Le lendemain matin, Watts se réveilla vers neuf heures et se rendit compte avec effroi qu'il avait dormi huit heures d'affilée. Il supposa que Máiréad dormait encore étant donné qu'un silence de plomb régnait dans l'appartement. Il se leva et passa sa tête dans l'entrebâillement de la porte de sa chambre. En effet, la jeune femme avait finalement réussi à s'endormir et, se sentant inutile, il décida de lui préparer un petit déjeuner composé de pancakes, de thé et d'un œuf sur le plat, qu'il lui apporta au lit sur un plateau. La jeune femme ouvrit péniblement les yeux lorsqu'elle sentit un poids sur le bord du lit.
-Llewellyn ? Vous avez préparé tout ça pour moi ? murmura-t-elle, à moitié endormie.
-Je suis éveillé depuis neuf heures, je m'ennuyais, du coup, j'ai préféré me rendre utile, répondit-il en lui souriant.
-C'est adorable de votre part, le remercia-t-elle en lui rendant son sourire.
Il lui tendit le plateau avec bienveillance.
-Et ce n'est pas tout. Aujourd'hui, c'est Noël, et je reste avec vous. Il n'est pas question que vous restiez seule, et je dois vous avouer que je commence à me lasser des Noëls en solo, ajouta-t-il en passant nerveusement sa main derrière la nuque.
-Je ne comprends pas pourquoi un homme aussi attentionné que vous vit encore seul, fit-elle avec incompréhension.
-Peut-être ne suis-je pas fait pour l'amour, soupira-t-il dépité.
Elle pouffa, la main devant la bouche.
-Arrêtez ! Je suis sûre qu'une femme rêve de vous en ce moment. D'ailleurs, parlez-moi un peu de vous, Llewellyn, répliqua-t-elle en riant.
-Je n'aimerais pas vous encombrer avec mes histoires, refusa-t-il mal à l'aise.
-Vous ne m'encombrez pas, justement, ça m'intéresse. Je vous ai vu faire un don pour les enfants et ça me touche beaucoup, le rassura-t-elle en insistant.
Il prit une grande inspiration avant d'entamer son douloureux récit.
-Máiréad, je suis orphelin. Ma mère était juive et elle m'a appris le violon jusqu'à mes dix ans; j'ai pu garder son violon lorsqu'elle est partie. Malheureusement, j'ai perdu mes parents avant mes douze ans et ce sont ma sœur et mon frère qui m'ont élevé. Et puis, Clarissa, ma sœur, m'a abandonné quand elle avait seize ans et moi douze. Je n'ai cessé de la rechercher et la chance a tourné. Je l'ai retrouvée il y a trois ans; j'ai pensé que l'on allait encore pouvoir nous soutenir mutuellement mais je me suis trompé : nous n'avons pratiquement aucun contact. Après sa disparition, j'ai été recueilli par une famille aimante dont les fils présentaient un retard mental. Mes frères adoptifs étaient persécutés par certaines personnes et je les protégeais comme l'aurait fait un frère de sang. L'année dernière, ils ont tous les deux été tués par un de leurs bourreaux et je n'ai pas pu les sauver, raconta-t-il au bord des larmes.
La jeune chanteuse lui saisit le poignet avec fermeté.
-Llewellyn, ce n'est pas de votre faute. Vous ne pouviez pas savoir qu'un événement aussi terrible allait se produire, le consola-t-elle doucement.
Il baissa les yeux afin qu'elle ne puisse pas voir ses larmes couler.
-Vous devez probablement avoir raison.
-Et vous savez, vous n'êtes plus seul, maintenant, affirma-t-elle en plongeant son regard dans le sien.
-Máiréad, je ne sais pas quoi dire, vous me touchez beaucoup. Je voulais aller vous parler hier dans la cathédrale mais vous étiez déjà partie. Vous avez une voix extraordinaire,
jamais la musique n'a eu tant d'effet sur moi, vous êtes une magicienne, la complimenta-t-il en prenant sa main.
-Parlez pour vous ! Vous êtes quand même arrivé juste à temps pour me sauver la vie, c'est absolument héroïque, et je compte bien vous offrir des cours de violon pour vous remercier. Et même des cours de piano ou de chant, répliqua-t-elle en rougissant furieusement.
-Vous seriez d'accord de m'enseigner les bases du piano ? questionna-t-il timidement.
-Maintenant ? Je vais m'habiller et je suis à vous, répondit-elle en souriant.
Elle se leva, enfila une robe bleu foncé et elle lui montra les notes sur le clavier ainsi que quelques morceaux d'apprentissage. Elle le laissa s'essayer au piano durant une bonne heure avant le repas. Ensuite, alors qu'ils s'apprêtaient à préparer un repas rapide vers midi, quelqu'un frappa à la porte.
-Attendez, je vais ouvrir, on ne sait jamais, la prévint-il de manière professionnelle.
Il ouvrit et découvrit Murdoch sur le pas de la porte. Le jeune homme salua son collègue en lui serrant la main.
-Bonjour Watts, je savais que je vous trouverais ici. Tout va bien ? Comment va Mlle Applebaum ? s'inquiéta-t-il en la cherchant du regard.
La jeune femme s'approcha à son tour.
-Bonjour Inspecteur, je vais mieux depuis que Monsieur Watts veille sur moi, le rassura-t-elle en lui serrant la main.
-Je passais pour vous inviter à passer Noël chez nous. Julia reçoit sa sœur et elles ont préparé un copieux repas, de quoi nourrir un régiment, avoua Murdoch avec bonté.
Llewellyn jeta un regard interrogateur à Máiréad, qui hocha la tête.
-C'est d'accord. On passe faire un saut chez moi afin que je puisse me changer et on arrive, accepta-t-il avec joie.
Tous trois quittèrent l'appartement en direction de chez Watts et puis de chez Murdoch.
Pendant ce temps, George et Effie déjeunaient tranquillement chez Henry et Ruth. Enfin, presque tranquillement, car Ruth avait visiblement décidé de s'indigner par rapport au concert de la veille.
-Pauvres enfants, pour arriver à ce niveau, elle a dû leur en faire voir, se lamenta-t-elle en minaudant.
-Ruth, n'as-tu donc jamais pensé que ces enfants pouvaient simplement avoir du talent ? se moqua sa cousine.
-C'est impossible, certains n'ont pas plus de dix ans, rétorqua-t-elle sèchement en relevant le menton.
-Ils ont l'air d'aimer ce qu'ils font, renchérit Henry. -On ne peut pas parler d'autre chose ? Ça devient agaçant, intervint George en soupirant.
-Oh oui ! On pourrait parler du fait que j'attends un enfant ! s'extasia Ruth en laissant tomber sa fourchette dans un tintement strident.
Henry écarquilla les yeux et manqua de s'étouffer avec son morceau de dinde.
-Tu es enceinte et tu ne m'as rien dit ?! Je croyais que l'on devait tout se dire, s'exclama-t-il, stupéfait.
-Je voulais te faire la surprise, mon chéri, se justifia-t-elle.
-C'est une sacrée surprise, mon alouette, se réjouit-il en l'attirant contre lui.
La jeune femme commença à l'embrasser avidement et il en fit de même, sous le regard dégoûté et exaspéré de George et Effie.
-Félicitations ! s'écria cette dernière en espérant qu'ils mettent un terme à leurs ébats.
-Il y a des hôtels pour ça, railla George en faisant tournoyer sa fourchette entre ses doigts.
Le couple s'arrêta subitement et le toisa d'un air faussement gêné.
-Je crois que l'on s'est tout dit, conclut Ruth dans un gloussement.
Le repas reprit dans le calme et la bonne humeur.
Les Brackenreid, quant à eux, fêtaient Noël dans la grande propriété de Carol Fischer, la mère de Margaret. Le couple avait fini par se réconcilier suite à l'accident de son fils aîné; et Thomas avait pu réintégrer son domicile pour le plus grand bonheur de ses fils. John, quant à lui, pour qui le succès était plutôt mitigé en tant qu'acteur, avait choisi de revenir travailler au poste à temps partiel en-dehors de ses représentations, dans le but d'arrondir ses fins de mois. Mrs Fischer avait également invité Lucy, sa seconde fille, ainsi que son mari, Harold et leurs enfants : Maud, quinze ans aux longs cheveux bruns; Alice, treize ans, aux mêmes traits physiques que sa sœur; et Ralph, l'aîné, de l'âge de John, un grand blond barbu. Une fois chez leur grand-mère, John et Ralph se retrouvèrent dans le living après un an d'éloignement. Les deux jeunes gens s'entendaient à merveille mais habitaient à une centaine de kilomètres l'un de l'autre.
-Je suis content de voir que tes parents sont à nouveau ensemble ! lança Ralph avec joie.
-Moi aussi, tu ne peux pas savoir. Ça m'a fait un choc d'apprendre l'existence de ma demi-sœur mais d'un autre côté, c'était mieux pour tout le monde de le savoir, avoua son cousin soulagé.
-Et sinon, ça va le travail ? Toujours pas de fiancée ? s'informa-t-il, curieux.
-Au travail, ça va, j'apprends de plus en plus de choses grâce à mon père, à l'inspecteur Murdoch et à l'inspecteur Watts. Je pratique le théâtre dans une troupe et je participe à des représentations de temps à autre. Sinon, je ne vais pas te cacher que c'est le calme plat au niveau de ma vie amoureuse. La seule fille qui me plaisait, elle est partie à l'étranger l'année dernière. Et celle que j'ai connue au théâtre a essayé de me tuer, expliqua John en triturant nerveusement une mèche de cheveux.
Ralph lui donna une chaleureuse tape dans le dos.
-Ne t'en fais pas, je suis sûr que tu en trouveras une autre. Une de perdue, dix de retrouvées, le réconforta son cousin.
Les deux hommes furent bientôt appelés par Mrs Fischer pour le repas et s'attablèrent en famille. Leur grand-mère avait cuisiné une entrée composée de pâté de poisson ainsi que de légumes crus.
-Alors Thomas, avez-vous envoyé une carte à votre fille afin de lui souhaiter un joyeux Noël ? questionna Mrs Fischer, intrusive.
Pris au dépourvu, il tenta de se justifier en bafouillant, sous le regard foudroyant de sa femme :
-Oui, c'est exact ; vu que je ne suis pas là pour elle, je lui dois bien ça. Et je n'ai pas oublié sa mère, répondit-il fermement.
Il avait prononcé ces derniers mots d'un air taquin tout en observant la réaction de son épouse ; qui commença une scène de ménage.
-Thomas ! On avait pourtant été clairs là-dessus ! Et tu continues à fréquenter ton ex ! s'énerva-t-elle, furieuse.
La famille de Lucy les détailla en se retenant de rire devant une situation digne d'une comédie burlesque.
-Calme-toi, enfin. Je te fais marcher, et comme toujours, ça prend, la raisonna-t-il avec un sourire moqueur.
-Ce que tu peux être bête ! répliqua-t-elle, piquée. Après cet épisode comique, aucun autre incident ne vint perturber la fête de Noël de la famille Brackenreid.
Chez William et Julia, Máiréad et Llewellyn firent leur entrée, reçus par Ruby, la sœur de Julia, qui les salua avec sa fougue habituelle.
-Bonjour Inspecteur, nous sommes ravis de vous voir parmi nous. Je suppose qu'il s'agit de votre épouse ? demanda-t-elle en se tournant vers la jolie irlandaise.
Cette dernière sentit le rouge lui monter aux joues. Le jeune homme rit nerveusement.
-Non, à vrai dire, nous ne nous connaissons que depuis hier soir. Máiréad a été agressée à la sortie de son concert et vu qu'elle vit seule, je veille sur elle, expliqua-t-il avec sérieux.
-Je suis désolée. Mais, attendez, vous êtes Máiréad Applebaum, la chanteuse irlandaise ? questionna-t-elle, les yeux comme des soucoupes.
-Oui, c'est moi, répondit timidement la jeune femme en hochant la tête.
-Ça alors ! J'ai un de vos disques à la maison ! s'extasia Ruby en lui serrant la main.
Julia vint les saluer et leur offrit une boisson.
-Comment allez-vous ? s'inquiéta-t-elle en se tournant vers Máiréad.
Elle répondit en jetant un bref regard vers son ami.
-Mieux. Et je dois dire que Llewellyn est un merveilleux compagnon.
-Vous avez fait connaissance, c'est vraiment quelqu'un de bien, affirma-t-elle en souriant.
Une fois à table, Ruby monopolisait toutes les conversations.
-Vous êtes nouveau au poste, Inspecteur ? Je ne vous y avais jamais vu les années précédentes, s'informa-t-elle en s'adressant à Watts.
-Pas exactement, cela fait quand même plus de trois ans que je travaille au poste 4, avant je travaillais au poste 1, lui répondit-il en se frottant le menton.
-Un homme qui n'a pas peur du changement, ça me plaît. Tous ceux que j'ai connu auparavant étaient un peu effrayés à l'idée de changer leurs habitudes, c'est pour cela que je suis à nouveau libre comme l'air, raconta-t-elle en lui jetant un regard félin.
Máiréad, irritée par ce comportement qu'elle jugeait sans-gêne, continua de découper machinalement ses aliments. Ruby enchaîna, visiblement intrusive :
-Et vous, Inspecteur, avez-vous une petite amie ? N'en pouvant plus de ses questions à outrance, Julia déposa ses couverts dans un claquement sec.
-Bon, Ruby, ça suffit, tu vas mettre l'inspecteur Watts mal à l'aise ! la réprimanda-t-elle sévèrement.
-N'oubliez pas que l'on a une invitée très spéciale, renchérit William tout aussi choqué. Ruby soupira, comme un enfant pris la main dans le sac en plein acte douteux.
-Laissez, tout va bien, assura Llewellyn d'un air pacifiste.
Il observa Máiréad, qui mangeait sans un mot, les yeux rivés dans son assiette.
-Máiréad, vous allez bien ? s'inquiéta-t-il.
-Oui, ça va, Llewellyn, murmura-t-elle en levant la tête vers lui.
-Vous êtes sûre ? Vous me semblez bien pâle, insista Julia avec inquiétude.
Elle hocha la tête.
-Oui, ça va, je vous assure. D'ailleurs, je voulais vous demander si certains seraient intéressés d'entrer dans la chorale. Mon objectif est de recruter le plus de choristes possible pour mes deux chorales afin de les emmener un peu partout au Canada avec quelques musiciens et récolter des fonds pour venir en aide aux orphelins. L'idéal serait une centaine, affirma-t-elle.
-Cent ? C'est énorme ! s'exclama Murdoch, étonné.
-En plus, à chaque étape, j'aimerais pouvoir faire le tour des écoles et des orphelinats locaux dans le but que les enfants chantent avec nous lors du concert de la ville où nous nous produisons, renchérit-elle motivée.
-Je suis d'accord, et je ferai en sorte de vous aider à obtenir votre quotas, accepta Llewellyn avec détermination.
-Moi aussi, j'aimerais beaucoup apprendre à chanter, et si cela peut vous permettre de réaliser votre rêve, je fonce. Et toi, William ? approuva Julia en posant tendrement sa main sur l'épaule de son mari.
Il secoua la tête, navré.
-Non, ce n'est pas pour moi, j'ai été exclu du chœur de mon église parce que je chantais faux, j'en garde un mauvais souvenir, se justifia-t-il en bredouillant.
-Vous savez, tout le monde peut chanter juste, il suffit d'un bon prof et de travail, le rassura Máiréad.
-Elle a raison, ajouta Watts.
-Oui, mais je ne préfère pas, et puis j'ai des dossiers en retard, refusa-t-il poliment.
Seule Ruby ne dit mot. La jeune femme boudait depuis que sa sœur l'avait remise à sa place. Máiréad, quant à elle, se réjouit de recruter deux nouvelles voix au sein de sa chorale.
À suivre...
