Et hop ! Un nouveau chapitre, un !
Alors aujourd'hui, destination Toronto ! Je ne parle pas beaucoup de la ville en elle-même, mais j'aime bien situer mon récit géographiquement parlant et puis ça vous donne un peu une idée de l'environnement.
Dans ce chapitre, de nouvelles têtes arrivent, le café revient à l'honneur et on va encore parler de bouffe (j'aime manger et j'aime écrire à propos de ce que j'aime manger ! Mouhaha !), un peu de blabla inutile par moment parce que j'aime bien offrir quelques pauses à mes personnages (et surtout vous donner du contexte), des choses étranges et suspectes, très peu de réponses (mais un peu quand même) et… plein d'autres trucs !
Ce chapitre est aussi long que le précédent… T.T
N'en prenez pas l'habitude, ça reste exceptionnel et c'est très fatigant d'écrire (et de corriger et de re-recorriger) autant de pages. Je me suis pourtant beaucoup restreinte et j'ai dû faire des choix difficiles pour passer de 14000 mots à moins de 11000, ça n'en finissait plus sinon. C'est quand même ironique quand on sait que je suis dans une filière scientifique et qu'on me demande régulièrement de faire les choses de manière synthétique. ^^
Côté musique, j'écoute à nouveau la BO de la saison 6 de GoT en boucle et particulièrement la musique intitulée The Red Woman qui est juste trop géniale et qui collait parfaitement avec l'ambiance de certains passages que j'ai écrit pour ce chapitre.
On se retrouve en bas pour la seule rar du chapitre précédent.
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Bonne lecture à vous ! ;)
Chapitre X
Des jours et des nuits
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Loki comprit rapidement que les deux sœurs -bien que diamétralement opposées- n'allaient pas l'une sans l'autre. Lisbeth était une jeune femme impatiente et particulièrement insubordonnée, méprisante dans sa manière de s'adresser aux autres et odieuse dès qu'elle en avait l'occasion. La manière dont elle et Anna arrivaient à s'entendre et à se coordonner relevait du miracle. Les deux s'accordaient avec une aisance peu commune, parfois sans un mot, avançant d'un seul homme. L'incolore était la seule en mesure de gérer le tempérament volcanique de sa sœur et, le cas échéant, de lui faire entendre raison. La jeune femme colérique n'avait que faire de l'avis des autres, si ce n'était celui de sa propre famille.
Les deux jours restant qu'ils passèrent à Winnipeg, Loki découvrit que non seulement la sœur pouvait se montrer particulièrement retorse pour obtenir ce qu'elle voulait mais, surtout, que son propre fils semblait l'éviter, préférant se terrer dans sa chambre ou s'isoler dans un coin du salon avec un livre ou un jeu. Il ne détestait ni ne craignait sa génitrice et lui rendait chaque geste d'affection sans faux-semblant, mais quelque chose clochait définitivement à ce niveau et le dieu soupçonna là l'un des nombreux secrets que cette famille singulière avait à cacher.
La sœur avait définitivement quelque chose de toxique, décida-t-il.
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Ils prirent l'avion au matin du troisième jour succédant le gala, retrouvant le confort de l'appareil qui les avait amenés là pour mieux s'envoler vers leur prochaine destination : Toronto.
Une petite heure de vol tout au plus qu'Anna décida de passer avec lui, penchée sur l'échiquier. Elle lui avait promis une partie sur le chemin du retour, mais elle estima qu'un petit entraînement s'imposait avant de se confronter mutuellement lors du jeu. Elle lui apporta quelques précisions quant aux règles et lui fournit les explications qu'il demanda.
Le gamin était occupé à gribouiller des dessins, attablé à quelques pas d'eux, concentré sur sa tâche et sur les couleurs qu'il utilisait. Lisbeth était vautré dans un fauteuil, regardant la télé sans grand intérêt.
Face à lui, Anna lui présentait quelques situations de jeu classiques, lui fournissant des éléments supplémentaires sur la logique d'usage et les stratagèmes les plus courants. C'était comme planifier une guerre, mais sans jouer sur la capacité d'une seule armée et sans craindre de décimer ses propres rangs tant que l'objectif final était atteint : obtenir le roi du camp adverse. Le dieu songea que jouer contre son humaine d'hôte pourrait se montrer fort enrichissant sur la manière dont elle concevait sa propre stratégie dans le monde réel.
Pour son plus grand déplaisir -et parce que chaque temps de paix avait une fin-, ils furent interrompus par Lisbeth et sa voix traînante.
« Ils disent que celui-là est le Dieu de la Foudre. » commenta avec dédain la sœur, adressant un coup de menton en direction de l'écran. Loki y aperçut Thor, brandissant Mjölnir et vociférant comme à son habitude. Il renifla de mépris. « Donc, toi, t'es le Dieu de quoi ? »
Elle s'affala un peu plus dans son siège avant de tourner son visage ennuyé vers l'Ase, le fixant de manière assez impolie, dans l'attente d'une réponse.
« Malice. Ruse. Mensonge. Chaos. » souffla-t-il, plutôt lasse de l'attitude grossière et discourtoise de la jeune femme. Comment Anna pouvait la supporter à longueur de journée, cela restait un mystère total pour lui qui avait déjà bien du mal à ne pas se jeter sur elle pour l'étrangler. L'ignorer était ce qu'il y avait de mieux à faire, plutôt que de rentrer dans son jeu et de perdre inutilement ses moyens. Mais, lorsqu'elle posait une question qui -dans un certain contexte- était dénuée de son agressivité habituelle, le dieu consentait à y répondre -le plus succinctement possible-, seulement pour s'assurer une certaine tranquillité par la suite. Dans le cas contraire, la sœur le harcelait jusqu'à obtenir une réponse et cela finissait rarement bien.
Il s'avéra que cette fois-ci fit exception à la règle.
L'impolie explosa de rire, si bruyamment qu'elle réussit à tirer sa sœur de ses réflexions, bien que toujours penchée sur le plateau de jeu. L'incolore lui adressa un regard curieux.
« Tu fais confiance à ça ? Sérieusement A'… » s'amusa ouvertement Lisbeth, ricanant toujours, moitié incrédule. « Il est tout ce que tu détestes. Le Dieu de la Miséricorde ou du Silence, j'aurais compris mais là… » Elle repartit dans un rire, presque hystérique dans son hilarité, renversant sa tête en arrière alors qu'elle glissait de plus en plus de son siège. Loki espéra qu'elle tombe et se casse la mâchoire, juste pour ne plus avoir à entendre son rire moqueur et ses paroles venimeuses.
Anna secoua sa tête de lassitude, avant de reporter son attention sur le jeu, faisant fi du comportement indigne et odieux de sa sœur.
« Je sais que je peux te faire confiance -jusqu'à un certain point-, c'est tout ce que j'ai besoin de savoir. » déclara-t-elle tranquillement à Loki, déplaçant l'une de ses tours sur l'échiquier.
Si la remarque l'étonna, il n'en glissa pourtant pas un mot.
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…
Une voiture vint les récupérer à l'aéroport et Loki fut surpris de retrouver le même chauffeur qui l'avait conduit à travers les rues de Winnipeg, le fameux Bertie. L'homme resta imperturbable face à l'exubérance de la sœur colérique, probablement habitué depuis bien longtemps à ses manies dérangeantes, demeurant aussi indifférent et discret qu'à son habitude.
Il les conduisit jusqu'au quartier d'affaires de la ville, le Financial District, où se tenait le siège social de la Blue Society.
Le bâtiment était immense, mais rien d'incomparable à côté des autres buildings qui l'avoisinaient. Une grande tour de verre et d'acier formée de trois piliers, au sommet du plus haut figurait le logo de la compagnie, une double couronne d'un bleu si pâle qu'il tirait sur le blanc. La voiture en fit le tour avant de pénétrer dans un garage sous-terrain, dévoilant des galeries immenses où un nombre impressionnant de voitures était stationné. Leur véhicule s'enfonça un peu plus profondément sous terre et ils passèrent plusieurs postes de sécurité avant de finalement se garer sur une grande place, parmi quelques rares voitures plus luxueuses que celles qui se trouvaient aux étages supérieurs.
Une tribu de majordomes et d'assistants vint les accueillir sans un mot, s'occupant de leurs bagages avec une efficacité redoutable. Une femme en costume d'homme vint à eux pour les saluer et Loki la reconnut comme étant Jessica, celle qui s'était occupée de garder le gamin durant le gala. S'il se demanda d'abord ce que la nourrice faisait ici, il fut rapidement détrompé sur son statut quand elle s'approcha d'Anna avec une tablette à la main pour lui donner les informations les plus importantes dont elle disposait concernant sa société. Le gamin attrapa prudemment la main que sa génitrice lui tendit et tous s'engagèrent à la suite de Jessica que l'incolore écoutait toujours aussi religieusement.
Ils gravirent les nombreux étages de la tour avec un ascenseur assez spacieux. Les portes automatiques finirent par s'ouvrir au bout d'une longue minute, pour révéler un hall lumineux et moderne. Derrière un comptoir, un homme et une femme étaient penchés sur leurs écrans, pianotant vivement sur les claviers de leur ordinateur tout en passant quelques coups de fil. A leur passage, les deux se levèrent de leurs sièges pour adresser un salut cordial et respectueux à Anna et Lisbeth, dans une synchronisation parfaite.
« Bon retour chez vous, Mesdemoiselles Coldberry. »
L'impolie les ignora superbement tandis que l'incolore leur rendit un hochement de tête poli. Aucun ne porta son regard sur lui ou sur le morveux, pas même un coup d'œil curieux. Les deux retournèrent à leur tâche comme si de rien n'était, les laissant atteindre l'ascenseur suivant en toute tranquillité. Loki regarda distraitement à l'extérieur du bâtiment et constata qu'ils se trouvaient quasiment au sommet du pilier le plus haut.
Le second ascenseur ne les emmena qu'un étage plus haut et les libéra dans un vaste salon aux couleurs douces et froides. Ils avaient atteint les appartements privés d'Anna et de son insupportable sœur.
Leurs bagages les attendaient sagement là et il n'y avait aucune trace des domestiques dans la pièce. L'incolore lui fit faire le tour des lieux pendant que sa sœur s'occupait de leurs affaires à toutes deux avec une mauvaise volonté évidente. Jessica -qui était restée avec eux- se permit de se charger de la valise du gamin.
Le salon était la pièce centrale qui menait à quasiment toutes les chambres, ainsi qu'à la cuisine, plus moderne que celle du chalet. Toutes les portes ici étaient coulissantes, faites de deux grands panneaux se glissant dans les murs lorsqu'on les ouvrait, donnant une impression d'espaces aux frontières malléables.
A la différence du chalet, Anna disposait ici d'une chambre d'ami qu'elle lui céda volontiers.
« Il arrive parfois que mes proches collaborateurs restent dormir une nuit. » expliqua-t-elle vaguement, le laissant à la contemplation de ses nouveaux quartiers.
Loki s'y installa rapidement, envahissant sans se priver les nombreuses étagères de ses affaires. La pièce était grande et possédait une baie vitrée qui s'ouvrait sur un vaste balcon. Il n'eut aucun doute quant au fait qu'il s'y sentirait à son aise pour les prochains jours à passer.
Il retourna dans le salon et y trouva Jessica qui semblait l'attendre patiemment.
« Si vous voulez bien me suivre. Mademoiselle Coldberry souhaiterait vous présenter quelques-uns de mes collègues. »
Elle travaillait bel et bien à la Blue Society et le dieu déduisit de sa présence à l'hôtel l'autre nuit le signe qu'elle était une personne de confiance aux yeux de l'incolore, suffisamment pour qu'elle lui confie momentanément la garde de son précieux neveux. A première vue, cette femme n'avait rien d'extraordinaire, plutôt grande et un peu carrée d'épaules, son visage arborait la même expression lisse et imperturbable que Bertie, le chauffeur. Et tout comme lui, elle était armée. Deux couteaux dissimulés sous les plis impeccables de sa chemise et un petit calibre attaché à la cheville.
Ils n'avaient croisé que très peu de membres de la sécurité sur leur chemin jusqu'à l'appartement. Aucune escorte ne s'était déployée pour eux, à aucun moment. Il fut évident que la seule garde rapprochée que s'autorisait Anna était celle de ses propres employés et Loki se méfia de ces gens à l'allure banale qui n'avait rien de ces mastodontes servant généralement de garde du corps.
L'incolore aimait la discrétion en toute circonstance, il ne s'étonna donc pas de ce fait.
Jessica le conduisit jusqu'à l'ascenseur et ils gravirent ensemble un étage supplémentaire pour atteindre ce qui sembla être une prestigieuse salle de réunion, dotée d'une grande table en verre ovale qui pouvait accueillir une douzaine de personne. Cinq sièges étaient déjà occupés et Anna était installée dans celui qui se trouvait en bout de table, entourée de deux places libres qui leur étaient visiblement destinés. Jessica alla s'asseoir à sa droite, Loki prit donc place dans le siège à sa gauche, s'amusant de ce tableau étonnant alors que chaque mur -fait de verre- donnait vue sur la ville. Ils étaient littéralement au sommet de tout et cela arracha un sourire ironique à Loki, qui se disait que -décidément- cet endroit lui plaisait de plus en plus.
Il arrêta néanmoins son observation ici, lorsqu'il s'intéressa enfin aux quatre autres visages qui figuraient sous ses yeux. Il eut la surprise de reconnaître Nottingham parmi les rangs de l'incolore et celui-ci lui adressa un hochement de tête entendu en guise de salut. L'homme ne lui avait jamais mentionné pour le compte de qui il officiait et, si Loki s'en était royalement moqué il y a quelques jours, il constata aujourd'hui que la question aurait eu le mérite d'être posée. Pas étonnant que Nottingham se soit adressé à lui ainsi, il savait déjà qu'ils seraient amenés à se rencontrer à nouveau. Le dieu n'apprécia que moyennement le fait que le midgardien se soit joué de lui aussi facilement, mais décida qu'aux vues du contenu de leur discussion, il pouvait se contenter d'appuyer un regard mortellement ennuyé en guise de mécontentement. Il avait déjà bien assez d'ennuis avec la sœur colérique pour chercher des comptes à un autre.
Loki constata également que le compagnon de Nottingham était aussi présent dans l'assemblée et Anna le présenta sous le nom de Mike Spencer. A la lumière du jour, la peau de l'homme lui parut moins sombre que dans son souvenir et son visage, plus rond. Il apprit également que Jessica avait pour nom de famille Carlington. Ne resta plus que les deux autres, que l'incolore présenta succinctement comme étant Bartholomew Nox et Courtney Hijo, un homme d'une taille ridicule, bien plus jeune que ses pairs et aux lunettes trop grandes, et une femme au visage plat doté de yeux en amandes d'un noir brillant et accommodé d'un sourire tordu, à l'air diable, mais pas dans les mêmes proportions que la sœur colérique.
Il s'agissait là des 'proches collaborateurs' d'Anna, à savoir les seuls membres de sa société qui travaillaient étroitement avec elle. Il comprit que chaque directive donnée depuis le chalet parvenait à l'un d'entre eux, si ce n'était à l'ensemble. C'était ces subalternes, qu'elle présentait poliment comme ses propres collègues, qui dirigeaient la tour -et l'empire qui y était rattaché- en son absence.
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Aucun des prétendus collaborateurs d'Anna ne semblait enclin à approcher Lisbeth, ni de près, ni de loin, sauf absolue nécessité. Il était évident que la sœur travaillait également au sein de la Blue Society et, en posant quelques questions à Carlington, la gouvernante et bras droit des Coldberry lui apprit qu'elle était co-directrice de la compagnie et que l'incolore cumulait cette même fonction, en plus d'en être la présidente.
Son humeur exécrable n'était un secret pour personne et même si elle occupait un poste de dirigeante, la petite équipe qu'Anna s'était constituée préférait se référer à la sœur la plus aimable, de même que leur loyauté semblait lui revenir entièrement.
Autre spécificité des lieux, il se trouvait qu'ici aussi les loups n'étaient jamais loin. Notamment lorsqu'il en découvrit un siégeant aux pieds d'Anna, alors qu'elle était occupée à faire de la paperasse dans son bureau. La pièce avait la même aura que celle du chalet, à la fois confortable et austère, mais dans des proportions plus grandes. C'était une pièce accessible depuis le petit hall d'accueil et qui contenait des meubles en bois noirs et vernis, une bibliothèque très fournie et quelques babioles artistiques faites de métal tordu. Dans un coin, une table basse était encerclée de fauteuils blancs et, tout au fond, se tenait le bureau derrière lequel s'asseyait l'incolore, dans un siège en cuir blanc à dossier haut, presque un trône. Il n'était venu là que par ennui et, surtout, pour ne pas avoir l'insupportable sœur sur le dos. Le dieu avait rapidement compris que s'il voulait la paix, il lui fallait sortir de la tour ou rechercher la compagnie de son humaine d'hôte. En trois jours, il avait vu de Toronto tout ce qu'il voulait et commençait déjà à s'en lasser. Il se résolut donc à faire usage de la deuxième solution et n'en fut pas le moins du monde déçu.
Anna acheva son travail en une poignée de minutes et lui offrit de s'installer dans l'un des fauteuils, le temps qu'elle prépare du café. Il la regarda disparaître derrière un panneau coulissant, devinant aisément la petite cuisine qui était dissimulée derrière.
L'animal, qui était jusqu'ici resté bien sagement allongé sur la moquette d'un turquoise sombre, se releva avec difficulté pour trottiner jusqu'à lui, reniflant prudemment les doigts du dieu avec curiosité.
« Il n'est pas farouche. » héla Anna depuis l'autre pièce tandis qu'elle s'affairait.
Si Loki avait eu quelques doutes sur l'identité canine des différentes bêtes d'Anna, il lui parut évident que ce chien-là n'en était pas un. Peut-être son œil était-il devenu plus aguerri ou peut-être que la différence était ici plus flagrante, mais la fourrure d'un gris pâle qui roussissait à certains endroits, blanc de poitrail ainsi qu'autour de la gueule, le museau allongé et les oreilles triangulaires, de même que les les yeux d'un ambre sombre, étaient tout autant d'indices et de preuves irréfutables qu'il s'agissait bien d'un loup. D'un autre genre que ceux qu'il avait aperçu à Garden Creek et bien plus maigre et chétif que Windy ou Snö. L'une de ses pattes avant portaient des cicatrices, là où le poil n'avait pas repoussé et ne repousserait probablement jamais, ce qui expliquait la démarche titubante de l'animal, mais non moins hésitante. Celui-ci, constata-t-il, avait été domestiqué, contrairement aux autres loups de l'incolore.
« Sobaka. » énonça Anna lorsqu'elle revint avec un plateau qu'elle posa délicatement sur le verre de la table basse avant de s'installer à son tour. « Des russes à qui j'avais accordé mon soutien me l'ont offert en guise de remerciement. »
Elle remplit deux tasses à l'aide d'une petite casserole en cuivre, laissant couler le liquide noir et encore fumant tout en retenant dans le récipient la mousse qui s'était formée. Cette technique était différente de celle à laquelle l'incolore l'avait habitué. Les arômes qui s'échappaient de la préparation étaient plus forts et plus insistants, presque dérangeants s'il n'avait pas autant apprécié l'odeur amère et entêtante.
« Café turc. » le renseigna Anna dans un sourire.
Nulle cuillère ne se trouvait sur le plateau et aucun pot de sucre, il en fut légèrement contrarié.
« Il faut le laisser décanter. » lui expliqua-t-elle tranquillement alors qu'elle lui servait sa tasse et rapprochait une assiette garnie de petites confiseries blanches et cubiques. « Le marc va se déposer au fond de la tasse donc ne boit pas jusqu'au bout. J'ai déjà sucré le café lors de sa préparation. »
Le dieu se désintéressa de sa tasse pour prendre l'un des petits cubes blancs et saupoudré de sucre fin -semblable à de la farine- entre deux doigts. C'était fait d'une pâte de saveur peu prononcée et qui renfermait en son sein des fruit secs que Loki reconnut comme étant des amandes. A la fois mou et croquant, mais non moins désagréable en bouche.
« Des loukoums. » lui présenta Anna avant d'en prendre un à son tour. « Ils s'accordent toujours avec ce type de café. »
Et comme à l'accoutumée, elle avait effectivement raison. Une fois que le café eut cessé de cracher ses fines volutes de fumée, le dieu porta sa tasse à ses lèvres pour en prendre une première gorgée. Une forte amertume le frappa, vite suivie des arômes plus puissants et plus brutes de ce qui faisait la saveur du café. Cette boisson-là avait quelque chose de moins raffiné, mais possédait un goût plus affirmé et un bouquet plus large qui s'achevait sur des notes plus douces. Il n'en consommerait pas tous les jours, mais cette façon de faire était étonnante et révélait toutes les saveurs qu'un café avait à offrir. Il ne sut juste pas d'où venait cette touche fleurie et sucrée qui s'attardait sur son palais une fois la gorgée avalée.
« J'y ai ajouté une goutte de fleur d'oranger. » lui indiqua Anna alors qu'elle prenait elle aussi quelques lampées de sa boisson, regardant distraitement le loup qui se rallongeait à ses pieds, reposant sa tête contre les escarpins noirs et mat.
La voir dans un tailleur noir et vêtue d'une chemise d'un bleu pâle était étrange, soulignant la blancheur de sa peau -celle de son visage comme celle de ses jambes- et de ses cheveux ramenés en arrière, ses mèches pâles et raides retombant sur le noir d'encre du tissu de ses épaules.
« Pourquoi n'as-tu pas ramené ce loup à Garden Creek ? » demanda Loki, ses yeux ne quittant plus l'animal.
« Les autres le tueraient dès que j'aurais le dos tourné. » lui répondit-elle nonchalamment. « Il n'a aucune chance de survivre dans la nature avec sa patte folle et il n'est pas question que je le confie à un zoo. »
« Je vois. Pourquoi t'offrir un animal si celui-ci est en mauvais état ? »
« Sobaka était un trophée de chasse. Les hommes qui me l'ont offert pensaient me faire plaisir en me l'amenant. Ils ont pensé que je voudrais l'abattre moi-même pour ensuite récupérer sa peau et accrocher sa tête aux murs de ma maison ou de mon bureau. »
Il imaginait sans mal son expression contenue alors qu'elle acceptait ce 'cadeau' qu'elle aurait certainement préféré ne pas recevoir.
« Ce qui n'a visiblement pas été le cas. » constata-t-il à voix haute, cherchant à connaître le fin mot de l'histoire.
« Non. Ils l'ont attrapé avec un piège, du même genre que celui qui s'est refermé sur ta jambe. » expliqua distraitement Anna, plongée dans son souvenir alors que ses doigts se resserraient durement sur sa tasse. « Ils lui ont cassé la patte pour s'assurer qu'il soit incapable de fuir. Probablement par jeu aussi. Ils m'ont livré un loup décharné et agonisant et sont repartis en me souhaitant une bonne chasse. »
« Tu l'as soigné et tu l'as apprivoisé. » comprit aisément Loki.
« Tu dis ça comme si ça avait été facile… » souffla Anna, avant de reposer sa tasse sur le plateau. « Je n'avais jamais vu autant de rage et de peur chez un animal. Je me suis demandée s'il ne valait pas mieux abréger ses souffrances que de le forcer à se confronter au monde humain. »
Un choix difficile, mais peut-être le moins cruel.
« Qu'est-ce qui t'as décidé ? »
« Son regard. Il avait encore l'œil vif. Les animaux qui s'attendent à mourir ont les yeux vides et ternes. Ça n'était pas son cas. »
Elle glissa une main sur la tête du loup et le caressa gentiment, presque mélancoliquement alors que son regard accrochait les yeux de l'animal. Après un temps, elle défit sa veste et releva la manche droite de sa chemise tout en poursuivant :
« Il avait encore de l'énergie à revendre et je l'ai appris à mes dépens. » Elle lui présenta l'intérieur de son avant-bras où la peau était plus fine et Loki darda son regard perçant sur l'épiderme impeccable. Avec la forte luminosité qui régnait dans la pièce, il finit par distinguer un arc ovale formé de pointillés irréguliers. La marque d'une morsure.
Elle rabaissa le tissu sur sa peau pâle et discrètement balafrée, mais laissa sa veste de côté.
« Cela ne t'était jamais arrivé avec tes loups avant ? »
« Jamais. » confessa sans détour Anna. « Gagner sa confiance a nécessité beaucoup de temps et de patience. Quand il a compris qu'ici il serait le seul loup et que ce territoire lui était acquis, son agressivité a sensiblement diminué jusqu'à disparaître. »
« Et il a fini par te reconnaître comme son maître. »
« Comme son alpha. » le corrigea gentiment l'incolore, souriant à l'animal avec douceur.
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…
L'incolore cuisinait beaucoup, mais ici, c'était une activité constante dès qu'elle n'était pas dans son bureau. Loki finit par comprendre que c'était un moyen pour elle de se détendre tout en continuant à réfléchir. A Garden Creek, elle mélangeait régulièrement travail et cuisine, passant ses coups de fil et griffonnant tout en mettant la main à la pâte. Ici, elle cuisinait aussi bien pour leurs repas que pour gaver ses cinq subalternes de pâtisserie en tout genre durant leurs réunions, spécialement quand il s'agissait d'un problème particulièrement épineux.
Cet après-midi ne fit pas exception à la règle et Loki fut d'autant plus intrigué quand il vit le petit groupe pénétrer dans le salon du grand appartement pour rejoindre la cuisine et s'installer à la table-comptoir, se perchant sur les chaises hautes comme s'ils l'avaient déjà fait à maintes reprises, tandis que l'incolore les y attendait, sortant du four ses petits gâteaux pour les laisser refroidir, le temps de lancer un thé.
Elle convia Loki à se joindre à eux et peut-être qu'il accepta de mauvaise grâce, attiré par l'odeur du pain chaud et des herbes en train d'infuser, prenant place à la grande table tandis qu'Anna garnissait ses petits gâteaux -qui se nommaient scones- de crème caillée et d'une confiture de fruits rouges.
Le thé fut servi, dans la plus pure tradition anglaise lui assura l'incolore avec un sourire amusé, de même que les scones qu'elle distribua à chacun dans de petites assiettes. Anna s'installa à son tour à la table et ils grignotèrent avec appétit sans prononcer un mot de plus, chacun réfléchissant à la situation. Loki les observa avec amusement, ignorant la cause de ce qui les poussait à faire travailler leurs esprits aussi intensément.
« Alors… Qu'est-ce qu'on fait pour Racine K ? » finit par demander Nox une fois sa tasse vide, brisant le mutisme dans lequel étaient plongés ses collègues.
Il y eut un silence méditatif, chacun contemplant le fond de sa tasse, réfléchissant à la situation. Anna afficha un sourire amusé sur le coin de ses lèvres, prenant une nouvelle gorgée de sa tasse sans répondre. Loki eut l'image d'une mère surveillant une bande d'enfants en plein goûter. Elle les laissa mijoter jusqu'à ce que Carlington ne demande :
« On fait un gâteau ? »
L'incolore hocha la tête.
« On fait un gâteau. » confirma-t-elle, sans se départir de son sourire, s'appuyant de ses avant-bras sur le comptoir.
« Gâteau. » acquiescèrent les autres après s'être concertés entre eux par un bref échange de murmures. Ils semblèrent tous reprendre vie une fois le mot prononcé, se redressant correctement sur leurs chaise, prêts à lancer la discussion.
« Il ne s'agit pas de faire de la pâtisserie. » comprit aisément Loki, alors qu'Anna resservait chacun d'un scone. Tous grignotèrent avec entrain, certains -à savoir Nox et Spencer- dévorant leur assiette en une poignée de secondes.
« Non effectivement. » ria Hijo, qui avait retrouvé son air diable à l'annonce, tapant la main de Spencer alors qu'il tentait de lui chiper son scone, faute de ne plus en trouver dans sa propre assiette.
Il y avait une dynamique étrange entre les cinq subalternes d'Anna. La moindre occasion pour taquiner l'un d'entre eux semblait toujours bonne à prendre et, malgré le grand sérieux de certains, il arrivait assez régulièrement que tous se chicanent, se chamaillant sans pour autant perdre de vue leur travail. Ils rappelèrent indubitablement à Loki la meute de Garden Creek, jappant et se querellant régulièrement, mais capable de fonctionner d'un même ensemble sous l'injonction d'Anna.
« Mais c'est tout comme. » reprit Nottingham, qui jeta un regard lasse et désespéré à son compagnon et à ses manières de glouton. « Disons que c'est une technique assez simple dans la théorie, qui permet de faire plier un client. »
« En fait, ça consiste à évoquer un projet avec ledit client de telle sorte qu'on obtienne exactement ce que l'on attend de lui. » poursuivit Nox, le nez dans sa tasse, de la buée couvrant lentement ses lunettes. Il les retira pour les essuyer consciencieusement, tandis qu'il expliquait, mettant de la conviction dans ses mots : « Ce projet, tu le construis pas-à-pas, en prenant soin de mettre au courant le client de toutes les étapes et avancées. Il faut l'intégrer à la chose, lui en parler sans cesse pour qu'il sente qu'il en fasse partie, qu'il sera la pierre finale à son aboutissement. »
« Sauf qu'il n'a aucun pied réellement dedans puisqu'il n'est sensé intervenir qu'à la fin, une fois que toute la paperasse et la partie étude sont bouclées, ce dont nous nous chargeons. » souligna Spencer, lorgnant toujours sur l'assiette de sa voisine.
« Lui faire croire que le projet est le sien alors qu'il ne l'est pas ? » demanda Loki, intrigué.
« Pire. » sourit machiavéliquement Hijo.
« C'est comme faire un gâteau. » répéta Carlington, réchauffant ses mains sur sa tasse et humant son contenu avec délice, tapotant ses ongles en rythme contre la porcelaine. « Tu le prépares avec soin devant la personne, tu laisses les sons de la cuisine emplirent ses oreilles, tu ouvres régulièrement le four pour que l'odeur l'entête. Et puis tu lui présentes la chose sur une belle assiette que tu mets juste sous son nez. »
« Tu le fais saliver jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus… » surenchérit Hijo, surveillant d'un œil la prochaine tentative de Spencer. « Et quand il se croît sur le point de mordre dedans à pleines dents… » Elle regarda la main s'approcher jusqu'à frôler son dernier scone. « … tu lui retires l'assiette. » Elle attrapa vivement la main tendue de son voisin, appuyant vicieusement entre le pouce et l'index, faisant couiner l'autre, de douleur comme de frustration. Elle prit le scone et le dévora en deux bouchées, sous les yeux grands ouverts du compagnon de Nottingham.
« Navrée Monsieur K, mais l'entreprise GoWay nous a fait une meilleure offre et nous pensons qu'ils seront plus en phase avec la philosophie de notre maison pour mener à bien ce projet de voiture hybride. Vous comprenez, c'est un lourd investissement… » se singea elle-même Anna, répétant des mots qu'elle avait utilisés plus d'une fois.
« …et bla, bla, bla. » acheva Hijo, moulinant l'air d'une main, la bouche pleine de miettes.
Spencer soupira tristement.
« C'est un travail de longue haleine et qui ne paye qu'après des mois voire des années… » expliqua-t-il, lasse.
« Mais un client est un client, le but est quand même de faire en sorte que ce soit lui qui conduise le projet à son terme et selon la volonté de la Blue Society. » intervint Carlington, levant un doigt qu'elle agita au rythme de ses paroles. « Le gars est juste si désespéré de voir la chose lui passer sous le nez pour une histoire de concurrence, qu'il devient soudainement ouvert à tous types de compromis et c'est là qu'on renverse le jeu. On pose nos conditions et il dit oui à pratiquement tout. » Elle glissa à Spencer son assiette qui contenait encore quelques grosses miettes, lui empruntant sa cuillère au passage pour remuer son propre thé et récupérer le sucre au fond de sa tasse.
« Faut juste savoir tempérer nos demandes, parce qu'on ne cherche pas non-plus à couler sa boîte. » modéra Nottingham, appuyé sur son poing, regardant son compagnon se lécher les doigts avec un drôle de regard.
« Ils sont vraiment trop bons tes scones Boss ! » sourit Spencer comme un bienheureux.
Vraiment, ces cinq-là formaient une drôle d'équipe, capable d'autonomie, mais qui se rangeait sous chaque directive de l'incolore sans jamais protester. Anna avait toujours la main sur sa société, mais pouvait se permettre ses longues périodes d'absence où elle tenait les rênes à distance, laissant son royaume aux mains de personnes en qui elle avait toute confiance. Il était seulement étrange de constater à quel point ils se référaient à elle, presque comme à une mère, quand bien même Carlington, Nottingham et Spencer lui paraissaient plus âgés qu'elle. Difficile à savoir avec le visage lisse et sans âge d'Anna.
..
...
Un matin où il prenait tranquillement son petit-déjeuner, baignant dans le silence solitaire et confortable de la cuisine, Loki sut que la journée allait très mal commencer lorsque la sœur colérique le rejoignit à table, prenant le siège juste en face du sien.
L'incolore avait déjà quitté l'appartement -il ne l'avait que brièvement aperçue- et le dieu sut qu'il ne pourrait pas compter sur elle pour poser des limites au caractère irascible de sa nouvelle voisine de table. Et, à voir l'expression tordue de son visage, il fut clair que les prochaines minutes s'annonceraient particulièrement pénibles pour lui.
Elle minauda un peu au début, l'observant d'un œil goguenard et mauvais et faisant désagréablement grincer la pointe de ses ongles contre son verre d'eau. Elle le cherchait et Loki ne lui ferait nullement le plaisir d'entamer les hostilités.
« Ça fait un moment qu'elle t'héberge à Garden Creek. » commença-t-elle, ses dents se dévoilant presque sous son sourire torve. « Deux mois, deux mois et demi ? »
« Deux mois et vingt-et-un jours. » la corrigea-t-il, lui rendant son expression faussement courtoise, ses lèvres se contractant d'hypocrisie. Il était plus doué qu'elle à ce jeu-là et elle le savait, il la voyait déjà enrager derrière son masque habituel d'autosuffisance.
« Tu sembles apprécier cet endroit. » fit-elle remarquer, forçant sa voix de politesse exagérée et mielleuse. « C'est vraiment dommage quand on sait que tu n'y resteras pas bien longtemps. »
La menace sous-jacente ne l'effraya nullement, lui arrachant plutôt un sourire amusé et ironique. Il reprit une gorgée de sa tasse, attendant de voir la suite, d'entendre la prochaine ineptie que sa bouche carmine allait cracher, insensible à son venin.
« Si ce n'est pas A' qui te mets à la porte, j'en connais un qui sera ravi de le faire à sa place. »
Elle lui prit une de ses tartines, croquant dedans effrontément sous le regard acéré du dieu. Il avait déjà réglé ses comptes avec l'homme de main, ses tentatives d'intimidation étaient donc vaines.
« Bien sûr, je ne parle pas de Rathkin… » précisa-t-elle, observant d'un air affamé et violent l'expression contenue de son visage. « Selon mes propres estimations, tu ne seras plus un souci bien avant la fin de l'hiver. Disons… encore deux ou trois semaines ? »
Son sourire de travers eut quelque chose de mauvais et ses yeux brillèrent d'une lueur folle. Elle repartit avec sa tranche de pain grillé à moitié mangée, quittant la cuisine pour le laisser à nouveau dans le silence.
Il n'avait pas reconnu le mensonge dans ses paroles. Quelles que furent ses élucubrations, la sœur colérique croyait durement en chaque mot qu'elle avait prononcé, laissant Loki perplexe. N'y avait-il eu que de la folie derrière la menace proférée ou est-ce que cette fable n'en était qu'à moitié une, mi vraie mi fausse, s'étranglant entre la réalité et le fantasme ?
..
…
La frénésie culinaire de l'incolore sembla prendre de l'ampleur dans les jours qui suivirent, signe que la masse de ses pensées se densifiait alors qu'elle se confrontait à des choix de haute importance. Le frigo se remplit sensiblement de pâtisseries en tout genre, toutes plus alléchantes et plus parfaites les unes que les autres, avec un degré d'élaboration qui allait crescendo. Quelque fut le problème qui encombrait son esprit, il semblait que son humaine d'hôte ne parvenait pas à une solution qu'elle estimait suffisante.
L'absence de la sœur colérique, partie deux jours plus tôt, n'y était peut-être pas pour rien.
Entre son travail et la gestion de sa propre famille, Anna semblait se perdre chaque jour un peu plus dans son esprit, se tracassant d'hypothèses et d'arrangements, dévorée d'inquiétudes mais sans jamais céder au stress. Cela se ressentait sensiblement dans le rythme de ses journées et même Loki, qui dormait rarement plus de quelques heures, fut surpris de constater qu'elle se levait avant lui -soit bien avant l'aurore- malgré qu'elle reste éveillée jusque tard dans la nuit.
En l'absence de sa génitrice, le gamin passait ses journées entre sa chambre, le salon et le bureau de sa tante lorsqu'elle pouvait l'y accueillir, et le dieu finit par prendre l'enfant en pitié. Le petit ne lui cassa jamais les pieds malgré le fait évident qu'il s'ennuyait de plus en plus au sommet de cette tour de verre et Loki consentit à lui lire quelques histoires quand il tournait tellement en rond que cela lui donnait le tournis. Sobaka traînait parfois dans le salon -Hijo l'y amenait après chaque promenade- et si le loup quittait rarement le giron du gamin, il finit par se faire suffisamment à la présence du dieu pour venir s'allonger à ses pieds lorsqu'il était installé dans le canapé, un livre à la main.
Ce fut pourquoi en cette fin d'après-midi, alors qu'il lisait tranquillement dans le grand salon avec Sobaka pour seule compagnie -Carlington avait emmené le gamin faire un tour-, Loki eut la surprise de voir l'incolore sortir de l'ascenseur, la mine fatiguée et le pas rageur. La journée ne s'était visiblement pas passée comme elle l'avait souhaitée et, si prise dans sa débâcle mentale, elle sembla ne pas remarquer la présence du dieu dans la pièce, à une dizaine de mètres d'elle. Ce qui expliqua très probablement son manque de retenue lorsqu'elle balança sa mallette en direction de sa chambre, avant de se défaire de ses talons en quelques coups de pieds énervés, les envoyant valdinguer dans la même direction. Elle se passa une main lasse sur son visage avant de détacher ses cheveux dans un soupir profond, passant ses doigts entre ses mèches blanches pour en défaire les arrangements. Il parut évident qu'elle ne se doutait pas le moins du monde qu'elle avait un public lorsqu'elle commença à se défaire de sa jupe stricte, dézippant la fermeture éclair dans le creux de ses reins avant de se débarrasser du tissu en même temps que de son collant transparent. Fort heureusement pour Loki, Sobaka ne sembla pas spécialement enclin à rejoindre sa maîtresse et demeura silencieusement à ses pieds, ne trahissant pas la présence du dieu.
L'air toujours aussi contrariée, Anna souffla bruyamment tout en défaisant les premiers boutons de sa chemise avant de prendre la direction de la cuisine, si perdue dans ses pensées qu'elle ne releva toujours pas le dieu assis dans son canapé qui la regardait d'un drôle d'air, ni le loup qui commençait à somnoler. Elle s'y servit un verre de vin et il eut tout le loisir de contempler ses jambes, de ses pieds délicats jusqu'au haut de ses cuisses pâles, caressant l'épiderme blanc du regard avec un intérêt non feint. Il la savait belle et globalement bien faite malgré son apparence décolorée -il avait eu des semaines et des semaines pour s'en rendre compte- mais, dans cette tenue débraillée et avec ses cheveux mis en pagaille par les passages répétés de sa main entre ses mèches, il la voyait sous un tout autre jour. La vision de son humaine d'hôte, appuyée nonchalamment contre le comptoir de sa cuisine, sirotant distraitement son verre de vin et mâchonnant dubitativement ses joues entre chaque gorgée, lui tordit agréablement les entrailles et il la contempla sans se priver, captant les moindres détails de sa peau pâle et de ses courbes légères dissimulées sous sa chemise cintrée. Mais lorsqu'elle se tourna pour remettre la bouteille à sa place, son regard accrocha sa cuisse droite et son sourire amusé se fana légèrement.
Là, au beau milieu de l'étendue blanche de son épiderme, était ancrée une cicatrice rectangulaire et d'une taille non négligeable, découpant la peau de manière presque régulière. La délimitation était trop nette pour être accidentelle. Il n'y avait aucune gêne dans la démarche de l'incolore qui trahissait cette scarification étrange qu'elle cachait d'ordinaire sous ses vêtements et s'il se rappela des fines traces de coupures sur le dos de ses épaules, aperçues lors de ses premiers jours au chalet, il ne sut dire si les deux étaient reliés d'une quelconque manière, bien que les marques semblent anciennes.
Lorsqu'Anna retourna au comptoir pour terminer son verre d'une traite, elle suspendit son geste alors qu'elle le reposait sur la surface en pierre lisse, se figeant sur place. Lentement, elle tourna la tête dans sa direction et affronta son regard avec une surprise difficilement contenue. Ses sourcils se froncèrent alors qu'elle jetait un coup d'œil à sa jupe et son collant toujours échoués devant la porte de l'ascenseur, avant de revenir au visage amusé de Loki. Il refusa de détourner le regard, affrontant ses yeux clairs au rougeoiement ténu sans se départir de son sourire goguenard. Elle finit par hausser ses épaules avec fatalité, déposa son verre dans l'évier puis traversa le salon pour récupérer ses vêtements et pénétrer dans sa chambre sans dire un mot, ignorant l'œil vif du dieu qui s'attarda sur sa silhouette et sur sa cuisse marquée.
Encore un autre mystère qu'il allait devoir percer, soupira intérieurement Loki, avant de se réjouir au souvenir de ces derniers instants et du tableau plaisant qu'il avait eu sous les yeux durant quelques minutes.
..
…
Cette nuit-là fut différente des autres.
Ils avaient dîné dans un silence presque pesant et l'incolore n'avait pas tardé à mettre l'enfant au lit une fois le repas terminé. Loki fut certain que l'expression préoccupée de son humaine d'hôte n'avait rien à voir avec l'épisode de l'après-midi. Elle se plongea dans son travail mais délaissa la cuisine au profit du salon et le dieu préféra gagner sa propre chambre.
Bien après que minuit soit passé, l'incolore était toujours dans le salon et, à entendre l'absence de bruit, s'était très probablement endormie sur le canapé. Après un temps de réflexion, Loki se décida à aller voir ce qu'il en était, prêt à mettre la jeune femme au lit s'il le fallait, tant qu'il pouvait éteindre les lumières du salon qui se glissaient jusque sous sa porte et qui dérangeait son propre sommeil.
Mais, à peine eut-il entrouvert la porte coulissante qu'une sonnerie le fit se stopper. Il regarda par l'interstice, observant Anna se lever d'un air pataud -signe qu'elle avait effectivement été en train de dormir- pour récupérer son téléphone et décrocher.
« Oui ? … Bertie ? Tu l'as retrouvée ? »
Elle poussa un profond soupir de soulagement.
« Bien. … Non, non. … Oui. … Très bien. » marmonna-t-elle rapidement, avant de raccrocher.
La tension qui l'habitait se relâcha et l'incolore se laissa choir sur le canapé, harassée de fatigue. Elle glissa une main pâle sur son visage, regardant le plafond sans le voir, et jura, chose qu'elle faisait en de très rares occasions.
Loki hésita entre retourner se coucher et la rejoindre au salon, avant de se décider pour un compromis entre les deux, soit rester dissimulé derrière le panneau en bois. Il regarda Anna s'éloigner péniblement du canapé pour gagner sa propre chambre, revenant aussitôt sur ses pas avec quelques affaires qu'elle laissa sur la table basse. Elle pianota sur son portable durant de longues minutes, jusqu'à ce que le roulis de l'ascenseur ne se fasse entendre.
Dans la faible luminosité du salon, la silhouette échevelée de Lisbeth apparut, sortant de la cage d'ascenseur d'un pas mal assuré. L'incolore la rejoignit rapidement pour la soutenir, l'aidant à marcher jusqu'à l'un des fauteuils pour l'y installer. A la lumière de la lampe, son visage ensanglanté se distingua nettement et, à la manière dont la jeune femme tenait son bras contre elle, son épaule devait être déboîtée.
Anna fut sourde aux quelques plaintes et protestations de sa sœur, et se saisit d'une paire de ciseaux dans son nécessaire pour découper son T-shirt, écartant les pans de tissu pour révéler la hauteur basse et anormale de l'os rond. Après un dernier regard à sa sœur, elle se saisit d'une main de l'épaule valide et agrippa le bras démis de l'autre, puis tira dessus vers l'extérieur, faisant gémir la jeune femme dans un cri étouffé de douleur. Elle mit plusieurs secondes à remettre l'os à sa place et quand se fut fait, Lisbeth s'écroula contre elle, vaincue.
Attrapant son visage entre ses mains, l'incolore la secoua légèrement pour l'obliger à rester consciente, tenant si fort sa mâchoire que ses ongles s'enfonçaient dans la chair de ses joues. Mais les yeux de l'autre jeune femme roulaient déjà dans leurs orbites.
« Liz. » appela durement Anna. « Tu restes avec moi. »
Sa voix était catégorique, presque un ordre. La blessée fit un effort et puisa dans ses dernières ressources, obligeant son regard vaseux à accrocher celui de sa sœur.
« Qu'est-ce que tu as pris ? » demanda Anna, une froideur inhabituelle dans ses mots. « Liz. Qu'est-ce que tu as pris ? »
Les trésors de patience dont elle faisait d'ordinaire preuve semblaient s'être envolés et il parut évident, malgré le calme intransigeant de l'incolore, qu'il y avait urgence. La sœur à moitié évanouie commença à faire non de la tête, mais Anna durcit sa prise sur son visage et murmura dangereusement, penchée sur elle :
« Lisbeth Coldberry. »
Le ton était sans appel et Lisbeth, d'ordinaire si farouche, abdiqua aussitôt, misérable et honteuse.
« Héroïne. » pleura-t-elle presque, s'attendant visiblement aux foudres de sa sœur.
Loin était sa fureur habituelle. Elle n'inspira à Loki qu'un vague sentiment de pitié mêlée de dégoût.
« Quand ? »
« Ce matin… » avoua-t-elle, avant de gémir piteusement : « S'il-te-plaît A'… S'il-te-plaît… »
Anna relâcha son visage l'air mécontente, darda sur sa sœur un dernier regard plein d'avertissements puis se retourna pour prendre une seringue et un petit flacon. S'aidant de la lumière de la lampe, elle enfonça l'aiguille à travers le capuchon de la bouteille et préleva la quantité nécessaire. Ses gestes étaient sûrs, trahissant une habitude, et Loki la regarda avec une fascination presque morbide tapoter le tube en verre pour en faire remonter les bulles d'air et les chasser d'un coup de piston. Dans son dos, sa sœur tremblait d'appréhension. Tremblements qui ne diminuèrent pas lorsqu'Anna se retourna pour lui donner une lanière en caoutchouc, l'obligeant à se faire elle-même un garrot malgré la douleur de son épaule. Après un temps, l'incolore récupéra son avant-bras valide et piqua sans préambule sa sœur, enfonçant l'aiguille au creux de son coude pour vider son contenu dans ses veines. Lisbeth soupira de contentement, ne laissant aucun doute sur le contenu de la seringue.
Elle leva un regard fantomatique sur sa sœur, la mine épouvantable et toujours aussi barbouillée de sang, affrontant sa colère silencieuse qui semblait ramper dans la pièce par vagues brûlantes. Son visage s'affaissa et elle s'écrasa contre sa sœur, sa bouche s'ouvrant dans un sanglot muet, sa poitrine se soulevant de quelques haut-le-cœur et ses mains agrippant le vêtement de l'incolore.
Anna l'accueillit contre elle, enserrant doucement sa tête de ses bras alors que Lisbeth enfonçait son visage dans son estomac, cherchant sa chaleur et son soutien, maculant sa chemise impeccable d'un pourpre profond. Elle lui caressa les cheveux avec douceur, regardant avec une amertume et une tristesse profondes la silhouette de sa sœur courbée sous le poids du chagrin et de la douleur, frottant son dos dans une maigre tentative de réconfort.
« J'en peux plus A'… » pleura Lisbeth, ses paroles étouffées contre le tissu. « Je suis… si fatiguée… »
Anna ferma douloureusement ses yeux, continuant à cajoler sa sœur emprisonnée entre ses bras.
« Je sais. » murmura-t-elle doucement, ses doigts peignant les cheveux roux avec une délicatesse infinie.
« J'aurais préféré que ce soit toi. »
Ses paupières pâles se serrèrent plus fortement et son expression se contracta en quelque chose de douloureux.
« Je sais. » répéta Anna.
Sa sœur releva sa tête, déterrant son visage du tissu désormais rouge pour accrocher le regard de l'incolore. Anna rouvrit ses yeux et les descendit sur ceux de Lisbeth.
« Es-tu blessée ? » demanda-t-elle dans un chuchotement.
« C'est pas mon sang. » affirma sa sœur.
« Bien. » acquiesça Anna, avant de hisser l'autre sur ses jambes pour ensuite la soutenir jusqu'à sa chambre et refermer la porte coulissante derrière elles.
Loki demeura un moment perplexe, incertain de ce que la sœur colérique avait voulu dire à propos d'Anna. Néanmoins, il savait désormais d'où venait l'habileté de l'incolore pour les soins. Lorsqu'il fut clair qu'aucune des deux sœurs ne réapparaîtrait dans le salon, le dieu regagna son lit pour s'y rallonger, réfléchissant à cette curieuse scène à laquelle il venait d'assister. Il lui était déjà acquis que Lisbeth était instable et que, peut-être, la raison de son absence aux côtés de son fils y était très fortement liée. Mais là, cela relevait d'un tout autre niveau. Qu'est-ce que l'ingrate génitrice avait bien pu faire durant ces derniers jours pour se retrouver dans pareil état, hébétée et pleine du sang d'un autre ?
Agité par ses pensées, il trouva difficilement le sommeil durant le reste de la nuit.
..
…
Le lendemain matin, le petit-déjeuner l'attendait déjà sur la table de la cuisine lorsqu'il se décida à quitter la paix toute relative de sa chambre, mais aucune trace de l'incolore dans l'appartement. Il supposa qu'elle était déjà partie et s'installa sur la chaise qu'il avait pris l'habitude d'occuper, se servant une tasse du café encore chaud qui avait été laissé à son intention -la sœur colérique n'en buvait pas- et profitant du calme ambiant avant le réveil du dragon.
Le soleil prenait son temps pour se lever ce matin et Loki avait laissé ouvert en grand les portes de la cuisine pour pouvoir profiter de la vue de l'aurore hivernale qui recouvrait lentement les toits et les buildings de Toronto de ses quelques nuages cotonneux et de ses rayons écarlates, observant d'un œil pensif le réveil de la ville.
Lorsqu'il entendit le coulissement discret de la porte de la chambre d'Anna, il se prépara mentalement à devoir affronter l'humeur matinale et chienne de la sœur colérique et fut surpris d'entendre deux paires de pieds fouler le parquet du salon. L'incolore apparut devant lui, encore vêtue de son pyjama et de son peignoir, sa sœur accrochée à l'un de ses bras, habillée de la même manière et s'appuyant sur elle comme un poids mort. Elle avait l'air d'une loque, littéralement, avec ses cheveux en pagaille, son visage légèrement bouffi, son teint cadavérique et ses yeux mi-clos.
Anna l'installa sur une chaise et eut toutes les peines du monde à se défaire de sa prise, s'éloignant durant une poignée de secondes pour aller chercher un sachet de glace dans le congélateur du frigo, revenant rapidement vers sa sœur pour le lui glisser entre son peignoir et la peau rougie de son épaule. Elle s'assit à son tour et salua finalement Loki, avant de prendre son petit-déjeuner comme si de rien n'était, obligeant sa voisine de table aux allures de macchabée à manger quelque chose après lui avoir donné quelques comprimés. La sœur amorphe grignota ses tartines sans grande conviction et finit par s'échouer à nouveau contre l'incolore, l'air misérable, se servant de son épaule comme d'un oreiller alors qu'Anna buvait tranquillement son café, la laissant faire sans pour autant lui donner le moindre signe d'attention.
« La nuit a été assez agitée. » indiqua-t-elle à Loki, sans plus expliquer le pourquoi de l'état de sa sœur, ni mentionner le fait qu'elles aient dormi ensemble.
Il était fort probable qu'elle se soit levée avant lui juste pour préparer le petit-déjeuner et s'était recouchée ensuite, profitant du sommeil de sa sœur pour faire ses tâches quotidiennes sans l'avoir dans les pattes. De même, le bazar laissé dans le salon après l'arrivée en catastrophe de la sœur blessée, avait disparu.
Le reste de la journée se passa sur le même ton, Lisbeth ne se défaisant jamais de sa sœur, la suivant partout où elle allait dans l'appartement et profitant de la moindre occasion pour s'écraser contre elle. L'enfant ne fit pas un seul commentaire à ce sujet, pas même lorsque sa génitrice s'endormit sur le canapé au beau milieu de l'après-midi, s'appuyant contre l'incolore comme on le ferait avec un oreiller, sans que celle-ci ne bronche ou ne tente de la déloger.
Lorsque vint le soir, ils eurent droit à la même scène lors du dîner -tout comme pour le déjeuner-, donnant l'étrange impression à Loki que les deux sœurs avaient fusionné dans une espèce de copie inconforme, des siamoises aux allures contradictoires, rouge contre blanc et blanc contre rouge. Anna accepta l'envahissement de son espace personnel tout comme elle l'avait fait durant les heures passées et, quand enfin le repas s'acheva, elle alla mettre au lit sa sœur tout comme elle le faisait d'ordinaire avec l'enfant.
Anna était le pilier central de cette famille ô combien singulière et étrange, le seul ancrage qui empêchait la maison de s'effondrer.
Lisbeth n'avait pas décroché un mot de la journée et, bien que son comportement eût été étrange, son mutisme soudain avait ravi les oreilles du dieu, l'attitude exécrable et les mots méchants remplacés par un silence comateux.
..
…
La nuit avait déjà envahi le ciel depuis plusieurs heures lorsqu'il rejoignit le balcon du salon, terrasse immense qui semblait s'avancer sur la ville. L'appartement était plongé dans le noir et il y régnait le silence doux des esprits endormis, seulement perturbé par les lumières citadines et le léger brouhaha du trafic quelques centaines de mètres plus bas, le laissant dans une semi-pénombre proche de l'obscurité.
« Toi aussi tu n'arrives pas à dormir ? » demanda une voix derrière lui.
Il ne sursauta pas car il l'avait senti arriver quelques secondes avant de l'entendre et, chose étonnante, la présence dans son dos lui avait parue apaisante et non oppressante, comme un regard discret et bienveillant qui se pose sur votre épaule.
Le dieu se retourna, lentement, pour observer la silhouette pâle d'Anna qui se découpait dans l'ombre, presque un fantôme.
« De toute évidence. » acquiesça poliment Loki, inclinant la tête dans un salut cordial et presque reconnaissant. La solitude nocturne lui pesait parfois et l'aura effacée de l'incolore le contenta plus qu'une présence plus… vivante. Non pas qu'Anna eût l'air morte, mais le spectre de son image incitait à un confort et à un calme étranges, éthérant son âme sans pour autant la rendre intangible. Elle était bel et bien là, mais pas de manière intrusive. Si effacée…
« Je n'ai jamais vraiment réussi à dormir ici. » confessa-t-elle, dans une intonation éraillée de fatigue.
« Tu es pourtant ici chez toi. » argua le dieu, faisant un pas dans sa direction pour mieux la voir, dissipant la brume d'obscurité qui l'entourait. Il aima la vision de son visage éreinté et doux, dénué de tout artifice, si proche de ce à quoi elle ressemblait durant ces longues journées au chalet.
« Home. It's all about home. » expliqua Anna de sa voix la plus basse, à la fois sereine et éteinte. « J'ai choisi les meubles, la décoration, les tapisseries, la peinture, les sols… Mais rien n'y fait. Cet endroit… n'est pas ma maison. L'illusion se tient parfaitement le jour, mais la nuit, c'est comme si le charme était rompu. »
Puis l'incolore le dépassa pour se rendre à la cuisine, frôlant son épaule par inadvertance mais le contact bref lui parut comme une invitation, le poussant à la suivre quand bien même cette conversation -au beau milieu de la nuit- semblait déjà finie. Il capta un léger étonnement chez elle, qui se mua rapidement en quelque chose de presque chaleureux. Il lui sembla qu'elle apprécierait d'avoir de la compagnie jusqu'aux premières lueurs de l'aube, la sienne en l'occurrence. Elle sortit deux verres et une bouteille de rouge, un vin qu'il devina délicat et amer aux effluves légers qui se diffusèrent dans la pièce. Il eut droit à l'habituel coup d'œil investigateur et ne fut pas plus surpris de la voir sortir une part de gâteau du frigo pour lui coller l'assiette sous le nez avec une cuillère. Cheesecake avec son coulis de myrtilles. Exactement ce qu'il voulait.
Ils s'installèrent tranquillement à la table, se faisant face. Et, alors qu'Anna remplissait leur verre, sa voix s'éleva de nouveau :
« Ce n'est pas parce que c'est aussi mon lieu de travail. » Elle reposa la bouteille, regardant vaguement le liquide pourpre tanguer derrière le verre sombre. « Je travaille tout autant depuis le chalet mais, là-bas, j'y dors sur mes deux oreilles. Ici, je ne peux pas. Je ne m'y sens pas… libre. »
« C'est pourtant un environnement familier et confortable. » fit remarquer Loki, plongeant une première cuillerée dans la crème dense et le coulis jusqu'à atteindre le biscuit craquant.
« Familier et confortable. » agréa Anna. « Mais ce n'est pas ma maison. Ce n'est pas mon foyer. » insista-t-elle avant de prendre une expression confuse. « Ce n'est pas… mon territoire. Quand bien-même ça l'est quand même, ça ne l'est pas dans la manière dont je le perçois. »
Curieux. C'était au sommet de tout ce qu'elle possédait, du haut de son trône de chiffres et de murmures, perchée sur la pièce maîtresse de cet empire qu'elle avait bâti de ses propres mains et qu'elle maîtrisait avec brio, bien au-delà du reste, qu'elle était la plus vulnérable. Pas atteignable, pas moins sûre d'elle, ni même instable, mais bel et bien vulnérable. Si humainement frêle et fragile, tenant toujours aussi fièrement tout ce pouvoir qu'elle avait entre les mains.
Ces derniers mots les laissèrent tous les deux perplexes, jusqu'à ce que l'incolore lève son verre pour le regarder pensivement.
« A quoi veux-tu trinquer ? » lui demanda-t-elle.
Loki la regarda de longues secondes, ne répondant pas tout de suite à son verre levé dans sa direction, mettant un temps infini à se saisir du sien pour finalement venir l'entrechoquer doucement contre celui d'Anna, tirant un tintement faible du cristal fin.
« Aux nuits sans fin. » murmura-t-il.
« Aux nuits sans fin. » répéta Anna dans un sourire paisible.
Et ils prirent chacun une gorgée.
« Te voilà donc prisonnière de ta propre société. » souffla Loki, reprenant le fil de la conversation.
« C'est un point de vue discutable. » nia l'incolore avec une moue mi-amusée mi-ennuyée. « J'aime mon travail et je suis fière de ce que j'ai. Mais maintenant que tout m'est acquis -ou presque- je commence à m'en lasser. Ma société est stable, elle rayonne sur l'ensemble du globe et la relève est déjà assurée par mes plus proches conseillers et amis. C'est juste que je ne me sens plus l'âme d'une conquérante. Plus maintenant. »
« Tu pourrais partir, laisser les rênes à d'autres sans rien y perdre, mais tu ne le veux pas. » comprit Loki. « L'argent et le pouvoir t'ennuient-ils à ce point ? »
« Le problème avec ces deux-là, c'est qu'on s'y fait bien trop vite. La dépendance qu'ils génèrent, je m'en suis toujours méfiée sans jamais la ressentir. C'est triste à dire, mais mes objectifs de carrière comme de vie, je les ai atteints et je ne vise désormais rien d'autre. »
« Tu manques peut-être d'ambition. » se moqua-t-il d'elle, mais sans méchanceté.
Elle rit doucement, secouant sa tête de droite à gauche avant de reprendre une gorgée de son verre.
« Cela te paraît aberrant, n'est-ce pas ? De se lasser du pouvoir. » murmura Anna. « Disons juste que j'ai changé de priorités… »
« Le gamin. » Ou la sœur, ou Garden Creek, ou même les loups… Mais Loki ne proposa aucune de ces réponses, restant sur sa première affirmation. « Tout le monde veut du pouvoir et chacun en veut plus dès l'instant où il en obtient. »
« Dans ce monde où tout change, pourquoi voudrais-je risquer tout ce que j'ai pour une gloire éphémère qui ne m'est pas assurée ? » lui demanda-t-elle, dardant ses yeux éteints sur lui avant de répondre à sa propre question : « Parce que je préfère être un point constant, même si ça signifie ne pas entrer dans les mémoires… et parce que je sais d'avance que ça ne m'apportera pas ce que je souhaite. »
C'était un point de vue qu'il ne comprenait pas. Lui-même n'avait jamais réussi à se satisfaire de ce qu'il avait déjà, pas quand il se savait en mesure d'obtenir plus.
« Et qu'est-ce qu'une humaine qui a encore bien des années devant elle, souhaite ? »
Son sourire serein se flétrit et il ne resta sur son visage que la fatigue accumulée durant cette longue et interminable semaine. Elle commença à formuler un début de réponse, mais bloqua les mots au fond de sa gorge dès l'instant où elle entrouvrit ses lèvres pâles, se laissant trébucher sur sa propre hésitation. Un maigre soupir lui échappa.
« Je peux aisément deviner à quel point les questions que tu te poses à mon sujet, sont nombreuses. » articula-t-elle lentement, presque précautionneusement.
« Vas-tu y répondre ? »
« J'ai promis de ne pas mentir, pas de te dire la vérité. » le détrompa-t-elle doucement. « On a tous nos petits secrets, toi le premier. »
Son ton était mesuré, mais là encore, elle ne se montrait d'aucune manière offensive ou offensée, se murant dans cette attitude éthérée et sibylline, presque distante, mais sans perdre de sa chaleur douce.
« Comme il te plaira. » abandonna Loki, sachant d'avance qu'elle ne lui dirait rien de plus. Elle avait trop bien protégé ses archives dans le grenier du chalet pour qu'elle avoue tout aussi facilement. Et puis, il n'avait pas envie de se préoccuper de tous ces mystères en cet instant, pas s'il courait le risque de gâcher le calme confortable du moment.
Le silence se réinstalla entre eux et dura jusqu'à ce leurs verres soient vides.
« Notre séjour à Toronto touche à sa fin. Tu ne t'es pas trop ennuyé ici j'espère ? » lui demanda tranquillement Anna alors qu'elle offrait une seconde tournée, insensible à l'heure désespérément tardive affichée sur le petit écran du four.
« Je sais me tenir occupé. » répondit-il avec nonchalance.
« J'avais pensé qu'après avoir découvert la tranquillité de mon bureau je t'y aurais vu plus souvent. » avoua-t-elle, faisant plus référence à son évitement soigneux de la sœur colérique, qu'à sa recherche de compagnie.
« Serait-ce une pointe de déception que j'entends ? » s'amusa-t-il. Elle balaya son commentaire d'un mouvement de la main sans pour autant nier et il eut la satisfaction de ne pas l'entendre essayer de le détromper. Aussi, il ajouta : « J'ai cessé de venir dès l'instant où ta secrétaire à commencer à me faire du charme. »
Il avait littéralement eu des envies de meurtre en voyant la jeune femme se tortiller sans arrêt dans l'espoir de capturer son attention. L'idée de lui adresser la parole avait fini par le révulser et il avait préféré rester cloîtré dans l'appartement plutôt que de risquer de commettre un massacre. Pas sûr que la mort de l'une de ses employées aurait enchanté l'incolore.
Anna pouffa légèrement.
« Tu laisses difficilement les gens indifférents. » rit-elle avec douceur. « J'ai cru entendre que même Mark -mon autre secrétaire- n'aurait pas été contre quelques minutes de ta précieuse compagnie. »
Il avait toujours suscité l'envie ou la jalousie -voire le désir- chez la majorité des personnes qui croisaient sa route, et s'en était lassé avec le temps, bien qu'il en eût tiré quelques avantages à plusieurs reprises, usant de son charme sans aucun remord pour obtenir ce qu'il souhaitait. La moquerie légère ne le fit pas vraiment rire, mais le commentaire suivant l'interpella :
« Ça ne m'aurait posé aucun problème. »
Il laissa peut-être échapper une expression perplexe sur son visage, car elle poursuivit :
« Que tu fréquentes l'un de mes employés. » Le 'homme ou femme' était clairement sous-entendu et Loki la dévisagea prudemment, étonné que le sujet tombe sur le tapis comme on lancerait des dés lors d'un pari. « C'est mon métier de savoir ce que désire une personne. Je tenais juste à ce que tu saches que, quoique tu fasses, je ne me sentirais ni choquée, ni lésée. »
La bisexualité -au même titre que l'homosexualité- était une chose peu admise à Asgard. Les gens fermaient généralement les yeux sur 'ce genre de pratique', mais le tabou autour de la question était grand. Le concernant, Frigga l'avait su la première et probablement que Thor et Odin avaient eu de forts soupçons à ce sujet, mais seule sa prétendue mère avait eu le courage d'en parler avec lui et uniquement à demi-mots… pour lui conseiller d'adopter la plus grande discrétion. L'amère déception qu'il avait ressenti à l'époque, demeurait grande malgré la distance du souvenir.
Nottingham avait laissé entendre que ce genre de relation n'était pas interdite dans ce monde, preuve en était de son propre couple, mais il avait relevé quelques attitudes réfractaires et aversives lors du gala, dès l'instant où les deux hommes s'étaient rejoints.
Anna ne semblait juste porter aucune espèce d'importance à cette idée.
« Même en tant qu'hétéro, j'ai toujours pensé qu'il n'y avait aucun mal à aimer un corps ou une personne sans regard sur son genre. » confirma-t-elle et il apprécia son ouverture d'esprit, s'amusant de la pensée qu'une simple humaine venait de gagner plus de son estime que le peuple ase et ses mœurs dépassées.
Il rit face à l'ironie de la chose.
Cette femme étrange, aux secrets si nombreux, avait vu le bleu glacé qui se cachait sous ses traits, savait qui il était et ce qu'il avait fait -tenté de faire- à ce monde, connaissait certaines de ses facettes les moins admises… et demeurait là, assise devant lui, à boire du vin à une heure tardive et en sa compagnie, que bien d'autres avaient jugée désagréable et nocive, parlant de toutes ces choses comme on parlerait de quelques banalités, loin de tout jugement et de toute critique. Et son regard n'était rien d'autre que le calme imperturbable auquel elle l'avait toujours habitué, franc et sans intention cachée, alors même qu'elle le regardait droit dans les yeux.
C'était plus que ce que le reste du monde avait accepté venant de lui et il fut curieux de la sensation légère qui lui prit l'estomac, comme si on y avait enlevé une pierre présente depuis si longtemps qu'il en avait oublié le poids.
Sobaka veut dire « chien » en russe.
Si vous avez l'occasion de goûter du café turc, je ne peux que vous y encourager si vous êtes déjà un amateur / une amatrice des cafés préparés au Bodum. ;)
J'avais faim quand j'ai écrit les passages sur les loukoums et les scones, je suppose que ça se ressent un peu dans mon écriture... X)
Et oui, Loki est bi. ^^ C'est un fait avéré et qui a été officiellement reconnu par je ne sais plus quel illustre inconnu du grand empire Marvel. Vous remarquerez que même sa page Wikipédia (celle sur le personnage Marvel, pas sur le dieu nordique) a été intégré au portail LGBT du site. Je tenais à le souligner, parce que ça révèle un aspect assez intéressant du personnage. J'avoue avoir été plutôt surprise lorsque je l'ai appris, mais après réflexion, je trouve que c'est un trait du personnage qui devrait avoir le mérite d'être mentionné et qui s'accorde avec sa nature changeante. Et même avant de le savoir, ça ne m'avait jamais empêchée de lire du FrostIron. ;)
Je sais que je vous garde dans le flou dans ce chapitre et que c'est très agaçant pour vous, aussi je tenais à vous dire que les réponses vont commencer à tomber à partir du chapitre suivant (qui est déjà en cours de rédaction) et dans ceux qui suivront, donc je vous demande d'être patients. Loin de moi l'idée de vouloir vous torturer avec le suspens, mais je sens une certaine impatience générale à ce sujet donc je profite du moment pour vous rassurer là-dessus. :)
Merci de continuer à me lire malgré les temps morts assez conséquents entre chaque chapitre (je fais au mieux), j'ai passé la nuit et la matinée sur ce chapitre pour être certaine qu'il soit bouclé et publié dans l'après-midi. C'est maintenant chose faite donc je vais pouvoir m'autoriser une très grosse sieste ! ^^
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Réponse à Little Cute Hell :
Ta review ne s'affiche pas -encore- sur FF, mais j'ai pu la lire grâce aux mails d'alerte que m'envoie le site donc tout va bien ! :D Alors, tout d'abord merci pour ton message et tes encouragements, c'est toujours un bonheur quand on est auteur d'avoir un retour sur ce qu'on écrit. Pour la question des longueurs, je suis assez d'accord avec toi, parce que je me fais la guerre à moi-même pour ne pas passer une éternité sur des passages qui ne sont pas vraiment importants. Mais comme je le disais plus haut, j'aime donner du contexte, une ambiance, et je dois donc faire un compromis entre tout ça. Ce n'est pas évident et je comprends qu'en tant que lecteur ça peut parfois être frustrant… ^^
Je me suis beaucoup renseignée sur le personnage de Loki avant de me mettre à l'écriture de cette histoire, aussi bien celui des comics que celui de la mythologie viking. Je suis contente d'apprendre que les quelques éléments que j'y ai puisé te plaisent. :)
J'espère que cette suite t'aura plu et qu'il en sera de même avec le reste de ma fic, merci encore d'avoir pris le temps de me laisser ton avis !
