-Fiona ? fit Watts, le souffle coupé par la surprise. Elle se leva et lui sourit timidement, comblée de le revoir enfin. Après trois ans, elle n'avait pas changé, il la trouvait toujours aussi belle qu'auparavant. La jeune femme s'avança doucement vers lui, un brillant éclat dans le regard.
-Llewellyn, j'ai terminé mon voyage et je suis revenue pour vous. À l'époque, nous n'avions pas pu achever ce que nous avions commencé tous les deux et j'avais vraiment envie de vous retrouver comme promis, expliqua-t-elle en lui prenant la main.
Elle se rapprocha encore et lui déposa un baiser affectueux sur les lèvres auquel il ne se refusa pas. Il se rappela de son bref séjour à Toronto, coincée durant des jours car des malfrats avaient volé sa bicyclette à laquelle elle tenait tant. Il était même allé jusqu'à la cacher lorsqu'il l'eût retrouvée afin que la jeune femme reste encore un peu auprès de lui. Sa dernière nuit à Toronto, elle l'avait passée à ses côtés, pour un adieu déchirant. Il le reconnaissait : cette femme, il l'avait aimée et une part de lui en était encore amoureuse.
Il songea tout à coup à Máiréad. Il ne voulait pas l'abandonner non plus, il l'aimait tout autant qu'il aimait Fiona et tenait à elle. Il hésita entre dire la vérité à la baroudeuse ou se taire mais il n'eut pas le courage de tout révéler. Il chassa ces pensées et se ressaisit.
-Moi aussi, j'ai voyagé quelques mois, aux États-Unis, et j'ai rencontré beaucoup de personnes charmantes. Pendant tout ce temps, j'ai souvent pensé à vous, je ne savais pas si je vous reverrais un jour, avoua-t-il en souriant.
Elle lui caressa tendrement la joue :
-Et si nous allions chez vous ? proposa-t-elle, suggestive.
Il se retira légèrement, embarrassé par cette proposition.
-Je ne préfère pas. Pour le moment, je loge une vieille connaissance qui est dans le besoin, du coup, je préfèrerais que l'on se voit ailleurs, répondit-il en baissant la tête.
-C'est la dame rousse avec laquelle je vous ai aperçu l'autre jour près du poste ? questionna-t-elle, sceptique.
Il hocha faiblement la tête.
-Oui, elle s'appelle Máiréad et je la loge parce qu'elle n'est pas en sécurité chez elle. Elle a été agressée et les auteurs ont retrouvé son appartement; elle a reçu des menaces et je crains pour sa vie, raconta-t-il toujours aussi embêté.
-Je comprends, ça doit être difficile pour elle, murmura Fiona d'un air navré.
Llewellyn jeta un œil à la pendule. Elle indiquait déjà dix-huit heures trente.
-Je vais devoir vous laisser, je vais à la chorale avec Máiréad, la prévint-il en s'agitant.
Elle rit à cette dernière phrase, incrédule.
-Vous chantez ? Vraiment ? Et cette dame fait partie de la chorale aussi ? le taquina-t-elle en posant ses mains sur son torse.
-Oui, et Máiréad est mon professeur, elle s'occupe de deux chorales à Toronto; elle est vraiment douée, certifia-t-il en rougissant.
La jeune femme écarquilla les yeux tant elle n'en croyait pas ses oreilles.
-Quand même, c'est une chanteuse professionnelle ! Son prénom me dit quelque chose, il me semble qu'il existe une chanteuse irlandaise qui porte le même prénom et qui a déjà sorti des disques ! s'exclama-t-elle étonnée.
-C'est bien elle. Máiréad Applebaum. Je l'ai rencontrée il y a des années d'ici. Elle débutait tout juste et elle chantait dans la rue. On a commencé à parler de musique et notre amitié est née, mentit-il en essayant de rester naturel.
-Applebaum. Je ne revenais plus sur son nom. J'aime bien ce qu'elle fait. Peut-être accepteriez-vous que je vous accompagne pour voir un peu ce que vous faites ? suggéra-t-elle d'un air joyeux.
Il se gratta nerveusement les cheveux, fort mal à l'aise.
-Je suis désolé, mais je débute seulement. Ça m'embête un peu. Je pense que ce serait mieux que l'on se retrouve un autre jour au café où l'on s'est donné rendez-vous pour la première fois, refusa-t-il poliment en secouant la tête.
Fiona passa ses mains derrière son cou et attira son visage près du sien.
-Pas de problème, Llewellyn, lui dit-elle avant de lui donner un second baiser.
Ils se séparèrent et le jeune homme passa chercher Máiréad avant de se rendre à l'église.
De nouvelles personnes avaient rejoint la chorale dont Ruth, Effie, Madame Brackenreid et ses deux fils; Bobby ayant quitté l'internat. Elle écouta leurs voix individuellement et les classa dans un groupe : Madame Brackenreid chez les altos, Effie dans le groupe des mezzo-soprano, Ruth avec les sopranos et les deux jeunes hommes parmi les ténors. Avec son impulsivité habituelle, Ruth rouspéta un peu lorsque Máiréad annonça la liste des morceaux qu'ils allaient interpréter mais elle se calma rapidement quand la jeune femme la fit chanter seule pour lui montrer différentes techniques afin de gagner en justesse et en ouverture. Voyant que certaines personnes prenaient ce projet à la légère, elle tint à mettre les choses au clair avant la pause.
-Je vous préviens que vous allez transpirer ! C'est le prix de l'excellence, aux concerts ainsi qu'à d'éventuels concours, nous n'aurons pas droit à l'erreur. Que ceux qui ne se sentent pas de taille s'en aillent sur-le-champ ! Mais je vous en prie, prenez du plaisir ! Vous avez droit à trente secondes de pause, assura-t-elle fermement. Tous les membres de la chorale restèrent, prêts à donner leur maximum, impressionnés par tant de force et de volonté. Máiréad se dirigea vers les nouveaux arrivants; qui discutaient tous ensemble ; dans le but de récolter leurs avis.
-Tout va bien ? La chorale vous plaît ? s'inquiéta-t-elle en se voulant proche de ses choristes.
-Oh oui, je prends énormément de plaisir, je n'ai pas l'habitude de voir du monde et de chanter comme cela, répondit Madame Brackenreid avec enthousiasme.
-Ça permet de déstresser, ajouta Effie les yeux pétillants.
-Au début, j'avais un peu peur mais j'y prends goût, admit sa cousine en minaudant.
-Ça change du métier d'agent et d'acteur, renchérit John qui n'arrêtait pas d'observer une jolie brune de son âge avec insistance.
Son frère haussa les épaules, prêt à détendre l'atmosphère.
-Il n'y a que notre père qui n'aime pas chanter. Il vaut mieux, il chante comme une casserole, railla Bobby l'air malicieux.
Tout le monde rit de bon cœur avant de reprendre la deuxième heure d'entraînement.
Après cette soirée Llewellyn et Máiréad rentrèrent chez lui et le jeune homme évita de révéler à sa compagne le fait qu'il avait revu une ex-conquête, de peur de lui faire du mal.
Elle se coucha hâtivement, épuisée par sa journée. Cela faisait quelques jours qu'elle se sentait de plus en plus fatiguée et elle ressentait parfois quelques tiraillements désagréables dans le ventre.
-Llewellyn, je suis morte de fatigue et j'ai l'impression que ça s'accentue de jour en jour, se plaignit-elle d'une petite voix.
Il la rejoignit dans le lit et passa délicatement ses doigts dans ses cheveux roux.
-Il faut que vous vous reposiez, avec tout ce que vous faites, c'est normal, conseilla-t-il en se rapprochant.
Elle le regarda d'un air désemparé.
-J'aurais peur de ne plus pouvoir assurer les chœurs, continua-t-elle presque au bord des larmes.
-Máiréad, si votre état ne s'améliore pas, allez voir le docteur Ogden. En attendant, je suis là, auprès de vous, chuchota-t-il d'un air attendri en lui effleurant la joue du bout des doigts.
Il lui donna un long baiser empli d'amour et de courage afin de l'aider à s'endormir paisiblement.
Deux jours plus tard, Mademoiselle Hart termina de rédiger son rapport d'autopsie; et Murdoch et Watts en profitèrent pour vérifier l'identité de la victime à la morgue.
-Alors, Mademoiselle Hart, quelle est la cause de la mort de notre victime ? lança Murdoch, partagé entre méfiance et entrain.
-Elle est morte d'un coup de couteau au cœur. En tout, elle présente vingt-cinq traces de coups de couteau, avec une lame de même taille que les blessures d'Alixia Gagliano. Elle a également subi une agression sexuelle, expliqua la légiste en lui tendant le rapport.
-Il est plus que probable qu'il s'agisse des mêmes auteurs, et ce crime n'est sûrement pas le dernier, j'espère que Máiréad ne sera pas la prochaine, intervint Watts l'air grave.
-Ils agissent à chaque fois dans un quartier différent, faites attention à elle. À mon avis, ils ne vivent pas dans l'un des quartiers visés, ils prendraient trop de risques, affirma son collègue tout en réfléchissant.
-On ne peut quand même pas attendre d'autres crimes pour déterminer où ils vivent ! protesta Watts, tourmenté.
-Non, on va d'abord identifier la victime, convoquer sa famille pour savoir où elle se rendait et qui l'a vue pour la dernière fois, le rassura Murdoch pour le calmer.
Il sortit les avis de recherche et compara les photos au visage de la jeune femme.
-Verdict ? questionna Mademoiselle Hart, curieuse.
-Il s'agit de Ningxi Vu, disparue depuis le vingt septembre, répondit-il en lui montrant la photo.
Les deux hommes rentrèrent au poste où ils convoquèrent le mari de la victime, qui ne put s'empêcher d'éclater en sanglots face à la terrible nouvelle.
-J'espérais tellement qu'elle soit partie quelque part et qu'elle ait refait sa vie. Je redoutais cette issue. Ningxi était mon monde, nous voulions fonder une famille, pleura-t-il de désarroi.
-Je comprends votre douleur, Monsieur Vu. Où est-elle allée après que vous l'ayez vue pour la dernière fois ? demanda Murdoch, compatissant. -Il était vingt heures, elle travaillait comme femme de ménage le soir dans un café entre Chinatown et Alexandra Park qui s'appelle The Green Corner. Elle n'est jamais rentrée, répondit-il en tamponnant ses yeux avec un mouchoir.
-Avait-elle des ennemis ? Quel genre de femme était-elle ? enchaîna l'inspecteur, en tentant d'obtenir le plus d'informations possible.
-Elle était assez timide et ne suscitait pas la jalousie des autres. Je ne vois pas qui aurait pu lui vouloir du mal à ce point, raconta l'homme les yeux rougis par les larmes.
-Merci, Monsieur Vu, vous m'avez grandement aidé, conclut-il avec satisfaction.
Une fois l'homme sorti, Murdoch se dirigea vers le bureau des agents afin de réquisitionner George, Henry et John.
-Ningxi Vu devait se rendre à son travail le vingt septembre au soir dans un café nommé The Green Corner à proximité de Chinatown. J'aimerais que vous emmeniez sa photo et que vous vous rendiez sur place dans le but de savoir si elle s'est rendue à son travail. Prenez aussi les portraits robots, ça peut servir, déclara-t-il en les leur tendant.
George se leva immédiatement de son siège, imité par ses acolytes.
-Bien, Monsieur, accepta-t-il machinalement.
Les trois hommes ne se firent pas prier et se rendirent au café qui faisait le coin d'une rue étroite. Quelques ivrognes picolaient au bar, généreusement servis par un gérant âgé d'une cinquantaine d'années, le crâne dénudé et l'air grincheux. Il se méfia à la vue des trois agents et continua de préparer des boissons.
-Bonjour Messieurs, nous sommes de la maréchaussée de Toronto et nous aurions quelques questions à vous poser, attesta George avec professionnalisme.
-Des questions ? Pour quoi faire ? maugréa un ivrogne mal lavé qui puait le whisky.
Le gérant lui fit signe de se taire.
-Laissez-le parler, Moe, conseilla-t-il sèchement.
-Nous aimerions vous parler de Ningxi Vu, dont le corps a été retrouvé sans vie. Il paraît qu'elle travaillait ici, expliqua John en le mettant en confiance.
L'homme roula les yeux comme des billes, bouleversé :
-Grand Dieux, mais quelle horreur ! Je savais qu'elle avait disparu mais j'ignorais qu'elle était décédée ! s'exclama-t-il, stupéfait.
-Est-elle venue travailler le soir de sa disparition ? s'informa Henry en sortant son carnet de notes.
-Oui, je m'en souviens, il y avait énormément de monde ce soir-là, elle a eu beaucoup de travail. Je n'ai rien remarqué de suspect, répondit-il en hochant la tête.
Les cinq ivrognes approuvèrent en hochant la tête. George sortit les portraits robots des agresseurs de Máiréad et les posa sous le nez du gérant :
-Nous aurions une dernière question. Connaissez-vous ces hommes ? demanda-t-il sévèrement.
Son interlocuteur laissa échapper un souffle de surprise et se gratta le crâne.
-Celui de gauche vient souvent le soir, il s'agit de Frank Berry. Il n'a jamais montré de comportement suspect, révéla-t-il avec sincérité. -Merci à vous, bonne fin de journée, Messieurs, les saluèrent les trois agents.
Ils retournèrent au poste où Murdoch, Watts et même Brackenreid les attendaient impatiemment.
-Alors, fiston, la pêche a été bonne ? lança l'inspecteur en chef en s'adressant à son fils.
-Plutôt, oui. On a appris que Madame Vu avait bien travaillé ce soir-là et également que l'un de nos suspects fréquente assidûment les lieux en soirée, dit-il avec un sourire.
Watts ouvrit la bouche, choqué par cette révélation.
-L'agresseur de Máiréad fréquente ce café ?! Dans ce cas, il faudra aller le cueillir le plus tôt possible; lui et son petit copain peuvent très bien recommencer ! affirma-t-il en haussant le ton, déterminé à la protéger.
Son chef lui fit signe de se calmer :
-Du calme, Watts. Je propose que l'on commence par fêter ça par un verre de whisky pour tout le monde, le raisonna-t-il en versant généreusement le breuvage dans les verres.
-Mais des vies sont en danger, Monsieur ! contesta George en soutenant Watts.
-Crabtree, buvez plutôt votre verre parce que ce sera probablement le dernier; et Higgins aussi, ironisa son supérieur dans un petit ricanement. Murdoch mit soudainement un terme à la plaisanterie.
-Messieurs, je pense que demain soir, nous devrions aller voir dans ce café si cet homme s'y trouve, suggéra-t-il en saisissant le verre que Brackenreid lui tendait.
-Bonne idée, vous irez avec Watts, Crabtree et Higgins, approuva le supérieur enjoué.
Watts passa nerveusement sa main dans ses cheveux.
-Demain et après-demain, je ne suis pas là de toute la journée, j'accompagne Mademoiselle Applebaum à un de ses concerts qui se donne à une centaine de kilomètres d'ici, avoua-t-il dans l'embarras.
Un petit rictus se dessina sur le visage de Brackenreid.
-Vous nous lâchez, Watts ? Décidément, rien ne va plus avec vous pour le moment. Allons-y ce soir alors, répliqua-t-il avec sévérité.
Le jeune homme regarda brusquement le sol, hésitant à parler de sa vie privée.
-J'ai rendez-vous avec Mademoiselle Faust ce soir, soupira-t-il en rougissant de gêne.
-Faites attention, Watts, vous allez briser des cœurs, se moqua-t-il en lui adressant un clin d'œil.
William se tourna vers son collègue en bon mentor :
-Si je puis me permettre, l'inspecteur Brackenreid n'a pas tort, ajouta-t-il avec sérieux.
-En tous cas, sa femme en sait quelque chose, bougonna le jeune inspecteur entre ses dents. Brackenreid le fixa, irrité par sa remarque qui était parvenue à ses oreilles :
-Plaît-il ?
À suivre...
