Après quelques jours de travail acharné et d'analyses en tout genre sur le corps d'Alixia, Violet rendit son rapport d'autopsie à Murdoch, venu exprès à la morgue.

-Bonjour Mademoiselle Hart, avez-vous terminé l'autopsie ? la salua-t-il, cordialement.

Ce dernier restait toujours sur ses gardes depuis les récents événements et passait son temps à vérifier le travail accompli par la jeune femme.

-Oui, je n'ai pas trouvé de trace de poison ou de drogue dans son sang et elle a subi des coups de couteau qui lui ont perforé les intestins ainsi que le poumon gauche et le cœur. Les plaies sont profondes de cinq centimètres et leur largeur est de trois centimètres. Elle a également été agressée sexuellement, expliqua-t-elle minutieusement.

Elle lui tendit le rapport, qu'il saisit délicatement.

-Très bien, je vous remercie pour votre travail. Mes craintes se sont confirmées, conclut-il l'air grave.

Il lui fit un signe de tête et prit congé.

Au commissariat; comme à leur habitude; au lieu de travailler; George et Henry discutaient à leur bureau tout en bâillant aux corneilles.

-George, avez-vous entendu parler de la chorale de Mademoiselle Applebaum ? Elle cherche cent choristes, demanda son ami sur un ton enjoué tout en penchant sa tête vers lui.

George lui jeta un regard étonné :

-Et vous comptez y participer ?

-Pourquoi pas, j'ai déjà fait l'expérience lors du concert de Noël de la maréchaussée il y a quelques années, répondit-il plein d'entrain.

-N'oubliez pas que c'est pour chanter dans différentes villes et que si tous les agents commencent à nous quitter pour donner des concerts, ça va être compliqué. Et Ruth ne veut pas y aller ? le raisonna George en parlant tout bas.

-Je ne suis pas sûr, surtout si elle ne connaît personne, fit Henry tout en triant de la paperasse.

-Dans ce cas, je demanderai à Effie si elle souhaite l'accompagner. Elle est avocate et peut s'arranger plus facilement, décida George afin de lui faire plaisir.

Soudain, Brackenreid, qui passait par là, s'arrêta à leur hauteur, de mauvaise humeur :

-Crabtree ! Higgins ! On ne vous paie pas pour discuter. Vous feriez mieux de vous remuer le popotin et d'aller interroger le curé de la paroisse où se rendait Mademoiselle Gagliano si vous ne voulez pas être rétrogradés, les pressa-t-il sévèrement.

Ils sursautèrent et firent mine de remplir des papiers.

-Oui, Monsieur, bafouilla George embarrassé.

Il s'éloigna de quelques pas et fit brusquement volte-face :

-Et avant de partir, vous ne savez pas où je pourrais trouver Watts ? Il n'est pas dans son bureau, maugréa-t-il.

Ils n'eurent pas le temps d'ouvrir la bouche que le principal intéressé arriva, en retard.

-Watts, j'ai à vous parler, le prévint l'inspecteur en chef sur un ton peu aimable.

Ce dernier invita le retardataire à prendre place dans son bureau dans le but de lui faire une remontrance.

-Bon sang, Watts, c'est à cette heure que vous arrivez ?! Ça fait une semaine que ça dure ! Où étiez-vous ?! le réprimanda-t-il fermement.

Le jeune inspecteur s'agita sur son siège, peu impressionné par l'allure de son supérieur.

-Écoutez, je suis passé chez Mademoiselle Applebaum pour s'assurer qu'elle allait bien, comme je le fais matin et soir, se justifia-t-il en gardant son calme.

Brackenreid se leva et fit les cent pas dans son bureau.

-Mais enfin, Watts, vous êtes toujours en retard ! Vous ne savez pas passer plus tôt ?! Pour couronner le tout, à chaque fois qu'elle sort pendant vos heures, vous vous absentez ! répliqua-t-il de plus en plus en colère.

Le jeune homme affirma haut et fort son point de vue, à la limite de perdre son sang-froid :

-Máiréad a besoin d'être protégée quand elle sort ! Surtout que je n'ai pas encore réussi à mettre la main sur ses agresseurs et qu'ils peuvent être n'importe où !

Le supérieur laissa échapper un petit rictus de mépris.

-Máiréad. Vous me semblez bien proches tous les deux, railla-t-il l'œil moqueur.

-Je ne vous permets pas de nous critiquer ! protesta Watts, irrité.

-Je ne critique pas, je vous dis juste que vous passez trop de temps avec cette femme alors que d'autres affaires ont besoin d'être résolues également, rétorqua Brackenreid avec impertinence.

Llewellyn releva la tête, déterminé.

-Je fais de mon mieux pour résoudre ces affaires et je ne vous laisserai pas diriger ma vie, certifia-t-il avec conviction.

Le jeune homme sortit du bureau et put souffler. Il reconnut que l'inspecteur en chef avait raison sur un point : il se sentait proche de Máiréad, pour laquelle il portait une affection particulière.

Pendant ce temps, George et Henry prirent le chemin de la paroisse où Alixia se rendait régulièrement. Ils furent accueillis par le curé, le Père Bolton, un homme de la quarantaine d'années assez petit et présentant une tonsure.

-Bonjour mon Père, nous sommes de la maréchaussée de Toronto et nous aimerions connaître certaines choses concernant Alixia Gagliano, le salua George en tendant la main.

Le curé leur sourit avec tristesse et serra la main tendue.

-Bonjour Messieurs, j'ai appris ce qu'il s'est passé ; quelle tragédie. Comment peut-on faire autant de mal ? se demanda-t-il avec incompréhension.

-Nous cherchons à le savoir justement. Et peut-être que des renseignements pourraient nous aider grandement, intervint Henry avec plus de sérieux que dans la matinée.

Le Père Bolton leur montra un banc de l'église.

-Bien sûr, asseyez-vous, les invita-t-il avec bonté. Les agents s'exécutèrent et le curé leur parla de la victime.

-Alixia avait vingt ans et elle était une jeune femme pleine de vie. Sa famille a connu la misère en arrivant d'Italie au point qu'ils vivaient à quatre avec son jeune frère dans une minuscule cabane délabrée hors de la ville. Son père a toujours travaillé dur à l'usine et sa mère faisait des ménages chez les plus riches. Alixia a eu une enfance difficile mais a réussi à devenir couturière et a même gagné un concours. Alors, quand elle avait le temps, elle aidait ceux qui en avaient le plus besoin ; qui le lui rendaient bien. Personne dans son cercle ne lui connaissait d'ennemi. Elle n'avait pas de fiancé non plus, elle voulait attendre d'être assez mature pour cela. Je n'ai rien d'autre à ajouter qui pourrait vous aider.

Lorsqu'il eut terminé son récit, le curé avait les larmes aux yeux. Les deux agents le remercièrent pour son témoignage et retournèrent au poste.

Murdoch, quant à lui, reçut la visite de la meilleure amie d'Alixia, une petite blonde de la vingtaine ; et surtout, la dernière personne à l'avoir vue vivante.

-Merci de me recevoir, Inspecteur. Je suis Eliza Parker, sa meilleure amie, se présenta-t-elle les yeux rougis par les larmes.

-Toutes mes condoléances, Mademoiselle Parker. Alixia restait souvent chez vous jusqu'à des heures tardives ? lui demanda-t-il, compréhensif.

-Cela arrivait de temps à autre. On se voyait relativement peu à cause de son travail de couturière et on en profitait quand l'occasion se présentait, répondit-elle presque inaudible.

-Savez-vous si Alixia avait des ennemis ? Un homme dans sa vie ? Ou de mauvaises fréquentations ? questionna-t-il méticuleusement.

-Non, elle n'avait pas d'ennemis. On se racontait tout et elle ne fréquentait pas de personnes toxiques. Elle n'avait pas d'homme dans sa vie, elle préférait les femmes, expliqua Eliza en sanglotant.

La jeune femme sortit son mouchoir trempé pour essuyer ses larmes.

-Alors, avait-elle une femme dans sa vie ? insista Murdoch.

Elle secoua la tête, navrée :

-Pas à ma connaissance. Je n'arrive toujours pas à croire qu'elle n'est plus de ce monde. Le monstre qui l'a tuée doit être pendu, parce qu'il a volé une partie de sa famille et de moi-même, s'énerva-t-elle les joues ruisselantes et la voix cassée.

-On le retrouvera et il sera jugé et exécuté, nous résolvons toutes nos affaires, la rassura-t-il compatissant.

Elle le remercia et sortit du poste un second mouchoir humide à la main.

En sortant du poste en fin de journée, George retrouva Effie sur le marché de Noël afin de flâner tout en papotant. Le jeune homme appréciait plus que tout ces moments de détente à deux. Cependant, depuis le succès de son dernier roman, il n'était pas rare que certaines personnes l'arrêtent dans la rue pour lui demander un autographe. Mais ce soir-là, tout paraissait très calme.

-Bonsoir Effie, comment s'est passée votre journée ? s'informa-t-il, intéressé par ses activités quotidiennes.

-Plutôt bien, pour le moment, je défends une dame victime d'une escroquerie. Elle a lu dans un journal une publicité pour un jeu d'argent et s'est laissée influencer. La pauvre, elle a perdu une bonne partie de ses économies, raconta-t-elle passionnée par son sujet.

-C'est fâcheux, ça ; à sa place, je serais fou de rage. Il y a vraiment des gens qui profitent de la crédulité des autres, s'indigna-t-il les mains sur les hanches.

-Je me dois de les défendre, c'est mon métier. Et vous, parlez-moi un peu de votre journée, suggéra-t-elle à son oreille.

Elle le prit par le bras et ils débutèrent leur balade.

-Et bien, tout d'abord, j'ai beaucoup discuté de la chorale avec Henry, jusqu'au moment où ce cher Brackenreid nous a donné l'injonction de nous bouger les fesses pour aller interroger le curé qui connaissait Mademoiselle Gagliano. Résultat : on en est toujours au même stade, soupira-t-il avec dépit.

Elle s'arrêta et lui caressa tendrement la joue.

-George, je suis sûre que vous allez résoudre cette énigme. Il n'y a pas de raison pour que ça se passe mal, vous réussissez à chaque fois, et surtout quand il s'agit de publier un roman à succès, l'encouragea-t-elle en souriant.

Il baissa la tête, pas plus convaincu par ses paroles.

Elle enchaîna plus joyeusement en changeant de sujet :

-Au fait, j'ai appris que Mademoiselle Applebaum recherchait des choristes. J'aurais très envie de participer. Vous ne le savez sûrement pas mais lorsque j'étais enfant, je chantais dans une chorale et maintenant que j'ai un travail, j'aimerais retrouver ce plaisir de chanter, comme au bon vieux temps.

Le visage de George s'illumina :

-J'allais justement vous le proposer ! Certains agents et moi-même aurions aimé participer mais qui va assurer la sécurité de la population quand il faudra partir en concert ? s'exclama-t-il, un grand sourire aux lèvres.

-C'est vrai que ce n'est pas l'idéal, approuva-t-elle. -Du coup, j'ai pensé que vous pourriez emmener Ruth avec vous. Henry m'a bien fait savoir qu'elle n'irait pas si elle ne connaissait personne, ajouta-t-il d'un air malicieux.

-Ne vous inquiétez pas, George, je suis passée à l'hôpital tout à l'heure et j'ai réussi à la convaincre. Elle a d'abord refusé de peur d'être exploitée et puis, elle a changé d'avis. Je dois vous avouer que je préfère aller chanter avec elle plutôt que de discuter de sa dernière toilette, répliqua-t-elle en posant sa main sur la poitrine de l'agent dont le visage se figea.

Ce geste le renvoya deux ans en arrière, peu de temps avant le départ de Nina pour Paris. La jeune femme avait pris l'habitude de le toucher en parlant, ce qui l'amenait à un certain degré de plénitude. Il se sentait important pour quelqu'un. Pour Nina. Pour Effie. Sans oublier Edna.

Il la prit par la taille et l'attira sensuellement contre lui avant d'échanger un long baiser langoureux.

Pendant ce temps, Máiréad rejoignit la chorale d'enfants en compagnie de Watts, qui s'assit sur un banc de l'église et se fit discret.

-Bonsoir les enfants, j'espère que tout le monde va bien. Je crois que l'on a encore de nouveaux membres, décidément, la chorale a du succès. Les nouveaux, pouvez-vous lever la main ? lança-t-elle de manière énergique.

Deux garçons d'une douzaine d'années levèrent la main.

-Bien. Avant de s'échauffer, on va monter sur l'estrade pour l'exercice habituel; ce même exercice qui nous aidera à obtenir le silence avant de commencer un concert. Pour les nouveaux, on va imiter le son d'une tempête, vous verrez, ce n'est pas compliqué, expliqua-t-elle avec motivation.

Ils coururent vers l'estrade, remplis de bonne humeur. La jeune femme se plaça face à eux, prête à leur faire la leçon.

-On va procéder de gauche à droite. On va commencer par se frotter les mains doucement. C'est la pluie qui tombe faiblement.

Elle montra le premier geste et les enfants s'exécutèrent. De son côté, Watts les imita discrètement, admiratif de la pédagogie de son amie.

-On va aller de plus en plus vite. Attention les premiers, préparez-vous à claquer des doigts et à imiter le bruit des poissons avec la bouche, les prévint-elle avant d'anticiper la suite.

Elle changea de geste, les enfants la suivirent progressivement selon leur position et un son de pluie modérée se fit entendre.

-Maintenant, les premiers vont taper sur leurs jambes, de plus en plus fort ! s'exclama-t-elle en leur montrant l'exemple.

La pluie commença à se faire battante, une pluie rude et diluvienne de la mousson.

-Attention à gauche, préparez-vous à sauter ! cria-t-elle, espérant se faire entendre dans ce brouhaha.

Ils sautèrent les uns après les autres afin d'imiter le bruit du tonnerre. Une fois. Deux fois. Trois fois.

Elle leur fit signe d'atténuer le son :

-La pluie va se calmer, espacez chaque geste et surtout, diminuez l'intensité.

Ils répétèrent leurs gestes en sens inverse et bientôt, la pluie s'arrêta et ils débutèrent l'échauffement accompagnés de la pianiste. Ensuite, ils entonnèrent des chansons rythmées ; animées par une Máiréad dansante. Llewellyn l'observa attentivement. Il la trouvait magnifique avec ses petites mèches rebelles qui sortaient de son chignon. Elle les fit travailler individuellement leurs points faibles pour que le rendu global soit meilleur.

Après deux heures d'entraînement intensif, Watts lui présenta son bras avec galanterie et la raccompagna chez elle. Voyant qu'elle tremblait de froid, il ôta sa veste et la lui enfila.

-Prenez ma veste, vous allez attraper froid et vous risquez de ne plus savoir chanter, la raisonna-t-il gentiment.

-Merci mais vous n'êtes pas obligé, je n'ai pas envie que vous soyez malade, rétorqua-t-elle timidement.

-Ne vous en faites pas pour moi, et puis, je dois vous dire que vous faites un travail remarquable avec ces enfants. Ils prennent énormément de plaisir. Le bruit de la tempête, c'est juste incroyable, la félicita-t-il en cherchant son regard. -Vraiment ? Je leur fais faire cette activité pour leur permettre de se rendre compte qu'ils forment un tout, qu'ils doivent être ensemble pour briller, répondit-elle en souriant.

Le jeune homme s'accrocha à ses yeux brillants.

-Et bien, je dois dire que vous me paraissez très dynamique. Vous dirigez une chorale de trente enfants, vous dansez, vous êtes souriante, que demander de plus ?

Elle serra son bras autour de celui de l'inspecteur et posa sa tête sur son épaule.

-C'est grâce à vous, Llewellyn. Si vous n'étiez pas là, après une agression pareille, j'aurais du mal à danser. Je me sens en sécurité avec vous, avoua-t-elle d'une voix douce.

Ils arrivèrent devant la porte de l'appartement et la jeune femme l'invita à entrer deux minutes.

-Máiréad, je vous remercie de chanter et de faire vivre cette chorale. C'est un pur bonheur, déclara-t-il avant de lui prendre la main et d'y déposer un léger baiser.

Elle rosit mais cependant, son attention fut attirée par une enveloppe passée sous la porte. Elle la ramassa et l'ouvrit, méfiante. Elle découvrit son contenu avec stupeur et fut prise de panique. Elle sentit sa respiration s'accélérer jusqu'à se bloquer.

-Máiréad, que se passe-t-il ? s'inquiéta le jeune homme en tentant de la calmer.

Elle ne répondit pas et perdit connaissance, choquée. Il se précipita en trombe vers elle, affolé.

-Máiréad ! cria-t-il, désemparé.

À suivre...