En ce dimanche pluvieux, je vous poste la suite de La neige du Grand Nord.

Côté musique (si ça vous intéresse), j'ai écrit ce chapitre en écoutant la BO de la saison 5 de Game of Thrones (GoT pour les intimes), principalement le 2nd thème de Hardhome et puis un peu de Son of the Harpy… pour le début de ce chapitre du moins. Sinon bah… en irremplaçable geek que je suis, le reste a surtout été écrit sur Song of the Storm (The Legend of Zelda) dans une version piano rafraîchie par un internaute.

Une fois de plus je ne me sens pas hyper satisfaite par le rendu final, il y a des passages entier que j'ai rayé pour les réécrire autrement, mais j'espère que l'ensemble reste assez fluide à lire ^.^

J'ai plusieurs examens qui se rapprochent dangereusement, donc l'écriture de cette fiction ne sera pas ma priorité courant mai. C'est affreux à dire, mais je crois que vous n'aurez pas la suite avant la fin juin... Tout dépendra de comment mes différents travaux de groupe vont avancer.

A côté de ça, je pense que je vais réécrire le premier chapitre. Ça fait plusieurs fois que je le relis et je trouve que ça manque un peu de précision par endroit, voire de cohérence. Donc ne vous étonnez pas si je le reposte, sachez juste que rien ne sera modifié au niveau de l'histoire (je vous dis pas le bordel sinon…).

Sur ce, je vous souhaite quand même une bonne lecture !

Chapitre VI : De mal en pis.

Le retour au chalet se fit dans un calme plat. Retrouver la tranquillité du chalet convint à Loki, mais ce ne fut pas pour autant qu'il se sentît plus en forme. Il n'arrivait toujours pas à chasser cette maudite fatigue qui était maintenant comme une brume constante enveloppant son esprit.

Chaque heure passant, le dieu eut l'impression que ses bracelets de métal pesaient plus lourdement à ses poignets, jusqu'à lui donner des élancements dans les bras et l'obliger à voûter ses épaules. C'était ridicule car il savait parfaitement que ce n'était pas réel, que leurs poids ne changeaient pas et que c'était sa propre faiblesse qui le gagnait un peu plus. Mais le fait est qu'il se sentait inexorablement s'exténuer, allant jusqu'à ressentir l'effort de sa propre respiration, comme si quelque chose lui comprimait la poitrine sans jamais chercher à l'étouffer.

Pour couronner le tout, la fièvre revint. Plus violente encore que la fois précédente.

A court d'idée, il décida d'appliquer la même méthode que précédemment : sortir dehors en quête de froid et trouver quelque chose à mettre en pièces. Sans quoi il était fort probable que la pâle midgardienne soit la première à en faire les frais…

Loki ne prit même pas la peine d'annoncer son départ, qu'il quitta la maison et traversa le terrain vague où s'ébrouaient chiens, loups et bâtards, pour s'enfoncer dans les bois. Son pas était raide et il avait l'impression que le moindre mouvement allait faire éclater ses articulations. C'était comme si tout son corps était tendu à l'extrême, prêt à se dissiper en une vapeur bouillante. Il se défit rageusement de son manteau, le laissant s'échouer au sol alors qu'il commençait à retirer d'autres vêtements. Il ressentait à nouveau ce besoin urgent de sentir le froid mordre sa peau et ce n'est que torse nu que l'impression de se consumer s'amoindrit légèrement. Il accueillit la neige qui se mit à tomber comme une bénédiction.

Le dieu poursuivit sa route sans savoir où il allait, marchant droit devant lui à travers les arbres, cherchant à s'éloigner le plus possible du chalet pour atteindre le cœur de ces bois. Ce n'est que lorsque le tapotement léger de pas dans la neige se fit entendre dans son dos qu'il s'arrêta. Loki fit volte-face, prêt à incendier l'humaine incolore pour l'avoir suivi jusqu'ici, mais la protestation mourut dans sa gorge quand il vit qui était derrière lui.

Ce n'était que Snö…

L'image de Fenrir se superposa à celle du loup blanc l'espace d'une seconde et ce fut suffisant pour le troubler. La bête attendit, imperturbable, alors que le dieu voyait à sa place un être perdu pour toujours, sa fourrure noire et dense, roussie aux extrémités, sa queue trop longue et touffue, son dos hérissé de poils hirsutes, ses pattes hautes et sa tête triangulaire au museau allongé.

Loki commençait à délirer, il le savait. Tout comme il savait que retourner au chalet aurait été plus raisonnable, la midgardienne serait peut-être en mesure de l'aider après tout… Mais au lieu de cela, il reprit sa route et souffla au loup :

« Aller viens, marchons encore un peu… »

Et il refusa de penser qu'il ne s'adressait pas réellement à l'animal. Parce que c'était exactement le genre de phrase, murmurée au mot près, qu'il prononçait quand il emmenait Fenrir en balade pour l'apaiser et retrouver un peu de calme en sa compagnie.

Ces moments où Loki voyait le début d'orage qui grondait dans les yeux dorés de son fils…

..

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Depuis combien de temps avait-il quitté le chalet ? Il ne se le rappelait plus… Maintenant, Loki était là, une fois de plus perdu parmi les bois sombres et il ne savait même plus d'où il venait. Le dieu eut beau chercher ses traces de pas dans la neige pour rebrousser chemin en remontant sa propre piste, il n'en trouva aucune. Il fit quelques pas et se retourna, partit dans un sens puis dans l'autre, mais rien… Il voyait ses pieds s'enfoncer dans la neige et, à l'instant où il quittait des yeux le creux créé par sa semelle, la marque disparaissait.

Retourner au chalet lui parut comme une urgence vitale qui lui tordit les tripes.

Les loups, pensa-t-il, les loups de la midgardienne se retrouvaient grâce à leurs hurlements, il suffisait que Snö… Mais Snö n'était plus là, il avait disparu depuis plusieurs minutes déjà. Loki l'appela, mais il ne vint jamais. Il était pourtant sûr d'avoir aperçu un morceau de sa fourrure blanche entre deux pins. N'était-ce pas lui, cette ombre qui se glissait parmi les arbres ? Il courut à sa suite, sans vraiment savoir si c'était bien le loup blanc. Mais la neige qui tombait se densifia. Bientôt, il ne vit plus rien et fut obligé de se stopper. C'était à peine s'il distinguait les troncs noircis par le gel.

Il hurla, de toutes les forces qui lui restaient, de toute sa volonté d'obtenir une quelconque réponse, sa voix s'écorchant, il hurla. Et la neige cessa brusquement de tomber, laissant Loki dans cette forêt si froide et si étouffante. Le soudain silence le prit à la gorge. Seule sa respiration, lourde d'avoir couru, résonnait entre les arbres. Il n'y avait strictement rien ici, mais le brusque sentiment de danger qui envahit Loki le convint du contraire.

Le souffle glacé d'une respiration s'échouant sur sa nuque fut une preuve dont il se serait bien passé.

Il ne bougea pas d'un pouce, tétanisé par cet air froid qui glissait le long de sa colonne vertébrale chaque fois que ce qui se trouvait dans son dos, expirait. Un grognement profond retentit derrière lui, le genre de grondement qui roule dans le poitrail d'une bête immense tant il résonne fort jusque dans vos os et fait bourdonner vos tympans. Cela n'avait rien à voir avec le grizzly qui l'avait attaqué dans ces mêmes bois et c'était assurément bien plus gros et menaçant. Le dieu n'eut aucune envie de se retourner pour savoir de quoi il s'agissait.

La chose, elle, ne lui demanda pas son avis à ce sujet et, la seconde suivante, Loki fut écrasé dans la neige avant d'être violement retourné sur le dos. Au-dessus de lui, une paire d'immenses yeux rouges luisant le toisait, noyés derrière une tempête de neige. Le dieu ne put voir que sa gueule béante bardée de dents tranchantes avant qu'elle ne s'abatte sur lui. Mais au lieu de la morsure du froid due aux flocons tranchants qui lui tombaient dessus en même temps que les mâchoires d'acier, il se sentit brûler. La douleur lui arracha un cri innommable. Il s'époumona jusqu'à vider tout l'air de ses poumons alors qu'il avait l'impression de se consumer. Il s'étouffa avec le vide jusqu'à sombrer.

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Sa peau le tiraillait d'une manière désagréable et il se sentait complètement engourdi, sentant à peine ses propres membres. Il avait l'impression d'avoir été emmailloté dans une cotte de plomb, l'écrasant de tout son poids et l'empêchant de faire le moindre mouvement.

Loki s'agita, nerveux de ne rien voir alors qu'il se forçait à ouvrir les yeux. L'air tout autour de lui était blanc et étouffant, la seule chose qu'il distingua après de longues minutes d'effort furent deux yeux d'un rouge pâle. Leur lueur était douce, même si elle lui rappela la dernière chose qu'il avait aperçu dans les bois.

Une main froide se posa sur son front et il comprit que c'était lui qui était brûlant et non l'air ambiant.

Il y avait son nom. Il entendait son nom. Mais il ne comprit pas le reste, préférant se concentrer sur cette main apaisante qui dégageait des mèches de cheveux de son front en sueur.

Il rêvait. Ce ne pouvait qu'être un rêve… Ou bien était-ce un autre souvenir qui le hantait ?

Cette main douce et cette voix inaudible, n'étaient-ce pas des fantômes appartenant à son passé, lorsque Frigga s'occupait de lui ?

Non, Frigga n'était pas là… Jamais sa mère ne viendrait le chercher ici…

Il était toujours sur Midgard, perdu dans cette maudite forêt. Il fallait qu'il se ressaisisse, qu'il se redresse et tente de retrouver son chemin. Pas question de rester allongé ici, dans la neige ou… ou… peu importe où il était.

Loki chassa cette main fantôme, quand bien même elle essaya de le retenir, et il tenta de se relever, à l'aveugle. Une douleur fulgurante le saisit alors à la jambe et, sous le hurlement acide de ses propres nerfs et muscles, il fut contraint de laisser le néant le happer une fois de plus.

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Lorsqu'il ouvrit ses yeux pour la seconde fois, sa vue s'ajusta au bout de quelques minutes, minutes durant lesquelles il se sentit vaguement nauséeux. Il lui sembla qu'une éternité c'était écoulée depuis son dernier réveil…

Le blanc qu'il y avait autour de lui prit peu à peu forme et il sut d'instinct qu'il était au chalet. Cette réalité-ci lui parut plus vraie que la précédente, mais ça ne l'empêcha de rester méfiant quant à ce qu'il voyait.

Loki ne connaissait pas cette pièce de la maison -apparemment une salle de bain immaculée- ce qui signifiait qu'il était à l'étage. Il voulut faire un mouvement, cherchant à se redresser et le doux clapotis de l'eau vint tinter à ces oreilles. Le dieu prit brusquement conscience qu'il était allongé dans une baignoire et que celle-ci était remplie à ras-bord.

Et… étaient-ce des glaçons qui flottaient dans l'eau ?

Loki fronça ses sourcils, remontant sa paume hors du niveau de l'eau pour en capturer quelques-uns. Il suspendit avec stupeur son geste quand il aperçut sa main.

Sa peau… sa peau était bleue.

Un rapide coup d'œil au reste de son corps lui apprit qu'il était bel et bien sous ses traits de Jotünn. Et qu'il était aussi nu que le jour de sa naissance…

Qu'avait-il bien pu se passer pour qu'il se retrouve ainsi ?

Il siffla de douleur en essayant de replier ses jambes pour les dégourdir et une plainte ensommeillée ainsi qu'un mouvement sur sa droite, attirèrent son attention.

Endormie sur le rebord de la baignoire, sa pâleur se fondant avec celle de l'émail blanc, Loki n'avait pas remarqué l'humaine incolore qui était appuyée contre la bordure de la cuve, sa tête reposant sur son avant-bras tandis qu'elle était assise à même le sol, sur le tapis épais qui bordait la baignoire. Elle s'était visiblement assoupie alors qu'elle gardait un œil sur lui.

Elle bougea un peu en grognant légèrement alors qu'elle sortait de son sommeil, papillonnant des paupières et tournant son visage vers Loki sans chercher à se redresser.

« Hello there… » marmonna-t-elle à son intention, pas encore tout à fait réveillée.

Ses yeux, remarqua-t-il, étaient presque entièrement rouge, du contour de ces paupières jusqu'à ces pupilles d'un carmin profond. Le manque évident de sommeil, dont elle avait souffert pour lui, avait causé l'apparition de micro veinures sur le blanc de ses yeux, le rendant rosé voire rouge par endroit et son iris, habituellement d'un bleu froid, tirait entre un pourpre pâle et un genre de nuance violacée.

Il voulut parler mais s'étouffa avec sa propre gorge, trop sèche pour en sortir quoique ce soit. La pâle midgardienne se redressa en des gestes lents, presque maladroits, pour attraper un verre et une bouteille. Il lui chipa la seconde avant qu'elle ne pût remplir le verre, et la vida d'une traite avec une avidité non feinte.

Elle se réappuya contre le rebord de la baignoire, épuisée, laissant le verre lui échapper des mains pour rouler plus loin. L'infirmière du jour lutta pour garder ses yeux ouverts et frotta sa tête contre son bras, cherchant à s'éclaircir l'esprit sans vraiment y parvenir, aussi exténuée que l'Ase nu qui siégeait dans sa baignoire. Elle fit néanmoins l'effort de tendre sa main pour récupérer le poignet de Loki, prenant son pouls alors qu'elle dardait un œil attentif sur sa montre. Satisfaite, elle relâcha sa prise pour mieux se reposer contre l'émail blanc, frémissant de froid et de fatigue.

« Comment tu te sens ? » murmura-t-elle, sans décoller de son avant-bras, la bouche pâteuse et la voix usée.

« J'ai connu mieux… » accorda Loki, testant prudemment ses propres cordes vocales. Sa mâchoire le faisait un peu souffrir quand il parlait et sa gorge était comme remplie d'éclats de verre, mais sa voix sortit à peu près justement. Rien d'insupportable, surtout comparé à la manière dont sa jambe gauche le lançait.

« Ok… » souffla la midgardienne, complètement éteinte. « Fais-moi plaisir, ne retombes pas dans les vapes encore une fois… »

Il avait été absent durant un bon moment apparemment. Le dieu voulut savoir ce qu'il s'était passé exactement, alors il darda son regard d'un rouge sanguin sur elle, dans l'attente qu'elle accroche ses yeux et qu'elle comprenne. Pour une fois, il se reposa entièrement sur le fait qu'elle devinait toujours tout -ou presque-, préférant s'économiser en paroles pour ne pas avoir à supporter les irritations qui assaillaient sa gorge.

L'humaine incolore ne fit pas exception et grommela en comprenant qu'il ne ferait aucun effort pour s'adresser à elle.

Elle se mordit l'intérieur des joues en inspirant profondément, puis déglutit à plusieurs reprises, pesant ses mots et cherchant sa propre voix.

« Je t'ai trouvé dehors, évanoui dans la neige, Snö hurlant à la mort à tes côtés. »

Donc, le dieu avait été plus ou moins conscient lorsque le loup l'avait rejoint. Cela, il ne l'avait pas imaginé.

Il voulut se réinstaller dans la baignoire, mais sa jambe se rappela douloureusement à lui.

« Doucement… » lui conseille la midgardienne, posant une main sur son épaule pour le retenir et le pousser gentiment jusqu'à ce qu'il se rallonge contre l'émail. « Ton mollet est dans un sale état. Tu as marché dans un piège à loup et je crois que tu as déliré, parce que tu as tiré dessus, jusqu'à t'arracher à moitié les chairs. J'ai rafistolé comme j'ai pu… »

Elle glissa sa main dans l'eau jusqu'à atteindre sa jambe gauche, frissonnant alors qu'elle plongeait son bras parmi la glace. Le bain devait être glacé pour elle. Loki sentit ses doigts effleurer sa peau et, à chaque endroit où ils passèrent, il put sentir sa propre peau, boursouflée et recousue.

« Encore heureux que tu ne te la sois pas arrachée… » commenta l'humaine incolore. « Avec la glace tu ne dois pas sentir grand-chose pour le moment, mais ça risque d'être une autre affaire lorsque tu sortiras de là. Au moins, les plaies ont arrêté de saigner. »

Un coup d'œil à son torse apprit au dieu qu'il avait bel et bien halluciné sa rencontre avec l'étrange créature des bois, puisqu'aucune marque ne venait lézarder sa peau à l'endroit où les crocs auraient dû percer sa chair.

L'humaine incolore retira de l'eau sa main, dont le bout des doigts avait déjà viré au rouge violacé, et l'enveloppa dans une serviette, cherchant à se sécher et surtout à se réchauffer. Elle tremblait de temps à autres et ses lèvres étaient pratiquement bleues, ce qui indiqua à Loki qu'elle avait sensiblement diminué la température de la pièce, probablement pour lui. Il la regarda tirer un châle qui traînait non loin de là et s'y emmitoufler.

Elle cligna plusieurs fois des yeux pour chasser le sommeil et reprit :

« Franchement, je ne pensais pas qu'on pouvait survivre avec une fièvre de plus de quarante-huit degrés… J'ai bien crû que tu allais me claquer entre les doigts avant d'avoir réussi à te mettre dans cette fichue baignoire. D'ailleurs, tu m'excuseras pour ton pantalon, mais je n'ai pas eu la patience -ni le temps à vrai dire- de te l'enlever de manière classique… »

Il avisa d'un œil les lambeaux de tissus noirs et la paire de ciseaux, abandonnés dans un coin.

« Je me demande encore comment j'ai réussi à monter les escaliers et à te traîner jusqu'ici… » avoua-t-elle, perplexe. « Il a fallu remettre de la glace trois fois pour que le bain reste froid. Tu te serais changé en radiateur que l'effet aurait été le même. Eliott a plutôt été d'une grande aide sur ce coup-là. »

Donc le gamin l'avait aussi vu dans sa véritable apparence, de mieux en mieux…

« La fièvre a baissé au bout de… » Elle jeta un coup d'œil à sa montre et fit un rapide calcul. « …quatorze ou quinze heures. Le point critique était à neuf heures, ton rythme cardiaque a augmenté brusquement avant de… s'arrêter. »

L'humaine incolore déglutit et ses sourcils se froncèrent alors qu'elle se remémorait la chose, une grimace tordant le coin de ses lèvres.

« J'étais prête à te planter une seringue d'adrénaline dans le thorax et tu m'as fichue la peur de ma vie en revenant à toi brusquement. On aurait dit que tu t'étais pris un choc, comme si quelque chose t'obligeait à reprendre conscience. Tu as marmonné plusieurs phrases incohérentes et ensuite, ta peau a commencé à bleuir. A partir de là, la fièvre a commencé à refluer, mais lentement. »

« Pourquoi une seringue ? » voulut savoir Loki, ignorant les tiraillements de sa gorge et laissant sciemment de côté le fait que le sortilège de camouflage avait peut-être été définitivement rompu. Il ne souhaitait pas y réfléchir tout de suite, préférant analyser la situation une fois qu'il serait remis et aurait retrouvé sa vivacité d'esprit. Suffisamment pour encaisser le coup d'une pareille nouvelle…

« L'adrénaline est une hormone qui stimule la tachycardie. » expliqua-t-elle machinalement, le regard vide, comme si elle répétait une information apprise par cœur -ce qui était fort probable-. « En cas d'arrêt cardiaque, il faut l'injecter directement dans le cœur. »

Il chercha ladite seringue du regard et la trouva sur la tablette d'un petit meuble, prête à servir. L'expression du dieu se fronça.

« Tu avais déjà fait ça avant ? » demanda-t-il.

L'humaine rit aussitôt, mais c'était nerveux. Elle fit non de la tête et se frotta le visage, sa main tirant ensuite ses cheveux en arrière tandis qu'elle soupirait.

« Une chance que je n'aie pas eu à le faire… » accorda-t-elle, clignant des yeux pour chasser l'idée. « Je ne sais même pas si j'aurais eu assez de force pour passer le sternum. »

Son commentaire résonna sur les carreaux blancs de la salle de bain. L'humaine incolore sembla assimiler l'information en même temps que lui, conscient du surréalisme de la scène et du fait que cela ne s'était finalement joué qu'à un cheveu. Il avait été une fois de plus chanceux. Si on pouvait dire les choses ainsi…

Peut-être que tomber sur l'humaine chaque fois qu'il en avait besoin, n'était pas un hasard… Il reconsidéra vaguement cette drôle d'idée qu'il avait eue, se disant que peut-être elle possédait, d'une manière ou d'une autre, la clé des nombreux mystères qui résidaient en cet endroit. Que peut-être, elle trouverait le moyen de…

Une main fraîche se posa sur son front et il rouvrit ses yeux, qu'il n'avait pas eu conscience d'avoir clos. Ses divagations l'avaient presque poussé à se rendormir. Il reconnut sans peine le contact doux de cette main fantomatique qu'il avait écarté en essayant de se sortir de son étrange songe et comprit qu'il ne l'avait finalement pas rêvé.

Il était déjà chez l'humaine lorsqu'il avait plus ou moins repris conscience donc, et non dehors comme il avait pu le croire.

« Je pense que la fièvre est partie pour de bon. » murmura la midgardienne. « Te voilà de nouveau froid comme… » Elle chercha une comparaison, sans jamais la trouver. Haussant des épaules et abandonnant sa phrase en cours de route, elle retira sa main et entreprit de se lever, ses jambes et son dos craquant alors qu'elle se redressait.

« Voyons-voir si on peut te sortir de là. » bailla-t-elle, avant de plonger sa main dans l'eau glacée pour retirer le bouchon de la baignoire, sans consulter l'avis de Loki.

Heureusement pour elle, le dieu fut trop fatigué pour en être froissé ou lui en tenir rigueur.

Seulement, lorsque toute l'eau eut disparue, il put voir distinctement ses jambes parmi la glace restée dans le fond de la cuve en émail et une chose, qu'il n'avait jusqu'ici pas remarquée, lui sauta alors au visage. Le comportement de l'humaine, quand bien même elle était prête à s'endormir sur place, n'avait en rien été différent. Comme si cette peau… Ces yeux, ces marques ou encore ces ongles comme des griffes, étaient une part entière de lui qu'elle avait admise, sans en être le moins du monde choquée, apeurée, dégoûtée ou quoique ce soit d'autre.

« Eh bien ? » l'interpella-t-elle, voyant qu'il ne bougeait pas d'un pouce. « Un peu d'aide serait requise. Je n'ai ni tes bras, ni ta force, donc je te demande un dernier effort et après, promis, je te laisse tranquille… » tenta-t-elle de l'amadouer, sans grande conviction, avant d'ajouter dans un murmure : « … au moins pour le reste de la nuit… »

« Pourquoi ? » murmura-t-il. Pourquoi faisait-elle tout cela ?

« Pourquoi pas ? » sourit-elle, devinant de quoi il parlait. « Au point où on en est… » Elle bailla en s'étirant à nouveau. « …tu pourrais considérer l'idée que je t'ai aidé non-pas par appât d'un possible gain, mais simplement parce que j'en avais envie… »

L'humaine incolore attendit une réponse de sa part, sans jamais l'obtenir.

C'était l'instant où il aurait dû rétorquer, lui reprocher sa faiblesse. Le moment précis où se glissait une remarque acerbe. Mais le dieu eut beau chercher, il ne trouva pas une once de son sens de l'ironie. Il ne trouva aucune méchanceté à dire, ni aucune moquerie. Il n'eut pas l'envie de se débattre, de prouver qu'il avait encore de l'énergie à revendre et qu'il n'avait besoin de personne.

A cet instant, tout cela était cruellement vrai. Il n'y avait rien à prouver, pas plus qu'il n'y avait de raison de se battre. On ne l'attaquait pas. On ne remettait pas en cause ses capacités, sa position ou son pouvoir. C'était juste une humaine, fragile et mortelle, qui n'avait aucune honte à se présenter comme telle et qui lui proposait son aide, parce qu'il en avait besoin. Aussi idiot et terrible que cela puisse paraître, il sentit autant qu'il entendit… qu'elle avait dit vrai.

Sur le coup, peu lui importa sa peau, son apparence, ce qu'elle était ou même qui il était.

Il en avait assez.

Se focaliser sur l'idée de sortir de cette fichue baignoire et de s'allonger dans un vrai lit, fut la seule chose qu'il eut envie de faire.

Alors, quand l'humaine entreprit de passer l'un de ses bras sur ses épaules pour qu'il puisse y prendre appui, il abandonna la partie et accepta son aide. De même pour la main qu'elle glissa dans son dos pour le soutenir. Il fit l'effort de se redresser, sans trop forcer sur sa jambe blessée, la midgardienne accompagnant ses mouvements du mieux qu'elle le pouvait, se fichant d'avoir un jotünn nu contre elle et de son chemisier qui allait finir trempé.

Sortir de la baignoire ne fut pas chose aisée, la jeune femme récupérant ensuite une serviette pour le sécher sommairement, ignorant les regards perçants du dieu sur le moindre de ses gestes. Il lui sembla qu'elle aussi n'aspirait qu'à un repos, somme toute, amplement mérité.

Elle le mena tant bien que mal en dehors de la salle de bain, l'empêchant de trop vaciller, et le guida jusqu'à une chambre assez proche. Il lui sembla que cette pièce était la sienne, mais il ne s'attarda pas sur l'information, surtout lorsqu'il put enfin s'allonger parmi les draps frais du lit.

La dernière chose dont il eut conscience fut qu'elle rabattit une couverture sur lui et sortit, le laissant seul avec lui-même. Et il nota distraitement, perdu parmi ses songes fantomatiques, qu'après la solitude viscérale qu'il avait ressentie dans les bois, il n'aurait pas été contre un peu de compagnie.

..

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Lorsque Loki ouvrit ses yeux, la première chose qu'il remarqua fut que ses forces lui étaient en partie revenues, bien qu'il se sentît encore un peu désorienté et pas encore tout à fait ancré dans le présent. Néanmoins, il distingua tout particulièrement la douleur aigue qui assiégea sa jambe gauche. Les draps étaient frais et sentaient bon, il s'étira mollement dans leur creux pour mieux s'y allonger, profitant du contact agréable du tissu et de la brume de sommeil qu'il n'essaya même pas de chasser de son esprit, sans chercher à savoir où il se trouvait exactement. Il savait seulement qu'il n'était pas en terrain hostile et, pour le moment, cette information lui suffisait amplement.

Il ignora les grincements du bois, des murs et tous ces petits sons extérieurs. Le monde pouvait bien attendre qu'il se décide à sortir de cette torpeur bienvenue, il n'avait pas eu ce confort depuis trop longtemps.

Mais, à la seconde où il sentit une main se poser sur son épaule, ses réflexes -loin d'être endormis- prirent le dessus. Il ne chercha même pas à savoir qui allait l'attaquer et attrapa son assaillant pour le coincer sous son corps, sa poigne ferme agrippant son col, prêt à lui faire regretter sa tentative de…

Il dut cligner des yeux lorsqu'il reconnut, sous lui, l'humaine incolore et son visage pâle à l'expression surprise. Cette arrivée impromptue acheva de le réveiller pour de bon.

« Hey… » l'interpella-t-elle doucement, sa main venant couvrir la sienne pour qu'il lâche son chandail.

« Toi… » susurra-t-il, ses yeux se réduisant à deux fentes alors qu'il cherchait dans sa mémoire encore obscurcie, ce qu'elle faisait là.

« Anna. Mon nom, c'est Anna. » lui rappela-t-elle gentiment mais fermement.

Le dieu trouva improbable qu'elle lui fasse cette remarque alors même qu'elle était plaquée contre le matelas, un jotünn pesant de tout son poids sur elle et, qui-plus-est, nu comme un ver. Mais il eut au moins la satisfaction de sentir galoper le cœur de la jeune femme sous son propre torse et son pouls affolé courir sous ses doigts, signe qu'il l'avait réellement prise par surprise, bien qu'elle conservât son calme habituel apparent.

Une main sur sa gorge, prête à l'étrangler, sa peau d'un bleu sombre tranchait fortement avec la blancheur de la sienne. Il trouva ironique de voir à quel point tous les opposaient physiquement, ses mèches sombres dégringolant de son crâne pour se mêler aux siennes, blanches. Son visage clair aux traits tirés par la fatigue -mais toujours incrustés de cette espèce de calme permanent- et son air imperturbable, son regard encore rouge qui ne dévia pas une seule fois de son visage et qui semblait lire avec une curiosité non feinte les lignes qui lui ceignaient le front. Malgré les différences cruciales qu'il y avait entre eux, elle était là, se laissant agrippée sans broncher.

Elle n'était toujours pas effrayée par son véritable visage et il eut cette étrange impression de n'avoir rien d'anormal, parce que ses yeux rougeoyant ne disaient rien de mal et le regardaient sans jugement. Elle se comportait comme si son visage était le même, qu'il soit Ase ou Jotünn. Cela le déstabilisa à un point qu'il n'apprécia pas et il lui jeta un regard méchant, prêt à lui cracher une horreur au visage pour qu'elle arrête de le regarder comme ça, comme s'il était… et elle eut un léger sourire en coin, presque un rictus, mais pourtant sans moquerie, ni ironie. Un simple sourire discret, qui éclaira un peu le reste de son visage, illuminant ses yeux d'une lueur ténue d'amusement et de quelque chose qu'il ne reconnut pas.

Si elle n'avait pas été humaine, il aurait pu la trouver belle.

« Je sais. » soupira Loki, agacé.

Il la relâcha pour la laisser sortir du lit, préférant l'éloigner elle et toutes les pensées parasites qu'elle apportait. Il se réinstalla parmi les draps pour s'asseoir, calant son dos contre le montant en bois et bougeant prudemment sa jambe pour ne pas trop réveiller la douleur.

Le dieu soupira, de nouveau, à l'idée qu'il en aurait probablement pour une semaine de convalescence. Au moins…

« Alors utilise-le. » insista l'humaine incolore, lissant les plis de son vêtement maintenant froissé.

Loki eut envie de se moquer d'elle, mais s'abstint, ce qui ne l'empêcha pas de souffler d'agacement.

Quelque part, lui aussi en avait assez de ne pas pouvoir la nommer pour la simple raison que prononcer son nom revenait à lui donner de l'importance. Il pouvait bien lui accorder cette faveur après ce qu'elle avait fait.

« Très bien, Anna… Mais ne compte pas sur moi pour t'autoriser à utiliser le mien. » contre-attaqua-t-il pour la forme.

Cela ne prit évidemment pas. Et il savait déjà que cette voix, qu'il avait entendu durant son étrange rêve, était la sienne, prononçant son nom dans l'espoir qu'il revienne à la réalité.

A la place, l'incolore s'assit au bord du lit et récupéra dans un soupir sa mallette échouée au sol. Comme à son arrivée ici, elle en extirpa désinfectant, compresses et baume verdâtre. Ses yeux toujours rouges sur lui, elle tendit la main pour qu'il y pose son poignet, ce qu'il fit de mauvaise grâce. La voir jouer les gardes-malade pour lui ne l'enchanta pas vraiment.

« Un nom est ce qui donne une identité, il est essentiel de ne pas oublier le sien, ni celui des autres. Je ne pourrais pas t'appeler autrement que Loki. » contra-t-elle, sa voix toujours basse, presque un chuchotis, parce qu'elle devinait une fois de plus le mal qui lui rongeait le crâne alors qu'il se sentait toujours un peu souffrant.

Il y avait une délicatesse infinie dans ses gestes, alors qu'elle s'appliquait à bander ses poignets, abîmés par son escapade de la veille. La douceur de la pulpe de ses doigts glissant contre sa peau meurtrie lui fut étrangement agréable et il eut une fois de plus la stupeur de la voir s'occuper de lui comme la première fois, alors même que sa peau était du bleu jotünn. Son visage conservait son expression apaisante, sans qu'aucune once de dégoût ne vienne transpirer sur ses traits ou dans son contact. Comme si ça ne faisait aucune différence…

« Certain ne se donne pas cette peine… » souffla-t-il, se détendant sous ses soins, fermant les yeux pour arrêter de lutter contre sa présence et accepter la froide douceur qu'elle lui offrait. « Dieu du Chaos et Langue d'Argent me siéent tout aussi bien. Et il me semble que ton véritable nom n'est pas celui que tu m'as présenté. »

Il n'avait pas oublié la manière dont ce John Fisher l'avait nommée.

« Disons juste qu'ici, je suis plus Anna qu'Annabeth… » lui répondit-elle, imperturbable. « Dieu ou pas, ces noms n'appartiennent pas à ce monde. De ce que tu m'as dit, les Dieux vivent à Asgard. Or ici, tu n'es pas plus dieu qu'un autre, pas même celui qui manie la foudre. »

« Ridicule… » s'agaça-t-il mollement, laissant de côté l'allusion à son pseudo-frère. « A quoi bon être un dieu si ce n'est pour se placer au-dessus des autres… Et pour ton nom de famille ? »

« Les deux sont aussi vrais l'un que l'autre. Coldberry est mon nom de jeune fille. Hayleigh est mon nom d'épouse. » murmura-t-elle, sa voix toujours égale. « Dans ce cas, il faudrait d'abord que je croie au chaos pour croire en toi, pour ton plus grand malheur, ce n'est pas le cas. »

« Le jour où j'aurais Midgard entre mes mains, tu seras bien obligée d'y croire. » nargua-t-il, laissant sa voix calme le bercer sans pour autant s'endormir. « Tu es mariée ? » marmonna-t-il avec une pointe de curiosité.

« Veuve, mais ça ne fait rien. » expliqua-t-elle, haussant des épaules pour appuyer ses dires. Elle s'arrêta un moment dans ces gestes, semblant retenir une question ou cherchant à la formuler correctement. Finalement, elle reprit son travail et demanda : « Pourquoi vouloir à ce point régner sur ce monde ? »

Elle n'avait plus évoqué ses intentions lors de sa tentative d'invasion depuis le soir de son arrivée, alors qu'elle lui expliquait en quelques phrases bien tournées que le sort de New York ne l'avait pas vraiment affectée.

S'il se demanda pour quelle obscure raison elle lui demandait une chose pareille, sa question eut néanmoins le mérite de le faire réfléchir à la réponse qu'il lui rendrait.

Certes il voulait avant tout avoir un royaume sur lequel exercer son autorité, étendre sa réputation à travers l'Univers et étancher sa soif de pouvoir, mais… Voyant que le dieu ne répondait pas, elle poursuivit : « Je ne cherche pas à critiquer l'idée de vouloir en prendre le contrôle, mais pourquoi choisir la Terre en particulier ? »

Il en était venu à se poser exactement la même question et alors qu'elle reprenait ses propres pensées, la réponse lui apparut clairement :

« Pour que Thor et Odin comprennent enfin que nous n'avons rien à envier aux humains et parce que cette planète est l'une des plus vastes parmi les Neufs Royaumes. Ni trop froide, ni trop chaude, même la luxuriante Vanaheïm n'est pas faite de la diversité de vos terres. C'est un réel gâchis que de la voir entre vos mains. »

Même sans savoir qui avaient été le Dieu de la Foudre et le Père de Toutes Choses pour Loki, l'incolore eut une discrète exclamation amusée tandis qu'elle terminait son bandage en le resserrant.

« Dans ce cas, tu te fiches une sacrée épine dans le pied… » gagea-t-elle, un sourire en coin mutin et les yeux pétillants. Elle voulut soulever le drap pour jeter un œil à sa jambe et demanda muettement l'autorisation au dieu, qui la lui accorda d'un vague geste de la main, l'enjoignant aussi à développer ses propos. Examinant la peau recousue, elle poursuivit : « D'abord parce que se faire accepter comme leader par plus de sept milliards d'individus est impossible, que ce soit de gré ou de force. Ensuite, parce qu'on a un sacré penchant autodestructeur et un esprit de contradiction qui bat chaque année des records. Tu permets ? »

Elle désignait son mollet de bout du doigt et il acquiesça en soupirant, pas décidé à lui montrer un quelconque signe de reconnaissance. De ses deux mains pâles elle souleva prudemment sa cheville pour la caler sur sa cuisse, laissant l'arrière du mollet à l'air libre.

Bleue ou pas, la peau n'était pas belle, striée de déchirures irrégulières se mêlant aux lignes courbes, marques de son ascendance jotünn. Les plaies n'étaient pas nettes et la midgardienne avait tenté de réassembler ses chairs meurtries comme elle l'avait pu, avec des sutures un peu hasardeuses mais néanmoins solides. Le dieu en conserverait probablement quelques cicatrices et ce, même avec ses capacités de guérison plus efficaces que la moyenne.

Il ne donnait pas cher de la peau du midgardien poseur de piège lorsqu'il l'attraperait…

« On s'efforce de bâtir un monde soi-disant meilleur, de sauver ce qui peut encore l'être et de rétablir paix, liberté et justice… » commenta distraitement l'humaine incolore, reprenant son discours tout en passant un baume avec application sur chaque zone abîmée. « Tout ça pour finalement faire un scandale à la première difficulté et passer plus de temps à se jeter des fleurs pour ce que l'on compte faire, que de faire tout court. J'ai bien peur qu'à la longue tu ne te lasses très vite ou ne devienne fou. Qui voudrait la responsabilité d'un monde pareil ? »

Elle se moquait de lui, c'était évident, mais il n'en fut pas vexé. Il n'y avait rien de désobligeant dans ces paroles et, une fois de plus, elle le poussait sans vraiment le chercher, masquant avant tout sa curiosité derrière quelques bravades dénuées de méchanceté.

« Toi peut-être, puisque tu prends si à cœur sa défense. Ne serais-tu pas en train de chercher à me convaincre de ne pas toucher à Midgard ? » la moqua-t-il, alors qu'elle reposait sa jambe parmi les draps.

« Ma place en ce monde ne changera jamais. » balaya-t-elle d'un geste de la main, avant de ranger produits et matériel dans sa mallette. « Chaque année de nouveaux dirigeants prennent le pouvoir, chaque jour, les hautes sphères évoluent, changent en bien comme en mal. Et pour autant, mon travail est toujours resté le même. Te voir t'emparer de ce même pouvoir n'y changerait rien et, à bien y réfléchir, je doute qu'après ta récente défaite, gouverner la Terre soit toujours ce que tu souhaites… »

Cela était effectivement vrai…

Et voilà que sa clairvoyance revenait sur le tapis. Loki commençait sérieusement à douter de ses propres capacités quant au fait de déterminer si elle était oui ou non dotée de magie. Une simple humaine pouvait-elle réellement lire dans les esprits ? Il ne trouva aucune réponse dans ses yeux au rougeoiement ténu.

« Ne t'a-t-on jamais dit que ta clairvoyance était profondément agaçante ? Par quel genre de tour de passe-passe y parviens-tu ? » renifla-t-il, toujours pas convaincu qu'elle soit indemne de toute forme de télépathie.

« Un tour de passe-passe… » rit-elle doucement en reprenant les mots du dieu. « Il n'y a aucun tour là-dedans, seulement la mémoire vive d'une petite fille qui a grandi dans une société guindée, où chaque apparence était trompeuse et où l'hypocrisie était main courante. Le métier que j'ai choisi n'a fait que renforcer cet aspect prévoyant de ma personnalité. Voir les coups bas et les couteaux dans le dos avant qu'ils n'arrivent a été une condition nécessaire à ma propre survie dans ce milieu. » tacla-t-elle, amusée, avant d'ajouter malicieusement : « On ne nage pas parmi les requins sans avoir soi-même un peu de mordant. »

Dans un sens, son histoire lui rappela plus ou moins la sienne.

« Alors c'est ainsi que tu me vois, comme l'un de ces requins ? » s'amusa-t-il, ravi de détecter une discrète méfiance dans ses propos.

« Il n'y a que des loups ici. » répondit-elle laconiquement. « A toi de voir si tu joues contre la meute ou avec elle. Pour ma part, j'ai eu tout le temps de réfléchir à l'idée de t'offrir mon toit tant que tu en auras besoin. Peu importe le temps que cela prendra. »

« Aurais-tu perdu ta méfiance ? » se moqua-t-il à son tour, approuvant intérieurement le fait qu'il était maintenant certain de pouvoir compter sur son aide et son hospitalité dans les temps à venir.

« Pas complètement. Mais parce qu'avec ce qu'il s'est passé tu m'accordes désormais un peu plus de ta confiance, je pense pouvoir aussi te confier un peu de la mienne… » murmura-t-elle, un sourire ironique au coin des lèvres.

Elle partit sans un mot de plus et le laissa tranquille pour le reste de la journée, permettant au dieu de profiter des limbes du sommeil durant de longues heures, sans souffrir d'un quelconque dérangement, la maison plus calme qu'un sanctuaire.

..

.

Il y eut des pleurs dans la nuit. Pas les siens bien sûr, mais Loki reconnut aisément ceux de l'enfant. De mémoire, sa chambre devait jouxter celle de la midgardienne et il se rappela vaguement que c'était bel et bien là qu'il se trouvait, à l'abri sous ses draps frais.

Les grincements légers du parquet répondirent aux pas lents d'Anna alors qu'elle longeait le couloir pour atteindre la porte de son neveu. Quelques plaintes apeurées furent étouffées tandis que l'incolore murmurait quelques paroles réconfortantes. Loki les entendit aussi sûrement que s'il s'était trouvé dans la même pièce. Il put presque la voir, à travers le mur, serrer l'enfant contre elle pour le bercer, séchant ses larmes et frottant son dos avec toute la force de l'apaisement qu'elle cherchait à lui apporter. Ça n'était qu'un mirage, séquelle de son esprit fatigué, et il savait qu'il la voyait ainsi parce que ces gestes avaient été ceux de Frigga lorsque, enfant, elle le réconfortait après un cauchemar.

Mais ce qu'il n'inventa pas, ce fut la berceuse qu'entonna Anna, sa voix profonde et basse, comme le ressac tranquille des vagues.

World is covered by our trails

Scars we cover up with paint

Watch them preach in sour lies

I would rather see this world through the eyes of a child

Through the eyes of a child...

Darker times will come and go

Times you need to see her smile

And mothers hearts are warm and mild

I would rather feel this world through the skin of a child

Through the skin of a child...

When a human strokes your skin

That is when you let them in

Let them in before they go

I would rather feel alive with a childlike soul

With a childlike soul...

Ce chant doux le berça, l'emmenant aux portes d'un bien-être qu'il ne connaissait pas. Il écouta religieusement chaque note, d'autant plus lorsque les paroles se muèrent en vocalises aériennes. Et le dieu se détendit dans le cocon que sa voix douce sembla tisser tout autour de lui, plongeant cette fois-ci dans un sommeil dénué de mauvais rêves.

Lorsqu'il sombra une fois de plus, il entendit les dernières paroles, presque un paisible sortilège…

I won't leave you here…

Cette magnifique chanson qui s'appelle « Through the eyes of achild » est l'œuvre de la merveilleuse Aurora, une jeune chanteuse norvégienne que j'espère pouvoir continuer à suivre ces prochaines années. Je ne peux que vous conseiller de l'écouter. Bien entendu, Anna n'est pas sensée chanter aussi bien qu'elle, mais l'idée principale est là et la chanson est très belle. Dans ma tête, elle la murmure plus qu'elle ne la chante réellement. La dernière phrase a néanmoins été modifiée par mes soins, puisqu'à l'origine les dernières paroles sont « Please don't leave me here… » ce qui ne collait pas vraiment avec ce passage, donc j'ai pris la liberté de modifier ce passage. L'idée globale est la même, mais je trouve que ça colle mieux comme ça ! )

Ce chapitre constitue une étape importante dans les rapports qu'entretiennent Loki et Anna. On évolue progressivement bien sûr mais j'avais besoin de donner un petit coup de fouet à cette relation étrange. Vous me pardonnerez tout le mal que je donne à notre Dieu du Chaos préféré, mais il fallait bien le bousculer d'une manière ou d'une autre… Huhu ! )

Ce chapitre s'achève donc sur une note bien plus douce que précédemment.