Chapitre 10 :

Un souffle de vent bouscula le corps d'Emma, la tirant vers l'arrière, comme si la nature se déchaînait, tentant de les séparer par tous les moyens. Miss Mills fronça des sourcils, l'atmosphère changea. Tout son visage se refroidit, elle détourna le regard, regardant les mouvements de l'eau. Emma avait l'impression d'avoir déjà vécu cette situation. Elle n'arriva pas à mettre le doigt sur l'exactitude du moment mais elle ressentie un goût amer dans la gorge. Pendant un instant tout ce qu'on pouvait entendre était le murmure des eaux qui s'agitaient et les grincements des branches qui battaient leur plein.

Jusqu'à là, la nature n'avait fait qu'un avec elles. Durant leurs rencontres, le temps avait été clément, s'adaptant à leur discussion, à leur corps, à leur tempérament. Mais aujourd'hui c'était comme si la nature voulait leur communiquer quelque chose. Les empêcher ? Les rapprocher ? Emma se sentait perdue et le regard de la brune la perturbait encore plus.

L'inconnue se décida enfin à la regarder de nouveau. Emma se sentie de trop lorsqu'elle recroisa le regard de la brune. Son visage impassible ne laissait rien paraitre et elle crue, une seconde, être revenue au premier stade de leur relation. Cela ne peut pas se finir comme ça, je ne la laisserais pas repartir de ma vie comme ça, pensa alors Emma, je ne permettrai pas de la voir se défiler après avoir foutu le bordel dans mon cœur.

-« Un léger bruit de tonnerre

Même s'il ne pleut pas

Je resterai là

Toujours avec toi »

Emma récita ces mots. Elle se surpris elle-même de la facilité avec laquelle elle les prononça. Après avoir fait des recherches dans la bibliothèque de son lycée, Emma tomba finalement sur le tanka que l'inconnu lui avait récité. Cela faisait partie de la première anthologue de waka datée du IVe au VIIIe.

Lorsque Emma prononça ces mots, la brune se tourna complétement vers elle et ses yeux s'illuminèrent. Son visage s'ouvra et Emma avait alors toute son attention :

- Restera t-il ici ? A cette question il répond qu'il restera, qu'il pleuve ou qu'il gronde. C'est tiré du Ma'yôshû.

- Oui, c'est cela. Ajouta l'inconnue avec une voix automatique. C'est la réponse au poème que je t'ai récité la première fois.

Emma sentie son cœur se serré le ton de la brune était tellement détaché et indifférent qu'elle se demanda si elle n'avait pas rêvé les évènements récents. Comment peut-elle paraitre aussi sereine quand je suis à peine capable de retenir mes larmes, quand j'aimerais lui crier dessus, lui demander qu'est ce que c'est tout ce bordel.

-Vous étiez donc professeur dans mon lycée Miss Mills, les mots d'Emma sortirent sur un ton de plainte.

-Oui.. commença t-elle avec une petite voix. Ce sont tes amis qui te l'ont dit ?

Emma la regarda droit dans les yeux et pourtant son manque de réaction glaça Regina. Elle reprit alors :

-Je.. je pensais que toute l'école me connaissait, avoua t-elle enfin. Ses épaules tombèrent comme si un poids venait d'être enlevé. Elle regarda attentivement la blonde comme pour capter chaque micro-expressions qui pouvait sortir d'elle.

-Ce n'est rien..

Le silence devint avec chaque seconde encore plus lourd. La blonde semblait perdue dans ses pensées et Regina aurait tout donné pour comprendre ce qui se passait. Qu'avait elle fait ?

Les yeux de Regina se posèrent sur le doux visage d'Emma et les blessures qui contrastaient avec son teint lisse.

-Dis moi.. ces blessures au visage-

Sans préambule, le tonnerre frappa. Il frappa si fort que les deux femmes tremblèrent de peur et de surprise. Le bruit était tellement proche qu'Emma se retourna pour voir s'il n'y avait pas de dégâts derrière elle. Son champ de vision ne vit rien d'affolant mais le vent transforma petit à petit l'univers du parc. Les branches se cognèrent et les feuilles au sol se soulevèrent pour se cracher de nouveau. Un sifflement sourd parcouru les oreilles d'Emma et bientôt des goutes se faufilèrent entre les branches de glycine et tombèrent sur son corps. D'abord ses cheveux puis son visage et lentement trempèrent tout son corps. Elle se retourna brusquement, regarda (avec tant bien que mal) l'inconnue qui parcourait du regard le tonnerre qui frappait. Dans ses yeux se mélangeaient un sentiment d'horreur et de fascination. Son corps ne bougeait pas, la peur qui avait littéralement frappé la figure d'Emma, n'était pas parvenue chez l'inconnue. Elle restait immobile comme subjuguée par le spectacle. Emma s'avança et l'attrapa brusquement au poignet et la tira vers le kiosque.

-Je n'ai pas de parapluie, cria Emma en espérant que la brune l'entende avec ce vacarme, nous allons nous abriter sous le kiosque, continua-t-elle.

Elles marchèrent, ou plutôt titubèrent toutes les deux sur une dizaine de mètres -à peine- mais cela paru infiniment long lorsque la nature s'acharne contre toute tentative d'avancer. Emma dû s'accrocher à une des quatre poutres en bois qui soutenaient le kiosque pour s'y hisser plus facilement. En effet durant les quelques mètres qu'elle avait faits, elle avait eu l'impression de devoir tirer la brune de toute ses forces comme si cette dernière lutait de quelque façon.

Enfin arrivées sous « l'abris » les deux femmes se rendirent bientôt compte que la situation ne semblait pas vraiment avoir changé. Le kiosque -quoique grand- ne les protégeait en rien. Le vent mêlait à la pluie et au tonnerre avaient une telle force que le toit n'empêchait guerre l'eau de ruisselaient sur elles. Les deux femmes regardaient l'état dans lequel elles étaient et rient nerveusement.

-On dirait qu'on a traversait une rivière, ria la brune.

La blonde regarda l'inconnue et rie. Elle rie et rie encore. La brune, avec ses cheveux décoiffés par le vent, ses vêtements dans tous les sens et ruisselant d'eau de pluie, la fit rire aux éclats. Ou peut-être était-ce la situation. En tout cas, Emma oublia tout. Elle oublia sa colère, sa déception, sa jalousie, son incompréhension. Et même sa fatigue.

Une dizaine de minutes était passée et le tonnerre s'était calmé. Le vent aussi. Les feuilles que ce dernier avait éparpillées partout étaient de nouveau calme. La pluie quant à elle persistait. Au loin, sur le lac du parc, les fines -mais nombreuses- gouttes de pluie tamponnaient sur la surface de l'eau. Elles formaient des cercles parfaits qui s'agrandissaient avant d'être bloqué par d'autres cercles qui à quelques centimètres se formaient aussi. L'atmosphère était devenue lourde. Les deux femmes étaient assises sur le banc à leur place respectives : sur les deux longueurs perpendiculaires. L'inconnue était épuisée. Elle était recroquevillée sur elle-même, le dos courbé. A cette vue Emma se pinça les lèvres.

Elle n'était pas énervée mais juste fatiguée que la brune soit toujours ainsi. Une seconde était-elle droite et autoritaire et la seconde d'après était-elle fragile et malheureuse. Emma avait beaucoup de patience. Mais l'état de la brune l'inquiétait comme jamais elle ne s'était inquiétée pour quelqu'un. Et Dieu sait qu'elle s'était inquiétée pour sa famille. Pour sa mère lorsque celle-ci rentre en trombe dans l'appartement vers deux heures du matin, chaque pas l'un plus lourd que l'autre, l'alcool dans son sang l'empêchant de fonctionnait correctement. Pour son frère qui ne partageait jamais rien, endossant toutes les souffrances et les pleurs de leur mère lorsqu'Emma était bien trop petite pour comprendre tout ça. Tout ça était la vie qu'était devenue celle de leur famille après la mort du père d'Emma. Pourtant même si Emma s'inquiétait terriblement pour sa famille, elle avait une certaine relation avec cette dernière. Un recul, une distance qui faisait qu'elle comprennait qu'ils étaient tous des humains à membre à part, qu'Emma n'avait pas toute la responsabilité de leur famille sur les épaules. Elle l'avait compris.

Mais avec l'inconnue qu'Emma avait rencontrée, il y a de ça déjà sept mois, ce n'était pas la même chose. Rien n'était normale. Tout ce qu'Emma ressentait prenait des dimensions énormes. Ils y avaient des sentiments qu'elle n'avait jamais ressenti, des choses qui vous tord le cœur. Des choses qui vous chatouille le ventre. Parfois Emma avait l'impression qu'elle redécouvrait sa vie. Plutôt qu'elle lui donne un autre sens. Cet arbre-là, cette rue-là, cette station de bus-là, ce plat-là, rien n'est plus pareil. Tout lui rappelle l'inconnue d'une manière ou d'une autre. Parfois c'est l'odeur de la pluie, parfois un poème, ou même un goût. Son monde se résumait à elle.

C'était pourquoi Emma n'avait aucune patiente avec l'état de la brune. Lorsqu'elle se réveillait elle pensait : va-t-elle bien ? A-t-elle mangé ? Emma se sentait tellement impuissante. Oh oui, elle la faisait sourire, rire et même rougir. Mais elle n'avait pas compté un seul rendez-vous où le regard de la brune ne s'était pas perdu au loin. Durant les premières rencontres, cela avait angoissé Emma : avait-elle fait ou dit quelque chose de vexant, de triste ? Mais plus les jours passées, plus leur relation évoluée, plus Emma comprenait que cela n'avait rien à voir avec elle. Elle le voyait dans son attitude. Emma n'avait jamais rien fait pour la blesser, au contraire. Chaque mot était prononcé avec bienveillance et tendresse. Rien en Emma n'aurait pu avoir cet effet sur la brune. Non. Ce qui l'aspirait comme ça devait la rongeait au plus profond de son être. La brune avait cette manière de se recroquevillée sur elle-même comme si le monde la harcelait, lui criait dessus : comme si on l'attaquait. Emma aurait voulu la protégeait. Elle aurait aimé la sauver.

-Hum.. désolée hein.

La brune interrompue enfin son occupation et regarda alors Emma.

-Désolée de vous emprunter tout ça, fit Emma en agitant ses mains devant elle en montrant les vêtements de la brune que celle-ci lui avait prêtés.

Les deux femmes avaient décidé d'un commun accord de se rendre chez la plus âgée. Aucune d'elles n'avaient pipés mots sur le chemin vers l'appartement de la brune, bien trop dans leurs pensées respectives. Emma s'était plusieurs fois imaginée à quoi ressemblait la maison de l'inconnue mais jamais ne s'était-elle imaginée s'y rendre pour de vrai. Elle avait imaginé les murs, les livres ou même l'état de la cuisine. Elle s'était demandée si l'odeur particulière de la brune serait ambiante dans son appartement. Lorsqu'elle entra toute mouillée par la pluie -tout comme la brune bien sûr- dans l'appartement elle se sentie soudainement de trop, gênée de faire un pas ou un bruit.

« En fin de compte, je ne connais toujours rien d'elle, ni son âge.. ni les ennuis qu'elle traîne... j'ignore même son nom. »

Il y a de l'évolution, pensa Emma. Non seulement je sais comment elle s'appelle mais en plus je suis en ce moment même dans son appartement. Emma réalisa que tout ce qu'elle n'avait jamais rêvé était en train d'arriver elle rentrait dans le monde de la brune.

-Ce n'est rien voyons, dit la brune. Emma sortit de ses pensées et croisa le regard de la brune. Tu n'allais tout de même pas prendre le métro dans cet état !

L'inconnue était affairée à essorer les affaires gorgées d'eau pour ensuite les mettre à sécher sur son petit étendoir d'appartement.

-Tu n'as qu'à rester ici le temps que ça sèche, lui dit-elle. Son ton n'était pas autoritaire, plutôt hésitant aurait dit Emma. Mais lorsqu'elle regarda la brune qui lui souriait avec bienveillance, elle réalisa que cela n'avait rien à voir avec de la timidité. Elle est simplement bienveillante Emma, c'est un professeur.

Emma se leva et se dirigea vers les équipements de cuisine :

-Dans ce cas je vais nous préparer un bon repas, d'accord ?

A ces mots la brune rit et lui répondit :

-J'en ai déjà l'eau à la bouche.

Emma leur avait préparé un vrai petit festin même si le chemin ne fut pas simple. A peine voulu t-elle se dirigée vers le frigo que la brune se mit sur son chemin.

-Je.. je dois .. je veux ouvrir votre frigo, balbutia Emma qui ne comprenait pas le comportement de la brune et dont le corps bien trop près du sien la gêna beaucoup moins qu'il n'aurait dû.

Les mains de la brune s'agitèrent dans tous les sens entre leur de corps. Emma recula par peur et incompréhension. La brune le remarqua et s'excusa :

-C'est que.. je.. je dois t'avouer que je n'ai sûrement pas grand-chose. Je n'ai pas dû remplir le frigo depuis peut-être trois semaines.

Emma ne la crue pas de suite et c'est au bout de plusieurs joutes verbales qu'elle comprit que la brune ne s'était nourrie ces derniers jours que très peu et souvent avec beaucoup plus d'alcool que de nourriture. La blonde demanda à la brune de se pousser mes cette dernière bien trop gênée secoua la tête.

-Mais enfin ! s'écria Emma. Il faut bien que je cuisine avec quelque chose à la fin ! dit-elle. Sans le vouloir elle s'était rapprochée de la brune. Cette dernière sans ses talons était beaucoup plus petite que la blonde. Emma n'avait jamais réalisé à quel point la brune était si petite et elle devait l'avouer, cela lui plaisait beaucoup. C'est beaucoup plus facile de gagner cette ridicule chamaillerie. La brune la regarda et avec une petite moue discrète la laissant alors passer.

Si Emma avait cru une seconde que la brune exagérait lorsqu'elle ne parlait de « rien » dans son frigo elle apprit que la brune ne plaisantait pas beaucoup. L'inconnue n'avait strictement rien sans son frigo à part des œufs -périmés ? sûrement- et de la salade.

-Bon.. j'imagine que cela va faire l'affaire ! elle regarda la brune et la rassura : je vais nous préparer un bon petit repas.

Après seulement vingt minutes, la table était mise -par la brune- les plats préparés -par la blonde- elles étaient toutes les deux assises par terre à table et mangeaient tranquillement. Elle avait préparé du riz, une omelette tamago yaki accompagné d'une petite salade, et même si elle avait auparavant cuisiné bien mieux que ce qui se trouvait sur la table, la brune en face d'elle dévorait littéralement tout. Emma se demanda si tout ce qu'elle mangeait pouvait vraiment tenir dans son petit corps.

-Vous avez l'air de vraiment apprécier, rit Emma pour briser le silence.

La brune sourit la bouche pleine, plaça sa main devant sa bouche et dit :

-Tu dis ça parce que tu ne connais pas le bonheur de pouvoir apprécier le goût d'un vrai repas, elle accentua le mot.

Emma haussa les épaules :

-Qu'est ce que vous mangez d'habitude ? demande-t-elle alors.

-..Ce que je cuisine.

-Ah…

Emma regarda la brune, les sourcils de cette dernière montèrent et elle fit une petite moue enfantine avec sa bouche. Les deux femmes se mirent alors à rire et la discussion reprit son cours.

Après le repas très vite engloutie -principalement par la brune au plus grand plaisir de la blonde-, cette dernière se mit à faire la vaisselle en silence pendant que la brune débarrassait la table et fit un coup de balais. L'atmosphère changea après que les deux femmes aient observé ensemble la vue de la ville grâce à la grande véranda. La pluie s'était arrêtée. Les nuages lentement se séparaient les uns des autres pour se former en une forme distincte et personnelle. La pluie restait légère et fine mais les deux femmes savaient très bien que dans une dizaine de minutes les habitants fermeront leur parapluie, les commerçants essuieront les tables devant leur magasin, et Emma devra se mettre en route pour le lycée. La réalité rattrapa Emma l'agrippa par l'avant-bras, la retourna et la gifla. Elle lui dit que tout ça s'était bien beau mais elle avait une vie lycéenne, une famille et des amis qui l'attendaient à l'extérieur.

Non. Non, je ne partirai pas avant de lui avoir demandé. Pas avant lui avoir dit.

-J'y pense, dit l'inconnue. La blonde sursauta. Elle était maintenant assise par terre buvant les dernières gouttes de son thé. Ton t-shirt est-il sec ? demande la brune.

Elle se dirigea elle-même vers l'étendoir et toucha la fabrique dudit t shirt, remarqua qu'il était encore légèrement humide mais le tendue quand même à la jeune femme. Emma le prit et se changea rapidement pendant que la brune debout contre le plan de travail de la cuisine, était de dos à Emma.

Bien qu'Emma ne le vit pas, les mains de la brune tremblèrent lorsqu'elle prit la cafetière et se versa une grande tasse de café. Elle fut tellement surprise lorsque la blonde l'interpella qu'elle laissa tomber la tasse trop rapidement sur le plan de travail et un peu de son breuvage déborda et elle se brûla.

-Regina !

-Quoi ? elle se retourna. Qu'est ce qu'il y a? Grogna t-elle. Tu m'as fait peur !

Elle n'écouta pas sa réponse et se retourna de nouveau vers l'évier, pour prendre une éponge et essuya ce qu'elle avait fait déborder.

-Je crois que je suis tombée amoureuse de vous.

La brune s'arrêta net. Sa main lâcha bêtement l'éponge et son corps se retourna vers Emma lentement. Sa bouche était entre ouverte, ses joues roses et ses yeux écarquillés. Emma ne prit aucun signe comme acquis ni comme refus. Elle attendit patiemment. En même temps elle n'avait rien d'autre à faire, son corps était comme gelé sur place, paralysé par la peur d'un refus de la brune.

Pour être complètement honnête Emma n'avait pas réfléchi. Elle n'avait pas analysé, planifié tout ça. Elle avait seulement regardé la brune de dos, elle avait parcouru son corps du regard, elle avait ressenti son cœur s'emplir du sentiment qu'on appelait amour.

-Il ne faut pas m'appeler ainsi voyons.

Emma fronça les sourcils, incrédule.

-« ..Regina », précisa la brune qui comprit par le regard perdu de la blonde que cette dernière ne voyait pas où elle voulait en venir, mais « Miss Mills », finit -elle.

Elle se stoppa et sourit. A Emma ? A elle-même ? Elle s'avança et pris une chaise et s'assit en face d'Emma à la table.

-Tu sais que je vais démissionner, n'est-ce pas ? elle regarda Emma mais cette dernière avait désormais la tête baissée et ne pu croiser son regard. Elle reprit :

-Vois -tu, je déménage la semaine prochaine. Je rentre chez moi, dans le Shikoku. Pour être honnête ça fait un moment que j'ai pris cette décision.

Elle fit une pause s'apercevant qu'elle était essoufflée.

Le silence qui se forma autour d'elles gêna Regina. Elle se sentit honteuse d'avoir vexé la blonde qui désormais n'osait même plus la regarder dans les yeux. Cela l'affecta plus qu'elle l'aurait voulu.

-Je suis désolée, finit-elle.

Emma ne la regarda toujours pas. La brune continua quand même :

-..Je ne pourrais pas tenir ma promesse.. d'essayer tes chaussures, tenta t- elle.

Emma finit par la regarder. Son visage était fermé. Ses traits tirés. Son teint blanc. Sa gorge serrée. Regina se sentit feindre. Elle se détesta.

-Sous ce kiosque, j'ai tenté de réapprendre à marcher tu sais... Que je sois seule.. ou même pieds nus, tenta la brune.

-Et donc ? demanda Emma, qui se sentait de plus en plus faible et dont les larmes étaient de plus en plus difficiles à retenir.

-Je voulais te remercier.. Emma. Je voulais te remercier pour tout-..

Emma posa sa tasse et se leva. La brune s'arrêta. Elle chercha le regard de la blonde et balbutia. Mais la blonde était inaccessible. Elle resta là comme ça, tendue comme un I, sans vie, durant quelques secondes -qui durèrent une éternité pour Regina-. Emma leva enfin la tête. Son regard était froid, indifférent. Ses lèvres étaient pincées.

-Excusez-moi je vais rentrer.

-Hein ? dit Regina incrédule.

-Je vais me changer, à peine dit, Emma était déjà derrière Regina en direction de la salle de bain.

Regina fixa la tasse de la blonde sur la table basse. Le néant. Rien. Nada. Elle ne pensait à rien. Elle était paralysée. La légère pluie s'abattant contre la vitre arriva à ses oreilles. Le goût du repas, de l'omelette persista sur sa langue, ses mains qui tremblaient. Tout ça Regina le percevait. Elle perçue avec une conscience externe incroyable -effroyable- sa paralysie et son anxiété. Elle perçue son corps immobile, sa tension basse et son envie de vomir. Elle resta là, sûrement quelques minutes puisque, déjà, Emma revenue habillée avec ses vêtements se planta face à elle. La blonde avait toujours cette manière indifférente mais son regard avait changé. Ses yeux étaient plus perçants, plus révoltés. Elle regarda Regina mais son regard aurait très bien pu regarder la véranda derrière elle, elle ne semblait pas vraiment lui parlait à elle directement.

-Tu es sûre que tu veux y aller ? Demanda la brune. Pas de réponses.

-Tu veux prendre mon parapluie ? lui demanda la brune.

-Non.

Silence. La brune ne savait pas quoi dire, elle ne savait pas quoi lui dire pour la faire rester.

-Je vous remercie pour tout.

Regina releva le regard. Elle regarda la jeune femme. Ses mots étaient aimants mais son ton tranchant. Regina ne répondit pas. Elle suppose que même si elle avait répondu quelque chose elle n'aurait pas empêché la blonde de partir. Emma brisa le silence en baissant son buste -salua par respect- la brune. Sûrement pour la dernière fois.

Regina sursauta violemment lorsque la blonde ferma la porte. Elle fronça les sourcils. Elle chercha à s'assoir très vite lorsque ses jambes commencèrent à trembler par peur qu'elles lâchent. Elle passa quelque seconde assise immobile ne sachant pas quoi faire ou penser. Cela était ridicule. Elle avait l'impression qu'on lui avait paralysé les membres, qu'on l'avait tapé jusqu'à que rien ne reste dans son esprit. Les mots lui manquaient. Qu'est ce qui venait de se passer ? Qu'avait t-elle fait ? Elle tenta de calmer sa respiration. Elle y parvint en quelque seconde, grâce à ses nombreux entraînements lorsqu'elle était prise de crise de panique.

Elle reprit sa tasse entre les mains. Respira. Expira. Fit le vide dans son esprit.

C'était mieux ainsi, pensa t-elle. C'était mieux pour nous deux. Surtout qu'elle est si jeune. Quant à moi.. je déménage bientôt. Je finirai de toute façon par l'oublier.

-« L'oublier » ? pensa t-elle à haute voix.

-La pluie va bientôt cesser de tomber, et, s'arrêtant deux secondes pour rigoler Emma reprit : C'est le deal que j'ai fait seulement sécher les cours en jours de pluie.

-Ce sera quand même mieux que de manger du chocolat à longueur de journée, la critique était sortie sans qu'Emma ne réfléchisse vraiment et elle se gifla mentalement.

-En faite.. ça m'intriguait un peu, elle fit une pose et Emma s'avança un peu, elle même intriguée par ce qu'aller dire la brunette. Cette dernière reprit :

-Je me disais bien que tu fixais souvent mes pieds, avoua Regina en rigolant.

-Tu sais, commença t-elle, à un moment j'ai oublié comment marcher.. sans m'en apercevoir..

-Vous aussi. Retournez au travail, lui dit Emma simplement.

Ce fut comme le déclic dans l'esprit de Régina. Elle comprit qu'elle avait repoussé la blonde sans le vouloir. Elle avait blessé et repoussé la seule personne qui l'eut jamais aidé, accompagné, porté dans sa vie. Elle avait manqué de tact et blessé une jeune femme qui n'avait été dans sa vie que joie et lumière. Elle n'avait jamais voulu ouvrir les yeux sur la situation. Cette jeune étudiante était arrivée dans sa vie lorsque rien n'allait et où tous les jours passant semblaient aussi sombres les uns des autres. La présence de cette fille lui avait montré que Regina n'était pas un être dégouttant, honteux, inutile et repoussant. Elle lui avait montré les choses simples de la vie, les rires, les repas et la mélodie des pas. Elle lui avait montré que rien ne pouvait être aussi facile que de réapprendre à marcher avec de l'aide.

Regina se leva en un quart de seconde et balança sa tasse contre le mur. Elle se précipita vers la blonde qui venait de partir par sa faute. Elle ouvrit sa porte d'appartement comme une brute, fonça dans le couloir, pieds nus. Elle couru si vite pour la première fois depuis des années. Elle sentie ses jambes s'alourdirent et son souffle se coupait de plus en plus, par manque d'entraînement. Elle parcouru les couloirs de son étage -8ème- et couru en direction de l'ascenseur. Elle attendit trop peu ou trop et décida d'emprunter les escaliers extérieurs pour gagner du temps. La plupart des personnes utilisaient l'ascenseur mais elle savait que certains s'aventuraient parfois dans ces escaliers pour aller fumer ou regarder la vue de la ville. Elle tenta d'ouvrir la porte mais elle fut déjà si affaiblie par sa course rapide que la porte couvre-feu ne s'ouvra pratiquement pas lorsqu'elle y mit toute sa force. Elle posa ses deux mains contre la porte et poussa si fort qu'elle cria de rage. En arrivant sur les escaliers extérieurs elle fut frappée par la pluie arrivant directement sur son corps frêle.

-Ce fameux jour.. pensa Regina.

« Le dieu tonnant,

Dût-il ne gronder du tout

Ni la pluie tomber

Pour moi je resterais bien

M'amie si me retenez »

-J'avais choisi ces mots par pur fantaisie. Nous ne nous étions rien promis. Je le sais. Et pourtant je me suis mise à espérer, tous les matins, les soirs, les nuits, que la pluie soit au rendez vous lorsque j'ouvrirai mes rideaux. Cette sensation bizarre en moi : espérer. Pouvoir éprouver ces émotions exaltantes à l'encontre de quelqu'un. Je ne savais pas qu'elles existaient en moi. J'avais oublié tout ça.

Elle continua sa route après quelque seconde de pause, descendant les marches à toute allure. Regina haletait si fort qu'elle fut prise d'une forte toux mais continua quand même de dévaler les marches. La brune redoubla d'entrain lorsque la pensée que la blonde soit déjà partie depuis bien longtemps lui arriva en tête. Elle dû courir d'une telle rapidité et d'une telle manière -chaotique- qu'elle trébucha sur les deux dernières marches d'un étage -elle avait perdu le compte depuis un bon bout de temps-. Elle atterrit au sol, écrasant sa hanche droite puis son épaule si fort qu'elle cria de douleur. Elle remarqua alors que le sol -tout comme les escaliers- étaient mouillés à cause de la pluie qui battait son plein. Durant quelques secondes elle écouta son souffle qui était irrégulier et lourd. Elle sentit la pluie tapait sur son visage. Elle sentit l'air frai s'écrasait contre sa peau. Elle entendit la vie de la ville, la circulation, les passant, les commerçants. Elle écouta tout ça comme une musique de fond, une chose qui ne la touchait pas, ne l'importunait pas. Elle se leva et repris sa course sans prêter attention à la douleur qui la lançait dans sa cheville. Le temps paru duré une éternité. Elle se sentit perdre tout courage et toute force lorsqu'elle arriva enfin à trouver la blonde.

Celle-ci était de dos. Les coudes appuyés contre la rambarde des escaliers. La brune remercie mentalement que la blonde ne lui fit pas face car après avoir dévalé les escaliers comme une folle, Regina avait perdu toute repartie, tout courage, toute pensée cohérente. Comme d'habitude elle ne sut quoi dire. Elle fut prise d'une honte. Une honte et une colère, d'avoir jeté la seule personne qui fut là pour elle. Ses pieds descendirent les dernières marches qui la séparaient de la blonde. Ce fut lorsqu'elle était à quelques mètres de la blonde que celle-ci se retourna.

-Oubliez ce que je vous ai dit mademoiselle Mills, lui dit-elle.

Regina s'arrêta et fronça les sourcils.

-Je ne vous aime pas. Je n'ai que dédain pour vous, lâcha t-elle tout bas. Pas vrai ? C'est ce que je devrais ressentir pour une inconnue.

La blonde ne semblait pas s'exprimer à Regina mais plutôt à elle même.

La blonde fit une pause, regarda la brune avec des yeux pleins de rage et de colère. Ce fut un soulagement pour cette dernière, qui n'avait plus de force de voir le regard meurtrit de la blonde. Elle reprit :

-Vous êtes une mauvaise personne, lui cria t-elle. Quelle genre de personne boit du champagne à 10h de matin dans un kiosque perdu sous la pluie ? Quelle genre de personne ne fait qu'écouter les autres sans JAMAIS parler d'elle ? cria la blonde de toute ses forces.

Elle ravala ses larmes et continua :

-Vous saviez que j'étais une élève. Mais vous n'avez rien fait ! Vous n'avez rien fait pour me faire comprendre qui vous étiez ! Vous avez menti ! Vous m'avez laissé croire.. que j'étais bonne à quelque chose. Mais je n'étais qu'un passe temps, une blague pour vous ! Si j'avais su que vous étiez une prof jamais je ne vous aurais parlé des chaussures, pleura t-elle. Dîtes moi la vérité ! Que je ne suis qu'une bonne à rien, que je n'aurais jamais un brillant futur ! Dîtes moi que jamais je ne pourrais atteindre mes rêves ! Dîtes moi la vérité bordel ! Dîtes moi que vous me haïssez !

Emma s'arrêta et sécha ses larmes et son nez qui coulait. Sa mâchoire se crispa violemment :

-C'est parce que vous êtes tout le temps comme ça, pointa t-elle du doigts. Vous ne partagez jamais rien putain ! Vous avez toujours vécu aussi seule.. et vous le serez toujours ! Hurla t-elle.

Regina ne put retenir ses larmes plus longtemps. Elle fondit en larme dans un gémissant de souffrance. Elle parcouru les derniers mètres qui la séparèrent de la blonde. Elle fondit dans ses bras. Elle sentie leurs deux corps mouillés par la pluie se percuter. Elle sentit le corps crispé de la blonde sous ses mains. Elle sentit leurs deux mondes s'entrechoquer. Son corps toujours niché contre celui de la blonde, elle lui dit :

-Je suis désolée ! Pleura t- elle. Excuse moi ! Je n'avais pas vu ce qui se passait, je ne voulais pas voir. Je n'ai pas voulu voir les choses telles qu'elles étaient : tu.. tu es arrivée dans un moment de ma vie où je- Elle s'arrêta. Ses pleurs et sa peur lui coinçant la gorge.

-La vérité c'est que tu m'as sauvé ! Tu es arrivée et m'a parler de tes journées, de ton boulot et de ton rêve. Tu m'as montré comment marcher, lorsque je ne savais même plus si je voulais vraiment réapprendre. Pleura t- elle. Excuse moi ! j'étais tellement égoïste. Tu t'es confiée à moi, une simple inconnue ! Et tout ce que je faisais en retour c'était être distante et étrange. Je..je ne sais pas comment m'y prendre. Je ne voulais même pas avoir à y réfléchir. Mais la vérité c'est que je pensais constamment à nos rendez vous, à toi et ta manière de voir la vie. Te rencontrer m'a donné l'impression d'être mise à nue face à ma vérité, mes soucis et mes peurs. Tu es la meilleure chose qui me soit arrivé depuis-…

Régina se logea dans la nuque de la jeune femme et se mit à pleurer et à gémir. Elle s'était ouverte comme jamais elle ne l'avait fait auparavant, et elle avait besoin à ce moment même de sentir le corps de la blonde contre le sien, d'oublier sa solitude et de ne plus jamais laisser partir Emma. Elle n'avait jamais autant exprimer ses sentiments. A vrai dire elle n'avait jamais réellement analyser quelconque situation de sa vie, préférant se cacher sous une muraille de haine et de peur envers le monde et elle même. Elle n'avait plus de force et ne souhaitait pas -pas encore- parlé de cet événement à la jeune femme.

Elle ne se sentait pas plus légère ou plus heureuse d'avoir avoué à Emma ses états d'âmes mais elle savait, sentait, au plus profond d'elle que cela avait été la bonne décision. Elle avait compris l'effort qu'Emma avait fait en lui partageant toute sa vie et toutes ses peurs. Regina comprenait enfin qu'à chaque rendez vous Emma avait secrètement souhaité qu'elle aussi s'ouvre à elle.

Il y avait un sentiment qui se fraya un chemin dans le cœur de la brune, qui réchauffa son corps et son esprit. Elle sut, ici, à ce moment précis (sur un on-ne-sait-quoi mais qui était bien suffisent pour l'instant) qu'elle était en sécurité avec Emma. Elle était acceptée, aimée et elle n'avait aucune honte de montrer qui elle était vraiment. Emma n'avait aucune attente envers Regina, contrairement à toutes les personnes qui étaient dans la vie de cette dernière : sa mère, son boulot, ses élèves. Emma n'avait aucune attente, si ne serait d'être écoutée et d'être là pour Regina.

lus tard lorsqu'elle se détachèrent -plusieurs minutes après s'être accrochées follement l'une à l'autre-, le regard que donna la jeune femme à Regina, parvint à calmer toutes les inquiétudes qui sommeillaient encore en elle. Un regard qui, s'il aurait pu parlé, lui aurait murmuré :

-Ne t'en fais pas, cela ira mieux. Cela prendra du temps mais je serai là, à chacun de tes pas.

Et elle réalisa qu'elle ne s'était jamais sentie aussi heureuse.

Fin.