Le lendemain matin, Watts passa chercher Máiréad à son appartement afin d'établir un portrait robot de ses agresseurs au commissariat. Ils s'étaient quittés la veille, dans la soirée, dans ce même appartement. L'inspecteur lui avait promis de passer deux fois par jour pour assurer sa sécurité et demandé de ne recevoir personne pour éviter tout risque de nouvelle agression. Lorsqu'il pénétra dans l'appartement, la jeune femme ne put s'empêcher de le remercier à nouveau.
-Merci encore pour votre dévouement, comme je le disais au docteur Ogden, vous êtes un merveilleux compagnon, déclara-t-elle chaleureusement avant de lui donner un tendre baiser sur la joue.
Il se pencha délicatement vers elle; même s'il n'était pas beaucoup plus grand qu'elle.
-Máiréad, cela fait à peine deux jours que nous nous sommes rencontrés et j'ai l'impression de vous connaître depuis des années, avoua-t-il en rougissant.
Elle se coiffa de son imposant chapeau vert irlandais et passa son bras autour du sien.
-On y va ? suggéra-t-elle.
Ils marchèrent jusqu'au poste où Murdoch les attendait. Les agents, au courant de son agression, s'inquiétèrent de son état et elle les rassura tant bien que mal. William lui présenta un cahier pèle mêle qui regroupait les différents traits possibles pour chaque partie du visage.
-C'est bien dans le quartier de Moss Park que vous avez été agressée ? s'informa-t-il en prenant un siège dans le bureau.
-Oui, et je n'aime pas ce quartier, les hommes me regardent comme si j'étais une pièce de viande, répondit-elle sèchement du tac-au-tac.
-Avez-vous croisé du monde en retournant chez vous ? continua-t-il, tout en transcrivant ses paroles.
Elle réfléchit un instant, se forçant à se souvenir. -Non, la ruelle était déserte, je n'ai croisé personne, même les bâtiments semblaient dépourvus d'âme qui vive.
Watts vola au secours de la jeune femme dans le but de confirmer ses dires.
-Elle a raison, moi non plus, je n'y ai vu personne. Dans ce quartier, à une heure aussi tardive, personne n'ose sortir, renchérit-il.
Murdoch posa ses mains sur son bureau, les doigts entrelacés, manifestement très intéressé. -Il est vrai qu'un certain pourcentage d'affaires de vol et d'agressions ont lieu dans ce quartier. Pouvez-vous les décrire physiquement ?
-Ils ont les cheveux foncés, la trentaine, je dirais, et portent un chapeau comme Llewellyn, sinon, ils n'ont pas de signe particulier et parlent normalement, expliqua-t-elle en tortillant une mèche de cheveux sortie de son chignon.
-Et ils mesurent environ un mètre quatre-vingt, mais je n'ai pas pu voir leurs visages, ajouta le jeune inspecteur.
-Le portrait de Monsieur Tout le Monde, soupira Murdoch avec déception.
Soudain, John entra en trombe dans le bureau, après avoir frappé deux coups secs, l'air grave.
-Inspecteur, on a retrouvé le corps d'une jeune femme dans le quartier de St Lawrence, annonça-t-il en coup de vent.
-C'est tout près d'ici ! Dites à George et Henry que je vous rejoins de suite ! s'exclama William en s'affairant.
Il se tourna vers Watts :
-Je m'en charge, restez avec Mademoiselle Applebaum afin de l'aider à trouver le portrait robot de ses agresseurs.
Il sortit, laissant les deux jeunes gens terminer ce qu'ils avaient commencé.
-On commence par les yeux ? proposa-t-il en se rapprochant d'elle d'un air complice.
Elle hocha la tête et fit défiler les bandelettes relatives aux yeux jusqu'au moment où elle trouva les bons. Elle procéda de même pour les autres parties et bientôt, le premier visage se dessina.
-C'est lui, affirma-t-elle avec dédain.
-Vous en êtes sûre ? demanda-t-il, dubitatif.
-Absolument, confirma-t-elle en hochant la tête.
-Je ne vais pas diffuser d'affiche pour le moment, cela risquerait mettre l'enquête en péril et ils pourraient s'enfuir avant que l'on ne les attrape, la prévint-il posément.
-Et que comptez-vous faire, alors ? rétorqua Máiréad, inquiète.
-On va interroger les résidents et leur montrer les portraits individuellement. Avant d'établir un second portrait, je vais le décalquer. Ne vous en faites pas, Máiréad, je ne vous abandonnerai jamais, la rassura-t-il en prenant sa main.
-Je ne vous remercierai jamais assez, murmura-t-elle émue.
Le duo continua sur sa lancée et deux heures plus tard, les deux portraits furent établis.
Au même moment, Murdoch et ses agents arrivèrent sur le lieu de la macabre découverte. Il s'agissait d'une ruelle glauque non loin d'un entrepôt ; et la pluie diluvienne ajoutait encore plus de désolation à ce quartier. Murdoch lui ayant laissé une seconde chance suite à ses agissements, Violet Hart fut également dépêchée sur la scène de crime afin d'examiner le corps. Il s'agissait d'une jeune femme d'une vingtaine d'années, brune à la peau mate et aux yeux bleus. Sa robe rose parme en désordre présentait des lacérations et de nombreuses tâches de sang. Violet se pencha sur le corps et prit sa température.
-Elle ne présente pas de traces de strangulation mais de nombreux coups de couteau, ce qui a dû la tuer. Elle est complètement froide et semble déjà rigide. Je dirais qu'elle est morte entre vingt-deux heures et deux heures du matin, affirma-elle de manière professionnelle.
Après avoir écouté ses constatations avec scepticisme, l'inspecteur observa minutieusement la scène de crime afin de repérer d'éventuels indices.
-Le tueur n'a laissé aucune trace de pas dans le sang de sa victime et a visiblement emporté l'arme qui a servi à la tuer. Il n'y aura que l'autopsie et d'éventuels témoignages pour apporter des réponses, déclara-t-il brièvement.
-Inspecteur, l'homme qui a donné l'alerte est ici, il vient de revenir sur les lieux après avoir téléphoné, intervint George en lui montrant l'homme qui se tenait à l'écart.
-Je vais l'interroger, décida-t-il en marchant vers lui.
Il s'agissait d'un jeune homme au cheveu châtain terne, de taille moyenne, qui semblait avoir des difficultés à retenir ses larmes.
-Bonjour Monsieur, c'est vous qui avez donné l'alerte ? questionna Murdoch en lui adressant un signe de chapeau.
Les deux hommes se serrèrent cordialement la main.
-Oui, c'est bien moi. Je me rendais sur le chantier d'un immeuble où je travaille et je l'ai découverte. Je me suis précipité vers le premier café pour téléphoner, répondit-il navré.
-Vous connaissiez la victime ?
-Oui, elle menait des actions caritatives et elle était appréciée pour son altruisme. Il y a deux ans, alors que j'étais à la rue, elle m'a offert une couverture, expliqua-t-il absorbé par son récit.
-Vous connaissez donc son identité ? s'informa Murdoch, insistant.
L'homme secoua la tête et baissa les yeux.
-Juste son prénom : Alixia mais tout le monde la surnommait "Le grand cœur", et elle m'a dit qu'elle était d'origine italienne et que sa famille avait connu la misère. Elle vit dans les environs et sortait souvent le soir, il m'arrivait de l'apercevoir passer non loin du chantier faire une course ou l'autre.
-Merci pour les renseignements, Monsieur. Monsieur ?
-Nigel Johnson, se présenta l'homme avec un sourire nerveux.
Murdoch retourna vers la scène de crime et la détailla. Visiblement, la jeune femme ne transportait pas de courses ce jour-là. Après avoir interrogé les riverains, en vain, les agents l'emmenèrent à la morgue et Murdoch rentra au poste avec George où un homme et une femme de la cinquantaine d'années de type italien attendaient leur tour sur la banquette. George eut un mauvais pressentiment et les invita à son bureau, Murdoch à ses côtés.
-Que puis-je faire pour vous ? demanda-t-il avec bienveillance.
-Je suis Antonio Gagliano et voici ma femme Manuela. Nous habitons le quartier St Lawrence et notre fille Alixia est partie hier soir retrouver sa meilleure amie à son appartement mais elle n'est pas rentrée, nous sommes morts d'inquiétude, raconta son père en larmes.
Murdoch prit une grande inspiration avant d'annoncer la terrible nouvelle.
-Alixia ne reviendra pas. Ce matin, nous avons retrouvé le corps d'une jeune femme dans une ruelle non loin d'un entrepôt dans ce quartier. La personne qui a donné l'alerte nous a confirmé qu'il s'agit bien de votre fille.
Madame Gagliano laissa échapper un hurlement de désespoir et éclata en sanglots.
-Alixia, ma petite fille, notre seule fille, quel est le monstre qui lui a fait ça ?! cria-t-elle, folle de chagrin.
Son mari cacha son visage pour pleurer.
-Peut-on la voir une dernière fois ? demanda-t-il, inconsolable.
-Bien sûr, elle est à la morgue où notre légiste pratiquera l'autopsie, accepta Murdoch avec compassion.
L'inspecteur les emmena à la morgue, où Mademoiselle Hart avait déjà préparé le nécessaire pour l'autopsie du corps. Quand la jeune femme ôta le drap blanc du visage de la victime, ses parents n'eurent aucun mal à la reconnaître.
-Oh mon Dieu, quelle horreur ! C'est bien elle ! s'écria Manuela dont les pleurs redoublèrent.
Elle se réfugia dans les bras de son mari, prête à vasciller.
-Comment est-elle morte ? s'informa-t-il, la voix brisée.
-Je suis navrée de vous l'annoncer comme cela mais elle a été poignardée de trente-cinq coups de couteau dont un au cœur, expliqua la légiste avec compassion.
-J'espère que son assassin va payer pour ce qu'il a fait, sinon je m'en chargerai personnellement, affirma Antonio dont la rage ne cessait de grandir.
-Je ne vous le conseille pas, vous risqueriez la potence. Laissez-nous faire notre travail, jusqu'à présent, aucune affaire n'est restée non élucidée au poste 4, répliqua Murdoch en se voulant réconfortant.
Les parents restèrent un bon quart d'heure auprès de leur fille avant de sortir de la morgue.
Pendant ce temps, au poste, alors que George et Henry récoltaient des informations concernant le cercle de connaissances de la victime, Máiréad terminait d'établir un portrait robot de ses agresseurs avec l'aide de Llewellyn.
-Et voilà, c'est terminé, ce sont eux ! se réjouit-elle après avoir terminé le second portrait.
Il lui rendit son sourire et lui fit un clin d'oeil :
-On forme une belle équipe, pas vrai ?!
Au même moment, Murdoch lui fit signe de sortir de son bureau afin de lui parler de la macabre découverte. Máiréad en profita pour se préparer à retourner chez elle; et Watts, la voyant enfiler son manteau, rentra dans le bureau à pleine vitesse après sa conversation.
-Où allez-vous ? questionna-t-il, inquiet.
-Je retourne chez moi, je dois travailler pour ce soir, répondit-elle en rangeant hâtivement ses affaires.
Il lui lança un regard confus.
-Ce soir ?
La jeune chanteuse le toisa d'un air ironique.
-Ne me dites pas que vous avez déjà oublié la chorale de ce soir ? se moqua-t-elle gentiment. Son visage se para d'un air très sérieux.
-Máiréad, je ne vous laisserai pas partir. Le corps d'une jeune femme vient d'être découvert dans une ruelle, je vous rappelle. Elle a été poignardée début de la nuit et tout porte à croire qu'elle a été agressée sexuellement. Il est possible qu'il s'agisse des mêmes agresseurs, la raisonna-t-il en lui barrant le chemin.
-Mais enfin, ils attaquent la nuit, pas le jour, protesta-t-elle dans l'embarras.
Il prit brusquement le visage de la jeune femme entre ses mains.
-Vous ne comprenez pas ? Je sais que vous êtes menacée. Ils n'attendront pas la nuit pour vous supprimer. J'ai peur pour vous parce que je tiens à vous, rétorqua-t-il torturé.
Elle ne dit mot, l'enlaça et posa sa tête sur son épaule. Quelques larmes coulèrent sur ses joues. -Ne vous inquiétez pas. Je vais aller interroger les résidents avec l'agent Brackenreid et je reviens, la consola-t-il en lui caressant le haut du dos.
-Faites attention à vous, chuchota-t-elle tendrement.
Watts partit chercher John et les deux hommes se rendirent dans le quartier de Moss Park, à côté de la ruelle où Máiréad avait été agressée. Ils entrèrent dans un café où quelques ivrognes sirotaient leur boisson avec amour et le serveur les reçut chaleureusement.
-Bonjour Messieurs, que puis-je pour vous ? lança-t-il joyeusement.
Watts montra son insigne dans sa veste :
-Maréchaussée de Toronto. On aimerait savoir si vous avez déjà vu ces hommes, attesta-t-il sévèrement.
John lui mit les portraits sous les yeux.
-Non, ils ne me disent rien. Je vais demander à mes clients mais ça m'étonnerait qu'ils vous répondent, la plupart ne se souviennent même pas de leur dernier verre, fit-il en secouant la tête d'un air navré.
Ils le remercièrent et passèrent auprès des clients. Aucun ne les connaissait. Ils firent le tour des résidents et des établissements où ils furent parfois mal reçus, et tous étaient formels : ils n'avaient jamais croisé ces individus de leur vie. Les deux hommes rentrèrent bredouille au poste tout en traînant les pieds. L'enquête de Watts n'avait pas avancé d'un cil; ils possédaient toutes les cartes en main pour retrouver les agresseurs mais personne ne savait qui ils étaient.
Cependant, quelque chose d'important aux yeux de l'inspecteur vint lui redonner du baume au cœur : la musique. Juste avant de se rendre à l'église pour la répétition de la chorale, il emmena Máiréad en rue déguster des Bretzels, son aliment favori; qu'il lui offrit.
-Et ça va être comme cela chaque soir ? le taquina-t-elle.
-À chaque répétition. Pour les adultes et les enfants. Et quand vous aurez vos cent choristes, je vous emmènerai au restaurant, affirma-t-il d'un air sérieux.
Elle lui donna un léger coup de coude.
-Llewellyn ! Mais vous me gâtez trop ! le réprimanda-t-elle en riant.
Ils marchèrent jusqu'à l'église où ils retrouvèrent Julia, qui les attendait déjà.
-Vous êtes prête à chanter ? lui demanda la jeune femme avec entrain.
-Plus que prête, sourit-elle.
Ils entrèrent et Máiréad rassembla sa troupe constituée d'hommes et de femmes de tous les âges. Ils paraissaient former un groupe solide et respectueux les un des autres. Máiréad les rassembla dans la nef et se plaça face à eux.
-Bonsoir Mesdames et Messieurs, aujourd'hui, nous accueillons deux nouveaux choristes : Llewellyn Watts et Julia Ogden, annonça-t-elle gaiement.
Les choristes les saluèrent et leur souhaitèrent la bienvenue.
-Avant de commencer, j'aimerais les entendre individuellement afin de savoir dans quel groupe je vais les placer. Nous allons nous isoler un moment, les prévint-elle en haussant le ton pour que tout le monde se taise.
Elle débuta avec Julia qui se lança, confiante. Le docteur Ogden savait chanter juste, ce que la jeune chanteuse apprécia particulièrement.
-D'après ce que j'entends, vous êtes alto mais si j'arrive à vous aider à débloquer la mâchoire, vous pourriez gagner en amplitude et rejoindre les mezzo-soprano, conclut-elle à la fin de son test.
-C'est fantastique, ajouta Julia d'un air satisfait. En revanche, elle eut plus de difficulté à faire chanter Llewellyn, qui se montrait relativement timide.
-Ne pensez à rien et ayez confiance en ce que vous faites. Je suis là pour vous aider à vous améliorer et je préfère vous entendre faire des fautes maintenant qu'en concert, l'encouragea-t-elle en le prenant par les épaules pour l'aider à trouver la bonne posture.
Le jeune homme fit le vide et se lança, tremblant. Il se sentait effrayé à l'idée de chanter faux devant elle, et ne voulait surtout pas la décevoir. Finalement, tout se passa pour le mieux.
-Pas mal pour un débutant, ce n'était pas si terrible, vous voyez ? Vous rejoindrez les barytons, le félicita-t-elle le regard pétillant. Il lui hocha la tête d'un air gêné.
-J'avais peur d'être ridicule, confia-t-il timidement.
Elle serra sa main dans la sienne :
-Arrêtez de vous dévaloriser, vous ne l'êtes pas, et j'ai apprécié ce que j'ai entendu, le sermonna-t-elle d'une voix douce.
Elle rassembla ses choristes et ils entamèrent la répétition dans la bonne humeur accompagnés de leur pianiste, Madame Perkins.
À suivre...
