Trois semaines après le dernier chapitre, voici enfin la suite des extraordinaires (ou pas) aventures de notre Dieu du Chaos préféré au pays des mortels !

J'ai toujours voulu apprendre à jouer aux échecs, mais j'ai jamais eu le courage de le faire, trop de règles à retenir pour moi… ^^ Je suis donc allée mener ma petite enquête sur Wikipédia pour l'écriture de ce chapitre. Tout ça pour dire que j'y comprends toujours rien et que j'espère que les éventuels joueurs d'échec parmi vous me pardonneront si j'ai écrit quelques boulettes à ce propos… (Pas taper… T.T)

Vous me pardonnerez aussi la longue attente, mais ce chapitre est ultra long (24 pages sur Word, plus de 11000 mots alors que j'en fais entre 7000 et 7500 en moyenne), ce qui explique que j'ai mis autant de temps avant de vous le poster. J'ai même coupé des passages pour éviter certaines longueurs, j'en voyais plus le bout sinon ! ^^

Côté musique, arf je sais plus trop… Devait y avoir pas mal de BO d'Interstellar (me demander pas le rapport y'en a aucun, j'avais besoin d'un bruit de fond agréable à entendre et pas soporifique ^^), un peu de classique (surtout l'ami Schubert et son Andante con moto - Trio op. 100, ce titre ne veut absolument rien dire…) et puis des trucs tellement bizarres que je ne les mentionnerai même pas ^^ (absolument pas honte de ce que j'écoute, mais alors paaas du tout !)

Réponse à la seule review anonyme (Laguna bien sûr ) ) en bas de page.

Sur ce, bonne lecture ! :D


Chapitre IX

Rencontre avec l'autre monde

..

« Un gala de charité ? » répéta Loki, légèrement surpris.

« Mmh mmh. Je devrais me rendre ensuite au siège de ma société pour régler quelques affaires pressantes. Cela peut prendre une à deux semaines. » expliqua Anna, remuant lentement le contenu de sa casserole. Elle lui avait assuré qu'on ne pouvait vivre sans avoir goûter ne serait-ce qu'une fois aux spaghettis bolognaise. Aux siens, en l'occurrence.

« Et tu me demandes de t'y accompagner ? » poursuivit-il, pas sûr de ce qu'elle attendait de lui.

« Exact. » acquiesça-t-elle, goûtant sa sauce tomate du bout des lèvres avant d'émettre un son appréciateur et de couper le feu sous la casserole. Se tournant vers lui, elle reprit : « Je t'aime bien, mais pas au point de te laisser la maison pour un temps aussi conséquent. »

Loki haussa ses épaules, se faisant à l'idée de devoir à nouveau quitter la quiétude de ces lieux et d'être confronté à la médiocrité typiquement humaine. La bourgade de Garden Creek ne lui avait pas laissé un bon souvenir, il ne voyait pas en quoi une ville plus grande avec une population plus conséquente changerait la donne. L'ennui allait être de mise durant ces longues journées…

Un nouveau voyage s'annonçait donc et, cette fois-ci, bien loin de la tranquillité du chalet.

« Soit. » se résigna-t-il à acquiescer, ne se sentant pas d'humeur à protester, surtout lorsqu'il savait pertinemment que son humaine d'hôte ne dérogerait pas à ses obligations pour la simple raison qu'il n'avait pas envie de s'y rendre avec elle et le foutu gamin. Le fait est, que si elle ne souhaitait pas le laisser seul ici, cela ne devait pas être sans lien avec les secrets qui dormaient entre ces murs. Il se demanda vaguement si elle avait remarqué -ou tout simplement deviné- qu'il avait fouiné dans le bazar des étages supérieurs de la maison.

Probablement.

Mais elle n'avait fait aucune remarque à ce sujet et n'avait en rien changé ses habitudes, elle avait seulement eu une œillade étrange en direction de la trappe menant au grenier pendant une poignée de secondes avant de s'en détourner comme si de rien n'était. Il en déduisit qu'elle savait parfaitement qu'il ne trouverait pas les éléments les plus sensibles la concernant aussi facilement. Il suffisait de voir le codage incompréhensible qui s'étalait sur ces masses infinies de papier qu'elle stockait sous les combles.

Ce qui l'énerva peut-être le plus, fut l'idée qu'elle s'y était attendu. Il espéra seulement ne pas avoir été aussi prévisible mais, avec l'incolore, il était toujours difficile de distinguer ce qu'elle semblait savoir de ce qu'elle savait réellement…

« Serais-je confiné dans mes appartements ou devrais une fois de plus te suivre à la trace ? » demanda-t-il avec cynisme. Aucune de ces deux idées ne lui plaisait.

Anna termina d'égoutter ses pâtes -des fils épais et longs qu'il s'étonnait de ne pas voir casser- pour servir trois portions généreuses dans des assiettes assorties, rajoutant une copieuse dose de sauce dessus. Elle râpa un fromage sec au-dessus avant de ranger le reste.

« Si ça te chante… » le moqua-t-elle avec légèreté, lui refourguant une assiette pleine entre les mains avant de prendre les deux autres pour se diriger vers le salon avec lui. Ils mangeraient exceptionnellement devant la télé ce soir. « Mais je ne t'oblige à rien une fois sur place. Tu seras libre de vaquer à tes occupations comme tu l'entends. »

..

Ce cher Liam n'émit aucun commentaire lorsqu'il vînt prendre clés et consignes auprès de l'incolore, se renfermant purement et simplement sur lui-même pour ne pas avoir à faire face au dieu, l'évitant soigneusement pour le plus grand plaisir de Loki. Anna prit un temps infini pour 'dire aurevoir' à ses bêtes, réconfortant chiens et loups alors que tous émettaient des piaillements plaintifs, comme s'ils pressentaient l'absence inhabituellement longue de leur maîtresse. Elle n'avait pas eu le droit à une telle scène lors de leur départ pour Garden Creek, ce qui fit tiquer Loki. Il la regarda cajoler une dernière fois ses animaux les plus proches, dont le chien roux et les deux loups, leur murmurant des choses à l'oreille et acceptant avec le sourire les quelques coups de langue et de truffe sur son visage.

Lorsqu'enfin la voiture partit, la meute entière les regarda s'éloigner sans chercher à courir après le véhicule, restant campée derrière la carrure grisâtre de Windy.

A cause d'importantes chutes de neige, la route fut longue jusqu'à Garden Creek.

L'incolore lui avait confié un livre présentant la ville de Winnipeg, son histoire, ses quartiers, ses coutumes et le climat local, et Loki le feuilleta d'un œil curieux, profitant de ce temps mort pour planifier les quelques jours qu'il passera dans la zone, repérant musées et bibliothèque avec un intérêt modéré. La ville n'avait pas plus de trois siècles d'âge, il aura donc vite-fait d'en faire le tour.

Anna lui avait offert d'assister aux mondanités auxquelles elle devait se rendre et il considéra la proposition un moment. Il n'avait pas vraiment envie de se retrouver parmi la foule, encore moins de côtoyer des pique-assiettes. Mais d'un autre côté, ce genre d'évènement avait un fond purement politique et il trouvait amusant l'idée de voir son humaine d'hôte évoluer dans ce milieu qui n'avait strictement rien à voir avec Garden Creek. Il était curieux de découvrir le visage qu'elle présentait au reste du monde.

Ils arrivèrent à l'aérodrome en début d'après-midi, l'incolore laissant son véhicule au bon soin du couple d'aubergistes de la petite bourgade. Un jet privé d'une taille modeste les y attendait, prêt à décoller dès qu'ils embarqueraient. Quelqu'un s'occupa de charger leurs bagages dans l'avion et ils quittèrent les lieux en un temps record, s'envolant dans les airs pour atteindre le ciel gris, direction le Manitoba.

« Aux blancs de commencer ! » piailla le gamin avec entrain, assis dans un siège en face de sa tante, une table les séparant tous les deux.

L'incolore avait sorti un plateau de jeu en prévision des deux prochaines heures à passer. Deux rangées de pions s'alignaient sur chaque côté de ce qui ressemblait à un damier, de petites statuettes noires et blanches au vernis lisse et brillant, réparties en deux équipes qui allaient être amenées à s'affronter. Anna avait, bien entendu, choisi les pions blancs.

C'était un jeu calme qui semblait nécessiter un certain temps de réflexion avant chaque coup et le dieu ne s'y intéressa que peu, préférant poursuivre sa lecture tandis qu'un silence religieux s'installait entre les deux humains. Il fut surpris de les trouver encore penchés sur le plateau de jeu une demi-heure plus tard, très probablement sur la même partie à en croire les quelques pions mis hors du plateau. Il les observa un moment avant de se décider à s'approcher d'eux, ne voyant rien de la partie de là où il se trouvait. Les deux joueurs lui jetèrent un coup d'œil à son approche, avant de reporter leur attention sur leurs différents pions. Sans surprise, le gamin en avait beaucoup moins en jeu que sa tante et celle-ci renversa une statuette noire à tête de cheval sans broncher face au regard ennuyé de l'enfant. Le pion équin alla rejoindre ses congénères sur le côté du plateau et Loki prit place dans l'un des fauteuils, curieux de comprendre les mécanismes d'un jeu qui ne semblait pas si anodin.

Chaque statuette avait un mode de déplacement qui lui était propre et était soumise à des règles particulières et strictes. Il lui sembla que certaines avaient plus de valeur que d'autres et étaient distinguables de par ce qu'elles représentaient. Chaque équipe était ainsi constituée de de deux têtes couronnées, de deux chevaux, de deux tours, de deux pièces qu'il ne sut nommer et de huit pions simples qu'il pensa être le bas de l'échelle aux vues de leur nombre et de leur manque de prestance.

L'incolore sembla maintenir l'avantage jusqu'au bout et aucun des deux ne se déconcentra du jeu durant le quart d'heure qui suivit. Son équipe encercla progressivement celle du gamin, constituée de seulement trois statuettes. Mais au grand étonnement de Loki, elle poussa un soupir défaitiste dans les dernières minutes du jeu et le gamin afficha une mine réjouie en prononçant avec satisfaction :

« 'got you ! »

« Yes you did. » s'avoua vaincue Anna et le dieu regarda le gamin déplacer l'un de ces pions sans nom jusqu'à la tête blanche munie d'une couronne haute pour le tacler, signant visiblement la fin de la partie.

« Checkmate. » conclut l'enfant dans un sourire espiègle.

« Qu'est qui m'a perdue ? » voulut savoir l'incolore, ses yeux dans le vague alors qu'elle se remémorait la partie.

« Ta tour en C5 sur la fin, mais t'étais déjà mal engagée quand t'as préféré protéger tes pions pour les transformer. » la nargua le petit sans réussir à atteindre l'ego de sa tante, visiblement habituée à devoir perdre contre lui.

Ils discutèrent encore un moment de la partie qu'ils venaient d'achever. Quand le gamin partit à l'autre bout du cockpit pour prendre une collation, l'incolore proposa tranquillement au dieu, alors qu'elle replaçait les pièces sur le damier :

« Tu veux faire une partie ? »

Il considéra le plateau de jeu en bois avec curiosité.

« Pas sans en connaître les règles. » répondit-il, se saisissant de la pièce blanche à grande couronne que le gamin avait renversée pour clore le jeu, examinant ses détails de près.

« Les échecs… » expliqua-t-elle « … sont un jeu de réflexion et de stratégie. Un an qu'Eliott y joue et ça fait déjà un mois qu'il gagne systématiquement. Le but est de capturer le roi du camp adverse, la pièce que tu tiens. Pour cela, il y a la reine, deux tours, deux fous, deux cavaliers et huit pions chacun. » décrit-elle, lui désignant les pièces correspondantes.

Elle lui expliqua les règles de base, nombreuses et complexes, ainsi que les déplacements autorisés et quelques méthodes pour parvenir à ses fins, ce qui, mine de rien, occupa un bon quart d'heure. Elle lui promit une partie sur le trajet retour, préférant prendre un thé et lui expliquer en détail le programme des prochains jours avant leur arrivée à Winnipeg.

« On logera au Fort Garry Hotel pendant les trois voire quatre prochains jours. Le gala aura lieu le soir du deuxième, au septième étage de l'hôtel. D'ici là je risque d'être assez occupée avec les préparatifs donc on ne se croisera pas beaucoup. » déclara-t-elle, lui servant une tasse après qu'on leur eût apporté une théière et un service adéquat. « J'ai un chauffeur attitré sur place qui connaît bien la ville et qui acceptera de t'emmener où tu le souhaites. Toutefois, si tu souhaites assister au gala -ce qui ne poserait aucun problème- nous devrons te trouver un costume et, si le timing le permet, en profiter pour t'acheter quelques vêtements de qualité supérieure. Si tu le souhaites, bien entendu. »

Il acquiesça, trop heureux de pouvoir se débarrasser des immondices qu'il avait sur le dos pour retrouver le prestige d'une tenue vestimentaire digne de ce nom. Il profita de la discussion pour recueillir les derniers renseignements dont il avait besoin avant de partir en quête d'information dans les rues de Winnipeg :

« Y'a-t-il des accès limités ou des restrictions particulières concernant les bâtiments publics ? »

« A quoi tu penses en particulier ? » lui demanda-t-elle, trempant ses lèvres pâles dans sa tasse.

« La bibliothèque. » lui répondit-il avec un intérêt non-feint.

« Peut-être pour certaines sections et je suppose que les horaires d'ouverture n'ont rien de particulier… Mais je peux t'obtenir un accès illimité -certains universitaires sont autorisés à y rester de nuit- et s'il y a des ouvrages qui t'intéressent je peux m'arranger pour que tu les aies à disposition à l'hôtel ou me les procurer ultérieurement s'ils ne sont pas trop rares. » lui offrit-elle aimablement, lui rendant une réponse plus que satisfaisante.

« Bien. » acquiesça-t-il, regrettant de moins en moins d'avoir dû la suivre jusqu'ici.

..

Le Fort Garry Hotel était un bâtiment atypique, immense et visiblement l'un des plus vieux de la ville. L'histoire et le prestige dont semblait être imprégnée chaque brique plut à Loki et il se décida à considérer sérieusement la pensée que leur court séjour ici ne serait pas forcément un mal.

Les murs étaient richement décorés et revêtus d'une tapisserie d'un autre temps -quoiqu'en très bon état- voire faits de bois sculpté. Et pour couronner le tout, les membres du personnel étaient tous plus discrets les uns que les autres.

Rien à voir avec l'auberge des taverniers de Garden Creek et ses chambres modestes.

Anna s'occupa de la paperasse à l'accueil, donnant quelques directives et consignes avant de récupérer les clés. Ils prirent un ascenseur et gravir les étages en un temps record pour atteindre la suite réservée par l'incolore.

« Je n'ai pas pu prendre une chambre à part pour toi car cela nécessite de présenter une pièce d'identité. J'ai déjà une réservation à mon nom, donc je ne pouvais pas le faire pour toi. » lui expliqua-t-elle alors qu'ils pénétraient dans un salon spacieux. « Cette suite est dotée de trois chambres avec salle de bain attenante, le grand salon les relie toutes et il y a même un dressing et une cuisine. Si tu as besoin d'aide pour tes bagages -ou pour ce que tu veux d'ailleurs- tu peux demander au groom, il s'appelle Greg. Pour le reste, fais comme chez toi. »

Etait-il seulement utile de préciser à quel point la suite était immense ?

De hautes fenêtres couvraient les murs de chaque pièce, laissant une vue imprenable sur le parc enneigé qui entourait l'hôtel. Dans sa chambre, tout était dans les tons blancs et crèmes, cassant l'aspect sombre des meubles en bois vernis. Tout était impeccable, du grand lit moelleux au plancher lisse et brillant, en passant par le bureau et son nécessaire à écriture.

Il retrouvait là la grandeur que son statut de prince lui avait un jour conféré, à l'image de la haute estime qu'il avait de lui-même.

Vraiment, cette parenthèse hors des murs boisés du chalet était plus que la bienvenue.

..

Ils profitèrent du temps libre d'Anna pour prendre une seconde collation, profitant du discret salon jouxtant le grand hall d'accueil. Chacun dégustant silencieusement sa tasse, Anna gardait un œil sur le petit alors qui ne quittait plus son chocolat chaud, greffant sa bouche à la porcelaine jusqu'à obtenir la dernière goutte de cacao. Loki étudia pensivement le paysage extérieur, regardant la neige tomber sans jamais s'arrêter, ses gros flocons cotonneux épaississant le sol déjà bien recouvert par les intempéries.

« Mademoiselle Coldberry ? » les interpella poliment l'un des grooms.

Anna opina du chef et le jeune homme en costume lui remit une enveloppe cartonnée avant de repartir sans un mot de plus. Elle ne prit même pas la peine de l'ouvrir, préférant la faire glisser sur la table jusqu'au dieu installé en face d'elle. Loki récupéra la pochette et l'ouvrit tandis que l'incolore s'expliquait :

« Pass magnétique pour la bibliothèque, avec ça tu peux aller et venir à ta guise, peu importe l'heure ou la section que tu veux atteindre. Aucune restriction, tu pourras accéder à l'ensemble des collections et archives, et même emprunter les ouvrages s'ils ne sont pas trop fragiles. »

Loki acquiesça, extirpant le reste de l'enveloppe pour trouver un autre pass et une carte.

« Si le cœur t'en dit, je t'ai aussi obtenu un accès illimité aux musées et autres bâtiments culturels comme les théâtres ou les cinémas. Quant à la carte… » reprit Anna, tapotant un doigt pâle contre le papier imprimé. « …ce sont toutes les zones où la concentration en caméras de surveillance est importante. »

« Je dois les éviter ? » s'enquit le dieu, observant les tâches de rouge plus ou moins étendues qui couvrait la carte.

« Je te le conseille fortement. » approuva l'incolore. « Mais tu peux t'y balader à condition d'avoir toujours la tête baissée et d'avoir une capuche, un bonnet ou un parapluie, pour éviter toute reconnaissance faciale par les logiciels de sécurité. »

« J'en prends bonne note. » agréa-t-il, souriant au souvenir de la veste à capuchon large qu'elle lui avait fourni récemment. « Autre chose ? »

Le gamin reposa brusquement sa tasse et se mit à gigoter sur son siège. L'incolore lui jeta un œil avant de reporter son attention sur le dieu.

« Eliott aimerait t'accompagner à la bibliothèque… » sourit ironiquement Anna.

..

« Garde toujours un œil sur lui, je te revaudrais ça. Gronde-le s'il s'éloigne trop. Vous mangerez ensemble ce soir, mais ce sera probablement sans moi. Bertie -mon chauffeur- s'occupera de vous emmener où tu le souhaites. »

Il s'était bien fait avoir.

Bien sûr, la compagnie du gamin n'était en rien une obligation, mais l'incolore avait réussi à le convaincre de l'emmener avec lui et il avait abdiqué rapidement, trop pressé de rejoindre ces rayons entiers de livres qui n'attendaient que lui. L'enfant allait rester avec lui pour le reste de la journée et il décida de ne pas se laisser abattre par l'idée de devoir le supporter pour un temps aussi conséquent. Avoir le mioche dans les pattes ne l'enchantait pas, mais au moins le maudit gamin était silencieux.

La vision de la grande bibliothèque de Winnipeg le réconforta quelque peu. C'était un bâtiment moderne doté d'immenses parois de verre, laissant la lumière de cette fin d'après-midi caresser la tranche des livres précieusement entreposés sur les étagères. Il accompagna le gamin a la section enfant pour qu'il se choisisse quelques livres adaptés à son âge -et pour être sûr d'avoir la paix durant les prochaines heures- avant de prendre la direction des rayonnages susceptibles de l'intéresser lui, le mioche le suivant de près avec sa pile de bouquins bariolés de couleur et malmenés par leurs précédents lecteurs. Le petit avait choisi plus de livres qu'il ne pouvait en porter, aussi le dieu se décida à l'en délester, non sans un ultime soupir.

Il installa l'enfant à une table visible depuis l'ensemble des rayons afin de pouvoir garder un œil sur lui, puis entreprit enfin de mener ses propres recherches. Il trouva sans mal ce qu'il cherchait, récupérant trois-quatre ouvrages qui avaient souffert du temps. Il rejoignit le morveux et s'installa lui aussi à la table pour ne plus en bouger dans l'heure qui suivit.

Ses lectures ne lui apprirent malheureusement pas grand-chose sur le sujet qui le préoccupait. Les livres traitaient bel et bien des légendes amérindiennes et il n'avait eu aucun mal à retrouver celles qui pouvaient provenir de l'Alberta du Nord, mais aucune ne faisait mention d'un esprit loup gardant la région de Garden Creek ou ses alentours… Le dieu referma sèchement son dernier livre, déçu de ne trouver aucun début de réponse, ni même quelques rumeurs tangibles.

Il releva les yeux de son ouvrage pour constater que le gamin s'était fait la malle, laissant derrière lui ses livres de contes aux illustrations simplistes.

Loki s'exaspéra une bonne fois pour toute, mais refusa de céder à l'énervement. Il partit à la recherche de ce morveux trop malicieux pour son âge et inconscient, sans le trouver. Il s'approcha de la balustrade pour jeter un œil à l'étage du dessous, parcourant les rayons du regard jusqu'à tomber sur une ombre enfantine qui se faufilait entre deux étagères.

Petit vaurien.

Il descendit à la hâte avant de le perdre de vue, se dépêchant d'attendre le dernier endroit où il l'avait aperçu. Le dieu ne le trouva pas tout de suite et passa de longues minutes à poursuivre l'enfant, petite souris qui disparaissait à chaque coin de rayons.

Loki finit par le repérer -un peu par hasard- au détour d'une étagère, trouvant le gamin en train d'escalader un meuble pour en atteindre la dernière rangée, celle qui portait de lourds volumes poussiéreux. Il saisit l'enfant par le col, à défaut de pouvoir l'attraper par la peau du cou comme il l'aurait fait avec Fenrir, le soulevant jusqu'à avoir son visage à la hauteur du sien.

« Quelque chose à dire pour ta défense ? » argua Loki, laissant une dernière chance au gamin de s'excuser avant qu'il ne s'énerve pour de bon.

Le mioche eut une expression de chiot et pointa un doigt fautif en direction de l'un des ouvrages qu'il avait voulu atteindre, sans prononcer un seul mot. Loki souffla bruyamment par les narines avant de se décider à regarder ce que le morveux lui désignait.

Contes et légendes d'un autre temps, les mythes indigènes oubliés

Curieux, Loki cala l'enfant contre lui, le portant d'un bras alors qu'il se saisissait du livre d'une main. L'expression insondable du gamin ne lui apprit pas ce qui l'avait décidé à partir en quête de réponse pour son compte, mais il ne broncha pas lorsque le petit s'accrocha à lui pour être mieux tenu. Le dieu prit la direction de la table où ils s'étaient installés à l'étage supérieur, un fardeau dans chaque bras.

Il poussa les autres livres pour faire de la place au nouveau et pour asseoir le gamin à côté, à même la table -hors de question qu'il s'éclipse à nouveau-, reprenant ensuite sa propre place sur sa chaise pour étudier ce qu'il avait sous les yeux. Le mioche battait l'air de ses jambes, l'observant tourner les pages avec curiosité, rompant à nouveau l'expression dure de son visage rond. Le dieu ne tomba sur rien de probant et, déçu, il referma le livre. Il fut surpris de voir une petite main l'en empêcher, jetant un regard curieux à l'enfant et à son expression concentrée. Le gamin lui montra l'illustration d'un guerrier amérindien sans dire un mot de plus, toujours muré dans son silence obstiné.

Patamonsonga, indiquait la légende, ligne de lettres minuscules logées sous les pieds du guerrier.

Le dieu chercha le texte correspondant et fut surpris d'entendre le gamin lui demander :

« Tu peux lire à voix haute ? Je sais pas lire à l'envers… »

Le gosse n'aurait pas dû savoir lire à son âge, ni même être en mesure de se retrouver dans ce dédale qu'était la bibliothèque. L'intelligence de l'enfant avait quelque chose d'inhabituel. Mais Loki, trop avide d'en apprendre plus et habitué à l'étrangeté de son attitude, ne releva pas ce détail, préférant s'attaquer à sa lecture.

« L'un des guerriers les plus connus du dernier temps des amérindiens, trois siècles avant l'arrivée des colons, était Patamonsonga, littéralement le guerrier en colère. » lut Loki à voix haute, le gamin se tortillant de fierté à son côté. « L'homme a beaucoup été dépeint par la rage qui l'habitait lors des combats contre les clans adverses. De nombreuses victoires lui sont attribuées et c'est principalement de cette manière que son nom s'est fait connaître. La survie de son peuple lui est due, mais pas sa prospérité. Aucun acte de paix ne lui revient, ce qui peut expliquer la faible estime dont il dispose au sein des peuplades amérindiennes, malgré ses nombreux gestes de bravoure. La légende veut que Patamonsonga se soit perdu dans sa propre colère. D'autres traductions parlent d'une errance sans fin dans les grandes forêts du Nord de l'Alberta, errance qui se serait achevée par sa rencontre avec le gardien des lieux, Wabmahìgan, un loup qui aurait dévoré le guerrier pour l'apaiser. »

Le dieu releva son visage des pages pour dévisager le gamin, plongeant son regard dans ses yeux trop sombres.

« Je t'avais dit qu'il était fort ! » lui assura l'enfant, visiblement ravi, faisant complètement abstraction de la manière dont le guerrier avait fini et, surtout, entre les griffes de qui.

..

Malheureusement pour le dieu, l'ouvrage ne lui fournit aucune indication supplémentaire sur ces deux figures de légendes pour lesquelles il avait passé des heures à feuilleter des livres. La nuit étant tombée depuis un moment déjà, il décida de prendre le chemin du retour en voyant le gamin bailler à s'en décrocher la mâchoire. Le dieu n'avait aucunement fait attention à l'heure et c'est avec étonnement qu'il constata à quel point il était tard.

En l'absence de l'incolore, ils mangèrent tous les deux dans le grand salon de la suite. Devant l'aide non négligeable que lui avait apportée l'enfant durant cette après-midi de recherche, Loki céda à l'un de ses caprices et accepta d'appeler la réception pour commander des pancakes pour le dessert. Vers la fin du repas, le gamin s'endormit en mangeant -littéralement, un bout de pancake à moitié mâchonné dans le bec- et le dieu se résolut à le mettre au lit, trouvant étonnant de ne toujours pas voir revenir l'incolore. Il trouva réponse à ses interrogations en jetant un coup d'œil dans la chambre de la jeune femme.

Elle s'était endormie sur son lit, entourée par la paperasse, son ordinateur portable toujours allumé. Elle était donc revenue bien avant eux. Se sentant d'humeur magnanime, il entassa les feuilles sur sa table de chevet et ferma l'écran d'ordinateur pour ensuite le poser sur le bureau. Il alla même jusqu'à récupérer le téléphone calé entre ses doigts fins, pour ensuite prendre une des couvertures et la rabattre sur sa silhouette alanguie parmi les coussins trop nombreux. Il éteignit les lumières et décida de gagner sa chambre à son tour, fatigué par cette journée de voyage et par ces dernières heures de recherche, se promettant de jeter un œil à la section des sciences occultes dès le lendemain.

..

Cette fois-ci le gamin ne l'accompagna pas, préférant rester avec sa tante, Loki eut ainsi une journée de liberté totale, sans contrainte ni restriction ce qui lui fit le plus grand bien. Il passa sa matinée à lire d'absurdes traités et thèses sur tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à de la magie. Mise à part un ramassis d'inepties qui le firent beaucoup ricaner, il ne tomba sur rien de tangible parmi ce qu'il avait pu trouver de plus cohérent. Rien donc, qui ne put l'aider d'une quelconque manière avec le problème posé par ces maudits bracelets.

Il abandonna la partie quand la responsable de section vint lui faire du charme de manière assez vulgaire. Il la congédia assez sèchement et décida de déjeuner à l'extérieur pour s'aérer un peu l'esprit. L'incolore lui avait laissé une somme d'argent assez conséquente et il n'eût aucun remord à utiliser la liasse de billet pour s'offrir un repas digne de ce nom.

Bertie, le chauffeur, était un homme discret qui ne parlait que très peu, seulement pour lui demander où il souhaitait se rendre et pour quelle heure. Il répondait à chacune de ses questions avec précision, sans s'appesantir de mots enjolivés ou de phrase inutile. Son efficacité et son attitude effacée furent agréable à Loki. Aussi le dieu n'eut aucun doute quant à la qualité de sa réponse lorsqu'il demanda à déjeuner dans un endroit calme et discret.

Il lui trouva un restaurant sobre et doté de petites tables individuelles, toutes séparées par un jeu de paravents et de tentures de manière à préserver l'intimité des clients. On l'installa dans un coin reculé de la salle, à une petite table ronde entourée de deux fauteuils bas, le long de la vitrine, partiellement cachée derrière un rideau épais, idéal pour regarder les passants sans pouvoir être aperçu depuis la rue. La nourriture était bonne, mais rien d'extraordinaire, juste ce qu'il lui fallait. Il eut tout le loisir d'observer le défilement incessant des badauds en attendant son dessert et la désagréable surprise de sentir quelqu'un s'installer à sa table.

Il tourna la tête pour faire face à l'autre et ne fut guère étonné de voir qui était là.

« N'en veut pas à la loyauté de Bertie. » lui dit doucement Anna.

Evidemment qu'elle pouvait le pister comme bon lui semblait avec son chauffeur, il aurait dû y penser plus tôt.

Elle commanda un sandwich à emporter, signe qu'elle ne resterait pas longtemps avec lui et il reprit sa contemplation du monde extérieur, regardant l'agitation de cette fourmilière grouillante sans la comprendre -sans chercher à la comprendre, en fait-.

« Qu'est-ce qui t'amène ? » demanda Loki.

« Ton absence de réponse. » répondit tranquillement Anna.

« Le gala. » comprit-il. Elle acquiesça. « Pourquoi pas. »

« Bien. » sourit l'incolore. « Nous nous retrouverons ce soir pour régler les derniers détails. Bertie saura où te conduire, j'y serais déjà. »

Et elle s'en fut après un hochement de tête en guise de salut, récupérant sa commande avant de mettre les voiles, Loki regardant sa silhouette vêtue d'un gris chic disparaître derrière un paravent. Il était étonnant de la voir aussi bien habillée, revêtant une apparence élégante et soignée, loin de ses vêtements simples et confortables qu'elles portaient au chalet.

Haussant les épaules pour se défaire de ses dernières pensées, il eut tout le loisir de profiter du reste de cette pause déjeuner pour savoir ce qu'il ferait de son après-midi. Au moment de régler son addition, il fut surpris d'apprendre que l'incolore s'en était chargée avant de partir, lui laissant l'utilité de ses billets pour plus tard. Tant mieux, il n'aura pas besoin de lui demander une nouvelle enveloppe ce soir -l'idée de demander l'horripilait toujours autant-. Il repartit, satisfait et l'estomac plein.

..

Face au grand miroir de la cabine d'essayage, Loki ne put que constater qu'il s'était remplumé ces dernières semaines, la faute aux plats correctement préparés -pour ne pas dire bons, ni même excellents- de l'incolore. Pas qu'il se soit empâté, mais les quelques creux créés par tous ces mois de privation s'étaient estompés jusqu'à disparaître. Ses côtes n'étaient plus visibles et, à l'exception de quelques cicatrices -dont celle encore boursouflée de son mollet-, sa peau avait retrouvé son aspect lisse et pâle, sans trace d'ecchymoses ou de coupures. En clair, il avait fait peau neuve, retrouvant pleinement sa forme physique à défaut de sa magie.

Il enfila pantalon et chemise avant de dégager le rideau pour sortir de l'espace privé et affronta aussitôt le regard amusé d'Anna. Elle l'étudia sans se cacher, confortablement installée dans un fauteuil. Le magasin était resté ouvert tard juste pour eux et quelques amuse-bouches ainsi que du vin avaient été laissés à leur intention sur une petite table.

« Comment tu te sens ? » s'enquit Anna, avant de reprendre une gorgée de son verre.

Loki fit quelques mouvements et se regarda à nouveau dans le miroir d'un œil critique.

« Plus confortable. » déclara-t-il. « Mais la chemise précédente m'allait mieux. »

« Tout à fait d'accord. » agréa l'incolore. Se tournant vers le tailleur qui s'occupait d'eux, elle dit : « Vous ferez les ajustements nécessaires, de sorte que le tissu ne se froisse pas au niveau des épaules. » L'homme acquiesça, avant de ramener vers eux le portant des vestons sans manche. Pas de veste, avait dit Anna et il s'en remit à elle pour cette fois. Elle lui rappelait vaguement Frigga lorsqu'elle choisissait ses tenues avec lui pour les évènements de haute importance -pas que celui-là en eût, mais il s'agissait avant tout de bien paraître-, le laissant décider tout en lui imposant quelques règles.

Il prit un veston noir doté de quelques détails en velours vert pin et aperçut le reflet d'Anna dans le miroir alors qu'elle se levait pour le rejoindre, s'arrêtant de marcher à mi-chemin pour retirer ses talons avec un claquement de langue agacé, franchissant pieds nus le reste de la distance pour venir souplement à son côté, face au miroir. Ayant perdu la hauteur de ses talons, elle lui arrivait désormais au menton.

« Ton avis ? » se renseigna Loki, moyennement satisfait par le résultat.

La moue de travers d'Anna fut une réponse amplement suffisante et Loki retira le veston, mécontent. Aucun autre ne lui plaisait parmi le présentoir et, avant qu'il ne s'énerve et ne froisse le vêtement, l'incolore le lui prit des mains et partit en quête d'un tissu plus adéquat. Elle chassa le conseiller d'un coup d'œil et revint vers lui avec quelque chose de plus simple, fait d'un gris pâle, bien trop fade à son goût. Il rejeta le veston du regard, mais l'incolore ne broncha pas.

« S'il-te-plaît. » lui dit-elle, sans se départir de son calme habituel.

Il l'essaya pour la forme et ne fut pas plus convaincu de ce que cela donna sur lui. Trop…lumineux. Anna passa dans son dos pour ajuster le tissu et resserra la lanière dans son dos avant de repartir vers le fond du magasin sans un regard de plus. Le dieu l'observa curieusement alors qu'elle escaladait la vitrine pour atteindre l'un des mannequins, elle retira la veste grisâtre qui le couvrait et récupéra le veston d'un noir altéré, presque gris ou d'une nuance plus sombre d'un chrome de vert, qui se trouvait dessous avant de revenir vers lui sans paraître gênée par le regard offensé du tailleur qui s'était planqué derrière son comptoir.

« Enfile-ça par-dessus. » lui conseilla-t-elle en lui tendant le vêtement.

Le tissu sombre était plus léger et ample, sobre et sans fioriture, mais possédait une matière plus travaillée et soignée que le veston du dessous. Les deux s'accordaient parfaitement, complétant les lacunes de l'autre.

« Bien mieux. » se satisfit Loki. « Mais ça manque de vert… »

A son côté, l'incolore rit et attrapa l'un des sacs qu'elle avait amenée avec elle pour en tirer une petite boîte allongée qu'elle vint lui présenter, l'ouvrant sous ses yeux pour révéler une cravate en soie d'un vert sombre et profond, agrémentée de quelques arabesques discrètes brodées à même le tissu.

« Je me suis permise de te devancer sur ce coup-là. » le nargua-t-elle gentiment, avant d'ajouter, un œil sur ses manches d'où dépassaient ses bracelets. « Il ne manque plus qu'un dernier détail… » Elle sortit une autre boîte, bien plus petite que l'autre, de sous le papier qui entourait la cravate. Ce qui ressembla vaguement à deux boucles d'oreilles firent bientôt leur apparition dans la main pâle d'Anna. « Boutons de manchette. » le détrompa-t-elle aussitôt. « Je te montre ? »

Il acquiesça, curieux.

Elle attrapa délicatement l'un de ses poignets pour en soigner le pli du revers et percer la manche avec l'un des boutons. Cela resserrait et maintenait le tissu par-dessus son bracelet, le masquant complètement et lui assurant qu'il resterait ainsi toute la soirée durant. Loki observa le bouton minutieusement, retraçant du regard les deux têtes de bouc dorées qui s'affrontaient à coups de cornes au sein d'un disque rond de couleur émeraude. Cela ne remplaçait pas la perte de son heaume, mais toute la symbolique était là, dans un esthétisme aussi discret qu'affirmé qui lui correspondait pleinement. Son humaine d'hôte venait de marquer quelques points, c'était indéniable. Il lui rendit un sourire satisfait et presque fier.

Il était désormais prêt pour le gala du lendemain soir.

..

« Prêt ? » demanda Anna, quittant enfin sa chambre.

Elle avait revêtu une longue robe dorée à manches quasi inexistantes, qui descendait jusqu'au sol, lui donnant une silhouette longiligne et éthérée. Le tissu avait été agrémenté d'éclats d'or et de quelques broderies discrètes qui lui donnaient de la matière, remontant jusqu'à sa nuque pour former un col serré, presque comme un ras de cou qui lui arrivait sous la mâchoire. La blancheur de son visage avait été altérée par quelques artifices et un peu de poudre cuivrée sur ses paupières, lissant ses traits jusqu'à en retirer toute expression et creusant ses yeux pour en faire ressortir ses iris bleues d'ordinaire si pâles, accentuant cette aura fantomatique qu'elle dégageait naturellement. Une impression renforcée par ses mèches blanches ramenées en arrière pour se rejoindre en une courte tresse complexe reposant sur la masse raide et blanche de ses cheveux, étirant un peu plus son visage pour en noyer les limites. De longues boucles d'oreille en or teintait sous ses lobes, fines chaînes qui descendaient jusqu'à la moitié de son cou et qui s'accordaient avec les manches courtes de sa tenue, lignées d'éclats d'or sur la courbe de ses épaules.

L'ensemble retirait la douceur habituelle de sa silhouette et de son visage, lui donnant un air hors du temps, la rapprochant étrangement de la race des Souverains sans lui donner leur attitude dédaigneuse et arrogante, ne lui accordant que cette indifférence froide et caractéristique de ces êtres imbues de leur personne. Elle, qui d'ordinaire était difficilement assimilable à ses pairs humains, n'avait à présent plus rien à voir avec ce peuple auquel elle appartenait pourtant.

« De quoi j'ai l'air ? » lui demanda-t-elle distraitement, récupérant une pochette dorée et cousue de perles blanches parmi ses affaires, pour y placer quelques effets.

« Une tenue surprenante. » reconnut-il sans peine. « Mais non moins désagréable à regarder. »

Elle balaya le commentaire de la main, mais sourit au compliment.

« Pour être remarquée, mais pas pour être approchée. » se justifia-t-elle. « J'ai horreur de ces goujats qui se croient tout permis dès qu'ils aperçoivent un décolleté trop prononcé. »

Pas sûr que cela fonctionne aux vues de la manière dont la robe épousait de près ses formes… Mais l'incolore possédait un regard glacé qui avait de quoi en décourager plus d'un si elle en usait, ce dont il ne douta pas durant les prochaines heures.

Elle s'approcha de lui en quelques pas souples malgré ses talons, gardant un œil sur l'horloge.

« On part dans cinq minutes. » l'avertit-elle, avant de jeter un œil à sa cravate. « Tu permets ? »

Pour être tout à fait honnête, il avait rencontré quelques difficultés avec le nouage de cette pièce de tissu. Autant il en avait porté une lors de son intervention à Stuttgart, autant sa magie avait fait l'essentiel du travail à l'époque… chose impossible dans le cas présent. Et malgré que le résultat ne lui parût pas si mal après avoir longuement bataillé contre cette maudite cravate, le regard vaguement amusé d'Anna lui confirma que tous ces efforts n'avaient pas été suffisants.

Alors il acquiesça, retenant sa mauvaise foi qui cherchait à le convaincre qu'il y était très bien parvenu sans aide et que rien n'était à refaire.

L'incolore défit la pièce de tissu pour en recommencer le nœud, desserrant la partie autour de son cou alors qu'elle ajustait son col de chemise. Il regarda ses mains fines aux ongles dorés entrelacer à nouveau les extrémités de la cravate. Elle possédait une dextérité étonnante et reforma un nœud plus complexe mais néanmoins impeccable, lissant la soie aux reliefs discrets le long de sa chemise pour ensuite en ranger l'extrémité derrière son veston gris et cintré qu'elle se permit une fois de plus de réajuster.

Elle se recula ensuite pour jeter un œil critique à l'ensemble.

« Impeccable. » acquiesça-t-elle, satisfaite.

Trois plis formaient désormais le nœud, et la bande de tissu était à présent parfaitement droite et alignée avec les boutons de son premier veston.

« Bien. On peut y aller si tu es prêt. » lui sourit-elle poliment.

..

Il y avait foule dans la grande salle de réception. Les femmes avaient toutes revêtues des robes plus richement décorées les unes que les autres, cherchant à se faire remarquer par le plus grand nombre. Peine perdue quand on voyait la tenue de l'organisatrice de la soirée, qui éclipsait toute forme de concurrence. L'on pouvait repérer aisément l'incolore, même à l'autre bout de cette salle immense, sa silhouette dorée et ses cheveux blancs se distinguant sans mal parmi les convives.

Loki était l'un des rares parmi la gente masculine à ne pas avoir de veste de costume et, en ressentant la chaleur ambiante qui régnait dans la salle et en avisant les visages luisant de quelques messieurs, n'en fut pas le moins du monde dérangé.

« Je te laisse ici, j'ai quelques poignées de mains à échanger et des consignes à donner. » s'excusa l'incolore à son côté, apercevant au loin un homme rondouillard lui faire un signe de la main. Elle rendit le salut tout en précisant à Loki : « Recale les importuns comme bon te semble, tu ne dois rien à ces gens. »

Anna lui adressa un sourire cordial et s'en fut parmi la foule, le laissant libre de profiter de sa soirée comme il l'entendait. La jeune femme fut rapidement entourée par quelques convives et elle conversa avec eux d'un ton neutre, restant égale à elle-même.

« Ah le flegme anglais… » commenta une voix dans son dos, tirant Loki de son observation.

Un homme de taille modérée s'approcha de lui, un verre à la main.

« Si typique. » poursuivit-il dans un sourire, avant d'ajouter : « Mademoiselle Coldberry n'a pas pour habitude d'inviter ses conquêtes d'un soir à ce genre d'évènement… »

Loki allait remettre le curieux à sa place, mais l'homme leva la main en signe d'apaisement.

« J'en déduis que vous êtes un ami de notre charmante hôtesse. » précisa-t-il avec un regard d'excuse. « Nous autres sommes plutôt habitués à la voir seule. Il y a de grande chance pour que certains se permettent quelques commentaires déplacés durant la soirée. » conclut-il, attrapant un autre verre lorsqu'un serveur passa près d'eux, replaçant le vide sur son plateau.

« Ce que vous n'êtes pas, bien sûr… » ironisa Loki, prêt à recadrer l'homme pour mieux le laisser en plan.

« Je ne suis pas un grand fan de ces soirées, mais j'ai aussi des obligations à tenir. » se défendit l'autre avec politesse. « Je n'aime pas côtoyer ces gens et vous n'avez pas l'air d'en faire partie. »

L'homme en costume blanc lui parut plus abordable que les quelques convives qui lui jetaient régulièrement des œillades curieuses, aussi le dieu se dit-il que sa compagnie lui serait toujours moins désagréable que celles de ces rats opportunistes. Dans le pire des cas, il pouvait toujours remonter les quelques étages qui le séparait de sa chambre. Anna lui avait laissé une clé.

« Je n'en dirais pas tant vous concernant. » répondit-il avec cynisme, faisant quelques pas vers le buffet dans le but de se servir une coupe, sachant déjà que l'autre le suivrait. Quelqu'un vint aussitôt à sa rencontre pour le servir et il déclina toute nourriture, n'aimant pas manger en public. Il chassa d'un coup d'œil glacé les curieux qui murmuraient à son propos, à quelques pas de lui, et la bande fit mine de se retirer pour converser plus loin. Satisfait, il reporta son regard sur la foule, portant son verre à ses lèvres, et ses yeux captèrent inévitablement la silhouette dorée d'Anna, en grande conversation avec l'homme rondouillard de tout à l'heure.

« Qui est-ce ? » demanda-t-il à l'homme en costume blanc.

L'autre regarda dans la même direction pour apercevoir le sujet de sa question.

« Monsieur Wellon. Georges Wellon, pour être plus précis. » lui répondit-il, l'air blasé. « Il a l'air d'un imbécile, mais il est loin d'en être un. »

Tiens donc…

Le père du porteur de l'affreux manteau matelassé. Il avait presque oublié cet idiot incompétent qui avait perturbé leur fin de petit-déjeuner à Garden Creek. Il eut un sourire au souvenir de l'incolore discréditer froidement l'impromptu avant qu'il ne se fasse mettre à la porte par les locaux venus prendre un verre au comptoir.

« Ce nom ne m'est pas étranger. » déclara Loki, l'ironie étirant les coins de sa bouche.

« Il essaye probablement de réparer les pots cassés de son fils, John. Sa plus grande déception à l'en croire et, quand on rencontre le personnage, on ne peut qu'agréer. » commenta l'autre.

Là-dessus, Loki acquiesça, plus que d'accord avec ces paroles.

« De quelle nature est leur accord ? » se renseigna le dieu, profitant du caractère bavard de son vis-à-vis.

« Entre Wellon et Coldberry ? Qui sait… » sourit l'homme, resserrant son nœud papillon pourpre et lissant les pans immaculés de sa veste. « Officiellement chacun est le premier concurrent de l'autre. Officieusement, personne ici ne saurait vous le dire. Personnellement, je penche pour un accord tacite qui vise à délimiter les territoires de chacun et à tuer dans l'œuf tout rival potentiel. »

« Cela ne semble choquer personne qu'ils puissent échanger ici, devant autrui. » releva Loki.

« Secret de polichinelle. » expliqua l'homme, mais le dieu ne comprit pas, faute de connaître cette expression-ci. Il n'insista pas, laissant l'autre poursuivre : « Et puis, les galas de charité sont des terrains neutres. On y fuit ou on y confronte ses ennemis, comme on le ferait avec ses propres partenaires. On se montre cordial, on fait bonne figure et avec un peu de chance, l'opinion publique oubliera les craquelures dans ce vernis que l'on prétend impeccable. »

Deux femmes à l'autre bout de la pièce n'avaient cessé de les regarder étrangement depuis le début, les épiant sans se cacher et chuchotant sans discrétions des choses probablement très désagréables à entendre. Deux commères qui ne détournèrent même pas le regard lorsque le dieu leur adressa une œillade meurtrière, préférant glousser comme des dindes pour son plus grand agacement.

« Ne vous méprenez pas, elle rit plus de moi que de vous. » dit l'autre, jetant un regard peu amène en direction des deux indiscrètes. « Elles doivent penser que je vous fais du charme. »

« Est-ce le cas ? » demanda Loki, amusé.

« J'ai bien peur que non, mon compagnon ne me le pardonnerait pas. » le détrompa-t-il sans s'affoler, levant ensuite son verre en direction d'un homme basané à cravate violette qui discutait avec un couple, lui adressant un clin d'œil qui lui fût rendu. « C'est drôle comme les gens semblent croire qu'homosexualité et fidélité sont incompatibles. » s'amusa-t-il, adressant ensuite un discret doigt d'honneur aux deux mégères qui s'étouffèrent alors avec leurs boissons, avalant leur champagne de travers avant de filer ailleurs pour cracher leurs sornettes sur le dos de quelqu'un d'autre. « J'espère que cela ne vous dérange pas. »

« Aucunement. » répondit platement Loki, l'homme remontant quelque peu dans son estime.

« Bien. » sourit-il aimablement. « J'imagine que si Mademoiselle Coldberry n'a pas pris la peine de vous annoncer, c'est qu'il y a une raison. Ça ne m'empêche pas de vous donner mon nom, à défaut de connaître le vôtre, Andrew. » se présenta humblement l'homme en costume blanc, avant de grimacer légèrement. « Andrew Nottingham. Ne vous étonnez pas si certain me surnomme le Shérif, les mauvais jeux de mots sont à la portée de tous. »

Encore une autre référence qu'il ne comprit pas, visiblement la phrase était censée être drôle, alors il esquissa un rictus, se calant sur l'expression faciale de l'autre pour trouver le degré le plus juste. Bien entendu cela fonctionna et l'autre retint un léger rire, reprenant ensuite une gorgée de son verre sans réussir à se débarrasser de son sourire amusé.

« Tant qu'on y est… » reprit Nottingham. « …si je puis vous donner un conseil, prenez garde aux rares personnes de la compagnie Wellon qui s'intéresseront à vous. La Blue Society n'est pas réputée pour avoir mené une politique ouvertement agressive, notre hôtesse du soir y a toujours veillé. Ce n'est pas le cas de tout le monde ici. »

« Et cette fameuse entente cordiale ? » l'interrogea Loki.

« Cela n'interdit pas quelques coups bas. Wellon n'est pas moins retord que Coldberry, mais il manque sévèrement de tact en matière de stratégie. Chantage, menace, pression… A côté de lui notre hôtesse passe pour une sainte diplomate, quand bien même elle use aussi des trois. »

« La finesse n'est pas innée à tous. » reconnut sans mal le dieu, songeant aussitôt à l'absence de sens politique chez celui qui fut un jour son frère. Thor avait toujours préféré la provocation et la guerre, attaquant toujours de face sans jamais voir l'intérêt des coups de couteaux dans le dos et arrangements obscurs avec l'adversaire. Ironiquement, Loki avait toujours été le plus violent des deux tout en étant le plus ouvert aux pourparlers. « Et elle s'acquiert d'autant plus difficilement chez certain. »

« Son fils a hérité de ses aspects les plus mauvais, un abruti à l'ego surdimensionné qui se croit toujours au-delà de tous et de toutes. Wellon Senior avait eu quelques projets pour lui à une certaine époque, mais le caractère imbuvable de son rejeton et sa bêtise ont fait s'écrouler le projet, ruinant ce qui aurait pu être une association étonnante. »

« Laquelle ? »

Nottingham lui jeta un regard en coin avant de reporter son attention sur Anna.

« Une union entre Annabeth Coldberry et John Wellon. Rien de sentimental, bien sûr. Mais cela aurait permis la fusion des deux sociétés et la compagnie Wellon serait alors restée entre les mains d'un descendant Wellon, soit l'enfant des deux partis concernés. La question a été sérieusement étudiée, sans même que Coldberry et Wellon Junior ne se soient rencontrés. Notre hôtesse a mené la négociation avec le père et non avec le fils. Je ne suis même pas sûr qu'il en eût été au courant. Tout l'intérêt pour Wellon Senior était de s'assurer de léguer son empire à une personne apte qui n'était d'aucune manière son fils. Il devait jouer les potiches, rien de plus, Coldberry aurait été celle qui tiendrait les rênes. »

Cela expliquait grandement pourquoi l'incolore avait percé l'homme à jour aussi rapidement lorsqu'ils étaient à l'auberge. Elle savait à qui elle avait à faire dès l'instant où elle l'a aperçu.

« Outre l'idiotie sans bornes du futur mari, qu'est qui l'a décidée à décliner l'offre ? » se renseigna le dieu, se doutant qu'elle aurait pu gérer ce genre de parasite sans le moindre souci.

« Cela faisait à peine six mois qu'elle était veuve. Le décès de son époux l'a laissée assez amère, mais je crois qu'il y a eu autre chose. Elle qui s'était déjà beaucoup éloignée des hautes sphères, s'en est complètement coupée à cette même époque pour une raison inconnue. » expliqua l'autre, prenant ensuite un temps de réflexion avant d'ajouter, d'un ton bien plus mesuré : « La grossesse inattendue de sa sœur a également bousculé beaucoup de chose. »

Loki savait toute l'importance que représentait son neveu pour Anna. Elle aurait pu renoncer à l'arrangement pour assurer l'héritage de ce dernier, mais comme il n'était pas encore né au moment de la prise de décision, le dieu en douta. Il était plutôt d'accord avec Nottingham sur la question. Il y avait eu autre chose à l'époque et il savait, d'après les tenues de comptes trouvées dans le grenier du chalet, qu'elle habitait Garden Creek depuis un an et demi à l'époque où la tentative d'accord avait eu lieu.

« Eloignée à quel point ? » voulut savoir Loki, un doute à l'esprit.

Nottingham haussa ses épaules, avant de jeter un œil au fond de son verre, remuant distraitement son contenu.

« Coldberry a quitté New York pour faire déplacer son siège social à Toronto, tournant purement et simplement le dos aux Etats-Unis. Dans un même temps, elle a déménagé on-ne-sait-où, dans un coin reculé de l'Alberta, et elle s'y est enterrée chaque hiver sans plus faire de vague, revenant au printemps comme si de rien n'était. Aujourd'hui, elle y passe la moitié de l'année, toute la saison froide plus quelques semaines durant les beaux jours. »

Choisir de vivre dans un endroit aussi reculé à une période aussi rude, cela relevait presque de l'insensé. La zone devenait de plus en plus difficile d'accès à mesure que l'hiver approchait et le froid, toujours plus mordant, rendait chaque sortie dangereuse. Anna avait les moyens de vivre où bon lui semblait, de se procurer l'excellence et le confort sans avoir à se battre pour eux, et pourtant elle choisissait de vivre dans cet endroit, certes pas désagréable, mais que l'on pouvait aisément caractériser d'hostile. Pourquoi rechercher un tel isolement quand elle possédait tant ? Même la présence du gamin en ces lieux lui paraissait désormais aberrante…

Et puis il se souvint des mots de l'un des badauds mal avisés de Garden Creek.

on est tous ici pour se tasser dans un coin et se faire oublier…

Anna ne cherchait pas à se faire oublier, c'était évident. Preuve en était du pouvoir qu'elle exerçait toujours hors de Garden Creek et de cette soirée mondaine qu'elle avait organisée. Mais cela eut le mérite de lui rappeler qu'aucun des locaux ne savait où se trouvait la maison de son humaine d'hôte.

je n'aime pas être dérangée…

j'ai une bonne centaine d'employés ici… …la plupart ne savent même pas où se trouve ma maison…

Elle avait tout fait pour se rendre introuvable et Loki comprit enfin. Le chalet était comme une forteresse dont les murs et obstacles étaient la neige dense et glacée qui l'entourait. Garden Creek n'était pas un terrain de jeu, c'était son royaume et sa maison en était le palais. Là-bas elle y était inaccessible pour le reste du monde, elle lui avait même assuré que personne ne pouvait y mettre les pieds sans son consentement. Elle avait créé de toute pièce un lieu sûr où s'établir, où elle pouvait continuer à faire croître son empire sans craindre quoique ce soit. Elle s'y cachait tout comme elle y cachait son neveu, l'épargnant du monde factice dans lequel elle exerçait, le protégeant de toutes menaces.

Il retrouvait là toute la prudence dont elle était capable.

Nottingham et lui échangèrent encore un peu avant que celui-ci ne s'éclipse en direction de son compagnon. Le dieu erra un moment sans que personne d'autre ne réussisse à l'aborder, échappant agilement aux quelques invités trop persistants. Anna finit par le rejoindre, visiblement déjà très lasse de la soirée.

« J'ai cru que je n'arriverai jamais à me débarrasser de Lady Campton… » lui souffla-t-elle, gardant avec difficulté son air neutre habituel, masque qu'elle présentait au reste de l'assemblée réunie ce soir. Loki jeta un regard derrière elle, captant aussitôt la silhouette aigrie d'une vieille dame aux cheveux teints qui recherchait activement quelqu'un parmi la foule.

« Encore une vieille mégère ? » sourit Loki.

« Tu n'as pas idée… » s'exaspéra Anna, soulagée de s'en être débarrassée.

Dans son dos, la vieille femme les repéra, fonçant aussitôt dans leur direction.

« Elle vient vers nous. » l'informa-t-il, une expression goguenarde sur le visage.

« Tentons un repli stratégique vers le buffet. » proposa aussitôt l'incolore d'un ton pressé, allant jusqu'à saisir son bras pour l'enjoindre à se hâter.

« Vous voilà enfin ! » s'adressa une voix aigre à Anna et provenant de son dos. Il vit avec amusement l'incolore se crisper et soupirer lourdement avant de se reconstituer une expression lisse et polie, pour ensuite se retourner.

La mégère en avait tous les attraits, une vieille femme de plus de soixante-dix ans qui faisait figure d'un cliché assez odieux sur la vieillesse bourgeoise. Elle portait une robe en velours de très mauvais goûts et semblait s'être parée de tous les bijoux qu'elle possédait pour l'occasion, étalant grossièrement et inutilement sa richesse. On aurait dit un présentoir poussiéreux de joailleries en tout genre, si garnies en pierres précieuses et en or que cela en devenait ridicule. Ses oreilles étaient dotées de lobes tombants, tirés vers le bas par le poids de ses boucles d'oreilles surchargées. Elle avait l'air pincé de ces femmes qui se croit au-dessus de tout et qui ont passé leur vie entre les quatre murs de leur grande maison, à s'occuper de la marmaille s'en jamais voir le monde extérieur. Une personne que Loki gageait fort désagréable et qui ne le détrompa pas de cette idée dès l'instant où elle ouvrit la bouche.

« Une bien belle soirée que vous nous offrez-là, vraiment… Quel dommage cependant qu'aucun bal n'ait été organisé pour clôturer la nuit. » roucoula-t-elle, se plaignant ouvertement.

« Il ne s'agit que d'un humble gala de charité. » offrit poliment Anna, laissant de côté les jérémiades de son aînée.

« Bien entendu. Qui oserait donc faire la fête alors que nous nous réunissons pour soutenir la cause africaine. » approuva la vieille dame avec ironie. « J'ai cru apercevoir des représentants du Wakanda. C'est une bonne chose de les avoir invités, il faut bien leur laisser croire qu'ils servent à quelque chose dans ce milieu. Mais je trouve que vous leur laissez trop d'importance, les braves gens vont finir par croire que vous leur préférez ces énergumènes… »

« Je ne compte délaisser personne. » gagea l'incolore.

« Feu votre mère serait si fière de vous et de votre réussite ! » s'enthousiasma l'autre, avant de reprendre d'un air navré et compatissant : « Si seulement vous vous étiez trouvé un mari convenable, comme elle l'avait souhaité, son bonheur aurait été parfait. Mais je ne doute pas que vous remédiez un jour à la chose. Même avec votre handicap vous restez une femme abordable. »

Le dieu put sentir la brusque tension qui envahit Anna à ses côtés. Sa couleur de peau demeurait un sujet sensible et la vieille dame n'avait eu aucun remord à pointer du doigt ce qui faisait mal, vile inconsciente qu'elle était. Pourtant, l'incolore maintint son sourire poli et cet air inaltérablement calme, laissant de côté l'outrage à peine voilé et les mots mauvais de son aînée. Loki comprenait mieux pourquoi elle avait tant cherché à l'éviter.

« Je puis aussi comprendre qu'avec les problèmes causés par votre sœur, trouver chaussure à votre pied ne soit pas aisé. » poursuivit l'autre sans discontinuer, prenant un ton docte. « Vous occupez de ses erreurs de parcours, c'est louable de votre part mais aucun homme n'apprécie d'épouser une femme qui élève l'enfant d'un autre -et d'une autre en l'occurrence-. »

« Je vous prierais de rester polie quand vous évoquez mon neveu. » la recadra durement Anna. Elle tolérait les affronts envers sa personne, mais apparemment pas envers le gamin.

« Un enfant hors-mariage, pour une femme de son rang c'est tout de même très inconvenant. Je comprends pourquoi votre mère l'a éjectée du cercle familial lorsque vous étiez enfants… » poursuivit l'autre dame sans paraître affectée par l'avertissement de l'incolore.

« Et elle se serait si bien entendu avec vous… »

La vieille femme s'interrompit aussitôt dans son discours à l'entente de la voix cassante et moqueuse qui s'était élevée juste derrière elle. Apparut alors à son côté une jeune femme en robe d'un rouge sanglant et à la masse sauvage de cheveux roux, un sourire carnassier aux lèvres.

La femme âgée s'offusqua aussitôt mais ravala tous ses mots dès l'instant où elle reconnut la nouvelle arrivante, la dévisageant avec une expression de stupeur, presque de la terreur.

« Dégager de là avant que je n'aie une idée terrible. » claqua sèchement la femme en rouge, chassant en moins de deux la bourgeoise et ses mots insultants, la regardant s'éloigner d'un œil féroce. « Encore cinq minutes et elle nous vantait les mérites du régime allemand de 1940… Tu comptais la laisser nous cracher dessus ou t'attendais juste le bon moment pour lui rappeler que son fils se tape une noire et qu'il en est très heureux ? »

« D'après toi ? » lui répondit avec amusement Anna.

L'inconnue leur offrit enfin son visage et la ressemblance avec l'incolore fut si frappante que Loki sut immédiatement qui elle était.

« Deuxième option, mais t'aurais été tellement implicite qu'elle aurait rien capté. » renifla-t-elle, avant d'esquisser un sourire à la fois torve et extatique. « Mais ça fait toujours plaisir de te revoir A'. »

La sœur manquante.

« Moi aussi ça me fait plaisir Liz. » sourit l'incolore.

Elle était la copie conforme d'Anna à quelques exceptions près. Elle arborait cette même pâleur surréelle, d'autant plus rehaussée par la couleur flamboyante de ses cheveux. Ses yeux étaient du même bleu délavé, mais sans le liseré pourpre ni les pupilles carmines. Quant à l'expression de son visage… Elle était tout ce qu'Anna n'était pas malgré leur ressemblance troublante. Son visage semblait habité par le mécontentement, quand bien-même voir sa sœur la satisfaisait. Elle avait un air dangereux et sauvage, ses traits si tendus qu'ils rendaient ses pommettes tranchantes, loin du calme apaisant qu'inspirait constamment Anna. Chacune était l'antithèse de l'autre, à la fois si semblables et si fondamentalement différentes. Lisbeth était l'incarnation de l'affront ouvert et de la colère, là où Annabeth n'était que calme, douceur et froide indifférence.

L'incolore lui ouvrit ses bras et elle s'y jeta comme une assoiffée, laissant sa presque jumelle lui caresser les cheveux tandis qu'elle la serrait avec une force étonnante. Les personnes autour d'eux firent mine de ne pas s'intéresser à la scène, mais quelques regards en coin fusèrent quand même. Le feu de sa robe s'écrasant contre l'or pâle de celle de sa sœur, ses cheveux flamboyants noyant la blancheur lisse et raide des siens, Lisbeth semblait vouloir intégrer Anna à son propre corps.

« Eliott ? » marmonna la rousse.

« Sous bonne garde avec Jessica. » lui répondit Anna.

Se relâchant enfin, les deux se reculèrent et s'observèrent intensément pour échanger silencieusement quelques mots par le regard.

« T'as l'air d'une alien. » finit par commenter la sœur avec dédain, coupant court à l'échange muet, en regardant de haut en bas l'incolore, jetant un œil suspicieux à sa tenue.

« A qui la faute, on se le demande… » la contra gentiment Anna, sans se vexer de la franchise presque déplacée de Lisbeth.

« Je choisis toujours tes robes avec le plus grand soin. » se défendit l'autre avec une expression boudeuse et hautaine. Se tournant vers Loki, elle le dévisagea ouvertement et reprit : « Et voilà notre invité surprise… Il fait plus potable fringué comme ça que sur la photo de sa tronche amochée pendant la bataille. »

Il affronta du regard la sœur et sa remarque déplacée, se promettant de faire acte d'autorité dès qu'ils n'auront plus de public et, surtout, en l'absence de l'incolore. Elle savait qui il était, soit, il s'en remettait à Anna concernait le fait qu'elle ne le jetterait pas en pâture aux autorités. Mais elle savait, donc il n'aurait aucun scrupule à lui rappeler à qui elle avait à faire. L'Ase n'allait pas se laisser insulter aussi facilement, encore moins la laisser marcher sur ses plates-bandes. Il avait bien réussi à rabattre le caquet de Rathkin, il ne se gênerait pas pour en faire même avec elle, se doutant d'avance qu'elle aurait plus de répondant que l'homme de main. Le point délicat résidait en le fait de ne pas froisser son hôte d'humaine -pas trop-, comme toujours.

« Soit gentille. » la rabroua aussitôt Anna, adressant un regard d'excuse à Loki qui disait clairement au dieu que ce n'était pas l'endroit pour faire une scène. « On en parlera plus tard. » promit-elle à sa sœur. « Pour le moment j'ai besoin de toi pour gérer les Chinois. »

La sœur se détourna du dieu pour adresser une moue ennuyée à l'incolore.

« Ils n'ont toujours pas répondu ? » demanda-t-elle, blasée. « Je t'avais dit qu'on aurait dû leur envoyer Bertie dès le départ, ils comprennent jamais rien sinon. »

Ce que le chauffeur avait à voir dans cette histoire, Loki ne voulût pas le savoir.

« Juste une piqûre de rappel, rien de plus. » lui sourit Anna. « S'il-te-plaît. »

Lisbeth soupira.

« Qu'est-ce que je ferais pas pour ta tête de spectre… » abdiqua-t-elle, acceptant même la main réconfortante de l'incolore sur son épaule.

« Je te remercie. » lui souffla sa sœur. « Après ça, je te laisse tranquille pour le reste de la soirée. Moi, il me reste encore le discours de clôture, on se rejoint après si tu veux bien. »

Et la sœur longtemps absente repartit à travers la foule, non sans une œillade aiguë adressée à Loki avant de partir. Les prochains jours en sa compagnie allaient s'annoncer explosifs…

..

Lol… Ce chapitre est trois fois trop long mais tant pis ! Fallait absolument que je boucle la partie du voyage à Winnipeg en un seul chapitre sinon vous n'en verriez jamais la fin ! Donc, vous l'aurez compris, la suite se passera à Toronto ! Je trouve que l'articulation entre les différents morceaux de ce chapitre manque un peu de souplesse et je reconnais que sur le coup j'ai eu la main lourde sur les descriptions (décor, fringues, personnages…), mais bon, j'en ai eu marre de me relire alors je l'ai posté quand même ! ^^

Je vous invite à aller regarder quelques photos du Fort Garry Hotel pour vous en faire une idée (ça vaut le détour, le truc à une gueule immanquable :D), c'est l'un des incontournables de Winnipeg.

Beaucoup d'éléments nouveaux ici, qu'est-ce qui a surtout retenu votre attention ? :) La mystérieuse sœur qui est enfin entrée en scène, l'attitude d'Eliott, les petites magouilles d'Anna, la bibliothèque…

Je vous accorde que Loki n'est pas très loquace malgré la longueur du chapitre, disons qu'ici il est plus dans l'observation que dans l'action (pour ne pas dire assez passif). Mais je vous rassure, ça s'améliore après. ^^

Ce chapitre aura quand même été une sacrée prise de tête pour moi, je suis contente de pouvoir passer à la rédaction du suivant ! ^^

Au plaisir de vous retrouver au prochain chap' !

Réponse à Laguna :

J'avoue, j'avais hésité à mettre la scène avec le cœur et je me suis dit Yolo ma grande, soyons folle et tentons le coup ! ce qui n'a pas loupé apparemment ^^ Quitte à choisir, je préfère croquer un bout de cœur plutôt qu'un bout de foie (j'aime bien, mais seulement cuit dans une poêle, beurre, échalottes et persil à l'appui !) vu la différence de texture et puis y'a tellement plus de symbolique avec le cœur que du coup ça a été vite vu !

Merci pour la comparaison série/thriller, promis, vous aurez quelques éléments (pas tous hein ^^) de réponse avant le dénouement. Pour en revenir à ta question sur la longueur de cette fic, j'ai compté que ça devrait approximativement faire dans les 22 chapitres, probablement plus si je me laisse aller à rajouter quelques passages suivant l'inspiration, à voir. :) Je vais bel et bien parler des enfants de Loki, mais peut-être pas dans la proportion que tu espères, avec Sleipnir en plus de Fenrir, Jörmungand et Hela, mais pas des autres (il a trop de gosses ce type, après on s'y retrouve plus ^^).

Merci pour tes encouragements, j'espère que ce chapitre ne t'aura point déçue ! :D