Chapitre 10

« une jolie petite peau de rouquin, tu marques vite »

C'est sur cette phrase qu'on a débarqué, paniqués. Le serveur était venu nous dire qu'il semblait se passer quelque chose d'étrange avec notre ami roux, qu'un jeune homme brun avec des lunettes l'avait entraîné dans les toilettes mais qu'il ne semblait pas tout à fait rassuré. Il ne voulait pas se mêler de ce qui ne leur regardait pas mais il avait préféré nous prévenir et il espérait avoir bien fait. On l'avait remercié et on était parti en trombe vers lesdites toilettes. Et c'était cent fois pire que ce à quoi je m'étais préparée.

Ce qu'il s'est passé ensuite est un peu flou dans ma mémoire, ou plutôt brouillon. Draco a été le premier à se remettre de sa stupeur et est venu se placer devant Ron, en barrière contre Harry. Harry est alors parti en vrille et a commencé à le menacer et à le traiter de tous les noms, revendiquant sa propriété sur Ron, lui disant d'aller voir ailleurs, qu'il voyait très bien son petit jeu depuis le début… Blaise et Terry l'ont intercepté avant que trop de coups ne soient échangés. Et le directeur du snack a débarqué en courant disant qu'on avait tous intérêt à dégager parce qu'il avait appelé la police. Et c'est la seconde fois en 12h qu'on se fait jeter dehors pour une bagarre qu'Harry aura démarré. Le vigile du snack s'est chargé de sortir lui-même Harry du snack, l'ayant identifié comme le trouble-fête, et l'a maintenu suffisamment longtemps qu'on puisse nous en aller de notre côté. Je ne sais pas si ils ont vraiment appeler la police et si Harry sera interpelé mais là, je m'en moque complètement. Je suis trop choquée.

Quelques mètres plus loin, encore essoufflée et le cœur battant, j'attrape le bras de Ron, lui faisant ralentir sa marche. Je suis furieuse. Contre Harry, bien sûr, mais aussi contre Ron et contre moi-même.

« Pourquoi tu ne m'as pas dit pour les bleus ? »

Il lève les yeux au ciel et rechigne à me répondre. Après notre conversation d'hier soir, j'avais cru qu'il pourrait s'ouvrir à moi. Je veux qu'il me réponde tout de suite ! Il s'était passé quelque chose d'autre que je n'avais pas vu ? Depuis quand il les avait, ces bleus ? Pourquoi il me les avait cachés ? Pourquoi il ne se confiait pas à moi ? Pourquoi il ne me laissait pas le défendre ? Il n'avait pas à vivre ça seul ! Mes phrases se succèdent sans que je puisse me contrôler, je pleure et j'ai l'impression que jamais je n'arriverai à m'arrêter de pleurer. Ron me prend dans ses bras et tente de me calmer, en me serrant contre lui. La voix pleine de sanglots, la tête appuyée sur son épaule, pleurant toujours, je lui frappe le torse de mon poing et lui intime de répondre à mes questions. Riant faiblement, il capitule :

« Je les ai vus ce matin sous la douche, Hermione… Non, il ne s'est rien passé de plus que ce à quoi tu as assisté. C'est rien du tout, il m'a tenu trop fort quand on faisait les courses hier et le plus gros bleu, j'ai dû me le faire en tombant hier soir. Mais c'est rien, c'est vrai que ma peau marque vite, il a raiso…

-Je t'interdis de dire ça ! Ca va pas non ! Tu marques vite ? Ce connard te fait des bleus et sa défense c'est que tu marques vite ? Ron, enfin ! Comment tu peux gober ça ?! »

La stupéfaction m'a faite me détacher de Ron en un sursaut. Je suis furieuse qu'il est ressorti le propos horrible qu'Harry lui avait tenu. Ron me regarde d'abord avec surprise puis baisse les yeux de honte. Et alors que je m'apprête à l'incendier davantage. Draco s'avance vivement vers moi alors que, comme les autres non loin, il suivait la scène d'une distance suffisante pour nous laisser un peu d'intimité mais sans en louper une miette. Les mains levées en signe de paix, Draco se tourne vers moi :

« Alors je suis désolé de me mêler de ce qui ne me regarde pas mais… ce n'est pas très pertinent d'engueuler quelqu'un dans cette situation… Comment dire ? Tu n'as peut-être pas l'habitude de ce genre de cas mais les phrases comme « Comment as-tu pu laisser faire ça ? Pourquoi tu ne t'es pas défendu ? Pourquoi tu minimises ? Pourquoi tu ne pars pas ? Pourquoi tu gobes ses excuses ? » Ca fait plus de bien que de mal... Ca donne juste l'impression à… la victime – je suis désolé, je sais que le mot n'est pas très plaisant – que tout est de sa faute, qu'elle est responsable de ce qui lui arrive et qu'elle le mérite sûrement… Et je sais que tu aimes Ron et je pense pas que ce soit ce que tu veuilles faire… Mais c'est pour ça qu'on ne se confie pas. »

Je fixe Draco sans rien dire, sonnée. Je réalise qu'il a raison. J'allais engueuler Ron alors qu'il m'a déjà dit hier soir qu'il ne pensait pas mériter qu'on le défende ou qu'il se défende lui-même. Je n'avais pas pris toute l'ampleur de cette révélation. Ce connard a sapé toute l'estime de soi de Ron. Il le fait depuis des années. Tout n'a pas commencé hier. Je ne vois que maintenant le résultat d'un travail de plusieurs années de sape. Je reporte mon regard sur Ron, m'apprêtant à m'excuser, mais celui-ci est fixé sur Draco, estomaqué. Je dirige à nouveau mon attention sur Draco. C'est vrai que, maintenant que Ron m'y fait penser, son discours était très… révélateur. Draco hausse les épaules avec une grimace :

« J'ai eu… la peau… qui marque aussi. »

Blaise se positionne à ses côtés en soutien moral, puis Terry, puis Millicent. Je les regarde tous, l'un après l'autre. Dans leur regard, une lueur de défi, alors qu'ils font front aux côtés de leur ami qui vient de dévoiler une blessure. Je ne peux retenir un sourire. Mon cœur se gonfle de joie. C'est très étrange. Dans tous ces malheurs et cette désolation, ressentir un tel sentiment d'amour pour eux tous. Savoir qu'on peut compter sur eux quoiqu'il arrive. Je regarde Ron et leur dis ce qu'on pense tous les deux :

« Je suis vraiment contente de vous avoir rencontrer les mecs. »

...

J'ai dû rassurer Hermione une fois de plus sur le fait que je ne voulais pas faire demi-tour et sauter dans le premier train. Au contraire, toute ma vie là-bas était anéantie. Tout est à remettre en question. Et alors que je devrais être au désespoir, mes nouveaux amis me font l'effet d'une bouée de sauvetage. Je commence même à m'inquiéter de la séparation prochaine. Millicent habite ici, à deux heures environ de notre propre ville à Hermione et moi. Mais j'ignore totalement où résident Draco, Blaise et Terry. Je me laisse aller à me perdre dans mes réflexions pendant qu'on donne un coup de main pour les dernières banderoles que l'asso de Millicent va brandir pour la Pride. Draco s'est vachement dévoilé en prenant ma défense hier auprès d'Hermione. Je n'ai pas envie de les quitter. Mais on avait prévu trois jours, trois petits jours, pas plus. Et c'est déjà beaucoup de convenir sur un coup de tête de passer trois jours avec des inconnus. Mais alors que tout est si nouveau, si inhabituel, tout me paraît à la fois si naturel. Comme si cette place, dans ce local associatif, m'attendait depuis toujours. La si sérieuse Hermione rit aux éclats avec Millicent et Blaise et Terry se bécotent devant leur banderole. Draco capte mon regard et me sourit. Il me rejoint.

« Heureusement que vous êtes là sinon on s'ennuierait avec ces deux-là qui ne peuvent pas se détacher l'un de l'autre.

-Ils sont beaux tous les deux. C'est un joli couple, c'est normal qu'ils en profitent.

-Ils sont ensemble depuis 4 ans et ils habitent ensemble ! La passion est finie normalement… »

Je rigole de sa bouderie. Et j'en profite pour lui demander plus de précisions sur leurs villes respectives. Blaise et Terry habitent donc ensemble à deux heures de chez Millicent, comme Hermione et moi mais à l'extrême opposé, et Draco habite à trois heures de chez Millicent. Ils ont fait leurs années de lycée ensemble. Ces quelques années d'études séparés les uns des autres n'ont pas été évidentes à vivre, mais ils espèrent bien pouvoir se rapprocher à nouveau une fois tout ça terminé. Il me retourne ma question. Notre situation est à peu près similaire. Amis depuis le lycée, on a fait en sorte de ne pas se quitter pour nos études avec Hermione et Harry. Mais ma troisième année s'est achevée et j'avoue que les études n'ont jamais été mon fort donc je n'ai pas vraiment de plan autre qu'être dans les parages. La ville où j'ai grandi n'est pas vraiment une ville universitaire. C'est une ville vieillissante où les gens naissent et meurent, sans jamais l'avoir quitté. Cette perspective ne m'a jamais attiré. Mais je n'ai pas l'esprit aventureux de mes frères Charlie, parti travailler en Roumanie, ou Bill, en Egypte. Ni l'esprit d'entreprenariat de mes frères, Fred et George, qui ont ouvert leur propre boutique. Draco m'arrête brusquement et me fait la remarque que ce qu'ont fait mes frères est sans doute très bien mais que ce n'est pas une raison pour me dénigrer. Je bafouille et le détrompe, je ne me dénigre pas du tout mais il me lance un regard sceptique.