Les jours suivants, Máiréad les passa à ruminer au fond de son lit tant sa grossesse l'avait mentalement anéantie. Llewellyn lui était d'un grand soutien; avec lui, elle se sentait plus forte que jamais. Ses déclarations l'avaient émue au plus haut point. Lui, dont une certaine pudeur l'empêchait de se dévoiler complètement, avait réussi à lui révéler ses sentiments les plus profonds. Dès leur première rencontre, elle avait pu ressentir son amour à travers ses gestes et ses paroles; se voulant toujours présent pour elle. Alors qu'ils se connaissaient à peine, il proposait ses services pour la protéger du danger extérieur et pour qu'elle se sente bien; heureuse. Elle se rendit compte qu'elle n'avait jamais connu un homme pareil, un homme si doux et attentionné envers elle. Dans toute sa jeune vie, l'inspecteur Watts avait été le seul homme à s'intéresser à elle pour qui elle était; et non pour ce qu'elle était ; sa différence de couleur de cheveux et de personnalité l'ayant préservée de toute histoire d'amour sincère. La chanteuse s'était inlassablement méfiée des hommes; revivant son passé douloureux; et persuadée qu'ils ne s'intéressaient qu'à sa notoriété et à ses biens. Llewellyn était différent, elle lui accordait une grande confiance; une confiance presque aveugle. "Le jour où tu rencontreras un homme prêt à te protéger, à te soutenir et à te compléter; surtout; ne le laisse pas partir" lui avait dit un jour sa sœur Callista.
Sur sa pause de midi, Llewellyn tint à rencontrer Fiona au café où ils se voyaient habituellement dans le but de mettre les choses au clair. Il avait fait son choix; non sans émotions ; et comptait le lui annoncer afin d'éviter de la laisser espérer plus longtemps.
Lorsqu'ils se saluèrent, la jeune femme voulut lui déposer un baiser sur les lèvres mais il se détourna brusquement.
-Qu'y a-t-il, Llewellyn ? se demanda-t-elle, surprise par sa distance.
Il lui saisit fortement le poignet gauche, le regard légèrement fuyant.
-Écoutez, Fiona, je suis désolé mais vous et moi, nous ne pouvons pas continuer ainsi. Máiréad est enceinte de son agresseur et je veux être là pour elle et le futur bébé. Je veux qu'il ait un père autre qu'un violeur, s'excusa-t-il mal à l'aise.
Son interlocutrice lui adressa un petit sourire triste mais sans rancune.
-Je ne vous en veux pas, j'ai senti que vous nourrissiez des sentiments amoureux à son égard. Et ce qui lui arrive est horrible, c'est tellement injuste; elle qui se bat tous les jours en tant que femme pour vivre de sa passion sans dépendre de personne. Honnêtement, je préfère vous voir la soutenir et la rendre heureuse plutôt que de la délaisser en détresse pour moi, le rassura-t-elle avec un regard complice.
-Du coup, qu'allez-vous faire maintenant ? Vous comptez rester à Toronto ? s'informa-t-il après avoir avalé une gorgée de sa bière.
Elle secoua la tête.
-Non, je rentre chez moi, à Vancouver, ou bien j'irai ailleurs, je ne sais pas. Je pars fin de la semaine, et je peux déjà vous dire que vous allez me manquer, Llewellyn, répondit-elle d'un air navré.
-Fiona, je suis sûr qu'un homme attentionné et baroudeur tombera amoureux de vous. Je n'ai pas de doute là-dessus. Vous êtes avant-gardiste, aventurière, franche, joyeuse, unique. Une femme qui marque les esprits, la consola-t-il en lui prenant affectueusement la main.
Elle enroula une mèche rebelle autour de l'index de son autre main.
-Si vous le dites, rétorqua-t-elle en riant.
-Avant que vous ne quittiez la ville, cela me ferait plaisir que vous veniez à l'église voir la chorale jeudi soir; ainsi, vous pourrez rencontrer Máiréad, suggéra-t-il l'air maladroit.
Ses yeux s'illuminèrent d'un coup.
-Mais bien sûr, que j'accepte ! Cela fait déjà quelques temps que je voudrais la rencontrer et que je suis trop loin pour le faire, approuva-t-elle joyeusement.
-En plus, d'ici quelques temps, on donnera un concert à Vancouver étant donné que nous allons parcourir une bonne partie du pays; vous et moi, on risque de se revoir, ajouta-t-il dans un sourire confiant.
Ils achevèrent leur verre et après avoir quitté la voyageuse, l'inspecteur retourna au poste.
Après une dure journée de travail, William et Julia discutèrent dans leur chambre avant de se coucher.
-Alors, William, ces meurtres ? Du nouveau ? questionna-t-elle en s'installant au lit, curieuse.
-Malheureusement non, le suspect nie toujours être impliqué et son écriture ne correspond pas. Je doute de sa culpabilité, peut-être qu'il ressemble fort à l'homme du portrait robot, se justifia-t-il en bredouillant.
Il se coucha à ses côtés.
-Cela reste plausible, mais je pense que tu sauras tirer les choses au clair; comme tu le fais toujours, l'encouragea-t-elle en s'appuyant amoureusement sur son épaule.
-Sauf que cette fois, c'est plus compliqué qu'à l'habitude. On a au moins deux suspects dans le coup, qui agissent dans plusieurs quartiers différents, en série. Aucune jeune femme n'est à l'abri, en particulier dans les quartiers qui n'ont pas encore été le théâtre d'un de ces meurtres sordides. Nous ne pouvons pas envoyer des agents patrouiller dans chaque recoin sombre la nuit, c'est impensable; notre poste est en sous-effectif. Je crains de ne pas pouvoir enrayer cette folie meurtrière à temps et que d'autres victimes soient à déplorer. Nos seuls éléments sont l'analyse graphologique, l'empreinte de Monsieur Berry et les portraits robots dressés par Mademoiselle Applebaum; qui a très bien pu se tromper sur un détail, répliqua-t-il en s'agitant et en appuyant ses paroles par des gestes.
Julia baissa la tête. Elle ne lui avait dit mot concernant l'état de Máiréad et supposa que l'inspecteur Watts n'en avait guère révélé plus. Elle estima qu'il était temps d'en parler à son mari.
-William, je dois te dire quelque chose, commença-t-elle doucement et peu sûre d'elle.
Il lui jeta un regard interrogateur :
-Quoi donc ? questionna-t-il, anxieux.
-Et bien, quand l'inspecteur Watts et Mademoiselle Applebaum sont revenus du concert, ils sont venus à l'hôpital me consulter. Máiréad se plaignait d'une fatigue grandissante et de tiraillements dans le ventre. Je l'ai donc auscultée; et pour moi, elle est enceinte d'un mois; ce qui concorde avec le jour de son agression, expliqua-t-elle d'un air accablé.
-Pauvre Máiréad, elle ne mérite pas ça. Et qu'en pense l'inspecteur Watts; lui qui vit avec elle ? soupira-t-il, choqué.
-Il va la soutenir quoi qu'il arrive, je les ai entendu discuter tous les deux lorsque je les ai laissés seuls. Máiréad voulait avorter tant elle était bouleversée et en colère mais il a refusé de peur de la perdre durant l'avortement. Il en est vraiment amoureux et il est prêt à adopter le bébé, répondit-elle admirative du comportement du jeune homme.
William prit soudainement sa femme par la taille, l'air coquin.
-S'ils n'en veulent pas, je veux bien que l'on l'adopte, susurra-t-il à son oreille.
-Oh, William, enfin ! Bien sûr que non, il sera très bien avec eux. L'inspecteur Watts lui véhiculera des valeurs telles que le respect, l'honnêteté et l'altruisme ; alors que Máiréad fera de lui un mélomane, le réprimanda-t-elle gentiment en riant.
Le visage de son mari se ferma inopinément. Il repensa à leur discussion autour du verre de whisky dans le bureau de Brackenreid.
-Il y a quelques jours, il fréquentait une autre jeune femme; qu'il a connue il y a environ deux ans, lorsqu'elle faisait un tour du monde à vélo et qu'elle est passée à Toronto. Il joue une sorte de double jeu avec les deux demoiselles, révéla-t-il perplexe.
-Et tu as peur qu'il la choisisse à la place de Máiréad ? Ça m'étonnerait beaucoup, je sais qu'il est sincère dans ses sentiments; et pour se mettre à nu comme il l'a fait avec elle, c'est qu'il doit l'aimer comme un fou. Et je peux presque t'assurer qu'il va la demander en mariage, l'apaisa-t-elle sur un ton ironique.
-Si tu le dis, conclut-il à moitié endormi.
Ils se souhaitèrent une bonne nuit et éteignirent la lampe.
Le lendemain, en fin d'après-midi, alors que la nuit tombait déjà, la maréchaussée fut appelée dans le quartier de Main Square dans une ruelle non loin d'un lavoir pour un nouveau cas d'agression. Mademoiselle Hart les accompagna et, à leur arrivée sur les lieux, la victime, une jeune femme blonde gisant dans son sang, rendit son dernier souffle. Une sexagénaire, petite grise rondouillarde au cheveu terne, les accueillit, tremblante.
-Bonsoir Madame, avez-vous été témoin de l'agression ? s'informa Murdoch en la saluant d'un signe de chapeau.
La dame âgée essuya ses larmes à l'aide d'un vieux mouchoir en pièces.
-Oui, je suis Ann Messmer et je travaille au lavoir. Ma collègue Melanie Cross venait de quitter son travail afin de rentrer chez elle quand j'ai été alertée par des cris de détresse venant de la ruelle. Je me suis précipitée vers les hurlements et je l'ai vue, maintenue au sol, se débattant, deux hommes penchés sur elle et prêts à lui faire des choses pas très catholiques. L'un d'eux m'a vue et ils ont pris la fuite après lui avoir donné des coups de couteau avec acharnement. Je n'ai pas pu la sauver, elle avait perdu connaissance à mon arrivée. Elle n'avait que vingt ans, un mari et un fils d'à peine un an, c'est ignoble, sanglota-t-elle en panique.
L'inspecteur sortit les portraits robots de sa veste et les lui montra.
-Reconnaissez-vous l'un de ces hommes ? questionna-t-il, espérant un miracle.
Surprise, elle poussa un cri de stupeur.
-Oui, je reconnais celui de gauche. L'autre, je ne suis pas sûre mais celui-ci, j'ai bien vu sa tête, affirma-t-elle en désignant l'un des croquis. Murdoch n'en crut pas ses oreilles et écarquilla les yeux; la sexagénaire venait de désigner l'homme qu'il pensait détenir en cellule. Il se rendit compte que tout ce temps, il avait emprisonné un innocent et que les vrais coupables rôdaient toujours dans la nature.
-Je vous remercie, Madame. Si vous avez autre chose, n'hésitez pas à venir nous voir, dit-il en la saluant d'un signe de chapeau.
Au même moment, l'inspecteur Watts s'affairait sur la scène de crime à la recherche d'indices. Il n'eut pas besoin d'aller bien loin puisqu'il retrouva l'arme du crime à cinq mètres du corps, perdue dans leur course folle. Il s'agissait d'un grand couteau de cuisine à cran d'arrêt, assez que pour tuer sauvagement quelqu'un. Llewellyn l'observa à l'aide de sa petite loupe emportée et y découvrit une empreinte sur la lame.
Il remarqua également une trace de pas dans le sang de la victime dont il évalua la pointure. Pour lui, cet homme chaussait probablement du quarante-cinq.
Violet, quant à elle, procéda aux premières constatations sur le corps de la victime. À force de vivre à proximité de cadavres à longueur de journée, la jeune femme avait développé un certain recul par rapport à la mort, ce qui pouvait en refroidir plus d'un.
-Melanie Cross a succombé à treize coups de couteau, dont certains ont perforé les organes vitaux. Le cœur n'a pas été touché et ses agresseurs n'ont pas eu le temps de la violer étant donné que cette brave dame a mis fin à cette scène de barbarie, conclut-elle après l'avoir examinée attentivement.
George s'avança vers Murdoch, visiblement très remonté.
-Ça ne peut plus continuer ainsi, nous devons absolument mettre fin à cette boucherie. Des victimes, il y en aura encore, j'ai beau n'être qu'un simple agent, j'aimerais que l'on puisse patrouiller un peu partout dans la ville pour que cela cesse au plus vite ! s'emporta-t-il, révolté par la situation.
-George a raison; qui sait, la prochaine sera peut-être Madame Higgins; ou bien Mademoiselle Newsome ?! renchérit John, en soutenant son ami.
-Ou Mademoiselle Applebaum, ajouta l'inspecteur Watts qui faisait les cent pas avec inquiétude.
-Il faudra que j'en parle à mon supérieur mais j'approuve votre idée, accepta Murdoch en tentant de calmer ses agents.
-Je m'en chargerai, je sais parler à mon père, assura John l'air confiant.
Après avoir transporté le corps à la morgue, Murdoch mit fin à la garde-à-vue de Frank Berry, grâce au témoignage discriminant de la dame du lavoir.
-Vous êtes libre, veuillez nous excuser pour notre erreur, déclara-t-il navré en lui ouvrant la grille.
-Je ne vous en veux pas, vous faites votre travail. Au revoir, Inspecteur, répondit-il en le saluant d'un signe de chapeau.
En rentrant à son appartement, l'inspecteur Watts offrit une rose rouge à Máiréad; achetée chez le fleuriste en bas de chez lui. Le jeune homme avait bien l'intention de lui montrer qu'il l'aimait par tous les moyens possibles.
-Pour la plus belle des fleurs, annonça-t-il tendrement en la lui tendant.
Elle la saisit délicatement et la renifla en la faisant tournoyer.
-Elle est superbe, Llewellyn, et elle sent divinement bon, répliqua-t-elle enivrée par son parfum.
Elle se rapprocha de lui et posa sensuellement ses lèvres sur les siennes.
-Máiréad, vous êtes une femme tellement particulière. Je ne peux que vous aimer, murmura-t-il en lui caressant la joue.
-Vous êtes si adorable, je suis chanceuse de vous avoir dans ma vie. Grâce à vos petites attentions, je me sens privilégiée. Je dois vous dire que vous êtes ma première vraie histoire d'amour, rétorqua-t-elle en lui prenant la main.
Sa déclaration le toucha tant qu'il en eût les larmes aux yeux. Il ne tenait pas à la mettre mal à l'aise en lui racontant toute son histoire avec Fiona mais il ne pouvait pas lui mentir plus longtemps.
-Il y a quelques temps, j'ai connu une femme du nom de Fiona Faust, qui passait par Toronto et avec qui j'ai vécu une belle histoire. Elle voyageait à vélo ; elle a fait le tour du monde avec. Et puis, le hasard nous a mis vous et moi sur un chemin identique. Nous devions forcément nous croiser et, depuis ce jour; vous êtes ma plus belle histoire d'amour, révéla-t-il amoureusement en prenant son visage entre ses mains.
Il lui donna un baiser furtif sur le bout de son nez. Elle appuya doucement sa tête sur sa poitrine et écouta son cœur battre la chamade.
-Et moi, j'ai rapidement compris que vous étiez l'homme auquel j'étais destinée. Cela s'est confirmé lorsque le docteur Ogden m'a annoncé ma grossesse. Vous étiez là pour moi et vous avez su trouver les mots justes pour me réconforter et me rassurer. Ma sœur Callista me disait toujours que si je rencontrais un homme présentant toutes vos qualités, je ne devrais jamais l'abandonner, rajouta-t-elle avec animation.
Tout d'un coup, il détourna le regard, gêné par ce qu'il prévoyait de lui annoncer. Il savait qu'il prenait un grand risque en le lui avouant; il pouvait perdre son travail et être jeté en prison. Mais il l'aimait trop pour lui omettre cette chose-là ; il se doutait que si elle l'aimait, elle l'accepterait ; et il lui avait accordé sa plus grande confiance.
-Máiréad, je dois vous avouer quelque chose. J'ai eu une aventure avec un homme et je tenais à vous le dire. Je suis bisexuel parce que j'accorde plus d'importance à la personnalité et à l'affectif, bafouilla-t-il en rougissant de honte.
Elle posa affectueusement sa main sur sa joue : -Il n'y a pas de honte à avoir, cela ne change rien à notre relation, vous et moi, nous sommes pareils, le rassura-t-elle en l'effleurant du bout des doigts.
-Vous ne m'en voulez pas ? s'étonna-t-il en fronçant les sourcils.
Elle ne répondit pas, se contenta d'un petit rire, referma ses bras derrière son cou et l'embrassa fougueusement. Elle lui ôta sa veste et il commença à la dévêtir en donnant de petits baisers à chaque parcelle dénudée de son magnifique corps. Il évolua progressivement, avec douceur, de peur de la brusquer à la suite des traumatismes subis. Il se laissa tout de même aller à la tutoyer, leur relation étant devenue plus qu'intime.
-Mon amour, tu y tiens vraiment ? demanda-t-il en la soulevant légèrement au-dessus du sol, respectueux.
Elle le regarda droit dans les yeux, débordante d'assurance.
-Llewellyn, j'ai confiance en toi, je sais que je ne me trompe pas, assura-t-elle entre deux baisers. Il l'emmena sur le lit et, en tendresse; ils s'aventurèrent dans les plaisirs interdits de l'amour.
À suivre...
