Le jour qui suivit, Steven Burton, alcoolisé lui aussi; fut incarcéré tout comme son acolyte. Les deux prédateurs furent jugés et condamnés à la pendaison.
Pendant ce temps, Llewellyn et le docteur Ogden s'inquiétaient encore pour l'état de Máiréad; qui stagnait toujours.
De son côté, John, s'était rapproché d'une jeune femme membre de la chorale; elle aussi férue de théâtre, qui se nommait Josephine Hartmann. Il s'agissait d'une jolie brune au caractère bien trempé et à la voix aussi grave qu'une clarinette; qui habitait dans le même quartier que lui. Comme tous les matins, elle passa le voir devant chez lui en se rendant à une répétition. Il relevait son courrier sous un léger rayon de soleil hivernal.
-Bonjour John, quoi de neuf ? lança-t-elle gaiement avant de lui faire la bise.
-Oh, tu sais, sûrement rien de bien intéressant, ironisa-t-il avec un sourire crispé.
Il passa le courrier en revue. Trois enveloppes adressées à son père et une pour lui.
-Il y en a une pour moi ! s'exclama-t-il, surpris.
-Vas-y, ouvre-la, conseilla Josephine en souriant. Il l'ouvrit et déplia le papier, les mains tremblantes. En le voyant s'emplir d'émotion et d'euphorie, la jeune femme ne put s'empêcher de le questionner.
-De quel genre de bonne nouvelle s'agit-il ? s'informa-t-elle, impatiente de tout savoir.
-C'est une compagnie de théâtre qui se produit partout au Canada. Ils m'ont vu à une représentation et veulent que je fasse partie de leur troupe ! C'est complètement dingue ! s'extasia-t-il, fou de joie.
Emporté, il la souleva et la fit tournoyer dans ses bras dans un grand éclat de rire.
-C'est extraordinaire ! Tu vas pouvoir réaliser ton rêve ! se réjouit-elle, les yeux pétillants.
Elle l'embrassa fougueusement tant elle était heureuse de le voir enfin s'épanouir. Cependant, le jeune homme cessa brutalement de rire.
-Seulement, ils sont basés à Ottawa, et je n'ai pas envie de te quitter, avoua-t-il avec tristesse.
Elle posa délicatement son index sur ses lèvres dans le but qu'il se taise.
-Vas-y et réalise ton rêve. C'est une opportunité qui ne se présente qu'une seule fois dans une vie. J'ai envie de te suivre, qui sait; l'herbe est peut-être plus verte là-bas, assura-t-elle en lui caressant doucement la joue.
Il lui adressa un regard complice :
-Alors, j'accepte volontiers que tu me suives, affirma-t-il en la serrant contre lui.
Soudain, ses parents, interpellés par leurs voix, sortirent de la maison en trombe.
-John, tu ne nous présentes pas ton amie ? demanda son père, souriant.
-Je te présente Josephine Hartmann, nous nous sommes rencontrés à la chorale, déclara son fils avec fierté en la tenant par la taille.
-Bonjour Monsieur, Madame, les salua-t-elle poliment.
Thomas se tourna vers sa femme :
-Tu la connais ? questionna-t-il, perplexe.
-Oui, Josephine est très agréable et elle a une voix magnifique, elle est parfaite pour notre fils, répondit sa femme avec conviction.
La jeune femme s'empourpra et, après un moment de silence, John prit une grande inspiration.
-Papa, Maman, je viens de recevoir une lettre d'une célèbre troupe d'Ottawa. Ils veulent que je joue avec eux. Je pense que je vais rendre définitivement mon insigne, annonça-t-il d'une voix claire. Margaret le prit dans ses bras, émue. -C'est merveilleux, je suis si fière de toi ! s'écria-t-elle en riant.
-Je te félicite, suis ta voix. Tes talents de chanteur seront un avantage, l'encouragea son père en posant sa main sur son épaule.
Tous les quatre se firent un câlin collectif avant de vaquer à leurs occupations.
Llewellyn, quant à lui, passait ses journées à l'hôpital à attendre désespérément le réveil de la femme de sa vie. Il avait prévenu Fiona du drame mais refusait de la voir tant que Máiréad n'était pas réveillée. Pourtant, ce jour-ci serait bien différent des autres. L'horloge affichait neuf-heure et demie du matin et le jeune homme s'était endormi d'épuisement en tenant la main de son amie. Il fut soudainement réveillé par la main de Máiréad, qui serrait très fort la sienne; et la découvrit les yeux à moitié ouverts.
-Oh mon Dieu, Máiréad, tu es vivante ! s'exclama-t-il en voyant qu'elle le fixait d'un regard rempli d'amour.
Il lui déposa un baiser sur la main et un peu partout sur son beau visage qu'il ne cessait de tenir entre ses mains.
-Llewellyn, j'ai mal partout, se plaignit-elle d'une voix faible.
-Ne t'en fais pas, mon amour, ces criminels ne feront plus jamais de mal, c'est promis, la réconforta-t-il en rapprochant son visage du sien. Il posa sa tête à côté de la sienne, savourant leurs retrouvailles.
-Je savais que tu vivrais. Tu es une guerrière, et ton courage m'époustoufle. Quelles que soient les cicatrices que tu garderas sur ton corps, je serai toujours là pour toi, affirma-t-il sincèrement. À ce moment, Julia fit son entrée dans la pièce et son visage s'illumina à la vue de cette scène émouvante.
-Je vois que Máiréad s'est réveillée, se réjouit-elle en s'avançant vers sa patiente.
-Oui, et ça c'est grâce à vous, docteur Ogden. Je ne vous remercierai jamais assez de me l'avoir ramenée, renchérit-il en se relevant pour lui serrer la main solennellement.
Elle se tourna vers la jeune femme :
-Comment vous sentez-vous ? s'inquiéta-t-elle en lui prenant affectueusement la main.
-J'ai mal partout, surtout au ventre, murmura la jeune chanteuse d'une petite voix.
-Écoutez, vous êtes hors de danger mais je dois cependant vous annoncer quelque chose qui sera difficile à accepter. Vous ne pourrez malheureusement plus porter d'enfant. J'ai été obligée de vous retirer l'utérus tant il était endommagé, expliqua Julia avec compassion. Les yeux de Máiréad s'emplirent de larmes.
-Ce n'est pas possible, c'est un cauchemar, sanglota-t-elle tout en gémissant de désespoir. Llewellyn posa sa main sur son beau visage, navré :
-Des enfants, il y en a plein les orphelinats. Ne t'en fais pas, ma chérie; on pourra toujours adopter. Je sais que cette cause nous tient à cœur tous les deux, la consola-t-il doucement.
-L'inspecteur a raison. Et je comprends votre douleur, je ne peux plus non plus avoir d'enfant suite à un avortement lorsque j'étais jeune, approuva Julia avec une grande empathie.
Quand midi sonna, le jeune homme descendit chercher de quoi se nourrir et remarqua que Fiona l'attendait au rez-de-chaussée. Il se précipita vers elle et la prit dans ses bras tant il se sentait léger comme l'air.
-Fiona ! Elle s'est réveillée, c'est incroyable ! cria-t-il en riant.
La jeune femme partagea sa joie exubérante. Elle ne l'avait jamais vu aussi heureux.
-Je suis si contente. Cela aurait été une grande perte pour vous et pour le monde de la musique, répliqua-t-elle en le prenant contre elle.
-Et si nous allions chercher de quoi manger ? suggéra-t-il en lui présentant son bras.
-Bonne idée, fit-elle en s'accrochant. Ils marchèrent dans la rue et achetèrent un sandwich.
-Fiona, j'ai un service à vous demander. J'aimerais que vous m'aidiez à réunir la chorale des adultes et des enfants afin de préparer un concert surprise à l'hôpital pour Máiréad, déclara-t-il avec embarras.
Elle s'arrêta de marcher un instant et lui sourit.
-Llewellyn, vous savez que si cela peut vous faire plaisir ainsi qu'à Máiréad, ça me fait plaisir aussi, accepta-t-elle joyeusement.
Grâce à ses contacts avec les Brackenreid ainsi que Julia et les cousines Newsome, le jeune homme parvint à réunir la plupart des membres de la chorale le lendemain soir pour une répétition générale dans l'église. Avec une bonne cinquantaine de personnes, il eût du mal à se faire entendre, du coup, ce fut la pianiste qui réussit à faire taire l'assemblée en jouant un morceau.
-Bonsoir à tous, je suppose que vous avez appris ce qu'il est arrivé à Mademoiselle Applebaum. Elle va mieux, et se repose encore à l'hôpital. Mlle Faust et moi désirons vous réunir samedi soir afin de lui faire une surprise; une sorte de concert improvisé sur deux ou trois morceaux, annonça-t-il d'une voix forte et dans la bonne humeur.
-Je suis sûre que le fait de vous voir accélérera sa guérison. Accepteriez-vous de lui faire ce cadeau ? demanda Fiona avec bonté.
Toute la chorale accepta à l'unanimité.
-Très bien, je propose que l'on commence par la Danse Macabre. Vu que l'on ne sait pas déplacer de piano dans la chambre, un groupe chantera l'accompagnement, suggéra-t-il en préparant ses partitions.
Ils entamèrent la répétition et enchaînèrent plus tard sur Nessun Dorma. Même Julia, qui voyait Máiréad tous les jours, chantait avec eux. Bien sûr, elle gardait le secret, également auprès de ses collègues.
Le grand jour venu, Llewellyn avait prévu de passer du temps auprès d'elle avant que le groupe ne débarque, guidé par Julia. La douleur empêchait la jeune femme de se lever et Julia ainsi que ses collègues prévoyaient au moins une grosse semaine de convalescence à l'hôpital. Il s'assit à côté du lit et lui caressa amoureusement les cheveux.
-Tu seras bientôt dehors, ne t'inquiète pas, la réconforta-t-il en plongeant son regard dans ses yeux azur.
Elle se redressa d'un coup sec.
-Et mes choristes ? Je ne pourrai plus assurer leurs répétitions ! s'affola-t-elle, paniquée.
Il la calma en prenant tendrement sa tête contre lui.
-Tu n'as pas à t'en faire pour eux, ma chérie. Ils savent qu'il te faudra du temps pour t'en remettre; et ils te soutiendront, certifia-t-il avec assurance.
L'inspecteur fit un signe à Julia et Fiona qui, près de l'entrebâillement de la porte, attendaient de faire entrer la chorale. Sous les yeux ébahis de Máiréad, les cinquante-six choristes firent leur entrée, cherchant une place dans la petite chambre.
-Que se passe-t-il ? s'alarma-t-elle, étonnée. Llewellyn se leva et commença à diriger les choristes qui entonnèrent la Danse Macabre. La jeune femme fut tellement émue par la puissance de sa chorale et par l'engagement de son ami qu'elle en eût les larmes aux yeux.
-Llewellyn, c'est toi qui a fait tout ça pour moi ? murmura-t-elle en lui saisissant le poignet.
-Oui, mon amour, mais tout cela n'aurait pas pu se faire sans l'aide de Fiona, répondit-il en lui présentant son amie.
L'expression faciale de Máiréad changea brusquement, désormais plus sévère et douteuse.
-Fiona Faust ? s'informa-t-elle, sceptique. -Oui, elle rêve de te rencontrer depuis des années et elle a réellement voulu m'aider, affirma-t-il en tentant de la rassurer.
Fiona s'avança près de la patiente, souriante.
-J'aime votre musique, Máiréad. C'est si particulier. Et je vous jure qu'entre Llewellyn et moi, c'est de l'histoire ancienne, nous sommes juste amis, la rassura-t-elle, bienveillante.
-C'est si gentil de votre part, la remercia Máiréad avec sa légèreté habituelle.
Soudain, le jeune homme sortit une petite boîte de sa poche et l'ouvrit d'un air solennel avant de faire sa demande.
-Máiréad Alexandria Clémence Applebaum-Dubuisson, voulez-vous m'épouser ? questionna-t-il d'un air théâtral.
Elle éclata en sanglots, comblée; elle qui attendait ce moment depuis un certain temps :
-Mais bien sûr que oui, accepta-t-elle en l'attirant contre d'elle.
Ils échangèrent un long baiser passionné sous les applaudissements de la chorale.
John serra Josephine contre lui et sa mère sortit son mouchoir.
-Bravo ! lança Effie en acclamant à tout rompre.
-Quant à moi, vous risquez encore de me croiser quelques temps à Toronto parce que j'ai rencontré un médecin dans cet hôpital, déclara joyeusement Fiona.
-Dans ce cas, vous me ferez l'honneur d'intégrer la chorale, répliqua Máiréad en relevant le menton.
-Et moi, je pense que la chorale devrait venir divertir les patients une fois par semaine, cela les rendrait tellement heureux, proposa l'infirmière Sullivan qui passait par-là.
Tout le monde approuva, en s'applaudissant encore et toujours.
Lorsque Máiréad fut rétablie, elle obtint aisément ses cent choristes; qui donnèrent des concerts un peu partout à travers le Canada. Comme promis, son fiancé l'emmena dîner dans un restaurant chic à Montréal. À chaque ville, au moins une centaine de choristes s'ajoutaient le temps d'un concert; et dans les églises, ils chantaient au balcon tant ils étaient nombreux. De plus en plus de monde venait les acclamer. John et Josephine s'étaient installés à Ottawa et appréciaient leur nouvelle vie.
Le jour de son mariage avec Llewellyn, Máiréad eût l'agréable surprise de recevoir la visite de Callista. La jeune femme était légèrement plus petite qu'elle, plus mince, et ses cheveux ramenés en une imposante tresse tiraient vers le blond.
-Máiréad ! Tu m'as manqué ! En tous cas, en Irlande, on ne parle que de toi ! s'écria-t-elle tout en se jetant dans ses bras, excitée.
-De moi ? Pourquoi ? s'étonna sa sœur en fronçant les sourcils. Callista sortit un journal papier datant du mois précédent et lui lit le titre principal avec animation.
-Une jeune chanteuse irlandaise, Máiréad Applebaum, réussit à réunir plus de trois-cents choristes à Edmonton, au Canada, le temps d'un concert inoubliable ! Tu es une star, chez nous, jubila-t-elle en sautillant comme une enfant.
-Je ne le savais pas, dis-donc. Mais ma vie est ici, avec Llewellyn, et pas avec les parents, ils m'ont fait trop de mal, rétorqua-t-elle, navrée.
Sa sœur posa une main sur son épaule :
-Je comprends, soupira-t-elle avec tristesse. Máiréad hésita à parler de ses deux agressions ainsi que de son opération mais elle passa ces événements sous silence, sa sœur n'ayant pas remarqué ses cicatrices. Deux heures plus tard, le couple se passa les alliances sous le regard admiratif des collègues et amis; en présence d'une centaine de personnes. Le jeune homme avait choisi William comme témoin et les demoiselles d'honneur n'étaient autres que Effie et Fiona.
-Máiréad Alexandria Clémence Applebaum-Dubuisson, désirez-vous prendre pour époux Llewellyn Joseph Watts ici présent ? Promettez-vous de l'aimer et de le chérir jusqu'à ce que la mort vous sépare ? demanda le curé en se tournant vers la jolie irlandaise.
-Oui, je le veux, affirma-t-elle en jetant un regard complice à son fiancé.
Le curé se tourna vers lui :
-Llewellyn Joseph Watts, désirez-vous prendre pour épouse Máiréad Alexandria Clémence Applebaum-Dubuisson ici présente ? Promettez-vous de l'aimer et de la chérir jusqu'à ce que la mort vous sépare ?
-Oui, absolument, répondit-il en soutenant son regard.
-Je vous déclare à présent mari et femme. Vous pouvez embrasser la mariée.
Le couple échangea un long baiser amoureux sous les applaudissements et une pluie de pétales de rose.
-Tu es magnifique, chérie, chuchota-t-il à son oreille.
Dans le public, Margaret ne tenait plus en place.
-Et dire que ce sera bientôt le tour de notre fils, s'extasia-t-elle serrant le bras de son mari.
-Si elle ne l'a pas tué avant, ironisa-t-il avec cynisme.
Les musiciens de Máiréad commencèrent à interpréter le Canon in D de Pachelbel et; dans la joie et l'allégresse, la fête se poursuivit jusque dans la nuit.
FIN DE L'ÉPISODE
(Pour le reste, je laisse la place à l'imagination de chacun)
