou pire, de les éliminer… Ça ne peut mener à rien de positif. C'est logique…

Milo avait fermé les yeux en sentant une boule dont il n'était même pas conscient libérer sa gorge.

J'ai eu tort.

Il n'avait pas besoin des sous-titres pour comprendre l'aveu implicite. Et il mesurait combien celui-ci avait dû coûter à son ami. C'était un des piliers de son existence qu'il reniait ainsi, celui sur lequel il avait en grande partie basé son identité en tant que chevalier du Verseau, et Milo le devinait profondément déstabilisé. Qu'il lui ait fallu toute cette mise en scène pour parvenir à admettre son erreur face à Milo démontrait assez qu'il ne parvenait pas encore à assumer un changement aussi radical dans sa vision du monde.

Le Scorpion oscillait entre l'envie suicidaire de consoler Camus et une joie un peu honteuse.

Parce que ce retournement de situation laissait espérer que le Verseau n'agirait plus jamais de manière aussi aberrante que par le passé. Et qu'une véritable amitié, au moins, aurait maintenant sa place dans sa vie.

Qu'il ait voulu partager précisément cela avec Milo, en dépit de leur éloignement et de leurs désaccords, prouvait qu'il tenait réellement à lui.

Et celui-ci réalisait maintenant à quel point il en avait douté, et à quel point il avait eu besoin d'être rassuré, ne serait-ce que par des sous-entendus.

Ils avaient arrêté de marcher, le silence tremblait entre eux, et Milo avait laissé ses émotions décider pour lui.

Il s'était penché vers Camus.

D'abord, seules leurs lèvres s'étaient jointes, un peu entrouvertes, comme étonnées. Puis leurs souffles s'étaient confondus, leurs langues enlacées, et ils s'étaient perdus lentement dans la magie de ce drôle de baiser suspendu.

Et puis l'enchantement s'était rompu, libérant leurs bras ballants. Entourer un dos musclé. Caresser des cheveux soyeux. Agripper une nuque. Encercler une taille étroite. La découverte timide avait fait place à une exploration fébrile. Tous les gestes retenus, tous les mots tus, toutes les pensées interdites les avaient submergés. Milo avait grogné en signe de protestation quand Camus avait brisé l'étreinte pour saisir son visage entre ses deux mains et appuyer son front contre le sien. Il avait murmuré « Pas là-bas » et son ton mi-impérieux, mi-implorant avait transformé les jambes de Milo en guimauve.

Le quartier de l'Université ne manquait pas d'hôtels habitués à recevoir des chercheurs de passage pour une seule nuit. Milo ne s'était pas étonné de ce que Camus l'abandonne à deux pas de l'un d'entre eux en lui enjoignant de le rejoindre dans dix minutes. Ils avaient réendossé leurs rôles, après tout.

Il avait attendu, suffoquant presque de l'absence soudaine du Verseau, mais imaginant sans peine les démarches en cours. Prétendre avoir réservé une chambre par internet, comme toute personne normale. S'étonner de ce qu'il n'y ait pas trace de la réservation dans le système. Soupirer de soulagement quand la réceptionniste annoncerait qu'il restait des disponibilités, heureusement. Remercier, saisir la clé, monter se rafraîchir avant d'aller chercher la valise restée à l'Université. Surtout, ne pas attirer les soupçons. Ne pas avoir l'air d'un homme prêt à se contenter de n'importe quel taudis tant qu'il offrait un minimum d'intimité. Ne pas laisser deviner le feu qui coulait dans ses veines à l'idée des mains et de la bouche et du corps de son meilleur ami. Ne pas montrer que chaque seconde avant de retrouver le précieux contact était une seconde de trop.

Les dix minutes passées, Milo avait eu le temps de se composer une contenance. Il avait sorti son portable de sa poche et s'était approché de la réception, un grand sourire aux lèvres. Il avait été facile d'obtenir le numéro de la chambre de Camus en prétendant lui rapporter son téléphone oublié au restaurant au cours d'un dîner professionnel. L'employée avait bien proposé à Milo de le garder pour le lui remettre lorsqu'il redescendrait… Mais elle n'était pas de taille à résister au charme du Scorpion.

Par la suite, Milo ne se souviendrait d'aucun détail de la pièce. Dès qu'il y avait rejoint Camus, il s'était noyé dans sa présence, la fermeté de ses muscles sous ses doigts, la fraîcheur de son parfum, et l'impression que son cœur allait exploser de joie.

Leurs étreintes de cette nuit avaient été trop rapides, trop intenses, trop tout. Au-delà du désir et du plaisir même, chaque caresse, chaque baiser, chaque coup de rein n'exprimait que le besoin déchirant de toucher et d'être touché, d'appartenir et de posséder, de laisser leurs corps combler le gouffre qui s'était creusé entre leurs âmes.

Bien plus tard, le sommeil avait cueilli Milo sans effort pour la première fois depuis leur résurrection. Et au matin, Camus n'était plus là.


Milo inspira, puis expira profondément avant de traverser la salle en direction de la silhouette élancée, complètement aveugle aux autres clients.

Ce moment précis suscitait toujours chez lui le même mélange d'excitation et d'appréhension. Comme si Camus risquait de lui filer entre les doigts au moindre faux pas pour ne plus jamais revenir.


Après leur nuit athénienne, ils avaient continué comme auparavant. Sans paroles. Sans sourires. Sans même un clin d'œil pour se confirmer mutuellement qu'ils n'avaient pas rêvé. Mais il y avait eu d'autres sorties. C'était toujours Camus qui les initiait. Camus qui semait des cailloux derrière lui comme un Petit Poucet grandi trop vite, et Milo qui les suivait. Camus qui disparaissait, et Milo qui le retrouvait.

Il y avait eu d'autres noms, d'autres vies.

Celles qu'ils auraient voulu vivre, s'ils avaient été des gamins ordinaires autorisés à décider de leur futur.

Ils s'imaginaient architecte ou physicien (Camus), pilote de course ou magicien (Milo). Ils savouraient l'espace de quelques heures le plaisir de n'être que deux hommes normaux, heureux de se découvrir et de se plaire, et bâtissaient leurs châteaux en Espagne avec d'autant plus de ferveur qu'ils les savaient éphémères. Leurs inventions les illuminaient de sourires un peu tristes, comme ces vieux films nostalgiques d'un âge d'or qu'on ne connaîtra jamais.

Celles qu'ils avaient presque vécues.

Camus, qui se prétendait professeur d'arts martiaux, avait raconté l'accident qui avait coûté la vie à son meilleur élève avec des mots arrachés un à un au plus profond de ses tripes, témoins d'un chagrin qu'il ne s'était jamais autorisé à exprimer. Milo s'était fabriqué un passé de légionnaire pour évoquer les vies innocentes prises sur ordre d'un supérieur dévoyé. Lorsqu'il avait osé croiser les yeux de Camus après avoir déposé sa honte à ses pieds, il s'en était senti lavé par son regard qui ne jugeait pas.

Ces soirées-là étaient graves, douloureuses, mais elles leur apportaient le même soulagement que l'extraction d'une dent pourrie sur le point de provoquer une infection généralisée.

C'était Camus qui avait eu l'idée de ce jeu, Camus qui en avait sans doute le plus besoin, mais tous les deux en profitaient.

Milo, pour se convaincre qu'il ne laisserait plus jamais Camus lui échapper, même si Hadès en personne revenait le réclamer. Camus, pour avoir la certitude que Milo viendrait toujours le chercher, quelles que puissent être les difficultés.

Sans parler du fait que pour la première fois depuis des années, ils s'amusaient. Le secret, les énigmes, l'improvisation, la surprise soufflaient un vent de légèreté dans leurs vies chargées de trop de drames et de responsabilités. Le silence qui les séparait était passé d'hostile à complice, trop solide encore pour pouvoir être brisé mais de plus en plus transparent, les révélant l'un à l'autre au lieu de les dissimuler.

C'était tellement plus facile de dévoiler ses blessures à l'abri d'une identité d'emprunt. Tellement plus facile de réconforter et de se laisser réconforter, loin des armures et de l'obligation d'être des surhommes. Tellement plus facile de se pardonner, loin des temples qui avaient vu couler tant de sang et de larmes. Tellement plus facile de se réapprendre l'un l'autre, loin de tout ce qui les avait séparés. Tellement plus facile de se mettre à nu en portant un masque.

Il y avait eu d'autres chambres d'hôtel, aussi. Leurs corps y poursuivaient les conversations commencées plus tôt, disaient tout ce que leurs cœurs cachaient encore, en des déclarations muettes tantôt passionnées et tantôt d'une telle douceur qu'elles ne pouvaient se traduire que du bout des doigts.

Au matin, Camus n'était jamais là.


Pour Milo, ces nuits paraissaient infiniment plus réelles que toutes ses journées au Sanctuaire, oppressé par les non-dits et une routine dénuée de sens.

Il savait pourtant que ça ne pouvait pas durer éternellement. Il avait besoin de cette acceptation, de cette sincérité, au quotidien et à visage découvert. Même si ce n'était qu'avec une personne. Et il avait besoin de Camus, tout court.

Il voulait pouvoir continuer la conversation de la veille quand il le croisait au Palais. Soigner ses plaies après un entraînement particulièrement brutal. S'asseoir avec lui sur la plage et poser la tête sur son épaule. S'il persistait à dissocier sa relation avec Camus de sa vie en tant que Milo, chevalier du Scorpion, ses cheveux allaient finir par virer de couleur… Et il était certain qu'il en allait de même pour le Verseau, à la différence que celui-ci n'était pas prêt. Il n'avait pas encore réussi à abattre les murs qu'il avait érigés entre lui et ses sentiments, lui et Milo. Il ne parvenait qu'à les contourner.

Et cette fois Milo devait faire preuve de patience, quoi qu'il lui en coûte.

Ils y arriveraient.

Ce soir, peut-être.

Comme à chaque fois, l'espoir fit battre son cœur un peu plus fort alors qu'il prenait possession du siège qui jouxtait celui de Camus.

Celui-ci sirotait un cocktail aux improbables couleurs pastel, les yeux dans le vague.

Une barmaid blonde s'approcha, tout sourire, de son nouveau client.

- Qu'est-ce que je vous sers ?

- La même chose que Monsieur.

- Un Calypso ? C'est notre cocktail maison, très bon choix, minauda la jeune fille.

Camus n'avait pas bougé. De toute façon, Milo n'avait pas imaginé qu'une entrée en matière aussi banale puisse faire l'affaire. Cette phase-là de la partie s'était corsée, surtout depuis que le dernier round se jouait au lit.

Il feignit donc également d'ignorer son voisin, non sans l'observer du coin de l'œil. Ce qu'il était beau, avec cette rivière de cheveux bleu-vert coulant sur le gilet anthracite qui cintrait sa chemise blanche et son jean serré… Heureusement que Milo ne les aurait privés pour rien au monde du plaisir de la séduction et des précieux échanges qui l'accompagnaient. Sinon… sinon, il aurait risqué de soulever Camus de son tabouret pour le plaquer contre le bar. Surtout à le voir… sucer sa paille ? Avec cette mine rêveuse…

Milo sentit ses reins s'enflammer.

Ah, tu veux la jouer comme ça ?!

Il se concentra sur les mouvements de la barmaid qui agitait son shaker. Porta la main droite à ses boucles. Y enfonça ses doigts. Les ébouriffa. Puis tenta de les lisser. Lentement.

Coup d'œil à droite.

Des doigts crispés sur le pied du verre où la paille reposait, délaissée.

Milo s'autorisa un sourire en coin.

- Et voilà ! J'espère qu'il vous plaira, lança la barmaid en posant un verre orné d'un petit parasol devant Milo.

- Ça ne fait aucun doute. Il donne envie rien qu'à le regarder.

La barmaid sourit de toutes ses dents. Camus renifla.

Milo goûta à son cocktail. Une base de vodka. Pas étonnant.

- Il est corsé, non ?

Cette fois, Camus tourna la tête dans sa direction.

- Pas tant que ça.

- Tu dois avoir plus l'habitude que moi, alors.

Camus haussa les épaules en ramenant son regard sur les rangées de bouteilles derrière le bar.

- Peut-être.

- Il faut dire que j'ai toujours eu du mal avec la vodka, continua Milo qui n'allait pas se laisser refroidir pour si peu. Je préfère le rhum. La boisson des pirates.

Il aurait pu jurer que les commissures des lèvres de Camus s'étaient brièvement relevées.

- Tu aurais dû choisir un cocktail qui en contenait, alors.

- Possible. Mais j'aime me laisser surprendre. C'est comme ça qu'on fait les plus belles découvertes !

Camus avait pivoté vers lui et ramenait maintenant délicatement sa chevelure dans son dos, dégageant au passage ses épaules, son cou mince, une oreille...

Instantanément, tous les sens du prédateur qu'était Milo se focalisèrent sur cette gorge blanche dont il savait la peau si douce, si sensible…

Bon, d'accord. Les cheveux, c'était une arme à double tranchant.

Il dut faire un effort pour s'arracher à son trouble et reprendre conscience de son environnement. La musique dont la cadence s'était faite plus rapide, comme en écho aux battements de son cœur. Les bruissements de conversations animées. Le mugissement du mixeur qui pilait de la glace. La légère odeur d'alcool. Le petit air satisfait de Camus.

- Alors ?

- Quoi ?

- Je demandais quelles découvertes, par exemple ?

- Oh… Un peu de tout !

Milo plongea ses yeux dans ceux de son vis-à-vis et aspira quelques gorgées sans le quitter du regard avant de passer sa langue sur ses lèvres.

Bien. Lui aussi savait se servir d'une paille, à en croire les pupilles dilatées de sa proie.

- … Tu sais, par exemple quand tu erres un peu au hasard dans les rues d'une ville inconnue et que tu tombes tout à coup sur cette petite merveille qui ne figure dans aucun guide ?

- Je vois, oui…

Camus se perdit un instant dans l'observation du comptoir.

- … Ou quand tu cherches un bouquin dans une librairie, que tu te trompes de rayon et que tu aperçois ce titre qui t'interpelle tellement que tu es obligé de l'acheter?

Exactement.

Milo répondit au sourire de Camus. Visiblement, le Verseau était aussi incapable que lui de faire durer le plaisir.

- Milo. Enchanté.

- Camus.

Leur poignée de main se prolongea à peine plus longtemps que nécessaire.

- Tu es venu pour le vernissage, ou juste pour boire un verre ?

- Le vernissage. Je dirige une galerie à Athènes et l'artiste m'intéresse. Et toi ?

- Pour apprendre à aimer la vodka, répliqua Milo avec un sourire enjôleur.

Camus haussa les sourcils.

- Et ?

- Je crois que j'y prends goût.

Milo adorait quand les pommettes de Camus rosissaient comme ça.

- Ça va t'avancer, dans la vie…

- En fait, oui, rit Milo. Ça pourrait bien être utile pour un de mes projets.

- Ah ? Lequel ?

Milo se délecta un instant de l'air perplexe de son compagnon.

- J'ai l'intention d'aller quelque part où on en boit beaucoup, alors ça favorisera sûrement les contacts avec les locaux.

Camus dardait maintenant sur lui le genre de regard qui avait dû faire comprendre à ses apprentis qu'ils avaient intérêt à dire la vérité, toute la vérité, et plus vite que ça.

- La Sibérie, poursuivit Milo sans se laisser intimider. Tu connais ?

- Qu'est-ce que tu veux aller faire en Sibérie ?

Le ton véhément ne laissait aucun doute sur la surprise de Camus. Si Milo avait voulu le faire sortir de son rôle… Il avait presque réussi.

- Je veux dire… C'est original, comme destination.

Il s'était vite repris, comme il fallait s'y attendre.

- Je n'ai pas l'intention de faire du tourisme.

Milo avait rapproché son tabouret de celui de Camus et se penchait vers lui, baissant la voix autant que la musique le permettait.

- Je suis photographe animalier et là-bas, il y a celui dont je rêve depuis des années. La panthère des neiges.

- Ah…

Camus paraissait intrigué, mais rasséréné maintenant qu'il avait la certitude que le jeu continuait.

- Pour moi, ce sont les plus beaux des grands fauves, continua Milo en positionnant son genou à quelques millimètres de celui de Camus. Les plus méconnus, aussi. Elles ne se laissent pas facilement observer. Elégantes, solitaires et mystérieuses… S'il le faut, j'attendrai des mois pour en apercevoir une. Plus encore pour comprendre ses habitudes et me faire accepter sur son territoire.

Il s'était encore incliné vers Camus, ou peut-être que c'était l'inverse, mais il pouvait maintenant sentir son odeur, pin, agrumes et un peu de vodka, et il aurait été tellement facile de poursuivre le mouvement et de l'embrasser…

Il ne fallait pas. Surtout pas maintenant que Camus le regardait avec ces yeux d'océan en pleine tempête, seul signe visible de sa confusion.

Milo s'était vite rendu compte qu'autant le Français adoptait sans vergogne les attitudes les plus provocantes, autant la moindre déclaration à contenu potentiellement sentimental le plongeait dans un profond malaise.

Il s'était promis de respecter ses limites. D'être là pour l'accueillir chaque fois qu'il réussirait à les franchir au prix de nombreux détours, sans jamais tenter de l'y contraindre. Mais maintenant il avait peur d'en avoir trop dit, trop vite et trop sérieusement.

Il cherchait un moyen de se rattraper quand Camus se laissa glisser de son siège, effleurant au passage son genou.

- Je crois qu'il vaut mieux que j'aille voir l'exposition maintenant, avant qu'il n'y ait trop de monde. Ça te tente ?

Le soulagement envahit Milo en constatant que Camus avait décidé de mettre un terme à la conversation plutôt qu'à la soirée.

- Pourquoi pas ! Je compte sur toi pour m'expliquer les tableaux, par contre.

- Tu peux.

Milo eut à peine le temps de s'interroger sur l'expression déterminée qui avait traversé le visage du Français l'espace d'une seconde. Celui-ci s'éloignait déjà son verre à la main, laissant à Milo le soin de payer leurs deux cocktails.

Juste punition pour son effronterie, sans doute.


Merci pour votre lecture, et à la semaine pour la suite et fin de cette histoire!

* Cette théorie n'est pas de moi mais du neurologue Antonio Damasio.