Le lendemain, Máiréad et Llewellyn quittèrent l'appartement au lever du jour pour retrouver les quatre musiciens de la chanteuse : un violoniste, un flûtiste, une harpiste et un violoncelliste. Ils prirent le train à la gare de Toronto pour un voyage éreintant de plusieurs heures.
Observant le paysage défiler à toute allure depuis son wagon, Llewellyn repensa à sa soirée de la veille. En sortant du poste, il avait rejoint Fiona au café avant de discuter de leurs voyages respectifs durant une bonne heure. La jeune femme le fascinait, sa vie était tellement riche qu'il l'admirait ; et il devait l'admettre, il n'avait pas vu les heures s'écouler tant il nageait dans un océan de bonheur. D'un autre côté, il s'était senti terriblement coupable de ne pas être directement rentré auprès de Máiréad; qu'il savait en danger; ainsi que de lui avoir menti sur son rendez-vous. Il songea aux paroles de mise en garde de l'inspecteur Murdoch. Son collègue n'avait hélas pas tord; à force de cacher l'existence de Fiona à son amie; il risquait de la perdre si jamais elle venait à tout découvrir. En réalité, le jeune homme se sentait déboussolé entre ces deux femmes qui le convoitaient sans le savoir. Il avait tout de même un petit faible pour Máiréad; dont l'histoire et la voix le touchaient au plus profond de lui; avec qui il avait noué des liens solides et avec qui il partageait une passion commune : la musique.
Il ne voulait pas non plus mettre un terme à sa relation avec Fiona, qu'il appréciait énormément. Il décida donc de se laisser un peu de temps avant de se prononcer.
Dans le wagon, sur la banquette, à côté de lui, Máiréad s'était assoupie sur son épaule; ce qui avait étonné ses musiciens.
-Elle va bien ? Je ne l'ai jamais vue aussi fatiguée, s'inquiéta la harpiste, une petite dame aux cheveux gris de la soixantaine.
-Cela fait quelques jours qu'elle est ainsi, je lui ai conseillé d'aller voir un docteur mais elle préfère attendre demain ou après-demain, répondit-il en essayant de faire bonne figure.
-Elle remonte la pente depuis son agression ? questionna le violoniste âgé d'au moins septante ans, et levant les yeux de son journal qu'il lisait avec passion.
-Je fais de mon mieux pour la soutenir et l'aider dans ce qu'elle entreprend. Máiréad est vraiment une femme hors du commun, affirma-t-il en l'observant amoureusement.
-Vous êtes ensemble ? demanda le violoncelliste en fronçant ses épais sourcils bruns, alerté par ce regard.
L'inspecteur Watts caressa délicatement les cheveux de son amie.
-Oui, c'est tout récent. Nous entretenons une relation privilégiée depuis notre rencontre et je dois vous dire qu'il ne m'a pas fallu longtemps pour tomber amoureux. Il a juste suffi que j'entende une fois le son de sa voix, bafouilla-t-il submergé par l'émotion.
-Il est vrai que sa voix est un cadeau du ciel, approuva la harpiste avec bienveillance.
-C'est pour cela que nous travaillons avec elle. Sa voix nous transporte vers d'autres univers; et en plus, elle est très humaine, intervint le flûtiste de la cinquantaine.
Watts se pencha vers eux.
-Comment l'avez-vous rencontrée ? questionna-t-il avec intérêt.
-Nous l'avons repérée alors qu'elle chantait dans la rue. Sa voix nous a tout de suite interpellés, elle semblait si unique. En parallèle, elle donnait des cours individuels de chant et d'instruments ; et puis, le curé; qui a entendu sa voix; l'a autorisée à tenir une chorale dans l'église. Depuis, elle a commencé à se produire dans les églises, et son succès a grandi, tout comme ses chorales. Nous avons donné des concerts un peu partout dans le pays et enregistré un disque. Máiréad est devenue un vrai phénomène avant-gardiste, expliqua le violoniste emporté par son récit.
-En plus, elle a énormément de qualités; vous verrez, elle vous rendra heureux, ajouta le flûtiste avec un clin d'oeil complice.
Peu de temps après, le train arriva à destination et; quelques heures plus tard; Máiréad et ses musiciens se produisirent devant une église entière. Certains spectateurs étaient même venus d'autres régions pour la voir en concert; et comme d'habitude, elle régala son public; surtout Watts; malgré sa fatigue grandissante.
Tout le groupe passa la nuit dans un petit hôtel local; et subitement; Máiréad sentit son ventre la tirailler de plus en plus lorsqu'ils entrèrent dans leur chambre. La jeune femme laissa échapper un gémissement de souffrance.
-Llewellyn, je ne me sens pas bien. Il faudra que je voie le docteur Ogden en rentrant, souffla-t-elle en tenant son ventre.
Il se précipita vers elle, affolé.
-Máiréad, demain, on prendra le premier train et je vous emmènerai la consulter. En attendant, il faut vous reposer, la journée a été longue, la réconforta-t-il en l'embrassant sur le nez.
Il la porta jusqu'au lit où elle dormit sa nuit d'une traite.
Pendant ce temps, Murdoch s'était faufilé dans le bar où travaillait Ningxi Vu, en compagnie de George et Henry. Comme tous les soirs, un bon nombre d'hommes se réunissait pour boire ensemble, dont les cinq ivrognes de la veille.
Les trois policiers en civil s'attablèrent et commandèrent de quoi s'abreuver en attendant un événement intéressant. À ce moment, la plupart des clients pariaient et jouaient à des jeux d'argent.
-Il va falloir ouvrir l'œil, avec toute cette foule, fit remarquer Murdoch en retroussant ses manches.
-Monsieur, vous pensez qu'il pourrait arriver tard le soir ? s'informa George en grimaçant, peu sûr de lui.
-Il est très possible, surtout s'il a commis un crime avant. Il viendrait s'offrir une petite rasade, c'est le genre d'individu à être assez tordu pour boire en l'honneur de ses victimes juste après être passé à l'acte, lui expliqua-t-il avec cynisme. Soudain, Henry poussa un cri de surprise.
-Monsieur ! Regardez ! s'exclama-t-il en désignant un individu qui venait de passer le pas de la porte.
Murdoch reconnut le suspect immédiatement.
-Que fait-on ? On l'arrête ? proposa George, le cœur battant et prêt à se lever.
-Pas tout de suite, on va d'abord observer son comportement, le raisonna-t-il en lui faisant signe de rester calme.
Ils détaillèrent donc chacun de ses gestes.
Le suspect commanda un alcool fort, le but en une gorgée et s'attabla joyeusement en compagnie d'autres clients avec lesquels il joua pour de l'argent.
-Il n'y a rien de suspect, chuchota George embêté.
-Peut-être a-t-il tout calculé ? Nous l'arrêterons lorsqu'il voudra sortir, suggéra Murdoch l'air déterminé.
Il leur fallut patienter deux longues heures avant de voir l'homme se lever pour s'en aller. Les trois hommes le suivirent jusqu'à l'extérieur où ils le coincèrent.
-Maréchaussée de Toronto ! Monsieur Frank Berry, vous êtes en état d'arrestation ! annonça Murdoch en l'attrapant fermement par le bras. Les deux agents l'aidèrent à lui passer les menottes.
-Plaît-il ? Je ne comprends pas pourquoi vous m'arrêtez, c'est ridicule, protesta le suspect avec un sourire d'incompréhension.
-Vous le savez très bien, le remballa George en bougonnant.
L'homme se retourna violemment, visiblement irrité.
-C'est faux ! J'admets que j'ai déjà triché aux jeux pour gagner un peu plus, c'est vrai. Il y a aussi cette fois où je suis sorti plein comme un tonneau à bière et que j'ai manqué renverser quelqu'un à vélo mais à part ça, je n'ai rien à me reprocher ! s'énerva-t-il en s'agitant.
-Oui ?! Et Ningxi Vu ? Elle travaillait dans ce bar et elle a été tuée ! Et la jeune femme que vous avez agressée à Noël ? Elle se souvenait de votre visage et a établi votre portrait robot ! rétorqua Murdoch, agacé par son comportement.
Henry lui mit le croquis sous le nez et le visage de l'homme se décomposa dans la seconde qui suivit.
-Mon Dieu ! Cet homme me ressemble comme deux gouttes d'eau ! Je vous jure que je n'y suis pour rien, je n'ai pas fréquenté de jeune femme à Noël, alors je ne comprends pas pourquoi vous m'arrêtez ! se défendit-il presque en larmes, sans succès.
-On verra ça au poste, conclut Murdoch en l'emmenant de force.
Ils l'enfermèrent en cellule et; le lendemain matin; le réveillèrent pour l'interrogatoire. Il se trouva en tête-à-tête avec Murdoch, qui ne comptait guère lui faire de cadeau. Il lui présenta le second portrait robot avant de s'asseoir en face de lui.
-Monsieur Berry, j'ai de fortes raisons qui me poussent à croire que vous êtes l'un des auteurs de ces crimes odieux, déclara l'inspecteur sur un ton sévère.
L'homme se gratta la tête, embarrassé.
-Inspecteur Murdoch, croyez-vous que si j'avais commis un crime, je resterais dans le périmètre ? questionna-t-il afin de se tirer d'affaire.
-Dans le cas où votre complice en est l'auteur, c'est très possible, répondit l'inspecteur du tac-au-tac.
Il déposa les photographies des victimes devant ses yeux et les passa en revue.
-Elle, c'est Ningxi Vu, elle avait vingt-sept ans et un mari aimant; vous deviez bien la connaître étant donné que vous fréquentez le café où elle travaillait, dit-il le doigt posé sur la photo de la jeune asiatique.
-Je la connaissais de vue, sans plus, se défendit le suspect en jouant avec son chapeau.
-Elle, c'est Alixia Gagliano. Elle fréquentait la paroisse et pratiquait des œuvres de charité parce qu'elle croyait en l'être humain; elle a été sauvagement assassinée dans le quartier St Lawrence, continua Murdoch en s'arrêtant sur la photo de la belle italienne.
-Je n'ai jamais croisé cette jeune femme, contesta-t-il en insistant.
-Et elle, c'est Máiréad Applebaum, la survivante de l'agression de Moss Park. Heureusement que mon collègue passait par-là et qu'il lui a sauvé la vie, termina Murdoch en désignant la photo de la chanteuse irlandaise.
L'homme lui adressa un regard interrogateur.
-Máiréad Applebaum ? Comme la chanteuse ? s'informa-t-il, incrédule.
-Pas comme. C'est bien elle, et elle a déposé plainte. Elle a réussi à dresser votre portrait robot ainsi que celui de votre complice, alors je vous conseille de me révéler son identité, répondit Murdoch en haussant le ton.
-Mais Inspecteur ! Puisque je vous dis que je n'ai rien à voir avec tous ces crimes sordides ! protesta l'homme, en faisant des grands gestes. -On verra. J'aimerais que vous écriviez votre nom et votre prénom, lui demanda-t-il en tendant une feuille et de quoi écrire.
L'homme obéit ; Murdoch comptait comparer cette écriture à la lettre de menaces adressée à Máiréad.
-Et maintenant, je vais relever vos empreintes digitales, termina-t-il en lui présentant le matériel. Une fois le suspect retourné en cellule, il se pencha sur l'analyse graphologique. Il eut beau passer sa loupe autant qu'il voulait, elle se révéla infructueuse, parce que presque aucune lettre ne correspondait. Il décida d'en avertir George et Henry, qui comme à l'habitude ; rigolaient plus qu'ils ne travaillaient.
À son arrivée, ils firent mine de traiter des dossiers urgents.
-J'ai interrogé Monsieur Berry et il nie être impliqué. J'ai analysé son écriture, elle ne correspond pas à la lettre de menaces, et je commence à douter quant à sa culpabilité, attesta-t-il en montrant l'écriture du suspect.
-Pourtant, Mademoiselle Applebaum l'a reconnu, elle a dressé son portrait robot ! répliqua George, confus.
-Oui, mais il suffit qu'un trait ne corresponde pas et c'est l'erreur judiciaire. Seul un nouveau meurtre pourrait nous aiguiller; ce que je ne souhaite pas, argumenta-t-il visiblement incertain.
Henry laissa échapper un soupir, il trouvait cette affaire trop complexe pour son esprit.
Dans l'après-midi, Llewellyn et Máiréad rentrèrent à Toronto. L'état de la jeune femme allait en s'aggravant; elle tenait à peine debout; et il l'emmena directement à l'hôpital voir le docteur Ogden, qui justement, profitait d'une pause entre deux opérations.
-Inspecteur Watts ! Mademoiselle Applebaum ! Quel bon vent vous amène ? lança cette dernière en les voyant, le sourire aux lèvres.
Elle déchanta à la vue de l'état de Máiréad.
-J'ai de plus en plus de tiraillements dans le ventre et je suis très fatiguée, se lamenta-t-elle en grimaçant de douleur la main sur le ventre. Julia leur fit signe de la suivre et elle les emmena au calme, dans son bureau.
-Depuis combien de temps cela dure-t-il ? s'inquiéta-t-elle en l'auscultant.
-Au moins cinq jours, soupira-t-elle épuisée.
-Son état s'aggrave de jour en jour, renchérit le jeune homme crispé.
Elle passa sur son ventre avec le stéthoscope afin d'écouter les bruitages.
-Inspecteur, pouvez-vous sortir un instant ? demanda-t-elle, l'air grave.
Il hocha la tête et s'exécuta.
-Mademoiselle Applebaum, je sais ce que vous avez, et cela va être dur pour vous à entendre, la prévint Julia en la prenant doucement par les épaules.
Des larmes commencèrent à perler sur les joues de la chanteuse. Au fond d'elle-même, elle savait ce que Julia allait lui annoncer. Le cauchemar ne faisait que commencer.
-Vous êtes enceinte d'à peine un mois, assura Julia accablée.
Enceinte. Elle était enceinte. De l'un de ses agresseurs. Sous le choc, elle perdit connaissance. Julia l'allongea sur sa table médicale et sortit prévenir Llewellyn à la hâte.
-Inspecteur, Mademoiselle Applebaum aura vraiment besoin de votre soutien quoi qu'il arrive. Elle est enceinte d'un peu moins d'un mois et elle est dévastée. Elle ne pourra pas assumer seule sa grossesse et je sais que vous ferez votre possible pour l'aider, annonça-t-elle avec compassion.
Son cœur fit un bond tant il fut choqué, et il sentit une puissante rage monter en lui.
-Les fumiers ! Maintenant, elle sera doublement punie avec un enfant sur les bras ! Ils vont le regretter ! s'écria-t-il, abattu par cette nouvelle.
Il se voyait déjà éclater la figure de l'homme qui l'avait mise enceinte.
-Elle s'est évanouie quand je le lui ai dit et elle se repose sur ma table d'auscultation. Je vous laisse aller la voir seul, le prévint-elle avant d'aller chercher de quoi boire.
Il pénétra dans le bureau où Máiréad; qui s'était réveillée; pleurait à chaudes larmes; recroquevillée sur elle-même. Il s'assit auprès d'elle avant de la prendre dans ses bras.
-Máiréad, je suis désolé pour ce qu'il vous arrive, sachez que je serai toujours là pour vous et que je resterai à vos côtés quoi qu'il advienne, la consola-t-il en la serrant contre lui.
Elle le regarda, le visage décomposé et aussi pâle qu'un linge.
-Llewellyn, je ne peux pas garder cet enfant, je ne le supporterai pas. Là, j'ai juste envie de mourir, sanglota-t-elle en se défaisant de son étreinte.
Il prit tendrement son visage entre ses mains et sécha ses larmes du bout des pouces :
-Vous ne pouvez pas dire ça ! la réprimanda-t-il, affecté par sa détresse.
Elle lui serra violemment les poignets.
-Je veux avorter, et vous devez m'aider ! affirma-t-elle, furieuse.
-Non, Máiréad, je ne vous aiderai pas. Non pas parce que je suis un représentant de la loi mais parce que cela comporte de vrais risques pour votre vie, refusa-t-il en la lâchant.
Elle fut emportée dans un grand éclat de rire jaune et effrayant.
-Et alors ? De toutes façons, ma famille me hait, même ma propre sœur ne me parle plus ! Et quelqu'un d'autre reprendra les chorales en main ! rétorqua-t-elle en haussant les épaules.
Il lui saisit brusquement la main, comme s'il allait la perdre à jamais :
-Et moi, dans tout ça ? Vous y avez pensé ? Je suis amoureux de vous. Je vous aime, Máiréad, plus que tout; et ce, depuis que je vous ai entendue chanter à Noël. Alors s'il vous plaît, ne transformez pas mon conte de fée en cauchemar, avoua-t-il les larmes aux yeux.
Elle sourit faiblement, visiblement abasourdie par sa déclaration d'amour impromptue.
-Llewellyn, je ne sais pas quoi dire, murmura-t-elle en se rapprochant.
-Alors, ne dites rien, mon amour, chuchota-t-il en posant délicatement son index sur ses lèvres.
Ils échangèrent un long baiser langoureux et passionné avant qu'il ne la couvre de petits baisers volatiles remplis de douceur et de sensibilité. Comblée par son amour, la jeune femme sentit comme un regain d'énergie l'envahir.
À suivre...
