Hellohohoho ! (voix chantonnante)

Le voici, le voilà, un nouveau chapitre tout chaud, tout… beau ? X) Et surtout fraîchement corrigé !

Je suis du genre à vouloir quelque chose de précis, donc pour l'écriture de cette fiction je me suis renseignée sur tout un tas de truc, parce que vous je sais pas, mais moi de base j'y connais rien à l'Alberta et à ce qui s'y passe… ^^ Ce qui explique probablement pourquoi je me suis retrouvée à feuilleter la thèse d'un véto sur la physiologie et l'anatomie des cervidés. Oui, oui, je vous assure que c'est la stricte vérité… j'ai aussi regardé un site avec la durée du jour local, le flux solaire maximal quotidien, la durée du crépuscule, la hauteur maximale du soleil, la totale quoi… Et puis j'ai consulté un dictionnaire anglais-algonquin aussi. On trouve de ces trucs sur internet ! ^^

Est-ce grave docteur ? XD

Chapitre écrit avec (plus ou moins dans l'ordre) Runaway d'Aurora, Crystals et Human de Of Monsters And Men, le thème de Davy Jones (Pirates des Caraïbes III) repris à la harpe par une internaute ainsi que la version originale (avec l'orgue et tout le toutim), le thème principal d'Interstellar et puis je sais plus ^^

/!\ Pardon les anti-bidoche, ce début de chapitre risque de ne pas vous plaire…

Soyez heureux/heureuse, ce chapitre est plus long que la moyenne ! :D

Bonne lecture à vous, on se retrouve en bas pour les (la seule en fait ^^) Rar !


Chapitre VIII

Les loups de Garden Creek

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« Tu voulais quelque chose ? »

La question resta un moment en suspens, le temps que Loki reprenne ses esprits. La scène avait quelque chose de surréaliste.

« Qu'est-ce ? » préféra-t-il demander plutôt que de répondre, s'intéressant vaguement à l'animal mort. Il s'en approcha prudemment.

« Une jeune femelle élan qui a eu la malchance de croiser ma route ce matin. » répondit tranquillement Anna, enfonçant plus profondément ses mains dans la carcasse pour y trancher quelque chose. Elle eut une légère exclamation satisfaite lorsqu'elle trouva ce qu'elle cherchait et retira sa lame précautionneusement pour la poser sur le bord de la table à côté de ses autres outils. Elle avait du sang jusqu'aux coudes, lui couvrant les avant-bras comme une paire de gants longs. Elle plongea à nouveau ses mains parmi les viscères et tira doucement l'ensemble pour l'extirper de l'animal, les glissant avec un effort visible jusque dans un bac prévu à cet effet, juste sous la table. « Il y en a pour au moins 90 kilos de viande à vue de nez. Elle n'avait pas beaucoup de muscles sur les os… » commenta-t-elle, sa respiration lourde.

« Pourquoi prendre cette peine ? » l'interrogea le dieu, curieux. « Ton homme de main aurait pu s'en charger, non ? » Il l'avait aperçu du coin de l'œil avant d'entrer dans le hangar.

Elle voulut replacer une mèche de cheveux blancs derrière son oreille mais, avisant ses mains pleines de sang déjà à moitié coagulé, elle y renonça et préféra se pencher vers son neveu qui le fit pour elle avec un piaffement amusé, toujours perché sur son tabouret.

« L'intérêt de vivre dans un lieu aussi isolé, c'est l'indépendance. Et puis, j'aime bien me débrouiller toute seule, ça m'occupe les mains et l'esprit. » déclara-t-elle, récupérant une de ses lames pour reprendre son travail, enlevant les quelques vaisseaux sanguins qui traînaient encore.

Le dieu l'observa faire, regardant d'un œil critique ses gestes précis et dénué d'hésitation. Il pouvait dire sans peine que c'était quelque chose que l'incolore appréciait de faire, de même que le gamin semblait fasciné par le glissement agile et sans accroc de son couteau.

Mais quelque chose chiffonnait encore Loki.

« Tu en as déjà plusieurs pièces dans ton sous-sol, pourquoi en vouloir d'autre ? » la questionna-t-il.

« Parce que chiens et loups sont de sacrés voraces. » argua Anna dans un rire, jetant un regard amusé aux deux loups toujours occupés à lécher avidement le sol bétonné pour y récupérer la moindre gouttelette de sang. « La plupart chassent d'eux-mêmes. » reprit l'incolore « Mais certains ont besoin d'un complément supplémentaire. »

Elle termina sa tâche et alla chercher deux crochets qu'elle planta aussitôt à l'extrémité des pattes arrière, les intercalant dans l'articulation entre deux ligaments, pour être sûre que la chair ne céderait pas sous la force du poids de la carcasse. Elle donna un coup de hanche dans un interrupteur et les deux chaînes auxquelles étaient reliées les crochets remontèrent, disparaissant dans le plafond et hissant l'animal dans les airs. La carcasse à moitié suspendue, elle stoppa la machine et vint pousser la table, laissant le corps pendre dans le vide, retenu par les pattes arrière. Loki la regarda durant de longues minutes défaire la peau de l'animal avec une efficacité qui aurait pu surprendre, il n'avait rien de mieux à faire de toute façon et la scène était trop étrange pour qu'il s'en détourne. Elle gronda Snö quand celui-ci vint mordiller une oreille de l'élan, le rabrouant jusqu'à ce qu'il retourne dans son coin avec Windy, s'allongeant à son côté et posant sa tête sur ses pattes d'un air boudeur, la truffe frémissant sous l'odeur entêtante du cervidé.

« Tu te sens d'attaque pour voir les loups de passage ou tu préfères attendre une autre fois ? » lui demanda Anna une fois son œuvre finie, s'essuyant sommairement les mains avec un torchon sale.

Le dieu se rappela sa proposition, datant de lorsqu'ils étaient partis marcher dans les bois, près du lac enneigé à l'Ouest de la maison, par-delà les bois.

« Évidemment que je suis d'attaque. » répondit nonchalamment Loki, masquant partiellement son intérêt piqué à vif. « Comment sais-tu qu'ils viendront ? »

« Avec l'odeur d'élan fraîchement tué qui embaume tout le périmètre, c'est une certitude ! » annonça l'incolore, sa bouche se muant en un pli rieur.

« L'appel de l'estomac est toujours le plus fort. » renifla-t-il, un sourire en coin amusé.

« L'appel de l'estomac est toujours le plus fort. » reprit Anna à l'affirmative, avant de plonger sa main dans le bac à viscères pour en extirper, cœur, poumon, foie et ratte, les chargeant dans un seau avant de prendre le chemin de la sortie. Non sans troquer son tablier contre un manteau épais avant de passer la grande porte du hangar.

Ils marchèrent jusqu'à l'orée de la forêt, l'incolore jetant quelques morceaux à ses bêtes au passage pour ne pas être embêtée par leurs jappements incessants. Le gamin resta avec eux sous l'injonction de sa tante. Ils avancèrent doucement parmi les premiers arbres, jusqu'à ce qu'Anna se stoppe, posant son seau à côté d'elle, s'accroupissant jusqu'à poser un genou à terre.

« Tu peux rester debout si tu préfères. » lança-t-elle à Loki, le dieu demeurant à sa droite.

Il accepta d'un hochement de tête, curieux de voir les animaux arriver, les cherchant du regard parmi la végétation glacée et les monceaux de neige.

« A partir d'ici, il faudra parler à voix basse. Pas de geste brusque non-plus et ne tend pas la main paume vers le bas, encore moins au-dessus d'une tête. Ce ne sont ni des chiens, ni des animaux apprivoisés. » prévint Anna calmement, sa voix recelant une intonation d'intransigeance.

« Pas de bruit. Uniquement des mouvements lents. » acquiesça le dieu, l'écoutant attentivement, se sentant presque fébrile de ce qui allait suivre.

Ils attendirent un long moment, sans voir quoique ce soit, ni entendre le martèlement discret de pattes. Anna regardait toujours droit devant elle, immobile. Loki dont la patience n'était pas une vertu, finit par demander :

« Ils ne viennent pas ? »

L'incolore ne bougea pas d'un pouce, mais lui répondit dans un murmure :

« Ils sont déjà là. »

Le dieu les chercha en vain, il ne les trouva pas. Il se demanda vaguement si elle avait perdu l'esprit. Elle le détrompa rapidement.

« Les loups ne s'approchent jamais de face, faire front n'est pas dans leur nature. » expliqua-t-elle doctement, avant de lui conseiller : « Tourne lentement ta tête sur la gauche, un peu en arrière. »

Il y en avait quatre. Cachés parmi les troncs d'arbre et les buttes de neige, ils étaient trop loin pour que l'on puisse en faire une description nette. Ils restèrent à une distance respectable, les observant sans se montrer agressifs.

« Ils sont un peu timides et ils ne te connaissent pas. » l'informa tranquillement Anna. « Laisse-leur le temps de se faire à ta présence et à ton odeur. Ils vont venir. Ils sont trop curieux pour rebrousser chemin et ils savent parfaitement ce qu'il y a dans le seau. »

Ils restèrent plusieurs minutes sans bouger, les loups s'approchant petit à petit, à leur rythme, jusqu'à ce que deux d'entre eux se présentent devant Anna, l'un s'approchant jusqu'à venir renifler son visage pâle. Elle brossa sa tête contre la sienne et il sembla que ce fut le signal qu'attendaient les autres pour s'approcher. Ils étaient sept, de couleurs, de tailles et de gabarits différents, un petit groupe aussi hétérogène qu'hétéroclite. Chacun s'intéressa au contenu du seau mais aucun ne s'en rapprocha, gardant toujours un œil sur l'incolore et le dieu.

Anna prit le cœur parmi les viscères, usant de gestes lents alors que quelques loups la regardaient avec intérêt.

« Tu as l'estomac solide, j'espère ? » demanda doucement Anna, un soupçon de taquinerie dans la voix.

« Quel est le lien ? » demanda Loki, sur ses gardes.

Elle ne répondit pas, préférant lui rendre un sourire amusé avant d'amener le cœur à sa bouche et d'y plonger ses dents, prenant une bouchée copieuse de l'organe pendant que certains animaux commencèrent à couiner d'impatience. Le sang lui macula les lèvres et lui dégoulina sur le menton, dévalant sa gorge alors qu'elle tirait de toutes ses forces pour en arracher un morceau, pressant l'organe entre ses mains.

Loki la regarda faire, stupéfait, oubliant momentanément les éclairs de douleur que commençaient à lui renvoyer sa jambe à force de rester debout.

« Si tu veux t'asseoir, fais-le maintenant. » lui indiqua-t-elle, mâchonnant tant bien que mal son bout de viande crue. Elle avala sans grimacer, s'essuyant le bas du visage sur son poignet déjà plein de sang séché. L'incolore avait du cran, on ne pouvait pas le lui enlever, nota le dieu.

Il s'assit souplement, veillant à ne pas trop forcer sur sa jambe et à ne pas se précipiter pour que les loups ne le prennent pas comme une tentative d'attaque.

« Le fait d'être assis montre que tu n'as pas peur et que tu es en terrain conquis, un loup peut se le permettre face à un autre lorsqu'il est sur son territoire. Ils savent que je suis sur le mien, donc ça n'a rien d'un geste de dédain. » expliqua Anna à voix basse, sans quitter des yeux l'animal qui lui faisait face. « Ils sont sur mon territoire et ils le savent. Par conséquent, s'il est question d'un repas je dois toujours être celle qui mange en premier. Ça prouve que je suis celle qui est dominante en termes de hiérarchie. » Elle lui tendit ensuite le cœur et devant son hésitation à s'en saisir, elle poursuivit : « Tu es un étranger pour eux, ils ne savent pas quelle place tu occupes parce qu'ils ne t'ont jamais vu avant. Si tu manges après moi, ça signifie que tu es avec moi. Si tu ne manges pas, tu es considéré comme le bas de l'échelle sociale de ma meute. Ils te bousculeront et te mordront si c'est le cas. »

Cela avait le mérite d'être clair. Il eut envie de se fâcher contre elle mais s'abstint, sachant parfaitement que hausser le ton ne jouerait pas en sa faveur face au petit groupe d'animaux. Il prit l'organe des mains de l'incolore, lui adressant un regard de reproche.

« Si je te l'avais dit avant tu ne serais pas venu. » répondit-elle avec un haussement d'épaules discret.

Il l'ignora pour mordre à son tour dans le cœur, prenant une bouchée suffisamment importante pour être considérée comme telle, mais sans faire de zèle. Il déchira la chair légèrement caoutchouteuse de ses dents, sentant un peu de sang lui emplir la bouche et couler le long de sa mâchoire. Cela avait un goût assez désagréable, mais pas autant que ce à quoi il s'était attendu. Il mastiqua sans grande conviction tout en rendant le cœur partiellement dévoré à Anna. Les loups ne le lâchèrent pas des yeux, l'étudiant intensément. Loki sentit face au poids des regards, que ce geste avait une importance aussi essentielle qu'inévitable, comme s'ils parvenaient à savoir qui il était maintenant qu'il avait mangé un morceau de l'organe devant eux.

Le dieu observa du coin de l'œil l'incolore faire rouler le cœur jusqu'aux pattes de l'un des loups, un animal massif mais pas autant que Snö ou Windy, doté d'une fourrure maigre dans les tons gris et marron cèdre, avec un collier de poils blancs.

« C'est Delhi. » l'informa Anna. « La femelle principale de ce groupe, elle fait office de matriarche. »

La louve prit le cœur et alla s'installer plus loin pour le manger tranquillement, les autres s'agitant soudainement, trépignant sur place, comme s'ils savaient qu'ils pouvaient désormais obtenir un morceau. Anna s'arma d'un petit couteau de poche et leur défit quelques bouts d'abats, les distribuant aux hasards, laissant les bêtes s'approcher pour le leur donner directement, les déposant parfois à une poignée de centimètres de Loki pour inciter les animaux à s'approcher sans trop leur forcer la main, pour le plus grand plaisir des yeux du dieu.

Les heures s'écoulèrent paisiblement parmi les loups, le petit groupe se faisant de plus en plus à leur présence. Trois furent moins farouches que les autres et se laissèrent toucher, les bousculant gentiment et les reniflant sans se montrer trop démonstratif, restant toujours dans une espèce de retenue méfiante. Anna arrivait à dispenser quelques caresses, les animaux venant s'appuyer contre sa paume ouverte, la laissant passer ses doigts le long de leur flanc avant de s'éloigner prudemment pour mieux revenir se frotter contre son dos.

Il paraissait évident qu'il y avait une confiance réciproque entre elle et eux. Loki en apprécia la vision, autant que les rares coups de truffes humides qui s'égaraient contre son épaule et les petits jappements de curiosité dont il était l'objet.

Delhi finit elle aussi par revenir vers eux, observant d'un œil ses propres loups avant de s'approcher d'Anna, chassant les malheureux qui étaient encore sur sa route pour venir se presser contre la jeune femme, cherchant presque à la pousser. L'incolore ne protesta pas, s'appuyant elle aussi contre l'animal, presque comme une étreinte. Puis la louve s'éloigna, emmenant à sa suite les autres.

Ils regardèrent la petite troupe disparaître parmi les bois gelés, leurs silhouettes s'éloignant au loin, les laissant à un contentement étonnant, une Anna sereine et un Loki méditatif.

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Cela expliquait beaucoup de choses dans le rapport de force qu'il avait parfois eu avec Fenrir. Loki se désola de voir à quel point il avait manqué énormément de chose avec son fils, que son attitude hostile n'avait rien eu d'illogique et n'avait en aucun cas été un signe d'instabilité émotionnelle, comme bon nombre d'Ases s'étaient permis de lui dire à l'époque. Personne n'avait compris, lui le premier. Quel piètre père il avait fait… Cela justifiait d'autant plus que Fenrir se soit toujours obstiné à demeurer loup plutôt qu'enfant. Loki avait cru que cette forme lui convenait mieux parce que c'était ainsi qu'il se sentait le plus en phase avec lui-même. Mais peut-être son fils n'en avait-il eu jamais envie pour la simple raison qu'autrui ne lui inspirait pas suffisamment confiance pour qu'il se présente sous son aspect le plus vulnérable.

Il avait une multitude de questions à ce sujet et il semblait que la seule personne la plus à-même d'y répondre fut l'incolore. Pour autant, le dieu ne lui en dit mot. C'était bien trop personnel à son goût et elle n'avait rien d'une confidente.

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Il demeura dehors après le déjeuner, profitant du soleil qui mettait un temps infini à se coucher. Les jours étaient étranges ici-bas, décadents et dépourvus de temporalité, à la fois longs et filant trop vite. L'hiver approchait à grands pas, lui avait dit Anna. Novembre touchait à sa fin avec une langueur presque insupportable et avec Décembre viendrait encore plus de froid et de neige, ainsi que la fin de son deuxième mois sur ces terres gelées. Il observa les bois alentours, les imaginant comme des murs immenses qui gardait cette geôle fictive. Il n'était certes pas un prisonnier, mais il était bel et bien piégé sur Midgard. Peut-être n'y avait-il pas assez songé, peut-être aurait-il dû passer plus de temps à chercher un moyen de partir. Mais, pour être tout à fait honnête, il n'en avait eu aucune envie. Il savait déjà que quoiqu'il fasse il serait bloqué ici… tant qu'aucune occasion ne se présenterait. Il lui fallait donc attendre, chose finalement pas si désagréable aux vues du confort et de la tranquillité dont il disposait. Cela lui laissait largement le temps de songer à ses prochains plans de conquête et de pouvoir. Et si ce nouvel environnement lui permettait de se recentrer sur lui-même et sur le poids des souvenirs liés à Asgard, cela n'était peut-être pas si mal.

Une ombre sur sa droite le sortit de ses pensées et il se tourna vivement pour voir qui venait le déranger. L'un des loups de ce matin, reconnut-il, celui qui avait un air pataud et un léger boitement à la patte arrière, le moins hostile du petit groupe et le seul qui était venu renifler l'épaule du dieu à plusieurs reprises. L'animal s'était fait hésitant face au mouvement brusque de Loki. L'Ase se souvint des quelques conseils d'Anna et, voyant l'air curieux de son visiteur à quatre pattes, il décida de s'asseoir lentement dans la neige et de détourner le regard. Il était certain que le loup ne se montrerait nullement agressif alors il n'eût aucune crainte quand l'animal s'approcha prudemment de lui, aplatissant sa silhouette pour se montrer plus petit, ne cherchant nul conflit.

Bientôt il ne fut plus qu'à une poignée de centimètre et quand Loki le regarda, il ne chercha pas à accrocher son regard. Il était frêle et haut sur pattes, légèrement vouté et avec une attitude plutôt soumise, ses yeux jaunes brillant d'un éclat vif, noyés parmi la fourrure grisâtre de sa tête. Il finit par s'immobiliser, cessant d'avancer pour ne regarder le dieu que d'un œil en coin, humant l'air de temps à autres. Loki présenta sa paume à l'animal et, après un temps d'hésitation, il sentit le poil épais et la chaleur dense passer doucement contre sa main, le loup s'y frottant comme il l'avait fait le matin même avec Anna, arrachant un sourire discret au dieu.

Mais un craquement dans son dos rompit la magie du moment et le loup s'enfuit dans un jappement apeuré, disparaissant parmi les ombres immenses des arbres, son pelage sombre se fondant dans l'obscurité naissante. Loki se releva dans un grognement agacé et trouva Rathkin derrière lui, trimbalant une brouette remplie de bûches en direction du hangar. L'homme de main lui lança un vague regard de dédain avant de disparaître à l'intérieur du bâtiment.

Le loup ne reviendrait pas de sitôt. Profondément énervé, Loki prit la direction de la grange, se retenant tant bien que mal de ne pas trop presser le pas, sa jambe se rappelant à lui par des décharges sourdes de douleur à chaque mouvement trop brusque. Il trouva l'humain occupé à couper du bois, ignorant sciemment la silhouette du dieu qui se découpait dans la lueur du jour mourant, tournant purement et simplement le dos à son ombre menaçante. Loki sentit une rage froide l'envahir et il s'appuya nonchalamment contre le cadre de la grande porte, s'efforçant de conserver une attitude maîtrisée, regardant d'un œil mauvais la hache s'abattre sur le bois pour le fendre en deux. Lorsque l'employé s'agaça du poids de son regard, il se retourna pour jeter un œil peu amène au dieu, reposant lourdement sa hache dans le but évident de l'impressionner, chose ridicule de l'avis de Loki. L'humain ne fera jamais le poids face à lui, il devait seulement lui faire comprendre à qui il avait à faire.

Son travail terminé, Rathkin prit le chemin de la sortie, jetant au passage un œil à la jambe blessée de Loki avant d'adresser un air ouvertement moqueur au dieu.

« On a fait une mauvaise rencontre dans les bois ? » railla l'homme de main en lui passant devant.

Loki le saisit brusquement par la gorge pour le plaquer contre le bois du mur, l'expression sauvage, une violente envie de resserrer sa main autour de ce cou trop large.

Pouvait-il le tuer sans risquer de s'attirer les foudres de son hôte ? Assurément pas… Mais il pouvait toujours le briser d'une autre manière, ses petits regards en coin scrutateurs chaque fois qu'il était dans les parages commençaient à l'agacer prodigieusement.

« Pardon, tu disais ? » le nargua-t-il, attrapant aisément le poing de l'humain quand celui-ci tenta aussitôt de le frapper, savourant le grognement enragé et à moitié étouffé de l'autre.

« La patronne te mettra en pièce si tu me fais quoique ce soit. » l'avertit l'homme, sa voix diminuée par la pression toujours exercée sur sa gorge, tout en essayant vainement de se dégager de sa poigne avec sa main libre.

« Un homme qui se cache derrière une femme, ce n'est pas très louable. » commenta Loki, avant d'ajouter dans un sourire mauvais : « Mais curieusement cela ne m'étonne pas. »

Il pouvait voir la rager bouillir derrière les pupilles sombres de l'homme, sa mâchoire se crisper si durement qu'il finirait par l'entendre craquer. Il s'amusa de lui ouvertement, lui faisant payer son commentaire et son attitude incorrecte envers sa personne.

« Tu paieras… » le menaça l'homme, toujours convaincu qu'Anna lui donnerait justice.

C'en aurait été presque touchant, si seulement cela n'avait pas été aussi pathétique. Loki ricana sombrement, sentant grandir en lui l'envie d'asséner ses mots les plus mordants juste pour rabaisser un peu plus ce serviteur qui ne savait pas rester à sa place.

Mais le trottinement léger de pattes les interrompit dans leur échange, rompant momentanément l'atmosphère électrique et obligeant Loki à détourner son regard de l'homme pour voir à quoi il avait à faire. Windy lui rendit son œillade d'un air curieux. Le loup avait probablement été attiré par le bruit et l'agitation qui régnaient dans le hangar. A priori, voir l'homme de main en difficulté ne fit aucune différence pour l'animal et le dieu releva avec satisfaction que ce banal serviteur ne devait avoir aucune espèce d'importance aux yeux de la meute. Le loup n'aurait certainement pas réagi de cette manière si cela avait été l'incolore ou l'insupportable morveux, c'était une évidence. Preuve en était de la réaction de Windy face au seul regard de travers qu'avait eu l'homme à l'affreux manteau jaune envers l'enfant, lorsqu'ils étaient à l'auberge de Garden Creek.

L'animal se désintéressant d'eux pour aller se vautrer dans un coin du hangar, sous l'un des nombreux établis, le dieu put reprendre les choses là où il les avait laissées. Il apprécia néanmoins le petit air déçu que tenta de dissimuler l'humain -qui avait de toute évidence cru que Windy tenterait de le défendre- et Loki allait creuser vicieusement dans sa déception. Il resserra sa prise sur sa gorge pour récupérer son attention, lui adressant un sourire torve.

« Elle tient à toi certes, mais pas autant qu'elle tient à ses bêtes. Alors permets-moi de douter de l'importance que tu occupes dans son esprit, ou même… dans son cœur. » lui asséna-t-il sans vergogne, appréciant l'éclat furtif de douleur qui passa dans les yeux de l'amérindien. Il pouvait y lire tout l'attachement dont il souffrait pour sa supérieure, un amour dont il allait se faire un plaisir de réduire les espoirs à néant.

L'humain croyait qu'il était intime avec l'incolore, si sa mémoire était bonne. Voilà donc de jolies blessures sur lesquelles rajouter du sel.

« Mais tu ne sais pas comme sa bouche est chaude, comme sa peau est douce… » susurra-t-il bassement, ravi de sentir l'autre se tendre de colère, même en se sachant parfaitement incapable de faire quoique ce soit. Il raviva sa peine avec une joie malsaine, muant sa jalousie en une plaie béante : « Pas plus que tu ne sais ce qu'elle gémit quand elle atteint l'extase. »

Ah, douces insinuations et bas mensonge. Cela lui brûlait presque la langue de ne plus pouvoir en proférer. Injonction de son humaine d'hôte oblige… Il visait toujours juste quand il usait de ses mots. Il n'était pas le Dieu de la Malice pour rien. Il vit avec un plaisir sadique le visage du basané se décomposer et il sut que c'était le moment idéal pour lui clouer le bec une bonne fois pour toute.

« Et tu ne le sauras jamais. Tu n'es rien de plus qu'un domestique parmi tant d'autres après tout, si facilement remplaçable, si facilement… cassable. » lui souffla-t-il au visage, resserrant vicieusement sa prise sur son bras, le lui tordant jusqu'à sentir la résistance de l'os, appréciant le râle de douleur de l'autre. « Alors retourne à la tâche qui t'incombe et laisse les grandes gens s'occuper de leurs affaires. » asséna-t-il, comme s'il s'adressait à un petit garçon.

Il le frappa soudainement avec son propre poing, forçant sur son articulation, puis le repoussa à l'intérieur, le regardant avec satisfaction se vautrer contre le béton. L'humain se redressa tant bien que mal, crachant rageusement un mollard ensanglanté au sol pour ensuite s'essuyer la bouche du revers de la main, une colère sombre brillant dans ses yeux noirs.

« Tu n'es pas son contractant ! » grogna-t-il brusquement et Loki ne comprit pas où il voulait en venir avec pareille remarque, s'étonnant même de cette soudaine rebuffade de la part de l'humain. « Tu n'es pas son contractant… » répéta l'amérindien avec hargne. « …et si tu ne l'es pas, c'est qu'elle ne pourra pas te laisser rester ici éternellement. »

Il tenta à nouveau de sortir mais le dieu le retint, lui saisissant vivement l'avant-bras pour l'obliger à lui faire face. Il ne laisserait pas l'humain partir tant qu'il n'aura pas éclairci ses propos obscurs.

« Et pourquoi aurais-je besoin de l'être ? » demanda-t-il, acerbe, ses yeux fusillant cet humain incapable de rester à sa place. « Pour devenir comme toi ? Un chien obéissant et sans dignité ? »

Ils se toisèrent durement, l'humain cherchant à se dégager de sa prise, son corps immense tremblant de rage et d'un trop plein d'émotions douloureuses. La tension augmenta d'un cran.

« Il n'y a que des loups ici. » finit par proférer l'homme de main avec autant de virulence que de crainte.

Ces paroles interpellèrent tant Loki de par leur familiarité, qu'il laissa filer l'humain lorsque celui-ci s'arracha de sa poigne pour passer le pas de la porte sans demander son reste. L'homme se hâta vers son véhicule, se dépêchant de mettre les voiles avant la tombée de la nuit. Loki le regarda quitter les lieux précipitamment avant de jeter un regard curieux à Windy, toujours couché sur le sol en béton.

Qu'avait donc bien pu vouloir dire Rathkin ?

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« On sera de retour tard dans la nuit. » l'avertit Anna. « Tu es certain de ne pas vouloir venir ? »

« Plus que certain, oui. » assura Loki.

La fameuse 'grande fête' organisée par les indigènes du coin, le dieu l'avait pratiquement oubliée. L'incolore lui avait proposé d'y aller avec elle et le gamin, mais il avait décliné. Même avec sa jambe pratiquement remise, il ne ressentit aucune envie de se joindre au petit peuple pour célébrer il ne savait quelle idiotie. Les fêtes païennes, très peu pour lui.

Et puis, au moins, cela lui laissait une occasion en or pour fouiner dans la maison, avec la certitude cette fois-ci de ne pas être interrompu par le gamin. Il disposait de l'après-midi et de la soirée pour mener sa petite enquête. Après quoi, il était fort probable qu'aucune autre opportunité ne se présente à lui avant un bon moment, autant en profiter maintenant.

Lorsque le vrombissement du moteur de la voiture fut loin, Loki grimpa tranquillement les escaliers, ses oreilles profitant pleinement du silence imperturbable du chalet désormais vide de ses habitants. Rendu à l'étage, un choix se présenta à lui : le grenier ou le débarras. Il hésita un moment, jusqu'à ce que la tentation de la cordelette pendue au plafond soit plus forte que celle du bois blanc de la porte du fond. Il tira dessus et la trappe s'ouvrit, dépliant un escalier en bois que le dieu apprécia d'autant plus avec sa patte folle. Il gravit les marches prudemment et se retrouva sous les combles.

Lui qui s'était attendu au même capharnaüm que dans la pièce du premier étage, il fut surpris de voir l'immensité et l'organisation complexe qu'il trouva en allumant les lumières jaunâtres du plafond. Des rangées entières de documents classés, des babioles méticuleusement emballées et des cartons étiquetés et rangés par date et lieu s'il en croyait les inscriptions. Chaque chose était bien à l'abri de la poussière et du temps sous un plastique transparent. Rien à voir avec le bazar monstrueux qui régnait plus bas. Loki sourit, ne regrettant nullement d'avoir opté pour le grenier. Les innombrables secrets qui dormaient ici, allaient bientôt pouvoir être l'objet de la curiosité grandissante du dieu.

Il décida de s'attaquer en premier aux cartons en suivant l'ordre chronologique, ignorant momentanément les étagères pleines à craquer de documents. Le plus ancien renfermait quelques jouets, livres et peluches datant probablement de l'enfance d'Anna. Il s'en désintéressa assez vite, de même pour les cartons suivants, jusqu'à ce qu'il tombe sur un vêtement en particulier, caché parmi une quantité impressionnante de lettres et qui le fit tiquer.

Une longue robe blanche qui avait mal vieilli, ayant souffert des affres du temps car non-protégée. Étrange au vu de sa valeur -une tenue de mariage à n'en pas douter- et du soin méticuleux apporté à toutes les autres affaires. Par comparaison, le contenu de ce carton-ci avait l'air d'avoir été négligemment posé là, sans une once d'application. Il trouva un cadre, bien caché sous les divers bibelots, qui renfermait une photo singulière. Dessus, l'on voyait Anna vêtue de cette même robe, presque fantomatique dans cet amas de voiles blanches, son sourire discret tranchant énormément avec le bonheur évident de l'homme qui se tenait à ses côtés. Son défunt mari, comprit aisément le dieu. Il jeta un dernier regard à la tignasse sombre du bonhomme et à son air comblé avant de délaisser le cadre pour s'emparer de quelques lettres. Il s'agissait exclusivement de déclarations d'amour, avec une prose douteuse et un style discutable mais néanmoins plus enflammées les unes que les autres, voire crues pour certaines. Elles étaient toutes signées de la même manière.

Par mon amour le plus inébranlable, profond et sincère,

Josh H.

A moins qu'Anna eût entretenu une correspondance extraconjugale, il devait s'agir de son époux. H pour Hayleigh, sans aucun doute. La dernière datait d'il y a six ans, probablement de l'année du décès de son auteur. L'incolore était donc veuve depuis quelques temps déjà, ce qui pouvait expliquer le détachement dont elle faisait preuve aujourd'hui en évoquant son mari disparu. Le contenu du carton ne révéla rien de plus sur cette période de sa vie, aussi le referma-t-il après avoir jeté un dernier regard à la photo, relevant l'étonnante jeunesse de l'incolore à l'époque. Il garda en mémoire ce visage à l'expression contenue, ses cheveux infiniment longs et les rondeurs presque enfantines -et aujourd'hui disparues- de ses joues. Quel âge pouvait bien avoir eu la jeune femme à l'époque de son mariage ? Aucune des dates présentes sur les divers emballages ne l'aida à en trouver la réponse. Il nota néanmoins que les vêtements d'homme fournis par Anna durant ses premiers jours au chalet, provenaient probablement d'ici et avaient par conséquent appartenu un jour au défunt. Il ne s'en émut nullement, rageant plutôt d'avoir pu potentiel prendre la place d'un mort avant de se rassurer par le souvenir du comportement de l'incolore, son attitude désintéressée et calme n'augurait en rien une possible transposition de sa part. Rassuré, il délaissa pour de bon la boîte et la part de passé qu'elle gardait.

Il ne resta plus que deux cartons et le dieu n'y trouva rien d'intéressant, il s'agissait seulement de quelques vieux vêtements et il fut déçu de n'y trouver ni photo ni trace tangible de ce qu'il avait pu se passer à l'époque.

Tournant le dos aux cartons, il fit face aux interminables étagères. Le grenier couvrait l'ensemble de la surface d'un étage, la maison étant grande il était inutile de préciser que la quantité de documents archivés ici était bien au-delà de ce que le dieu pouvait consulter en une journée. Il allait donc lui falloir procéder méthodiquement et efficacement s'il ne voulait pas se perdre parmi la masse de dossiers et pochettes cartonnées. Il rechercha d'abord les documents liés à son temps de femme mariée, mais ne trouva rien qui valait la peine d'être lu. Il ignora également les archives de ses comptes personnels et finit par remarquer assez rapidement que la majorité des documents et livrets stockés ici étaient en lien avec le travail qu'elle effectuait. Il s'arrêta seulement lorsqu'il trouva une étagère entièrement dédiée à Stark Industries. Si tant est qu'il en eût encore douté, la paperasse lui prouva que Stark disposait d'une fortune colossale et d'une entreprise influente, quand bien même il n'en tenait plus vraiment les rênes. Il trouva sans mal la période de crise suite à la disparition de Stark puis à sa décision d'arrêter la production en masse d'armes. Le milliardaire s'était depuis reconverti dans les énergies vertes et dans le développement numérique à en croire ces documents, mais les nombreuses notes de la main d'Anna démontraient que ses idées présentaient encore plusieurs points d'incohérences. Il n'était, en revanche, fait nulle part mention des armures fabriquées par Stark pour le compte d'Iron Man.

Cela étant, le dieu finit par s'orienter vers une section qui s'annonçait plus juteuse : celles des contrats. Il se rappela sans mal les mots proférés par Rathkin et songea que les nombreux dossiers, classés avec un soin plus particulier encore, devaient renfermer une partie des réponses à ses nombreuses questions.

Il fut déçu de ne trouver que des papiers officiels plastifiés et signés de la main d'Anna et décoré d'un seul et unique cachet, celui d'une certaine Blue Society. Mais aucun d'entre eux ne présentaient de connexion avec Garden Creek.

De quoi avait donc bien pu vouloir parler Rathkin en évoquant ses contractants ?

Loki abandonna cette rangée pour une autre, espérant mettre la main sur quelque chose de plus concret. Il s'avéra rapidement -et à sa grande surprise- que l'ensemble des autres documents avaient été codifiés, des lignes entières de texte que Loki ne put déchiffrer. Il y trouva même des cahiers et des classeurs entiers pleins de brouillons, d'écritures illisibles et de suite de mots sans queue ni tête, sans parler des ratures si nombreuses que le dieu mit en doute la santé mentale de leur auteur. Pour autant, il reconnut sans mal l'écriture souple et soignée d'Anna, le poussant à se demander la véritable raison derrière toutes ces feuilles triées et rangées avec autant d'application malgré qu'elles semblassent toutes bonnes à jeter. Il n'y avait là aucune cohérence et même les titres de ses classements étaient tirés par les cheveux.

"How to hunt an owl"

"Tale of wolves"

"Mister Hyde"

"Tee and Garden Party"

"What a she-fox can do for her own heart"

"Bedroom in a drugstore"

"Sugar and cooking"

"Liar's chair"

Et bien d'autres… Comment s'y retrouver dans une telle confusion ? Les étagères infiniment longues, remplies de ces papiers inutiles le laissèrent perplexe. Il eut beau y réfléchir, il n'y trouva aucune logique.

Anna savait visiblement bien garder ses secrets.

Lorsqu'il referma la trappe du grenier au-dessus de lui, il constata que la nuit était pratiquement tombée et décida de s'accorder une brève pause à la cuisine, y récupérant le repas laissé par l'incolore à son intention. Il mangea sans grande conviction, trop absorbé par ses récentes découvertes et les nouveaux questionnements qui en découlaient.

Dehors, les chiens jappaient, se chamaillant probablement les uns les autres, mais aucun bruit de moteur ne parvint aux oreilles de Loki. Il avait encore du temps devant lui pour examiner l'autre pièce.

Il s'agissait réellement d'un débarras.

Le dieu y trouva des affaires et des vêtements pour bébé, probablement ceux ayant appartenu au gamin, mais aussi d'innombrables choses improbables. Des romans à l'eau de rose, une collection de guitares, des tableaux signés du même artiste, des carnets entiers de croquis morbides, des robes et des parures aux couleurs agressives… Il apparut au dieu que rien de tout cela -ou alors une part infime- n'appartenait à Anna. Il ne s'agissait pas de ses possessions. Donc, la question était de savoir à qui tout cela menait. S'il repensa fugacement au mari défunt, il l'écarta bien vite devant l'aspect féminin de l'ensemble. Levant la tête, il aperçut la porte menant à la chambre de la sœur inconnue, celle où il dormait désormais. Oui, ce devait être les affaires de la sœur, sans aucun doute.

Il songea à abandonner ses recherches face au manque de trouvailles intéressantes, mais sa persévérance fut récompensée lorsqu'il tomba sur une série de photos précieusement rangées dans un coffret -il avait dû batailler avec une montagne de cartons pour en trouver la clé-. Aucune apparition de la mystérieuse sœur, mais exclusivement des clichés d'Anna, à différents âges et parfois accompagnée de personnes qui lui étaient étrangères. Certaines têtes avaient été barrées voire brulées, ne laissant que la seule silhouette blanche de l'incolore sur le papier verni, majoritairement sur les photos où on la voyait enfant. De grands yeux bleus aux liserés rouge pâle, perdus parmi la blancheur de son visage et les mèches raides de ses cheveux, regardant toujours droit vers l'objectif, comme si la perspective d'être prise par surprise l'insupportait. Il retrouva dans son expression ce même air grave et trop sérieux qu'arborait aujourd'hui son neveu. Sur les rares photos qu'il trouva, il n'y en eu qu'une seule où elle souriait ouvertement -pas son habituelle moue calme, ni son sourire poli-, celle où elle tenait dans ses bras un très jeune enfant à la masse de cheveux sombres. Il reconnut sans peine le gamin et ses yeux d'un noir profond, l'air serein alors qu'il se reposait entièrement contre sa tante, un discret sourire fleurissant sur ses lèvres. Néanmoins, la maigreur presque osseuse d'Anna l'étonna et il releva qu'une certaine fatigue avait creusée son visage de manière inquiétante.

Le ronronnement discret d'un moteur le tira de sa contemplation, il rangea rapidement les photos et rejoignit ses quartiers avec la furtivité d'une ombre, s'allongeant nonchalamment sur le lit immense et prenant un livre au hasard parmi la pile de ses lectures actuelles.

L'incolore le trouva ainsi quelques minutes plus tard, toquant doucement à sa porte avant d'entrer, le gamin scotché à sa jambe gauche scrutant le dieu d'un œil bien trop curieux.

« Je nous fais une infusion avant d'aller dormir, tu en veux ? » lui proposa-t-elle doucement, visiblement peu pressée d'aller mettre l'enfant au lit.

Autant la question n'avait rien d'extraordinaire, autant le bariolage étrange qui s'étalait sur ses traits en aurait alerté plus d'un. Le morveux avait le même genre de peinture sur son visage rond. Le dieu en demeura quelque peu surpris.

Devant son regard soutenu, elle sembla comprendre ce qui l'interloqua car elle se fendit d'un sourire léger et presque ennuyé.

« Maquillage à l'amérindienne. » lui expliqua-t-elle brièvement. « Pour fêter la gloire des esprits et guerriers d'antan etc… » Il haussa un sourcil moqueur et elle lui rendit une moue blasée, l'air de dire qu'elle s'était prêtée au jeu sans grande conviction. « C'est pour ça que je me passe d'y aller en règle générale. » souffla-t-elle, ignorant la grimace contrariée de l'enfant toujours greffée à son pantalon.

Loki se releva pour les rejoindre, d'humeur à avoir un peu de compagnie, d'autant plus après ses découvertes des dernières heures.

Dans la lumière blanche de la cuisine, il distingua mieux les bariolages rupestres couvrant leurs visages, tandis qu'Anna sortait son nécessaire à thé.

Il avait été peint sur sa bouche, un large bandeau noir, partant d'un bord de sa mâchoire à un autre dans un tracé net et impeccable, faisant ressortir ses dents blanches dès qu'elle entrouvrait les lèvres pour parler. L'on retrouvait la même peinture noire sous chaque œil, faisant ressortir le bleu pâle et tranchant de ses iris. Chaque paupière avait été bardée d'un disque rouge entourant un point blanc et de fausses griffures carmines avaient été faites sur le coin extérieur de ses pommettes. Quelques perles et plumes avaient été arrangées dans ses cheveux en terminaison de fines tresses complexes, majoritairement en rouge, ocre et noir. Il sembla à Loki qu'elle sortait d'un conte pour enfant relatant l'une des innombrables guerres entre Asgard et Vanaheim.

Mais à choisir entre les deux humains, c'était le gamin qui ressemblait le plus fortement aux Vanirs, avec ses cheveux charbon et la peinture ocrée qui lui couvrait tout le haut du visage, de son front à la moitié de ses joues. Le contour de ses yeux avait été noirci, marquant le creux de ses orbites d'où partaient verticalement deux traits pour ne se stopper que dans les premières lignes de son cou.

« Y-a-t-il une signification particulière à ce genre… d'affublement ? » finit par demander Loki, retraçant inlassablement des yeux les différents segments de leurs visages colorés.

« C'est pour représenter les anciens esprits. » répondit aussitôt l'enfant, se donnant volontairement un air docte et forcé, faisant lever les yeux aux ciels de sa tante. « Moi je suis Patamonsonga et Tatie, c'est Wabmahìgan. »

Il ne fut pas certain que le gamin eût prononcé correctement les noms.

« Un guerrier disparu et un esprit gardien. » commenta brièvement Anna, ébouriffant les cheveux d'encre du gamin en ajoutant. « Bois ton infusion sans te brûler, je vais chercher de quoi enlever tout ce maquillage. »

Sa silhouette blanche disparut à l'étage et l'enfant braqua aussitôt son regard sur Loki, il y avait une intensité inhabituelle dans ses yeux.

« Un guerrier, mmh ? » se moqua doucement le dieu, piquant le morveux dans son orgueil pour qu'il s'empresse de se défendre avec ses mots d'enfant.

Cela ne manqua pas à voir le furtif éclat de fierté qui illumina ses pupilles obscures.

« Et un fort en plus. » insista le petit, affrontant le dieu du regard, cherchant à se montrer défiant pour ne finalement réussir qu'à lui arracher une expression narquoise. L'enfant se renfrogna légèrement et réadopta immédiatement son habituel masque dur et presque dénué d'émotion. « T'as qu'à rire… » marmonna-t-il entre ses dents « … mais c'est la vérité. »

Et il eût l'air si soudainement sérieux que ce renfermement brusque du gamin, interloqua Loki. Ce n'était pas l'expression boudeuse d'un enfant se vexant au premier commentaire déplaisant. C'était celle d'un adulte qui savait d'avance qu'on ne croirait aucune des fables qu'il souhaitait raconter.

Loki soupira longuement. Ce maudit gamin lui rappelait trop l'attitude farouche et le comportement difficile de Fenrir. Il céda, mais seulement pour cette fois.

« Très bien. » souffla-t-il, se saisissant de sa tasse fumante pour adopter un air désintéressé. « Je ne dis pas que je te croirai sur paroles, mais je veux bien écouter ce que tu as à dire. Si tant est que cela soit un minimum instructif… »

Le mioche mastiqua ses joues, encore un tic qu'il avait écopé de sa tante, se décidant de si oui ou non il pouvait parler ouvertement au dieu.

« Patamonsonga, c'est le guerrier qui se bat mais qui veut pas la paix. Il veut plein de chose et il en a aucune. » expliqua évasivement l'enfant, puisant dans sa mémoire à mesure qu'il s'exprimait, son visage toujours aussi dur. « Il a fait beaucoup de guerres, mais je me rappelle plus lesquelles… » Regardant son reflet dans son infusion, l'enfant se perdit un moment dans sa contemplation avant de reprendre, l'air ailleurs : « Il s'est perdu dans les bois après une bataille et l'on a plus revu. »

En quoi le gamin se sentait fier d'arborer les traits d'un personnage qui n'avait jamais eu aucun but dans la vie, cela, Loki ne le comprit pas. Le mioche semblait pourtant être de ceux qui s'intéressait aux autres au-delà de leur puissance physique, mais peut-être s'était-il trompé à son sujet.

« Et l'autre ? Wa… » Le dieu chercha le nom sans réussir à le retrouver. « … ta tante ? »

« Wabmahìgan. » reprit le gamin, semblant se ressaisir. « Wabmahìgan, c'est le Grand Esprit Loup. C'est le gardien de la vallée. »

Loki tiqua aussitôt, une multitude de questions lui brûlant soudainement les lèvres. S'il n'avait pu obtenir ses réponses durant ses recherches, le môme détenait peut-être la clé pour résoudre ce puzzle dépourvu de sens.

« Et pourquoi incarnerait-elle cet esprit-là plutôt qu'un autre ? » l'incita-t-il à poursuivre, avide d'en apprendre plus.

« Bah parce qu'elle est toute blanche. » répondit le gamin sur le ton de l'évidence, s'autorisant même un léger haussement d'épaule avant de plonger son nez dans sa tasse.

Les craquements du bois de l'escalier interrompirent Loki alors qu'il s'apprêtait à formuler une autre question. Anna franchit la porte de la cuisine dans les secondes qui suivirent, armée d'un flacon et d'une pile de cotons.

« Aller mon grand, on se débarbouille et ensuite Patamon ira rejoindre ses pénates. »

Le gamin lui offrit son visage sans protester, laissant l'incolore lui enlever ses peintures de guerre.

Loki observa la scène d'un œil, le nez dans sa tasse. Il était plus que certain que l'incolore était dépourvue de magie, mais les mots du gamin et l'idéologie locale à laquelle Rathkin semblait adhérer le poussèrent à se demander quel était le véritable rôle de la jeune femme ici-bas. Devait-il croire les délires d'un homme aux croyances d'un autre temps ? Lui-même penchait plutôt pour une interprétation surréaliste de vieilles légendes, des mythes qui s'étaient probablement déformés avec le temps, à force d'être relatés encore et encore, franchissant les générations en se trouvant affublés de détails de plus en plus invraisemblables. Mais, malgré toutes ses idées et son propre raisonnement, le doute persistait en lui.

Il y avait ici une part de vérité sur laquelle il lui fallait lever le voile, pour enfin défaire le mystère grandissant qui entourait cet endroit et son étrange gardienne.


Pfioouuh… Et hop ! Un chapitre de terminé, un !

J'ai passé un temps infini sur celui-ci, mais ça en valait la peine (même si la première partie ne me satisfait qu'à moitié). Très peu d'action ici mais de nouveaux éléments et un Loki qui se pose de plus en plus de questions !

Rien de tel qu'un peu de tripaille pour bien commencer un chapitre, j'espère qu'on a paumé personne au passage ^.^ Mais bon, consolez-vous, au moins les loups ont pu pointer le bout de leurs truffes ici.

Je trouve le Rathkin que je dépeins ici, plus… mou que ce que j'avais escompté. Ça vous choque ? J'aime pas le personnage (c'est à se demander pourquoi je l'ai créé… ^^) donc ça ne me gêne pas spécialement qu'il joue un peu les quiches molles (en même temps comparé à Loki, c'est difficile de défendre ses propres atours ou d'avoir un minimum de poids :D). Mais je ne pense pas trouver grand monde pour former le club pro-Liam donc tant pis pour lui hihi… ^^

Changement de décor prévu dans le prochain chapitre, mais je ne vous en dis pas plus (c'est pas drôle sinon…) ! :D

Réponse à Laguna :

Tu es de retour… pour me jouer un mauvais tour ?! XD (Nan en vrai faut que j'arrête avec cette référence…) En tout cas, ça fait plaisir de te revoir dans le coin ! Contente que tu apprécies toujours autant ce que j'écris, ta review m'a -comme toujours- fait chaud au cœur ! Pas effrayée par la méchanceté gratuite de Loki ? Tant mieux, parce qu'il est pas prêt de se défaire de ce trait de personnalité ^^ ! Me suis éclatée à écrire son petit délire dans la forêt, donc ça me rend d'autant plus heureuse de savoir que ce passage t'ait plu ! :D J'espère que cette suite te convient même si rien de bien trépident ne s'y passe.

A bas la canicule et au plaisir d'avoir de tes nouvelles ! :)