NA :

Petit OS sur le passé de notre Diable et des personnes importantes d'alors dans le cadre d'un évent écriture proposé sur le groupe 'Papotage, écriture, lecture & bonne humeur'. Le but était de commencer et terminer le texte avec un mot imposé par d'autres participants.

Mes mots :

1) Amant

2) Tragédie

L'idée m'est venue par l'intermédiaire de cette musique (Sorrow -Evgeny Emelyanov) et une lecture de fic sur le passé de Lucifer justement (merci Lost_Wings !).

Une bonne lecture !


YOU WILL EAT DUST ALL THE DAYS OF YOUR LIFE


L'amante du Malin.

Voici l'un des noms qu'elle a porté toute une partie de sa vie, au milieu d'une pléthore d'autres. La Première Femme, La Première Pécheresse, Épouse d'Adam, Mère des Hommes...

Elle n'en reste pas moins Ève pour lui.

Elle restera toujours Ève.

"L'amante du Malin" ; il aime pourtant ce nom, le hait pour des raisons aussi nombreuses. Parce qu'il lui rappelle ce temps-là, cette bouffée intérieure, une autre forme de Lumière qui lui avait été étrangère jusqu'à ce qu'elle eut posé son regard sur lui, dans le Jardin. "Le plaisir", cela s'appelait. Elle lui avait appris certaines choses du plaisir ; comme marcher des heures sur la terre humide, sur les brindilles rigides qui épousaient la plante de ses pieds, qui se brisaient sans complaintes sous ses pas. Marcher avec elle, au lieu de voler. Elle lui avait démontré la chaleur plaisante des mots, celui des rires, chaque petit consonance gracieuse éloignée de l'abrupte sonorité des ordres de Son Père. Le plaisir d'une conversation qui n'exigeait point qu'il se soumette en guise de conclusion.

Il lui avait appris certaines choses, lui aussi.

Il lui avait montré la création d'une étoile. Liée à son esprit, elle avait pu ressentir l'éclosion de la Lumière dans les Ténèbres ; son expansion contrôlée, la chaleur qui s'en dégageait - plus forte que celle qu'elle ressentait du Soleil, plus douce que ses ailes. Comment cette lumière battait son propre rythme, pas de cœur à proprement parler, mais une source équivalente qui assurerait sa pérennité sur des siècles et des siècles. Il se souvient de son visage, cette lumière dans ses yeux ; il se souvient de ses larmes. De la joie, c'était du plaisir qu'il avait su lui procurer, qu'elle avait exprimé, à l'inverse de Son Père, de sa famille ; eux qui ne le regardaient jamais de ces yeux-là.

L'amante du Malin.

Ce nom lui rappelle ce moment, cette étoile, ses lèvres goûtées de larmes.

De plaisir.

De peine.

Il hait aussi ce nom. Pour lui rappeler où tout a débuté, où Ève porta plus qu'un nom. Où ils portèrent plus de noms à travers les années que Son Père. C'est là la distinction entre déchus et purs, mauvais et bons. Trop de noms, pas assez pour les mettre à bas.

Mais entre eux, entre lui et elle, il n'y en n'a jamais eu aucune.

Ils avaient été punis ensemble.

Terrible punition, mais qui avait eu du sens jusqu'à ce jour, parce qu'ils étaient ensemble ; ils avaient été "plaisir", "tromperie", "déception", "malfaisants", "indésirables" et enfin... "déchus". Ensemble.

Séparés l'un de l'autre, mais ensemble.

Rejetés ensemble ; lui sous les profondeurs de la Terre, elle sur cette Terre. Deux mondes hostiles, pénibles, indisciplinés comme ils avaient été accusés de l'être. Loin de la Cité d'Argent, loin du Jardin. Il avait marché sans plaisir sur un sol noir, gris de toutes ces cendres, pénible sous ses pieds nus - coupant comme des lames, quand ce n'était pas celles lâchées par ses ennemis. D'immondes créatures qui surgissaient de terre, qui tournaient cendres en corps difformes devant lui. Lui, volant avec peine, guettant une attaque à chaque ascension. Elle aussi avait marché sans plaisir sur un sol capricieux qu'elle devait travailler, cultiver, creuser, nourrir avec soin pour se nourrir elle aussi, nourrir Adam. Cette terre qui buvait ses larmes, sa sueur, son sang versé jusqu'à épuisement de ses forces ; une étendue assoiffée, insatiable.

Meurtris ensemble. Lui, condamné à la noirceur de ce monde, des créatures qui y vivaient, de celles qui y échouaient ensuite, bien après. Il avait été séparé de sa Lumière, de ses étoiles. Désormais dépositaire des Ténèbres et leur expansion, il créait toujours, mais différemment. Des portes, des pièces, des lueurs viciées pour guider ces créatures, ses sbires. Elle, autorisée à créer également, mais toujours avec ce prix à payer. L'échange du plaisir pour la douleur, descendue de ses entrailles, ce ventre qu'il avait touché, embrassé, où il avait reposé sa tête après-coup.

La douleur, cela s'appelait.

La naissance dans la douleur, de la douleur.

Défigurés ensemble. Ses yeux à lui, ses traits bruts, sa splendeur céleste dévorée, tronquée pour ce visage de cauchemar, terreur contre plaisir dans le regard des autres. Elle, changée par les années, par la vie qui batifole avec la mort. La mort qui s'inscrit dans sa chair, son visage lisse maintenant ridé, transformé, préparé à la fin qui l'attend.

Ils avaient changé ; mais toujours ensemble.

Le Malin, le Diable, le Mal, Belzebuth, Belial, Prince des Ténèbres, Roi des Mensonges... Pour tous les noms qu'on lui avait donné, Ève en avait reçu le même comptant. La dénonciation d'une faute est éternelle, à ce qu'il semble. Inépuisable. Il se trouve encore surpris par de nouvelles dénominations qu'on lui donne là-haut, mais la créativité du bien à définir le mal s'espace de plus en plus. Seule sa chute, celle d'Ève, a gardé une remarquable constance.

Toutes ces années, à leur rappeler qu'ils étaient fautifs ; depuis ce moment, pour le Reste des Temps.

C'était supposé rester ainsi.

C'était une malédiction, parfois un espoir qui réchauffait son cœur et ranimait cette braise quasi éteinte en lui. Une Lumière vacillante, survivante à sa déchéance, qu'il a préservé, écarté de sa rage durant des années. Des années... plus que cela pour lui.

Maudit par le temps aussi.

Cela avait été un signe, un indice qu'il n'avait pas vu ; jusqu'à ce jour. Des jours pour elle, des années pour lui. Il a mis du temps à le comprendre, jusqu'à ce jour de mort.

De renaissance.

Renaissance.

Elle n'est pas là où il l'attendait, pas ce qu'il avait cru.

Comme il avait été stupide de croire. N'avait-il pas entendu la sentence de Dieu ? N'avait-il toujours pas compris la profondeur du jugement de Dieu ? "Tu goûteras la poussière, tous les jours de ta vie."

Lui. Lui, pas elle.

L'amante du Diable.

Comme il l'aime, comme il déteste ce nom qu'on lui a donné. L'amante, elle ne sera jamais que cela, n'a été que cela - une si brève union entre eux, éclipsée par la domination certaine d'Adam, de Son Père plus haut. Liés, séparés ; jamais ils n'avaient été ensemble, jamais ils ne le seraient vraiment.

C'est une certitude maintenant qu'il se tient devant sa tombe.

Il sait les hommes sensibles à ce rituel mortuaire, il pensait éprouver quelque chose face à cette bosse terreuse, creusée assez profonde pour respecter le repos éternel de la défunte. Mais il n'éprouve rien, rien de ce qu'il attendait. Elle n'est plus là, plus ce qu'elle était du temps où ils souffraient ensemble. Plus femme, plus la première femme, pécheresse ou simplement humaine - la mort efface tout cela. Il ne reste que l'âme ; la pureté, la corruption du début. Ce fait le frappe d'autant plus qu'il note comme sa tombe est proche de celle de son mari, son possesseur éternel, encore Là-Haut.

Ève ne lui a jamais appartenu.

Bien sûr, il répugne l'idée de soumission de manière générale, mais il avait cru en la force de ce lien. "Unis dans la mort", c'est ce que les hommes demandent, attendent de la vie et de sa suite inéluctable.

Unis dans leurs torts, c'est ce que lui demande.

Il devrait être habitué aux refus depuis le temps.

Agenouillé, il sent un souffle de vent à la base de sa nuque. Des pas font craquer quelques brindilles, dérangent les oiseaux perchés dans l'arbre fleuri. Ils piaillent, rajoutent du chaos sonore à l'hurlement qu'il retient, qu'il n'a de cesse de retenir. À quoi bon hurler à l'injustice, à la torture, à l'absurdité maintenant ?

Il n'en retournera pas moins vite d'où il vient.

D'où il vient... Intéressant.

Même lui s'y est fait, apparemment.

— Amenadiel, salue-t-il son aîné sans se retourner.

Les pas ralentissent, il sent son frère derrière lui, son ombre se dessine sur le parterre, l'inonde de moitié. L'ombre d'un ange sur la tombe d'une Pécheresse, la Pécheresse... Très approprié.

— Ta place n'est pas ici.

Droit au but, comme toujours. Enfin, comme la dernière fois qu'ils se sont parlés ; une éternité à échelle d'hommes. Il faut dire que sa venue ici est trop extraordinaire pour espérer éviter ce type d'altercation. Il n'a jamais été tenté de remonter jusqu'à ce jour ; pourquoi l'aurait-il fait ? Il pensait avoir du temps avec elle plus tard, au bon moment.

Ce moment.

Il sourit, tourne légèrement la tête. Amenadiel le toise, un tic de fureur perturbe son faciès voulu stoïque. Il détourne le regard après s'être attardé sur son armure. Il sait ne plus ressembler à l'ange qu'il était ; transformation attendue du Diable, non ? C'est attendu que son armure soit noire comme la suif, le métal élimé par les conflits souterrains. C'est attendu que sa Lumière se trouve élimée par des années de punition, changée au fond de ses yeux.

Il la contient encore difficilement, plus encore ici, agenouillé devant un fait.

Il sait de quoi il a l'air.

— Ma place est là où je le désire. Mais je ne m'attends pas à ce qu'un laquais comme toi comprenne cela.

Avant qu'Amenadiel ne succombe à l'envie de le ramener à sa juste "place", il continue ;

— Ne perds pas tes plumes pour rien, frangin. Je ne fais que passer.

Il lisse les pétales pourpres froissées par la désunion de leurs lumières, leurs tourments ; pose la fleur au milieu de la tombe, là où il imagine ses mains fines posées sur son cœur, sur le plaisir pardonné. Comme elle avait posé sa main sur son crâne et caressé ses cheveux en ce temps-là, comme ces fleurs autour d'eux qui avaient témoigné de leur union.

Il ré-entend sa voix.

C'était-...

"Plaisant" ?

Oui !

Il ré-entend leurs rires.

— Sam-

— Lucifer.

Amenadiel se tait, poursuit en omettant ce détail, cet autre fait.

Ce n'est pas grave.

Tout le monde se cache sans arrêt des faits, lui le premier.

— J'ai pour ordre de te ramener. Sans attendre.

— Je ne risque pas de me perdre en chemin, soupire Lucifer en se levant.

Il s'est déjà perdu ; dans la croyance absurde, impossible - il le comprend à présent - que lui et Ève resteraient ensemble. Punis ensemble, détruits ensemble, réunis sous Terre...

Ensemble.

Sans un autre regard pour la tombe, Lucifer dépasse son frère, ne l'attend pas pour retrouver son chemin vers la solitude à laquelle son Père l'a condamné. Il regarde malgré tout plus haut, vers Lui, vers Ève.

Tu goûteras la poussière, tous les jours de ta vie.

Lui. Seulement lui, quand elle aurait finalement droit à la Lumière.

Les brindilles deviennent poussières sous ses pas, son chemin tout tracé, colonnes après colonnes, portes après portes. Toutes le guident, toutes lui murmurent la même chose.

Croire est une tragédie.

FIN


NA :

Voilà, j'avais envie de parler/développer le fait que (comme raconté dans la série - SPOIL S4 forcément) Ève, malgré connue comme 'Pécheresse originelle' n'est pas fini en Enfer après sa mort. C'était à creuser X)

Et j'ADORE écrire sur le passé de Lucifer aussi, donc ça fait une seconde bonne raison XD

Merci d'avoir lu.