J'ai beaucoup de choses à vous dire en fin de chapitre, donc je vais éviter de trop blablater ici. On se retrouve en bas de la page, les amis !
Fly de Bloodwitch, Nocturne op.9 No.2 et Suite bergamasque III de Chopin, Clair de Lune de Debussy (un peu de piano ça ne fait jamais trop de mal), Runaway et It happened quiet d'Aurora (ces deux chansons me font toujours penser à Lisbeth), Cornfield chase de Hans Zimmer (BO Interstellar).
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Chapitre XVIII
Le chien – 2ème Partie
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« As-tu trouvé ton bonheur dans les livres que je t'ai confié ? »
L'après-midi n'en était qu'à ses débuts lorsqu'Anna vint le rejoindre au salon, son ordinateur et quelques dossiers sous le coude. Elle s'installa dans le canapé et posa ses affaires sur la table basse, visiblement dans l'optique de travailler en sa compagnie et non dans son bureau, comme elle en avait eu l'habitude au cours des jours précédents.
« J'ai lu plus d'ouvrages que tu ne le pourrais -même en disposant d'une vie humaine entière- et je suis des plus certain que mon bonheur ne s'y trouve guère. » assura-t-il avec ironie, feuilletant pour la énième fois et avec une déception profonde le livre qu'il avait entre les mains. « Pas sans un verre de vin, en tout cas. »
Elle releva ses yeux délavés sur lui, un début de sourire au coin des lèvres.
« Je peux te proposer un thé si tu le souhaites. Il est un peu tôt pour t'enivrer. » lui répondit-elle simplement, avant de détourner son regard pour mettre de l'ordre dans sa paperasse et allumer son ordinateur.
Il avait bien plus envie d'alcool que d'eau chaude, ne serait-ce que pour chasser cette âpre amertume qui lui enserrait la gorge.
« Cela ira. » déclina Loki. « Et, pour en revenir à l'objet initial de ta question, la réponse est non. Ce que je vois me paraît assez limité pour l'usage que je souhaite en faire. »
Quand aucune réponse ne suivit sa déclaration, il leva ses yeux des pages écornées de son livre et avisa l'expression neutre et plate d'Anna. Elle griffonnait assidument dans ses classeurs, rayant plusieurs éléments avant de taper quelques lignes sur le clavier de son ordinateur. Il ne douta pas qu'elle l'eut entendu et l'écoutait encore.
Quelque chose lui encombrait l'esprit, à l'évidence. Le plus lisse était son visage, la plus ardue était sa réflexion. Il n'avait cependant aucune idée de si l'objet majeur de ses pensées était ses propres mots ou l'un des quelques problèmes auquel faisait face sa société.
Lorsque le silence perdura plusieurs minutes, l'incolore marqua un temps de pause, ses doigts se suspendant au-dessus des touches de son ordinateur et ses yeux fixant son écran comme s'il s'y trouvait une quelconque forme de réponse.
« Définit limité. »
La ligne de ses sourcils inexistants se fronça légèrement et ses doigts reprirent leur ballet sur son clavier. Le problème auquel le dieu était confronté ne semblait pas être sa priorité, mais elle avait visiblement décidé de lui prêter une oreille un minimum attentive et, fallait-il s'en douter bientôt, quelques conseils.
Refermant son livre d'un mouvement sec, Loki se laissa glisser contre le fauteuil où il s'était installé, jusqu'à se mettre en travers de celui-ci, ses jambes croisées débordant sur un accoudoir, flanc pressé contre le dossier alors que sa tête en dépassait d'un côté. Cela n'était pas des plus confortables mais, étrangement, cela facilitait le cours de ses pensées. Dans cette position, il pouvait également observer le reste de la pièce et l'incolore engoncée dans le canapé qui ne le regardait plus depuis un moment déjà.
« Trop instable et trop dangereux. » expliqua-t-il sommairement.
Il écouta distraitement le pianotement irrégulier des touches, le glissement de son stylo et le froissement du papier, se demandant ce qui pouvait susciter un tel acharnement de sa part.
La réponse d'Anna se fit attendre, mais elle vint tout de même.
« Sans considérer ce genre de limites, est-ce que cela pourrait suffire en termes de puissance ? »
Sa voix sonnait lointaine et ses mots s'enchaînaient lentement. Elle était clairement ailleurs, plongée dans des questionnements qui ne semblaient en rien liés à ses propres préoccupations. Il était même étonnant qu'elle poursuive cette conversation avec lui.
Trop las pour en être ennuyé, le dieu ne se sentit en rien vexé d'être ainsi relayé au second plan.
Il soupira.
« Cela pourrait. » reconnut-il. « Mais de ce que j'en lis, cela te tuerait avant même que nous n'ayons pu entamer le transfert de l'énergie vers la dent. Vous autres humains avez une fâcheuse tendance au décès en cas de radioactivité trop intense... »
Quand bien même elle eut vent de sa réponse, l'information la laissa de marbre.
Le dieu l'entendit feuilleter avec frénésie certains de ses documents, murmurant une litanie basse de where are you, where are you ? alors que ses yeux vadrouillaient entre son ordinateur et ses classeurs.
Sans surprise, elle passa de longues minutes à résoudre son propre problème avant de s'intéresser à nouveau au sien. Semblant enfin trouver ce qu'il lui manquait, elle finit par prononcer du bout des lèvres les mots suivants :
« Il y a quelques ouvrages susceptibles de t'intéresser à la bibliothèque de l'université d'Ottawa. J'y ai également quelques contacts qui pourraient t'orienter dans tes recherches. » Elle referma un classeur pour en ouvrir un autre, s'interrompant dans son discours alors qu'elle y cherchait quelque chose, parcourant les feuillets du bout du doigt et tournant les pages à une allure modérée jusqu'à s'arrêter sur un élément en particulier. There, marmonna-t-elle pour elle-même. Elle reprit ses notes sur son ordinateur, tapant son texte à une vitesse affolante avant d'appuyer d'un mouvement sec, presque final, sur une touche et de refermer son ordinateur avec délicatesse. Soufflant avec fatigue, ses yeux clairs revinrent finalement se poser sur lui. Elle réfléchit un instant, comme pour se remémorer où elle avait laissé leur conversation, avant de reprendre : « Je dois m'y rendre prochainement pour une conférence que Jessica devait initialement présenter. Par ailleurs, j'ai quelques autres affaires pressantes qu'il me faudra régler sur place. »
L'offre était honorable, mais il douta d'obtenir une solution convenable. Il n'en fut pas moins surpris de ses encouragements sur le sujet du nucléaire, après qu'il eut clairement exposé le risque que cela comporterait pour elle.
« J'émets quelques réserves quant aux résultats de mes recherches, même en disposant d'une ribambelle de spécialistes en la matière. » répondit-il avec un ennui prudent. « Rappelle-toi que je ne cherche pas à en faire un usage similaire aux technologies midgardiennes. La magie a ses propres concepts, bien souvent incompatibles avec les sciences humaines. »
« Essaie toujours, il serait dommage de louper une telle occasion. » dit-elle doucement, rassemblant ses dossiers et son ordinateur en une pile soignée. « Si cela n'est pas assez concluant à ton goût, j'aurais peut-être une autre piste à t'offrir. »
Loki lui adressa un regard curieux et expectatif auquel elle répondit par un demi-sourire, avant de se relever pour atteindre sa bibliothèque et les quelques livres qui avaient miraculeusement survécu aux assauts d'Åska. Elle parcourut une rangée du bout du doigt avant d'en choisir un. Revenant vers lui, elle le lui tendit.
Il le prit et le tourna pour aviser la couverture, tandis qu'elle s'appuyait sur le sommet du dossier de son fauteuil, croisant ses avant-bras sur le cuir usé. Le dieu n'essaya même pas de masquer sa déception lorsqu'il lut le titre et comprit qu'il ne s'agissait pas d'un ouvrage scientifique mais littéraire.
L'homme qui rit, par Victor Hugo.
L'ironie semblait être volontaire.
« Je tiens à préserver les quelques cartes dissimulées dans ma manche. Tu n'en sauras plus que si cela s'avère nécessaire. » expliqua-t-elle, s'appuyant un peu plus sur ses avant-bras pour pencher son visage au-dessus du sien, le surplombant. « A la place, je préfère te donner une distraction. Toi qui sembles si cruellement en manquer ces derniers temps... »
Elle accompagna son commentaire d'un regard amusé.
Il savoura la sensation chaude et aérienne de son souffle sur ses lèvres, puis leva une main pour la glisser contre son cou et accrocher sa nuque, cherchant à l'attirer plus bas. Elle ne réduit que maigrement la distance entre eux, suffisamment pour que quelques mèches de ses cheveux blancs viennent caresser ses joues.
« Je ne crois pas t'avoir entendue te plaindre à ce propos. » railla-t-il, sa main relâchant sa nuque pour parcourir les lignes de sa gorge. Susurrant presque, il ajouta d'un ton plus bas : « Mais gémir, ça oui. »
Elle se fendit d'un sourire mutin mais ne surenchérit pas, le laissant à sa contemplation muette. Il pourrait l'attirer à lui pour mordre ses lèvres et défaire ce sourire, ravager ce qu'il n'avait encore ravagé et se repaître de tout ce qu'elle daignerait bien lui offrir, mais la renverser ici-même, dans le salon, semblait une idée bien mauvaise lorsque les deux autres âmes errant en ces lieux pourraient les trouver dans une position des plus compromettantes.
Quoiqu'il se moquât bien de ce que pouvait voir et penser l'une d'entre elles.
« De quoi parle le livre ? » murmura-t-il distraitement, se laissant absorber par l'errance de ses doigts sur sa peau pâle.
L'incolore eut un soupir léger quand il s'égara à la frontière de ses seins, puis elle attrapa sa main aventureuse pour l'apposer contre sa propre joue, hochant doucement sa tête pour frotter sa peau contre sa paume.
« Il relate la triste épopée d'un homme au visage défiguré, marqué d'un sourire éternel, moqué par le reste du monde, divisé entre deux femmes et épris de justice. » résuma-t-elle presque paresseusement contre le creux de son poignet. « L'histoire a un fond politique marqué, mais c'est surtout le désespoir et les déceptions de ses personnages qui font son charme, de mon point de vue. »
Il retraça du pouce le tranchant de sa pommette avec la curieuse sensation que s'il pressait sa peau blanche un peu trop fort contre l'os, celle-ci s'ouvrirait.
« C'est une bien étrange distraction que tu m'offres-là. » commenta-t-il, cherchant à comprendre son choix de lecture. Il avait le sentiment qu'elle venait de lui donner une autre pièce de son puzzle personnel, mais peut-être n'était-ce qu'une impression.
« Libre à toi de le lire ou non, je me contente seulement de te faire une suggestion. » Anna apposa ses lèvres contre la peau fine de son poignet, en un presque baiser, avant de s'éloigner de sa main pour se redresser, mettant fin au contact. « Ma proposition tient toujours. » l'informa-t-elle, un soupçon de taquinerie dans la voix.
Ses mots firent écho au souvenir de la douceur qu'elle avait suggéré à son oreille la veille et un agréable frisson se faufila le long de son échine.
« Pour le thé. » précisa-t-elle dans un sourire, achevant ainsi leur badinage.
Cela était bien dommage...
« Si cela te fait plaisir. » répondit-il avec ironie, amusé d'avoir été ainsi mouché.
Après un dernier échange de regards, elle s'écarta de lui et quitta la pièce pour gagner la cuisine, laissant ses affaires abandonnées sur la table basse. Il regarda sa silhouette blanche disparaître, un sourire en coin, avant de reporter son attention sur le livre qu'elle lui avait confié.
La couverture, usée, présentait le visage d'un homme tordu d'un sourire aussi hideux que grotesque. L'ouvrage sentait la poussière et le moisi, et ses pages, jaunies par le temps et déchirées par endroit, comportaient parfois quelques illustrations faites à l'encre noir. L'ensemble ne donnait nulle envie de le lire, mais la curiosité de Loki était indubitablement piquée.
Il avait déjà entamé sa lecture de quelques pages lorsque l'incolore revint au salon, un plateau entre les mains. Elle le posa sur la petite table jouxtant le fauteuil où le dieu était avachi. De ce que l'odeur lui en disait, il devait s'agir d'un thé noir. La couleur sombre du liquide lorsqu'Anna le servit, confirma ses soupçons. Elle lui tendit son mug et entreprit d'en remplir un second.
A l'instant où il remarquait la présence d'une troisième tasse sur le plateau, des pas franchir le seuil de la pièce pour pénétrer les lieux.
Lisbeth lui jeta un coup d'œil interdit, s'avançant jusqu'à eux pour venir se saisir du mug que lui tendit sa sœur et s'éloignant aussitôt. Il y avait une écharpe enroulée autour de son cou, mais Loki pouvait deviner sans mal les traces noires laissées par ses propres mains sur sa peau blafarde. En l'absence de remarques désobligeantes de sa part, Loki conclut que la leçon avait enfin été assimilée par la jeune femme.
Ses yeux errèrent un moment sur les affaires de l'incolore, abandonnées sur la table basse, avant qu'elle ne demande d'un ton soupçonneux :
« Qu'est-ce que tu trafiques avec ça ? »
On devinait dans l'éraillement de sa voix, les résidus de l'étranglement de la veille.
« Disons que je prépare une petite surprise. » déclara tranquillement Anna. « Mais rien qui ne nécessite ton attention, pour le moment. »
« Tant que la surprise n'est pas pour moi... » renifla Lisbeth, se désintéressant aussitôt de la pile de documents.
Elle prit une gorgée de sa tasse, l'air maussade, puis s'avança vers le seul meuble de la pièce couvert d'un drap. D'un geste nonchalant, elle tira sur le tissu pour le laisser tomber à terre, le poussant ensuite du bout du pied pour le tasser contre le mur. D'une main, elle releva un clapet, laissant apparaître une série rectiligne de touches blanches et parfois noires. Du bout du doigt, elle appuya sur certaines d'entre elles sans grand entrain, tirant du meuble quelques notes de musique.
« Le piano est désaccordé. » fit remarquer Lisbeth à voix haute, le ton renfrogné.
Posant son thé sur la commode adjacente, elle entreprit de soulever la plaque en bois située au sommet de l'instrument et se pencha par-dessus pour mieux observer l'intérieur. Elle claqua plusieurs fois sa langue en un son désapprobateur.
« Si tu n'as pas besoin de moi, je crois que je viens de trouver de quoi m'occuper. » annonça-t-elle à Anna, avec un ennui profond, ses mots résonnant à travers l'instrument. « On n'a pas idée de laisser un Burgasser du XIXème dépérir... »
Pour toute réponse, l'incolore ouvrit l'un des tiroirs de la table basse, vida de moitié son contenu et en sortit une large pochette en cuir, probablement une trousse à outils, qu'elle alla déposer sur la commode, à côté du mug abandonné.
« Tu auras besoin d'autre chose ? » l'interrogea-t-elle.
« Un entretien régulier. Ça m'aurait épargné les prochaines heures de travail. » cingla Lisbeth, le nez froncé. « Sinon, ça devrait aller. »
« J'ai beaucoup de qualités mais, comme tu le sais, l'oreille musicale n'en fait pas partie. » lui répondit sans se vexer Anna. « Qui-plus-est, c'est ton piano. »
« Nobody's perfect. » tacla la sœur irascible avant d'entreprendre le démontage de plusieurs panneaux de bois pour révéler les entrailles de l'instrument.
L'incolore revint se poster à côté du fauteuil qu'occupait Loki pour enfin se servir un thé dans la troisième tasse, puis retourna s'asseoir dans le canapé pour ranger le tiroir qu'elle venait de vider, non sans avoir jeté au dieu un regard appuyé.
Pas d'esclandre, semblait-elle lui demander.
Il se contenta de retourner à la lecture de son livre, surveillant d'un œil les deux sœurs. Tant qu'on lui fichait la paix, il n'avait nulle raison de provoquer une quelconque agitation...
Il fallut quatre bonnes heures, une pause cigarette et une nouvelle tournée de thé pour que Lisbeth vienne à bout de sa tâche, réglant chaque corde avec une minutie presque maniaque. Anna les abandonna pendant une petite demi-heure avant de revenir, les bras chargés d'autres classeurs. De son côté, Loki en apprit plus sur l'étrange parcours de l'homme balafré. L'histoire prêtait plus à la fable qu'à un simple roman et plusieurs niveaux de lecture étaient possibles, pour peu que l'on recherchât une certaine profondeur au récit. Tout n'y était qu'allégorie et, plus le dieu avançait dans sa lecture, moins il était convaincu que l'ouvrage constituait un quelconque indice fourni délibérément par l'incolore. Il finit même par se lasser du livre et le referma sans grande conviction. Voyant son ennui, l'incolore lui proposa une partie d'échec, qu'il accepta volontiers, migrant à son tour jusqu'au canapé. Tout au long de l'après-midi, il écouta d'une oreille le piano descendre toujours plus bas dans les octaves alors que Lisbeth martelait régulièrement ses touches pour effectuer ses réglages, étirant les cordes correspondantes avec un drôle d'instrument en métal. Elle acheva l'accordage avant que Loki n'eût fini sa partie face à l'incolore.
« Quand est-ce que tu veux partir ? » demanda finalement Lisbeth, alors qu'elle remettait en place le dernier panneau de bois pour fermer l'instrument.
Dehors, le soleil venait de disparaître et la nuit se faisait timidement une place dans le ciel.
Sur l'échiquier, le dieu se trouvait en mauvaise posture. Le coup de grâce viendrait de la reine ou du fou, à n'en pas douter.
« Avant la fin de la semaine, de préférence. » lui répondit Anna, considérant d'un œil concentré le plateau de jeu. La victoire lui était déjà acquise, mais elle semblait encore s'interroger sur la manière de mettre fin à la partie. « J'attends encore des nouvelles de Bartholomew. Le point de rendez-vous devrait être fixé à Fort Chipewyan. »
« Faut vraiment qu'on fasse un crochet à Ottawa ? J'aime pas cette ville. » ronchonna-t-elle.
« C'est à se demander pourquoi tu t'es acheté un appartement là-bas... » lui répondit l'incolore d'un ton plat. « Rien ne t'oblige à m'y accompagner, mais je pense que ton aide n'y serait pas de trop. A toi de voir. » Elle choisit finalement la reine pour renverser son roi. « Echec et mat. »
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...
En dépit de la clarté ambiante et des rayons aveuglants du soleil, ses yeux pouvaient traquer sans peine le drôle de fantôme qui errait à la surface du lac gelé, en contre-bas du chalet.
L'auvent n'était qu'un maigre refuge face au froid ambiant -pas que Loki ne se sente affecté par les températures négatives, mais la brise saisissante du vent lui était légèrement désagréable- et le dieu s'était sans grand entrain installé sur les marches en bois pour observer l'incolore et ses allers-retours sur la glace. Il était sorti dans l'optique de réaliser un nouvel essai de l'arme chitauri mais, en apercevant la silhouette pâle d'Anna, avait curieusement renoncé à son plan initial.
Sur le lac, l'incolore tournait en larges cercles, se laissant poursuivre par quelques-unes de ses bêtes. Elle glissait sans effort, restreignant ses gestes à quelques impulsions efficaces et se retournant de temps à autre pour patiner à l'envers et encourager les chiens-loups qui couraient à sa suite. Ses mouvements fluides et lestes étaient agréables à regarder, de même que les quelques figures simples qu'elle s'amusa à effectuer. Cela n'avait rien à voir avec les balbutiements de glissade qu'elle avait auparavant effectué avec son neveu.
A la longue, ses bêtes se lassèrent et l'abandonnèrent pour trouver refuge sur les rives enneigées du lac, la laissant patiner seule sur l'immense étendue de glace. D'autres membres de la meute se joignirent à eux pour observer la jeune femme, leurs têtes suivant ses déplacements dans un ensemble synchrone et presque comique. Anna effectua encore plusieurs cercles, jouant de vitesse et d'élégance, avant d'enfin quitter à son tour la surface gelée du lac.
Loki la regarda troquer ses patins contre ses bottes habituelles puis remonter d'un pas tranquille jusqu'au chalet, le petit groupe de chiens-loups lui collant aussitôt aux basques pour former un semblant d'escorte, têtes hautes et poitrails bombés, dans une attitude trop fière pour être involontaire. Aucune de leur figure canine ne fut familière au dieu et il se demanda quelle pouvait être la raison d'une telle démonstration. Le désintérêt évident d'Anna pour tout ce déballage affectif ne semblait pour autant pas décourager les animaux, qui l'accompagnèrent jusqu'au pied des marches où était assis Loki, avant de se disperser.
Elle adressa au dieu un simple hochement de tête en guise de salut avant de gagner l'intérieur du chalet, déposant non loin de lui ses patins à glace avant d'entrer. Il contempla l'idée de partir pour les bois calcinés, comme il l'avait initialement prévu, mais ne trouva pas en lui une seule once de motivation pour se remettre au travail. Dans son dos, la porte du chalet s'ouvrit de nouveau et le pas léger d'Anna se faufila jusqu'à lui.
« Tu sembles préoccupé. »
Il l'était effectivement.
« Vraiment ? » renifla-t-il.
Elle déposa par terre une bassine contenant un fatras de chiffons et d'outils et s'assit sur la même marche que lui.
« Toujours pas décidé à me parler de ce qui te tracasse ? » musa l'incolore.
Il s'agissait plus d'une main tendue que d'une taquinerie et Loki l'ignora tout autant.
« Tu veux dire, de l'incident avec ce monstre d'incivilités qui te sert de sœur ? Non, je ne pense pas. »
Anna ne le contenta que d'un silence indifférent avant de se saisir de l'un de ses patins à glace, retournant la chaussure à l'envers pour la caler entre ses jambes, lame orientée vers le haut. Elle piocha quelque chose dans sa bassine, que le dieu reconnut comme une pierre d'affûtage.
« Tu me connais suffisamment maintenant pour savoir que je découvrirai le fin mot de toute cette histoire, d'une manière ou d'une autre. » annonça-t-elle simplement, lui lançant un dernier coup d'œil avant de se mettre à la tâche, passant la pierre d'un geste expert le long de sa lame.
« Nous verrons bien. » dit-il sans grande conviction.
Il écouta le chuintement du métal tout en observant les environs sans grand entrain, tiraillé entre l'envie de fuir les questions de son humaine d'hôte et celle de se rassénérer de sa présence. L'incolore aurait pu s'occuper de ses patins dans la cuisine, mais elle avait préféré s'affairer dehors, à ses côtés, en dépit du froid mordant de cette fin de matinée. Loki aima penser que c'était pour sa compagnie qu'elle s'était donnée cette peine, et non pour le questionner sans relâche. Lui-même n'était pas contre un peu de compagnie après les heures qu'il avait passées à s'isoler de l'autre côté du lac gelé, entouré d'un amas d'arbres morts.
Au bout du compte, il réalisa qu'il n'avait, de toute façon, envie d'aller nulle part. Alors à quoi bon ?
Loki eut un maigre soupir et s'installa plus confortablement sur les marches, se résignant à rester là avec Anna.
Le petit groupe de tout à l'heure revint se pavaner devant eux, les chiens-loups le composant effectuant plusieurs aller-retours et roulades dans la neige au pied des marches, poitrines gonflées et queues fouettant l'air avec enthousiasme. Certains se mirent à japper comme de jeunes chiots en manque d'attention, redoublant de galipettes et de tours. De son côté, Anna ne se déconcentra aucunement de sa tâche et acheva d'affûter son premier patin, sans jamais s'intéresser à la petite bande et à ses ridicules cabrioles.
Leur drôle de manège dura un moment, avant que Windy ne fasse son apparition, poussant un bref grognement qui suffit à les disperser. L'incolore tapota alors le sol en bois du perron pour inviter l'animal à les rejoindre, ce dont le loup ne se fit pas prier. Ses larges pattes grimpèrent paresseusement les quelques marches et il vint se vautrer contre Anna, non sans avoir reniflé le dieu auparavant.
« Que te veulent-ils exactement ? » interrogea Loki, mi-ennuyé mi-amusé.
« Dès que la hiérarchie s'ébranle, cela réveille les ambitions des uns et des autres et, pour peu que l'un perde sa place, des dizaines tentent de prendre un peu de galon. » expliqua Anna.
Du regard, le dieu retrouva sans mal le chien roux campant à l'orée des bois, grossièrement caché derrière un arbre.
« A fâcheuse action, retour de bâton. » déclara doctement l'incolore. « Qu'importe l'affection qu'ils ont pour moi ou celle que j'ai pour eux, aucun ne bénéficie d'un traitement de faveur quand mon autorité est remise en question. »
Une gestion de ses bêtes aussi laxiste reviendrait à ouvrir la porte à tout acte d'insubordination et son hôte ne pouvait certainement pas se le permettre.
« Tu ne feras rien pour l'aider. » comprit alors le dieu.
« Oui et non. » tempéra-t-elle dans un souffle fatigué. « Je ne ferai rien pour le réintégrer à la meute, il s'en est éjecté tout seul. Mais, livré à lui-même, je le condamne si je le laisse ici. Donc il quittera Garden Creek avec nous... » expliqua-t-elle avec fermeté, achevant d'affûter sa lame d'un dernier coup de pierre. Elle examina son travail de près avant de reposer son patin sur le côté puis s'autorisa un regard vers les bois, où un gros chien roux l'attendait depuis des jours. Son expression lisse se mua en quelque chose de mélancolique lorsqu'elle ajouta finalement : « ...et n'y retournera jamais. »
Quelques secondes de courage et une loyauté mal placée contre un bannissement définitif, cela semblait cher payé pour l'animal, soudainement chassé hors de ce petit paradis hivernal.
« Où comptes-tu l'envoyer ? »
Passant distraitement ses doigts en peigne dans la fourrure dans la fourrure de Windy, Anna lâcha un maigre soupir, se réconfortant visiblement de la présence du vieux loup à ses côtés alors qu'elle listait ses différentes options.
« Je n'en sais trop rien pour le moment... Tout dépend de si Lisbeth souhaite le reprendre ou non. Le mettre à la tour s'annonce risqué avec Sobaka et je me vois mal fournir une charge de travail supplémentaire à Jessica qui s'occupe déjà de tout. Courtney aime les chiens, elle acceptera peut-être de le prendre avec elle. »
Se séparer de lui l'attristait, à l'évidence, mais l'incolore semblait également peu désireuse de garder à ses côtés une bête dont la fidélité ne lui était pas entièrement accordée.
Sans le vouloir, Loki fit le parallèle de sa propre situation avec celle de l'animal, s'imaginant devoir museler de plus en plus souvent ses pensées et convictions pour ne pas se mettre son hôte à dos et risquer de tout perdre comme ce stupide cabot.
Un frisson de dégoût lui échappa aussitôt.
« Filer droit ou risquer sa place. » murmura-t-il sans réfléchir, la voix aigre. « La défiance coûte cher avec toi. »
« Ce n'est qu'un chien. » déclara simplement Anna. « Il s'en remettra. »
Les mots hérissèrent l'échine de Loki d'un sentiment désagréable qui laissa sur sa peau la sensation d'un picotement chaud, prémices de la colère qui refaisait lentement surface.
« Si tu le dis. » marmonna-t-il, développant de monstrueux efforts pour ne pas appuyer ses mots de la rage vindicative qui l'habitait de nouveau. Le dieu ignora le regard perplexe de l'incolore lorsqu'il se leva subitement des marches du perron. « Je te laisse ici, j'ai encore du travail devant moi. »
Le pas raide, il partit en direction du bois calciné, arme chitauri en main et le ventre tenu par une horrible envie d'anéantir tout ce qui se trouvait à proximité de lui. Son besoin de compagnie, comme envolé.
Il ne prit pas la peine de rentrer pour le déjeuner, ni même pour le dîner, et revint à une heure si tardive qu'il ne croisa pas âme qui vive de la porte d'entrée jusqu'à celle de sa chambre, évoluant dans une obscurité quasi complète.
Loki ne fut qu'à moitié surpris de trouver son lit déjà occupé. Il se coucha et, une fois sous les draps, se glissa malgré tout contre un corps devenu familier avec un sentiment divisé.
..
...
Rares étaient devenus les instants où le chalet était habité d'un silence complet.
Depuis qu'elle en avait réarrangé les cordes, Lisbeth passait ses journées sur le piano du salon. De sa chambre, Loki pouvait entendre l'instrument sans peine et, pour son plus grand étonnement, ne s'en agaça aucunement. Tout au contraire, il appréciait même le fond sonore presque studieux que son art générait.
Ainsi, s'il fallait reconnaître une qualité à l'irascible sœur -en dépit de l'infinité des choses que l'on pouvait lui reprocher- c'était son sens de la musique. Les mélodies qu'elle produisait du bout de ses doigts, résonnaient doucement contre les murs de la maison, générant une ambiance aussi morose que confortable. Pour une femme aussi indélicate et aveugle de colère, le dieu s'était plutôt attendu à un imbroglio de dissonances et de notes agressives, et non à un enchaînement aérien de tous ces sons.
Au moins était-elle douée à quelque chose...
Assis à son bureau, il était occupé à répertorier les derniers ajustements à effectuer sur la lance chitauri, dont les différentes pièces s'étalaient devant lui. Il la voulait en parfait état avant de suivre l'incolore dans son périple vers le monde extérieur. Quoiqu'elle ait prévu, Loki pressentait que leur passage à Ottawa n'aurait rien d'anodin.
Pour autant, cela n'était en rien la cause du mécontentement qui fronçait son expression.
Certes, il était divisé entre l'envie de voir autre chose que l'étendue sans fin de pins givrés, les boiseries du chalet et le blanc poudreux de la neige, et celle de rester ici, à l'écart du petit peuple, dans sa propre bulle de tranquillité. Mais ce qui le froissait plus que tout, était qu'une telle hésitation ne lui ressemblait pas. Ottawa représentait une immanquable occasion dans sa quête d'une solution pour se débarrasser de ses bracelets, mais cela ne suscitait chez lui aucun enthousiasme.
Loki avait le sentiment d'attendre une opportunité qui ne viendrait pas.
Ici, il tournait en rond et il redoutait de découvrir qu'il en serait de même par-delà les frontières de Garden Creek. Le nucléaire ne semblait le mener nulle part et il n'avait pas l'ombre d'une autre idée. Anna se voulait confiante sur ce sujet, mais Loki se sentait peu optimiste quant aux résultats de ses recherches. Ceci expliquait probablement pourquoi il occupait désormais l'essentiel de son temps à travailler sur la lance, lui évitant ainsi de trop songer à son manque d'avancée concrète dans sa quête d'énergie.
Il n'était pas sûr de pouvoir encaisser un autre échec après sa chute d'Asgard et New York. Et, pour être tout à fait honnête, être privé de sa magie depuis plusieurs mois le frustrait grandement. De même, vivre aux crochets de quelqu'un d'autre, même en dépit de l'accueil et du soutien dont il bénéficiait, le pesait de plus en plus.
Sa propre situation, bien que largement supportable voire confortable sur certains aspects, ne lui suffisait pas et il avait toujours ce besoin de plus, de retrouver son autonomie et son pouvoir, de regagner la maîtrise de sa propre existence, aujourd'hui en partie aux mains d'une certaine incolore. Il lui en coûtait de l'admettre, mais il lui fallait avouer que plus le temps passait, moins il se sentait en position de force face à la jeune femme. Le sentiment était d'autant plus étrange qu'Anna ne constituait en rien une figure ennemie. Il ne ressentait pas d'animosité particulière à son égard, mais sa présence à ses côtés meurtrissait son ego autant qu'il le rassénérait. L'intérêt qu'elle lui portait, aussi bien intellectuel que physique, gommait les doutes que les mœurs asgardiennes avait semé dans son esprit. A l'inverse, la dépendance matérielle qu'il avait envers elle et l'obligation qu'il avait de la suivre, où qu'elle aille, lui faisaient songer que l'insulte dont l'avait affublé Lisbeth n'était peut-être pas si éloignée de la réalité.
Chien.
La simple mention du mot honni réveillait sans cesse cette âpre colère qui l'avait envahi suite à son altercation avec l'irascible sœur. Il souffla longuement pour chasser les relents sombres qui envahissaient toujours plus aisément son esprit. Il ne risquerait pour rien au monde le semblant d'alliance qu'il entretenait avec l'incolore, n'en déplaise à son propre ego. Se ronger d'idées mauvaises à ce sujet n'en valait pas la peine, du moins pour l'instant.
Se concentrant de nouveau sur la lance chitauri, il griffonna une nouvelle série de mots avant de suspendre la mine de son crayon, réalisant subitement qu'il n'était pas seul.
« Un jour, je connaîtrai le subterfuge par lequel tu parviens à tromper ma vigilance. » dit-il à voix haute, soupirant presque.
Depuis combien de temps se trouvait-elle dans sa chambre, il n'aurait su le dire. Anna était entrée sans un bruit et il réalisa que, même à travers la brume de ses pensées ou les discrètes notes de piano qui résonnaient depuis le salon, il aurait dû l'entendre, de la même manière qu'il l'avait entendue chaque nuit précédente, le rejoindre dans son lit.
« En voilà une drôle de promesse... » répondit-elle dans son dos. Se retournant, il avisa sa silhouette pâle, debout, au beau milieu de la pièce. Elle lui offrit un sourire tranquille, l'équivalent d'un salut doux plus que la preuve d'un amusement latent. Ses yeux pâles s'attardèrent sur son visage, une interrogation muette au fond de ses pupilles sanguines. Il s'appliqua à lisser son expression d'indifférence, mais l'œil incisif de la jeune femme semblait capable de voir au-delà de ses façades habituelles. « Qu'est-ce qui ne va pas ? » demanda-t-elle, sans se départir de son attitude paisible.
« Ai-je l'air d'avoir envie d'en parler ? » répondit-il, appuyant ses mots d'un certain sarcasme.
Elle avait beau être une confidente digne d'un tel titre, il n'en était aucunement désireux de la laisser creuser dans les méandres de son propre esprit. Il lui avait déjà cédé bien trop d'informations à son goût et ce qui lui encombrait actuellement les pensées, était un sujet trop délicat pour qu'il l'aborde avec elle.
« Non. » concéda-t-elle sans mal. « Mais je peux dire que tu es las et contrarié, et que mon inquiétude à ton égard, te froisse. »
Il ne la contredit pas et, lorsqu'elle désigna le bord du lit d'un mouvement de tête interrogatif, il acquiesça, la laissant s'y asseoir.
« Au lieu de m'interroger, dis-moi plutôt ce que tu es venue faire dans mes humbles appartements. »
Elle eut un moment d'hésitation puis renonça à sa question initiale, secouant doucement sa tête de droite à gauche.
« Je commence à saturer de Chopin et Lisbeth semble bien décidée à nous rejouer l'intégral de ses Nocturnes. De plus, j'avais un petit garçon qu'il était grand temps de mettre au lit, d'où ma présence à l'étage. » expliqua sans grand entrain Anna, lissant le bord des draps sur lesquels elle était assise. « Elle va mieux, je pense que tu t'en es aisément rendu compte. Je suis donc venue t'informer que nous partirons demain. La route jusqu'à Fort Chipewyan sera longue et le voyage se fera de nuit, pour plus de discrétion. »
« Pour plus de discrétion... » répéta Loki, légèrement dubitatif. « Tu dois admettre que ta joyeuse clique passe difficilement inaperçue. »
« Ma sœur saura se tenir. » assura Anna. « A moins que vous ne prévoyiez d'à nouveau vous rendre des comptes. »
Le dieu reconnut l'avertissement sous-jacent sans peine et s'en agaça fortement. Il lui adressa un sourire ironique, retroussant ses lèvres sur ses dents serrées, récoltant en retour un nouveau regard interrogatif de la part de l'incolore, appuyé d'une expression plate.
Elle, qui s'attachait toujours à ne pas le vexer, semblait aujourd'hui avoir décidé de s'adresser à lui sans sa retenue habituelle.
« Le rendez-vous est fixé à l'aube, dans un diner aux abords de la ville. Dans l'état actuel des choses, il me semble plus avisé de réunir tout le monde hors des murs de ma société. » reprit-elle finalement, ignorant sciemment sa réaction. « Après quoi, nous prendrons un jet pour Ottawa, probablement avec Lisbeth. Peut-être aussi que nous ferons un crochet par Toronto, mais rien n'est sûr pour le moment. Je te conseille de faire tes valises pour environ deux semaines. »
Sa dernière phrase n'avait pas été prononcée comme un ordre, mais ce fut tout de même ainsi que Loki l'entendit, les mots irritant ses oreilles et hérissant à nouveau son échine de cette sensation désagréable.
« J'en prends bonne note. » répondit-il d'un ton faussement complaisant, retournant aussitôt au travail qu'il avait laissé en plan.
Le sujet étant clos, le dieu espéra qu'elle s'en aille et fut déçu de ne pas l'entendre se lever du lit et quitter la pièce. Il pouvait presque sentir son regard effleurer l'arrière de son crâne, devinant qu'elle ne lâcherait pas l'affaire de sitôt.
Loki n'allait certainement pas lui laisser le temps d'y réfléchir trop en détail. Il abandonna ses croquis et referma son carnet de note d'un claquement sec.
« Pourquoi ce choix de lecture ? » l'interrogea-t-il, se saisissant du livre qu'elle lui avait auparavant confié pour se tourner à nouveau vers elle et le brandir d'un geste agacé.
Ses yeux clairs quittèrent son visage pour se poser sur la couverture de l'ouvrage. Son expression se haussa d'un sourcil perplexe.
« Si tu n'aimes pas ce livre, rien ne t'oblige à le lire. » tempéra-t-elle, le suivant du regard alors qu'il se levait pour se poster devant elle. « Je te prierais en revanche d'en prendre soin, il s'agit d'une vieille édition assez difficile à trouver. »
Se sentant d'humeur provocatrice, le dieu le jeta négligemment sur le lit et apprécia le froissement contrarié qui envahit furtivement les traits de son visage pâle.
« Pourquoi devrais-je m'inquiéter d'un objet dont l'âge ne surpassera jamais le mien ? » nargua-t-il, s'approchant d'un pas pour combler la distance qui les séparait.
Loki avait beau la chercher éhontément, elle ne mordit pas à l'hameçon, se murant d'indifférence au lieu de céder à l'énervement, comme à chaque fois qu'il lui montrait les dents.
« Et quel est cet âge dont tu sembles tant te vanter ? » demanda-t-elle sans grande conviction, plutôt ennuyée par la situation.
Il fut vexé de son manque d'intérêt pour la question.
« Oh, voilà quelques années que mon premier millénaire est passé. » répondit-il dans un sourire sardonique, glissant une jambe entre les siennes pour l'obliger à les écarter et pouvoir s'avancer d'un dernier pas, franchissant volontairement son espace vital. Il était si proche qu'elle devait lever la tête pour le regarder. Pas une once de surprise ne la traversa quant à l'annonce de son âge. « Mais qu'en est-il de toi et de tes risibles années de vie ? »
Son visage pâle était à hauteur de son bassin et il se remémora furtivement la promesse de ses lèvres, même en dépit de l'ennui évident qui habitait son visage. Au-delà de sa propre colère, qu'il parvenait difficilement à tenir à distance, il la désirait encore, ses propres envies charnelles se mêlant à sa rancœur par vagues brûlantes.
« Mes papiers te diront que j'ai fêté mes trente-deux ans il y a peu. » dit tranquillement Anna, l'observant toujours avec prudence.
« Tu es plus jeune. » conclut sans mal Loki, alors qu'il se saisissait de son menton pour incliner son visage comme bon lui semblait, étudiant intensément ses traits.
Il n'y avait pas une seule trace du temps sur sa peau blanche, dont les reliefs n'étaient forgés que par la maigreur de ses joues et le tranchant de ses pommettes. Son inspection minutieuse ne lui permit pas de déceler la moindre cicatrice sur son visage et il considéra l'idée de dégager à nouveau celle qui était logée derrière son oreille.
Ses yeux trop clairs et imperturbables demeurèrent résolument fixés sur lui tout du long, insensibles au mépris qui commençait à nimber son comportement et ses mots.
« Ou plus âgée. » dit doucement Anna. « Difficile à dire lorsque j'ai déjà des cheveux blancs... »
« De mon point de vue, cela ne fait pas grande différence. Je m'étonne néanmoins de ton manque de surprise pour le nombre d'années qui nous séparent. » nota-t-il pensivement, glissant sa main le long de sa mâchoire pour la prendre en coupe, appréciant la sensation douce et chaude de la peau sous sa paume et ses doigts.
« L'avantage de côtoyer une créature plurimillénaire, je suppose... » confia l'incolore, murmurant presque.
Il apposa son autre main contre sa joue, encadrant son visage entre ses deux paumes, forçant sa tête à s'incliner toujours plus haut alors qu'il se penchait au-dessus d'elle, noyant la blancheur de ses traits dans son ombre.
Elle se laissa faire sans broncher et le dieu ne sut dire s'il aurait préféré qu'elle se rebelle un peu plus contre son emprise et décide enfin de se défaire de sa compagnie.
« Pourquoi ce livre ? » insista-t-il encore, la langue presque venimeuse.
« Pourquoi pas ? » répondit simplement Anna, se saisissant doucement de ses poignets et exerçant une légère pression sur sa peau pour qu'il relâche sa prise. Il n'en fit rien. Elle était si proche, son visage à une maigre distance du sien, son cou étiré alors qu'il obligeait sa tête en arrière.
Aussi déplaisante puisse être cette conversation, aussi amère puisse être la rancœur qu'il nourrissait, il ne laisserait l'incolore lui échapper pour rien au monde.
« Le récit des déboires d'un jeune idiot, aussi laid que naïf. Je me sens quelque peu insulté lorsque l'on me propose pareille lecture... » asséna-t-il, mesurant difficilement l'irritation qui accompagnait ses mots, sa voix se résumant à un aboiement contrarié.
Ses yeux clairs le dardèrent d'un regard méfiant, l'étudiant avec une certaine retenue, cherchant à comprendre la raison de son hostilité soudaine.
« Tu m'en veux. » réalisa-t-elle, sans une once d'animosité ni même de surprise. « Mais pas à cause du livre. »
Elle creusait encore malgré toutes ses précautions pour éviter le sujet et le dieu n'était toujours pas enclin à lui parler des pensées aussi contrariées que conflictuelles, qui lui encombraient l'esprit. Aussi Loki choisit-il la porte de sortie qu'il se retenait d'emprunter depuis le début de cette conversation.
Il ne répondit pas à son regard interrogatif, effleurant délicatement ses pommettes de ses pouces comme pour la détromper. L'incolore n'en sembla pas plus convaincue, ni prompt à abandonner ses questions. Les mains sur ses poignets resserrèrent leur prise et il céda à leur pression, relâchant son visage.
Le contact de sa peau lui manqua aussitôt et il ne fût pas près d'y renoncer. Pas maintenant.
Pour un être tel que lui, il fut aisé de la pousser jusqu'à basculer avec elle sur le lit. Le mouvement soudain arracha un hoquet surpris à Anna alors qu'il agrippait sa taille et l'attirait au centre des draps, coinçant son corps sous le sien, restreignant ses gestes sans pour autant la contraindre complètement -à quoi bon user de violence alors qu'il ne souhaite que réveiller chez elle un désir similaire au sien ?-. Le dieu effleura la courbe de ses hanches du bout des doigts, remontant jusqu'à ses côtes et la rondeur naissante d'un sein. Anna lui adressa un regard déconcerté, ne comprenant pas ce soudain élan d'affection après l'agressivité qui avait teinté ses mots. Il échappa à ses yeux clairs et inquisiteurs et égara ses lèvres contre sa gorge, couvrant sa peau de baisers aussi paresseux qu'avides.
« Loki. » fut la protestation un brin contrariée qu'il obtint en réponse.
Entendre son nom dans cette bouche ne l'électrisa qu'un peu plus et il avait faim de cette peau pâle et sans couleur, encore bien trop hors de portée à son goût. Il avait ce besoin urgent de la sentir contre lui, sous lui, à la merci de ses caresses et de ses coups de bassin.
Et la raideur qu'il avait sous la ceinture lui devenait douloureusement insupportable.
Tout ce qu'il voulait, c'était qu'elle s'embrase sous son touché et cède à ses avances, tout comme elle avait auparavant déjà cédé à la caresse de ses doigts. Lui faire oublier ses questions désagréables et le trouble qu'elle cherchait à percer à jour. Et endormir à nouveau sa propre colère sous le plaisir.
Il l'ignora lorsqu'elle prononça une nouvelle fois son nom avec plus de fermeté, se redressant seulement pour se débarrasser de son t-shirt avant de revenir sur elle. Il poursuivit ses attentions contre sa poitrine et parvint finalement à dégager un sein de tous ces tissus qui le couvraient. Le mamelon blanc qu'il aperçut ne l'affama qu'un peu plus et, n'eut-ce été pour la main qui vint saisir son visage, sa langue aurait déjà goûté cette pointe si effrontément érigée face à son regard.
Ce fut la sensation rugueuse du bandage pressé contre sa joue qui lui rappela que le corps coincé sous le sien n'était fait que de chairs mortelles, si fragile et faible qu'il serait physiquement bien incapable de le repousser.
Il renonça temporairement à la conquête de cette peau si blanche et si désirable et traqua, les sens en alerte, le moindre signe indiquant qu'elle ne voulait pas de lui ce soir.
Sous son oreille, ni sa respiration ni ses battements de cœur n'attestaient d'une quelconque excitation, trop calmes et réguliers pour trahir un émoi. Pourtant, la main qui l'avait arrêté glissa délicatement contre sa mâchoire avant d'attraper son cou d'un geste doux.
Il s'en sentit confus.
« Penses-tu que le sexe est le seul moyen que tu possèdes pour me dominer ? » murmura-t-elle contre son oreille, griffant volontairement sa nuque au passage, ses mots le figeant sur place. « Je commence à entrevoir de quelle manière ma sœur t'a insulté pour que soudainement tu te sentes dépouillé d'un pouvoir que tu possèdes pourtant. Me prendre comme la dernière des prostituées n'est pas une solution. »
Il avait tout fait pour la tenir éloignée du conflit qui lui rongeait l'esprit et s'était lui-même trahi en s'efforçant de le faire, donnant à l'incolore les quelques pièces de puzzle qu'il lui manquait pour pouvoir cerner le cœur-même de son problème.
Les circonstances auraient été autres, il aurait probablement ri de sa propre bêtise.
Il n'en était pas moins déterminé à l'empêcher de creuser plus loin.
« Tant de vulgarité dans une bouche aussi raffinée... » ironisa-t-il, alors qu'il s'échouait contre elle, nichant sa tête contre le sommet de ses seins. « Pourquoi penserais-je à toi comme une catin de bas étage ? »
L'orientation qu'il obligeait la conversation à prendre, n'était peut-être pas aussi subtile qu'il l'avait souhaitée, mais l'incolore lui indulgea tout de même sa tentative en répondant à sa question.
« Un mariage sans sentiment n'est qu'une forme banalisée de prostitution. Quel homme épouserait une femme qui se refuse à lui ? » expliqua-t-elle en toute simplicité et sans honte aucune. « J'ai un désagréable souvenir des premières fois, mais je dois avouer que Joshua n'était pas si mauvais que ça. »
Il apprécia moyennement de l'entendre parler d'un autre alors que l'évidence de sa propre envie, déjà dure de désir, se pressait contre elle.
« Te posséder par la force n'a rien de flatteur. » avertit Loki, vexé. « Et te posséder alors que tu ne partages pas mon désir, est insultant. »
« Pourtant, tu t'empresses de m'écarter les cuisses et de te défaire de tes vêtements quand il est évident que je ne souhaite que te parler. » pointa l'incolore avec patience, ramenant avec aisance leur débat vers le sujet qu'il avait tant cherché à taire.
« L'un n'empêche pas l'autre. » argua-t-il, grignotant sa gorge de ses lèvres et de ses dents pour appuyer ses propos.
« En effet. » acquiesça-t-elle, toujours indifférente à ses avances. « Mais j'ai tout de même l'impression que tu cherches par tous les moyens à éviter cette conversation. Est-ce moi que tu souhaites réduire au silence ? Ou bien ton esprit ? »
Probablement les deux, mais cela elle n'avait pas à le savoir.
Le dieu ignora sa question en poursuivant ses attentions contre sa gorge, insistant toujours plus alors qu'elle lui demeurait hermétique. Ni le frottement lascif de son corps contre elle, ni les caresses de sa bouche et de ses mains ne parvinrent à éveiller la moindre forme d'envie chez elle et, frustré, il abandonna la partie avec un grognement contrarié, appuyant son front contre le sien.
« As-tu seulement idée de toutes les exceptions que je fais pour toi et toi seule ? » murmura-t-il gravement contre ses lèvres. Il les mordit brièvement, en un geste qui se voulait aussi punitif que séducteur.
Il enragea quelque peu qu'elle parvienne à lui extorquer pareil aveu.
« Probablement autant que j'en fais pour toi. » répondit doucement Anna. « Pourquoi Lisbeth s'offusquerait-elle autant de ta présence sinon ? Tu as eu accès à plus d'informations que certains ne rêveraient d'en avoir à mon sujet. De ce fait, tu es tout autant une menace pour moi que je ne le suis pour toi. »
Les mots vinrent saisir quelque chose parmi ses pensées chaotiques, figeant leur flot plus efficacement que l'échange cru et charnel qu'il avait eu en tête pour remédier à cette colère latente qui n'avait cessé d'enfler en lui.
Il nota avec ironie que, si lui-même était capable de produire le plus vicieux des poisons par sa simple parole, les mots et les gestes de l'incolore pouvaient se révéler être un antidote capable de balayer le moindre doute.
« Te sens-tu menacée ? » demanda-t-il, masquant sous un ton ironique son intérêt profond pour la question.
« Non. »
Pas une once d'hésitation, pas un seul froissement des traits de son visage pâle si ce n'était cette honnêteté on-ne-peut-plus sérieuse. Il ne devrait probablement pas prendre sa réponse pour un compliment, mais son absence constante de peur vis-à-vis de lui avait quelque chose de hautement satisfaisant.
« Devrais-je me sentir menacé ? » insista-t-il.
« A toi de me le dire. » dit-elle doucement, avant de lui retourner sa question. « Te sens-tu menacé ? »
Avec son corps piégé sous le sien, front contre front et sa main bandée reposant toujours contre la base de son cou... non, pas le moins du monde. Pourtant, un instant plus tôt, c'était bel et bien pour sa propre liberté qu'il s'était senti mis à défaut.
« Plus maintenant. » avoua-t-il difficilement.
Ses lèvres sans couleur se tordirent en un pli désolé et elle bascula sa tête en arrière dans un léger soupir, écartant finalement son visage du sien et retirant sa main.
« Si tu as besoin de plus d'espace, je peux t'en donner. J'ai une villa à Jaipur, un manoir à Umeå et un cottage dans le Norfolk. Ou je peux te prendre une suite dans un grand hôtel, pour ce que ça change. » proposa-t-elle dans un murmure pensif. « Mais ce serait assez contre-productif compte-tenu du fait que tu nécessites ma présence pour user de ta magie... »
L'idée aurait dû être alléchante -lui qui souhaitait tant regagner en autonomie- mais il savait que cette indépendance serait purement fictive puisqu'en définitive, il vivrait toujours à ses crochets. Et, comme Anna l'avait souligné, il n'en aurait pas moins besoin d'elle pour atteindre son propre pouvoir et réussir un jour à se libérer de ses bracelets.
En dehors de ce constat, quitter le chalet ne l'enchantait pas vraiment et il avait la drôle d'impression que partir reviendrait à subir le même bannissement que le chien roux.
« Cela ne révoquerait en rien ton accès à Garden Creek. » assura paisiblement l'incolore, sentant ses réticences et suivant le fil de ses pensées avec sa clairvoyance habituelle.
La proposition soulevait également une autre question.
« Aimerais-tu que je parte ? » nargua-t-il dans un sourire.
Il garda pour lui cette incertitude soudaine qu'il ressentit à l'idée d'avoir peut-être épuisé la bienveillance et la patience de l'incolore. Pour des raisons évidentes, le rejet était devenu quelque chose qu'il ne redoutait que trop.
« Non. » admit-elle. « Mais si tu as envie de partir, d'être seul ou de voir d'autres visages, je n'ai plus aucune raison de t'en empêcher. »
« Voir d'autres visages... » répéta-t-il, réajustant sa position pour prendre appui sur ses avant-bras, de part et d'autre de la tête d'Anna, qui ne s'offusqua pas d'être à nouveau surplombée et un peu plus piégée sous son corps. « C'est la chose la plus stupide que j'ai pu t'entendre dire. »
Et, bien évidemment, elle ne s'offusqua pas non-plus de sa remarque aux mots mordants.
« Je vais essayer de prendre ça comme un compliment. » s'amusa-t-elle vaguement, un sourire au coin des lèvres.
Loki sentit ses doigts glisser distraitement contre sa gorge, alors que l'incolore étudiait le moindre trait de son visage, cherchant probablement les dernières onces de vérité qu'elle n'avait pas encore réussi à lui arracher. Il risqua un coup d'œil plus bas, son regard agrippant furtivement la courbe de son sein toujours dénudé, et la vision fut suffisamment tentante pour qu'il caresse à nouveau l'idée d'y égarer sa langue. La main contre son cou le rappela aussitôt à l'ordre d'une légère pression et il lui céda en soupirant, reportant sa pleine attention sur le visage qui lui faisait face.
« J'ai passé des années à voir mes besoins être subvenus par mon mari avant d'enfin pouvoir vivre par mes propres moyens. J'ai même eu à lui emprunter une coquette somme d'argent pour pouvoir créer ma société. » reprit Anna, la voix légèrement hésitante. Elle n'avait pas envie de le braquer à nouveau et choisissait ses mots avec une prudence évidente. « Tout ce qu'il m'a donné, je le lui ai rendu. L'idée de devoir quelque chose à quelqu'un m'insupportait. » Elle glissa gentiment ses doigts dans ses cheveux pour dégager les mèches qui dégringolaient sur son visage, écartant tout obstacle pouvant l'empêcher de trouver son regard, ses yeux étranges s'ancrant alors aux siens. « Je peux parfaitement comprendre ton inconfort et ta lassitude de devoir dépendre de ma personne. Je fais de mon mieux pour que tu en pâtisse le moins possible, mais peut-être que mes efforts n'ont pas été suffisants. »
Ou peut-être se montrait-il trop exigeant... quand bien-même il aimait songer qu'il ne l'était jamais assez. A bien y réfléchir, Loki ne voyait pas ce qu'elle pouvait faire de plus ou de moins pour lui. Elle n'était à ses yeux ni servante, ni disciple, ni partenaire, simplement une bien étrange et singulière créature qui avait décidé de lui offrir son aide.
« Et ne va pas croire que je te demande quoique ce soit. » précisa-t-elle, la voix douce et basse mais le ton ferme. « A mon sens, tu ne me dois rien. »
Pourtant, le dieu ne s'en sentait pas moins redevable et ce sentiment l'agaçait.
« Tu recevras quelque chose, même si je ne sais pas encore quoi. Je ne veux laisser aucune dette derrière-moi et de cela tu ne m'en dissuaderas pas. » affirma-t-il, le ton féroce.
« Comme tu le souhaites. » abdiqua-t-elle sans grande conviction.
Il l'observa distraitement réarranger ses vêtements pour couvrir de nouveau son sein. Son désintérêt pour la dette qu'il avait envers elle, était toujours le même. Le dieu songea qu'il lui faudrait redoubler d'imagination pour trouver une offrande à la hauteur du service qu'elle lui avait rendu et qu'elle lui rendait encore.
« Je m'étonne encore de ne rien t'entendre me réclamer, alors même que je t'en offre l'occasion sur un plateau d'argent. » déclara-t-il sincèrement, légèrement amusé.
L'incolore haussa un sourcil à sa remarque.
« Comme je te l'ai dit, il n'y a rien que tu possèdes qui puisse m'intéresser. »
Elle semblait presque lasse de devoir lui répéter la même réponse à ce sujet.
« En es-tu bien certaine ? » susurra-t-il contre ses lèvres.
D'une certaine façon, Loki se sentit rasséréné. Il appuya ses lèvres contre les siennes, presque durement, lui volant un baiser appuyé.
Il l'embrassait, mais elle ne l'embrassait pas en retour, maintenant sa bouche close et immobile, et il n'en fut qu'à moitié surpris. Il insista jusqu'à ce qu'une paire de doigts fins ne se glissent entre leurs lèvres pour mettre un terme au contact.
« Je reconnais que je peux être assez vieux jeu de temps à autre. » murmura doucement Anna, se voulant apaisante, caressant distraitement ses lèvres du bout des doigts. « J'apprécie énormément ta compagnie, aussi bien intellectuelle que physique, mais pas suffisamment pour t'autoriser un tel contact. Si je te donnais mes lèvres sans éprouver un sentiment profond à ton égard, ce serait comme un mensonge. Et tu connais mon aversion pour ce genre de manière... »
Elle ne fit que confirmer ce qu'il soupçonnait déjà et il ignora la déception légère qui envahit un recoin de son être. L'incolore ne nourrissait pour lui aucun sentiment amoureux, même en dépit de son attachement évident pour sa personne, et cela était pour le mieux. Lui-même n'avait souhaité initier qu'une relation purement charnelle avec elle, par-delà les liens qu'ils entretenaient déjà. Prendre un cœur qu'il ne pourrait conserver à ses côtés ni ne se sentirait capable de chérir à sa juste valeur, était futile, pour ne pas dire faible. Pourtant, les mots d'Anna creusèrent malgré tout un creux dans son ego et Loki ne réussit pas à s'en expliquer le pourquoi.
Il mordit brièvement les doigts toujours pressés contre ses lèvres et se redressa, s'éloignant finalement d'elle pour s'asseoir sur le rebord du lit avec un nouveau grognement frustré. Les draps se froissèrent alors qu'elle bougeait à son tour, puis une main s'apposa contre la peau nue de son dos.
Au simple contact, il sut que l'incolore n'était en rien décidée à le lâcher au sujet de cette contrariété qu'elle avait décelée chez lui.
« Tu m'en veux et tu me veux à la fois. » résuma Anna, reprenant leur débat là où tous deux l'avaient laissé. « Aussi beau et attirant sois-tu, coucher avec toi alors que la colère ronge jusqu'à ton regard, me semble être une bien mauvaise idée. Qui-plus-est, je ne suis pas vraiment d'humeur pour une partie de jambes en l'air. »
Elle prenait soin de panser son ego, nota-t-il, trouvant la chose étonnante après avoir essuyé un rejet empli d'indifférence.
« Voilà qui est bien dommage... » murmura-t-il sans entrain. La paume apposée entre ses omoplates passa lentement le long de son échine, en un geste qui se voulait apaisant, ce qui ne le distraya en rien de son envie d'elle. « Si tu n'as pas l'intention de partager mes draps, je te suggère d'ôter cette main de ma personne et de me laisser. J'ai quelques désirs à satisfaire et tu n'es visiblement d'aucune aide... »
Un soupir amusé s'échoua contre sa nuque et la main incriminée migra jusqu'à son flanc droit tandis qu'Anna prenait place contre son dos, nichant sa tête sur son épaule.
« Je crains que la conversation ne soit pas finie. »
Ce qui sous-entendait clairement qu'elle avait autre chose à dire.
Pourtant, elle resta simplement là, contre lui, murée dans un drôle de silence. Elle effleura distraitement ses côtes du bout des doigts et il put deviner l'expression absente et fermée de son visage, alors qu'elle s'efforçait de réfléchir.
Quand il sembla que son mutisme allait perdurer, Loki demanda :
« Qu'est-ce que tu ne me dis pas ? »
La question la prit légèrement au dépourvu, le confortant dans son idée qu'elle gardait pour elle un élément important -à propos de qui ou de quoi, il ne le savait pas encore- et qu'elle hésitait grandement à lui en faire part.
La main contre son flanc droit migra sur son abdomen puis remonta le long de son torse jusqu'à accrocher son épaule gauche, l'incolore enroulant son bras autour de lui au passage.
« Beaucoup de choses. » admit finalement Anna.
« Bien trop à mon goût. » surenchérit-il.
Loki eut la sensation que l'étreinte était moins une tentative de réconfort et plus un ancrage qu'elle s'imposait à elle-même, s'attachant à lui pour s'obliger à la confession qu'elle semblait de moins en moins encline à lui faire.
Ce fut avec un soupir las et fatigué, qu'elle avoua finalement :
« Il y a une autre raison pour laquelle ma sœur supporte difficilement ta présence. »
La seule intonation de sa voix suffit au dieu pour comprendre qu'il ne s'agissait pas d'un maigre détail. Chacun de ses mots avaient été prononcés avec une réticence prudente, ce qui n'attisa qu'un peu plus sa curiosité.
Le poids chaud de l'incolore bascula un peu plus contre son dos alors qu'elle prenait appui contre lui. Il pouvait presque entendre les rouages tourner dans sa tête, alors qu'elle s'efforçait de trouver la manière la plus juste de lui présenter les choses. Elle semblait anormalement peu sûre d'elle en cet instant, comme si elle était incertaine de sa réaction. L'étrange attitude d'Anna ne pouvait signifier qu'une chose : elle était impliquée d'une manière ou d'une autre.
D'une oreille distraite, il écouta les notes de piano qui résonnaient encore depuis le salon, réfléchissant.
Depuis sa première rencontre avec l'irascible sœur, celle-ci s'était efforcée de n'être que dédain et ressentiment vis-à-vis de lui. Tantôt elle le cherchait, tantôt elle le fuyait.
La seule autre raison un tant soit peu plausible pouvant justifier l'odieux comportement de Lisbeth était un conflit aussi vieux que l'Univers lui-même, un qu'il ne connaissait que trop bien.
« Pourquoi me jalouserait-elle ? »
Un silence plat suivit sa question. Il sut qu'il avait visé juste, alors il insista :
« Elle ne m'envie pas pour ce que je suis, cela est certain. Et elle semble nourrir une certaine rancœur contre toi. Pourquoi ? De quoi pourrait-elle bien être jalouse ? »
« Mon affection. » confia-t-elle enfin. « Ce qu'elle a mis des années à obtenir, tu l'as eu en une poignée de mois. » Un maigre soupir s'échoua contre la base de son cou et il se languit quelques peu du contact de ses lèvres pâles contre sa peau. Les mots d'Anna lui firent entrapercevoir la profondeur du problème et la complexité insoupçonnée des liens unissant les deux sœurs. « Beaucoup se sont noyés dans la jalousie pour bien moins que ça. »
Elle a eu plus de peine quand mère a collé une balle dans le crâne du chien, que lorsque je suis partie de la maison. Pas même une larme pour moi alors qu'elle a pleuré le clebs durant des heures.
Cela faisait plus sens que cela n'aurait dû.
« Pendant longtemps, elle n'a été rien de plus qu'une étrangère vivant sous le même toit que moi. Je ne l'aimais pas, mais je ne la détestais pas non-plus. Sa présence -ou tout simplement son existence- n'a auparavant jamais soulevé le moindre sentiment en moi. Ni grandir ensemble, ni partager le même sang, n'a un jour compté pour moi. »
Son explication était d'une simplicité froide, où pas une once de remord ou de honte ne transpirait.
Ses réticences à se confier firent comprendre à Loki que la plupart des gens en ce monde semblait peu enclin à comprendre comment une fratrie pouvait n'être qu'à sens uniquement. Et elle avait craint que lui-même ne soit rebuté par son attitude passée. Pour quelqu'un s'intéressant si peu à l'avis des autres, la chose était assez étonnante et le constat le flatta légèrement.
Anna n'essaya pas de s'expliquer sur ce sujet, ses paroles indiquant clairement que sa sœur n'avait jamais rien fait pouvant justifier cette absence d'amour fraternel.
« Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ? » demanda-t-il, réellement curieux de savoir par quel stratagème l'irascible sœur s'était taillé une place dans un cœur aussi fermé que celui de l'incolore.
Elle ne lui répondit pas immédiatement, prenant soin de trouver les bons mots.
« Elle était là le jour où j'ai eu besoin d'elle. » articula-t-elle tout bas, quelques notes d'incrédulité dans la voix. Au-delà de son étonnement, il y avait également dans ses mots une solennité profonde, presque révérencieuse à l'égard de Lisbeth. « En dépit de mon indifférence. En dépit de toutes ces années de défection. Elle était là. »
Il semblait qu'aujourd'hui encore, l'incolore ne parvenait pas à saisir la raison pour laquelle sa sœur n'avait jamais cessé de lui porter un tel attachement.
Elle tut volontairement l'évènement qui les avait réunies et il lui indulgea cette omission. Il y avait des choses qu'Anna ne lui confieraient probablement jamais et il sentit sans mal que celle-ci en faisait partie intégrante.
« J'imagine que te voir à mes côtés fait ressurgir certains de ses doutes. » poursuivit-elle dans un soupir.« Elle a toujours eu peur de perdre ce qu'elle a si durement acquis et, aux vues de mon attitude passée, je ne peux pas l'en blâmer. »
Quand l'étreinte de ses bras se desserra, il récupéra hâtivement sa main, retenant celle-ci contre sa peau pour empêcher l'incolore de s'écarter de lui.
« Cette idiote croit donc que je veux l'évincer. » résuma-t-il avec moquerie. « Est-ce qu'elle veut aussi te culbuter, où cette partie-là mets-elle entièrement réservée ? »
Il doutait que l'inceste soit une pratique acceptée ici-bas, mais l'acceptance sans limite de l'incolore le poussa à sérieusement considérer la question. Il ne verrait jamais Lisbeth comme une rivale sur ce plan, mais il fallait reconnaître que l'autre femme s'était déjà invitée à plusieurs reprises dans les draps d'Anna. Sans parler de la manière dont elle cherchait régulièrement à se greffer à l'incolore, d'une étreinte bien souvent possessive et à la limite de l'inconvenance même entre deux membres d'une même famille.
Anna fit un son désapprobateur, claquant sa langue contre son palais.
« Ne sois pas si insultant, s'il-te-plaît. » défendit-elle doucement sa sœur. « Je sais que son besoin constant de contact en ma présence peut parfois être troublant. Garde à l'esprit qu'elle n'a jamais reçu aucun geste de gentillesse ni même un sourire de ma part lorsque nous étions enfants. »
Lisbeth essayait donc de rattraper le temps, à sa manière, ce qui expliquait son attitude envahissante envers sa cadette. Que bien ou mal lui en fasse, Loki s'en fichait éperdument tant que les gestes de l'irascible sœur ne venaient pas empiéter sur ses relations avec l'incolore.
N'était pas venu le jour où il éprouverait de l'empathie pour un être aussi défectueux et toxique. La savoir rongée de peur et de jalousie le satisfit quelque peu, suffisamment pour souffler les dernières flammes de la colère qui l'avait consumé depuis leur altercation.
Son esprit clarifié, il laissa plus de champs libre à ses dernières envies, repoussant toute pensée liée à une femme dont il ne souhaitait pas se soucier. Encore moins dans l'intimité.
Leur petite mise au moins n'avait en rien contribué à calmer ses ardeurs s'il en croyait la bosse qui défigurait toujours son pantalon et les nœuds mouvants qu'il avait encore au bas-ventre. Sa propre faim de contact envers une certaine peau blanche était également un bon indice en la matière.
« Toujours aucune envie ? » demanda-t-il, caressant lentement les doigts de la main d'Anna.
« Non. » déclina-t-elle poliment.
« Dommage pour toi. » soupira-t-il.
Estimant que le débat était enfin clos, il ouvrit son pantalon et dégagea son sexe de son sous-vêtement avant de se prendre en main. Si elle ne voulait pas le voir se caresser elle pouvait toujours prendre la porte, Loki ne l'obligeait pas à rester. Il n'était pas non-plus contre le fait de garder contre lui la chaleur de son corps.
Elle ne bougea pas d'un pouce, même lorsqu'il relâcha sa main pour prendre appui sur le lit. Ses doigts pâles reprirent leurs caresses contre sa peau, l'effleurant avec délicatesse le long de ses côtes et sous la ligne de ses clavicules. Il calqua le rythme de sa main sur le lent mouvement des siennes, préférant prendre son temps plutôt que de s'offrir un plaisir rapide et un soulagement trop vite atteint.
« Je t'ai arrangé un rendez-vous avec l'un des meilleurs spécialistes en armement nucléaire du pays. » annonça distraitement Anna, sur le ton de la discussion.
Il retint un rire.
« J'aimerais penser à autre chose qu'à mes bracelets si tu le permets. » renifla-t-il, écartant ses jambes pour mettre en avant ses préoccupations actuelles.
« Qui a dit que conversation et sexe étaient incompatibles ? » répondit l'incolore, lui resservant son propre argument avec une ironie légère.
Il sourit sans pouvoir s'en empêcher, prenant la pique avec dignité.
« Trouve un autre sujet dans ce cas. »
« Je n'ai rien qui me vient d'autre à l'esprit. » murmura tranquillement Anna. La caresse de ses doigts se suspendit lorsqu'elle demanda : « Veux-tu que je te laisse ? »
« Reste. » ordonna-t-il aussitôt.
Elle eut un soupir amusé avant d'acquiescer.
« D'accord. »
La danse de ses doigts reprit contre sa peau, s'élaborant en quelques cercles qui lui arrachèrent une série de frissons. Elle s'attarda longuement sur ses côtes et ses épaules alors qu'il se touchait de manière presque paresseuse, construisant son plaisir avec une agréable lenteur.
« Peux-tu imiter la voix d'un autre ? »
La question avait été murmurée à voix basse contre son oreille et consistait plus en une interrogation curieuse qu'une demande. Son expression se fronça légèrement, mais cela n'entama pas son plaisir pour autant.
« Tu n'aimes pas la mienne ? » répondit-il dans un grognement essoufflé.
« Si. » concéda sans mal Anna. « Mais ce n'est pas la question. »
Il y avait là matière à creuser pour Loki. Elle avait, à l'évidence, une idée en tête.
« Oui, je le peux. »
« Mmh. » acquiesça-t-elle pensivement. « Et ma voix ? »
Oh. Maintenant il voulait définitivement savoir ce qu'elle avait en tête.
« Ça serait un jeu d'enfant. »
« Bien. »
Quand il eut envie d'un peu plus, Loki se saisit gentiment de l'une de ses mains et la guida jusqu'à son ventre où elle accepta sans rechigner de poursuivre ses caresses, glissant la pulpe de ses doigts contre la ligne de ses abdos et effleurant parfois la base de son pénis.
Il n'avait jamais su se l'expliquer, mais il avait toujours apprécié d'être touché à cet endroit, de son nombril jusqu'au pubis. Le contact avait quelque chose d'intime, plus encore que la prise ferme d'une main étrangère sur son sexe ou la plus étroite des étreintes lors d'une pénétration.
« Ai-je besoin de poser la question ? » haleta-t-il lorsque le silence d'Anna perdura.
Le dieu aurait apprécié un minimum d'explications concernant cette histoire de voix.
« Je pourrais avoir besoin de ton aide pour deux ou trois bricoles. Je t'en parlerai en temps voulu. » dit-elle simplement, dessinant quelques arabesques hasardeuses au creux de son aine.
Se masturbant avec un peu plus de vigueur, il bascula légèrement en arrière, laissant sa tête reposer sur l'épaule d'Anna alors que son corps prenait appui contre elle. Il la sentit bouger, déplacer ses jambes pour trouver une position plus confortable, s'asseoir sur ses talons et entourer ses cuisses des siennes. Ainsi, sa chaleur semblait irradier plus intensément contre lui, l'enveloppant presque.
L'étreinte était douce et apaisante, enivrant un peu plus ses sens de la présence d'Anna, de son odeur jusqu'aux battements réguliers de son cœur, dont il pouvait entendre les échos lorsqu'il pressait son oreille contre son cou. Il ne ressentit pas le besoin de pousser ses mains pâles à prendre le relais des siennes, il se sentait bien telles que les choses étaient.
Pour une fois, le terme de 'plaisir solitaire' semblait assez inexact, même en étant le seul d'eux deux à se toucher.
Il n'avait pas le sentiment d'être seul.
Entre les bras de l'incolore, le dieu n'eut aucune honte à faire entendre son plaisir. Il haleta, grogna et gémit, et elle resta contre lui tout du long, jusqu'à ce qu'il jouisse dans un soupir extatique, et même encore après, brossant gentiment ses cheveux pour dégager son visage tout en poursuivant ses caresse contre son estomac.
Il n'eut pas souvenir d'avoir un jour eu un ou une partenaire si attaché à son plaisir et, alors qu'il reprenait doucement son souffle, une drôle de question lui vînt.
« Que suis-je pour toi ? » demanda-t-il, ne cachant pas la réelle curiosité qui accompagnait son interrogation.
« Quelqu'un d'important. » dit-elle avec tout le sérieux du monde. « En qui j'ai foi et confiance. » La danse de ses doigts contre son ventre s'arrêta finalement et elle posa sa main à plat contre sa peau. « Un amant, à n'en pas douter. Un ami, si tu le souhaites. »
..
...
Elle ne dormit pas avec lui cette nuit-là.
Loki douta même qu'elle dormit tout court.
Les bagages furent prêts bien avant leur départ et la journée se passa sans encombre. Le dieu empaqueta ses propres affaires dans l'après-midi et emballa avec soin la lance chitauri. L'incolore coula simplement un regard interrogatif dessus lorsqu'il la chargea à l'arrière du véhicule, mais ne dit rien.
La nuit était tombée depuis plusieurs heures déjà lorsqu'ils partirent.
Lisbeth s'installa à l'arrière avec son fils, déjà profondément endormi, laissant la place du passager avant de libre pour Loki. Après des aurevoirs difficiles avec sa meute, Anna prit place derrière le volant et mit en branle le véhicule, roulant doucement dans l'obscurité. Elle arrêta néanmoins la voiture après s'être enfoncés de plusieurs mètres dans les bois avec.
Sans un mot, Lisbeth ouvrit sa portière et sortit. Dehors, Loki l'entendit siffler. Elle n'eut pas à le faire bien longtemps car, dans les secondes qui suivirent, une masse maladroite de poils roux s'approcha d'eux dans un concert de jappements suraigus qui manquèrent de réveiller l'enfant.
Le chien récolta une série de réprimandes avant que Lisbeth ne l'attrape par le collier et l'arrière-train et ne le hisse dans la benne, où une cage de transport attendait l'animal. Il se laissa enfermer sans faire plus de manières et Lisbeth regagna l'habitacle avec un reniflement énervé -contre le chien, contre sa sœur ou contre elle-même, cela était difficile à dire-, claquant la porte assez sèchement.
L'irascible sœur s'endormit assez vite après cela et la voiture ne fut plus que rythmée par les ronflements bas du moteur et ceux, plus discrets, d'Eliott.
Le gamin s'était bêtement enrhumé en traînant dehors trop longtemps.
Anna les sortit du dédale d'arbres qui menait au chalet après deux bonnes heures, la neige épaisse tombée lors de la dernière tempête ralentissant toute progression et l'obscurité empêchant de distinguer quoique ce soit au-delà de la zone éclairée par les phares. Ils rejoignirent une route dont l'état ne leur permit pas une avancée plus rapide, forçant le véhicule à rouler à allure modérée. Loki somnola légèrement mais ne s'endormit pas vraiment, gardant toujours un œil ouvert sur le décor extérieur qui défilait lentement.
Ils gagnèrent enfin une route plus large où l'incolore se permit d'accélérer, laissant le tout-terrain avaler les miles dans le silence mort de la nuit.
Au loin entre deux montagnes, un fin liseré rosâtre se taillait une petite place dans le ciel, premier signe de l'aube que Loki savait encore bien loin. Il ferait probablement encore nuit lorsqu'ils arriveraient à destination. En cet endroit, l'aurore et le crépuscule s'étiraient toujours à l'infini, comme si le soleil hésitait constamment à se montrer ou à partir, effectuant une course affreusement lente avec le temps.
Quand le petit se réveilla à l'arrière et demanda à s'arrêter, Anna rangea la voiture sur le bas-côté, sortit de l'habitacle, détacha l'enfant et l'emmena dehors, laissant toutefois le moteur tourner pour ne pas couper le chauffage. Elle l'accompagna jusqu'aux premiers arbres en contre-bas et l'aida à se défaire de son pantalon avant de lui tourner le dos -à la demande du petit- pour le laisser uriner en paix.
Le gamin s'endormit dans ses bras lorsqu'elle le ramena au véhicule, faisant figure de poids mort alors qu'elle le réinstallait dans son siège auto. Retournant au poste de conducteur, Anna s'autorisa une pause pour souffler. D'un geste devenu mécanique, elle défit le pansement de sa main gauche puis ouvrit la boîte à gant située devant le dieu pour y prendre un nouveau rouleau de gaze.
Le regard de Loki s'égara sur le bandage défait abandonné sur les genoux d'Anna, notant les quelques traces de sang qui le tâchaient.
La douleur provoquée par sa blessure n'était pas un secret pour lui, pas dans la mesure où de légères grimaces avaient régulièrement échappées à l'incolore tout au long du trajet. Il la regarda enrouler avec maintes précautions sa main dans la gaze, tout en se disant que cela ne pouvait pas continuer ainsi.
« Est-ce un engin si compliqué que cela à manœuvrer ? » demanda finalement Loki. « J'ai piloté un certain nombre de vaisseaux par le passé et celui-ci me semble largement être à portée de mes capacités. »
Le déchet qui servait de sœur à Anna n'était certainement pas en état de conduire et le dieu aimait autant que celle-ci reste au silence du repos sur la banquette arrière.
Pliant et dépliant ses doigts prudemment, l'incolore quitta des yeux sa main pour accrocher son regard.
« Avec la boîte automatique tu devrais pouvoir t'en sortir, j'imagine... » murmura-t-elle. « Mais rien ne t'y oblige. »
Il s'étonna de la voir accepter son aide si facilement, lorsqu'auparavant il lui fallait longuement insister auprès d'elle pour qu'il puisse lui porter assistance.
Peut-être avait-il sous-estimé l'intensité de sa douleur.
« Pousse-toi de là. » lui dit-il seulement, la chassant hors de l'habitacle alors qu'il sortait à son tour pour faire le tour du véhicule et prendre sa place.
Elle recula au maximum le siège du conducteur avant de le laisser libre, faisant plus de place pour les grandes jambes du dieu. Il s'installa derrière le volant et, debout à côté de lui, elle l'aida à régler hauteur et distance du fauteuil.
Lorsqu'il fut correctement installé, elle ferma sa portière et monta du côté passager. Lui jetant un coup d'œil étrange, elle se pencha de son côté pour passer une main sous le volant, enclencher une manette, puis repousser celui-ci pour qu'il rentre un peu plus dans le tableau de bord, terminant d'ajuster pour lui le poste de pilote.
« En plus de grandes jambes, tu as de grands bras. » nota avec amusement Anna, avant de reprendre avec sérieux tout en lui désignant tour-à-tour : « Frein à main. Pédale du milieu, frein. Accélérateur, la pédale de droite. Embrayage, celle de gauche. Levier de vitesse. Rétroviseur intérieur. Rétroviseurs extérieurs. Clignotants. Réglages des feux. Réglages des essuie-glaces. Considère le reste comme des gadgets superflus. »
« Noté. » acquiesça simplement Loki, mémorisant sans mal la liste qu'elle venait de lui donner.
« Je te fais conduire en boîte automatique, ce qui élimine l'embrayage et le levier de vitesse de l'équation. Sauf indication contraire de ma part, ne t'en sers pas. Le frein à main s'enlève tout seul dès que tu touches l'accélérateur ou le frein, mais n'oublie pas de le remettre lorsque tu t'arrêtes. » expliqua-t-elle sommairement. « N'utilise que ton pied droit pour les pédales et surtout n'appuie jamais sur frein et accélérateur en même temps. Les deux sont assez sensibles donc pas besoin de les écraser, sauf en cas d'urgence bien sûr. »
La chose lui semblait plutôt intuitive et loin d'être complexe.
« Ce sera tout ? »
« Je l'espère. » sourit-elle d'un air peu convaincu.
Elle le guida pour ramener la voiture sur la route et ils reprirent leur voyage sans encombre. L'itinéraire était plutôt simple à suivre : tout droit jusqu'à atteindre Fort Chipewyan, à une bonne centaine de miles d'ici.
Le trajet se fit au rythme des indications de l'incolore. Roulant au beau milieu de la nuit, ils ne croisèrent pas âme-qui-vive. Elle mit la radio en route et écouta d'une oreille les informations locales, papillonnant des yeux alors qu'elle se laissait bercer par les tressautements légers de la voiture. Après plusieurs minutes, ses paupières se fermèrent pour de bon.
Parce qu'elle le lui avait inlassablement répété et parce que la plupart de ses gestes le lui prouvait régulièrement, Loki savait toute la confiance que l'incolore plaçait en lui. Mais, la sentir se relaxer au point de s'endormir à ses côtés alors même qu'il était au volant d'un véhicule où était réunie toute sa famille, le rassénéra profondément, brossant son ego d'une manière agréable. Même le silence assoupi de l'habitacle avait quelque chose d'apaisant.
Il écouta vaguement les annonces crachées comme à travers un léger voile, diffusées par la radio, de la publicité, des gens qui parlaient de choses et d'autres, des bulletins météos et de la musique, ne détachant son regard de la route que pour jeter quelques brefs coups d'œil à l'incolore.
La présence régulière de panneaux sur le bord de la route lui indiqua la distance qu'il avait encore à parcourir et, rendus à une vingtaine de miles avant Fort Chipewyan, la route se mua en une ligne sinueuse se faufilant entre les rondeurs des petites montagnes. Les virages, bien que larges, firent redoubler de vigilance au dieu car le véhicule semblait mal adhérer à la route par endroit, faisant parfois déraper un peu le véhicule.
Rien qui ne l'inquiéta vraiment. Jusqu'à ce que soudainement, la voiture ne se mette à glisser sur le côté et ne se déporte sur l'autre voie sans que Loki n'ait fait ou demandé quoique ce soit.
Son premier réflexe fut de mettre un coup de volant pour rectifier la trajectoire, mais une main pâle se saisit vivement de celui-ci pour le tirer en sens inverse. Il le lâcha aussitôt, lui laissant les commandes.
« Ne freine pas. » lui intima d'un ton ferme une Anna fraîchement réveillée. « La route est verglacée. »
Elle parvint à redresser le véhicule et à le remettre du bon côté de la route en tournant légèrement le volant à plusieurs reprises, compensant le moindre dérapage jusqu'à ce que la voiture soit de nouveau sous contrôle.
« Toujours convaincu que c'est dans tes capacités ? » se moqua gentiment l'incolore lorsqu'elle lui rendit le volant. Elle ajouta toutefois avec bienveillance : « Roule moins vite et ça ne devrait plus t'arriver. »
Il renifla dédaigneusement mais ne commenta pas, son regard résolument fixé sur la route. Un coup d'œil à l'arrière lui apprit que pas un de leur passager n'avait été réveillé par l'incident, à l'exception d'Anna bien sûr.
Elle resta éveillée jusqu'à ce qu'ils atteignent enfin Fort Chipewyan, où elle le guida jusqu'à un diner aux allures décrépies situé à distance de la ville. Elle reprit simplement le contrôle du volant pour garer le véhicule, usant de sa main valide avec dextérité alors qu'elle lui dictait quoi faire avec les pédales.
« Pas mal pour un premier trajet. » lui glissa-t-elle gentiment, avant de réveiller sa sœur.
Ils ne déchargèrent pas la voiture. L'incolore se saisit seulement d'une mallette et de son ordinateur, Lisbeth prenant l'enfant encore endormi dans ses bras. Le gamin avait un sommeil de plomb.
L'endroit était fermé, lumières éteintes et pancarte Closed clairement affichée. Cependant, la porte n'était pas verrouillée, ce à quoi Anna semblait s'attendre lorsqu'elle en enclencha la poignée, pénétrant les lieux sans autre forme de procès.
Ils la suivirent à l'intérieur, découvrant un décor aux couleurs pastelles défraîchies. Il y avait un long comptoir en inox, plusieurs tables rondes entourées de chaises et quelques petites tables coincées entre deux banquettes en cuir usé, le long de larges fenêtres. Tous les stores étaient tirés et aucune des deux sœurs n'entreprit de les ouvrir. Anna disparut dans les tréfonds de l'arrière-cuisine avec une lampe torche et revînt une fois le courant remis en route. L'incolore tâtonna les interrupteurs situés derrière le comptoir pour n'allumer que quelques lumières, laissant la majorité de la pièce dans la pénombre. Lisbeth coucha l'enfant sur l'une des banquettes et le couvrit de son propre manteau avant de passer à son tour de l'autre côté du comptoir.
« Je m'occupe du café. » marmonna-t-elle dans un souffle fatigué, alors que sa sœur fouinait dans les placards.
Loki s'installa à la table où Anna avait déposé ses affaires, observant sans rien dire la semi-frénésie qui prenait place derrière le comptoir. Il devina qu'Anna avait décidé de préparer le petit déjeuner lorsqu'elle sortit sucre, farine, œufs et laits des différents rangements, se servant sans remord aucun parmi des provisions qui n'étaient à l'évidence pas les siennes.
Dehors le jour se levait à peine et l'horloge accrochée au-dessus des fourneaux indiquait quatre heure vingt.
..
...
« Je ne suis définitivement pas du matin... » bailla quelqu'un d'un ton pinaillant.
Ils étaient tous réunis autour de la table, le plastique de celle-ci encombré des restes d'un petit-déjeuner copieux et d'un fatras de documents qui avaient miraculeusement été épargnés de toute tache de graisse et de sucre.
Nottingham, Hijo, Spencer et Carlington étaient arrivés ensemble peu de temps après eux. Même Bertie, l'homme de main et chauffeur d'Anna, était au rendez-vous, assis à leur table et muet comme une tombe. Seul manquait à l'appel Nox, le plus petit et discret de leur drôle de bande, ce qui ne sembla tracasser personne.
« Arrête de geindre et bois ton café. » râla Spencer à l'encontre de sa cadette, la jeune femme à l'air diable lui tirant aussitôt la langue avant de plonger son nez dans sa tasse.
Loki n'apprécia que moyennement le brouhaha dégagé par le groupe et remercia mentalement l'homme de main de s'être installé à sa gauche, lui évitant d'avoir à participer aux bavardages intempestifs des quatre autres. Anna occupait la chaise à sa droite, son visage emprunt de fatigue et d'ennui indiquant clairement qu'elle n'était pas d'humeur à échanger des banalités avec son équipe, préférant reporter l'essentiel de son attention sur la petite crapule qui dormait contre elle. Le gamin s'était seulement réveillé pour prendre son petit-déjeuner, se rendormant aussi sec une fois son repas avalé, ronflant maintenant comme un bien heureux dans les bras de sa tante. Lisbeth, quant à elle, était sortie dehors pour libérer le chien roux et fumer ce qui devait être sa troisième cigarette de la matinée.
La porte d'entrée s'ouvrit de nouveau, mais ce ne fut pas l'irascible sœur qui en franchit le seuil. A la place, un homme en parka grise entra, les saluant aussitôt d'un geste de la main amical. Sa silhouette dégingandée et son visage ne dirent rien à Loki. Il ne s'agissait pas de leur maillon manquant.
« Si je puis me permettre... » dit le nouvel arrivant tout en retirant son chapeau, dévoilant des boucles de cheveux d'un blond sombre. « ...j'aimerais éviter d'avoir à retourner en Allemagne de sitôt. Leurs pâtisseries laissent grandement à désirer. Beaucoup trop de crème. C'est écœurant. »
Il s'avança jusqu'à eux pour déposer ses affaires sur la dernière chaise laissée vacante tandis que Lisbeth entrait à sa suite, le chien sur ses talons.
« C'est trop flippant. » commenta Hijo, jetant un regard mortifié à l'inconnu. « Enlève-moi ça, je n'arrive même pas à te reconnaître. »
Tiens donc.
Il fallut un second coup d'œil à Loki pour déceler un semblant des traits de Nox sur le visage aimable de l'homme.
Un autre amateur d'illusions.
« Je n'ai pas eu le temps de me changer. » s'excusa-t-il dans un sourire désolé. « Où sont les toilettes ? »
« Au fond, sur la droite. » lui indiqua Spencer, pointant l'endroit du pouce par-dessus son épaule. « Mais prends celles des filles, y'a pas de miroir chez les mecs. »
« Fort bien. » acquiesça poliment Nox.
Il ne revint qu'une dizaine de minutes plus tard, sous une apparence plus familière au dieu -et à l'ensemble de l'équipe semblait-il-, ses grandes lunettes de nouveau perchées sur son nez, ses cheveux bruns brossés en une coupe stricte et ses yeux clairs habités d'une lueur naïve. Une apparence innocente et un brin snob, qui ne ressemblait en rien à l'homme qui avait passé la porte du diner quelques instants plus tôt, un grand blond d'allure mal assurée et au regard mort.
Nox fit l'objet de plusieurs taquinerie lorsqu'il prit place à leur tablée -des blagues ayant trait à ses qualités en matière de déguisement et à son don pour le maquillage-, avant qu'Anna ne se racle finalement la gorge, ramenant un semblant de silence au sein de leur petite assemblée.
« Bien. Pas la peine de perdre plus de temps. Vous savez tous pourquoi nous nous réunissons. » commença-t-elle d'un ton plat, pianotant des doigts contre le plastique de la table. Le temps leur manquait avant leur prochain départ pour Ottawa et l'incolore semblait bien décidée à aller à l'essentiel. « Courtney, dis-nous ce que tu as. »
Poussant quelques feuillets, Hijo dégagea un dossier de la paperasse présente sur la table pour le tendre à sa supérieure.
« J'ai remonté la piste de la cyberattaque jusqu'à un petit groupe de 'passionnés' du numérique sans revendication particulière. Ils ont été engagés comme mercenaires informatiques -pour la faire simple-, copieusement payés, en cash exclusivement. Ça n'a pas été trop dur de leur graisser la patte pour grapiller quelques infos sur leur commanditaire et la teneur exacte de la mission qui leur avait été confiés. »
Ses yeux noirs firent un bref tour de table, probablement pour vérifier si tout le monde avait suivi et était aux faits des dernières nouvelles, son regard revenant sur Anna comme en quête d'approbation. L'incolore lui accorda un hochement de tête, l'invitant silencieusement à poursuivre.
« Très clairement, leur objectif était d'infiltrer notre système pour soutirer un maximum d'informations et installer un logiciel espion. Avec les pares-feux mis en place et les différents niveaux de sécurité protégeant nos serveurs, il leur a été impossible de télécharger ou d'uploader quoique ce soit. Quant à la lecture des dossiers sensibles auxquels ils ont pu accéder, le cryptage des données a fait son job. En définitive, ils se sont offert une petite balade parmi des fichiers impossibles à craquer et se sont fait mettre à la porte par le reboot du système. »
« Aucune fuite de data, donc ? » demanda Lisbeth.
« Aucune. » confirma Hijo. « En revanche, je suis moins optimiste concernant les risques d'atteintes physiques. »
Elle jeta un regard à Nox, l'invitant à prendre sa suite. Il se servit une tasse de café, soupira longuement puis déclara :
« Le rapport d'enquête de la police de San Francisco est plutôt clair : les freins de la voiture d'Arton ont été sabotés. » Il jeta un rapide coup d'œil au petit qui dormait toujours à poings fermés contre l'incolore, avant de poursuivre : « Le véhicule a fini dans le fossé. Le choc a été plutôt violent. Arton est mort à l'hôpital des suites d'une hémorragie cérébrale et sa compagne actuelle est toujours dans le coma. L'accident est volontaire, mais je n'ai pas le sentiment que l'objectif était de le tuer. » Il prit une gorgée de son café et redressa ses lunettes sur son nez avant de conclure : « Quant à savoir qui était à la manœuvre, Courtney a mis en évidence que le groupe responsable de la cyberattaque avait également pour mission de localiser Arton. »
« Ils n'ont pas obtenu son nom en fouinant dans nos fichiers, on le leur a donné. » précisa gravement Hijo.
« Conclusion, le commanditaire savait parfaitement à qui s'en prendre pour attirer notre attention, en plus d'avoir la nette intention de nuire à la Blue Society. » résuma Anna, suspendant finalement le mouvement de ses doigts sur le plastique de la table.
« C'est une attaque personnelle. » comprit à voix haute Lisbeth, avant de demander d'un ton désabusé : « Qui serait assez idiot pour nous chercher aussi ouvertement ? »
Le nous ne semblait inclure qu'elle-même et sa sœur. Peut-être son fils également.
Un silence pesant s'installa et l'ensemble des regards convergèrent vers Hijo, en quête d'une réponse.
« Vous m'avez donné une liste de noms. » dit-elle prudemment, s'adressant à Anna. « J'ai fait le tour de l'ensemble de leurs comptes -ce qui n'a pas été une mince affaire- et le seul dont les retraits pourraient correspondre à la somme d'argent versée à nos génies de l'informatique, est celui qui se trouvait en tête de la liste. »
« Sans déconner... » ricana froidement Lisbeth, comprenant visiblement de qui il s'agissait. « Je le savais bête, mais être crétin à ce point c'est du suicide ! »
« John Wellon. » annonça âprement Hijo à l'attention de tous ceux qui n'avaient pas connaissance de ladite liste. « Le fils de Wellon Senior, pas besoin de vous rappeler de qui il s'agit... »
Le nom força Loki à parcourir les méandres de sa propre mémoire, jusqu'à ce que l'image d'un homme arrogant vêtu d'un affreux manteau jaune ne refasse surface.
Ah.
Cet idiot-là.
Le perturbateur de petit-déjeuner, grand amateur de monologues et de discours inutiles, qu'Anna avait sèchement congédié de la taverne de Garden Creek avec l'appui des tenanciers, il y a plusieurs mois déjà. Fils du principal concurrent de la société de l'incolore, fils de l'homme d'affaire avec lequel elle entretenait d'obscurs rapports et autres arrangements.
« Voilà qui nous complique les choses... » soupira Carlington tout en s'échouant contre le dossier de sa chaise.
« Tu plaisantes ? » rit sans humour Nottingham. « On est pieds et poings liés maintenant, qu'est-ce que tu veux qu'on fasse ? Rentrer dans son petit jeu puérile serait une perte de temps et lui rendre la monnaie de sa pièce nous ferait perdre le système stable que l'on a mis des années à construire à force d'accords avec la Wellon Company. »
Plusieurs visages se froncèrent à son commentaire et une certaine tension s'installa dans l'air, les échanges montant d'un ton crescendo.
« C'est une atteinte grave, on doit forcément répliquer ! » s'insurgea Hijo.
« Qu'est-ce qu'il te faut de plus qu'un meurtre et une attaque ciblée pour qu'on daigne enfin réagir ? » surenchérit sèchement la bras droit de l'équipe.
Les deux femmes étaient clairement d'avis que le responsable ne s'en sorte pas indemne.
« Un semi-meurtre. » corrigea Spencer, tentant de prendre la défense de son compagnon. « Il n'était pas prévu qu'Arton claque. »
« Quelle différence cela fait ?! » s'énerva Hijo.
A grand renfort de désaccords, le ton monta encore. Les uns et les autres débattant pour savoir quelle conduite tenir et de si oui ou non retourner sa faveur à Wellon Junior valait la peine des problèmes que cela engendrerait. Seuls l'incolore, Bertie et Nox gardèrent le silence, suivant l'échange houleux sans rien dire ou attendant simplement d'avoir une fenêtre pour pouvoir en placer une. Quoique le débat n'eût pas l'air d'intéresser le chauffeur plus que cela.
Lisbeth avait quitté la table dès lors que les voix s'étaient élevées un peu trop à son goût, prenant le gamin des bras d'Anna pour l'éloigner des commentaires bruyants et agressifs que chacun se permettait de faire.
« On ne peut qu'agir sous-cape, pas de front sinon c'est une déclaration de guerre ouverte à la Wellon Compagny. Et si c'est bien ce que l'on fait, si l'on agit dans l'ombre, comment ce crétin pourrait comprendre que c'est nous qui sommes en train de lui renvoyer l'ascenseur ?! » argua Nottingham. « Il n'y a pas moyen de s'en prendre à lui tout en lui faisant passer le message, sans que Wellon père n'apprenne ce qu'il se passe... »
« Il traîne des casseroles à la pelle derrière lui, il suffit d'aller en repêcher quelques-unes pour lui remettre le nez dedans, ça n'a rien de compliqué ! Qu'est-ce que ça peut bien faire qu'il sache de qui vient le coup ? » rétorqua aussitôt Hijo.
La tension ambiante fut si palpable qu'elle en devînt semblable à celle d'un arc dont on tend la corde petit-à-petit, jusqu'à le bander à son maximum, forçant le bois de l'armature à se courber alors que flèche risquait de partir à la moindre inattention, au moindre relâchement, de la part de son archer.
La question étant de savoir qui, d'eux tous, allait tirer.
« Ce n'est pas en déterrant quelques cadavres qu'on va le renvoyer au placard pour de bon. » raisonna durement Spencer. « On peut toujours détruire ce qu'il lui reste de réputation, mais très franchement ça ne changerait pas grand-chose à son comportement. C'est un imbécile, mais un imbécile imprévisible avec de gros moyens. Ne l'encourageons pas. »
Hijo n'en démordit pas pour autant.
« Raison de plus pour le faire chuter de son piédestal, ce type n'est rien sans son argent et sans l'influence de son père ! »
Le débat tournait en rond et aucun des camps ne semblait prêt à écouter les arguments de l'autre. La conversation enfla de remarques virulentes et d'un sentiment commun de frustration, les réponses des uns et des autres se chevauchant pour ne former plus qu'un brouhaha d'indignation et de colère. Jusqu'à ce que quelqu'un ne dise :
« Je m'en charge. »
Ce fut comme si la voix d'Anna avait été l'effleurement nécessaire au relâchement de la corde, laissant la flèche caresser furtivement le bois de l'arc avant de se ficher dans sa cible en un bruit mat.
Un silence surpris s'en suivit, l'incolore reprenant une gorgée de son café avec indifférence, visiblement ferme dans sa décision. Il sembla au dieu que ses mots promettaient plus que les sanctions et menaces auparavant évoquées par son équipe. Loki ne vit pas d'autres explications à la réaction statufiée de ses subalternes -toujours à l'exception de Bertie, qui se contentait d'écouter sans rien montrer ou dire-.
« Êtes-vous sûre de vous ? » demanda prudemment Carlington, les autres partageant sa réticence.
L'incolore acquiesça sans un mot.
« Ce n'est pas une bonne idée. »
Nottingham était catégorique à ce sujet, rejetant la proposition de sa supérieure. Il ignora la main de son compagnon lorsqu'elle vint enserrer son épaule en un geste d'apaisement mais aussi d'avertissement, refusant d'en démordre.
A l'exception de Lisbeth -revenue vers leur table dès lors qu'Anna y avait réinstauré discipline et silence-, tous semblaient assez divisés, voire hésitants, quant à la décision de l'incolore. L'irascible sœur n'afficha qu'un sourire mauvais, visiblement ravie de voir sa cadette prendre une telle décision, se tenant seulement derrière pour marquer son soutien.
« Mais vous avez conscience que... » insista encore Nottingham.
« Parfaitement. » trancha sans hésitation Anna.
Ils se toisèrent de longues secondes avant que l'homme ne détourne le regard, passant ses mains sur son visage en un geste fatigué et agacé.
« C'est de la folie. » déclara-t-il, la voix chargée de réticence.
Le commentaire ne sembla aucunement plaire à Anna, dont l'expression ne se lissa qu'un peu plus.
« Et que veux-tu que je fasse ? Attendre que l'on me poignarde à nouveau dans le dos pour réagir ? » l'interrogea-t-elle, inflexible. « Pourquoi devrais-je tolérer un tel acte ? »
« C'est le fils Wellon. » rappela platement Spencer.
« Ce qui ne lui donne en rien le droit de me manquer de respect, de nous attaquer ou d'attenter à la vie d'un homme placé sous ma protection. » répondit aussitôt l'incolore. « Des mois auparavant, je vous avais pourtant averti à son propos. Vous vous êtes montrés plus qu'inefficaces à le surveiller et c'est un innocent qui en a payé les frais à votre place. Maintenant, nous risquons non-seulement le déshonneur, mais également une vague d'insubordination chez nos clients et partenaires commerciaux. » Elle ne s'énerva pas, se restreignant à un calme presque pédagogue, expliquant avec fermeté qu'aucun d'entre eux n'aurait le dernier mot dans ce débat qui n'en était pas un, et que chacun avait sa part de responsabilités à prendre quant aux actions désastreuses de Wellon Junior. « La réponse doit être à la hauteur du coup porté. Rien de moins, rien de plus. »
Ce qui était une promesse de meurtre on-ne-peut-plus claire selon Loki, bien que la situation tendît à rendre la chose plus complexe qu'une simple mise-à-mort.
Avec un soupir las, l'incolore souleva la masse de documents soigneusement empilés qui se trouvait devant elle, distribuant un dossier à Hijo et Bertie, qui s'en saisirent sans rien dire, puis un troisième à Nottingham, qui fixa la pochette sans pour autant faire mine de la prendre.
« I'm not feeding that wolf. » marmonna-t-il, toujours sur la défensive.
« You will. » assura patiemment l'incolore, lui adressant un regard appuyé.
Nottingham se résigna finalement à la capitulation, prenant le dossier sans rien ajouter.
Il fut évident que l'incolore avait fortement soupçonné Wellon Junior dès le départ, preuve en était qu'elle avait anticipé des mesures correctives vis-à-vis de cet imbécile, fournissant des directives toutes prêtes à ses subalternes pour mettre en place son plan d'action.
La raison pour laquelle elle avait laissé son équipe se disputer sur la décision à prendre demeura néanmoins obscure aux yeux de Loki, quand il était clair qu'elle avait tranché la question depuis longtemps déjà.
« Je ne vous demande pas votre avis. Je vous informe de la conduite à tenir. » conclut Anna, ses yeux délavés passant sur chacun de ses subalternes.
Ils acquiescèrent tous d'un mouvement de tête synchrone -quoique reluctant pour l'un d'entre eux-, se pliant à la volonté d'Anna sans plus chercher à la contredire, faisant preuve d'une docilité et d'une loyauté sans borne envers l'incolore, en dépit de leurs réticences.
Good dogs, pensa alors Loki avec ironie.
Il apparut soudainement au dieu que, s'il y avait un jour eu des chiens sous les ordres de l'incolore, ils étaient tous assis en face de lui.
Et Loki n'en faisait certainement pas partie.
..
...
Je pense qu'avec ça, on a fait le tour sur la thématique du chien ! ^^ Qu'en avez-vous pensé ?
I'm not feeding that wolf fait référence à une histoire amérindienne, qui est encore aujourd'hui très utilisée comme figure métaphorique du choix (généralement entre bien ou mal). Grosso modo, l'histoire dit que chaque esprit est fait de deux loups : un bon (paix, sérénité, amour, etc.) et un mauvais (colère, ego, vengeance...) et que ces deux-là ne peuvent s'empêcher de se battre l'un contre l'autre. La question est toujours de savoir Which one will win ? La réponse étant systématiquement The one you feed. Donc ici Nottingham ne se cache pas quant au fait qu'il croit qu'Anna prend la mauvaise décision.
Comme je sais que l'information remonte à longtemps pour vous, je vous remets vite-fait les passages où l'équipe d'Anna est présentée, histoire de vous remettre dans le bain plus facilement :
« L'homme en costume blanc lui parut plus abordable que les quelques convives qui lui jetaient régulièrement des œillades curieuses. [...] Andrew Nottingham. Ne vous étonnez pas si certain me surnomme le Shérif, les mauvais jeux de mots sont à la portée de tous. »
« Bertie, le chauffeur, était un homme discret qui ne parlait que très peu, seulement pour lui demander où il souhaitait se rendre et pour quelle heure. Il répondait à chacune de ses questions avec précision, sans s'appesantir de mots enjolivés ou de phrase inutile. Son efficacité et son attitude effacée furent agréable à Loki. »
« Une femme en costume d'homme vint à eux pour les saluer et Loki la reconnut comme étant Jessica, celle qui s'était occupée de garder le gamin durant le gala. [...] Elle travaillait bel et bien à la Blue Society et le dieu déduisit de sa présence à l'hôtel l'autre nuit le signe qu'elle était une personne de confiance aux yeux de l'incolore [...]. A première vue, cette femme n'avait rien d'extraordinaire, plutôt grande et un peu carrée d'épaules, son visage arborait la même expression lisse et imperturbable que Bertie, le chauffeur. Et tout comme lui, elle était armée. »
« Le compagnon de Nottingham était aussi présent dans l'assemblée et Anna le présenta sous le nom de Mike Spencer. A la lumière du jour, la peau de l'homme lui parut moins sombre que dans son souvenir et son visage, plus rond. [...] Ne resta plus que les deux autres, que l'incolore présenta succinctement comme étant Bartholomew Nox et Courtney Hijo, un homme d'une taille ridicule, bien plus jeune que ses pairs et aux lunettes trop grandes, et une femme au visage plat doté de yeux en amandes d'un noir brillant et accommodé d'un sourire tordu, à l'air diable, mais pas dans les mêmes proportions que la sœur colérique. »
A ce stade de l'histoire, je ressens le besoin de clarifier une chose concernant Loki. On est bien d'accord que le gars n'est pas un gentleman et encore moins un modèle de respect et de compassion, donc qu'il insiste autant auprès d'Anna pour l'épingler contre son lit n'est qu'un rappel au fait que le type est assez pourri-gâté sur les bords et doté d'un ego démesuré. Disons que c'est un peu un résidu de son statut de prince avec un leitmotiv à la je le veux, je le prends (et personne n'y trouvera à redire puisque j'estime que j'en ai le droit). D'où son insistance qui frise le harcèlement (l'agression ? en vrai, entendez seulement par-là que je ne cautionne en aucun cas ce genre d'action et que je n'ai pas écrit ça pour être romantique ou mignon, loooin de là). Le gars est anarchique et auto-conflictuel à un point, que je me voyais mal le laisser essayer de résoudre/oublier son problème de manière cohérente, d'où le mix colère/envie, qui résume bien la dualité de ce que représente Anna pour lui.
Autre point d'importance, non Loki n'éprouve pas de sentiment amoureux pour Anna, ce serait vachement trop tôt et rapide compte-tenu de leurs rapports et de l'évolution (leeente évolution) de leur relation. Là on est plus dans la complicité renforcée (ça se voit dans leurs gestes et dans leurs attitudes) qu'autre chose. La déception de Loki quant au fait qu'elle ne l'embrasse pas, c'est plus un coup porté à son ego qu'autre chose (quand quelqu'un vous déclare ses sentiments, ça met toujours un coup de baume à l'ego, qu'on partage ou non les sentiments en question, donc l'absence de ceux-ci peut parfaitement avoir l'effet inverse selon moi, d'autant plus si la personne en face revêt pour soi une certaine forme d'importance, d'attrait, de pouvoir ou de charisme).
Concernant Anna et son manque (absence ?) de réaction, qui a peut-être interloqué certain(e)s d'entre vous, j'aimerais souligner qu'elle connaît suffisamment le bonhomme pour savoir qu'il peut revenir à la raison tout seul et qu'elle est passablement exténuée (mentalement plus que physiquement) par les derniers évènements, au point de ne pas avoir la force ni l'envie de hausser le ton contre lui. Elle s'inquiète plus de ce qu'il peut penser que de ce qu'il peut faire (peut-être à tort, mais ça c'est à vous d'en juger). Elle attend simplement qu'il se calme pour pouvoir lui parler et non l'envoyer paître, puisqu'à l'évidence ça n'arrangerait rien à la situation. Pour le coup, c'est son côté placide qui ressort dans ce passage (et même plus globalement dans ce chapitre), puisqu'elle opte pour un rejet passif (et non actif, crier et gesticuler ça ne lui ressemble pas vraiment dans ce genre de situation), ce qui contrebalance bien le lemon du chapitre précédent (qui pour le coup était une acceptation passive). Après, ça ne la dérange clairement pas de rester à côté quand Loki décide de prendre les choses à bras le corps. C'est probablement le personnage le plus imperturbable que j'ai eu à traiter jusqu'ici ^^
Je n'ai jamais lu L'homme qui rit de Hugo, je me suis contentée de lire plusieurs résumé de l'histoire, vous excuserez donc les éventuelles maladresses de ma part sur ce classique de la littérature. Je sais qu'il y a eu plusieurs films sur cette œuvre, mais je n'en ai vu aucun. La seule chose intéressante que je peux vous dire à ce sujet, c'est que Gwynplaine, le personnage principal au sourire si particulier, a été (et est toujours) une sacrée source d'inspiration pour d'autres artistes et auteurs. Apparemment le personnage du Joker dans l'univers DC, lui doit ses traits et son fameux sourire, bien que les deux personnages n'aient rien de plus en commun qu'un faciès.
Après la littérature, petit point culture sur la musique. Figurez-vous qu'une nocturne est une forme musicale (au même titre que la symphonie, le requiem ou encore le prélude) et que Chopin, bien qu'étant le plus célèbre compositeur à avoir écrit des musiques de cette forme, n'est pas le seul à en avoir créé. Il s'agit typiquement d'une forme de musique dite « pour la nuit » (tout est dans le nom), du fait de son tempo lent et de la souplesse de mélodie qu'elle implique. Chopin en a écrit vingt-et-une, à jouer exclusivement par un piano et dont la plus célèbre est Nocturne opus 9 numéro 2, si je ne dis pas de bêtise (d'où ma recommandation en début de chapitre). Le choix de musique de Lisbeth est donc des plus appropriés, étant donné qu'elle joue les Nocturnes en début de soirée.
Merci encore de continuer à me suivre après tout ce temps, je mets votre patience à rude épreuve, j'en suis bien consciente !
Sur ce, à dans un an ! (Haha nan j'espère pas quand même, je voudrais finir cette histoire un jour !) Ciao ! :D
