A la base, j'avais prévu de vous poster deux chapitres en même temps pour compenser ce mois d'attente. Sauf que… Le chapitre 12 a disparu (floup ! je sais pas comment, je sais pas pourquoi, peut-être qu'il est parti en vacances dans les Caraïbes, peut-être qu'il a été enlevé par l'abominable homme des neiges, allez savoir…). Je vous avoue que ça m'a pas mal gonflé et que j'ai eu la flemme de m'y remettre (mine de rien, j'ai aussi une vie et des études à côté). Donc, voilà. Je ferais ce que je peux pour le réécrire dans les temps, mais je promets rien (comme toujours, sinon ça fait des drames et je culpabilise à mort ensuite parce que j'aime pas vous laisser en plan avec une promesse qui ne vaut que du vent).
Chapitre majoritairement écrit avec la bande son de la saison 1 de Broadchurch, Ark Ascending d'Ursine Vulpine (BO de Hunger Games - Catching Fire) et une compilation des thèmes des White Walkers de GoT (on ne se refait pas ^^) pour la dernière partie du chapitre.
On se retrouve en bas pour les Rars et le mot de la fin, d'ici là, bonne lecture à vous ! ;)
Chapitre XI
Les malheurs de Ran
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La partie d'échec se solda par la victoire d'Anna.
Son jeu valait la peine d'être vu, implacable et flexible, même avec le peu d'expérience dont disposait Loki sur le sujet. Il avait aussitôt exigé une revanche bien sûr… et dû en demander une troisième. Elle s'adaptait à la moindre de ses tentatives, devinait ses coups avant qu'ils n'arrivent et le laissait avancer pour mieux refermer son étau sur ses pions. Chaque fois, il se pensait proche de la victoire et, chaque fois, elle abattait son roi sans qu'il n'ait la chance de voir le coup venir -tout du moins, avant qu'il ne soit trop tard-. L'avion atterrit sans qu'ils n'aient l'occasion de jouer une quatrième partie et il avait ri de ses défaites, la piqûre dans son ego demeurant bien moindre que le fait d'avoir pu trouver une adversaire de taille en la personne d'Anna.
Ce fut avec grand plaisir -pour Loki- qu'ils avaient laissé l'horrible sœur à Toronto. Le retour à Garden Creek amena un contentement serein dans le cœur du dieu. Pour un peu, cela aurait presque été comme rentrer à la maison.
Ils ramenèrent un important chargement jusqu'au chalet, en plus de leurs bagages, et, après avoir nourri et couché l'enfant, Anna se chargea de défaire elle-même l'ensemble des vivres et des fournitures ramenées, refusant poliment l'aide de Loki lorsqu'il la lui proposa. Elle avait une certaine fierté dans son indépendance, aussi n'insista-t-il pas.
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Le lendemain matin, il trouva son humaine d'hôte échouée sur le large canapé du salon, profondément endormie. Le petit-déjeuner avait été préparé et attendait patiemment sur la table de la cuisine, mais nulle trace de la vaisselle laissée par l'incolore, le dieu en déduisit qu'elle n'avait rien mangé. Il hésita à la réveiller, mais préféra la laisser à un sommeil bien mérité.
Le gamin le rejoignit à table et Loki s'occupa de lui, laissant la jeune femme tranquille. Mais quand la matinée toucha à sa fin et qu'elle ne se réveilla toujours pas, il commença à se poser quelques questions.
Il retourna dans le salon pour la trouver inerte, la respiration difficile et les pommettes roses. Le contact brûlant de son front sous sa paume glacée lui confirma qu'elle avait de la fièvre. Rien de bien grave, mais avec la fatigue accumulée à Toronto, le stress et les nuits blanches, le cocktail éreintant avait eu raison d'elle et de ses forces humaines. Peut-être aurait-il dû insister, la veille, pour décharger la voiture de ses provisions.
Loki contempla la forme fragile et recroquevillée sur le tissu pourpre. Deux choix s'offrait à lui. Soit il la réveillait et elle reprenait les rênes de la maison tant bien que mal. Soit il la laissait se reposer et il prenait les rênes de la maison. Tant bien que mal.
Quoiqu'on en dise, il n'avait jamais été rustre. Et puis, il aurait été un mensonge que de dire qu'il ne se sentait pas un minimum redevable envers la jeune femme. Peut-être, peut-être, que c'était justement cela qui l'agaçait au plus haut point et non le simple fait que l'incolore soit actuellement incapable de tenir son rôle habituel.
Il soupira longuement puis se saisit du corps frêle, passant ses bras sous ses genoux et la ligne de ses épaules, et la souleva sans effort. Elle entrouvrit les yeux, ses paupières s'ouvrant sur un regard trouble et vaseux, révélant des yeux quasiment rouges, signe qu'elle était extrêmement fatiguée -s'il en eut encore douté-. Il sembla au dieu qu'elle le reconnut car elle referma ses paupières mollement et laissa échouer sa tête contre son épaule sans dire un mot, ne laissant qu'un souffle résigné et un frémissement lui échapper, rendant les armes et confiant sa propre personne aux bras sûrs de Loki.
Il la porta jusqu'à sa chambre pour la glisser sous les draps défaits de son lit, rabattant la couette épaisse sur sa silhouette vulnérable pour l'empêcher d'avoir froid. Il espéra juste que son état s'améliorerait durant la journée, car il s'imaginait difficilement tenir la maison à sa place dans les jours à venir. Il considéra son visage endormi, ses cheveux blancs en pagaille et se demanda comment une humaine aussi fragile et épuisée avait fait pour tenir debout jusqu'ici.
Soufflant de lassitude, il redescendit au rez-de-chaussée pour trouver le gamin en train de rôder dans la cuisine. L'heure du déjeuner approchait à grands pas et le repas était loin d'être prêt. L'enfant n'avait pas l'air affolé outre mesure par l'absence de sa tante, traînant ses pieds sur le parquet avec l'expression ronchonne de celui qui avait le ventre vide. Le voir tourner en rond donna un début de mal de tête au dieu et il souleva le gamin pour l'asseoir sur le plan de travail avant qu'il ne parvienne à creuser une tranchée autour de la table.
« Je vais avoir besoin d'un assistant. » l'interpella Loki.
L'enfant retrouva son sérieux habituel, offrant son attention au dieu qui hocha la tête de satisfaction.
Il fouina dans les placards et le frigidaire en quête de quelque chose de simple. Le gamin lui indiqua où se trouvait le reste, ustensiles et condiments, sans protester ni se montrer grognon, participant et aidant comme il le pouvait, du haut de son perchoir. Après une rapide analyse des options dont il disposait et du peu de temps qu'il avait, Loki se décida pour des légumes et des morceaux de poulet à cuire à la poêle, faisant simple mais efficace. Il n'avait jamais eu à se cuisiner quoique ce soit à Asgard, mais il était un habitué des confections d'onguent et de potion. Et puis, il avait eu tout le loisir de voir l'incolore évoluer dans cette cuisine.
Le résultat n'eut rien de formidable, mais au moins cela était mangeable et remplissait correctement l'estomac. Il apprécia le silence du gamin et son absence de commentaire à ce propos, trouvant étonnant -mais non moins agréable- de n'entendre aucune plainte ou jérémiade de sa part.
Ils passèrent l'après-midi au salon, le dieu surveillant le gosse d'un œil alors qu'il lisait tranquillement dans l'un des fauteuils. L'enfant aurait pu lui fausser compagnie et monter à l'étage pour gagner sa chambre et la foule de jouets qui s'y trouvait, mais préféra demeurer avec lui, bariolant silencieusement des feuilles blanches de dessins improbables.
Quand les chiens commencèrent à s'exciter bruyamment à l'extérieur, Loki stoppa sa lecture et jeta un œil par la fenêtre, curieux d'entendre autant d'agitation. Dehors, les bêtes se chamaillaient presque méchamment, se montrant les crocs les uns aux autres dans des grimaces hargneuses, claquant des dents et grondant durement. Il observa leur manège sans comprendre, ne voyant nul intrus aux alentours.
« Ils ont faim. » déclara le gamin d'une voix claire, le nez toujours penché sur ses gribouillis informes -des ronds à quatre pattes et des balais… ou des arbres à l'envers-.
Ceci expliquait cela.
Il regarda une dernière fois la meute trépigner d'énervement et prit la direction de la cuisine, se souvenant sans mal des pièces de viandes qui y étaient stockées. Il dégagea le tapis et souleva la trappe dissimulée, une vague de vent frais épousa son visage dès qu'il l'ouvrit. Il descendit le petit escalier en bois et trouva une trentaine de carcasses suspendues à des crochets, ainsi que des étagères pleines de pièces déjà découpées. Il observa le tunnel qui filait par-delà les profondeurs de la maison, se doutant qu'il y avait là une sortie de secours qui conduisait à l'extérieur, avant de prendre les pièces les moins nobles et de remonter à la surface, retrouvant avec plaisir la chaleur de la cuisine.
Il remplit sommairement l'un des éviers avec de l'eau chaude, y plongea un-à-un les morceaux récupérés -comme Anna l'avait fait à maintes reprises- dégelant grossièrement la chair sans chercher à la faire cuire. Il prit un seau dans le vestibule et le remplit de la viande vaguement décongelée. Il s'apprêta à sortir, mais une présence silencieuse dans son dos le fit se stopper. Il soupira et se retourna pour aviser le gamin et son visage dur, qui le fixait de ses yeux obscurs et sans fond. Il n'avait pas entendu un bruit, pas même celui de ses petits pieds sur le parquet de la cuisine.
Loki inspira et hocha la tête avec résignation, délaissant son seau pour mieux aider l'enfant à se chausser et se vêtir chaudement. Ils sortirent tous les deux dehors et, dès l'instant où ils quittèrent la protection de l'auvent, les aboiements cessèrent dans un silence surprenant. Les chiens-loups trottinèrent avec prudence jusqu'à eux, humant l'air et se léchant les babines d'anticipation, quittant leurs expressions courroucées pour se montrer plus méritants du repas à venir. Le dieu trouva drôle de les voir ainsi, s'obligeant à la retenue pour recevoir leur pitance au plus vite. Il renifla d'amusement et vida le seau de son contenu, traçant une ligne épaisse et rougeâtre sur le sol avec les morceaux de viande s'échouant sur la neige. Il y eut quelques piaffements impatients, mais aucun ne bougea avant que Windy et Snö n'aient pris leur morceau. Quand les deux dominants se furent saisis des plus belles pièces pour les traîner et les manger ailleurs, le reste de la meute se rua sur la viande, chacun chipant un morceau pour partir avec et éviter tout affrontement.
Avec le gamin dans son giron, il observa les bêtes un moment, profitant du spectacle rare avant de retourner à l'intérieur. Une seule malade suffisait, Loki n'avait pas besoin de se retrouver avec un gamin enrhumé sur les bras. Et, alors qu'il l'aidait à se défaire de son manteau, accroupi dans le vestibule, il entendit du bruit dans la cuisine, un son familier qui le surprit légèrement, celui de mains pâles occupées à trancher, hacher ou découper.
Derrière les fourneaux, il trouva effectivement Anna, armée d'un petit couteau et d'une planche en bois, alors qu'elle taillait des pommes de terre en dés. Elle avait couvert le bas de sa bouche et son nez d'un masque en tissu et ses mains, d'une paire de gant en plastique fin. Ses yeux rouges se posèrent sur eux et elle avisa brièvement l'enfant avant de revenir au dieu, hochant la tête pour le remercier silencieusement. Son regard était encore trouble et la ligne de ses épaules, basse, mais elle semblait aller nettement mieux que ce matin. Loki laissa le gamin filer à l'étage et s'approcha tranquillement de l'incolore, retirant le couteau de ses mains mal assurées tout en lui adressant une œillade appuyée. Elle accepta de lui céder sa place sans un mot et se concentra sur le poisson qui frémissait dans l'huile et le beurre. Côte-à-côte, ils terminèrent la préparation du dîner dans un silence apaisant, seulement emplis des bruits de la cuisine.
Elle ne s'épancha pas en remerciements, pas plus qu'il ne lui reprocha son affaiblissement soudain.
L'incolore quitta son masque et ses gants lors du repas et il l'observa se forcer à manger pour reprendre des forces, satisfait de ne pas la voir se laisser abattre par son coup de fatigue. Il savait déjà que, demain, sa fièvre ne serait plus qu'un mauvais souvenir.
Quand vint l'heure de coucher l'enfant, elle pressa sa main pâle sur son avant-bras avant de monter à l'étage, d'une poigne douce et solide, qui laissa une marque invisible et agréable sur sa peau, celle d'un « merci » sincère et presque chaleureux, plus fort que le mot en lui-même.
Et peut-être qu'une fois sa silhouette blanche disparue en haut des escaliers, il retraça la zone de contact du bout des doigts, pensif.
Surprenante et estimable humaine.
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...
Les jours suivants, quelques nouvelles têtes apparurent parmi les bêtes d'Anna et les rangs de la meute se grossirent. Des loups, pour la plupart, mais il y en eut un qui capta tout particulièrement l'attention de Loki.
Sa masse sombre se glissait discrètement à l'orée des bois. Cet animal-là semblait moins social, adoptant une attitude distante mais pas fuyante, probablement un loup solitaire qui passait par-là de temps à autres, chipant de la nourriture et profitant de la compagnie de ses pairs canins avant de reprendre sa route.
La ressemblance avec Fenrir le frappa de plein fouet et il n'aima pas le sentiment qui lui écrasa la poitrine et étrécit sa gorge, rappel douloureux et amer de son fils perdu. Il ne décrocha pas un mot de la journée, préférant observer silencieusement les allers et venues de l'animal, se faisant du mal à regarder sa silhouette noire et haute sur pattes qui se faufilait d'un pas prudent entre les arbres.
Il lui manquait la fourrure roussie sur les extrémités et il n'était pas aussi grand que le Fenrir de son souvenir, mais de loin, l'illusion était presque parfaite.
En fin d'après-midi, il le perdit de vue pour de bon et s'avança parmi les premiers arbres dans le maigre espoir de l'apercevoir une dernière fois. Ses yeux ne rencontrèrent que le blanc immaculé de la neige, aucune trace du loup dans les environs, il était définitivement parti.
Loki poussa un long soupir et s'assit contre un arbre, à même la neige, las et nostalgique du passé. Ses enfants lui manquaient, plus qu'il ne le pensait. Jörmungand et ses écailles émeraudes, son regard brillant, son calme permanent. Hela et son doux visage scindé en deux, l'éclat sombre de sa magie et son intelligence redoutable. Fenrir et ses yeux dorés, ses chasses effrénées dans l'obscurité de la nuit et sa combativité sans faille. Son aîné, Sleipnir, sa plus grande fierté et son secret le mieux gardé, aujourd'hui condamné à servir Odin.
Et le voilà à courir après des chimères, mirages perdus qui n'amoindrissaient en rien la douleur de leur perte, soulignant un peu plus le fossé qui les séparait, creusant sa propre amertume de ne pas avoir été là à temps. Avant qu'il ne soit trop tard.
Quand il revint à l'instant présent, il y avait une silhouette pâle assise à son côté dans la neige, chaudement emmitouflée dans un châle épais, un bonnet en laine enfoncé sur la tête et deux tasses fumantes à la main. Anna attendait patiemment qu'il sorte de ses songes et, quand il accrocha son regard, elle lui offrit l'un des mugs. Il s'en saisit prudemment, curieux de ne pas se sentir en colère à l'idée d'avoir de la compagnie -sa compagnie- dans un moment pareil, fait de regrets et d'une colère ancienne qui s'était mêlée à un chagrin sourd avec le temps.
Il ne l'avait pas entendue arriver, ni s'installer à ses côtés, mais sa présence lui était agréable alors il fit abstraction de la vague de méfiance qui roulait à l'arrière de son crâne, préférant profiter du fait qu'elle tenait à distance le sentiment de solitude qui l'accompagnait depuis trop longtemps.
Et puis, le thé n'était pas mauvais. Jasmin et chèvrefeuille de ce qu'il en reconnaissait.
Elle ne lui posa aucune question et il se douta qu'elle détenait déjà une partie des réponses ou avait au moins une vague idée de ce qui lui rongeait l'esprit.
« Que sais-tu ? » lui demanda-t-il simplement.
Anna le considéra de son expression douce, sachant pertinemment de quoi il parlait. Elle expira un petit nuage blanc de condensation, avant de déclarer :
« Probablement pas autant que tu ne le crois. » essaya-t-elle de tempérer, avant de prendre une première gorgée de sa tasse. « Mais pas besoin d'être devin pour comprendre que la présence de Bara te dérange. »
Le loup noir, devina-t-il.
« Tu l'as suivi toute la journée. Bara n'est pas du genre à se laisser approcher, mais ça ne t'a pas empêché de persister. » poursuivit-elle. Il n'avait peut-être été aussi discret que ce qu'il avait escompté. « La manière dont tu le regardes… tu ne le vois pas toujours comme un animal. Et parfois, tes yeux ont cette même profondeur lorsqu'ils se posent sur Eliott. »
Elle prit une nouvelle gorgée et son visage imperturbable fixa un point au loin, jusqu'à ce qu'un sourire discret ne se forme sur ses lèvres. Loki suivit son regard. La silhouette ombreuse de Bara se découpa derrière un arbre à une centaine de mètres d'eux, les observant sans faire mine de s'approcher.
« La sureté de tes gestes avec lui implique nécessairement que tu sois -ou aies été- un parent. » déclara-t-elle tranquillement. « Certaines choses ne s'apprennent pas par soi-même, à moins d'avoir déjà élevé un enfant. »
Elle avait tort, elle en savait bien plus que prévu. C'était à la fois perturbant et rassérénant, moins de mots et d'explications lui seront nécessaires. Il se demanda juste, jusqu'où son ouverture d'esprit s'étendait et s'il en atteindrait les limites en évoquant le statut particulier de ses trois enfants perdus. Sleipnir demeurait un sujet trop sensible pour qu'il l'évoque, même avec elle.
Son propre silence lui avait été pesant durant maintes années. Personne n'avait été à même de comprendre, de la force de son attachement pour eux jusqu'au déchirement de la séparation. De l'injustice immonde que cela avait été et du sentiment de trahison qui avait grandi en lui jusqu'à empoisonner la moindre de ses pensées. Cela avait été un coup bas dont chaque membre de sa famille, maudite et pourrie jusqu'à l'esprit, l'avait poignardé. On lui avait demandé son pardon, mais jamais on ne s'était excusé des actes commis. Parce que le rapt de monstres était pardonnable, et non le rapt d'enfants.
Dès lors, trouver quelqu'un qui puisse comprendre cet état de fait, cette rancœur qu'il nourrissait à juste titre, avait semblé impossible. Il espéra s'être trompé.
« Il y a très longtemps, il m'a été donné l'occasion d'avoir une descendance. » s'entendit-il dire, de longues minutes après les mots calmes et plats de l'incolore. « J'ai passé un accord avec une certaine Angrboda et de notre union sont nés trois enfants. Jörmungand, Hela et Fenrir. Mais parce que la magie fut nécessaire à leur création, chacun naquit avec une apparence singulière… Un serpent gigantesque et une fillette au visage de lumière et de ténèbres. Mon dernier, Fenrir, est né loup. C'était le plus agité des trois et le plus enclin à la colère et la destruction. Parce que les gens l'ont traité comme une bête et non comme mon enfant, les choses se sont très mal passées à Asgard. »
L'incolore l'écoutait sans broncher et sans poser la moindre question, lui prêtant une oreille attentive, le laissant parler librement et choisir ce qu'il souhaitait évoquer ou non. De fait, il ne se sentit aucunement obligé de mentionner son titre de prince en exil ou même son premier né, fantastique cheval à huit pattes.
« Un jour où j'étais absent, on me l'a arraché, lui, mais aussi son frère et sa sœur. » poursuivit-il, restreignant l'amertume qui transpirait dans sa voix. « Je n'ai rien pu faire et, à mon retour, il était déjà trop tard. La seule raison qu'on me donna, fut qu'une prophétie avait annoncé la fin du règne d'Odin de leurs mains. L'on sépara les trois et on les envoya aux confins de l'Univers, le plus loin possible d'Asgard. Là où je ne parviendrai jamais à les récupérer. »
Il marqua une pause pour vérifier l'expression de l'incolore. L'absence de dégoût sur son visage le calma et il sut que ses limites allaient bien au-delà de l'ouverture d'esprit qu'il lui prêtait. Au loin, Bara avait gagné un peu plus de distance, s'éloignant d'eux sans vraiment leur tourner le dos, remmenant avec lui l'illusion irréelle de son fils, sosie trop peu fidèle qui n'en était pas moins douloureux à regarder.
« Fenrir n'était pas le plus fort en termes de force physique pure, mais il était le plus entêté et prenait les choses très à cœur. » décrivit-t-il, souhaitant rendre justice à la force et à la fierté que ses enfants lui inspiraient. « Une grande part du monde lui demeurait inconnue et dénuée de raison, Hela était généralement plus à même que moi de lui faire comprendre le sens de la vie et ses vicissitudes. Elle était brillante, là où Jörmungand était la symbiose même du pouvoir et de la sérénité, tenant son âme derrière une armure d'écailles. A mes yeux, ils étaient tous les trois les plus belles choses qu'il m'eut été donné de voir, quand bien même le reste du monde s'efforçait de les dire anormaux. »
La silhouette noire de Bara s'était éclipsée pour de bon et il sut que l'animal ne reviendrait pas avant bien longtemps. Mais Loki n'avait pas besoin du loup pour se rappeler de son fils.
« Aucun de tes loups n'arriveraient à la cheville de Fenrir. Il a toujours été très grand pour son âge et sa fourrure épaisse avait les nuances les plus délicates qui soient, allant du noir profond jusqu'à l'ocre des terres enflammées de Muspelheim. Ses yeux étaient plus beau que l'or et leur lueur, sombre. »
Il soupira.
« L'agent Barton… » reprit-il. « … a deux enfants et une compagne. Il n'en a jamais fait mention au SHIELD dans le seul et unique but de les en protéger. J'aurai dû en faire autant… Cacher mes enfants plutôt que de croire les miens capables de les accepter tels qu'ils étaient. » Hawkeye avait été sous son contrôle et il avait eu toutes les peines du monde à lui extorquer cette information. Il n'en avait rien fait, respectant le père qui lui faisait face, farouche défenseur de sa propre descendance. Par ce fait, l'homme avait autant gagné son respect que sa haine, parce qu'il le faisait se sentir comme un parent plus médiocre encore que ce qu'il se croyait être.
Loki souffla d'agacement, creusant dans sa propre frustration de ne plus être en mesure de faire quoique ce soit pour ses enfants et de s'en sentir sale et incapable. Il aurait dû considérer cette idée, celle de fuir Asgard avec ses enfants dès lors que leur existence sembla être désapprouvée par autrui, y compris par sa propre famille. Mais, l'appel du pouvoir avait été trop grand. Il avait pensé qu'en devenant roi, la solution à ce manque d'acceptation serait toute trouvée. Douloureuse erreur qu'il avait commise et aujourd'hui irréparable.
« Et te voilà ici… » acheva doucement Anna. « …au fin fond de l'Alberta, sans pouvoir poursuivre tes projets de vengeance. Les choses sont ce qu'elles sont, mais rien ne dit que cet état de fait est durable. »
C'était plus un constat qu'une tentative de réconfort. Il préféra vider sa tasse du thé devenu froid que de prononcer un mot de plus. Parler à une oreille dénuée de jugement faisait du bien, mais l'exercice n'avait rien de plaisant et il décida que les mots qu'il avait laissés échapper, étaient bien suffisants.
« Tant qu'on est dans les confessions… » déclara Anna d'une voix tranquille. Elle extirpa un papier de sous son châle et le lui tendit. C'était une photographie, un peu froissée et dont les coins avaient été légèrement maltraités. « Je suis certaine que tu n'as pas vu celle-ci. »
Il ne manqua pas la référence à sa brève et discrète incursion dans le débarras du premier étage, lui confirmant qu'elle savait parfaitement à quoi il avait occupé sa journée lors de son absence. Elle n'en parut aucunement affectée. Il prit le cliché qu'elle lui tendait toujours et regarda les quatre personnes qui y figuraient. Une photo de famille, à n'en pas douter. Deux enfants, petite fille blanche comme neige au bras de sa sœur aux cheveux flamboyants, et leurs parents, une femme au visage fier et un homme affublé de la même dépigmentation dont souffrait Anna. Il fut surpris de comprendre que Lisbeth était en réalité l'aînée de la fratrie, si la différence de taille entre les deux sœurs était d'un quelconque indice. Il aurait juré que l'incolore était la plus âgée, et non l'inverse.
« C'est la seule que j'ai pu sauver du courroux de Liz. Elle a noirci les visages de nos parents sur toutes les autres photos. » expliqua-t-elle vaguement. « Ma mère a renié ma sœur quand elle a été en âge de quitter la maison. Trop instable et… pas assez blanche à son goût. Notre famille a toujours été réputée pour compter un grand nombre d'albinos en son sein et notre mère était obsédée par cette idée de maintenir notre lignée dans cette voie. Le carcan inflexible de l'étiquette n'a juste pas aidé. »
Il savait déjà qu'elle venait d'une famille aisée, mais les mots qu'elle avait choisi d'employer l'orientèrent d'autant plus vers les castes plus hautes de la bourgeoisie, voire de la noblesse. Il savait que dans son pays d'origine, la monarchie était encore de mise -jusqu'à un certain degré-, ce qui ne le conforta qu'un peu plus dans cette idée.
« J'ai plus ou moins été élevée dans l'objectif de me voir endosser les responsabilités familiales, ma sœur ayant été mise à l'écart dès l'instant où je suis née. » reprit-elle. « Mon père n'a jamais fait de distinction entre nous deux, mais ma mère ne s'est jamais cachée de sa préférence, trop obnubilée par mon avenir pour se préoccuper de celui de Liz. »
Si tant est qu'il y ait eu quoique ce soit à hériter, Lisbeth avait donc été la première héritière et s'était vue être discréditée au profit de sa cadette.
« Ma sœur m'a détestée des années durant et je ne lui ai jamais jeté la pierre à ce propos. J'ai tenu la barre jusqu'au bout et ai suivi scrupuleusement l'enseignement de ma mère. Je me suis montrée sage et digne. Et j'ai attendu, jusqu'à trouver une occasion pour frapper à mon tour. » expliqua-t-elle vaguement, visiblement peu désireuse de s'attarder sur les détails de son enfance ou de ses débuts en tant qu'adulte. « Dès l'instant où j'en ai eu les moyens, je lui ai fait payer toutes ces années passées à devenir cette version parfaite d'elle-même. J'ai damé tous ses pions. Je l'ai dépossédée, ridiculisée et privée de la plupart de ses droits, lui retirant toutes ces choses qui avait plus comptés pour elle que ses propres enfants. » Une vengeance donc, mais visiblement pas au nom de sa sœur. Il s'agissait de quelque chose de personnel. Il devina aisément les rapports tendus et les conflits qu'elle avait entretenu avec sa génitrice, menant sa propre guerre contre celle qui l'avait mise au monde.
Anna inspira avant de mâchonner ses joues, tic qui démontrait qu'elle choisissait ses mots avec soin pour mieux présenter sa pensée.
« Plus elle souffrait, plus je voulais qu'elle souffre davantage. » déclara-t-elle, sans laisser passer une seule trace d'un quelconque affect, se forçant à lisser son expression pour qu'aucune émotion ne transparaisse. « C'était un cercle vicieux dont je n'avais aucune envie de me défaire. »
Elle avait -à n'en pas douter- les moyens de commettre les pires atrocités, en toute légalité.
« Elle a fini dans un asile. Je l'ai assignée aux pires incompétents que j'ai pu trouver, juste pour être certaine de ne pas l'en voir sortir. » lui confirma-t-elle. « Et je pensais avoir gagné. Être celle qui l'avait poussée à terre pour mieux la piétiner. Je suis allée lui rendre visite, juste pour enfoncer une fois de plus le couteau dans la plaie. »
Il fut curieux d'entendre la suite, découvrant une autre facette -plus sombre et complexe- de la personnalité de sa si sage et imperturbable hôte.
« Elle ne m'a pas reconnue. » dit-elle, la voix presque atone. « Ma propre mère ne m'a pas reconnue. Elle était là, hagarde et pleine de bave, incapable de savoir qui j'étais. Et j'ai compris que j'avais perdu la partie. » Elle renifla, essayant tant bien que mal de contenir son dédain. « Parce que si elle ne pouvait plus avoir conscience de que j'avais fait, tout cela n'avait servi à rien. »
Elle déglutit, comme pour effacer un goût désagréable qui persistait sur sa langue. Visiblement sans réussir à y parvenir puisqu'elle soupira, toujours aussi lasse, et lorsqu'elle parla de nouveau, une note d'amertume vint s'ajouter à sa voix, profonde et indéniablement ancrée jusque dans les racines de son cœur :
« Tu te rappelles ce que je t'ai répondu lorsque tu m'as demandé ce que je voulais de toi ? »
« De si j'étais en mesure de guérir quelqu'un ? » se souvint-il sans peine, observant curieusement Anna et l'expression soudainement fanée de son visage.
« Mmh. » acquiesça-t-elle. « Tu as dû te rendre assez aisément compte que ma sœur possède une… forte tendance à l'agressivité. »
« Difficile de passer à côté. » acquiesça-t-il.
Anna plissa ses yeux, cherchant ses mots les plus justes. Elle n'en trouva que deux :
« Hypomanie aggravée. » murmura-t-elle, si bas qu'il le manqua presque. « Un trouble de l'humeur qui, dans son cas, est causé par une détérioration d'une partie de son cerveau. Une vieille maladie qui traîne dans la famille depuis des générations, je soupçonne même que la consanguinité n'y soit pas pour rien… Là où ça devient ironique, c'est que c'est exactement la même chose qui a tué notre mère. »
Elle omettait son propre rôle dans l'histoire. Mais, il y avait autre chose qu'elle ne disait pas.
« Incurable. » comprit Loki.
« Indubitablement. » admit Anna dans un souffle. « Ça la rend instable, sur les nerfs, toujours à la recherche d'un défi à relever et, dans le pire des cas, ça lui donne une envie de violence soudaine, si forte et si profonde… Ça ne dure jamais longtemps, mais ça revient souvent. Trop souvent. »
L'addiction notoire de Lisbeth envers les substances injectables n'avait très probablement fait que rajouter de l'huile sur le feu, ce qui expliquait grandement la quasi absence de la sœur colérique auprès de son propre enfant, mais qui ne justifiait en rien la réconciliation entre elle et Anna. Il supposa que le décès de leur parente n'y était pas pour rien.
« Avec le temps, les lésions vont devenir nécroses, laissant son cerveau pourrir de l'intérieur. » Elle inspira un grand coup pour s'aérer l'esprit. « Je connais déjà la fin de l'histoire, je l'ai déjà vu avec notre mère. Du jour au lendemain, elle va s'éteindre et rien de ce que je sais ou possède n'y changera quoique ce soit. »
Son visage retrouva son expression naturelle, son éternel calme envahissant de nouveau ses traits.
« Et me voilà ici… Les choses sont ce qu'elles sont et cet état de fait n'est pas durable. » se répéta Anna, offrant à Loki une étrange manière de lui dire qu'elle comprenait son propre sentiment d'impuissance. « Rien ne dit que je ne trouverais pas de solution à temps, seulement que, pour le moment, je n'en dispose d'aucune. »
..
...
Bara ne reparut pas et, avec le temps, le reste des loups de passage s'en fut à son tour. Une chape de nuages sombres s'aggloméra dans le ciel et le vent hivernal prit de l'ampleur, sifflant à travers les arbres et frappant les fenêtres du chalet. Une tempête approchait, de celle qui répandait son souffle glacé sur les plaines et noyait les lueurs du jour dans son ombre.
La neige se mit à tomber, lourde et rendue grise par le manque de lumière, s'abattant violemment dès que le vent l'accompagnait de ses bourrasques. La meute avait été mise à l'abri dans le hangar, le temps que la tempête passe. Anna n'en semblait pas particulièrement préoccupée, signe que ce genre d'intempéries était main courante dans la région. Ce n'était l'affaire que d'un ou deux jours, lui avait-elle assuré, pas plus.
Le mauvais temps les contraignit à demeurer au chaud, entre les murs épais du chalet. Le salon était la pièce où la température était la plus agréable, avec sa cheminée et le feu qui y crépitait constamment depuis l'apparition des premiers nuages denses. Après le dîner, ils s'y réunirent pour profiter de la chaleur de l'âtre, les hurlements du vent empêchant quiconque de trouver le sommeil. Dans le canapé, le gamin somnolait contre sa tante, emmitouflé avec elle sous un plaid en fourrure. L'incolore travaillait sur son ordinateur, discutant de temps à autre avec le dieu qui occupait le fauteuil d'en face, son regard errant sur la danse ininterrompue des flammes dévorant le bois.
Une série de coups résonnèrent à la porte d'entrée, faisant se froncer les sourcils d'Anna alors qu'elle relevait la tête pour tendre une oreille en direction de la cuisine. Ils échangèrent un regard méfiant. Précautionneusement, elle enveloppa l'enfant avec la couverture, l'allongea dans le canapé, et se leva pour avancer d'un pas prudent jusqu'à la source des cognements incessants, le dieu sur ses talons. Il était clair qu'elle n'attendait aucune visite, pas à cette heure tardive et encore moins par ce temps. Dans le vestibule, elle tendit la main vers son fusil, mais stoppa son geste quand une voix, déformée par le vent, les interpella de l'autre côté de la porte d'entrée.
« Anna ?! C'est Liam ! Ouvre ! »
L'homme de main avait l'air particulièrement affolé, alors qu'il tambourinait toujours contre la porte.
Anna défit les nombreux verrous et ouvrit, reculant d'un pas sous la force du vent qui s'engouffra à l'intérieur, évitant la chute grâce à la main de Loki dans son dos. Agglutinés sous l'auvent, se trouvaient Rathkin et deux autres hommes au même faciès basané, l'un était à peine conscient, soutenu par ses deux comparses à défaut de pouvoir tenir debout tout seul. L'incolore dévisagea ce dernier avec colère. Son expression contrariée n'échappa à aucun d'entre eux.
« La route du Sud est bloquée… » tenta piteusement Rathkin, s'attendant manifestement à ce que la porte leur soit claquée au nez.
Anna claqua sa langue de mécontentement et souffla, avant de s'écarter pour libérer le passage à ses trois employées.
« Mettez Ran dans la cuisine. » ordonna-t-elle, alors que les trois hommes s'engouffraient dans le vestibule. Elle fut incapable de refermer la porte jusqu'à ce que Loki ne le fasse, poussant le panneau d'une main et verrouillant les loquets de l'autre. Anna lui adressa un hochement de tête reconnaissant avant de soupirer devant la neige qui s'était frayée un passage à l'intérieur, détrempant tapis et parquet.
Dans la cuisine, l'homme inconscient avait été déposé sur la table. Son nom ne lui était pas inconnu et Loki se rappela aisément de qui il s'agissait. Ran Peskin, le poseur de piège. Celui-là même à qui il devait les cicatrices sur son mollet… Anna ne semblait pas plus ravie que lui de devoir l'accepter au sein du chalet. Rathkin et son collègue défirent l'homme de son manteau et de ses pulls, révélant le torse maculé de sang et les chairs déchirées qui se trouvaient dessous. L'incolore s'approcha pour jeter un œil aux plaies multiples qui bariolaient le bras, l'épaule, le flanc et le pectoral gauches de l'homme, sans paraître affectée par les plaintes douloureuses de son employé. Elle releva un regard désabusé sur la silhouette large de Rathkin.
« Outre l'interdiction que tu viens allègrement de franchir, tu penses sérieusement que je peux faire quoique ce soit pour lui ? » demanda-t-elle, médusée et en colère.
« Tu es la seule personne avec des connaissances médicales dans le coin. Il serait mort avant qu'on n'ait pu le conduire en ville. » se justifia l'homme, qui s'était de toute évidence attendu à la réaction acide de sa patronne.
« Quand bien même, ça ne fait pas de moi un médecin ! » claqua Anna, ne se défaisant pas de son expression mécontente. Il l'avait rarement vue aussi énervée. Elle partit à l'étage d'un pas rageur pour aller chercher son nécessaire. Les blessures de Peskin étaient sérieuses et, à voir la quantité de sang qui dégoulinait abondamment sur la table et le teint pâle de sa peau, l'homme était déjà à un stade avancé d'anémie. Dans les heures à venir, il était assuré qu'il mourrait si rien n'était fait. Anna revint rapidement avec ses affaires et plusieurs lots de compresses.
Peskin choisit ce moment précis pour revenir à lui dans une inspiration subite, abruti de douleur et de peur. Voir l'incolore ne sembla pas le réjouir le moins du monde.
« Non… Non, pas chez la sorcière… » geint-il, essayant de se relever pour partir. Rathkin l'en empêcha, appuyant sur son épaule intacte pour l'obliger à rester allongé.
Anna le considéra d'un regard tranchant.
« Tu peux toujours tenter ta chance dehors Ran. » le moqua-t-elle avec une ironie appuyée, avant d'éponger sommairement le sang qui masquait les blessures les plus importantes. L'homme finit par se calmer alors que l'étendue des dégâts se révélait sous leurs yeux.
Les plaies avaient été causées par une série de morsures, laissant la chair déchiquetée suinter du sang par tous les pores, mais le tracé laissé par les dents aiguisées était bien trop large pour appartenir à un animal sauvage des environs… Les différents arcs de cercles s'étendaient de son épaule jusqu'au bas de ses côtes. Ce qui l'avait attaqué était une bête immense, plus encore qu'un loup ou un grizzli, un prédateur à la gueule béante.
Peskin accusa allègrement Anna d'être responsable de ses blessures, alors que la jeune femme s'appliquait à évaluer le niveau de gravité de chaque plaie. Elle se moqua royalement de ce qu'il lui disait, pressée d'en finir avec lui.
« Il va falloir stopper le saignement d'une manière ou d'une autre. Sinon, il ne passera pas la nuit. » avertit-t-elle, concentrée sur sa tâche et sourde aux menaces incohérentes du blessé. « Certaines plaies sont trop larges pour pouvoir être suturées et des vaisseaux de gros calibres ont été touchés. »
Son diagnostic n'avait rien d'encourageant.
« Mais tu peux faire quelque chose… » espéra Rathkin.
Elle acquiesça, mais ne se voulait d'aucune manière rassurante.
« On a deux solutions. » offrit-elle. « On peut le mettre dehors et laisser le froid geler ses blessures, ça stoppera l'hémorragie dans l'hypothèse où il ne meurt pas d'hypothermie avant. C'est le plus risqué mais aussi le moins douloureux. »
« Sinon ? » insista-t-il.
« On cautérise. »
Le second homme, qui n'avait prononcé aucun mot jusqu'ici, demanda :
« Mais, avec quoi ? »
Un silence lourd et grave lui répondit avant qu'Anna ne daigne expliquer :
« Une surface plane et en métal, un couteau pourrait faire l'affaire. J'ai un chalumeau, il suffira de chauffer la lame à blanc. »
« D'accord. » agréa Rathkin. « Comment comptes-tu l'anesthésier ? »
Anna lui adressa un regard plat.
« Il va devoir se passer d'anesthésie. Je n'ai rien d'assez fort pour que ça l'aide d'une quelconque manière. »
Rathkin et l'autre homme la dévisagèrent, tandis que Loki arbora une expression satisfaite. L'homme allait enfin recevoir la monnaie de sa pièce. Éventuellement, ils pourraient assommer Peskin pour lui éviter une telle douleur. Son humaine d'hôte était suffisamment intelligente pour y avoir songé, mais elle avait visiblement décidé que l'homme ne méritait pas ce genre de considération.
« Dans ce cas… » souffla Rathkin, adressant un regard désolé à son collègue allongé sur la table qui papillonnait dangereusement des yeux, proche du coma. « Dis-nous quoi faire. »
« Je ne vous cache pas que ça ne va pas être une partie de plaisir. » avertit Anna. « Vous allez le tenir. Fermement. »
Elle choisit un couteau parmi ses lames les plus larges, ne s'offusquant pas de voir Loki s'installer confortablement sur une chaise, à proximité de la tête du blessé. Il ne voulait rien manquer des 'soins intensifs' qu'allaient subir Peskin. Elle sortit son chalumeau de ses placards, celui-là même qui lui servait à la réalisation de ses délicieuses crèmes brûlées qu'elle confectionnait avec soin. Mais il n'était pas, ici, question de dessert ou de cuisine. L'incolore fit chauffer sa lame de longues minutes durant, jusqu'à ce que le métal adopte une teinte rouge et incandescente. Elle interrogea Rathkin du regard et l'homme de main hocha la tête, signe que lui et son collègue étaient prêts, les deux hommes maintenant le blessé sur la table.
La suite ne fut pas très jolie, Peskin sortant brusquement de sa semi-conscience au contact du fer chauffé à blanc contre sa chair. Il s'époumona en des hurlements longs et agonisants alors que l'odeur âcre et cuivrée du sang brûlé se répandit dans l'air. Les deux hommes de main eurent toutes les peines du monde à contenir le poseur de piège. Anna appliqua la lame pendant une poignée de secondes avant de la retirer, jaugeant l'état des autres plaies pour choisir laquelle serait la suivante. Un mouvement dans le couloir attira son attention et elle releva la tête prestement.
Loki suivit son regard pour découvrir que le gamin se tenait dans l'encadrement de la porte, parfaitement réveillé et probablement intrigué par le vacarme qui régnait dans la cuisine. Il regarda la silhouette ensanglantée de Peskin sans broncher, ses yeux sombres demeurant vide de toute expression.
« Monte dans ta chambre. » articula presque durement Anna. Voyant que l'enfant ne bougeait pas d'un pouce, trop focalisé sur Peskin et ses plaintes, elle haussa le ton : « Tout de suite ! »
Il fila comme si l'enfer même se trouvait à ses trousses, emmenant avec lui l'écho de la voix implacable de l'incolore.
Après quoi, elle fourra un torchon dans la bouche de Peskin et retourna à sa tâche, sourde aux cris étouffés et déchirés de douleur de l'homme piégé sur sa table, Loki observant avec fascination la sûreté de ses gestes alors qu'elle appliquait encore et encore le métal rougeoyant, arrachant toujours plus de plaintes au poseur de piège. Il se délecta de ce spectacle, le savourant comme s'il s'était agi de sa propre vengeance, ne se lassant pas de la danse des mains pâles parmi le sang et la chair brûlée.
Peskin finit par s'évanouir, laissant l'incolore achever son œuvre dans un silence bienvenu après la mélodie assourdissante de ses hurlements, offrant plus de place aux sons du frémissement de la viande qu'elle brûlait et le chuchotement menaçant de son chalumeau chaque fois qu'elle chauffait de nouveau sa lame. Quand toute source de saignement fut dûment cautérisée, elle nettoya les plaies et sutura ce qui pouvait l'être, travaillant vite et efficacement, ne laissant derrière elle qu'une peau rougie et boursouflée, mais propre.
Rathkin et l'autre employé furent conviés au salon pour se reposer, tandis qu'Anna lavait sa cuisine avec minutie. Quand elle se débarrassa du sang qui lui couvrait les mains, penchée au-dessus de l'évier et rinçant sa peau blanche sous le jet d'eau du robinet, Loki vint s'appuyer contre le plan de travail à ses côtés, attendant qu'elle prenne la parole.
Mais ce ne fut pas elle dont il entendit la voix en premier.
« C'était toi… »
Ivre de douleur et vaguement conscient, Peskin adressa ses mots accusateurs à l'incolore, ses yeux troubles la toisant durement.
« Sous la fourrure et sous les crocs, c'était toi… »
Il eut un rire muet et sec, les cordes vocales usées de s'être si longuement époumoné, avant que ses paupières ne se referment à nouveau et que sa tête ne bascule pour de bon contre le bois de la table.
Anna sécha ses mains dans un torchon et se retourna pour darder un regard prudent sur Loki, qui lui offrit toute son attention en retour, brûlant d'obtenir enfin une réponse tangible sur les mystères de Garden Creek.
« Je crois… » articula-t-elle lentement, prenant son temps pour formuler sa phrase. « …qu'aux vues des derniers évènements, il est temps que j'abatte l'une de mes dernières cartes. »
Bara signifie « seul » en suédois (merci Google trad).
Juste pour vous dire, je sais pas comment vous me lisez, mais je considère que tous les noms et prénoms des différents personnages se prononcent à l'anglaise (Rathkin = Rafkine et Peskin = Pesskine, je sais pas écrire en phonétique par contre…), ça fait pas très beau sinon…
Vous me pardonnerez le possible manque de cohérence -sur le plan médical- de ce dont souffre Lisbeth, mais je ne suis pas médecin de formation et Wikipédia fait ce qu'il peut comme il peut (et moi donc). Si quelque chose fait vraiment tache, dites-le-moi pour que je trouve une meilleure alternative :)
Et oui, les malheurs de Ran… ^^ Y'avait un petit teaser dans le titre du chapitre, mais avouez que vous ne vous attendiez pas à ça ! :D
/!\ Me taper pas pour cette fin de chapitre, je vous lâche un gros morceau lors du suivant, de quoi vous rassasier dans cette lente agonie d'absence de réponse ! ;)
Réponses aux reviews anonymes du chapitre précédent :
• Christine :
Bien le bonjour ! Alors c'est la première fois qu'on me vouvoie sur FF car généralement le tutoiement est plutôt de mise, c'est étrange mais pas désagréable. La politesse veut que je vous vouvoie aussi en retour, mais sachez que ni l'un ni l'autre ne me dérange. Néanmoins, je trouve le tutoiement plus convivial :)
Lasse, las… Oui, c'est une faute que je fais régulièrement, d'autant plus lorsque je tape au kilomètre (l'inspiration, ça n'attend pas). Même mon correcteur automatique ne le relève pas et, pourtant, il est assez intransigeant sur les accords… J'assure mes propres (et nombreuses) relectures, à défaut d'avoir un lecteur / une lectrice bêta, mais à force de relire mes yeux « corrigent tous seuls » et mon cerveau ne relève plus les fautes, je finis généralement avec l'encéphale qui mouline dans son propre liquide… (c'est la désagréable impression que ça donne en tout cas).
Merci pour vos encouragements, j'espère que cette suite sera à la hauteur de vos attentes !
• Guest :
Hello ! Que de questions, que de questions… Je pense que tu as obtenu une partie des réponses dans ce chapitre, mais je vais quand même essayer d'éclairer un peu plus ta lanterne. Lisbeth est donc la sœur aînée d'Anna (compter 3-4ans d'écart). Très instable sur les bords, on apprend dans ce chapitre qu'elle souffre d'une maladie neurologique (ici héréditaire) qui impacte son humeur et son attitude, ce qui implique un manque de contrôle et une gestion difficile de la colère qui peut virer à des accès de violence. Par conséquent, le sang sur ses mains est bien celui d'un inconnu, ici sous-entendu d'un type -ou d'une femme, va savoir- qu'elle aurait passé à tabac ou du moins, avec lequel elle se serait battue (d'où l'épaule déboîtée et les bleus). Le fait est qu'elle apparaît comme une toxicomane notoire, ce qui laisse supposer une ingérence générale sur son propre mode de vie. Lisbeth n'est pas folle, mais elle est loin d'aller bien (mentalement et physiquement).
Pour le reste, je ne répondrai pas car sinon ça fout en l'air toute mon intrigue ^^ En tout cas, je suis contente de voir que mon histoire te plaît. J'espère que ton cerveau tiendra le coup et que cette suite te plaira ! )
