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Carte Noire,
un voleur nommé désir
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Source : Gundam Wing AC
Auteur(e) : Yuy
Bêta de lumière : Lysanea
Genre : yaoi, romance, policier et UA.
Disclamer : aucun des personnages ne m'appartient sauf Black Light, Kimo Lost/Maxwell dit « Le Joker », Jenna, Scarlette et John Johnson, Gale et l'Inspecteur Morris, Aideen dite « L'Irlandaise », Masanaga dit « Le Japonais du Sud », Joe Fisher, le Gardien du loft 781, Lionel et Jeff…
Couples : Solo x Kimo ; Masanaga x Solo
Note : Bonjour à toutes et à tous ! Je suis heureuse de vous présenter (enfin) mon nouveau dossier. Il est intégralement écrit et corrigé. Soyez donc assuré que je posterai tous mes chapitres. Attention : le Solo de mon histoire est aux antipodes de sa version originale.
Dédicaces très spéciales…
… à mon impérissable qui passe mes chapitres au peigne fin. Lysanea, merci de choyer mes écrits avec tant d'amour et de justesse.
… à Kat'anna, ma Crazy Girl attitrée. Tes miaous désespérés de chatounette affamée, pour te citer, m'ont encouragé tout du long. Merci, Agent CGK et bonne fête !
Un grand merci, également, à celles et ceux qui m'ont reviewé/envoyé des mails sur mes autres dossiers et m'ont ajouté à leurs favoris.
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Lime
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Bon et agréable moment à toutes et à tous !
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1 – Le Joker
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AC 208,
Los Angeles, Californie…
R2
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Il est 2h15 du matin.
Le ciel pur et dégagé de la « ville des anges » brille de mille feux…
Le monde de la nuit, malgré ses zones d'ombres et ses heures noires, est le préféré de Kimo et Duo. C'est celui des éléments incontrôlables, de la faune sauvage et du temps qui semble n'avoir jamais été autrement que plongé dans le néant de l'obscurité. Et aussi étrange que cela puisse paraître, cela les a toujours rassurés…
*C'est mon air, ma liberté !* Kimo se souvient-il des paroles de Duo, chaque fois qu'ils partaient en mission.
Il y a de cela bien longtemps…
Cette solitude et ce silence nocturne apaisent Kimo, alors qu'il recherche toujours le contact avec les autres. De nature avenante, serviable et conciliante, Kimo se montre coopératif et disponible. Ce qui ne l'empêche pas de faire preuve d'impatience. Il ne tient pas en place ! Mais malgré son adaptabilité, il est inquiet et méfiant et se replie sur lui-même en cas de choc affectif. Sa vie sentimentale est très importante pour lui, aussi, il se montre tendre et délicat…
Un court déclic métallique déchire le silence et brise la magie de l'instant, le ramenant à la raison de sa présence, ici.
Il termine de forcer la serrure, s'immobilise un instant, puis tend l'oreille, à l'affût du moindre bruit suspect.
- La voie est libre, Sol', murmure-t-il en pressant son bluetooth apposé sur son oreille gauche. J'entre !
- Ouais, mâchouille son complice et amant avant d'avaler sa portion de frittes grasses. Dépêche ! J'ai pas envie d'y passer le reste de la nuit.
Kimo pousse la lourde et large porte blanche de l'immense demeure. Le genre de baraque neuve inspirée des architectures passées : profusions de colonnades grotesques et inutiles, moulures improbables apposées aux plafonds et tapis persans supportés par un sol en marbre…
Rien que de très commun dans le quartier.
Aussitôt, il se précipite sur le boîtier de sécurité, y ventouse son petit bijoux dernier cri, nommé le « chirurgien », âprement négocié sur le marché noir et désactive l'alarme.
- J'suis dans la place, à moi de jouer !
- C'est comme si c'était fait, blue-eyed boy ! Je t'ai obtenu les codes du coffre-fort. (1)
Blue-eyed boy…
L'on peut interpréter cette expression par « chouchou », mais Solo choisi de l'entendre autrement : le garçon aux yeux bleus…
Ce qui fait exclusivement référence à son seul et unique grand amour : Duo Maxwell.
- Ouep ! acquiesce-t-il en frottant ses mains gantées de noir.
Il s'immobilise un instant devant le large escalier qui mène aux chambres, puis se dirige tout droit vers le salon sans perdre de temps.
- Comment peut-on avoir envie d'acheter et pire, d'accrocher une horreur pareille à son mur ? dit-il en décrochant le tableau de ladite surface.
- J'imagine que quand t'es riche, il convient d'avoir mauvais goût, suppute Solo. C'est comme une sorte de code.
- Mouais… Si on pouvait revendre les toiles sans risquer d'être repéré, je le ferais. On n'aura jamais trop d'argent à donner.
Solo ne répond rien, tandis que Kimo entre les trois codes nécessaires à l'ouverture de la mini-porte blindée, ouvre son sac à dos, puis commence à le charger en bijoux et argent liquide.
- Penses bien à prendre les documents, lui rappel Solo. C'est notre paiement en échange des codes.
- Pourquoi veulent-ils ces doc, Sol' ? Et qui sont-ils ?
- C'est pas tes affaires, ma poule… Dégrouille !
A contrecœur – Solo a toujours refusé de lui parler de ses magouilles -, Kimo s'empare également des liasses de papiers qui tapissent le trou noir, quand il détecte un mouvement dans sa vision périphérique. Ou plutôt, une sorte de tâche claire dans la pénombre de la pièce. Une chose qui n'était pas là à son arrivée et qui semble l'observer…
*Je sais qu'il n'y a pas d'animaux, ici, donc…*
Lentement, Kimo tourne son regard vers elle et s'immobilise à son tour.
- Bonjour ! lui adresse la petite fille d'une voix fluette.
- Chuuut ! s'empresse-t-il de lui intimer, un doigt au travers des lèvres.
Entre sa tenue de prêtre, intégralement noire, et sa casquette, la fillette n'a pas grand-chose à contempler d'autre que sa longue natte brune, ultra fine et la couleur de ses joues.
- C'est quoi ce bordel ? s'énerve Solo dans son oreillette.
- Un contretemps… Je gère !
Si Kimo est plutôt du genre méfiant envers le genre humain, il n'a par contre aucune réserve lorsqu'il s'agit des enfants…
- Qu'est-ce que tu fais ? l'interroge-t-elle, pas très sûre de bien comprendre ce qu'un prêtre fait dans son salon au beau milieu de la nuit.
- Je vole le contenu du coffre-fort de tes parents, trésor.
- Pourquoi ?
- Non mais t'es malade ! panique Solo.
- Je prends aux riches pour donner aux pauvres, explique Kimo.
- Tu fais comme Robin des bois ? s'émerveille la petite.
- Ouep !
- Tu es tout seul ?
- Non mais on est en plein délire, là ! hurle Solo.
Kimo baisse le son de son oreillette, boucle son sac à dos qu'il enfile ensuite, puis s'avance vers elle.
- T'as un pyjama d'enfer, pitchounette, mais par contre, tu es pieds nus et ça, c'est pas bien !
- Je n'ai pas trouvé mes chaussons dans le noir, explique-t-elle à son tour.
- Tu as besoin de quelque chose ? Tu es descendue parce que tu as soif ?
- Non, Duo ! Non, non et non !
La langue de Solo Smith n'a pas fourché, il ne s'est pas laissé emporter par son mouvement d'humeur.
Non. Solo sait très bien ce qu'il fait et ce qu'il dit.
Solo nomme et travestit Kimo en la personne de Duo Maxwell : son choix premier, son idéal. Celui qu'il s'imagine toucher et contrôler lorsqu'il prend et commande Kimo.
Il lui fait porter des lentilles de couleur bleu, lui interdit de couper ses cheveux et lui ordonne de les natter. Kimo doit également porter un habit de prêtre lorsqu'il part en mission et répondre au doux prénom de Duo…
Kimo doit toujours faire en sorte de plaire à Solo, de satisfaire ses fantasmes.
Mais ce que n'avouera jamais Solo, c'est que Kimo se révèle être bien plus à la hauteur de la tâche que prévu. Il est joueur, aimant, traumatisé à souhait, ce qui rend son regard à la fois grave, triste et pétillant de malice.
*Duo était comme ça, sans qu'ils se ressemblent vraiment pour autant…* se souvient Solo avec nostalgie. *Mais, mon Duo n'aurait pas cédé aussi facilement, lui. Contrairement à Kimo, Duo a toujours lutté farouchement pour défendre sa liberté. Sois honnête avec toi-même, Solo : tu n'es pas certain à cent pour cent qu'il t'aurait suivi, même du haut de ses douze ans, même redevenu seul au monde…*
La voix de la fillette le sort de ses pensées.
- Non merci, mon Père.
Kimo sourit tristement. Ce genre de sourire qui ne monte pas jusqu'aux yeux, mais qui reste néanmoins plus sincère et expressif qu'un simple étirement de lèvres.
- Joker. Tu peux m'appeler : le Joker.
- Je trouve toujours que ton « nom d'artiste » est pourri ! commente Solo.
- Ce n'est pas un nom, ça !
- C'est mon nom de scène, p'tite maline ! répond-il en s'agenouillant lentement devant elle, comme il le ferait devant un animal sauvage par crainte de l'effrayer. Tu n'as pas peur de moi ?
- Un peu…, avoue-t-elle en plongeant son regard dans celui du prêtre-voleur qu'elle découvre et contemple à cette occasion.
Elle trouve étrange ce mélange de marron et de bleu. Le bleu seul semble irréel, comme si ses iris avaient été mal imprimés…
- Dans ce cas, tu es très courageuse de ne pas avoir crié.
Elle hausse les épaules en se dandinant.
- Quel est ton nom, ma pitchoune ?
- Jenna, j'ai huit ans et je veux devenir docteur.
Kimo sourit largement, sentant une véritable joie l'envahir. Ce qui ne lui arrive que rarement.
- Docteur, vraiment ? s'étonne-t-il.
- Oui.
- Pas vétérinaire ?
- Non.
- Les humains t'intéressent plus que les animaux ?
- Non, mais j'ai envie de m'occuper des gens.
- Tu trouves les humains plus mignons que les animaux ? insiste Kimo, plus curieux et intrigué que jamais.
- Duo, ça suffit ! se fâche Solo. Tu ne vas pas recommencer, bordel de merde !
- Tu dors debout, Jenna. Tu veux que je te raccompagne ?
Elle hoche la tête.
- Tu veux bien me raconter une histoire ?
- Non, non et non !
- Avec plaisir, princesse.
- Tu fais chier, Duo !
*Putain ! Mais qu'est-ce qu'il a avec les mômes ?* peste-t-il en se rencognant contre la portière. *Il n'y a bien que quand des enfants sont en jeu qu'il ne m'écoute plus… Si encore, il s'en servait pour son « plaisir personnel », je serais bien le premier à comprendre. Même pas ! Il veut s'occuper d'eux ? Ridicule !*
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Quelques minutes plus tard,
trop longues au goût de Solo…
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- … et c'est ainsi, avec courage, que la jeune fille devint véritablement une Princesse dans le cœur de ses sujets, comprenant qu'une réputation de mille ans peut être déterminée par la conduite d'une seule heure, termine de raconter Kimo en citant un des proverbes japonais qu'il affectionne tant.
C'est Duo qui les lui a fait découvrir en volant des livres…
- Comment ? le questionne-t-elle, confortablement installée sous sa couette rose, les yeux et les oreilles bien ouverts.
Kimo, assit sur le rebord de la réplique d'un fabuleux lit de princesse en bois massif peint de couleurs pastel, sourit malicieusement.
- Jenna…, la réprimande-t-il en lui pinçant gentiment le bout du nez. La réponse se trouve dans mon histoire, p'tite maline !
Jenna, stéréotype de la blonde aux yeux bleus tout droit sortie d'une publicité pour jouet hors de prix, se met à rire à gorge déployée.
- Chuuut ! souffle Kimo en plaçant un doigt sur ses lèvres. Tu ne voudrais pas que je me fasse attraper, hein ?
Elle lui sourit, encore et toujours, puis secoue la tête.
- Tu vas avoir des ennuis ? murmure-t-elle.
- Je suis touché que tu t'inquiètes pour moi, mais je ne peux pas prévoir l'avenir… La vie est une bougie dans le vent, récite-t-il un autre proverbe japonais.
- Tu veux dire que la vie peut s'éteindre ?
- Ou être soufflée avant même que sa flamme ne perce l'obscurité.
- J'vais vomir ! râle à nouveau Solo dans son oreillette.
Kimo l'imagine parfaitement, le front collé à la vitre de leur voiture tout terrain, le reste d'un soda sans bulle dans la main.
La petite fille médite un instant ses paroles, puis s'enquiert d'un autre point.
- Tu vas revenir me raconter d'autres histoires de licornes, de princesses et de dragons ?
- Y en a marre, Duo !
- J'aimerai bien, tu penses ! Mais ce n'est pas possible.
- Pourquoi ?
- Ne sois pas triste, ma chérie. Ta vie à toi te tend les bras, princesse…
- Si Messire Duo-qui-me-fait-chier-grave veut bien m'accorder le privilège d'abréger mes souffrances, je lui en serais éternellement reconnaissant ! termine Solo sur un ton mielleux et maniéré.
La petite fille épouse du regard son immense chambre, son armoire de princesse avec des poignées en cristal de Swarovski, ses trois coffres à jouets plein à craquer, ses bijoux en or auxquels Kimo n'a pas touché, ses robes bouffantes en tulles avec leurs diadèmes et baguettes magiques assortis… puis détaille à nouveau « l'homme à la natte qui fait pas peur », se remémorant la façon dont elle l'a rencontré…
*Joker…* se répète-t-elle avec fascination.
- Est-ce que tous les prêtres font ça ?
- Oh ! Non, mon ange. Je ne suis pas prêtre. Ceci… est un vêtement de travail pour moi.
Contrairement à Duo, pour qui cette tenue signifiait beaucoup à ses yeux. Il y tenait particulièrement et justifiait ce qu'il faisait de sa vie.
- Comme quand mon père met son costume pour aller au bureau ?
- C'est ça.
- T'as gagné ! décrète Solo. Faudra pas te plaindre de ce que je vais te faire une fois rentré.
Kimo fait tout pour repousser au loin l'angoisse qui lui noue soudain l'estomac, en vain.
- Mon papa veut nous emmener dans un autre pays, confie-t-elle.
- Et tu n'en as pas envie ?
Jenna hausse les épaules en tordant le bout de son drap.
- Maman et papa se disputent tout le temps et parfois, j'entends qu'ils parlent du Japon.
- Je suis désolé que tu doives traverser une épreuve douloureuse, princesse.
- Tu ne pourras plus me retrouver de toute façon…
- Le jour va se pointer, bouge ton cul !
- Je dois y aller…
- Attends ! Tu es une sorte de rêve, n'est-ce pas ? Je n'aurais qu'à penser à toi pour que tu réapparaisses ?
Kimo lui sourit tendrement, une pointe de tristesse dans le regard.
- C'est toi qui décides, Jenna. Ce qui est certain, c'est que je vais être un cauchemar pour tes parents ! ajoute-t-il en étirant son sourire.
Ses dents blanches ainsi dévoilées, ses yeux brillants de malice et sa collerette de prêtre sont les seuls éléments visibles qui ne se fondent pas avec l'obscurité.
- Pour l'instant, t'es le mien ! insinue Solo.
Kimo se lève enfin, s'étire et extirpe rapidement deux éléments de son sac, dont le désactivateur/activateur d'alarme : le chirurgien.
- T'as pris quoi à mes parents ? l'interroge-t-elle en s'appuyant sur ses coudes pour mieux le voir.
- L'argent n'est que la fausse-monnaie du bonheur, emprunte-t-il les mots de J. de Goncourt.
Face à l'incompréhension de Jenna, Kimo ajoute :
- Juste ce qui vaut la peine de faire tant d'efforts pour être revendu ensuite, ma chérie. Maintenant, rendors-toi. Ta maman aura besoin d'un gros câlin quand elle s'apercevra qu'elle n'a plus d'autres bijoux à porter que sa dignité et rien de plus précieux que son adorable petite fille.
- Et… c'est une bonne chose ?
- De mon point de vue ? Absolument ! Allez, le jour se pointe, ma belle.
- C'est dommage…
Kimo lui tend un objet.
- Tu veux bien leur donner ça ?
- C'est quoi ?
- Ma carte de visite.
- D'accord !
- Adieu, Jenna.
- Au revoir, Joker !
Une main sur le chambranle de la porte de sa chambre, Kimo soupire.
- Ne nourris pas trop d'espoir, princesse.
- Tu m'as dit que j'avais le droit de rêver.
- Duo, on dégage ! sévit Solo.
Sur un dernier clin d'œil, Kimo s'en va fouler le carrelage du rez-de-chaussée, réactive l'alarme par pure provocation, puis ressort tranquillement par la porte d'entrée…
Comme à son habitude.
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Au petit matin…
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La maîtresse de maison est toujours la première à se lever. Elle ne supporte pas de rester au lit alors qu'elle est pleinement réveillée.
Comme chaque matin, depuis quinze ans, elle se rafraîchit rapidement, enfile sa robe de chambre en soie sauvage, arrange ses longs cheveux blonds en une queue basse et lisse, puis, nettoie délicatement ses yeux à l'aide d'un coton imbibé d'hydrolat de bleuet.
Se jugeant fin prête à jouer son rôle de femme privilégiée par la vie, elle réintègre sa chambre pour sourire à son mari qui, tel un courant d'air glacial, la contourne pour prendre sa place dans leur salle de bain.
- Un café bien fort, sont les premiers mots qu'il lui adresse…
Et faire le café de son mari est la première chose qu'elle fera, une fois arrivée en cuisine.
Il lui faut toujours quelques secondes pour retrouver la force de sourire à nouveau, même si le cœur n'y est plus depuis bien longtemps.
Tandis que son mari se prépare, son esprit tout entier absorbé par ses ambitions professionnelles et les désirs de sa maîtresse qu'il « savoure » à l'heure du déjeuner, sa femme prépare le petit déjeuner pour lui et leur fille.
Le regard dans le vague, elle renoue la ceinture lisse et brillante de sa robe de chambre hors de prix, se laissant bercer par les bruits de la machine à café et par l'odeur des grains fraîchement moulus.
*A quoi ressemblerait ma vie si j'avais choisi Lionel, il y a dix ans ? A quoi pourrait-elle ressembler si je cédais à ses avances, aujourd'hui ? Suis-je seulement capable de vivre une double vie, d'avoir un amant ?*
Le temps d'une respiration, lasse, longue et profonde, elle s'aperçoit qu'il manque un élément. Elle pivote sur elle-même à la recherche du sucrier, un doigt interrogateur sur ses lèvres, puis se souvient que le pot en verre soufflé bleu nuit est resté sur la table basse du salon…
- Ce n'était peut-être pas si judicieux de renvoyer notre bonne à tout faire, marmonne-t-elle.
*J'ai beau faire tout ce que je peux, rien ne me rapproche plus de lui, à présent…* se désespère-t-elle au sujet de son mari en traversant la pièce.
- Grand Dieu ! s'exclame-t-elle en se retournant. John, viens vite ! JOOOHN ‼!
- Oui ! Oui ! Inutile de hurler !
Son mari accoure en terminant de nouer sa cravate, agacé par ses cris, lorsqu'il s'immobilise devant son coffre-fort.
- Nom de Dieu ! Non mais c'est pas vrai ? Et merde ! Dites-moi que je rêve ! explose-t-il en se prenant la tête dans les mains et faisant les cent pas comme un lion en cage.
- John ! Enfin…, s'offusque-t-elle, une main frêle et tremblante posée sur sa gorge.
- Oh ! Ça va, toi ! aboie-t-il, la faisant violemment sursauter. Tu vas pas me faire chier, Scarlette ! Pas aujourd'hui ! Tu vas devoir faire un gros effort, j'en conviens !
Blessée qu'il soit si grossier envers elle, sa femme s'assoie sur le canapé, humiliée et sans plus d'espoir de bonheur à venir.
*Il me déteste…* conclut-elle tristement.
Pendant que son père appelle la police, l'enfant unique du couple descend les escaliers, un nounours dans une main, l'autre étouffant un bâillement…
- Bonjour, maman !
- Oh, Jenna ! s'anime-t-elle soudain en se levant précipitamment pour la serrer dans ses bras, les larmes coulants sur son beau visage. Reste avec maman, ma chérie… Ma toute petite, mon trésor…
L'ainsi nommée sourit et se dit que Joker avait raison.
De mémoire, Jenna ne se souvient pas avoir jamais reçu un si long et si agréable câlin de la part de sa mère, ni avoir entendu d'elle de pareils mots d'amour…
- Je te préfère sans tes bijoux ! lance-t-elle.
Interpellée, Scarlette s'écarte de sa fille pour l'interroger.
- Que veux-tu dire ?
- Il m'a dit qu'il ne resterait plus que moi et ta dignité.
- Qui… qui t'as dit ça et quand ?
- Cette nuit, le voleur m'a raconté une histoire avant de partir.
- Oh, mon Dieu ! s'angoisse-t-elle en se couvrant le visage de ses mains.
- Quoi, encore ? s'emporte son mari qui survient dans l'intervalle, ayant terminé sa conversation téléphonique avec la police.
Incapable de parler, sa femme se passe plusieurs scénarios en tête, tous plus horribles les uns que les autres…
- Veux-tu bien cesser de hocher bêtement la tête et me dire ce qui se passe, oui ou non ?
- Il… le… le voleur a parlé à notre fille.
- Comment ? Que t'a-t-il dit ? crache-t-il à sa fille, comme s'il interrogeait le voleur en personne.
- Il m'a laissé sa carte de visite, répond Jenna en la lui tendant.
Incrédule et déstabilisé, John s'en empare d'un geste sec.
Sa fille ne s'en formalise pas, se disant que c'est partout pareil. Les mamans ont des sourires tristes et les papas sont toujours énervés parce qu'ils travaillent beaucoup pour gagner de l'argent afin de nourrir leurs familles.
Même si Jenna pense qu'ils ont de quoi tenir plusieurs jours sans que son père ait besoin d'aller travailler. Il pourrait rester avec eux, sans craindre de manquer…
Ne sachant plus que penser et ne s'inquiétant pas une seule seconde de ce qu'il représente pour sa fille ni de l'image qu'il lui renvoie, John retourne la carte à jouer dans ses mains, petit bout de papier cartonné à l'effigie du célèbre Joker.
- Qu'est-ce que c'est que ce taré ? marmonne-t-il pour lui-même.
- Il t'a fait… quelque chose ? Scarlette questionne-t-elle sa fille en ravalant à grande peine la boule qui s'est formée dans sa gorge.
- Non. Il est très gentil… Tu savais que ta réputation va durer mille ans et que tu n'as qu'une heure pour la choisir ?
Sa mère la regarde comme si elle venait d'atterrir dans son salon, puis lui prend la main pour l'entrainer dans la cuisine.
- On… on va manger. Tu… tu as faim, ma chérie ?
- Oui ! dit-elle en se hissant sur l'une des hautes chaises de l'îlot centrale.
Les yeux dans le vague, Scarlette a à peine le temps d'avaler sa première gorgée de café que sa fille revient à la charge.
- Tu n'es pas fâchée qu'il ne te reste que moi et ta dignité ?
- Que veux-tu dire ?
- C'est ce que le voleur m'a dit… Ça veut dire quoi ?
Sa mère ne sait que répondre. Alors à défaut d'avoir les réponses, elle radote.
- Il ne t'a vraiment rien fait, n'est-ce pas ? Tu peux tout me dire…
- Non, non, il m'a juste parlé. Il est très gentil, tu sais ? C'est un prêtre-voleur.
- Tu as sûrement voulu dire « piètre voleur », même si je ne suis pas d'accord avec toi. Je le trouve plutôt doué !
- Non, non ! C'est un prêtre-voleur, affirme-t-elle. C'est son costume pour quand il va travailler, comme pour papa.
Ne la prenant pas du tout au sérieux, Jenna ayant une imagination débordante, Scarlette sourit et relâche la tension, se sentant mieux de la savoir indemne.
Oui, pour la première fois depuis bien longtemps, Scarlette se sent bien.
Alors que tout semble se liquéfier autour d'elle, Scarlette a l'impression de retrouver un sens à sa vie.
- Maman t'aime très fort, dit-elle en lui replaçant une mèche de cheveux derrière l'oreille. Tu vas voir, tout va s'arranger, je te le promets.
Heureuse, Jenna balance plus fort ses pieds sous la table, lorsque la sonnette de leur maison retentit.
- On attend quelqu'un ? demande-t-elle.
- Oui, ton père a appelé la police.
Curieuse et sociable, la fillette se lève soudain pour se diriger tout droit vers le salon…
- Bien ! vibre une voix d'homme forte et grave. Voyons voir ce qu'il n'y a plus rien à voir, ajoute-t-il avant d'émettre un rire gras.
- Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle, Monsieur l'agent, rétorque John en le toisant d'un œil noir.
- Inspecteur Morris, corrige le policier qui a l'habitude de côtoyer le mépris, l'arrogance et l'impatience des riches propriétaires. Gale ?
- Ouais ? répond son coéquipier, les lunettes de soleil perchées sur le bout du nez.
- Si tu faisais le tour de la propriété, histoire de voir par où il est passé, suggère-t-il de répartir les tâches tout en inspectant le coffre-fort.
Gale opine du chef avant de faire péter une autre bulle de son chewing-gum, tout en vérifiant que ses cheveux gominés restent bien en place.
- Monsieur Johnson, reprend l'inspecteur. Avez-vous entendu un bruit ?
- J'ai déjà tout raconté à vos agents par téléphone.
- Oui, mais je vais vous demander de bien vouloir me répéter votre histoire une dernière fois. Imaginez-moi en combiné ! propose-t-il avant de rire.
- Je vois… Vous êtes une sorte de clown armé, c'est ça ?
L'Inspecteur Morris retrouve son sérieux si rapidement que John se demande s'il n'a pas rêvé la scène qui vient de se dérouler.
- Ma femme et moi dormions, commence-t-il aussitôt, tout en observant l'inspecteur sortir son carnet noir et son crayon à papier… visiblement mal taillé.
- Vous n'auriez pas un taille-crayon ?
Le regard noir de jais de John ne réussit pas à transpercer l'épaisse carapace du policier.
- Je pensais qu'avec nos impôts, vous auriez de quoi écrire, insinue-t-il avec cynisme.
- Faut croire que deux-trois p'tites choses ne sont pas déclarées, rétorque l'inspecteur, son regard brillant d'une intelligence soudainement terrifiante.
- Nous n'avons rien entendu, John préfère-t-il reprendre son récit, bien que toujours convaincu que l'inspecteur Morris est un incompétent doublé d'un imbécile.
Un imbécile, certes, mais potentiellement menaçant pour son patrimoine. Aussi, préfère-t-il lui tendre un stylo.
- Vous dormez à l'étage ?
- Oui. Mais je ne comprends pas comment ce putain de voleur a pu passer la sécurité !
L'inspecteur tique sur le gros mot, mais n'est pas étonné de l'entendre.
*Certains riches sont des pauvres d'esprit avec de l'argent…* se dit-il en pensant que sa fille est mieux éduquée que lui.
- Ma porte d'entrée est blindée, la serrure a huit crans de sureté, mon alarme change de code toutes les semaines et mon coffre-fort est censé être inviolable !
- Mm-Mm… ça a dû vous coûter une petite fortune, commente-t-il d'un air faussement absent.
- Vous croyez ? grince-t-il.
- Bah, oui ! J'imagine…, répond tout de même l'inspecteur, faisant semblant de ne pas saisir le ton ironique de la « victime ». Gardez-vous vos codes quelque part ? Dans un carnet, dans votre ordinateur… ?
- Evidemment ! Comment voulez-vous que je m'y retrouve à changer de combinaison toutes les semaines ?
- Que gardiez-vous dans ce coffre ?
- Que croyez-vous qu'il contenait ? Du Persavon© ?
- Répondez simplement à mes questions, Monsieur Johnson.
- De l'argent liquide, des bijoux…
- Bonjour ! résonne une voix mélodieuse, pleine de couleurs pastel et de battements d'ailes de papillons.
Surpris d'entendre une voix si légère s'élever dans l'air suffocant du salon, l'inspecteur lève le nez de son carnet.
- Hey ! Salut, toi !
- Je m'appelle Jenna, enchantée ! se présente-t-elle avec empressement en faisant une petite révérence, comme l'héroïne de son dessin animé préféré.
Son père roule des yeux et soupire d'impatience.
- Va dans ta chambre, Jenna ! la congédie-t-il comme s'il s'adressait à sa secrétaire. L'inspecteur a fort à faire.
- J'espère ne pas présumer de mes forces… Vous savez ce qu'on dit : ne jamais sous-estimer l'ennemi, récite-t-il avec sérieux. Mais je crois pouvoir m'en sortir seul, Monsieur Johnson.
Monsieur Johnson grogne, puis décide de s'en aller boire son café sous le regard désabusé de l'inspecteur.
- Alors, ma petite Jenna, reprend-il d'une voix douce. Ma fille a deux ans de plus que toi et rêverait de vivre dans un tel décor !
- L'argent n'est que la fausse-monnaie du bonheur, répond-elle en serrant son nounours contre elle.
- Oh ! Je suis impressionné… Tu es mature pour ton âge.
*Comment de telles beautés, de telles puretés peuvent-elles venir d'hommes aussi vils ?* se demande bien souvent l'inspecteur.
- C'est le prêtre-voleur qui me l'a dit.
Le regard du représentant de la justice se met à briller… intensément.
Flairant la bonne piste à explorer, il s'accroupit face à elle et l'invite à s'assoir sur l'un des fauteuils.
- Vraiment ?
- Oui.
- Pourquoi l'appelles-tu « prêtre-voleur » ?
- Oh ! Ne faites pas attention à tout ce que peut raconter ma fille, Inspecteur, intervient Scarlette en s'avançant près d'eux.
- Bonjour, Madame.
- Bonjour, Inspecteur. Comme je vous le disais, ma fille a beaucoup d'imagination…
La fillette et l'inspecteur s'entre-regardent un instant…
- J'aimerai tout de même écouter ce qu'elle a à me dire, si vous êtes d'accord, Madame Johnson ?
- Je le suis… Tu peux répondre aux questions de l'inspecteur, ma chérie.
Jenna se demande bien pourquoi on l'autorise à faire quelque chose qu'elle fait tous les jours. Sa mère ne l'autorise pas explicitement à répondre aux questions de son professeur ou des vendeuses des magasins de luxe…
Décidément, tout le monde est bien étrange, aujourd'hui !
- Bien ! Reprenons…, dit l'inspecteur. Pourquoi l'appelles-tu ainsi : « prêtre-voleur » ?
- Ce n'est pas un vrai prêtre, mais c'est son vêtement de travail.
L'homme noircit sa feuille.
- Et que t'a-t-il dit d'autre ?
- Que les dragonnes protègent leurs œufs au péril de leur vie.
L'Inspecteur Morris sourit. Il se réjouit, après toutes ses années à côtoyer l'horreur, les pires côtés du genre humain, de pouvoir encore être touché par la grâce de Dieu, que ce soit par le biais des enfants ou de la nature…
- C'est tout ?
- Non, mais il faudrait que je vous raconte l'histoire depuis le début.
- Une histoire sur… ?
- Sur moi… je suis la princesse, précise-t-elle. Sur les dragons et les licornes.
- Il t'a fait quelque chose ?
- Non… Comme quoi ?
- Oh ! Eh bien, je ne sais pas… A toi de me le dire… Et si l'on commençait depuis le début, hein ?
Jenna se tourne vers sa mère qui se tient debout sur le seuil de la porte.
- Vas-y, ma chérie.
- D'accord. J'avais envie d'aller aux toilettes. Quand j'ai fini, je suis sortie…
- Quand tu as eu fini, la corrige-t-elle tendrement.
- Quand j'ai eu fini, répète-t-elle patiemment, j'ai entendu un bruit.
- Comme une clef ou un outil en métal qui tombe à terre ? veut savoir Morris.
- Non, comme un frottement et un lointain murmure…
Jenna aime beaucoup le mot « lointain » qu'elle lit dans les contes. Ce concept insaisissable la fait rêver…
L'inspecteur hoche la tête pour l'encourager à continuer.
- Tu étais en haut ?
- Oui.
- Tu as l'ouïe fine, petite.
- Je joue souvent à cache-cache et je trouve toujours tout le monde. Ma cousine dit qu'elle ne veut plus jouer avec moi, mais les autres sont trop petits et ne trouvent pas d'assez bonne cachette.
- Et si tu racontais la suite, trésor, intervient sa mère en venant s'assoir à ses côtés.
- Il ne m'a pas vu tout de suite. Il remplissait son sac à dos. C'est ce qui faisait ce bruit étrange.
Toute fière d'avoir su utiliser le mot « étrange » au lieu de « bizarre », Jenna resserre son étreinte autour de sa peluche et poursuit son témoignage :
- Il a fini par me voir.
- Tu as dû avoir très peur, croit deviner l'inspecteur.
- Oh, oui ! J'ai eu peur qu'il ait peur de moi et ne s'enfuit ! acquiesce-t-elle avec vigueur en hochant la tête.
Morris fait un arrêt sur image, la pointe de son crayon plantée sur son carnet, mais se garde bien de l'interrompre par une remarque que la fillette ne comprendrait pas.
- Et… qu'a-t-il fait lorsqu'il t'a vu ?
- Il m'a dit que j'avais un pyjama d'enfer, mais que je ne devais pas marcher pieds nus sur un sol froid. Alors, il m'a raccompagné dans ma chambre et m'a raconté une histoire. C'est là que j'ai appris comment entrer dans le monde féérique des licornes…
- C'est gentil à lui, place l'inspecteur, soulagé qu'elle ait eu affaire avec un individu moral.
*C'est un miracle !*
- Oui, il est très gentil, n'est-ce pas maman ?
D'un regard, Morris lui demande de jouer le jeu, au moins le temps de l'interrogatoire.
- Oui, ma chérie.
- Il m'a dit que je ne le reverrai jamais plus… Mais moi je l'aime bien, l'homme à la natte.
- L'homme à la natte ? relève l'inspecteur avec un intérêt tout particulier.
- Je ne connais pas son vrai nom, mais il m'a laissé sa carte de visite. C'est papa qui l'a.
- Une carte de visite ?
*Il pouvait pas me la donner d'emblée, cet abruti !* peste-t-il intérieurement.
Jenna se dit que l'inspecteur doit travailler dur et être très fatigué pour devoir répéter tout ce qu'elle dit afin de comprendre ses mots.
Elle décide donc de parler le plus clairement possible, désolée pour lui qu'il n'ait apparemment pas la capacité d'entrer dans le monde secret des dragons et des licornes.
- Oui, Inspecteur Morris, dit-elle en articulant exagérément. Une… petite… carte… à… jouer… avec un… Joker… dessus, ajoute-t-elle en dessinant les contours de l'objet du bout des doigts.
L'inspecteur soupire en se redressant, réalisant à cet instant qu'il s'était tassé sur lui-même pour pouvoir être à la hauteur de l'enfant.
- Ce type est un fantôme ! lance-t-il.
- Vous le connaissez ? veut savoir Scarlette.
- Le Joker est une célébrité par chez nous. Oh ! Il ou elle n'a pas le panache, ni le charisme de Carte Noire, mais…, répond-il sur un ton qu'elle est à même de traduire.
- Tu veux bien monter dans ta chambre, mon ange ?
- Vous allez lui faire du mal ? s'inquiète-t-elle.
- Cet homme est un hors-la-loi, chérie. Il doit être puni.
- Il est gentil ! se fâche-t-elle en s'éloignant. Les vrais méchants ne sont pas comme lui ! ajoute-t-elle avant de gagner l'étage en montant les marches d'un pas coléreux.
L'inspecteur et Scarlette échangent un petit sourire complice.
- La mienne m'en veut à mort d'avoir arrêté « Babar » : Roi des éléphants dans un parc d'attraction, le jour et cambrioleur-gaffeur, la nuit ! Il n'est pas méchant, mais c'était bien un piètre voleur, lui !
- Le Joker est-il vraiment dangereux, Inspecteur ?
- C'est compliqué…, soupire-t-il. Nous n'avons aucune preuve, mais nous le soupçonnons de meurtres en plus de vols avec effraction dite contrôlée. Dans notre jargon, cela signifie qu'il travaille proprement.
- Aucune casse, aucune trace, chef ! lance Gale, un cure-dent entre les lèvres.
- Comme d'habitude… Veux-tu bien cracher cette brindille, Gale ! Tu vas te limer les dents à force de la mâcher.
Son coéquipier de dix ans son cadet hausse des épaules et rabat ses lunettes de soleil qu'il avait placé sur sa tête.
- Nous avons un système d'alarme à trois mille dollars ! rugit John, de retour au salon, le téléphone collé à son oreille.
- Un caillou sur son chemin ! répond Morris. Donnez-moi sa carte de visite, ordonne-t-il simplement, la main tendue, paume vers le haut.
- C'est qui, ce type ? Vous avez l'air de le connaitre ? demande le maître des lieux en la lui remettant.
- Le Joker sévit depuis des années sur tout le territoire… Et parfois, sans aucune raison apparente, il laisse un ou deux cadavres derrière lui. Ça n'a aucun sens.
- Pas de traces ADN, pas de casse, renchérit Gale. Rien ne lui résiste, aucune serrure, aucun coffre-fort et en plus de sa carte, il nous nargue toujours en réactivant le système d'alarme.
- Le jour où l'un de nous lui mettra la main dessus…, insinue l'inspecteur. Il passera un sale quart d'heure !
- Pourquoi ? veut savoir Scarlette. Après tout, rien ne prouve qu'il soit un assassin. Il n'a fait aucun mal à notre fille et nous dormions juste à côté, rappelle-t-elle en frissonnant tout de même et en se frottant les bras.
- Ce que tu peux être naïve, ma pauvre Scarlette ! l'humilie encore son mari.
L'inspecteur est désolé pour elle, mais ne peut rien faire d'autre que d'ignorer l'attaque, afin d'épargner la maîtresse de maison en ne l'affligeant pas d'un silence et d'un regard gênés.
- Il nous ridiculise depuis trop longtemps, répond Morris. Certains flics sont sur les nerfs. Tous les services du pays sont sur le coup… Il finira par se faire choper, ce n'est qu'une question de temps.
- Dans ce cas, que font les preventers ? s'irrite John.
- Ils ne prennent en charge que les dossiers les plus lourds. Le Joker n'est qu'un voleur soupçonné de meurtres. Doué, certes, mais il ne fait rien qui intéresse l'élite.
John est trop offusqué pour répondre.
- J'suis sûr qu'il a volé sa propre mère ! lance Gale. Je ne suis pas le seul à penser qu'il a commencé à voler avant même de savoir marcher.
- Une seconde, Maître…, John fait-il patienter son avocat à l'autre bout de la ligne. C'est bien beau, tout ça, mais ce qui m'intéresse, moi, c'est de savoir quand vous allez me rendre ce qui m'appartient ?
L'Inspecteur Morris et Gale s'entre-regardent avec amusement.
- Sans doute jamais, lâche Gale avec un haussement d'épaules.
- Plait-il ?
- Vos bijoux vont être démontés, puis revendus morceau par morceau, expose l'inspecteur en rangeant son carnet.
- Et… c'est tout ? Ça s'arrête là ? les questionne John avec incrédulité.
- Votre dossier s'ajoute à l'enquête en cours… Pour le reste, voyez avec votre assurance. Sur ce, bonne journée, Monsieur ! Madame, la salue-t-il en s'inclinant.
- Au revoir, Inspecteur, répond-elle. Et merci de votre aide.
- Leur aide ? Tu… tu les remercies de leur aide ? s'étouffe son mari qui ne trouve pas de mots assez forts pour exprimer sa frustration, son indignation et sa colère. Mais comment avons-nous pu nous marier ? Enfin… nous n'avons rien en commun !
Dans un silence de mort, la porte d'entrée se referme sur l'équipe de police.
Indifférent à l'égard de son épouse, John remonte dans leur chambre pour terminer de se préparer avant de partir au travail. Leur fille, quant à elle, doit sûrement être en train d'enfiler une de ses robes de princesse et se remémorer en détails la visite du Joker…
*Ça suffit* pense simplement Scarlette au sujet de son mariage. *Cela doit s'arrêter, maintenant*
•
Au même moment,
non loin de là…
•
Cela fait plus d'une heure que des sons étouffés et des bruits de chairs qui s'entrechoquent retentissent dans la chambre de l'appartement 37B d'un immeuble au sud de Los Angeles…
- Soool' ! gémit douloureusement Kimo, tout en s'empêchant de crier au risque de ne plus pouvoir s'arrêter.
Mais Solo prend littéralement son pied et ne fait aucun cas de ce que son amant peut bien ressentir. Au contraire, plus Kimo exprime sa souffrance, plus Solo intensifie ses vas-et-viens.
- Sol' ! Sol' ! S'il te plaîiiiit ! le supplie-t-il en agrippant les barreaux de la tête du lit à s'en faire blanchir les jointures.
- Bouge paaas ! arrive-t-il encore à le menacer d'une voix gutturale.
- J'ai maaal ! tente-t-il d'étouffer son cri dans l'oreiller.
- Ouiii, c'est bonnnn ! se régale Solo, les yeux révulsés de plaisir et en se projetant en lui de plus en plus vite, de plus en plus fort, de plus en plus profondément, cognant brutalement ses fesses comme s'il voulait s'introduire plus loin en lui, toujours plus loin.
Comme si ce n'était jamais assez bon. Comme s'il n'en avait jamais assez.
Kimo, qui n'a jamais eu la moindre once de contrôle sur Solo, n'a alors plus d'autres choix que de subir jusqu'au bout, comme d'habitude, en serrant tout ce qui peut l'être et présentement, l'oreiller.
*Oh, mon Dieu ! Faites que ça s'arrête, faites que ça s'arrête ! !* prie-t-il.
Enfin, Solo jouit pour la troisième fois, son cri d'extase couvrant celui de son partenaire, moins enthousiaste, à quatre pattes sous lui.
Alors que Kimo serre encore les dents, Solo se retire sans cérémonie avant de rouler sur le dos, le souffle court.
Kimo, lui, ne bouge plus, les muscles tétanisés et son intimité douloureusement éprouvée.
- J'te l'avais dit, blue-eyed boy : tu m'as cherché cette nuit et tu m'as trouvé !
Son amant reste étendu là, sur le ventre, réalisant qu'il n'a pas jouit une seule fois, son érection mis à mal dès les premières minutes de leurs étreintes.
*J'ai envie de lui, mais pas de ce qu'il me fait…* conclut Kimo, son esprit tourmenté par ce constat. *Il me fait vraiment mal, de plus en plus souvent et semble y prendre plaisir… Pourquoi ? Pourquoi a-t-il envie de me faire ça ?*
Soudain, Solo lui claque les fesses, le faisant sursauter et gémir de douleur.
- Hey ! Tu cherches à m'exciter ? T'en veux encore, ma caille ?
- …
Solo passe une main derrière sa tête, l'air hautement satisfait de ses performances sexuelles.
- Tu boudes ? s'enquiert-il avec amusement.
- Tu as changé, répond gravement Kimo en tournant son visage vers le sien.
- Quoi ? Il est plus gros qu'avant ? demande-t-il en parlant de la taille de son sexe, déjà bien à son avantage.
- Arrête, Sol' ! Je suis sérieux. Ce n'est pas la première fois que tu me fais vraiment mal alors que tu pourrais l'éviter… Je ne suis pas de ce bord-là ! trouve-t-il le courage de revendiquer ses droits, les larmes aux yeux.
Solo marque une pause assez longue, inquiétante, sans cesser de l'observer d'un regard indéfinissable…
Kimo et lui forment un couple depuis seize longues années, mais se connaissent depuis vingt ans. En l'an AC 192, Kimo avait alors douze ans et Solo, seize. L'aîné a très vite cherché à initier son boy à la sexualité, tout en montant plan sur plan pour trouver de quoi et surtout, comment survivre : le vol de maisons bourgeoises. (2)
Ce n'était nouveau, ni pour l'un ni pour l'autre, mais Solo décida que les talents de son jeune amant devaient être mis à profit et ce, dans leur propre intérêt commun.
- Pardonne-moi, finit-il par dire d'une voix tendue, comme s'il se retenait tout juste de dire autre chose et d'une manière bien différente. Il arrive que je me laisse emporter par la fougue que tu m'inspires…
- Sept fois.
- Sept fois de quoi ?
- Que je t'inspire le goût de la douleur.
Disons, celle que Kimo juge inacceptable.
Il n'a jamais connu d'autre amant et ignore donc que l'attitude habituelle de Solo est, elle aussi, anormale.
- Tu es vraiment fâché ?
- …
- Oh ! Allez, fais pas ta mauvaise tête, boy. Tu aimes ça, non ?
« Boy » prend un sens tout particulier dans son esprit. Ce dont ne se doute pas Kimo, c'est que Solo le considère comme son dévoué serviteur. Il l'appelle parfois « boy », comme il dirait « mon garçon » à un domestique.
Kimo, lui, n'y voit rien d'autre qu'un sobriquet de plus…
*C'est toujours mieux que « Duo » !* peste-t-il intérieurement.
Kimo n'a pas compris tout de suite pourquoi Solo l'avait renommé ainsi. Ils ont tous deux connu et côtoyé le vrai, le seul et l'unique Duo Maxwell, mais Kimo ne voyait pas pourquoi Solo tenait tant à ce qu'il ressemble physiquement à ce garçon-là.
Puis, le bel hawaïen orphelin a continué de grandir et il a réalisé que Solo ne l'aimait pas seulement lui, mais aussi « l'autre » à travers son esprit, son corps et jusqu'à son âme.
C'est à partir de cette seconde de lucidité-là que Kimo a appris à haïr Duo. Un jeune garçon qu'il admirait jadis, un ami sincère aux côtés duquel il aura appris à survivre dans la rue qui les a vu naître, s'entraidant tous deux pour voler de quoi manger et s'habiller.
Pendant un an, ils ont vécu ensemble sous la même toile de jute, de ville en ville, avant qu'ils ne rencontrent Solo, puis le Père Maxwell. Ils avaient alors atteint leur huitième année et il leur semblait en avoir accumulé bien d'avantage dans un monde qui ne cessait de s'étendre…
*Ce fuyard, ce lâche !* colère-t-il après Duo.
Pour autant et malgré le mal que cela lui fait de se savoir utilisé, de n'être qu'une pâle copie de l'original aux yeux de Solo, comment lui, son sauveur, son bienfaiteur, pourrait-il lui vouloir du mal ?
*Sol' nous a sorti de la rue et nous a offert un toit en la demeure du Père Maxwell* se remémore-t-il. *Comment pourrais-je lui en vouloir ? Comment oserai-je me dresser contre lui ? Je serai alors le pire des ingrats ! Seulement…*
- Je t'aime, toi, pas ce que tu me fais parfois et j'ai peur que tu ne te contentes plus de ce que je t'offre.
Solo laisse échapper un bref soupire d'exaspération.
- Sérieux, faut que t'arrêtes de raconter toutes ces histoires aux gamins que tu rencontres pendant nos « sorties », tente-t-il de changer de sujet. Surtout hier, avec la gamine. J'ai bien cru que j'allais rendre mon cheesecake !
- Il n'est jamais trop tard pour devenir ce que nous aurions pu être, récite Kimo en empruntant les mots de George Eliot.
- Bon, écoute… On va pas se prendre la tête après un aussi bon moment, okay ? Je vais aller prendre une douche, remettre les documents aux mecs qui m'ont donné les codes du coffre de l'autre taré et ce soir, on se fait un plateau télé. Ça te va ?
- Parce que j'ai le choix ?
Luttant pour garder son calme, Solo se penche vers Kimo qui détourne son visage pour éviter qu'il ne l'embrasse.
En suspend au-dessus de lui, Solo lui lance un regard noir que Kimo ne peut pas croiser. Par contre, il en ressent la brûlure colérique qui lui trace un sillon de lave le long de sa colonne vertébrale, puis sur la courbe de ses fesses, comme si ses yeux projetaient un rayon laser…
Sous tension, Kimo attend de voir ce qu'il va faire.
*Touche-moi en ce sens, Sol' et je te fais avaler… ce qui me passera sous la main !* promet-il sans grande conviction puisqu'il se prépare déjà à subir et à accepter un autre assaut sexuel éventuel.
Mais Solo se redresse, sans un mot et le laisse seul avec ses douleurs et sa confusion grandissantes.
Kimo attend que Solo ait claqué la porte de leur appartement pour ouvrir son tiroir et en sortir une pommade apaisante. Puis, il se rend tant bien que mal jusque sous la douche, qu'il savoure, avant de s'habiller en habit civil : jean, tee-shirt et vieille paire de basket remplacent sa tenue de prêtre habituelle.
Il attaque ensuite un déjeuner composé d'un verre de jus de goyave et d'un donut, puis sort à son tour de l'appartement pour terminer sa mission : distribuer une partie de son butin aux œuvres de charité.
Pour cela, il doit d'abord passer voir Joe Fisher, le vieux recéleur qui loge une partie de son affaire sur les docks d'Ocean Park. Puis, il place équitablement les sommes reçues en échange des bijoux dans des enveloppes en papier kraft, qu'il dépose anonymement dans les boîtes aux lettres des associations caritatives ; sans oublier d'en poster une pour celle située dans la ville de Sacramento, plus au nord de l'état Californien.
Un lieu chargé de souvenirs, bons et mauvais. L'endroit où se dressait sa maison : l'église Saint-Maxwell. S'il n'a jamais pu y retourner après le multiple meurtre dont il a été témoin en AC 192, il sait qu'il a d'abord été question de rénover la bâtisse et d'y nommer un autre prêtre… avant d'opter finalement pour la destruction totale du site.
*Heureusement que Solo était là pour me soutenir, lui !* pense-t-il en reprochant toujours à Duo de n'être jamais revenu de sa mission « Levrin », cette nuit-là. *Il a disparu sans laisser de traces, nous abandonnant à notre sort, Solo et moi ! « Toujours là pour l'autre », hein ? Tu parles !*
•
Pendant ce temps…
•
Solo se rend à l'un de ses fameux rendez-vous dont il a toujours refusé de discuter avec Kimo, le cantonnant aux chapardages des riches propriétaires.
*Je l'ai pourtant bien éduqué, je ne comprends pas ce qu'il lui arrive ?* s'interroge Solo au sujet de Kimo, tout en se rendant vers un site en construction de la société New Line à Venice Beach…
Solo fait partie de celles et ceux qui n'auraient pas dû survivre à la fatalité de leur existence et qui, pourtant, sont toujours là.
Abusé dès sa plus tendre enfance par le chef de sa famille d'accueil, Solo est rapidement tombé dans les bas-fonds de la société, s'alliant avec ceux-là même qu'il accusait de maltraitance.
Vers l'âge de douze ans, il a eu l'idée de « former » un garçon plus jeune que lui, afin de le rendre malléable, influençable et surtout, obéissant et soumis à ses moindres désirs. Il a cru avoir réussi, mais il a dû s'en « débarrasser ». Défaut technique, disait-il.
Trois autres suivront, sans succès.
Et sans que la police locale n'approfondisse les recherches pour retrouver l'assassin…
Qui s'intéresse au sort des orphelins ? Un de plus, un de moins… quelle différence ?
Seul le Père Maxwell se préoccupait d'eux.
*C'est pas possible de pondre des mômes aussi fragiles !* se disait Solo à l'époque. *J'suis mort, moi, peut-être ?* enrage-t-il encore aujourd'hui.
Puis, alors qu'il errait dans le seul but d'échapper aux assauts de son tuteur, il a vu Duo et Kimo voler un marchand de denrées alimentaires et il a eu le coup de foudre…
Pour Duo.
Le petit garçon de huit ans aux cheveux longs courait à en perdre haleine, le sourire aux lèvres et les bras chargés de fruits.
C'est à peine si Solo voyait Kimo tenant une paire de chaussure en plastique.
Le jeune adolescent, qui connaissait la ville comme sa poche, s'est placé à un carrefour stratégique, puis il l'a aidé à se cacher.
Enfin, Duo et l'autre.
Une amitié macabre s'est nouée dès lors, base sordide d'un triangle amoureux malheureux et pour chacun, à sens unique.
Sa seule erreur avec Duo ? L'avoir présenté au Père Maxwell, faute d'un autre endroit où pouvoir le loger décemment et le garder près de lui.
Enfin, Duo et l'autre.
*J'ai perdu quatre putain de ses meilleurs années à cause du Pape !* enrage-t-il en tapant sur son volant et en employant le mot Pape avec mépris pour désigner le Prêtre. *Si j'avais éduqué… Kimo…* répugne-t-il à penser jusqu'à son prénom, lui préférant celui de Duo. *…dès ses huit ans, il n'aurait jamais osé me reprocher quoi que ce soit ! Mais à cause de ce… prêtre de pacotille… j'ai dû attendre ses douze ans pour le former intégralement à mon plaisir. C'est de la faute du Père Maxwell s'ils sont tous mort ! Il aurait dû accepter de fermer les yeux et de me laisser faire… C'était le destin de Kimo de me servir de brouillon et d'informateur, et celui de Duo de m'appartenir, corps et âme ! D'être mon blue-eyed boy… Et au lieu de ça, je me tape l'autre guimauve !*
Ayant rapidement décelé leur tendance de vie, le Père Maxwell a tout fait pour éveiller en Duo et Kimo le goût d'une vie honnête… Au grand dam de Solo !
*Ce vieux fou les as fait étudier et leur trouvait toujours une occupation pour les empêcher de sortir avec moi !* se rappelle-t-il.
Voyant Duo s'éloigner peu à peu de lui et de ses ambitions personnelles et « professionnelles », - alors que Kimo trouvait toujours du temps pour lui - Solo n'a plus eu d'autre choix que d'assassiner le mentor de celui qui était né pour être son élève…
Son élève à lui !
Bien entendu, Duo et Kimo n'ont jamais fait partie prenante de cette machination et ne se sont jamais doutés de rien, subjugués qu'ils étaient par celui qu'ils considéraient comme un modèle, un grand-frère protecteur.
*Ce n'est peut-être pas ce qu'il y a de mieux sur le marché, mais il est à moi et il va falloir que je le rappelle à l'ordre* décide Solo, un sourire carnassier sur les lèvres.
Seulement, et cela le contrarie encore aujourd'hui, il n'a jamais réussi à briser son sens du partage. Solo n'a jamais pu corrompre Kimo jusqu'à la moelle et a dû céder à son désir de prendre aux riches pour donner aux pauvres…
*Peu importe son altruisme répugnant ! Au moins, ça a l'avantage de lui faire croire qu'il ne fait rien de mal. Pendant ce temps, je m'occupe du vrai business tandis que lui remplit son rôle d'outil à la perfection*
Il se gare au bord d'un terrain boueux, puis se dirige vers un baraquement planté au beau milieu du chantier.
- Putain ! J'vais dégueulasser mes godasses !
Tout en rageant - pour changer ! - il lève le nez vers le gros cube blanc et jaune et aperçoit deux hommes en costards… et bottes de caoutchouc.
Il se décide à dévaler la petite pente, puis se hâte de traverser la plaine de sable détrempée.
- Black Light, s'annonce-t-il impatiemment. Aideen et Masanaga m'attendent.
L'un des gardes le fouille alors avec minutie.
- Doucement, fillette ! dit Solo. Mes jolies sont de services, ce soir.
Le garde du corps termine de le palper sans sourciller, puis lui confisque son couteau : un Cold steel FGX de forme Karambit, réalisé en fibre de verre « grivory », se composant d'une lame courbée de cent dix millimètres et d'un manche avec un anneau doublé Kraton. (3)
Son arme fétiche. Celle-là même qui lui a servi à tuer la famille de Duo et Kimo, entre autres…
Fin prêt, Solo peut entrer.
La pièce est minuscule. De quoi étaler un plan sur un bout de table, deux chaises pliantes et une cafetière.
Face à lui : deux personnes, dont une qui ne montre pas ses traits, puisque protégée par l'obscurité du fond de la boîte à chaussures qui leur tient lieu de point de rendez-vous.
L'autre est une femme que Solo connait bien. Du même âge que lui, soit trente-deux ans, son superbe corps moulé de cuir de la tête aux pieds lui donne encore des idées dont Kimo finit toujours par faire les frais…
- Bonjour, Solo, roucoule-t-elle d'une voix sensuelle.
- Aideen.
Bien qu'il la côtoie et fasse affaire avec elle depuis plus de dix ans, Solo reste sur ses gardes. La réputation locale de « Aideen, l'Irlandaise » n'est plus à faire et le simple fait de prononcer son nom suffit à faire détourner le regard des mecs les plus balaises.
Sadique diablesse jusqu'au bout des ongles, Solo n'est pas étonné qu'Aideen ait accepté de s'associer avec une célébrité mondiale : Masanaga, chef du département Sud du groupe mafieux japonais le plus sanglant, - si tenté qu'une mafia puisse se passer d'une bonne histoire à raconter ! – le « Myosotis ».
- Mon ami, commence-t-elle. Laisse-moi te présenter celui pour lequel tu n'as pas le droit à l'erreur…
Solo avale sa salive. Il a toutes les raisons du monde d'être inquiet. Bien qu'il ait pris possession des documents commandés par Masanaga et bien que ce dernier vive sur l'archipel et ne débarque que très rarement sur le territoire américain, chacun sait.
Chacun sait que « Le Japonais du Sud » est imprévisible et qu'il ne fait pas bon de lui donner les mauvaises réponses ou de le contrarier.
Certain de son effet et bien conscient que sa réputation le précède, Masanaga avance d'un pas et entre dans le halo de lumière qui inonde le centre de la pièce.
Solo en a le souffle coupé !
- Aideen m'a beaucoup parlé de toi… Black Light, révèle Masanaga avec un accent japonais tout aussi séduisant que sa plastique.
« Black Light » est le surnom que Solo s'est choisi le jour où il a tué les cinq membres de sa famille adoptive…
Il s'en souvient comme si c'était hier : après six ans de viol quotidien dans la plus totale indifférence du reste de la famille, il a appâté le maître des lieux en déambulant à moitié nu, le corps humide et une serviette de bain trop petite pour le couvrir intégralement… Le vieux n'a pas hésité une seconde entre suivre son feuilleton préféré ou suivre Solo dans sa chambre. Solo l'a laissé s'allonger sur lui, puis lui a planté son couteau dans la gorge en le regardant suffoquer à mort droit dans les yeux. Il avait seize ans et avait décidé de prendre sa vie en main… et celle de Duo. Pour bien faire, il devait s'occuper du Père Maxwell et de ses « asticots »…
Ce qu'il fit.
Le soir-même.
Mais il a beau se présenter sous son pseudonyme dans le milieu du crime, tout le monde connait sa véritable identité et à son grand désespoir, Black Light – contrairement au légendaire et terrifiant Black Shadow - n'effraye que les petits poissons. Un surnom que Duo et Kimo ne connaissent évidemment pas, à l'instar de ses véritables activités et de sa véritable histoire familiale.
- Ah, oui ? répond bêtement Solo, à la limite de baver.
Habile, sûr de lui et de son pouvoir de séduction, Masanaga est un négociateur et un beau parleur hors pair, ce qui explique en partie pourquoi et comment il en est arrivé là, à seulement vingt-cinq ans.
Ambitieux sans excès, - ce que démontre le fait qu'il soit toujours en vie - fourmillant de mille et un projets et sachant déceler les failles de ses interlocuteurs, Masanaga est le fils spirituel du Maître mafieux qui l'embauche : Daï.
- Oui, répond-il simplement en lui décochant un sourire économe, mais non moins ravageur.
Il lui tend ensuite une main, paume vers le haut.
Solo, lui, continue de l'idolâtrer jusqu'à ce qu'Aideen ne ricane.
- C'que tu peux être prévisible, mon pauvre Solo !
- Ça te va bien de t'moquer, salope ! rétorque-t-il, vexé. Si tu voyais ta tête devant un fouet tout neuf ! Non pas que je vous compare à un fouet… Mamasananaga, panique-t-il. Je n'oserai pas, jamais !
Le Japonais du Sud sourit un peu plus, signe qu'il s'amuse au moins un peu.
Ce qui n'est pas forcément bon signe en soi !
- Donne-lui ce qu'il est venu chercher, abruti ! s'impatiente l'Irlandaise.
Solo se hâte d'obtempérer, ne voulant surtout pas déplaire à l'homme pour qui il se damnerait pour seulement échanger un effleurement de lèvres.
Profitant de ce que le Japonais feuillette le dossier, Solo se laisse aller à l'examiner plus librement…
Masanaga est brun, sans surprise, les yeux noirs, un bouc parfaitement dessiné et extrêmement viril.
Cependant, son charisme n'est pas seulement dû à son costume sur-mesure impeccable, sa coupe de cheveux parfaite, son visage aux lignes pures… C'est surtout son regard, cruel et arrogant qui branche le plus Solo.
Masanaga ne ressent rien pour personne.
*Ce type n'a aucune empathie et il a le pouvoir de baiser tout ce qui bouge quand il en a envie…* s'imagine-t-il, envieux et en pleine érection. *C'est pas comme moi qui suis obligé de séduire et d'exciter Messire Duo pour qu'il daigne écarter les cuisses !* pense-t-il en parlant évidemment de Kimo.
- Ce n'est pas ce que j'ai demandé, déclare calmement l'objet de son fantasme.
Plongé dans ses pensées, Solo ne réagit pas de suite… C'est la rage contenue dans le regard du Japonais qui finit par l'alerter.
- Co… comment ? C'est impossible ! Je vous jure que j'ai pillé son coffre !
Masanaga l'observe en silence, puis pose sur la table le dossier qui ne lui est d'aucune utilité, avant de venir tourner autour de Solo, lentement, en le frôlant de temps à autre, comme un requin le ferait avec un plongeur en se demandant quel morceau du corps il va déchiqueter en premier…
- Dites-moi quoi faire et je le ferai ! promet Solo, en pleine crise de panique.
- Aideen, crois-tu que notre ami est capable de réparer son erreur ? l'interroge Masanaga d'une voix lente et sombre.
- Pas sûr, répond-elle, l'air de s'ennuyer ferme.
- Bien sûr que si, grognasse ! l'insulte Solo. Si… si ce que vous cherchez n'est pas dans son coffre-fort personnel, il doit être dans celui de son bureau.
- Il est… impératif… que je récupère les documents originaux, précise Masanaga. Tu m'as rapporté les copies et ce n'est pas ce que j'ai commandé. Peut-être devrions-nous confier à notre ami pourquoi il me faut ces documents ?
- Peut-être, lâche mollement l'Irlandaise en étudiant ses ongles vernis de noir.
- Ou peut-être pas ! intervient Solo qui ne tient pas du tout à entrer dans la confidence.
- Je pense, au contraire, que c'est une bonne idée, conclut-t-il. Une fois au courant, tu seras beaucoup plus impliqué dans ta mission et ta loyauté envers moi sera totale.
Terrorisé, Solo n'en mène pas large, tandis qu'Aideen commence à trouver ça intéressant.
- Ces documents sont un ramassis de mensonges, mais ils pourraient anéantir notre projet de construction de buildings dans le sud du Japon et ternir l'image très respectable du Myosotis… Ce n'est pas ce que tu veux, Solo ? souffle-t-il derrière son dos, où il fait une halte pour caresser sa nuque du bout de ses doigts.
- N… non, répond-il, la bouche sèche.
- D'après mon informateur, Monsieur Johnson aurait recueilli tout un tas de témoignages… tout à fait invraisemblables… comme quoi certains membres de ma communauté auraient extorqué les signatures de contrats de vente à quelques-uns des propriétaires résidants sur le site en devenir. Ce qui est tout à fait absurde, tu en conviendras ? Ils sont partis d'eux-mêmes, comprenant le bien-fondé de notre entreprise.
Solo déglutit bruyamment.
- Surtout lorsque l'on sait que le Myosotis a accordé sa confiance à la New Line, groupe pour lequel travaille ce même John Johnson ! semble-t-il s'horrifier.
- Les traîtres sont partout, se hasarde à dire Solo, transpirant comme jamais.
- Les traîtres, oui, relève Masanaga. Les traîtres et pire que tout, les incompétents, distingue-t-il en donnant l'impression de broyer le dernier mot avec ses dents.
- Je peux vous assurer la réussite de ma prochaine mission !
- Je décide de t'accorder ma confiance, Solo. Fais-en bon usage.
Solo respire un grand coup, les jambes en coton.
- Merci. Je ne vous décevrai pas !
Masanaga sourit d'un air salace en venant se planter devant lui.
- Je n'en doute pas.
Il lui relève ensuite le visage d'un doigt autoritaire sous son menton, puis plonge son regard sans âme dans le sien.
Dominé comme jamais depuis qu'il s'est échappé de sa maison d'accueil, Solo ne retrouve plus aucune ressource en lui pour résister.
Pire, il a envie de se soumettre à lui, alors même qu'il sait que ce serait terrible…
- J'te l'avais bien dit ! lance Aideen au Japonais en se dirigeant vers la sortie. Amuse-toi bien ! Ce mec est un salaud, mais y a qu'à voir se comporter Kimo pour constater son amateurisme…
Solo n'apprécie guère la façon dont Aideen parle de lui, pas après avoir fait tant d'efforts pour être enfin respecté. Mais, hypnotisé comme il l'est par Masanaga, il n'ose plus faire aucun geste que son maître temporaire risquerait de désapprouver.
- Je vois que quelqu'un s'est chargé de ton éducation, approuve-t-il. Et je vois à l'expression de ton regard qu'il reste suffisamment de résonnance en toi pour te rappeler que tu n'as pas aimé ça… Je me trompe ?
Solo hoche imperceptiblement la tête.
- Alors, dis-moi, pourquoi n'as-tu pas hésité à faire subir à d'autres petits garçons ce que tu as toi-même détesté endurer ? Non pas que cela me dérange, mais je suis curieux de nature.
- Je… je ne sais pas. Ça me paraissait… juste.
- Juste ?
- Pourquoi serais-je le seul à souffrir ? se met-il en colère. Il est juste que ce soit à mon tour d'être le maître ! Les autres enfants ne valent pas mieux que moi !
Masanaga émet un rire suave en lui caressant la joue.
- Tout doux, mon beau. Ne te cabre pas… Pas tout de suite.
- Pardon.
- Je n'ai pas voulu emmener mon « dévoué » avec moi, se désole-t-il. Lorsque je le lui ai annoncé, il n'a rien dit… De la pudeur, sans doute. Il est plus jeune que toi, mais il a ta taille, ta carrure, tes yeux couleur noisette et la blondeur de tes courts cheveux raides. Vous vous ressemblez beaucoup, jusqu'à l'odeur de terreur que vous exhalez… Oui, vous vous ressemblez à un détail près…
- Le… lequel ?
- Je l'ai éduqué dans les règles de l'art, bien que n'ayant pu le posséder que sur le tard, ce qui n'a pas été ton cas. A n'en point douter, ton aîné n'avait pas les ressources nécessaires pour te cadrer. Sans cela, tu n'aurais pas dévié.
Solo fronce les sourcils.
- Je ne comprends pas…
- C'est pourtant bien simple : tu es né pour être un soumis, un dévoué, un faible disposé à servir les puissants. N'importe qui le verrait au premier coup d'œil. Tu n'es pas fait pour maîtriser quoi que ce soit et pourtant, tu t'es permis de toucher à aux moins cinq précieux petits garçons, à en croire Aideen…
Pourtant très en colère d'être jugé ainsi, avec tant de mépris, après tout ce qu'il a fait pour être craint, Solo se garde bien de le contredire. Cependant, Masanaga ne manque rien du spectacle excitant de voir toute cette rage contenue dans ses prunelles assombries.
- Quel beau gâchis ! déclare-t-il en passant ses doigts sur les lèvres de Solo. Si tu m'avais eu comme Maître, tu serais certainement l'un des meilleurs serviteurs de ma suite. Enfin, il n'est pas trop tard pour t'enseigner les rudiments de bon savoir-vivre.
Solo entend et sent son cœur battre tellement fort contre sa poitrine, qu'il se demande s'il ne va pas finir par lâcher avant même qu'il se soit passé quelque chose de physique, de sexuelle entre eux.
- Dis-moi, Solo, puisque tu as expérimenté la prise de pouvoir sur l'innocence, trouves-tu cela… plaisant ?
- Oui, répond-il, les dents serrées.
Masanaga lui sourit, l'œil pétillant.
- Alors tu es bien placé pour comprendre pourquoi je vais te faire ce qui va suivre…
Un éclair de terreur traverse Solo, mais il est trop tard pour faire marche arrière…
•
Le lendemain midi…
•
Après une fin d'après-midi et une nuit d'où Solo ne croyait pas pouvoir en ressortir vivant, il se demande encore, alors qu'il s'engage dans le couloir qui mène à son appartement, comment il est capable de tenir sur ses deux jambes et de rentrer chez lui…
La peur de rester là-bas plus longtemps, peut-être ?
L'anus en feu, chacun de ses pas lui arrachant une grimace ; les lèvres gercées et blessées par les morsures répétées ; la cavité buccale et la gorge irritées d'avoir trop souvent subi les assauts imposants de Masanaga ; les poignets nettement marqués par les menottes… Il n'ose regarder les hématomes qui doivent certainement colorer le reste de son corps.
Laborieusement, Solo met un pied devant l'autre, une main plaquée sur ses reins, jusqu'à ce qu'il touche sa poignée de porte.
*Putain, j'ai le cul en chou-fleur ! Enfoiré !*
- Mais enfin, Sol' ! l'accueille immédiatement son compagnon. T'étais où ? J't'ai laissé dix-huit messages depuis hier soir. T'imagines bien que j'allais pas appeler les flics !
- Ferme-là, Duo ! rétorque-t-il, sa voix claquante comme une gifle. Fais-moi couler un bain bien chaud et apporte-moi quelque chose à manger, commande-t-il d'une voix enrouée en se dirigeant vers leur chambre.
- Qu'est-ce qu'on t'a fait ? Qui sont-ils ?
- JE CROYAIS T'AVOIR DEMANDÉ QUELQUE CHOSE ? tonne-t-il, sa colère raisonnant dans tout l'appartement.
Kimo sursaute en faisant un pas en arrière, les yeux écarquillés.
- Okay…
- Parfait ! aboie-t-il avant de se détourner.
Au bord des larmes, Kimo s'occupe de son confort…
Bientôt, Solo se laisse couler dans son bain brûlant, pendant que Kimo lui prépare un sandwich.
- Dépêche-toi, blue-eyed boy ! le presse-t-il, le ton considérablement radoucit.
Il a conscience qu'il ne peut pas traiter Kimo comme Masanaga traite ses dévoués. S'il veut que Kimo coopère, Solo doit faire en sorte que son boy se sente aimé.
*Duo doit continuer à croire que l'amour est ce qui nous lie, lui et moi, même s'il doit tâter de mon mécontentement…* décide-t-il, très inspiré par les méthodes utilisées par Masanaga.
- J'ai à faire cette après-midi, continue-t-il.
- Mais tu n'es pas en état de…, commence-t-il en lui tendant son repas, avant de s'interrompre face à la noirceur de son regard.
Solo se pince l'arête du nez, prend une profonde inspiration pour se calmer, puis pose à nouveau son regard sur Kimo.
- C'est gentil à toi de t'inquiéter, se force-t-il à dire, un sourire féroce sur le visage. Mais, ça va aller. Pendant ce temps, je voudrais que tu planches sur notre prochaine mission : un loft dans le centre-ville. Tu trouveras l'adresse dans ma poche.
- Okay.
- Vas-y dès maintenant.
- T'es sûr ? J'peux p't'être t'aider à faire quelque chose ?
- Tu es adorable, boy, mais non, merci.
- Okay ! répond Kimo, soulagé de retrouver le Solo de son enfance.
Alors qu'il se lève du rebord de la baignoire, Solo l'interpelle de nouveau :
- Tu as oublié de mettre tes lentilles.
Ça pourrait passer pour une réflexion parmi tant d'autres, mais Kimo sait qu'il n'en est rien.
- Pardon, je vais les mettre tout de suite.
Solo ne le quitte pas des yeux tout le temps où Kimo s'exécute devant le lavabo.
- Que ça ne se reproduise plus.
- Promis.
D'un signe du menton, Solo lui intime de sortir. Aussitôt, Kimo s'exécute, ses lentilles bleues en place, enfile ses chaussures et sa veste, attrape sa carte de bus… puis la repose après réflexion.
- C'est pas trop loin d'ici. J'y vais à pieds, j'ai envie de prendre l'air ! crie-t-il pour que Solo l'entende.
- Okay ! A ce soir !
Kimo claque la porte, enthousiaste quant à l'idée d'être occupé à faire du repérage…
*Je rumine bien trop sur notre couple, ces derniers mois… Solo est simplement contrarié et un peu sur les nerfs, ça lui passera !* se rassure-t-il en enfilant ses écouteurs. *Et puis je lui dois bien ça…* tente-t-il de se convaincre, en vain.
En vain, car une voix hurle en lui.
Une voix alarmante lui hurle de partir, de choisir une autre vie…
*Seulement si Sol' veut bien venir avec moi !* s'entête-t-il, depuis des années.
Comme pour tuer cette idée dans l'œuf, il secoue la tête, puis fait défiler les titres de musique sur son lecteur mp3 pour choisir l'un de ses morceaux préférés, lorsqu'il se retrouve seul à déambuler en ville.
« Superstition » de Alexz Johnson…
Il arpente les rues, au rythme de la mélodie entrainante, enfile de longues ruelles étroites et crasseuses, donne quelques pièces aux SDF et discute quelques minutes avec l'un d'eux – Jeff - qu'il connait bien et qui refuse d'être logé, puis décide de faire un détour.
Là.
Il arrive enfin devant l'une de ses boutiques préférées…
*Si Sol' pouvait voir ça ! C'est magnifique !*
Le nez collé sur la vitrine, Kimo observe les bijoux, figurines et accessoires éclatant en cristal de haute qualité.
Mis à part les vêtements bon marché, le loyer et la nourriture, Kimo ne s'offre jamais rien.
Non pas que Solo refuse systématiquement, mais Kimo ne va jamais au bout de son envie et finit toujours par abandonner l'idée de se payer quelque chose d'inutile qui lui fasse plaisir.
Il n'arrive tout simplement pas à se faire du bien, pensant qu'il ne le mérite pas. Encore un effet secondaire de son parcours malheureux…
Une enfant qui fait tomber sa glace à ses pieds le sort de ses pensées et le fait reprendre sa route.
Après avoir écouté la même chanson en boucle, Kimo arrive enfin à destination.
Le loft, vu depuis le trottoir d'en face, a beaucoup de charme. Construit en brique rouge, l'ancien entrepôt a été segmenté pour créer trois grands lofts, destinés à de riches propriétaires désirant acquérir un pied-à-terre lorsqu'ils sont de passage à Los Angeles.
*Ce qui signifie qu'ils n'y résident pas toute l'année !* se réjouit-il.
Il remonte ses lunettes de soleil sur le nez, jette un coup d'œil sur ce qui l'entoure, repérant un vendeur de hot dog obèse, un touriste japonais qui mitraille à plus pouvoir dans sa direction - bien qu'il n'y ait pas de monuments qui vaillent le coup d'être immortalisés -, une mère aux prises avec ces trois enfants, des pickpockets d'à peine dix ans… Puis, il décide de traverser la route dans l'idée d'aller trouver le gardien, tout ceci à mille lieux d'imaginer que son sauveur et amant se prépare à assassiner le père de la petite Jenna.
- Bonjour ! lance-t-il à un homme, depuis la petite porte en fer forgé rouge.
L'individu, âgé d'une cinquantaine d'années, cesse de balayer la cour et s'approche de lui.
- Bonjour, jeune homme.
Kimo a beau avoir vingt-huit ans, les gens le prennent toujours pour un jeune premier d'environ vingt-trois ans.
- En quoi puis-je vous être utile ?
- Oh ! Eh bien, je suis de passage, ici et je trouve ce bâtiment absolument magnifique.
- Oui, son style vintage dénote avec les bâtiments qui l'entourent.
- Mon compagnon et moi rêvons d'investir dans un loft tel que celui-ci…
- Je vous comprends ! Pourquoi ne pas vous adresser à l'agence immobilière qui fait l'angle, un peu plus bas sur le boulevard principal ? Ils sont spécialisés dans les biens qui sortent de l'ordinaire.
- Vraiment ? Merci du conseil.
- Ce n'est pas grand-chose. Au plaisir, jeune homme et bonne journée !
Comme il se détourne de lui, Kimo le retient :
- C'est très gentil de m'avoir renseigné, seulement…, commence-t-il, faisant mine d'hésiter.
- Oui ?
- Mon fiancé et moi sommes certains que rien ne vaut le porte-à-porte et que nous finirons par dénicher la perle rare en procédant ainsi. N'y aurait-il pas moyen de visiter ? tente-t-il, en souriant.
Mais malgré son air angélique, le gardien semble réticent…
- Je suis sûr que je ne suis pas le premier à vous l'avoir demandé, ajoute-t-il en glissant discrètement un billet de cinquante dollars à travers le grillage.
- Les propriétaires du 781 sont absents pour plusieurs semaines, l'informe-t-il en s'emparant du billet.
*C'est précisément celui-ci qui m'intéresse, papy !*
- Et faut pas croire ! Je ne gagne pas tant que ça. Mais vous devez me promettre que vous ne toucherez à rien une fois à l'intérieur.
- Promis ! Tant que vous êtes là, il ne peut rien arriver.
Sous ses airs décontractés de touriste américain, Kimo retient tous les codes d'accès et identifie sans mal le matériel dont il aura besoin pour forcer la serrure de la porte d'entrée.
*Une malteza première génération ? Pff ! Les amateurs ! C'est du gâteau !*
- En qualité de gardien, j'imagine que vous et votre famille vivez ici toute l'année ? s'intéresse-t-il tout en contemplant une affreuse statue représentant la tête d'un homme à moitié scalpé et aux yeux exorbités.
- Oui, mais exceptionnellement, j'emmène tout ce beau monde passer un week-end à Las Vegas, lui confie-t-il d'un air tout excité.
*A l'évidence, ils ne partent pas souvent en vacances !*
- Pas ce week-end-ci, mais l'autre, précise-t-il, tant il est heureux et impatient.
- C'est génial ! Vous allez vous éclater ! Et si ça se trouve, vous allez gagner le jackpot et reviendrez plus riches que vos employeurs.
*Le rendez-vous est pris !* se dit-il en repérant un tableau trop petit par rapport aux autres pour être posé là par hasard.
- J'aimerai bien, pensez-vous !
- Vous avez pu trouver un remplaçant ?
Le gardien se penche vers lui et baisse d'un ton, comme s'il lui révélait l'ingrédient secret du célèbre soda dont il ne faut pas prononcer le nom sous peine d'avoir les preventers au beau milieu de son salon dans les quatre minutes qui suivent.
- Sur papier… oui. Mais, c'est mon cousin qui a bien voulu signer. En réalité…
Il jette encore un coup œil à droite, à gauche, puis derrière lui.
- … il n'y aura personne, chuchote-t-il.
- Ah, d'accord, répond Kimo sur le même ton. Je vous promets de ne pas vous dénoncer, ajoute-t-il sous le regard inquiet du gardien. Moi et les flics, ça fait deux !
L'homme sort un petit mouchoir blanc et tamponne son front, humide de transpiration.
- Bien, bien…
- Ce loft est superbe ! lance Kimo en prenant le chemin de la sortie. J'ai suffisamment abusé de votre temps. Merci de votre aide.
- Avec plaisir, jeune homme. En espérant que vous et votre ami trouverez votre bonheur.
- Je l'espère aussi, acquiesce-t-il…
… avant de s'interrompre, le regard braqué sur le coin de la porte d'entrée.
*Merde ! Des rayons lasers autonomes*
Kimo peut tout surmonter, mais les R.L.A - rayons lasers autonomes - sont une technologie quasi-ingérable puisque totalement imprévisibles et n'est programmé que pour détecter l'ADN humain. Même son « chirurgien » ne peut pas l'aider en déconnectant le système. S'il tente de neutraliser les rayons, les flics rappliqueront dans les trois minutes.
*Sol' ne va pas apprécier, jaloux comme il est, mais on n'a pas le choix. Il me faut des cours de danse… Joe saura me conseiller*
- Quelque chose ne va pas ?
- Pardon ? J'étais dans mes pensées, répond-il en souriant avant de prendre congé. Bonne vacances !
- Merci !
De nouveau sur le trottoir, Kimo décide de flâner dans la ville, ses pas le menant jusqu'à la plage où un groupe d'adolescents joue à s'arroser…
Il se rappelle les dizaines de fois où Solo les a emmenés Duo et lui au parc d'attraction jusque tard le soir. Au zoo, aux musées, à la mer, au cinéma… Qu'est-ce qu'ils riaient, tous les trois !
Jusqu'à cette nuit maudite…
Et depuis lors, Solo l'aide à oublier le meurtre horrible de sa famille. Il comble l'absence de Duo et de celui qui fut comme un père adoptif pour eux, et l'aide à perfectionner son « art ».
En retour, Solo n'exige qu'une chose : faire l'amour avec lui.
- J'ai des besoins que toi seul peut satisfaire, blue-eyed boy, lui disait-il chaque fois qu'il s'apprêtait à le toucher de cette façon-là. Tu es l'élu. Tu es celui qu'il me faut. Et puis, je fais tant pour toi ! Je me démène pour t'offrir une vie décente. Je donne un sens à ta vie, alors que je pourrais faire comme tous les autres et t'abandonner. Tu peux bien faire quelque chose que tu feras tôt ou tard, de toute façon ! Tu n'es pas d'accord ?
Assis sur le sable, les bras autour des jambes repliées contre son torse, le regard errant sur l'océan, Kimo se souvient très bien ne pas avoir désiré ces relations sexuelles, au début. Il n'aimait pas ça et il lui arrivait de pleurer lorsque Solo partait faire des courses en sifflotant…
Puis, à force, il s'en est fait une raison et a fini par y trouver du plaisir… en cherchant bien.
- Jusqu'à il y a quelques mois, souffle-t-il au vent, avant d'aviser l'heure à sa montre.
*J'vais nous préparer une bonne tourte. Il adore ça !*
De retour chez eux, Kimo se consacre à son autre passion : la cuisine.
Il enfile le tablier noir offert par Solo portant l'inscription « Blue-eyed boy », puis sort les ingrédients nécessaires à la préparation de la garniture, ayant toujours de la pâte feuilletée faite maison placée à l'avance au congélateur.
Le temps de décorer la table, de sortir la tourte du four et de se faire beau pour Solo… que ce dernier est de retour, l'air satisfait et serein.
Sa mission à lui s'est déroulée sans anicroche.
*Masanaga sera content et j'aurai la vie sauve !*
- Mmm, ça sent bon ! apprécie-t-il en ôtant sa veste.
- Une tourte aux Saint-Jacques, annonce fièrement Kimo.
Solo sourit, puis lui fait signe de venir dans ses bras.
Sentant Kimo se blottir ainsi contre lui, tout entier et sans réserve, Solo se dit qu'il jouit d'une chose que Masanaga ne possèdera jamais : l'amour inconditionnel et aveugle de son dévoué.
*Je ne suis peut-être pas aussi doué que toi, Masanaga et je ne possède peut-être pas ta réputation, mais tu ne pourrais pas me contredire sur un point : j'ai parfaitement su isoler Duo du reste du monde. J'ai parfaitement su le rendre dépendant de moi et de mon bon-vouloir !* chante-t-il ses louanges, la rage au corps.
- On a un problème, déclare Kimo tout de go, la tête sur son épaule.
- Quel genre ?
- Du genre qu'il faut que j'aille voir Joe, demain. Lui seul pourra me trouver quelqu'un capable de m'expliquer et me montrer comment « danser » avec les R.L.A.
Solo soupire.
- Fallait bien qu'on tombe sur ses fichus lasers autonomes, un jour ou l'autre ! Ça ne me plaît pas.
- Je sais. Soit on abandonne, soit…
- Certainement pas ! Va voir Joe et qu'il nous présente le meilleur… C'est pour quand ?
- Le week-end du 12 serait l'idéal, répond Kimo en se détachant un peu de Solo. Le gardien est absent.
- Le temps que Joe te trouve un prof, tu n'auras plus qu'une semaine pour te perfectionner. Tu penses être à la hauteur de la tâche ?
- Je trouve ça plutôt excitant, en fait ! Je vais le voir, dès demain.
- Parfait…
A suivre…
Note :
(1) : Blue-eyed boy : d'après « Wordreference com », cette expression peut se traduire par « chouchou ». Je cherchais un surnom particulier. Il devait me taper dans l'œil et j'ai tout de suite trouvé le parallèle entre « chouchou » et – si je traduis mot à mot - « le garçon aux yeux bleus » parfaitement bien adapté, puisque Duo a les yeux bleus et qu'il est le chouchou de Solo.
(2) : Boy : toujours d'après « Wordreference com », le nom masculin ici employé prend le sens de « mon garçon », comme si Solo s'adressait à un domestique, à son dévoué serviteur pour reprendre le contexte de mon histoire.
(3) : Modèle trouvé sur le site « coutebox com »
•
Note de fin :
Cela fait longtemps que je veux écrire une fanfiction sur fond d'intrigues policières, mais je me suis fait peur. C'est dur, j'ai bien cru que je n'en viendrais jamais à bout ! Je me suis compliquée la tâche, il faut dire. On doit se souvenir des moindres détails et rendre le tout cohérent. Je ne suis pas la reine du polar, loin de là, mais quand j'ai eu terminé le gros de l'enquête principale, j'en ai été soulagé et satisfaite.
J'espère donc que la suite vous plaira… autant qu'à moi !
Kisu
Yuy ღ
