En cette veille de Noël, tous les employés du poste 4 s'activaient afin de terminer leur travail le plus rapidement possible. Alors que l'inspecteur Brackenreid prévoyait de passer le réveillon en compagnie de sa femme et de ses fils, William Murdoch avait invité Julia à assister à un concert; tout comme Henry et Ruth; et George et Effie. À l'heure de sortie, William et Julia croisèrent l'inspecteur Watts, qui s'apprêtait à retourner dans son petit trois-pièces.

-Qu'allez-vous faire de beau ce soir ? lança ce dernier en les apercevant.

-Et bien, on va assister à un concert à la cathédrale, répondit joyeusement le docteur Ogden.

-Et vous ? questionna William.

Son collègue se caressa nerveusement la barbe naissante.

-Rien de spécial, vous savez, je vis seul, j'irai me coucher de bonne heure, soupira-t-il.

-Peut-être accepteriez-vous de vous joindre à nous ? suggéra Murdoch, voyant que la solitude lui pesait.

-De quel genre de concert s'agit-il ? demanda-t-il, subitement intéressé.

-D'après ce que l'on sait, il y aura un orchestre et deux chorales, une avec des enfants et une avec des adultes ; dirigées par une chanteuse d'origine irlandaise, Máiréad Applebaum, expliqua Julia.

-Ça m'a l'air de bonne qualité, je vous accompagne volontiers, accepta-t-il le sourire aux lèvres.

Malgré les épreuves traversées, et notamment l'infidélité de Julia; le couple avait réussi tant bien que mal à se relever et semblait plus uni qu'à l'habitude. Ce n'était pas le cas de Watts, qui n'avait pas eu d'autre choix que de rompre avec Jack Walker suite à une sombre histoire de chantage; leur relation menaçant d'être révélée à qui voulait bien l'entendre. Ils se dirigèrent vers le marché de Noël où ils achetèrent de quoi se restaurer avant de pénétrer dans la cathédrale et de s'installer non loin du couple Higgins-Newsome et de George et Effie; sur les sièges avant. Les musiciens ainsi que les deux chœurs prirent place et une grande femme rousse d'environ vingt-cinq ans fit son entrée dans sa longue robe noire; acclamée par tout le public. Elle adressa un regard charmeur à la foule et les salua poliment.

-Regardez, c'est Máiréad, glissa Julia à l'oreille de Watts.

-Elle a l'air appréciée, elle chante si bien que ça ? questionna-t-il, dubitatif.

-On l'a déjà entendue, c'est absolument sublime, d'un autre temps, assura Murdoch comme emporté.

Le concert débuta avec le chœur d'enfants dirigé à la baguette par la chanteuse qui, entraînée par la musique, dansait littéralement. Quelques solistes se démarquèrent, suscitant l'admiration du public.

-Elle a l'air de les pousser énormément, pauvres petits, minauda Ruth à l'oreille de son mari.

-C'est le prix à payer pour être chanteur, ma colombe, répliqua gentiment Henry en lui caressant la nuque.

Le concert se poursuivit avec les adultes ; et les chœurs enchaînèrent les morceaux jusqu'au dernier, qui réunissait l'orchestre, les deux chœurs, ainsi que Máiréad, la soliste sur Amazing Grace.

L'inspecteur Watts ferma les yeux et se laissa bercer par cette voix très ornementée et puissante qui lui fit songer à sa famille, envolée à jamais. Il rouvrit difficilement les yeux et s'aperçut que la jeune femme souriait. Il supposa que ce sourire lui était destiné et sourit en retour. Lorsque le morceau se termina, elle prit la parole sous les applaudissements du public afin de le remercier.

-Nous vous remercions de vous être déplacés pour venir nous écouter et vous souhaitons un joyeux Noël. Sachez que les fonds récoltés lors de ce concert serviront à offrir un Noël aux enfants de l'orphelinat de la ville, n'hésitez pas à faire un don.

Après le salut final, Watts, en tant qu'orphelin; fit un don, ainsi que ses collègues qu'il retrouva à la sortie.

-Alors, qu'avez-vous pensé du concert ? s'informa gaiement Effie.

-Vraiment beau. Cette femme est un pur génie, affirma Julia.

-Elle exploite ses choristes ! s'indigna Ruth.

-Mais non, ils choisissent de chanter et savent qu'ils doivent travailler dur, protesta son mari exaspéré par ses remarques.

-On voit qu'elle aime ce qu'elle fait, et qu'elle veut amener ses élèves à un haut niveau, renchérit George.

-Et vous, qu'en avez-vous pensé ? questionna William en se tournant vers le second inspecteur. -C'est une agréable découverte. Máiréad a cette voix qui vous transporte et qui a le don de vous ramener des années en arrière. Je suis conquis et j'aurais bien aimé le lui dire, répondit-il un peu mal à l'aise.

-Qu'attendez-vous ? Allez-y, ça lui fera plaisir, l'encouragea Ruth avec bienveillance.

Le jeune homme hésita et choisit de retourner dans la cathédrale où les musiciens rangeaient leurs instruments. Il s'approcha mais ne vit pas la jeune femme.

-Excusez-moi, savez-vous si Mlle Applebaum est toujours ici ? demanda-t-il timidement.

-Elle est partie il y a déjà une dizaine de minutes, je suis navré, le renseigna un violoniste. L'inspecteur le remercia et sortit, déçu. Tandis que ses collègues prévoyaient de rester sur le marché, il préféra rentrer dans son appartement, il n'avait pas le cœur à la fête. Il longea les quartiers mal fréquentés et fut alerté par des pleurs venant d'une ruelle sombre. Il s'approcha et découvrit avec horreur deux hommes penchés sur une femme débraillée, immobile et en sanglots. L'inspecteur se précipita vers eux mais les deux hommes prirent la fuite et lui échappèrent. N'écoutant que son cœur, il décida d'aider la dame au lieu de les poursuivre. La dame, couchée en fœtus sur le sol, pleurait à chaudes larmes en se cachant le visage. Le jeune homme put voir ses cheveux roux étalés par terre et imagina le pire.

-Madame, regardez-moi, je suis l'inspecteur Watts de la maréchaussée de Toronto et je vais vous aider, déclara-t-il en s'accroupissant à ses côtés.

Elle ne bougea pas.

-Avez-vous mal quelque part ? Pouvez-vous vous lever ? Ou me montrer votre visage ? s'inquiéta-t-il avec douceur, de peur de la brusquer.

La dame renifla et ôta ses mains tremblantes de son visage. Il poussa un cri de stupeur.

-Mlle Applebaum ?! s'exclama-t-il, horrifié.

Elle hocha la tête et se releva, toujours en larmes.

-J'étais au concert tout à l'heure. Ne vous inquiétez pas, le cauchemar est terminé, je vais vous emmener au poste et je vais appeler un médecin, c'est la femme d'un collègue qui était aussi au concert; elle s'occupera bien de vous, la réconforta-t-il en la soutenant.

Elle remit sa robe en place, et se leva avec l'inspecteur qui lui donna le bras tel un gentleman. Ils se mirent en marche pour le poste et le jeune homme manqua de trébucher sur une pierre tant il était impressionné.

-Connaissez-vous ces hommes ? questionna-t-il. Elle secoua la tête.

-Non, pas le moins du monde. Je rentrais chez moi, lorsque l'on m'a sauté dessus. J'ai senti un choc sur ma tête et ils m'ont menacée d'un couteau, je n'ai pas osé crier, ils m'auraient tuée. Si je les voyais, je n'aurais aucun mal à les reconnaître, raconta-t-elle la voix chevrotante.

-Vous habitez dans ce quartier de bandits ? s'étonna-t-il, inquiet pour sa sécurité.

-Non, je ne faisais que le traverser pour retourner à mon appartement à un kilomètre d'ici. J'ai quitté l'Irlande il y a un an maintenant pour venir tenter ma chance ici et je vis dans un petit appartement, répondit-elle en le regardant.

-Ça alors ! Moi aussi, je vis de ce côté ! Comment se fait-il que nous ne nous soyons jamais croisés ? répliqua-t-il, surpris.

-Je sors très peu. La plupart du temps, je donne des cours individuels chez moi, ainsi que des cours de violon et de piano. Et quand je sors, c'est pour donner cours aux chorales ; je n'aime pas ce quartier, je me fais souvent siffler, se justifia-t-elle en bredouillant.

-Je trouve anormal qu'à cette époque, les femmes aient peur de sortir à cause de certains hommes. Ceci dit, j'ai pratiqué le violon et le piano lorsque j'étais enfant. J'ai d'ailleurs toujours gardé mon violon chez moi. Sinon, votre famille vient vous voir pour Noël ? Le visage de la jeune femme se ferma brusquement.

-Non, ils n'ont pas accepté que je déménage au Canada, et pourtant, nous étions déjà en froid avec ma sœur et mon frère, dit-elle sèchement.

-Je suis désolé, s'excusa-t-il en baissant la tête.

-Mais non, Inspecteur, ne soyez pas désolé, vous n'y êtes pour rien, rétorqua-t-elle gentiment.

Ils arrivèrent bientôt au poste où quelques agents assuraient un service de garde et il la fit entrer dans son bureau, lui offrit un siège et un verre d'eau.

-Je vais téléphoner à mon collègue afin que sa femme vous examine, prévint-il en saisissant le combiné.

Le jeune homme espérait que les Murdoch soient rentrés de leur soirée ; ce qui était le cas; car William répondit presque instantanément.

-Murdoch ? C'est Watts à l'appareil. Pourriez-vous venir au poste avec Julia ? Mlle Applebaum vient d'être agressée et elle doit être examinée par un médecin.

-Mlle Applebaum ?! Ne bougez pas, on arrive tout de suite, assura Murdoch au bout du combiné. En attendant le couple, Watts prit la déposition de la jeune chanteuse.

-Puis-je avoir votre nom complet ? questionna-t-il avec curiosité.

-Bien sûr, c'est Máiréad Alexandria Clémence Applebaum-Dubuisson, le renseigna-t-elle en rougissant.

Il tapa furtivement sur sa machine à écrire.

-C'est beaucoup de noms, tout ça. Vous avez des origines françaises ? s'informa-t-il, agité.

-Ma mère est bretonne, du coup, elle a décidé d'inclure un prénom français, répondit-elle en baissant la tête.

Watts continua de prendre la déposition et les Murdoch les rejoignirent dans le bureau.

-Que s'est-il passé ? s'inquiéta Julia, sur le qui-vive.

-Je rentrais chez moi et je l'ai trouvée en pleurs. Deux hommes l'ont agressée et ils ont pris la fuite en me voyant arriver, et je n'ai pas pu les rattraper, je devais m'occuper de Mlle Applebaum. Ils allaient la tuer, raconta l'inspecteur assez ému.

-Deux agresseurs qui courent dans la ville n'est pas de bon augure. Je pense que Mlle Applebaum ne devrait pas rester seule si elle n'a personne. Ils pourraient chercher à la retrouver afin de la faire taire. Un agent devrait veiller sur elle cette nuit, intervint William d'un air professionnel.

-Je m'en charge, elle vit seule, et moi aussi. Je suis le seul ici à ne pas avoir de famille, trancha Watts sous le regard ébahi du couple.

Julia se tourna vers la victime :

-Très bien, je vous propose de m'entretenir avec vous et de voir s'il y a d'éventuelles blessures, suggéra-t-elle bienveillante.

Murdoch sortit du bureau et Watts l'imita.

-Attendez, Monsieur Watts, restez ! fit Máiréad, peu sûre d'elle.

-Vous êtes sûre ? bafouilla-t-il en se retournant. Elle hocha la tête et Julia l'examina.

-Au niveau physique, il n'y a que de petites ecchymoses mais c'est surtout sur le plan psychique que les plaies vont prendre du temps à cicatriser. D'ailleurs, la plupart des femmes agressées que je rencontre sont en larmes et inconsolables ; vous semblez bien vous en sortir, expliqua-t-elle avec bonté.

Máiréad se lança dans le monologue de sa vie non sans émotion :

-Vous savez, si je m'en sors ainsi, c'est parce que j'ai déjà vécu ce genre d'agressions. Quand j'étais petite, mon oncle se livrait à des attouchements sur ma sœur et moi. Une fois adulte, j'ai décidé d'en parler à mes parents mais ils ne nous ont pas crues et tenaient avec mon oncle. C'est en partie à cause d'eux que je suis ici. J'ai tellement pleuré dans ma vie que je n'ai plus de larmes.

-Mais c'est horrible ! s'indigna Julia, révoltée.

-Personne ne devrait avoir à vivre ça, et surtout pas une jeune femme aussi brillante que vous. En tous cas, je vous crois, renchérit Watts avec ferveur.

-Vous êtes très courageuse, Mlle Applebaum ; et si vous avez besoin de parler, je suis là ; et l'inspecteur Watts aussi, affirma le docteur Ogden en lui prenant la main.

-Merci Docteur Ogden. -Bon, je vais vous laisser rentrer et je vais retrouver William, décida-t-elle en sortant du bureau.

Une fois seule avec Watts, Máiréad fit quelques timides pas vers lui.

-Merci pour tout ce que vous faites pour moi, Monsieur Watts, murmura-t-elle avec un léger sourire.

-Normalement, c'est Inspecteur. Mais je vous en prie, appelez-moi Llewellyn, la reprit-il en se grattant l'oreille.

-Je vous remercie de m'avoir sauvé la vie, Llewellyn.

Il l'aida à enfiler son manteau avec sa galanterie maladroite, lui présenta son bras et retournèrent jusqu'à l'appartement de la jeune femme. Il découvrit un quatre-pièces, dont une presque entièrement dédiée aux instruments, où trônait un piano droit de la marque Erard, qui contenait cependant un petit canapé en bois couvert de coussins verts kaki.

-Venez, vous allez dormir sur le canapé, il est assez confortable, lui dit-elle en le montrant du doigt.

-Mais enfin Máiréad, vous n'y pensez pas ?! Je ne vais quand même pas dormir alors que je dois veiller sur vous, répliqua-t-il en essayant de la raisonner.

Elle leva la main dans le but qu'il se taise et ce fut à son tour de le raisonner.

-Llewellyn, j'apprécie ce que vous faites pour moi, mais vous devez m'écouter. Vous me semblez fatigué et vous n'allez pas pouvoir tenir si vous ne vous reposez pas.

-Dans ce cas, je ne peux qu'être d'accord avec vous, soupira-t-il.

Ils se couchèrent et Máiréad ne trouva pas le sommeil. Quant à Watts, il lutta pour rester éveillé mais sombra tout de même.

À suivre...