Dans l'appartement, Máiréad reprit doucement connaissance sous le regard inquiet de Watts. Elle lui saisit le bras, comme possédée, les yeux semblables à des soucoupes.
-Llewellyn, lisez le papier, souffla-t-elle alarmée.
Il prit la feuille qu'elle lui tendait, et la détailla attentivement.
"On sait que tu vis ici et attends-toi à des représailles"
Le jeune homme pâlit. Comment savaient-ils où elle habitait ? Probablement qu'ils la suivaient depuis le début.
Il l'aida à se relever et la coucha sur le canapé.
-Máiréad, vous n'êtes plus en sécurité ici. Le plus judicieux serait que l'on vous donne une nouvelle identité, un nouveau travail et que vous quittiez la ville, déclara-t-il l'air grave.
Elle se releva brutalement, anéantie par cette annonce.
-Où vais-je devoir aller ?! J'ai toute ma vie ici, la chorale, les gens me reconnaissent parfois, je ne pourrai jamais m'habituer à une nouvelle vie ! Je ne veux pas partir, je ne le supporterai pas, et votre présence m'aide à me sentir mieux, s'affola-t-elle désemparée.
Il réfléchit un instant et lui prit la main avec tendresse.
-Vous viendrez chez moi, dans ce cas. Je me dois de vous protéger. Il nous faudra l'aide de quelques agents et de camouflage pour vous exfiltrer sans attirer l'attention, affirma-t-il en se voulant rassurant.
Elle lui adressa un regard dubitatif.
-Du camouflage ? questionna-t-elle, incrédule. Elle se rapprocha de lui, soudain intéressée.
-Oui, comme une robe que vous ne portez plus depuis quelques temps ainsi qu'une perruque. Je demanderai à un agent d'en acheter une. Vous m'accompagnerai au poste où vous pourrez vous changer et vous reviendrez avec moi après ma journée. Prenez vos partitions, vous risquez de vous ennuyer, expliqua-t-il en lui serrant la main avec compassion.
-Et pour le papier ? enchaîna-t-elle, curieuse.
-Je me chargerai personnellement de l'analyse graphologique. Je tiens vraiment à trouver les auteurs afin que vous puissiez réintégrer votre domicile le plus tôt possible, continua-t-il avec détermination.
-Llewellyn, je ne sais pas quoi dire, c'est tellement gentil de votre part, bafouilla-t-elle les mains moites.
Il se gratta nerveusement l'arrière du crâne.
-Ce n'est rien, Máiréad. Vous avez besoin d'aide et d'être protégée. Sachez que vous êtes importante à mes yeux ; votre voix a réussi à débloquer des souvenirs enfouis depuis l'enfance et je vous en remercie, murmura-t-il avec passion.
Elle rougit furieusement à cette déclaration inattendue.
-Vraiment ? Si j'ai pu vous apporter un peu de bonheur, je suis contente, dit-elle en souriant.
Il redevint sérieux, préférant la conseiller sur certains points :
-Je pense que vous feriez mieux de préparer votre malle. Des agents en civil viendront la chercher et l'amener chez moi. En attendant, je squatterai votre canapé cette nuit, il est hors de question que je vous laisse seule sachant que vous venez de recevoir une lettre de menaces. Elle pouffa, amusée par cette dernière phrase.
-J'accepte de vous prêter mon canapé à une condition : que vous ne passiez pas toute votre nuit à veiller pour moi, le taquina-t-elle.
-Entendu, Chef Máiréad ! rétorqua-t-il en riant.
Ils se couchèrent de bonne heure et le lendemain, prirent le chemin du poste bras dessus bras dessous. La jeune femme s'installa dans un coin du bureau de l'inspecteur pour ne pas déranger et travailla sur ses partitions pour un prochain concert.
En allant parler aux agents, Watts croisa Murdoch et lui raconta les événements de la veille.
-Que comptez-vous faire ? questionna ce dernier, perplexe.
Son collègue lui démontra qu'il avait pris les devants concernant cette affaire :
-Une analyse graphologique. Máiréad viendra vivre chez moi afin de lui éviter de payer un second loyer. J'allais justement réquisitionner George, Henry et John pour l'aider à déménager sans que les auteurs ne remarquent quelque chose.
-Vous avez raison, on n'est jamais assez prudent, approuva Murdoch avant de se rendre à son bureau.
Watts appela les trois agents et les invita dans son bureau où il réitéra ses explications.
-John, je voudrais que vous alliez acheter une perruque blonde pour Mademoiselle Applebaum. Quant à vous, George et Henry, je vous donne la clé des deux appartements pour amener sa malle à mon domicile en voiture. N'oubliez pas de vous habiller en civil, vous ne devez pas vous faire repérer, il en va de la vie de Mademoiselle Applebaum, leur rappela-t-il en insistant.
-Bien, Monsieur, répondit George en hochant la tête. Les agents se séparèrent et George et Henry trouvèrent l'appartement de Máiréad à l'adresse donnée par leur supérieur, s'assurèrent que le couloir était vide et entrèrent. Après avoir repéré la malle, ils la soulevèrent et la transportèrent jusqu'à la voiture prévue à cet effet qui les emmena chez Llewellyn où ils la déposèrent délicatement.
-Un jeu d'enfant, fit Henry d'un air satisfait.
-Oui, et j'espère que l'on n'a pas été repérés, soupira son ami en se tapotant les mains.
De son côté, non loin de là, John trouva un magasin qui vendait des perruques blondes et en acheta une qu'il ramena au poste. Pendant ce temps, Watts fut convoqué par Brackenreid, qui avait eu vent de ses intentions. Le jeune homme savait que son supérieur allait probablement lui passer un savon.
-J'ai entendu dire que vous alliez accueillir Mademoiselle Applebaum chez vous. Bon sang, à quoi vous jouez, Watts ?! le sermonna-t-il en lui jetant un regard sévère.
Sur sa chaise, Watts s'agitait, en particulier ses jambes. Il n'aimait pas la tournure que prenait la chose.
-Je ne joue pas, Monsieur, je cherche juste à la mettre en sécurité, protesta-t-il agacé.
Son supérieur le fixa droit dans les yeux et laissa échapper un rictus méprisant.
-Qu'attendez-vous de cette femme ? Faites attention, à force de continuer ainsi, il se pourrait qu'elle connaisse un jour votre petit secret, rétorqua-t-il d'un air moqueur.
-C'est vraiment bas de la part d'un homme comme vous, maugréa-t-il entre ses dents avant de sortir la rejoindre.
Il claqua la porte, bouillonnant de rage. Il savait que son supérieur ne se ferait jamais à sa bisexualité. Malgré le fait qu'il ne l'avait jamais clamé, le jeune homme savait que l'inspecteur en chef portait des soupçons sur sa vie amoureuse ; ce qu'il n'avait pas démenti, prenant le risque de perdre son travail. Son couple avec Jack Walker n'avait d'ailleurs pas tenu le coup à cause de cette société conservatrice qui aurait pu découvrir leur relation à tout moment ; et son partenaire avait préféré partir refaire sa vie loin de Toronto.
Watts, quant à lui, ne se sentait pas appartenir à une catégorie particulière ; il agissait principalement à l'affectif.
Lorsqu'il retrouva Máiréad, elle venait d'enfiler sa perruque ainsi qu'une robe bleu ciel et un chapeau de rechange. Il la contempla de la tête aux pieds, émerveillé.
-Vous êtes belle mais je vous préfère au naturel, avoua-t-il en la prenant par le bras.
-Vous aurez tout le loisir de m'admirer au naturel une fois chez vous, répliqua-t-elle en le serrant contre elle.
Ils se rendirent à son appartement après avoir récupéré les clés et il l'aida à s'installer. Il s'agissait d'un appartement comprenant une chambre, une petite salle de séjour avec une cuisine et une pièce pour se laver.
-Venez dans ma chambre et prenez mon lit, je dormirai sur le canapé, dit-il en lui montrant son grand lit.
Touchée, elle ne put s'empêcher de refuser la proposition.
-Vous êtes chez vous et vous allez dormir sur le canapé ?! s'indigna-t-elle, choquée par sa générosité.
-Ne vous inquiétez pas pour moi, je dors très bien dessus, c'est assez confortable, la réconforta-t-il en riant.
Il la laissa déballer sa malle et, pour le remercier, elle prépara le repas. Peu de temps après avoir mangé, ils se couchèrent chacun de leur côté afin de passer une bonne nuit réparatrice. Cependant, en plein milieu de la nuit, le jeune homme fut réveillé par un cri de détresse venant de la chambre et s'y précipita, le cœur battant, s'en voulant de s'être endormi. Il la trouva assise sur le lit, hagarde. Il se mit à genoux face à elle et lui attrapa les poignets.
-Máiréad ! Qu'avez-vous ?! s'alarma-t-il, mort d'inquiétude.
Elle éclata brusquement en sanglots.
-J'ai fait un cauchemar. Parfois, la nuit, je revis l'agression et ça se mélange avec mes souvenirs d'enfance, c'est horrible, raconta-t-elle en larmes. Il s'assit à côté d'elle et prit sa tête dans ses grandes mains pour lui essuyer ses larmes et la serra contre son cœur.
-C'est fini Máiréad, je suis là, avec vous, et je ne vous lâcherai pas, la consola-t-il d'une voix douce.
Le jeune inspecteur adorait par-dessus tout prononcer ce prénom si insolite qui le faisait planer.
-Llewellyn, restez près de moi cette nuit, j'ai peur de ne plus pouvoir dormir, supplia-t-elle en s'accrochant au col de son pyjama.
Il hocha la tête en lui caressant les cheveux.
-Comme vous voudrez, ce qui compte, c'est que vous vous sentiez bien, approuva-t-il ému.
Ses main tremblaient tant cet instant lui donnait des frissons. Elle le regarda en rosissant farouchement.
-Vous êtes si attentionné avec moi, je me sens si bien avec vous. Je crois que je vous aime, déclara-t-elle timidement.
Le jeune homme rougit et passa nerveusement son bras derrière sa nuque avant de lui dire ce qu'il avait sur le coeur.
-Máiréad, je ne vais pas vous cacher que vous avez chamboulé toute mon existence. Vous êtes une femme extraordinaire, lui dit-il presque en chuchotant.
Leurs lèvres se rapprochèrent jusqu'à se sceller dans un long baiser amoureux.
Cependant, l'inspecteur se reprit, honteux de s'être laissé tenter.
-Je suis désolé, je ne devrais pas, j'ai l'impression de profiter de vous, s'excusa-t-il en se décollant. La jeune femme l'empêcha de parler plus longtemps en prenant possession de ses lèvres avec délicatesse, sa main lui effleurant tendrement la joue.
-Vous ne profitez pas de moi, loin de là. Au contraire, vous me prouvez chaque jour que vous m'aimez, et c'est beau, l'apaisa-t-elle avec son plus beau sourire.
Ils se couchèrent tous deux dans le lit et Llewellyn la prit affectueusement dans ses bras, soucieux de son confort physique et moral.
Le lendemain, vers midi, un couple se baladait tranquillement dans le parc du quartier Alexandra Park. L'homme, un quinquagénaire grisonnant et sa femme, une blonde à la longue robe bleu marine, marchaient en direction de l'étang gelé du parc afin de l'observer. Soudain, une masse bordeaux sous la glace attira l'attention de la dame, qui s'approcha. Elle hurla d'épouvante lorsqu'elle se rendit compte qu'il s'agissait du corps d'une femme.
-Mary ! Que se passe-t-il, ma chérie ?! s'écria son mari, inquiet.
Il courut la rejoindre à toute allure.
-Il y a une femme dans l'étang, bégaya-t-elle sous le choc.
La maréchaussée fut prévenue et descendit sur les lieux dans l'après-midi en compagnie de Mademoiselle Hart. Les agents furent obligés de briser la glace qui recouvrait l'étang depuis un mois dans le but d'accéder au corps. Ensuite, ils montèrent sur une barque pour aller la chercher et la ramener sur la terre ferme. Il s'agissait d'une jeune femme de la vingtaine, originaire d'Asie, et très probablement de Chinatown. William ne put s'empêcher de faire le signe de croix et Mademoiselle Hart s'approcha du corps afin de procéder aux premières constatations. Elle détailla le corps, qui présentait un état de décomposition relativement avancé.
-Vu son état de décomposition, je dirais que la mort remonte à plus de deux mois. Je ne peux pas me prononcer maintenant quant aux causes du décès, il faudra que je l'autopsie d'abord, expliqua-t-elle concentrée.
Murdoch prit les choses en main :
-Bien. John et Henry, j'aimerais que vous aidiez au transport du corps jusqu'à la morgue. George; vous et moi allons essayer de découvrir son identité. Sa disparition a probablement été signalée dans un poste de la ville, ajouta-t-il fermement.
Les deux agents s'exécutèrent et suivirent Mademoiselle Hart jusqu'à la morgue.
De leur côté, au poste, William et George prévinrent Watts de cette seconde macabre découverte.
-S'il s'agit du même mode opératoire que pour Mlle Gagliano, j'ai bien peur qu'elle ne soit pas la dernière victime. Chaque jour, en rentrant chez moi, je crains de découvrir Máiréad sans vie, fit-il en marchant dans la pièce et en faisant mine de philosopher.
-Écoutez, il faut vraiment vous méfier quand vous sortez tous les deux, elle est toujours en danger. Regardez autour de vous si vous ne reconnaissez pas l'un de ses agresseurs, suggéra Murdoch en essayant de trouver des idées. Watts cessa de marcher et se frotta convulsivement les mains.
-Je me demande si je ne devrais pas retourner chez moi pendant la pause de midi pour vérifier si elle va bien, proposa-t-il indécis.
-Vous faites ce qu'il vous semble le mieux mais l'inspecteur Brackenreid pourrait ne pas apprécier. N'oubliez pas qu'il vous a dans le collimateur depuis l'histoire de vos retards répétés, le mit-il en garde.
Watts lui adressa un regard interrogateur.
-Inspecteur Murdoch, ne pensez-vous pas que sa vie a plus de prix que ma place ? demanda-t-il, un brin cynique.
Son interlocuteur baissa la tête, navré :
-Si, bien sûr, admit-il d'une petite voix.
-Peut-être devrait-on se mettre au travail si l'on veut découvrir l'identité de cette jeune femme, intervint George avec motivation.
-Oui, bonne idée, cherchez dans les signalements de disparition des mois précédent, et si Henry n'a rien à faire, demandez-lui de vous aider. L'inspecteur Watts et moi allons faire la tournée des autres postes pour récupérer tous les signalements qui nous intéressent, approuva Murdoch qui était prêt à s'en aller.
Alors que les inspecteurs quittèrent le poste, George et Henry se mirent en quête des disparitions inquiétantes récentes et recherchèrent d'éventuels signalements concernant la disparition d'une jeune femme asiatique à proximité de Chinatown. Ils parcoururent une bonne centaine de dossiers de signalements et, après deux heures de travail acharné, un document attira l'attention de George.
-Henry, j'ai trouvé un signalement remontant à septembre concernant une jeune femme nommée Maï Linh Xia. Elle a vingt-deux ans, est d'origine chinoise, mesure un mètre cinquante-trois et portait une robe rouge avant de disparaître, annonça-t-il en en faisant tourner un crayon entre ses doigts.
Il lui tendit le papier qui montrait également une photo.
-Je pense que l'on devrait attendre le retour de nos supérieurs avant d'aller vérifier à la morgue, affirma Henry peu sûr de lui.
À ce moment-là, Murdoch et Watts firent leur apparition, des dossiers en mains.
-Nous avons trouvé deux signalements concernant la disparition de jeunes femmes asiatiques. Au poste trois, un homme a signalé la disparition de sa femme, Li Anh Bui, une vietnamienne de vingt-cinq ans qui portait une robe pourpre, avertit Murdoch, fatigué par son périple.
-De mon côté, mes anciens collègues du poste un m'ont communiqué le signalement de la disparition de Ningxi Vu, une chinoise de vingt-sept ans. Et vous ? ajouta Watts en s'adressant aux agents.
-On a trouvé un signalement. Elle s'appelle Maï Linh Xia, répondit George en leur montrant la photo.
-Très bien, je pense que nous pourrons nous rendre à la morgue afin de vérifier son identité dès que Mademoiselle Hart aura terminé l'autopsie, conclut William en enfilant son manteau.
À cette heure, il faisait nuit noire depuis belle lurette et ils furent les derniers à quitter le poste avec Brackenreid. Cependant, juste avant d'enfiler son manteau, Watts fut interrompu par son supérieur; qui déboula dans son bureau; venu lui faire une annonce particulière.
-Watts, il y a une jeune femme qui vous attend sur le banc près de l'entrée. Ça fait bien une heure qu'elle y est. Elle m'a dit que vous étiez de vieux amis. C'est Mademoiselle Applebaum qui risque de ne pas être contente, lança-t-il d'un air sarcastique.
-J'arrive, soupira-t-il en rassemblant ses affaires.
Le jeune homme était partagé entre curiosité et embarras. Il n'avait pas tellement envie de prendre du retard de peur de laisser Máiréad seule trop longtemps, surtout qu'elle avait répétition avec la chorale des adultes. D'un autre côté, il se demandait qui pouvait bien être cette dame, même s'il avait déjà une petite idée en tête. Il sortit de son bureau et traversa le poste en direction de la jeune femme.
Grande, brune, élancée, pas de doute, c'était bien elle. Son cœur fit un bond tant il était surpris de revoir cette dame.
À suivre...
