Hello lateness, my old friend. I've come to talk with you again.

Because a delay softly creeping. Left its seeds while I was writing.

And the delay that was planted in my brain. Still remains.

Within the time of writing...

Pardon Simon and Garfunkel pour le massacre et pardon à vous lecteur pour le délai d'attente depuis le chapitre précédent. J'avais dit pas dans cinq mois... je ne suis pas sûre que poster quatre mois après constitue une quelconque forme d'amélioration ^^

Il y a un point d'importance que je dois aborder avec vous, avant de vous laisser lire ce chapitre : pour celles et ceux qui ne le savaient pas, les Abysses sont là où Loki atterrit après sa chute du Bifrost. Ce n'est pas exactement un endroit, puisqu'on sait juste que Loki tombe dedans à la fin du premier Thor et que ça s'apparente plus ou moins à un trou noir selon certain(e)s. Juste pour vous dire, je me réapproprie la chose ici et j'explicite la manière dont je le perçois. Vous verrez ça durant ce chapitre.

Aux vues des relectures qu'elle a effectuées et de ses bons conseils, je pense que créditer AkiraRedtiger comme bêta lectrice pour ce chapitre, serait bien la moindre des choses. Pour les anglophiles, je ne peux que vous conseiller sa fic Whatever its name. Si vous accrochez toujours autant avec le personnage de Loki et que vous avez vu Infinity War, n'hésitez pas une seconde de plus ! (En plus, elle, elle ne publie pas tous les 10 000 ans, mais toutes les semaines héhé ^^)

Chapitre le plus long que j'ai jamais écrit, le nouveau record est à 16 000 mots, je pense qu'avec ça vous avez de quoi faire !

Côté musique : la reprise de Halo par Lotte Kestner, Walkin in Hawkins de la BO de la saison 2 de StrangerThings, Heart Shaped Box et We'll Meet Again de la BO de la saison 2 de Westworld, Clocks de Coldplay.

Bonne lecture à vous et on se retrouve en bas pour mon commentaire de fin de chapitre !


...

Chapitre XV

Quand vient l'aube

..

...

Il y avait un souffle lent et régulier qui balayait le sommet de son crâne et effleurait ses cheveux, une odeur familière qui s'infiltrait dans ses narines et une source de chaleur qui l'englobait de ses bras protecteurs. Etonnant, quand on savait que chacun de ses matins se résumait toujours à un réveil emprunt de froid, la faute à ses origines maudites. Le sommeil et les draps d'un lit n'avaient jamais été synonymes de chaleur pour Loki et il se demanda pourquoi ce matin-ci faisait exception à la règle.

S'il ouvrit les yeux pour tenter de trouver un semblant de réponse, la pénombre ambiante ne lui fut pas d'une très grande aide dans son questionnement. La sensation d'une main contre la peau nue de son dos le fut, en revanche, beaucoup plus.

Anna.

Elle irradiait contre lui, baignant toujours dans le sommeil alors que les premières lueurs de l'aube les trouvèrent dans une position proche de celle dans laquelle la nuit les avait quittés. Drapée autour de lui, l'incolore avait glissé l'un de ses bras sous son cou, laissant le visage du dieu enfoui contre sa gorge, là où il s'était endormi la veille, respirant l'odeur de sa peau jusqu'à plus soif. Son autre bras s'enroulait autour de son flanc pour laisser sa main s'apposer contre ses vertèbres, dans le creux de ses omoplates, y diffusant un peu de sa chaleur douce. Le tissu de son t-shirt venait se froisser contre son torse et une jambe autoritaire avait pris le dessus sur les siennes, au point d'accrocher aussi le bas de sa hanche. Ses mains à lui n'avaient pas quitté sa taille, ses doigts s'enfonçant durement dans sa chair jusqu'à sentir les reliefs en pointe de son bassin. Il ne serait pas étonné d'y découvrir des hématomes, trop étourdi la veille pour se rappeler de l'humanité de l'incolore et mesurer la force de sa poigne.

Il ignora sciemment le motif de sa présence parmi les draps d'Anna, préférant se repaître de sa présence et de ce contact auquel il n'avait jamais eu droit de sa part. Bien qu'amoindrie, la fatigue de la veille le pesait toujours et la torpeur du matin semblait avoir tout pour plaire, plus attrayante que les questions sinueuses qui lui rongeraient l'esprit dès lors qu'il se réveillerait.

Alors il laissa la dernière heure de la nuit, timide et fanée, filer, demeurant dans un demi-sommeil exempt de tout tourment et se baignant dans cette plénitude qui, il le savait, ne durerait pas éternellement. Loki attendait l'instant fatidique où l'incolore se réveillerait, guettant le moindre signe qui trahirait son réveil.

Cela commença par un soupir léger s'écrasant contre ses cheveux. Il put sentir le tressautement discret de ses muscles et, pour finir, sa jambe resserrant sa prise sur lui.

Une petite plainte s'échappa d'entre ses lèvres pâles alors que la torpeur nocturne l'abandonnait petit à petit.

« Dis-moi pourquoi… » marmonna-t-elle vaguement contre le sommet de son crâne. « …à chaque fois que tu te sens mal… » Sa voix s'éteignit et ne fut plus qu'un murmure mal articulé lorsqu'elle lui dit : « …tu atterris ici. »

Il s'écarta légèrement d'elle pour apercevoir l'expression de son visage et fut forcé de constater qu'elle s'était pratiquement rendormie. Ses yeux cachés sous ses paupières, elle soupira de nouveau, visiblement elle-aussi peu décidée à sortir du sommeil.

« Ce n'est pas un reproche. » précisa-t-elle mollement, avant de se décider à ouvrir les yeux. « La première fois, c'est moi qui t'ai mis là. Mais je me demande ce qui a bien pu te poursuivre jusqu'au beau milieu de la nuit, pour que tu décides de venir trouver refuge dans mon lit. »

Faux, ce n'était ses draps qu'il était venu chercher : il aurait tout aussi bien pu passer la nuit parmi les siens, si elle s'y était aussi trouvée.

Dans la semi-obscurité du petit matin, ses pupilles étaient si grandes ouvertes qu'il pouvait en apprécier l'ensemble des nuances pourpres et leur profondeur sanguine, le bleu de ses iris ne se résumant plus qu'à un fin liseré, si pâle, qu'il se confondait avec le blanc de l'œil, conférant à l'incolore un regard presque hypnotique et dépourvu de lumière. Un abîme d'un carmin sombre qu'il préféra largement à celui, dense et obscur, qui se terrait parfois encore derrière ses propres paupières.

Loki n'avait définitivement pas été en quête d'un lit, la veille. C'était un choix qu'il ne regrettait pas, mais dont il se refusait toujours à énoncer le motif.

Et il n'avait pas envie d'y revenir, pas envie de l'évoquer, trop certain que raviver le souvenir ne ferait qu'en aggraver les relents. Mieux valait enterrer ses craintes que de les affronter, particulièrement lorsqu'on se savait hors de danger.

« Ce n'est toujours pas un reproche. » répéta Anna, la voix rendue plus ferme alors qu'elle s'extirpait de sa léthargie, l'incitant à vider son sac sans autre forme de procès.

S'il se laissa distraire par la lente caresse de ses doigts, de sa colonne vertébrale jusqu'à ses côtes cachées sous la peau de son flanc, il n'en fut pas amadoué pour autant. Le seul avantage qu'il retira de cette situation trop incongrue et étrange, fut d'obtenir une réponse à la question qu'il n'avait osé poser durant les jours précédents : il la voyait mal le repousser après avoir accepté -et participé- à une telle proximité.

« Il n'y a rien à dire. » réfuta-t-il simplement.

« Que tu crois. »

Il semblait que, cette fois-ci, elle ne le laisserait pas s'en tirer sans la moindre explication. Il estima son exigence, légitime, mais n'eut toujours aucune envie de se pencher avec elle sur ce qui lui rongeait de nouveau l'esprit. Trop futile, trop intime. Trop tard.

On ne revenait pas sur le passé, pensait Loki, particulièrement si celui-ci n'était pas amené à se reproduire.

Comprenant qu'elle n'obtiendrait rien de lui, elle soupira de nouveau et sembla se résoudre à devoir cerner le problème par elle-même :

« Avgrunden, soit les Abysses. Je suis peut-être limitée en vocabulaire suédois, mais j'en ai suffisamment pour avoir saisi l'aspect de l'endroit. » argua-t-elle, forçant son esprit à se remettre en route pour mieux gagner du terrain sur les non-dits du dieu. Il la dévisagea sans comprendre par quel subterfuge elle avait pu identifier la cause de son mal soudain, ce qui la poussa à ajouter : « Tu parles en dormant. »

De mieux en mieux… Il y avait désormais de grandes chances que l'incolore effleure la vérité de près.

« J'ai comme la vague intuition qu'il ne s'agit pas des profondeurs océaniques. » gagea-t-elle, insensible au silence du dieu. « Est-ce seulement un lieu ? Ou bien un évènement ? »

Cette conversation ne lui plaisait définitivement pas.

« Peu importe. » coupa-t-il, amer.

Le sommeil la quittant et le jour se levant, ses pupilles carmines s'étrécirent lentement jusqu'à retrouver un diamètre raisonnable, laissant le bleu fade et délavé de ses yeux refaire surface.

« Peu importe, oui. » répéta l'incolore. « Il existe des tas de mot pour définir ce que tu traverses, mais je ne me sens pas l'âme d'une psychanalyste et je doute que cela t'avance à quoique ce soit. Ni même que tu veuilles en entendre la liste. »

Vrai. Il n'avait pas besoin d'elle pour savoir ce qui n'allait pas.

« Ce n'est pas le genre de chose que j'ai eu envie d'entendre. » murmura-t-elle presque, ses mots énigmatiques réveillant l'intérêt du dieu pour la conversation.

Sa main quitta sa hanche pour glisser sur le haut de la jambe autoritaire qui l'entourait toujours, découvrant sous ses doigts la peau nue de sa cuisse droite. Il y trouva la scarification qu'il recherchait, alors que ses yeux ne quittèrent pas une seule seconde le visage pâle d'Anna. Dans un moment où elle-même creusait dans ses vérités, elle ne lui fit pas l'affront de se dérober lorsqu'il souhaita s'intéresser aux siennes, laissant sa jambe là où elle était et confrontant son regard clair au sien sans jamais s'y soustraire.

« Je crois… » articula-t-elle doucement. « …qu'il y a des choses qu'on ne peut affronter deux fois… » Il retraça du pouce le contour net et rectangulaire de sa cicatrice, appréciant sa texture douce et irrégulière. « …et que c'est ce qui fait qu'on les redoute tant. »

Il brula de lui demander 'qui ?' 'quand ?' et 'comment ?', mais garda pour lui ses questions, certain de recevoir exactement les mêmes en retour s'il s'aventurait à les poser.

« Mais les choses désagréables sont comme de la mauvaise herbe. » reprit Anna. « Si on ne s'attaque pas aux racines, elles finissent toujours par revenir. »

Il y avait un océan de secrets et de non-dits qui les séparait toujours, mais il semblait parfois que l'incolore autorisait certains pans de glace à refaire surface pour mieux lui fournir quelques appuis solides en cas d'orage. C'était une forme de soutien étrange, basée sur des vérités entourées d'omissions dont il ne parvenait jamais à mesurer l'échelle. Anna restait maître de ses mots comme de ses silences, mais faisait toujours un pas dans sa direction lorsque lui-même ne le pouvait ou ne le voulait pas.

C'est pour cela que, en dépit de sa courte existence bien moindre que le millénaire de sa propre vie, il la crut lorsqu'elle se dit -implicitement- capable de le comprendre et de se reconnaître dans la disgrâce et le tourment dont il avait été et se trouvait parfois encore être, l'objet.

« Crève l'abcès ou ignore-le, c'est toi qui voit. » murmura-t-elle d'une voix éteinte, frottant doucement sa joue contre l'oreiller pour mieux s'y blottir, visiblement dans l'optique de se rendormir. « Mais tu sais ce que j'en pense… » souffla-t-elle tout bas, ses yeux se fermant alors que sa main se glissait de nouveau dans le dos du dieu pour y reprendre sa position initiale. « …tout comme tu sais où trouver une oreille attentive. »

Dehors, le soleil encore naissant peinait à envahir la chambre de ses timides rayons et Loki observa l'expression d'Anna se détendre petit à petit, jusqu'à ce que le sommeil ne vienne la cueillir, le laissant seul avec ses propres pensées.

Cette proximité si soudaine et si facile était presque déconcertante, le dieu n'ayant jamais vraiment été tactile avec qui que ce soit. Mais dans un sens, c'était aussi un autre témoignage de confiance auquel il ne s'attendait pas.

Sa main n'avait pas quitté sa cuisse et il appréciait de sentir la chaleur de sa peau sous ses doigts. Les racines, songea-t-il. Quelles avaient bien pu être les siennes et comment en était-elle définitivement venue à bout ? Lui-même ne comprenait pas les origines de son propre problème et se voyait mal résoudre quelque chose qu'il ignorait. C'était futile et ô combien stupide. Il n'y avait rien à faire, si ce n'était veiller à ce que le souvenir des Abysses ne revienne plus jamais le hanter. Il maîtrisait suffisamment son propre esprit pour pouvoir verrouiller ce pan de sa mémoire.

Mais n'était-ce pas ce qu'il avait déjà fait ? Enfouir la chose si profondément qu'il ne pensait pas devoir un jour faire à nouveau face au même problème…

Quel vain effort si de simples mots -fruits d'un hasard malchanceux- pouvaient tout ruiner en un rien de temps.

Mais, même si la solution n'était pas là, il ne voyait plus où la chercher.

Le visage endormi qui lui faisait face ne lui apporta pas plus de réponse et il se trouva bien idiot d'en attendre une quelconque aide, Anna ne sachant pas elle-même de quoi il retournait exactement.

Loki caressa la peau cicatrisée toujours présente sous ses doigts, réfléchissant. Il ne sentait plus sa chaleur irradier contre son torse, la faute aux quelques centimètres qui le séparaient désormais de son buste couvert d'un t-shirt froissé. S'il considéra l'idée de réduire cette maigre distance à poussière pour mieux reprendre la place qu'il avait occupée contre elle à son réveil, il n'en fit rien. La courbe légère de ses seins qui se démarquait sous le tissu doux de son haut, mettait en avant deux petites pointes qui n'étaient pas tant dues au désir ni au plaisir, mais bel et bien au froid. Celui de sa propre peau, en l'occurrence.

Même sous son apparence Ase, sa chair demeurait glacée, loin de la chaleur presque solaire d'Anna.

Cette distance soudaine, bien que minime, lui fut désagréable. L'incolore avait beau l'avoir accepté même en ayant connaissance de sa véritable nature, cette part de sa propre personne lui inspirait toujours un dégoût profond et avait nécessité des mesures drastiques à l'époque de sa découverte, le meurtre d'un peuple entier, faute de pouvoir rectifier sa propre existence parmi les Ases. S'il n'y avait plus de monstres, alors lui-même ne pouvait plus en être un et le terrible secret de ses origines, n'en serait réduit qu'à néant. Une solution toute trouvée que Thor, se croyant plein des sagesses apprises sur Midgard, s'était empressé d'exclure, sans jamais chercher à comprendre le pourquoi d'une telle nécessité. Le réveil d'Odin et sa présence lors de sa défaite, n'avaient fait que rendre son échec plus insupportable.

Dès lors, à quoi bon retourner à une vie de mensonges parmi ceux qui n'étaient plus les siens. L'abandon pur et simple avait semblé être une fin bien moins douloureuse. Il n'avait suffi que de desserrer sa main du sceptre royal et de regarder s'éloigner ce pan de chemin irisé et la cité d'or et de lumière auquel il menait, se laissant engloutir par sa chute vers des ténèbres inconnus, espérant que la honte ne l'y suivrait pas.

Il se trouva juste qu'absolument rien ne l'y suivit, si ce n'est bien pire.

Ses yeux se rouvrirent à l'instant même où il comprit qu'il s'était rendormi, se réveillant alors dans un léger sursaut. La lumière du jour s'était finalement taillée une place dans la chambre aux couleurs claires d'Anna, laissant Loki constater l'absence de la jeune femme à ses côtés. Il tendit sa main pour ne rencontrer que la froideur des draps, Anna s'étant apparemment faufilée hors du lit il y a un moment déjà.

Sur l'autre oreiller, un T-shirt propre avait été laissé à son attention.

..

...

Sur le pallier, l'obscurité avait pratiquement été chassée par le petit jour, ne laissant que quelques recoins sombres subsister, mais rien des ténèbres que Loki avait dû y affronter la veille. Il y avait de la lumière au bas des escaliers et il rechigna à passer par la salle de bain pour un brin de toilette, préférant descendre les marches et retrouver la compagnie apaisante de son humaine d'hôte.

Il trouva Anna dans la cuisine, occupée à regarder les informations à la télévision, un mug de café entamé entre les mains. Son visage se tourna lentement vers lui lorsqu'il entra dans la pièce, ses yeux se détachant de l'écran pour venir trouver les siens.

« Hello again. » l'accueillit-elle, alors qu'elle laissait un sourire fatigué fleurir sur ses lèvres.

Le dieu s'assit à sa table après lui avoir rendu son salut dans un murmure bas, déjà épuisé par la conversation à venir. Sur la table, un second mug plein d'un café encore fumant et une assiette garnie d'œufs, de toasts et de bacon n'attendaient plus que lui, comme si l'incolore avait pressenti son arrivée. Elle le laissa manger en paix, buvant son café de temps à autres et ne prêtant qu'une oreille peu attentive aux chuchotis incessants de la télévision. Ses yeux pâles étaient perdus dans le vague, encore habités par le sommeil, et le clignement de ses paupières avait quelque chose de lent et difficile. La nuit, semble-t-il, avait été courte pour elle, bien plus que pour lui, et la fatigue dévorait doucement les traits lisses de son visage, grignotant le contour de ses yeux et faisant rougir la frontière de ses iris.

Ses cheveux blancs et encore humides avaient été négligemment coiffés, reposant en quelques mèches folles sur le tissu doux de son peignoir. Elle, qui d'ordinaire était toujours habillée pour le petit-déjeuner, prête à entamer une nouvelle journée, semblait aujourd'hui d'humeur à la paresse, en témoignaient le nœud un peu lâche de sa ceinture en coton, fait à la va-vite, et le col évasé, qui laissait clairement entrevoir les lignes de ses clavicules. Elle qui était toujours tirée à quatre épingles dès le matin, avait visiblement laissé tomber toute forme de coquetterie au profit du confort, se lovant dans son propre état de fatigue.

Il pouvait voir la peau pâle et tentante de sa gorge, sans pouvoir s'empêcher de se demander comment elle avait pu accepter une telle proximité avec lui, lui dont la peau -réelle- était bien loin du blanc attrayant de la sienne. Un bleu sombre et maudit qui lui rappelait trop de mauvais souvenirs, à commencer par celui de ses propres origines et de ce qui l'avait poussé à se défaire de toute affiliation avec Jotunheim. Pourquoi, quand elle avait déjà vu par deux fois ce qui se cachait sous sa peau et dans sa chair, les marques, les griffes et le bleu d'un froid mortel ?

D'une certaine manière, parler des Abysses revenait à évoquer l'histoire de sa chute du royaume divin. Une histoire, qu'il n'avait aucune envie de conter. Celle de sa propre déchéance jusque dans les tréfonds de l'Univers, perdu et maudit. Il savait bien sûr que l'incolore n'exigerait jamais de lui l'entière vérité, qu'elle pourrait se contenter de demi-mots et de faits simples, sans explication poussée.

Mais, il savait aussi à quel auditoire il avait à faire. Du fait de sa propre capacité de compréhension, Anna était tout à fait capable d'entrevoir l'horrible vérité, sans même que Loki n'eut à la mentionner clairement. La honte et le dégoût profond, la hantise de se voir tout perdre et l'auto-condamnation pour ce qui n'avait pu être accompli. Privé de foyer et d'origines.

Non, rien de tout cela ne valait la peine d'être évoqué, encore moins de ressurgir après avoir sciemment ignoré ce pan de sa mémoire. Anna avait raison, il y avait bel et bien des choses que l'on ne pouvait affronter deux fois et que l'on redoutait pour ce simple fait.

Il n'y avait pas un mot à ce propos qu'il laisserait franchir la barrière de ses lèvres, qu'importe l'art avec lequel il les maniait.

Humant distraitement son café et se réchauffant les mains contre la porcelaine de son mug, Anna finit par rompre le silence qui s'était installé entre eux depuis plusieurs minutes déjà, tirant le dieu de ses réflexions et capturant aussitôt son attention, lorsqu'elle soupira tout bas :

« Tu peux croire qu'en laissant les choses de côté, elles s'arrangeront d'elles-mêmes. Le temps s'efforcera toujours de te démontrer combien elles peuvent empirer. »

Sa voix aux notes fatiguées et empreintes de paresse ne contenait aucune forme de réprimande ou d'intention pédante, laissant le constat flotter entre eux dans sa vérité nue. Ses iris où se mélangeaient bleu délavé et rouge pâle, vinrent trouver les siennes et son regard attentif, en dépit du sommeil qui, par moment, gorgeait encore ses pupilles, fut comme une main tendue dans sa direction, une invitation dépourvue d'arrière-pensée et qu'il put difficilement refuser.

« As-tu jamais entendu parler de Jotunheim ? » finit-il par souffler, abandonnant toute forme de lutte.

« L'obscur royaume enneigé ? » demanda Anna, confirmant par là ce que soupçonnait Loki.

« Il t'en a parlé, n'est-ce pas ? »

« Ayzshed s'est rarement étendu sur ce sujet, mais il l'évoque toujours comme sa terre natale. Un monde glacé où seule la nuit a sa place et qui prend sa source aux racines d'un arbre. »

« Yggdrasil. » acquiesça Loki, poussant plus loin l'explication : « L'origine et le fondement des neuf royaumes, dont Midgard et Asgard font partie intégrante. »

Toute histoire méritait son contexte et, bien que Loki rechignât à le lui donner, cela lui sembla nécessaire.

« Par un malheureux hasard, j'ai un jour découvert que mes origines n'étaient pas Ases et, que le sang qui coulait dans mes veines, était celui d'un Jotünn. Une telle découverte me poussa à prendre des mesures drastiques. »

Elle l'écoutait avec une attention particulière, cherchant visiblement à mettre en relation le moindre de ses mots avec ce que l'antique gardien loup avait pu un jour lui raconter.

« Il y a une rivalité ancienne entre Asgard et Jotunheim... Faite de guerre et de massacre. » se remémora Anna, ses yeux fermés sous la concentration. Elle rouvrit ses paupières et ses pupilles sanguines revinrent à lui, exposant aussitôt ses propres conclusions : « Tu t'es vu devenir un paria parmi les tiens. Ou tu en as redouté la possibilité. »

« Cela ne devait pas arriver. Jamais. » affirma Loki d'un ton sans appel.

Prenant son temps pour réfléchir, Anna finit par poser la question qui s'imposait :

« Quels genres de mesures drastiques as-tu pris ? »

Elle ne semblait pas en redouter la réponse, mais elle avait tout de même posé sa question d'une voix prudente et mesurée.

« Les traités de paix et autres gestes diplomatiques envers Jotunheim n'avaient fait que démontrer combien le pacifisme n'était disposé qu'à reporter les conflits sans jamais les résoudre. Trop différents pour nous entendre, trop penchés dans les arts de la guerre pour se satisfaire de paix. Rien, si ce n'était une fin violente, n'aurait pu mettre un terme à des millénaires de barbaries et de haine. » se justifia-t-il.

« Aux grands maux, les grands remèdes. » comprit Anna, ce à quoi il acquiesça d'un lent hochement de tête.

« A la haine et au mépris, j'ai répondu par la haine et le mépris. » reprit Loki et il put voir à l'expression grave de l'incolore qu'elle entrevoyait désormais ce qu'il avait tenté de faire. L'extinction d'un monde entier. Ce sur quoi il ne souhaita pas s'attarder. « Mais aucun Ase ne me suivit dans mon entreprise et, alors que j'étais sur le point de réussir, Thor me fit échouer. J'ai ensuite chuté du royaume d'Asgard vers les Abysses, où je ne pensais trouver rien d'autre qu'une fin digne. »

« Tu n'y as pas trouvé ce que tu recherchais. » saisit Anna.

« Non. » accorda Loki, trouvant soudainement difficile de mettre des mots sur ses souvenirs pourtant encore vifs dans son esprit. « Le néant obscur n'était pas ce que je recherchais. Ni la lente agonie qui m'y attendait. »

Les ténèbres abyssales, si denses et pourtant intangibles, qu'il n'avait pas même su s'il chutait encore ou s'il demeurait en suspension dans le vide, perdu dans un abîme de noirceur.

« Il n'y avait rien, si ce n'était moi-même. » finit-il par conclure.

La seule personne qu'il avait voulu éviter à l'époque et il s'était retrouvé confronté à sa seule compagnie.

Ce fut comme un écrou trouvant sa place au sein d'une machine complexe, entraînant aussitôt l'ensemble des engrenages alors que la dernière pièce manquante se révélait d'elle-même.

Ça n'était ni la chute, ni la honte de l'échec qui l'avait précédée. Ni l'œil unique et plein de déception de celui qui fut son père. C'était lui-même et ce qu'il était.

Il était les propres racines de son problème. Incapable de se fuir lui-même parmi les ténèbres.

Sans vraiment réfléchir ou prendre la mesure de ce qu'il était sur le point de faire, il lutta une fois de plus contre le sortilège de camouflage apposé par Odin, laissant sa peau reprendre sa couleur d'origine, ses ongles se noircir et s'allonger un peu, et ses yeux prendre une teinte d'un rouge bien plus sombre que ceux de l'incolore.

Elle l'observa faire sans rien dire, suivant du regard le changement de coloration qui partit de ses bras jusqu'au reste de sa personne, avant d'envahir son visage. Rien dans son expression calme ne trahit d'aversion envers ce qu'elle voyait, Anna demeurant imperturbable face à sa forme originelle.

« Dis-moi ce que tu vois. » exigea-t-il.

« Quelqu'un que je connais. » répondit-elle aisément. « Des traits familiers sous une apparence différente. »

Lentement, elle étendit son bras par-dessus le bois de la table, sa main partant en quête de la sienne. Elle y apposa doucement sa paume, sa peau blanche recouvrant le bleu jotünn et les lignes en relief qui s'y étiraient.

« Je vois quelqu'un qui s'attend à du dégoût de ma part et je me rappelle ce même quelqu'un, qui s'attendait à m'inspirer la peur, dans cette même pièce, il y a des mois de cela. »

Avec une précaution infinie, elle retourna sa main, ses doigts effleurant doucement les siens. Leurs peaux se frôlant fut un contraste de couleur étonnant. Blancheur irréelle contre bleu d'un autre monde.

« Tu n'aimes pas cette peau, parce que tu crois qu'elle change ce que tu es. »

Sa paume glissa lentement contre la sienne, ses doigts venant trouver la naissance de son poignet.

« Je pense être assez bien placée pour dire que ce n'est pas la couleur d'une peau qui définisse qui nous sommes. Il n'y a que nos actes et le regard que l'on porte sur soi, qui le peuvent. »

Prenant garde à ne pas l'érafler avec ses griffes, il laissa l'extrémité de ses doigts se fondre contre la peau tendre et fragile de son poignet. Ce fut avec un naturel étonnant que Loki sentit sa magie se frayer un chemin jusqu'à Anna, faisant éclore les ondes serpentines caractéristiques de sa magie contre leurs mains jointes. Le geste démontra au dieu toute la confiance et la compréhension dont elle était toujours capable envers lui, qu'importait son apparence et qu'importaient ses origines.

Et ce fut tout ce qu'il eût besoin de savoir, quand bien même il redouta que les Abysses ne se rappellent à lui durant les nuits à venir.

..

...

Retournant dans sa chambre pour constater le désordre des draps défaits de son lit, Loki se dit qu'il remettrait tout cela en place plus tard, ne se sentant pas l'envie de faire le moindre effort. Anna en décida autrement, toquant à sa porte avec une panière pleine de linges propres calée contre sa hanche.

Ensemble, ils débarrassèrent la literie que le dieu découvrit encore humide de sueur, retournèrent le matelas et installèrent les draps frais. N'ayant jamais eu à faire ce genre de chose ou à se préoccuper de quoique ce soit à ce niveau, Loki suivit attentivement les gestes d'Anna pour l'imiter sans un mot, agissant en miroir et ne trouvant finalement rien d'ingrat à ce qu'il aurait autrefois qualifié de basses œuvres. L'incolore les effectuait chaque jour passant et, pour autant, demeurait quelqu'un de haut placé et à l'emploi du temps serré, même hors de sa tour de verre. Lui qui avait toujours associé le travail des petites mains à un manque d'esprit et de savoir-faire, se trouva tout à coup bien ignorant, d'autant plus en ayant en face de lui une maîtresse de maison telle qu'Anna, qui avait ici un contrôle absolu sur tout. Si son manque de pratique ne passa pas inaperçu, l'incolore se contenta pourtant de récupérer son linge sale et ses oreillers pour un lavage express sans faire la moindre critique à ce sujet, ne trouvant visiblement aucun intérêt à ce genre de remarque ou de rabrouement.

Le reste de la journée se passa sur une note morne et fade. Une fois ses quelques tâches à la buanderie effectuées, l'incolore demeura majoritairement dans sa chambre ou dans la partie du salon qui n'était pas envahie par Åska, délaissant téléphones et ordinateurs pour épouser lectures d'un banal affligeant et somnolences, réalisant le strict minimum de son travail quotidien.

Une telle paresse ne lui ressemblait pas et il apparut soudainement à Loki qu'Anna était simplement exténuée des jours précédents, passés entre tempête, chasse aux coyotes et soins d'un animal sauvage, sans jamais faillir à son agenda quotidien. Une journée de repos semblait tout à coup bien peu pour une humaine de sa carrure. Non pas que la jeune femme n'avait pas les épaules assez larges pour supporter un tel poids, mais l'endurance et l'acharnement dont elle avait fait preuve jusqu'ici avait de quoi surprendre. Toutefois, elle ne s'était jamais plainte de quoique ce soit, gérant et administrant l'ensemble de son domaine tout en gardant la main et l'œil sur son royaume de chiffres.

Aujourd'hui, l'usure semblait juste avoir pris temporairement le dessus, sans pour autant démontrer chez elle un quelconque signe de défaillance. Loki savait déjà que, dans les jours à venir, cette faiblesse manifeste de l'incolore ne serait déjà plus qu'un lointain souvenir, simple piqûre de rappel de sa position de mortelle, qu'il avait parfois tendance à oublier.

La nuit vint et, s'il redouta le sommeil, il n'en fit nulle mention.

Il fut surpris de se réveiller le lendemain matin, avec seulement quelques relents désagréables de souvenirs flous et épars de ténèbres tapies dans le fin-fond de l'espace. Rien d'aussi tangible que la veille et rien qui ne lui eût donné l'impression de quitter cette réalité-ci pour une autre, plus obscure.

Simple hasard ou fruit de l'intervention d'Anna, ce fut avec l'esprit moins encombré et plus alerte qu'il accueillit cette nouvelle journée, appréciant le sentiment de repos -même encore incomplet- qui le couvrait, retrouvant avec bonheur l'acuité habituelle de ses sens.

Allongé parmi les draps frais de son lit, il écouta les sons de la maison. L'absence du tintement métallique des poêles et du ronron de la cafetière lui indiqua qu'Anna n'était pas encore descendue à la cuisine, alors il se laissa distraire par l'idée de se rendormir, peu désireux de gagner cette partie du chalet sans y trouver la moindre compagnie. En tendant l'oreille, il entendit l'écoulement doux de l'eau et le son feutré de quelques pas discrets. L'incolore était donc déjà debout, probablement dans la salle de bain.

Il écouta attentivement, cherchant à entendre l'éventuel clapotis de l'eau traduisant la préparation d'un bain. L'idée de rejoindre l'incolore durant ses ablutions ne l'avait jamais vraiment quitté et la perspective d'un bain chaud en bonne compagnie avait quelque chose de très plaisant.

Ce fut le hurlement soudain et agressif qui écarta brusquement toute idée de repos de l'esprit du dieu. Un grognement terrible qui provenait du salon et n'avait rien à voir avec les quelques plaintes et rebuffades habituelles d'Åska. Dans la seconde qui suivit il entendit des pas précipités dévaler l'escalier en bois à grandes enjambées et lui-même se leva pour sortir en trombe de sa chambre, l'urgence se ruant dans ses veines alors qu'il se lançait à son tour dans les escaliers, sur les traces d'Anna, les grondements et autres vociférations se faisant de plus en plus forts et fréquents.

Le cœur battant à tout rompre sous ses côtes, il avisa la porte entrouverte du salon et s'en approcha, mais fut stoppé dans sa course lorsqu'Anna en sortit précipitamment, son neveu dans les bras. Elle referma prestement la porte et fut bloquée lorsque la gueule d'Åska s'engouffra dans l'ouverture, tous crocs dehors et crachant des aboiements furieux. Elle eut toutes les peines du monde à refermer la porte sans se faire mordre, sa prise sur le gamin ne se relâchant pas une seule seconde durant la manœuvre et son expression se tordant sous la peur. Il fallut l'intervention de Loki pour repousser la louve dans le salon et réussir à fermer cette maudite porte, l'animal enragé s'excitant aussitôt dessus, faisant trembler le panneau de bois à intervalle régulier. Le souffle court, Anna se laissa aller contre le mur, l'enfant toujours contre elle, visage enfoui contre son cou, a priori indemne mais aussi très secoué. Elle laissa sa joue s'écraser contre le sommet de son crâne, tenant l'enfant contre elle d'une poigne dure, quelques spasmes dus au stress agitant ses mains. Un long soupir de soulagement s'échappa d'entre ses lèvres, avant que celles-ci ne se referment en une ligne fine et contrariée.

Après l'avoir remercié d'un hochement de tête tacite, elle adressa un bref regard au dieu pour l'enjoindre à gagner la cuisine, le temps qu'elle s'explique avec l'enfant. Son expression fermée n'annonçait rien de bon pour le garnement, pourtant interdit de salon depuis que la louve s'y trouvait. Une telle désobéissance était inhabituelle, le gamin n'étant que rarement enclin aux bêtises imprudentes.

Refermant la porte derrière lui, il se dirigea vers les placards pour sortir la vaisselle du petit-déjeuner, préférant s'occuper que de rester bêtement à attendre qu'Anna termine son sermon.

« Qu'est-ce qui t'a pris ? »

Comme les rares fois où l'incolore haussait le ton, sa colère avait quelque chose de si froid qu'elle en devenait glaciale, modulant sa voix vers des notes basses et sèches, avec quelque chose de polaire qui n'invitait à aucune réponse. En dépit de la porte fermée, l'ouïe fine du dieu captait sans mal sa voix.

« Quelle partie de 'le salon t'est interdit si aucun adulte ne s'y trouve' tu n'as pas compris ? »

Celle du gamin était, en revanche, pratiquement inaudible, trop faible et basse, même pour ses propres oreilles. Ce fut à peine s'il distingua quelques mots :

« ...voulait voir si... ...et que... ...était pareil... »

Rien de compréhensible et sans logique évidente pour le dieu, mais ce que dit l'incolore ensuite lui échappa plus encore, quand bien-même il entendit distinctement chacun de ses mots.

« Je sais bien que tu voulais voir. » soupira-t-elle doucement, son ton se faisant plus compréhensif, quoique toujours aussi ferme. « Mais tu dois comprendre que ça n'est pas la même chose. Dehors, cela aurait été différent. »

Le gamin tenta apparemment de s'expliquer, mais ses mots bougonnants étaient difficiles à entendre.

« Tu seras consigné dans ta chambre pour les deux prochains jours. » tomba finalement le verdict. « Trois. » ajouta-t-elle, alors que le gamin haussait la voix dans une intonation désabusée et contestataire. « Encore un mot et ce sera la semaine entière. » avertit l'incolore, se prémunissant de toute autre protestation.

Le silence plat qui suivit fut seul témoin de l'abdication enfantine et dans les secondes qui suivirent Anna entra finalement dans la cuisine, le gamin sur ses talons, tête basse et regard résolument fixé vers le sol, ses cheveux noirs et un peu trop longs masquant son visage. Autant dire que l'enfant ne faisait pas le fier après une telle désobéissance. Fort heureusement, Åska avait cessé de faire des siennes et l'on ne l'entendait plus que grogner de temps à autre, probablement plus par faim ou ennui qu'autre chose, son agressivité soudaine comme envolée mais loin d'être complètement disparue. A partir de là, l'incolore prit le relais de Loki et le petit-déjeuner se passa dans un calme relatif, l'enfant délaissant son repas pour ne plus quitter sa tante, jusqu'à ce que celle-ci ne cède et ne le prenne finalement dans ses bras, l'installant sur ses genoux et le laissant enfouir son visage contre son cou, quelques larmes discrètes dévalant ses joues rondes.

Reposant sa tasse pleine d'un café noir, Anna dit :

« Je ne suis pas fâchée contre toi. » Elle lui frotta doucement le dos et reprit : « J'ai seulement eu peur qu'il t'arrive quelque chose. »

Les petits bras de l'enfant se resserrèrent un peu plus autour de sa nuque et elle déposa un baiser sur le sommet de son crâne et de ses cheveux noirs en bataille.

« Ta punition ne commencera que demain. » finit-elle par ajouter, se voulant plus conciliante. « Je pense que la leçon d'aujourd'hui a été suffisante pour nous tous. »

..

...

Le gamin fut inséparable de sa tante durant la journée entière, rappelant vaguement à Loki la façon dont sa génitrice s'était pratiquement greffée à l'incolore, abattue et sans volonté propre, après son escapade chaotique de plusieurs jours. D'une manière générale, les rares membres de cette famille improbable semblaient tous se reposer sur Anna, seul véritable pilier maintenant encore maison et fondations debout et qui acceptait sans sourciller le poids des autres. En dépit de son manque régulier d'expressivité, l'attachement qu'elle portait aux siens se traduisait toujours par des gestes d'affections et quelques sourires doux, lorsqu'elle n'était pas déjà occupée à donner réconfort et attention à celle ou celui qui en demandait.

Loki se demanda si son propre épisode nocturne pouvait y être comparé, se disant qu'il était parfois bien difficile de comprendre ce qui pouvait traverser l'esprit de la jeune femme ou tout simplement de savoir ce qu'elle attendait des autres. Ou même, de si elle en attendait réellement quelque chose.

Un mystère qu'Anna ne s'était jamais empressée d'éclaircir, préférant se terrer dans son attitude sibylline, et c'était parfois comme si ses silences en disaient bien plus que ses mots, sa simple présence faisant généralement l'essentiel.

Alors quand vint la nuit et ses mirages de ténèbres cachés jusque sous ses paupières, son hésitation fut moindre pour trouver la chambre de l'incolore et passer le pas de sa porte. L'obscurité de la pièce ne le dérangea pas et ses pas retrouvèrent son lit sans mal. Il pouvait entendre son souffle lent et régulier trahir le fait qu'elle dormait et il n'eut aucun scrupule à s'inviter de lui-même sous la couette épaisse. Il laissa au loin le regret de ce que la froideur de sa présence imposait, mêlant ses jambes à d'autres, plus fines et pâles, et se rapprochant jusqu'à sentir la chaleur de son dos contre son torse. Anna ne bougea que pour mieux s'installer parmi les draps et murmurer un « goodnight » tout bas à travers le demi-sommeil dans lequel elle baignait déjà, effaçant les quelques remords qu'il avait pu avoir à sa propre et soudaine invasion.

C'était simple et ça n'engageait à rien. Il lui suffit de clore ses yeux pour que ceux-ci se rouvrent sur le lendemain, où la fatigue et le doute ne furent plus qu'un mauvais souvenir déjà loin.

L'aube déjà bien installée, il se réveilla dans la même position que la veille, alors que des doigts délicats effleuraient doucement la peau fine de l'intérieur de son bras, dans le but évident de le tirer du sommeil. Une tête aux cheveux blancs et familiers reposait en partie contre son biceps et se tourna vers lui pour révéler deux yeux clairs qui lui jetèrent un vague regard avant qu'il ne soit gratifié d'un « Hello there ». Sa voix claire et dénuée de fatigue lui démontra seulement qu'elle était réveillée depuis un moment déjà, attendant que lui aussi ne sorte de sa torpeur matinale plutôt que de le laisser seul à son sommeil, comme la dernière fois, restant cette fois-ci avec lui plutôt que de quitter son lit en catimini.

Il avait sous sa paume la chaleur dégagée par le creux de sa hanche, qu'il massa distraitement du pouce, jouant avec la rondeur de l'os qui se trouvait dessous. Il eut envie de pousser sa chance en risquant ses mains ailleurs, mais la curiosité qu'il vouait à l'étrange scarification qui se situait un peu plus bas, fut plus forte. Ses doigts descendirent doucement jusqu'à sa cuisse nue, où il trouva sans mal les reliefs irréguliers qu'il recherchait, guettant au passage la moindre réaction négative ou toute tentative de retrait. Il n'avait pas la moindre idée d'où il mettait les pieds et ce terrain inconnu pourrait se révéler être une pente raide s'il n'y prenait pas garde. S'il savait Anna ouverte à la discussion, il savait aussi combien il était rare que la jeune femme évoque sa propre histoire et que certains démons valaient mieux d'être laissés au sommeil plutôt que de les réveiller par pure curiosité. La prudence était donc de mise.

Il retraça inlassablement le contour net et géométrique de la cicatrice, avant d'oser demander :

« Qui ? »

S'il avait réussi à moduler sa voix pour retirer à sa question tout aspect intrusif, il fut curieux de s'entendre parler d'une manière presque possessive.

Elle ne répondit pas tout de suite, ses yeux demeurant ancrés dans les siens comme en quête de quelque chose, d'une réponse à une question qu'elle seule connaissait. Ce regard-là était étrange et il sentit que c'était quelque chose dont elle ne parlait que trop rarement, si ce n'était jamais. Il cessa tout mouvement, ses doigts se figeant sur la peau irrémédiablement abîmée, en attente.

Anna lâcha un maigre soupir, se résignant finalement à lui répondre.

« Il y avait là quelque chose qui n'était pas à moi, alors je l'ai retiré. » dit-elle, ses mots prononcés avec un détachement qui n'enlevait rien à la gravité du geste.

Etendant sa paume entière contre les reliefs irréguliers, il sentit que la cicatrice faisait aisément la longueur de sa main et la manière dont celle-ci se découpait sur la peau pâle et lisse, indiquait clairement que le lambeau avait été retiré en une seule et unique fois, emportant avec lui ce qui s'y trouvait. Il soupçonna que l'incolore se soit elle-même chargée de taillader sa chair, surprenant, quand on observait bien le tracé net de sa cicatrice qui ne reflétait aucune forme d'hésitation. Qu'est-ce qui avait bien pu se trouver-là pour qu'elle choisisse l'automutilation de plein gré ?

Y'avait-il un lien avec les marques qui couvraient ses épaules et dont il n'avait pu apercevoir que les pointes, il y a déjà plusieurs mois ?

Il eut envie de glisser ses doigts sous le col de son T-shirt pour retrouver les fines traces de coupures brièvement aperçues, mais peut-être était-ce trop présomptueux de sa part. Lui qui voulait tant de choses d'elle, devait mesurer ses demandes pour ne pas risquer un retour en arrière. Sa main reposant toujours sur sa cuisse, il songea à entreprendre quelques contacts plus osés mais renonça à toute tentative, sentant que le moment était mal choisi. Qu'à cela ne tienne, il avait tout son temps pour passer à une approche plus offensive et plus d'une corde à son arc pour parvenir à ses fins.

..

...

Après le petit-déjeuner, Anna remonta à l'étage avec son neveu, un carton vide sous le bras. Sa porte ouverte, le dieu pouvait voir l'incolore depuis sa chambre, alors que la jeune femme se tenait sur le pas de la porte de son neveu, attendant avec le carton ouvert et posé à ses pieds. Il aperçut la petite tête aux cheveux noirs du gamin aller et venir à plusieurs reprises entre sa tante et sa chambre, déposant à chaque fois quelque chose dans le carton. Plissant les yeux, le dieu finit par distinguer ce que l'enfant tenait entre ses mains, de drôles de petits sachets en cuir qui semblaient avoir un poids conséquent, des plumes en quantités infinies, de formes et de couleurs diverses, des feuilles d'arbre séchées et, pour finir, un crâne d'une taille raisonnable, probablement celui d'un renard ou d'un très jeune canidé, d'un blanc cassé propre, prouvant que l'objet avait été minutieusement nettoyé. Le dieu dut admettre qu'il n'avait pas la moindre idée de ce que l'enfant pouvait faire avec, mais la présence de l'os dans la chambre du gamin ne sembla pas surprendre l'incolore outre-mesure. Ses allers-retours finis, le gamin se posta sur le seuil de sa chambre, attendant que sa tante prenne la parole. Anna le considéra un moment, avant de demander :

« Tu n'oublies rien ? »

Le ton employé démontrait clairement qu'elle savait déjà ce qu'il manquait et le gamin poussa un long soupir avant de s'en retourner vers ses quartiers, traînant ses pieds sur la moquette. Quelque chose racla contre le sol et le dieu devina que l'enfant traînait quelque chose à sa suite. De ses deux petits bras, il hissa en l'air l'objet de son méfait pour que sa tante s'en saisisse, la chose étant trop conséquente pour pouvoir rentrer dans le carton.

Une ramure de cerf. Polie mais non vernie, intacte et entretenue de sorte qu'elle ne perde pas son allure d'origine.

Le visage de l'enfant se renfrogna et Loki sut que l'objet avait une grande importance pour lui, comme un genre de trophée. Il fut alors évident que ce que l'incolore était venue chercher, constituait un véritable trésor aux yeux du petit et que cette confiscation de ses biens les plus précieux faisaient partie intégrante de sa punition, Anna n'ayant visiblement aucune intention de jeter quoique ce soit, en attestait la précaution avec laquelle elle se saisit du carton déjà plein à craquer.

La punition de l'enfant étant officiellement commencée, Anna vint annoncer au dieu son intention de libérer la louve, son séjour au salon n'ayant déjà que trop duré et le danger qu'elle représentait grandissant à mesure qu'elle se rétablissait. A ce titre, quelques précautions furent nécessaires et l'incolore entreprit de pousser ses meubles de sorte à créer un couloir reliant la porte du salon à la porte d'entrée, pour faciliter l'échappée de l'animal.

Elle assura pouvoir gérer la louve, seule, et convia Loki à demeurer sur les marches de l'escalier, d'où il aurait une meilleure vue sans risquer d'effaroucher l'animal à cause de sa présence. Il releva néanmoins que la jeune femme n'était pas entièrement sereine vis-à-vis de ce qui allait suivre.

Le dieu assis sur le bois des marches, il regarda d'un œil attentif l'incolore ouvrir la porte du salon avec prudence. Il entendit Åska se déplacer dans la pièce, ses griffes raclant sur le parquet, probablement pour venir à la rencontre de la jeune femme. Il n'y eut ni hurlement ni grognement d'avertissement, la louve ne tenant visiblement pas rigueur de l'épisode houleux de la veille. Après un temps, Anna s'écarta de l'encadrement de la porte pour faire quelques pas en direction de la cuisine, tournant le dos à l'animal tout en jetant régulièrement quelques coups d'œil alertes derrière elle, prête à agir au moindre signe d'agressivité ou changement d'attitude. La chance fut qu'Åska sembla assez encline à suivre l'incolore, en dépit de sa méfiance évidente, s'arrêtant de temps à autre pour humer l'air et avançant petit-à-petit. La porte d'entrée étant bloquée pour demeurer grande ouverte, l'air glacé du matin s'infiltrait par à-coup à l'intérieur de la maison, faisant sensiblement diminuer la température entre les murs du chalet.

Une fois dans la cuisine, Anna et la louve disparurent de son champ de vision et Loki attendit de longues minutes avant que la jeune femme ne l'appelle, l'autorisant enfin à quitter son poste.

Åska était enfin dehors.

L'incolore referma la porte d'entrée après que Loki l'eut franchie. La plupart des chiens-loups demeurèrent à distance, grognant leur mécontentement de voir un nouveau membre rejoindre leur rang. Anna leur lança quelques morceaux de viande pour les distraire un peu et profita de la diversion pour nourrir également Åska. L'animal veillait à ne pas trop s'éloigner de la jeune femme et, subséquemment, du chalet, recherchant la protection de l'incolore face à la menace que représentait la meute. La cohabitation avec les autres bêtes d'Anna allait s'annoncer difficile si la louve décidait de rester dans les environs. Aussi la jeune femme s'occupa dehors durant la matinée entière, dans le but évident de garder un œil sur sa protégée du moment et d'éviter toute confrontation houleuse avec ses chiens-loups.

Avec le temps, Rookie et quelques-unes de ses bêtes finirent par approcher prudemment, l'air de rien, échangeant un ou deux grognements hargneux avec la louve avant de se faire à sa présence, tolérant la nouvelle venue sans pour autant l'accepter.

Ceux dont le pedigree était un peu plus lupin -comme Snö ou Windy- ne s'approchèrent pas une seule fois, boudant ostensiblement Åska et Loki ne sut dire si c'était-là une marque de jalousie ou une question d'ordre territorial.

Lorsque le soleil fut haut dans le ciel, l'incolore s'en retourna au chalet, l'heure du déjeuner approchant. Le salon fut un tableau désolant pour Anna, qui lâcha un soupir las en constatant les dégâts causés par la louve. Les fauteuils et le canapé avaient été lacérés et il ne resta plus que des lambeaux du tapis épais qui couvrait d'ordinaire le parquet. Quelques-uns de ses livres avaient été mangés et la porte était complètement griffée après qu'Åska se soit acharnée contre elle pour vainement tenter de sortir de la pièce. De quoi donner un travail supplémentaire et conséquent à l'incolore dans les jours à venir.

Loki l'aida à remettre un peu d'ordre dans la pièce après le déjeuner, ne trouvant rien de mieux à faire pour s'occuper. Lorsqu'un peu d'agitation se fit sentir dehors, Anna retourna s'installer sur son perron pour garder ses bêtes à l'œil. Le dieu l'y rejoignit en début d'après-midi et s'installa à côté d'elle sur les marches, cherchant la louve du regard. Il la trouva à part, se tenant à quelques mètres d'un petit groupe de chiens-loups qu'elle tentait apparemment de suivre sans trop s'imposer.

« Il y a du progrès. » dit Anna. « S'ils ne me l'achèvent pas dans la nuit je pense qu'elle aura gagné sa place ici. Si tant est qu'elle souhaite rester. »

« Les autres ne l'ont jamais fait ? » demanda Loki.

« A part Windy, non. Aucun n'est resté. Bara et lui se sont même salement battus. Après ça, je n'ai pas revu Bara durant des mois et j'ai bien cru qu'il s'était laissé mourir. Dehli a probablement été la moins difficile. La plupart revienne de temps en temps, mais il arrive que certains quittent la région et ne réapparaissent jamais. C'est comme ça. »

Il ne manquait qu'un loup à la liste.

« Et pour Snö ? »

Le drôle de sourire en coin qui vint fleurir sur les lèvres pâles d'Anna en dit long.

« Triste histoire. » dit-elle. « Quand je l'ai récupéré il était à peine sevré. Je suis tombée sur les restes de sa mère durant une balade, il s'était réfugié sous son cadavre. En temps normal les loups arctiques ne descendent pas si bas, je ne saurais pas te dire ce que ceux-ci faisaient ici. J'ai nourri Snö au biberon durant ses premières semaines au chalet. Depuis, il n'a plus quitté Garden Creek. »

Cela expliquait grandement le comportement peu farouche que le loup blanc adoptait avec lui en présence d'Anna, de même que la loyauté indéfectible qu'il portait à la jeune femme.

Les quelques chahutages dont Åska faisait l'objet, cessèrent en milieu d'après-midi, la louve pouvant désormais se tenir plus proche de ses congénères canins sans craindre un soudain accès de violence de leur part.

« On dirait bien que tu viens de gagner une nouvelle alliée. » fit remarquer Loki d'un air narquois. « Qu'en penses-tu ? »

L'absence de réponse lui fit jeter un œil du côté de l'incolore et il releva aussitôt son expression contenue et figée. Suivant son regard du sien, il vit enfin le givre qui envahissait la rambarde en bois à une allure loin d'être naturelle et sentit la neige à ses pieds se durcir alors qu'elle se changeait en une glace dense. Il y eut quelques piaillements affolés parmi les chiens-loups et, brusquement, le loup jotünn apparut au beau milieu du terrain d'Anna, amenant avec lui quelques bourrasques et volutes de neige floconneuse. Les bêtes de l'incolore se couchèrent aussitôt à plat ventre, tête basse et attitude soumise, ou s'enfuirent dans les bois, loin du danger que représentait cet impromptu arrivant. Åska fut des premiers, s'aplatissant au sol et lâchant quelques jappements apeurés.

Les yeux d'Anna s'étrécirent alors qu'elle semblait se concentrer pour entendre quelque chose, son attitude laissant penser à Loki que le vieux gardien s'adressait à elle, preuve en était de son regard écarlate braqué sur elle. Le dieu suivit le mouvement lorsque l'incolore se redressa et alors qu'elle faisait un pas en avant pour rejoindre la créature, elle posa une main ferme sur son épaule pour lui sommer :

« Ne t'en mêle pas. »

Sa voix transpirait d'un sérieux mortel et Loki n'eut pas la moindre idée de ce que l'antique gardien avait pu lui murmurer pour la rendre aussi tendue et inflexible.

S'en remettant à elle, il la regarda s'éloigner de lui jusqu'à rejoindre la grande silhouette blanche et menaçante qui ne la quitta pas un seul instant du regard. Dans sa gueule, deux cadavres de coyotes étaient retenus, broyés, leurs membres lâches pendouillant alors que le poitrail blanc du loup était tâché de leur sang. Une fois l'incolore face lui, l'antique gardien relâcha ses prises du jour pour les laisser s'échouer dans un bruit mou au pied d'Anna, qui ne jeta pas un regard à la charpie sanguinolente qui s'étendait désormais devant elle. Elle le remercia d'un hochement de tête peu enthousiaste. Ils restèrent un moment à se fixer, avant que le loup jotünn n'émette un grondement sourd et mécontent, démontrant que la discussion ne tournait pas dans le sens qu'il aurait souhaité, faisant grogner certains chiens-loups en retour, auxquels le grognement caractéristique d'Åska se mêla. Ses oreilles aux pointes nécrosées se redressant sur son large crâne, l'antique gardien releva son énorme tête et huma l'air. Dans la seconde qui suivit, ses yeux sanguins se braquèrent sur la louve, son air se faisant mauvais alors qu'il grognait de plus bel, couvrant les grondements des autres bêtes.

Anna fit aussitôt un pas de côté pour se placer entre lui et Åska, barrant volontairement la route au loup jotünn. Elle agissait d'une manière terriblement imprudente aux yeux de Loki.

Loin d'être impressionné ou découragé, le gardien maudit enfonça son museau dans le ventre d'Anna pour chercher à la faire reculer, babines retroussées sur des dents au tranchant aigu. Mais la jeune femme ne cilla pas, allant jusqu'à poser ses mains sur la truffe noire et frémissante de la créature pour tenter de la repousser, l'expression de son visage toujours inflexible.

C'était un rapport de force inégal et perdu d'avance selon le dieu, qui avait bien du mal à se retenir de la rejoindre, même en se sachant incapable de faire quoique ce soit pouvant arranger la situation.

Les grognements d'avertissements du loup jotünn se muèrent en des sons bien plus menaçants et que Loki put sentir résonner jusque dans ses côtes, poussant les bêtes de la jeune femme à aboyer et gronder plus fort, allant jusqu'à se redresser sur leurs pattes pour se regrouper derrière leur seule maître et adopter une posture défensive.

Enfonçant ses doigts plus vicieusement contre la chair noire du museau qui lui creusait le ventre, Anna claqua d'une voix dure :

« Tu t'occupes de ton territoire et tu n'empiètes pas sur le mien. Chacun son versant. »

Elle n'avait pas prononcé un seul de ces mots dans sa langue natale, articulant lentement et avec un accent étrange ce que Loki identifia sans mal comme le dialecte Jotünn. Sa voix manquait des intonations rugueuses que ce parler nécessitait et certaines syllabes n'avaient pas été prononcées correctement, mais l'ensemble restait tout à fait compréhensible, avec un vocabulaire riche qui démontrait qu'elle connaissait cette langue d'un autre monde depuis plusieurs années déjà.

Les mots semblèrent avoir leur effet, probablement un rappel de ce que leur petit pacte imposait, et l'antique gardien reprit ses distances en lâchant un souffle bref et énervé, laissant sur le manteau d'Anna une trace du sang de coyote qui couvrait encore ses babines et son poitrail. Se tenant toujours aussi droite, l'incolore le fixa sans sourciller, poursuivant apparemment la discussion par le seul biais de son esprit. Quelques grognements mécontents plus tard, il sembla que les deux parvinrent à un accord puisque l'attitude de l'antique gardien se fit moins agressive, la créature d'un autre âge retrouvant son dédain habituel, poussant les bêtes d'Anna à se recoucher dans la neige en l'absence de toute menace.

Quand la conversation parut toucher à sa fin, le loup jotünn s'avança jusqu'à se pencher au-dessus de l'incolore. Il renifla son cou et sa joue au passage, avant de laisser sa langue d'un noir grisâtre venir lécher tout le côté droit de son visage tout en grognant. Puis il disparut, engloutissant Anna dans ses volutes de neige. Loki craint un instant qu'il n'ait emmené la jeune femme avec lui, mais fut détrompé lorsque les flocons en suspension dans l'air se dissipèrent pour révéler sa silhouette blanche. Elle lui sembla quelque peu crispée, mais son visage lisse et sans expression ne fut d'aucun indice au dieu sur ce qui lui traversait l'esprit.

De l'avis de Loki, les nouvelles ne semblaient pas bonnes.

..

...

Depuis l'encadrement de la porte du salon, Loki regardait d'un œil attentif l'incolore assise à même le sol et occupée à recoudre ses coussins éventrés. Elle avait nettoyé la pièce à grande eau, jeté les restes de son tapis et poussé les meubles trop abîmés dans un coin, en attendant de décider de leur sort -ordures ou réparation-. Ses cheveux ramassés en chignon haut, il pouvait parfaitement distinguer les traits de son visage et la manière dont ceux-ci se fronçaient de temps à autres.

Quelque chose n'allait pas.

Ses yeux pâles étaient résolument fixés sur son travail, ignorant la présence du dieu comme si elle n'avait pas remarqué qu'il se trouvait là, à quelques pas, quand d'ordinaire son regard vif capturait le moindre mouvement et lui jetait toujours un coup d'œil cordial lorsqu'il était dans les parages. Mais le plus étrange était sa bouche qui, bien que close, se tordait de temps à autres comme s'il se trouvaient quelques mots avortés derrière la barrière de ses lèvres.

Le tableau avait quelque chose de dérangeant.

Il fit un pas dans le salon, laissant volontairement son pied s'écraser contre le parquet pour provoquer un grincement. Anna se figea aussitôt dans son mouvement, sa main tenant l'aiguille se suspendit au-dessus du coussin qu'elle recousait, fil tendu entre elle et le tissu, et ses yeux d'un bleu fade se relevèrent sur lui.

« Tu as besoin de quelque chose ? » demanda-t-elle.

« Non. Tu es... » Il réassembla dans son esprit les images des minutes précédentes, cherchant le moindre signe pouvant démentir ce qu'il en avait déduit. Il n'en trouva aucun, alors il chassa l'hésitation de sa voix et compléta sa phrase : « ...en train de parler. De lui parler. »

Anna le considéra un instant. Son ton était mesuré lorsqu'elle lui répondit :

« Oui. » Le mot n'avait rien d'un aveu, c'était plus une confirmation de quelque chose qu'elle semblait considérer comme tout à fait banal, comme si l'habitude l'avait emporté sur l'anormalité totale de la chose. « La discussion de tout à l'heure n'était pas vraiment close. » expliqua-t-elle. « Dans la mesure où Ayzshed ne se tient pas trop loin, je peux toujours l'entendre. Et lui répondre. »

« Loin à quel point ? » se renseigna Loki, sur la réserve.

Elle ne lui répondit pas tout de suite et, à voir la manière dont son regard se perdit durant un bref instant, il sut qu'elle répondait à l'antique gardien -le congédiait, espéra-t-il-.

« Probablement à cinq ou six miles au Nord-Ouest, j'ai cru comprendre qu'il y avait eu un peu d'agitation de ce côté-ci. » dit-elle, pensive. « A cette période-ci de l'année, il y a peu de chance que ce soit des randonneurs égarés. La zone faisant partie intégrante de mon domaine, je ne serais pas étonnée d'apprendre que quelques braconniers aient bravé mon interdiction. » La très-probable fin desdits braconniers ne semblait pas l'affecter outre-mesure. Après un temps, elle ajouta : « Je pense que cela peut en partie expliquer pourquoi il était de si mauvaise humeur. »

Anna n'avait en rien l'air préoccupée par sa petite mise au point de toute à l'heure avec le loup jotünn, ni de son agressivité soudaine, comme si elle s'était attendue à ce soudain accès de colère. Elle en parlait presque comme d'un simple problème de voisinage.

« Pourquoi t'avoir ramené des coyotes dans ce cas ? » demanda-t-il, s'imaginant les deux cadavres comme un genre d'offrande, ce qui ne collait pourtant pas avec l'humeur exécrable de la créature.

« Des présents peut-être, mais je crois qu'il s'agit avant tout d'un rappel de ce qu'il peut faire. » déclara Anna, jetant un œil à son ouvrage inachevé avant de se remettre à coudre. « Il a été plutôt vexé d'apprendre que je m'étais déjà chargée du problème avec la meute. »

Vexé n'était pas exactement le terme que Loki aurait employé aux vues de la réaction virulente de la créature. L'incolore semblait juste habituée à ce type de saut d'humeur, ce qui n'avançait pas plus le dieu sur le pourquoi de son expression tendue après le départ du loup maudit.

Décidant qu'il aurait cette fois-ci le fin mot de l'histoire, il s'avança dans le salon jusqu'à venir s'asseoir à même le sol, en face d'elle. A son maigre soupir, elle sembla comprendre qu'il ne lâcherait pas l'affaire si facilement.

« Il n'a pas eu l'air particulièrement ravi de découvrir une nouvelle recrue parmi tes rangs. » souligna-t-il, déterminé à creuser jusqu'à ce qu'un détail clé ne surgisse.

« Pas vraiment, non. » concéda Anna. En trois coups d'aiguille, elle vint à bout de son ouvrage. Elle fit un nœud discret puis abaissa son visage pour couper le fil avec ses dents. Laissant de côté son coussin fraîchement rapiécé, elle releva ses yeux délavés sur lui et il put voir la mécanique de son esprit tourner ses rouages derrière ses pupilles d'un rouge profond, lui donnant raison de croire que quelque chose d'important s'était dit entre elle et l'autre.

« Alors quoi ? » s'impatienta Loki. « Ce n'est pas pour une bête question de territoire. La louve se trouvait sur le tien déjà bien avant. Pourquoi sa présence ne le dérangerait que maintenant ? ». Quand elle fit mine de choisir un autre coussin dans la pile de ceux qu'elle avait encore à recoudre, il se saisit vivement de son poignet avant que sa main n'atteigne le moindre tissu. Il veilla cependant à ne pas serrer sa prise trop fort. L'incolore fixa un moment la main qui empêchait la sienne de faire le moindre mouvement. « Pourquoi ? » insista-t-il encore.

Le souffle las qui s'échappa d'entre ses lèvres pâles, glissa jusqu'à embrasser la peau de sa main, puis une paume incolore vint recouvrir son poignet, effleurant ostensiblement du bout des doigts le bracelet de métal qui lui seyait une partie de l'avant-bras.

« Pour une raison que j'ignore, il croît que ce qui est perdu lui revient de droit. » murmura Anna, accentuant la pression de ses doigts contre son bracelet, poussant le métal contre la peau fine de son poignet. « Blessée comme elle l'était, Åska n'aurait pas dû survivre. Mais elle est venue à moi et non à lui. J'ai dû remettre les choses au clair avec Ayzshed à ce sujet, rien de plus. »

Il croît que ce qui est perdu lui revient de droit.

Les doigts pâles pressant toujours son bracelet, presque durement, il réalisa qu'il ne s'agissait pas uniquement de la louve.

Lui-même s'était égaré à plusieurs reprises dans les bois, affaibli et désorienté, à commencer par le jour de son arrivée sur ces terres gelées.

La situation venait de prendre un tournant qu'il n'avait pas prévu et Anna, bien que mesurant chacun de ses mots, ne semblait pas vraiment affolée par la menace sous-jacente que pouvait représenter le loup jotünn.

« Sur quel versant ai-je atterri ? » la pressa-t-il.

« Sur le mien. » répondit-elle doucement. « C'est pourquoi je ne m'en inquiète pas, Ayzshed n'a qu'une parole. »

Anna se voulait rassurante, mais la gravité qui transpirait toujours dans sa voix l'invitait ouvertement à la prudence. Ainsi donc, il était possible que le gardien ne devienne un obstacle supplémentaire, voire une menace. L'incolore semblait penser que la situation était sous contrôle, mais Loki ne partageait pas entièrement cette impression. Il relâcha finalement son poignet et elle en fit de même avec le sien, ses doigts effleurant une dernière fois le métal de son bracelet.

« Il aime jouer sur les mots et profite toujours du moindre flou dans notre accord. » déclara Anna. « Mais à ma décharge, j'en fais déjà tout autant. Le jeu est serré, mais il est loin d'être aussi déséquilibré que tu puisses le penser. Ayzshed n'a aucun intérêt à me nuire, de même que je n'ai aucun intérêt à lui nuire. »

Mais est-ce que lui nuire à lui, le dieu de la Malice, était considéré comme nuire à la jeune femme ? Le vieux gardien lui avait déjà joué un tour, profitant de sa fièvre pour venir le tourmenter, pour quelle obscure raison ne recommencerait-il pas ou ne ferait-il pire ?

« Tu en parles presque comme d'un ami. » fit remarquer Loki avec ironie.

C'est avec son sérieux habituel qu'elle lui répondit :

« D'une certaine manière, c'est presque comme s'il en était un. »

Et, à voir la manière dont la créature agissait avec l'incolore, il n'était pas si improbable que la réciproque fût toute aussi vraie. C'était pourtant impensable.

Jetant un œil fatigué à sa pile de coussins toujours en attente de réparation, Anna soupira et passa finalement son regard sur sa pendule miraculeusement indemne, avisant l'heure elle offrit :

« Un thé ? »

La proposition fut la bienvenue et il suivit le mouvement lorsqu'elle se releva pour quitter son salon dévasté et gagner la propreté et l'ordre de sa cuisine. Elle le laissa s'installer à table et sortit un paquet de biscuit au beurre une fois la bouilloire remplie et placée sur le feu. Il y eut un silence tranquille jusqu'à ce que le sifflement de la vapeur ne se fasse entendre. Loki regarda l'incolore transvaser l'eau bouillante dans sa théière et y ajouter une cuillère à thé. L'odeur des herbes infusées, amère et douce, s'épanouit entre eux lorsqu'elle remplit leurs tasses respectives, quelques volutes de vapeur s'échappant du liquide brûlant. Véritable invitation à la paix sous forme liquide, il n'eut pas le cœur ni l'envie de lui en vouloir pour cette omission d'une information pourtant capitale. Le fait qu'elle ait secrètement pris sa défense face à un adversaire contre lequel elle ne ferait jamais le poids, joua aussi en la faveur de la jeune femme.

Il savoura le bouquet herbacé et entêtant qui s'invitait jusque sous son nez, tout en gardant un œil sur l'expression de l'incolore, cherchant à capter le moindre frémissement de ses lèvres qui trahirait la poursuite de sa conversation à distance avec le loup jotünn. Probablement qu'Anna capta son manège, car elle dit :

« Il est bien trop loin maintenant pour s'inviter ici. »

Elle tapota sa tempe du bout de ses doigts fins.

« Et s'il s'invite à un moment inopportun ou bien si tu n'as pas envie de l'écouter ? » demanda-t-il, toujours surpris de l'aisance avec laquelle elle évoquait le sujet.

Ses lèvres pâles se fendirent d'un sourire en coin amusée.

« Une simple pensée désagréable suffit à le chasser et la pression à l'arrière de mon crâne disparaît. » expliqua-t-elle sans détour. « Mais je dois avouer que les premières fois ont été assez éprouvantes. Ayzshed n'est pas du genre à s'annoncer ou à s'épancher en salutations lorsqu'il a quelque chose à dire. »

Cela ne ressemblait effectivement pas aux manières abruptes et intrusives de la créature. Ses yeux revenant à sa tasse et à son contenu, le dieu regarda un moment le liquide transparent et sombre tanguer contre la porcelaine blanche. Avec les dernières nouvelles, il était d'autant plus convaincu de la nécessité de former l'incolore aux arts de la magie et, par conséquent, de la nécessité de reprendre avec elle leurs séances quotidiennes d'entraînement.

Il laissa les minutes s'écouler, peu pressé, appréciant le silence et le calme ambiant que la maison venait de gagner avec le départ d'Åska. Face à lui, Anna en fit tout autant, ses yeux perdus dans le vague, sirotant son thé et grignotant un biscuit de temps à autres.

Lorsqu'il étendit finalement sa main entre eux sur le bois de la table, ses pupilles pourpres le dévisagèrent avec curiosité, avant qu'une main pâle ne vienne finalement se joindre à la sienne, paume contre paume et extrémités des doigts frôlant le poignet de l'autre.

« Place ton autre main sur la table, paume orientée vers le plafond. » la guida-t-il, alors que de sa main libre il venait couvrir leurs mains jointes. Sa main blanche lui parut comme noyée dans l'immensité des siennes.

« Quelle est la leçon du jour ? » demanda tranquillement Anna, intriguée.

Il laissa sa bouche prendre un pli joueur.

« Tu sais déjà quel est mon pouvoir de prédilection, l'art que je maîtrise le mieux... » susurra-t-il.

« L'illusion. » trouva sans mal l'incolore, cherchant où il voulait en venir.

Son sourire se fit tout en dent alors qu'il retroussait ses lèvres d'un air malicieux, presque torve.

« Exact. » acquiesça-t-il. « Nous l'avons déjà abordé par la dissimulation, mais il nous reste à aborder une autre composante d'importance : le mirage. »

Il put voir la lumière se faire dans l'esprit d'Anna, ses yeux pâles s'illuminant d'intérêt et de curiosité.

« Que veux-tu faire apparaître ? » demanda-t-elle.

« Mauvaise question. » la corrigea Loki. « Qu'est-ce que tu veux faire apparaître ? »

Ses sourcils presque inexistants se haussèrent d'un intérêt non feint et surpris. Jusqu'ici il avait toujours dicté ce que sa magie ferait une fois passée sous la peau de la jeune femme, mais Loki trouvait, aujourd'hui, plus pertinent de lui montrer qu'elle pouvait également s'approprier son énergie s'il décidait de la laisser à sa disposition. Cela pouvait toujours servir en cas d'urgence, ne laissant au dieu que la seule nécessité d'un contact de leurs mains, s'affranchissant de toute explication en amont.

Se prêtant à son espièglerie, l'expression de l'incolore se fit taquine.

« Est-ce un de ces tours où tu devines ce qui me traverse l'esprit ? » le moqua-t-elle gentiment.

Il sembla à Loki que ce genre de chose faisait partie intégrante des quelques passes et manigances que certains humains osaient présenter comme de la magie. La pique fut bien sûr volontaire.

« Tu peux le garder pour toi si le cœur t'en dit, je n'ai nul besoin de me glisser dans ton esprit. »

Elle releva la référence à leur précédente conversation, se fendant d'une expression faussement sérieuse alors qu'elle taclait en retour :

« Prend garde aux pensées désagréables. » Ses pupilles carmin revenant sur sa main solitaire toujours échouée sur la table, l'incolore demanda : « Qu'est-ce que je suis supposée faire ? »

« Simplement te concentrer sur ce que tu souhaites faire apparaître et suivre le même chemin que d'habitude. Je me charge du reste. » expliqua-t-il, se sentant soudainement curieux de l'illusion qu'elle allait choisir.

Elle réfléchit durant une poignée de secondes, avant de bloquer son regard sur leurs mains jointes pour se concentrer. Dès lors, Loki n'eut plus qu'à se fier à leur rituel habituel, attendant que l'incolore ne relève ses yeux sur lui pour lui signifier qu'elle était prête et laissant sa magie éclore toujours un peu plus profondément en elle, conquérant la moindre parcelle de peau blanche de ses ondes serpentines, de sa main piégée entre les siennes jusqu'au bout de ses doigts graciles reposants juste à côté.

Il chercha en elle la moindre trace pouvant trahir la présence de l'autre dans son esprit, pas par manque de confiance envers la jeune femme, mais parce qu'il redoutait toujours un mauvais tour de la part du loup jotünn. Rassuré de ne trouver chez elle que sa sérénité habituelle, il se relaxa finalement pour apprécier la sensation de son essence filant hors de son corps et la manifestation visuelle de ce qui faisait toujours de lui un sorcier à part entière, en dépit de la restriction imposée par ses bracelets. Il était étrange de constater comme il pouvait retrouver à travers Anna cette part si essentielle de lui-même, lui faisant toujours plus mesurer sa chance d'être tombé sur cette humaine-ci après le désastre de son échec à New York.

Des ressources presque illimitées, une cache confortable où personne ne songerait à venir le chercher, une hôte plus qu'à même de le comprendre et dotée d'une capacité d'adaptation à tout ce qui était extérieur à son monde, aussi déconcertante que saisissante...

Quand les pupilles sanguines d'Anna revinrent sur lui, il resta un moment à contempler son visage lisse aux traits singuliers avant de finalement dicter à sa propre essence de se plier à la volonté de son réceptacle.

Durant les premières secondes, rien ne se passa, jusqu'à ce que finalement... de petites taches blanches traversèrent sa vision, dégringolant sous ses yeux avant de disparaître.

Des flocons.

D'autres se mirent à tomber du plafond, dévalant lentement l'air ambiant sans fondre et passant à travers le bois de la table.

L'incolore faisait neiger dans sa cuisine et le sourire doux et ténu qui orna son visage fut quelque chose d'agréable pour Loki. Les flocons se firent plus dense mais pas plus nombreux, tombant entre eux de manière éparse. Après un temps, Anna réussit même à corriger les quelques défauts de son illusion, les flocons virevoltant doucement avant de s'échouer sur la table pour y fondre lentement au lieu de passer au travers.

Il fut aisé pour le dieu de comprendre qu'au-delà de la nécessité d'un environnement suffisamment hostile pour tenir les curieux à l'écart de sa maison, la neige était une chose qu'Anna appréciait. Purement et simplement.

« Par chez moi, en Angleterre, la neige n'était pas une chose si rare en hiver. Mais je n'ai jamais vraiment eu l'occasion d'en profiter. » dit-elle, ses yeux suivant la chute des flocons sans jamais s'en lasser. « Jusqu'à Garden Creek. »

Elle soupira doucement, presque d'aise, avant de refermer sa main libre et de rompre le mirage. Laissant son essence revenir à lui, Loki ne libéra pourtant pas sa main tout de suite lorsque les vagues d'un vert iridescent cessèrent de parcourir la peau blanche d'Anna. L'incolore le regarda curieusement mais ne dit rien. La chaleur dégagée par sa chair irradiait contre ses paumes et il massa distraitement le creux du poignet qui se trouvait sous ses doigts, observant la peau pâle de son avant-bras se piqueter de chair de poule en réponse au contact.

Ou peut-être à cause du froid de sa propre peau.

L'idée lui déplut et, retenant un soupir contrarié, il relâcha finalement la main blanche qu'il avait retenue captive entre les siennes. Anna le dévisagea sans comprendre, récupérant sa main avec une lenteur prudente. Elle jeta finalement un bref coup d'œil à son horloge murale et, après un moment d'indécision, se leva pour sortir de ses placards de quoi entamer la préparation du repas du soir.

Loki sentit qu'il venait de laisser passer une occasion pourtant parfaite. Il fixa le dos de la jeune femme, cherchant comment rattraper l'instant et faire passer une bonne fois pour toute son message. Avisant le service à thé abandonné sur la table, il se saisit des tasses désormais vides et froides. Se levant, il prit son temps pour contourner la table et atteindre l'évier, guettant le moindre mouvement de l'incolore. Lorsque celle-ci s'arrêta finalement devant ses fourneaux, il passa dans son dos et demeura là, franchissant son espace vital intentionnellement. Il tendit son bras pour déposer nonchalamment les tasses dans le fond de l'évier, laissant son souffle effleurer sa nuque alors que sa main fraîchement libre se posait contre le plan de travail, non loin de sa hanche. Anna arrêta ce qu'elle faisait lorsqu'elle prit conscience de la proximité volontaire du dieu dans son dos. Loki apposa doucement son autre main sur sa hanche droite, sa paume retrouvant sans mal le creux où elle s'était trouvée le matin-même, ses doigts partant à la recherche de la pointe de l'os qui se trouvait dessous pour reprendre son massage circulaire. Il aima le léger accro de sa respiration et le petit frisson qui grimpa jusque sur sa nuque découverte. Son dos séparé de son torse par un maigre espace, il se pencha un peu plus sur elle, sa joue venant se brosser contre ses cheveux blancs.

Ses lèvres effleurant presque son oreille, il dit, susurrant chacun de ses mots :

« Il n'y a pas que dans le sommeil que je recherche la chaleur de ton corps. »

L'inspiration qu'elle prit fut un peu brusque et difficile et, dans un timing absolument parfait, le bois des escaliers se mit à grincer alors que l'enfant dévalait prudemment ses marches, descendant pour le dîner. Le dieu caressa une dernière fois la rondeur de l'os avant de laisser sa main quitter sa hanche, s'écartant presque à regret de la chaleur dégagée par son corps pour sortir des placards de quoi servir la table. Il fut ravi du petit temps de latence qu'eut l'incolore avant de se ressaisir, regardant d'un œil perplexe les casseroles qu'elle avait sorties et nécessitant quelques secondes pour se rappeler ce qu'elle voulait initialement faire. Lorsque le gamin franchit le seuil de la cuisine et vint à elle, elle lui ébouriffa gentiment les cheveux avant de lui demander de s'asseoir à table, sans réussir à se départir de son attitude soudainement distraite.

Quand enfin son regard pâle croisa le sien, Loki put voir dans le tréfond de ses pupilles d'un rouge sombre, l'éclat d'un intérêt nouveau qui lui promettait un changement fort intéressant dans les jours à venir.

..

...

L'enfant mis au lit, les murs du chalet retrouvèrent la quiétude de la nuit. Loki trouva l'incolore dans la cuisine, occupée à ranger la vaisselle du dîner. Lorsque ses mains pâles plongèrent dans l'évier, Anna marqua un temps de pause, jetant un regard étrange à ce qu'elle avait sous les yeux, poussant le dieu à faire quelques pas de plus pour se rapprocher et apercevoir la raison de cet arrêt soudain. L'anse finement ouvragée retenue entre ses doigts fins, l'objet de sa réflexion n'était nul autre que l'une des tasses que Loki avait précédemment déposées là.

« I have a theory. » dit-elle son regard toujours fixé sur le fond de la tasse qu'elle tenait et le reste de thé noir qui s'y trouvait. Elle fit rouler le liquide sombre d'un coin à l'autre de la porcelaine, méditative. « Dans la mesure où je ne peux influencer le sortilège que si tu choisis de plier ta magie à ma volonté, l'échec de l'autrefois n'a pas pu venir de moi. » Loki eut un rictus, souriant en coin de devoir à nouveau faire face à la perspicacité de la jeune femme. Ses yeux clairs se relevèrent ensuite pour accrocher les siens, son visage habité de curiosité et de cette pointe de froideur qu'elle arborait toujours lorsqu'elle était en pleine réflexion. « Ne me manque que le pourquoi, mais je crois avoir ma petite idée là-dessus... »

Elle lui offrit l'un de ses discrets sourires et s'appliqua ensuite à laver consciencieusement la porcelaine, trop fragile et précieuse pour être rangée dans le lave-vaisselle. Loki s'appuya contre le plan de travail à côté d'elle, curieux d'entendre ce que l'incolore avait d'autre à dire.

« J'ai l'habitude de susciter la curiosité chez les autres. Une curiosité souvent déplacée et qui se masque sous un désir fictif. » déclara-t-elle tranquillement, sans une once de reproche dans la voix, séchant ses mains avec précaution avant d'offrir l'expression calme de son visage au dieu. « Je sais déjà que ça n'est pas ton cas, bien sûr. Mais je ne peux m'empêcher d'être légèrement surprise. »

Anna s'était visiblement décidée à saisir le taureau par les cornes, mais pas sans son tact habituel.

« Surprise ou flattée ? » sourit-il.

« Ne te jette pas tant de fleurs, mon ego n'a rien à voir là-dedans. » tempéra-t-elle doucement. « Qui-plus-est, as-tu vraiment besoin de m'extorquer les mots pour t'assurer d'une réciprocité ? »

Il la regarda faire un pas de côté pour se mettre face à lui, ses deux mains pâles venant se poser contre le rebord du plan de travail, de part et d'autre de sa taille, alors qu'elle entrait dans son espace vital, comme il l'avait fait quelques heures plus tôt. Ses yeux à la clarté étrange ne quittèrent pas les siens une seule seconde.

« Et si je souhaite dissiper le moindre doute ? » taquina-t-il, appréciant la proximité de leurs corps et la manière dont son visage sans couleur se fondait en un air mutin.

« Demande-t-il après avoir partagé mes draps par deux fois. » piqua Anna en retour, appuyant ses mots d'une ironie qui ne lui était pas coutumière et retroussant ses lèvres sur ses dents dans une copie parfaite de ses propres rictus. Elle l'imitait, réalisa-t-il, et plutôt bien même. « Il est curieux de te voir demander, lorsque d'ordinaire tu t'affranchis de cette politesse. »

Si cela ce n'était pas une invitation, Loki ne savait pas ce que c'était.

Il fut ensuite aisé de saisir sa taille pour réduire la maigre distance qui les séparait encore, ses pouces partant aussitôt à la recherche des pointes osseuses de son bassin. Il y avait une tension agréable entre eux, qu'il ne romprait pour rien au monde.

Le retentissement soudain d'une alarme s'en chargea pourtant et Loki se demanda qui il avait bien pu se mettre à dos en cet univers pour qu'on lui mette ainsi des bâtons dans les roues.

« Qu'est-ce ? » demanda-t-il à Anna.

« De mauvaises nouvelles. » dit-elle, son air mutin disparu. Ses yeux quittèrent finalement les siens pour jeter un regard en direction de l'escalier en bois. « Reste ici, je reviens. »

Elle s'arracha à ses mains et reprit ses distances pour monter à l'étage. L'alarme fut coupée et il l'entendit vaguement passer par la chambre du petit, probablement pour le rassurer et lui intimer de rester au lit.

Les marches de l'escalier grincèrent doucement alors qu'Anna les dévalait avec aisance, revenant dans la cuisine en moins de deux. Téléphone en main, elle se dirigea vers sa télévision murale, l'alluma et tritura quelques boutons. Se reculant, elle composa un numéro sur son téléphone et l'appel fut aussitôt transféré sur son grand écran. L'équipe de l'incolore apparut dans les secondes qui suivirent.

« Je vous écoute. » dit Anna, la mine grave, se contentant de hocher la tête pour saluer ses subalternes.

« Quelqu'un a essayé de se glisser dans nos serveurs principaux. On ne sait pas encore s'il y a des dégâts, mais Hijo est sur le coup. » assura Carlington avec raideur, Spencer et Nottingham acquiesçant sans prononcer un seul mot. « A priori le réseau n'a pas été endommagé et le système a lancé l'alerte moins d'une minute après l'intrusion.

« Une minute, c'est déjà bien trop. Bartholomew n'est pas là ? » s'enquit l'incolore.

« Il est à Londres pour affaire. » répondit aussitôt son bras droit. « Nous le tiendrons au courant de ce qui se passe. »

« Bien. »

A l'écran, l'équipe d'Anna ne semblait pas en mener bien large et le visage d'Hijo était froncé sous l'effet de la concentration, la jeune femme à l'air diable pianotant du bout des doigts sur plusieurs écrans avec une frénésie étonnante.

« Je l'ai. » finit-elle par dire, ses yeux toujours rivés sur ses ordinateurs. « La mauvaise nouvelle, c'est que tous les niveaux de sécurité ont été franchis. »

« Et la bonne ? » demanda Anna, sur la réserve.

« Apparemment rien n'a été pris ou endommagé. » lui répondit Hijo, faisant défiler les informations sur ses écrans. « Pas de demande de rançon ni de fichiers bloqués. Nos algorithmes de gestion sont intacts. »

« Peux-tu savoir si des fichiers ont été consultés ? » insista Anna, son expression se fronçant.

« Sans problème, Boss. » acquiesça aussitôt sa subalterne, ses doigts redoublant de frénésie sur ses écrans. « Alors... Les archives n'ont pas été visitée... Les fichiers clients n'ont plus... Ni les serveurs des différents services de la société... C'est dingue. Aucune consultation ou copie frauduleuse constatée. »

Les lèvres pâles d'Anna disparurent en un pli dur.

« Madame ? » appela prudemment Carlington.

« Initiez un blackout, protocole B dix-sept. » somma l'incolore, avant de raccrocher brusquement. Sans un regard pour Loki, elle marcha à pas vif vers l'une des étagères de sa cuisine pour venir toquer cinq fois contre le lambris du mur. Un pan du bois ouvragé s'ouvrit, Anna écartant aussitôt le petit panneau pour accéder à ce qui se trouvait caché derrière. Ses doigts fins tapèrent un code sur le clavier du dispositif dissimulé, avant qu'elle ne prononce son nom à voix haute :

« Annabeth Coldberry. »

Toutes les lumières s'éteignirent aussitôt, les plongeant dans une obscurité seulement rompue par le clair de lune qui se frayait tant bien que mal un chemin à travers la fenêtre de la cuisine, laissant Loki perplexe de ce qu'il venait de se passer.

« Une explication ne serait pas de refus. » déclara-t-il.

Il distinguait vaguement les contours des différents éléments de la cuisine et la trop faible clarté de la lune ne fut pas d'une très grande aide pour ses yeux pourtant faits pour l'obscurité. La blancheur des cheveux d'Anna rendit la jeune femme plus visible dans l'ombre et il put voir sa silhouette fantomatique s'approcher à pas prudents de lui, se guidant à l'aide de la table.

« Si quelqu'un s'était donné beaucoup de mal pour entrer par effraction chez toi, mais sans rien y voler et sans même tenter de lire les secrets que tu puisses cacher parmi tes petits papiers... » lui répondit l'incolore, avançant toujours à l'aveugle avec précaution. « ...qu'est-il donc venu faire ? »

« Me menacer ? » proposa Loki, regardant la jeune femme se diriger vers l'un de ses placards pour en sortir quelque chose qu'il n'arriva pas à distinguer.

« Dans le meilleur des cas, oui. Mais sans un mot laissé derrière, c'est ici peu probable. » le détrompa-t-elle gentiment. « D'autant que ta demeure est restée intacte. »

Une petite lueur éclaira son visage pâle et ses mèches blanches lorsqu'elle craqua une allumette, ses pupilles sanguines si grandes ouvertes qu'elles en étaient similaires à des cavités sans fond. Elle alluma quelques bougies, ramenant un peu de lumière tremblotante dans la pièce.

« Si rien n'est pris ou consulté... » réfléchit Loki à voix haute. « ...c'est que quelque chose a été déposé. Quelque chose de nuisible. »

« Comme un traceur ou un logiciel espion, oui. » acquiesça doucement Anna, lui confiant une bougie. « Cela, ou bien c'est que ton invité-surprise est demeuré chez toi pour observer le moindre de tes faits et gestes. » Bougie en main, l'incolore se dirigea vers la buanderie, le dieu sur ses talons. Leurs ombres dansèrent sur les murs à leur passage. « Dans le doute, j'ai préféré purger le système en le forçant à l'arrêt, après quoi une réinitialisation cadrée devrait suffir. Mais ce sont des choses qui prennent du temps et qui nécessitent une coupure générale. » Confiant sa bougie au dieu, elle poussa l'un de ses meubles pour révéler un panneau électrique caché sur lequel elle tritura quelques petits leviers. Il devina sans mal que les murs du chalet cachaient bien d'autres dispositifs. « Je peux remettre le chauffage, mais le reste est hors-service pour les prochaines heures, le temps que Hijo rétablisse le système depuis la tour. »

En dépit de la tension qui tirait ses traits, Anna conservait son sang-froid habituel.

« Et maintenant ? » demanda Loki.

Elle soupira, fatiguée et lasse.

« La nuit va être longue. » avertit-elle. « Il va me falloir attendre que le réseau revienne. Par chance, pour m'occuper j'ai d'ennuyeux travaux de couture à finir et quelques autres bricoles à faire. Un peu de compagnie ne me déplairait pas, mais si tu préfères dormir, je comprendrai. »

Le sommeil n'avait pour l'heure pas grand intérêt à ses yeux, aussi sa décision fut-elle vite prise.

« Dans ce cas, il va me falloir un peu de lecture. » déclara-t-il avec nonchalance, tirant un sourire ténu à l'incolore.

Les murs du salon dévasté se revêtir des lueurs orangées et tremblotantes des bougies, étirant les zones d'ombre où la tapisserie avait été déchirée, donnant à la pièce une aura aussi sombre et étouffante que chaleureuse. Anna avait repris sa place à même le sol et, les heures défilant lentement, la pile de ses coussins éventrés diminua jusqu'à ce que le dernier d'entre eux ne se retrouve entre ses mains pour être rapiécer avec application.

Son infaillible attitude calme pourrait être trompeuse pour un regard non averti, mais depuis l'un des fauteuils, Loki devinait sans mal qu'au-delà de l'attente de nouvelles de son équipe, l'incolore guettait avant tout une possible visite impromptue. Et cela n'était définitivement pas celle du loup jotünn. Dehors la meute se chamaillait doucement, mais il savait qu'au moindre aboiement inhabituel, à la moindre agitation, la jeune femme rassemblerait ses bêtes pour se tenir prête.

« Tu n'as aucun renfort à contacter dans les environs. » constata-t-il à voix haute.

« Non, aucun. » acquiesça Anna, ses yeux rivés sur son travail. « A quoi bon cacher mon lieu de résidence si c'est pour dévoiler sa position à autant de personnes ? »

C'était un résonnement qui se tenait, mais c'était aussi un pari risqué. Fort heureusement, il y avait en ces lieux un vieux gardien sur lequel elle pouvait compter.

« Peux-tu appeler à toi le loup jotünn ? »

Sa question lui arracha un léger rire désabusé.

« Aux dernières nouvelles, je ne suis pas télépathe. » expliqua-t-elle dans un sourire. « Et mon esprit n'est pas lié au sien, c'est seulement lui qui s'invite de temps à autre. » Elle jeta un œil à son dernier coussin, piqua encore une ou deux fois et coupa son fil, achevant son œuvre et ses interminables travaux de couture. Un petit bâillement lui échappa. « J'aurais bien envie d'un café... » souffla-t-elle. En l'absence de courant, son souhait -qu'il partageait également- allait devoir attendre avant d'être réalisé. « Sais-tu ce qu'est un vrai moka ? »

L'espièglerie qu'il y avait dans son sourire, lui dit qu'il le saurait très prochainement.

Anna se releva pour attiser les braises qui rougeoyaient encore dans l'âtre. Elle disparut ensuite dans la cuisine, emmenant avec elle une bougie. Le dieu l'écouta s'affairer dans l'autre pièce, avant de la voir revenir quelques minutes plus tard, une cafetière en métal entre les mains. Elle plaça l'objet sur les braises avant de se diriger vers l'un de ses meubles pour y prendre une paire de tasses et un petit plateau. Loki tira la table basse griffée jusqu'à son fauteuil, tandis qu'Anna rapprochait un coin du canapé pour pouvoir lui faire face. Sortant la cafetière du feu pour la poser sur le bois épais de son plateau, elle expliqua :

« Le moka est un arabica du Yémen, rien à voir avec le mélange café-cacao généralement servi dans les commerces. Il a donné son nom à la cafetière et aux cuillères. »

Elle désigna les couverts présents sur le plateau, de minuscules cuillères aux manches délicatement torsadés et arrangés de motifs végétaux. Dans la cafetière, les quelques gargouillements qui s'étaient fait entendre juste avant que l'incolore ne retire l'objet du feu, cessèrent rapidement.

Quelques minutes plus tard, le café fut servi et les tasses dégagèrent un bouquet d'odeurs amères et entêtantes. En bouche, le goût était bien moins agressif que le café turc de l'autrefois, mais tout aussi puissant et fort en arôme. Loki décida que le moka était le café qu'il préférait à tous ceux qu'il ait pu déjà goûter.

Face à lui, Anna réchauffait ses mains sur sa tasse d'un air absent, la lueur des flammes soulignant la fatigue qui habitait ses traits. Sa bouche se tordait en une courbe basse et soucieuse. Il fut aisé de comprendre que quelque chose la préoccupait.

Ses yeux aux pupilles profondes se posèrent sur lui après un temps et il sembla que la question muette qu'il avait sur le bord des lèvres fut évidente à l'incolore, si bien qu'elle lui répondit :

« Je suis sans nouvelle de ma sœur depuis une semaine. » Il pouvait sentir à quel point les mots étaient difficiles à sortir alors qu'elle tentait tant bien que mal de garder l'inquiétude à distance. « Il est difficile de chercher quelqu'un qui ne veut pas être trouvé, particulièrement dans le cas de Lisbeth. Mais avec cette récente attaque, je suis assez préoccupée. »

..

...


Pas ma meilleure fin de chapitre, je sais, mais faut bien s'arrêter à un moment où à un autre ^^

Depuis que je n'ai plus le droit au thé à cause de mon anémie, je compense beaucoup avec le café -que j'adore tout autant-, mais je dois avouer que ce n'est pas la même chose... Snif.

Les cuillères à moka sont vraiment petites, genre beaucoup plus que celles à café (qui sont à peu près deux fois plus grandes que celles-ci). Mon arrière-grand-mère en avait et je les adorais (ma grande mamie aussi, je vous rassure) parce qu'elles étaient pile à la bonne taille pour ma dinette. Elle avait aussi la cafetière chez elle (je trouvais très drôle les petits bruit qu'elle faisait), mais je n'ai jamais eu l'occasion de boire le café qu'elle faisait avec. L'un des grands malheurs de ma vie, c'est que je n'ai jamais su qui avait récupéré ladite cafetière à son décès -qui a aussi été un grand malheur pour ma famille- et j'ai bien peur qu'elle n'ait fini dans une cave ou un garage depuis. Idem pour les cuillères, qui ont probablement fini vendues en brocante avec les autres services et couverts de mon arrière-grand-mère. Pour info, la moka est en fait l'autre nom de la cafetière italienne. J'aime beaucoup la forme de la moka, mais il faut avouer que la verseuse anglaise en métal fait plus sexy (même si elle est moins utile) ^^

Je vous souhaite à tous et à toutes une bonne rentrée et bien du courage pour affronter celle-ci !