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Carte Noire,
un voleur nommé désir
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Source : Gundam Wing AC
Auteur(e) : Yuy
Bêta de lumière : Lysanea
Genre : yaoi, romance, policier et UA.
Disclamer : aucun des personnages ne m'appartient sauf Black Light, Kimo Lost/Maxwell dit « Le Joker », Scarlette, Jenna et John Johnson, Gale et l'Inspecteur Morris, Aideen dite « L'Irlandaise », Masanaga dit « Le Japonais du Sud », Joe Fisher, le Gardien du loft 781, Lionel et Jeff, Akane, Lieutenant Nanako Gotô, Yumi, Capitaine Marc Guérin, Capitaine Alec Bowers, Lieutenant Antoine Faure, Capitaine Blake McGuire, Agent spécial Kale, Jack Glade, Anita Stones, Faye Ship, Ito Li, Barbara Linardt, Stan et Shawn McGuire, Steve Harris, Akito, Towika, Eichi…
Couples : Solo x Kimo ; Masanaga x Solo ; Marc x Antoine ; 3 x Lady Une
Note : Un grand merci à tous d'avoir été présents pour le premier chapitre et de l'être pour le second.
Et tout spécialement à Lysanea, Misaki et Kat'anna pour votre soutien sans faille durant la création de Carte Noire : ça fait grave chaud au cœur, merci !
Tit0u86 : bienvenu à bord !
A Yuu et Anonyme28 à qui je n'ai pas pu répondre en privé : vos reviews sur Sweet Dream me vont droit au cœur et m'ont beaucoup encouragé. J'espère que vous passerez par là…
Installez-vous confortablement
Bonne lecture !
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2 - Sensei
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R1,
Osaka au Japon…
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Il est 8h15 du matin et la rivière de Yodogawa scintille de mille feux…
Elle n'est pas visible depuis le parking privé de l'école élémentaire du Lotus Blanc, mais chacun sait et sent qu'elle coule dans les veines des habitants de la ville, tel un breuvage mystique qui ne déploie sa magie que pour celles et ceux qui croient en une force supérieure, imprévisible et surtout, hors de portée du pouvoir humain.
- Encore un bisou ! quémande la petite Akane à son père.
Ce qu'il lui donne de bon cœur, sur le front, comme à chaque fois qu'elle en fait la demande.
- Calme-toi, mon ange. Ce n'est rien qu'un petit exposé sur la réactivité volcanique.
Mais depuis la banquette arrière, Akane, huit ans, est excitée comme une puce à l'idée de faire fonctionner sa maquette qu'elle a minutieusement confectionnée avec son père.
La fillette est pleine de vie ! Non pas que les autres enfants ne le soient pas, mais elle est particulièrement joviale, chaleureuse et accueillante. Elle aime apprendre, parler, communiquer, s'exprimer, créer, s'amuser…
Tout le portrait de sa mère.
Mais elle est aussi très sensible et peut apparaître dans un premier temps, réservée, méfiante, voire inhibée.
Tout le portrait de son père.
- Je dois y aller, ma puce.
- Je sais, répond-elle en s'emparant de son cartable, puis de son plateau volcanique.
- Tu t'en sors ?
- Oui, oui.
- Comme d'habitude, si je suis retenu par mon travail…
- Quatre, Trowa, Milliardo ou Sally, passera me chercher ! termine-t-elle en ouvrant la portière. Je sais !
- Amuse-toi bien, ma chérie et sois patiente. Tous tes camarades ne comprennent pas les choses aussi vite que toi.
- D'accord.
- Je t'aime.
- Je t'aime aussi, papa ! dit-elle en lui adressant un signe de la main.
Plus protecteur et redoutable que jamais, Heero ne part jamais avant de l'avoir vu entrer, puis disparaitre dans l'école dont elle ne peut plus ressortir sans être accompagnée d'un adulte autorisé à la prendre en charge. Soit, en dehors de lui-même : Quatre Raberba Winner et Trowa Barton, ses oncles d'adoption. Milliardo Peacecraft, son oncle légitime. Et son amie de longue date : Sally Chang, la marraine de sa fille. La jeune femme et mère de deux enfants est médecin urgentiste au sein des preventers et la vaillante épouse du casse-pied en chef : Wufeï Chang, l'un des Administrateurs Preventers. S'il est le parrain d'Akane, il ne figure pourtant pas sur la liste des personnes susceptibles de venir la chercher, étant donné qu'il n'en a jamais le temps, accaparé comme il l'est par sa fonction.
Quelques minutes plus tard, en suivant le parcours de la rivière, le légendaire Colonel Heero Yuy rejoint l'agence preventers qu'il dirige…
Preventers.
Une Organisation pacifico-militaire indépendante dédiée au soutien des forces policières de toutes les nations et spécialisée dans les dossiers sensibles et les interventions périlleuses, voire suicidaires.
Évidemment, toutes les polices et agences gouvernementales ne les accueillent pas à bras ouverts, mais au bout du compte, tout le monde finit par s'entendre et à résoudre l'affaire.
Pourtant, la plupart s'étonne toujours de ne voir débarquer que trois ou dix hommes, selon l'ampleur et le poids de l'enquête. Mais leur mine dubitative se décompose bien vite une fois que les agents surentraînés entrent en action…
Idéalement située sur le port d'Osaka, surplombant la mer intérieure de Seto, l'Agence du Colonel Yuy côtoie le parc, la Grande roue, la place du marché et l'Hôtel Seagull de Tempozan, l'un des plus gros aquariums du monde : le Kaiyukan. Ainsi que les douanes, l'agence gouvernementale et le service de police. (A)
Le mélange de matériaux utilisé pour la construction et la sécurisation du bâtiment militaire ne détonne étrangement pas avec le reste du quartier. Le béton armé des murs est adouci par les lattes de bois apposées par touches et l'épaisseur des vitres blindées sont traitées pour refléter le paysage sans que personne ne puisse voir à l'intérieur du local, semblant lui conférer le pouvoir d'invisibilité partielle.
Quant à la mégapole japonaise, Osaka, elle est un parfait exemple de ce que le pays a su préserver de son passé tout en s'adaptant au nouveau monde, jusqu'à en devenir l'un des leaders en matière d'innovation technologique.
Même si les agents, rompus aux méthodes de combats, doivent souvent quitter le territoire pour investiguer et remplir leur mission, Heero est satisfait de vivre ici. Depuis la mort de Relena Peacecraft, son amie, son épouse et la mère d'Akane, il veille à ce que leur fille s'implique dans tout ce qui fait leur vie à tous les deux et notamment le choix de leur nouvelle maison. Implantée au bord du Wando - les bassins de la rivière Yodogawa – elle est à deux pas des parcs et jardins d'Iris Shirokita où ils aiment se promener. (B)
Heero est prêt à tout plutôt que de laisser les cauchemars de son ange prendre le pas sur sa vie…
Il en est là de ses pensées, lorsqu'à peine sorti de la cage d'escalier menant au premier étage, une voix l'interpelle :
- Masanaga a bougé, Colonel ! s'écrie sa nouvelle recrue, Nanako, la seule femme du groupe.
Il est étonné de la trouver à son poste avant lui, mais à en juger par la veste qu'elle est en train d'ôter, Nanako le précède de peu. Le reste de son unité, il le sait, sera au complet d'ici à neuf heures, grand maximum.
- Bonjour, Nanako.
- Pardon… Bonjour, Colonel.
- Qu'est-ce qu'on a ? demande-t-il, en remplissant déjà sa tasse de thé.
L'appareil dont il s'est doté est programmé pour lui en préparer chaque matin, à heure fixe.
- D'après la note de Marc, il a été repéré à Los Angeles, fait-elle son rapport, debout derrière lui, le post-it jaune fluo collé sur le dos de sa main.
- Marc ? l'interroge-t-il laconiquement, en se tournant vers elle.
- Oui, je l'ai croisé avec Alec alors qu'il partait se rafraichir, tente-t-elle de paraître détachée, en vain.
Elle n'a pas besoin de préciser à voix haute que Marc a encore passé la nuit ici, pour la seule et unique raison qu'il est encore en froid avec Antoine, c'est tout comme !
L'Agence Preventers d'Osaka jouit non seulement d'un bel emplacement, mais aussi d'un local autonome de par son équipement : cuisine équipée en inox digne d'un grand chef, douches et chambres individuelles, garage couvert pour leurs motos, voitures et fourgons blindés, salle de sport dernier cri, jardin sur terrasse au toit ouvrant… De même que trois salles d'interrogatoires, cinq cellules individuelles ultra sécurisées, un laboratoire, une morgue, une salle d'armes et une piste d'atterrissage sur le toit.
Leurs bureaux ultra modernes, aménagés en plateau ouvert, gravitent spacieusement autour d'une grande table à la structure en bois massif, dont l'entière surface est un écran tactile qui, d'un effleurement du doigt, permet d'envoyer les fichiers sélectionnés sur les grands écrans muraux suspendus, afin que tous puissent prendre connaissance des photos, vidéos et autres documents écrits, simultanément. Ce « plan de travail » permet également de télécharger en quelques secondes l'entière mémoire de n'importe quel support mémoriel, tel un téléphone portable, un ordinateur, un disque dur… rien qu'en posant l'appareil sur la plaque de verre. Les basiques : des entrées USB, SD et CD de toutes tailles, sont disponibles sur le profil du pourtour en bois.
Les agents doivent être en mesure de « tenir un siège » au cas où une affaire se révèlerait si sensible et si impérieuse qu'aucun d'eux ne pourrait se payer le luxe de rentrer chez lui.
Naturellement, si cela devait arriver – comme cela a été le cas pour le dossier Arkhip, il y a deux ans - l'Organisation prendrait en charge les frais occasionnés, telles que les baby-sitters et autres services pour animaux de compagnie.
Trop de postulants sont recalés ou refusés à titre définitif, pour que l'Organisation puisse se payer le luxe de faire fuir leur personnel qui s'engage à risquer leur vie pour le bien commun.
En matière de sélection, seuls les colonels ont le pouvoir d'accepter ou de rejeter les candidats. Les administrateurs, quant à eux, gèrent les relations publiques, les finances, les demandes des colonels telles que des papiers de transferts ou de matériel militaire… Ce qui les amène parfois à pinailler sur la façon dont un colonel dirige son agence.
L'Administrateur Wufeï Chang, en particulier, aime à faire savoir sa vision des choses de temps à autres, en une visite surprise…
- C'est Marc qui vous a demandé de venir plus tôt ? demande Heero en sirotant sa boisson.
- Oui, il voulait qu'on prenne un peu d'avance pour avoir quelque chose de concret à te présenter, déballe-t-elle avec réticence, sentant bien qu'un détail le contrarie.
- A quelle heure t'a-t-il appelé ?
Cette fois-ci, Nanako en est sûre, quelque chose déplait au Colonel !
Elle étudie donc la situation comme on retourne un plan papier dans tous les sens, avec l'espoir que le relief terrestre veuille bien se plier au sens qu'on lui donne…
- Lieutenant Gotô ?
Elle sursaute intérieurement. Heero emploie rarement leur grade, préférant favoriser l'esprit d'équipe, plutôt que de compétition.
- J'étais réveillée, de toute façon, minimise-t-elle pour tenter de sauver les meubles.
Face à ce qu'il qualifie de pré-rébellion, Heero lui destine un regard particulièrement pénétrant, intransigeant et plus dur qu'à l'accoutumée.
- Cinq heures, est-elle obligée de lâcher. Et Alec, à quatre heures et trente-six minutes, si j'ai bien compris. Il râlait encore à mon arrivée.
- Pourtant, tu n'es là que depuis peu, affirme-t-il.
Elle n'est pas étonnée qu'il l'ait deviné et réfléchira plus tard à ce qui l'a trahi. A l'instar de ses collègues, travailler sous les ordres de l'Agent d'élite Heero Yuy lui donne l'impression d'être constamment en apprentissage.
Ce dont Heero se félicite. Il ne faut jamais relâcher la pression. Aiguiser ses sens, jour après jour, parce que les criminels de haut-vol, eux, se renouvellent et trouvent parade sur parade. Non seulement pour élaborer leurs méfaits, mais également pour échapper aux forces de l'ordre…
- Oui, je lui ai expliqué que ma sœur m'a confié sa fille de douze ans, Yumi. Elle est chez moi pour encore trois jours et je ne veux pas la laisser gambader seule dans les rues.
- Hn. Où la déposes-tu ?
Nanako se détend…
Il est toujours apaisant d'entendre le Colonel Yuy parler de la vie quotidienne des simples mortels, même s'il semble dénoter, parfois.
Souvent, en fait !
- Je la confie à un centre d'activités basé à Nakanoshima, « Sakura Town ! ».
- Il propose des parcours d'Osaka, précise Heero. Ça devrait lui plaire.
- Oui, c'est son deuxième jour et elle adore !
- Bonjour, Sensei ! lance joyeusement, mais non moins très sérieusement et respectueusement, Alec en les rejoignant, les mains dans les poches.
« Sensei » qui signifie « Maître », en japonais, est un des titres honorifiques que ses agents spéciaux lui attribuent et qui a fini par faire le tour du monde Preventers ; en plus du très répandu « Perfect Soldier ».
- Bonjour, Heero, dit Marc avec simplicité, des valises sous les yeux.
- Bonjour à vous, mes Capitaines.
Alec Bowers et Marc Guérin tiquent aussi discrètement que possible sur l'utilisation de leur grade et sur le ton de leur colonel : un ton guindé, réservé pour les cérémonies officielles auxquelles Heero déteste participer.
Et interroger du regard le Lieutenant Nanako Gotô ne leur apprend rien de plus que ce qu'ils savent déjà : quelque chose déplait au Colonel…
D'ordinaire, les soldats preventers répondent toutes et tous au seul grade « d'Agent spécial ». « Agent d'élite » pour une poignée d'entre eux, dont Heero, Trowa, Quatre, Wufeï, et anciennement, Zechs Merquise.
Alors que la tension monte encore d'un cran, Blake et Antoine poussent la porte et s'avancent vers eux d'un pas léger.
- Bonjour, Sensei ! dit Blake avec sa décontraction habituelle, en posant lourdement son sac à dos sur son bureau.
Sa surface en bois propose un clavier tactile intégré qui ne répond qu'au contact de l'ADN humain et ce, depuis que le chat nommé « Caporal » d'un administrateur a malencontreusement envoyé un courriel de contrordre annulé à la dernière minute, en posant sa patte sur l'une des touches…
- Non mais tu mets quoi, là-dedans ? l'interroge Alec.
- Est-ce que je m'occupe de tes airbags arrière, moi ? le chahute déjà Blake.
- Monsieur a pété de travers, ce matin ?
- Il est trop tôt pour ça, les gars ! intervient Antoine. Bonjour, Colonel, le salue-t-il ensuite avec plus de retenue. Il faut les excuser, ce ne sont que des hommes…, plaisante-t-il, faisant sourire Nanako.
Impassible, Heero leur adresse un signe de tête respectueux, mais raide.
- Capitaine Blake McGuire, Lieutenant Antoine Faure, les salue-t-il respectivement et par ordre d'importance hiérarchique.
Antoine se fige aussitôt, la peau frissonnante, tandis que Blake met les pieds dans le plat, sans le vouloir.
- Vous donnez l'impression d'être là depuis des heures, fait-il judicieusement remarquer, tandis qu'Antoine évite de croiser le regard de son « compagnon » : le Capitaine Marc Guérin.
- Que tu passes tes nuits à l'agence ne dérange personne, Heero attaque-t-il Marc sans autre préambule.
Ce qui a pour effet d'immobiliser ses agents, comme s'ils étaient frappés par un sort pétrifiant.
Son capitaine, qui fait déjà triste mine, se sent perdu et fautif. Il sait qu'il a failli quelque part…
- L'option de vivre ici est envisagée par la hiérarchie et la conception-même des bâtiments… mais tu n'as pas l'autorisation ni la légitimité de convoquer mes hommes, Marc, poursuit-il avec sévérité. Aucun de nous ne doit entraîner ses coéquipiers dans ses problèmes personnels, c'est une question d'équilibre.
- Oui, je le sais… Je suis sincèrement désolé, Heero.
Loin d'estimer les gens en fonction de leur rang social mais plutôt par leur volonté d'être au meilleur d'eux même, Heero accepte d'être salué par son grade officiel et reçoit avec humilité l'admiration de ses pairset de ses agents. Mais le reste du temps, il demande à ce qu'on l'appelle simplement par son prénom.
- Ce n'est pas tout, annonce-t-il durement en dévisageant ses recrues, l'une après l'autre, pulvérisant toute intention d'insubordination, si minime et innocente soit-elle. Aucun de vous n'a jugé bon de me prévenir, se fâche-t-il, sa voix claquant dans le silence. Notre force réside dans la confiance et la complicité mutuelles qui nous unissent. Nous sommes une équipe. Nous travaillons ensemble. Nous nous exposons à tous les dangers et nous nous protégeons mutuellement. Que se passera-t-il si l'un de nous fait bande à part ? Je ne veux pas arriver ici, un beau matin, et découvrir que l'un de vous s'est fait tuer pour avoir suivi une piste en solitaire !
- Je ne pensais pas à mal, vraiment, se défend Marc.
- Tu n'as pas pensé du tout ! rétorque Heero, plus inflexible que jamais.
- Ça ne se reproduira plus, se hâte-t-il de promettre, très embarrassé.
Heero laisse délibérément le silence s'installer, histoire de marteler son enseignement, avant de poser sa tasse sur son bureau, puis de faire quelques pas dans sa direction.
- Je ne veux pas que mon unité oublie de vivre, déclare-t-il en serrant l'épaule de son agent. Ta volonté de faire le bien en combattant farouchement le mal t'honore, mais nier tes besoins vitaux et tes désirs ne te mèneront nulle part, sinon droit dans le mur.
Remué, Marc hoche la tête.
- Vous devez sans doute me trouver trop intransigeant, mais j'ai vu et je connais les ravages causés sur celles et ceux qui noient leurs problèmes dans le travail. Dans notre branche d'activité, c'est comme prendre un billet sans retour…
Toutes et tous ont en mémoire le jour où le jeune Heero Yuy, alors gradé au simple statut de lieutenant et basé en Sibérie, a mis en évidence et stoppé la déviance du légendaire Colonel Zechs Merquise, rendu fou par la mort de son vieil ami, le Général Treize Kushrenada et par son désir d'établir un monde parfait, à l'image de son défunt supérieur.
Au vu de son niveau d'excellence, rien ni personne n'était en mesure d'arrêter le Colonel Merquise, jusqu'à ce que Heero s'empare de l'affaire et que sa stratégie, sa ténacité et ses capacités remarquables triomphent sur la colère du « Masque de Fer ».
Nous étions alors en AC 199 et ce fait marquant n'était déjà plus le début de sa longue liste d'exploits, passés et à venir, au sein de l'Organisation.
- J'ai compris, assure Marc en esquissant l'ombre d'un sourire, plus coupable qu'épanoui.
- J'attendais le moment où l'un de vous s'approcherait de la frontière qui nous fait basculer de la passion du Bien à l'obsession du Mal, confie Heero. Ma femme m'en a préservé. Je ne vous laisserai pas y entrer.
Tous opinent du chef, extrêmement touchés par tant de détermination à les protéger de la perdition, qui touche encore trop d'agents accablés par le rythme endiablé d'une valse sans fin…
- Merci, Sensei, parvient à prononcer Blake d'une voix chargée d'émotion, mais avec retenue.
Lui, plus que quiconque dans cette unité, est concerné par cet avertissement.
- Nous sommes bien décidés à profiter de ton enseignement, ajoute Alec.
- Ce n'est pas comme si je vous laissais le choix ! promet Heero, les faisant rire avec une pointe de nervosité. Va prendre l'air, Marc. On commencera sans toi.
- Okay, répond-il sans discuter.
Alors qu'il s'éloigne, Antoine s'avance vers Heero qui s'en est retourné vers son bureau pour allumer son ordinateur portable, qui ne s'éveille qu'à la lecture biométrique de son iris ; particulièrement fiable, cette technique est considérée comme impossible à frauder.
- C'est ma faute, Heero. Si tu dois incriminer quelqu'un d'autre, c'est moi.
- Je ne suis pas là pour m'immiscer dans votre vie privée, mais si vous ne vous sentez pas capable de la mettre de côté, prenez congés et revenez quand vous vous sentirez prêt à cent pour cent. Votre vie et éventuellement la nôtre en dépendent.
- Je me sens d'attaque, affirme Antoine.
- Et Marc ?
- Laisse-moi lui parler… ça ira.
- Accordé.
Antoine fait alors demi-tour pour sortir.
- Au travail ! Heero relance-t-il son équipe.
- Le requin est de sortie ! lance Blake en parlant de Masanaga.
- C'est l'heure d'aller à la pêche au gros ! renchérit Alec en pianotant frénétiquement sur son clavier.
- D'après l'info de Marc, Masanaga est à Los Angeles, les informe Nanako.
Blake acquiesce en faisant habillement tourner son stylo fétiche – un vieux Bic© pourri - entre ses doigts, sans ne jamais faire aucun bruit, ni le faire tomber. Dans le cas contraire, ses amis et collègues lui auraient déjà réglé son compte… au stylo, cela va sans dire !
- Pourquoi s'est-il déplacé, en personne ? veut savoir Heero en étudiant l'écran de contrôle géant.
Une véritable fenêtre sur le monde, mais aussi un plan de travail et un tableau de bord, qui, présentement, affiche le C.V. du mafieux qu'il connait par cœur.
Son équipe planche sur cette question, tandis qu'il commence à faire le tri dans les dossiers qui trônent sur sa droite…
Il bénéficierait davantage d'espace, de tranquillité et de prestige s'il voulait bien investir son vrai bureau. Une grande pièce, avec tout le confort dû à son rang, séparée de la « piste d'enquête » par un mur de verre. La paroi, lisse, laisse ainsi passer la lumière provenant de la baie vitrée du fond de la salle, tout en garantissant l'intimité du lieu par son traitement opacifiant.
Mais Heero ne l'utilise qu'en de rares occasions : pour une visite d'un administrateur Preventer, par exemple, ou pour une discussion privée…
Quelques minutes plus tard, Antoine et Marc reviennent de leur ballade salvatrice au parc Tempozan et adressent un même regard entendu au Colonel.
- Je viens de raccrocher d'avec Kale : un preventer hawaïen basé à l'Agence de San Francisco, déclare Alec, monopolisant l'attention. Ils surveillent depuis des mois une certaine Aideen, surnommée « l'Irlandaise ». Pire que le sable, cette criminelle leur glisse littéralement entre les doigts !
- Quel rapport avec le Japonais du Sud ? l'interroge Antoine en s'asseyant.
- Masanaga et elle se sont vus trois fois, à Los Angeles, depuis qu'il a touché le sol américain. Ils n'en savent pas plus pour l'instant.
- C'est insuffisant, décrète Heero. Il faut retracer leur parcours et croiser les données. Alec, c'est pour toi. Nanako, je veux que tu classes les faits divers qui font vibrer la Californie depuis ces dernières semaines et que tu vois si l'un deux semble sortir du lot et être relié, d'une manière ou d'une autre, aux activités du Myosotis. Masanaga ne sort jamais du territoire. Il doit se sentir en danger pour l'avoir fait, se sachant pourtant épié par nos services.
- Oui, Colonel.
- Nanako ?
- Oui ?
- Je veux que tu m'appelles par mon prénom, comme je te le demande depuis le début, dit-il en buvant une autre gorgée de son deuxième thé, son regard rivé sur la militaire.
Nanako est une personne volontaire, discrète et efficace. Pourtant très à l'aise et s'intégrant facilement dans les milieux dit réservés aux hommes, la jeune femme de vingt-trois ans ne peut remédier au fait d'être encore trop impressionnée par son chef d'équipe et qui plus est, une légende vivante pour tous les Preventers.
- Ça fait cinq mois que tu fais partie de notre unité, belle plante, lui rappelle gentiment Marc.
- Le Colonel ne va pas te manger ! ajoute Blake pour la taquiner. Tiens, regarde : t'as faim, Sensei ?
Heero lui adresse un regard éloquent, faisant rire ouvertement l'assemblée, trop heureuse de pouvoir se détendre et surtout d'en avoir le droit ; tous les leaders n'autorisent pas ce type de « débordement ».
Au contraire, Heero y voit là le meilleur moyen d'étudier ses recrues et ce, dans les moindres détails…
- Ce n'est pas la peine de vous moquer, se rebelle-t-elle du bout des lèvres.
- Te vexe pas, Nana ! lance Alec. Tu sais bien qu'on t'adore… Surtout Blake.
- Hein ? réagit le premier concerné.
- Je veux des noms sur des visages, au boulot ! les recadre tout de même Heero.
*Masanaga ne côtoie personne par hasard. L'Irlandaise est la clef pour découvrir la raison de son voyage* pense-t-il, en pianotant sur son clavier tactile.
C'est ainsi qu'il prend connaissance du parcours d'Aideen, étudie son environnement et les gens avec qui elle travaille le plus souvent.
*Elle est trop maline pour se mouiller et se sait également surveillée par les autorités. Pourtant, elle doit répondre à la demande de Masanaga en confiant la mission à quelqu'un d'autre. Une personne dont elle peut se passer aisément s'il déplaît au Japonais du Sud et qui, dans le même temps, est susceptible de les satisfaire tous les deux…*
Il parcourt la liste, enrichie de notes, des individus n'appartenant à aucun groupe connu et suspectés d'être en lien permanent avec elle, soit : Jack Glade, Anita Stones, Faye Ship, Solo Smith, Ito Li et Barbara Linardt.
- J'ai quelque chose ! déclare soudain Alec.
- On t'écoute, dit Heero en se levant pour rejoindre la table centrale, comme chacun fait.
Alec pianote sur la tablette tactile géante, sélectionne tout un tas d'éléments virtuels, puis les envoie d'un glissement de doigts sur les écrans muraux suspendus.
- Masanaga n'a reçu qu'une seule visite à son hôtel : le Blue Scape.
La photo s'affiche : celle d'un homme, visiblement épuisé, encadré par deux gardes du corps.
- Celle de…
- … Solo Smith, alias Black Light, termine Heero.
- Exact, confirme-t-il pour la forme, nullement étonné qu'Heero ait un coup d'avance.
- Elle date de quand ? veut savoir Antoine.
- C'est du tout frais. Hier, aux alentours de midi pour être exact. Vous remarquerez qu'ils sortent en catimini par l'une des portes de service qui donne sur une ruelle déserte.
- Je veux tout le monde sur le coup, ordonne Heero. Nanako, tu as quelque chose ?
- Rien de probant. Meurtres, vols, viols… rien que de très normal en enfer. Je continue les recherches.
- Hn.
- Solo Smith sort de son hôtel par derrière, et alors ? dit Blake d'un ton amer. C'est franchement léger !
- C'est peut-être léger pour nous, mais pas pour lui, souligne Heero. Soit ce Solo Smith travaille pour lui jusqu'à la fin de ses jours, soit il va bientôt mourir.
- Et c'est de toute façon la meilleure piste que nous ayons, ajoute Marc. Il connait Aideen, qui est indubitablement liée à l'une des affaires, au moins, de Masanaga.
- Sans doute, approuve Alec. Mais Masanaga garde la tête froide en toutes circonstances. Il ne risquerait pas sa peau pour une partie de jambes en l'air. S'il a fait appel aux services de L'Irlandaise et de ce Black Light, c'est qu'il doit y avoir une autre raison…
- On est sur la bonne voie, déclare Antoine. On n'a pas grand-chose, je le sais, mais…
- Mais tu le sens, termine Heero pour lui.
- Oui, ose-t-il affirmer, à la surprise générale.
Quatre Raberba Winner - homme d'affaires, Agent d'élite de réserve et consultant profiler d'exception auprès des Preventers du monde entier - en a informé Heero lorsque celui-ci, dans le doute, lui a fait lire le dossier d'Antoine au moment de son entrée dans l'équipe. Quatre n'a pas eu de mal à comprendre l'hésitation de son ami : Antoine a une empathie plus développée que la normale, ce qui est un plus lorsque le don est maîtrisé, mais le problème est qu'Antoine en a peur. Et que cette peur d'exploiter ce qu'il ne peut ni nier, ni séparer de lui-même, peut l'amener à commettre des erreurs.
Sachant cela, Heero a tout de même décidé de le garder après sa période d'essai, mais il n'a de cesse de le surveiller du coin de l'œil. Parce qu'une chose est sûre : un jour ou l'autre, son don, refoulé, lui explosera à la figure et il aura besoin d'aide pour ne pas céder à la folie…
- Masanaga vient peut-être de commettre la plus grosse erreur de sa vie, annonce Heero. On le talonne de trop près. Solo et Aideen sont nos cartes pass pour l'arrêter. On les lâche sous aucun prétexte.
- Je m'occupe du C.V. de Solo Smith, propose Blake.
- Notre réseau mondial d'infiltration est suffisamment étendu et efficace pour que nous ayons de quoi prendre certaines décisions d'ici peu, leur rappelle Heero.
- Tu vas appeler Trowa ? l'interroge Blake, les yeux pétillants d'excitation et de curiosité.
Son équipe n'en montre rien, mais Heero sait qu'ils tendent toutes et tous l'oreille.
- Il y a d'autres « fantômes » autrement compétents, mais Trowa a la capacité d'endosser n'importe quelle identité en quelques secondes.
Les agents qui se tournent vers l'infiltration pure sont surnommés les « fantômes » par la profession. Et l'Agent d'élite Trowa Barton est un des formateurs le plus prisé par les nouvelles recrues et surtout, l'un des rares à être toujours en service actif…
Et pour cause !
Trowa n'hausse que rarement les épaules, son visage n'exprime ni la surprise, ni l'inquiétude, ni la perplexité… Il ne reflète rien de ce qui permet de conduire un interrogatoire efficace - basé sur le comportement, la gestuelle et les expressions incontrôlées du corps - ce qui fait de lui un agent infiltré idéal.
Le mensonge ne le chagrine pas, ne lui pose aucun cas de conscience et jouer rôle sur rôle n'occasionne aucun dédoublement de personnalité, aucune tendance à la schizophrénie… C'est une arme comme une autre qu'il manie à la perfection ; une arme aux munitions illimitées.
Il affectionne particulièrement de prêcher le faux pour savoir le vrai. Il reste fasciné par l'efficacité de cette technique et par les effets qu'elle produit sur ses cibles…
Trowa est un manipulateur avéré qui opère sans bruit.
Oh ! Il lui arrive de soulever un sourcil face à une situation extraordinaire, mais la plupart n'en sont pas, pour lui. Il fait simplement son boulot…
- Du coup… ça veut dire que tu vas l'appeler ? insiste Blake.
- La ferme ! lance Marc.
- T'es lourd, mec ! ajoute Alec.
- Espèce d'hypocrite ! rétorque l'injurié, l'air faussement outré. Vous êtes fasciné par les « fantômes » tout autant que moi, bande de crevards !
- Blake.
Un son bref, un ton ferme, une voix grave et posée.
Heero n'a pas besoin de discourir pour se faire obéir, un regard suffit. Mais son agent-perturbateur attitré avait le dos tourné pour s'adresser à ses coéquipiers, donc quand il faut parler, le Colonel Yuy parle !
Ce dernier retourne ensuite derrière son bureau pour envoyer un message codé et pendant les quelques minutes qui suivent, il s'autorise à ne faire qu'observer attentivement son unité…
Il remarque, par exemple, qu'aucun d'entre eux n'a jamais vu le Lieutenant Nanako Gotô, vingt-trois ans, coiffée autrement qu'en chignon tiré à quatre épingles. Nul ne sait si ses cheveux noirs sont longs ou très longs, ni s'ils sont naturellement ondulés. Elle fait un mètre soixante-neuf pour cinquante-neuf kilos et son visage aux traits harmonieux est ouvert et inspire confiance. Son regard s'harmonise parfaitement à cette impression de sécurité et de stabilité émotionnelle.
Le Capitaine Alec Bowers, vingt-six ans, est américain, tout comme son compatriote : le Capitaine Blake McGuire, de deux ans son cadet. Alec, pour en revenir à sa fiche, se classe dans la moyenne : un individu de taille moyenne, cheveux bruns, yeux noisette qui n'accrochent pas spécialement le regard…
*Alec n'est pas quelqu'un que l'on remarque ou que l'on dévisage pour sa plastique, sauf s'il décide de se manifester* pense Heero en le voyant noter des infos à toute vitesse, le téléphone coincé entre la joue et l'épaule.
Son aura est comme neutre, adaptable à n'importe quelle situation…
*Il ferait un excellent fantôme* sait Heero.
Il en a parlé à Trowa, mais c'est à Alec de le désirer.
Les « Fantômes Preventers », ou les « FP », sont des agents infiltrés dont l'identité n'est enregistrée que dans une seule et unique base de données. Tapez « Trowa Barton » ou payez un crack en informatique – autre qu'Heero, le meilleur hacker à l'échelle mondiale – ne vous donnera que le CV que le fantôme lui-même se sera concocté.
Le FP doit engager beaucoup de sa personne, puisqu'étant continuellement au contact des criminels. Au contraire, Alec donne plutôt l'impression de vouloir évoluer en équipe et de profiter de moments agréables à partager entre collègues, plutôt que d'être en mission d'infiltration pour démasquer un pédophile en se faisant passer pour un amateur et passeur d'enfant, ou bien auprès d'un cinglé de la gâchette, tellement drogué qu'il exécute ses collaborateurs sur des coups de tête…
Le Capitaine Blake McGuire, vingt-quatre ans, est tout le contraire ! Bruyant, bavard, râleur, bagarreur… On peut lui reprocher bien des choses, mais il reste joyeux, toujours prêt à rendre service moyennant complaintes et surtout, il est lesté d'un passif suffisamment lourd pour qu'il n'ait plus d'autre solution que de simuler une joie qu'il ne ressent pas systématiquement. Ses grands yeux verts et son physique de nageur ont tendance à dissimuler ses tourments à la perfection, jusqu'au moment où il ne parvient plus à se contrôler pour une raison ou pour une autre…
Il est l'aîné de deux frères dont l'un est mort noyé sous ses yeux, alors qu'ils s'égayaient tous les trois dans la piscine municipale. Stan, le cadet décédé, s'est retrouvé piégé par la grille d'aspiration dans le fond du bassin. Le temps pour Blake et Shawn, son deuxième frère, de rejoindre le bord dans l'idée de replonger ensuite, il était trop tard. Il y avait tant de monde… Personne n'a rien vu. Blake n'avait que huit ans, Shawn, six et Stan, cinq, mais Blake ne se l'est jamais pardonné.
D'autant plus que depuis ce jour, leur mère a décroché. Elle ne s'est plus jamais occupée d'eux et ne leur a plus jamais adressé la parole. Ils ne leur restaient plus que leur père, rarement à la maison et se réfugiant dans la boisson… Blake a dès lors tenu le rôle d'un adulte, devant rapidement s'occuper des courses, des factures et du ménage, sans que personne ne s'aperçoive du changement sous peine d'être signalés aux autorités compétentes. Et il n'était pas question de perdre son autre frère !
Aujourd'hui, leur père est mort et leur mère est atteinte de la maladie d'Alzheimer. Elle ne parle plus que de Stan et du week-end prochain où ils ont prévu d'aller à la piscine avec son père, comme tous les étés…
Blake et Shawn ont été rayés de la carte, ou plutôt, du livret de famille !
*Shawn McGuire…* pense Heero avec compassion. *L'un des jeunes hommes qu'a fait enlever Masanaga*
Voici la raison de la gêne occasionnée chaque fois que l'équipe découvre l'existence d'une autre « conquête » du mafieux. Le Japonais du Sud détient son frère depuis plus de quatre ans et ils ont découvert qu'il faisait partie de ses préférés, raison pour laquelle il est sans doute toujours en vie.
*Mais dans quel état ?* se pose-t-il légitiment la question, tandis que Blake distribue des chewingum à la ronde…
Heero lui fait un signe de négation quand vient son tour.
*Il sait faire oublier qu'il est redoutablement efficace en jouant les imbéciles* s'en amuse le Colonel, avant de se concentrer sur les deux européens.
Le Capitaine Marc Guérin, trente ans tout rond, est français d'origine slave par sa mère. Un mètre soixante-dix-huit, châtain clair et yeux marron aux reflets dorés chatoyant. Il est doux, patient, souriant… Fils unique d'une mère célibataire battante, il n'a jamais connu son père dont il porte pourtant le nom. Travailleur, honnête, intègre, compétent et plutôt direct voire blessant s'il ne prend pas le temps nécessaire à choisir ses mots. Il n'a qu'une seule ombre au tableau : tout ce bel ensemble s'écroule s'il n'est pas heureux en ménage.
Heero n'a eu qu'à survoler son dossier pour le convoquer. Déjà en place au sein de cette grande famille Preventers, Marc voulait changer d'air et quitter la France. Le courant est passé tout de suite et le Colonel a pu compter sur lui dès le lendemain de son entretien, à Paris.
Ce qui nous amène au spécimen rare qu'est l'autre français de la troupe : le Lieutenant Antoine Faure, vingt-trois ans. Un mètre soixante-treize, un corps svelte, des traits fins, cheveux châtains foncés aux reflets orangés, yeux vert foncés dont l'iris révèle des traces d'or lorsqu'ils sont soumis à la lumière du soleil, ou lorsque l'on se tient près de lui ; vraiment très près…
De toute évidence, Heero ne l'a pas choisi pour ses capacités de combattant ou de guerrier sanguinaire, ni pour sa faculté à se fondre dans la masse d'un groupe de motards, dealers et trafiquants d'armes… S'il a décidé, sous réserve, de l'intégrer à l'équipe lors de son entretien à Bordeaux, c'est parce que le Colonel voulait former une autre sorte de profiler. Voilà en quoi consiste le talent du Lieutenant Faure. Voici ce qui le différencie, Quatre et lui, des autres profilers diplômés. Ces capacités à ressentir, à vivre, à partager la douleur et la joie de l'autre en les faisant siennes est un don rare, subtil et précieux.
Pour autant, Heero n'a pas besoin de qui que ce soit pour cerner la psychologie de n'importe quel individu, ni pour décider de la stratégie à adopter. Ce qu'il fait, en formant et transmettant une partie de son savoir aux générations de militaires en devenir, est un devoir de conscience. Heero est libre de reprendre ses missions en solitaire quand bon lui semble et il a bien prévu de le faire, mais comme toujours, il suit ce que sa conscience lui dicte…
Antoine, quant à lui, affiche un dossier familial idyllique : issu de parents bordelais fortunés, il a vraisemblablement vécu une enfance et une adolescence privilégiées, jusqu'à ce que son don d'empathie ne vienne le fragiliser irrémédiablement, lui conférant dès lors une allure fine et délicate. Aussi, son regard donne à voir sa vulnérabilité, ses doutes, son manque de confiance en lui… Heero se demande encore si cet excès d'anxiété est uniquement dû à son don.
Et Quatre partage son avis.
Dans les bons jours, lorsqu'il se fait confiance, Antoine fait preuve de brio et permet à l'équipe de gagner un temps de recherche précieux. Le seul problème notable est pourtant le meilleur remède à son dérèglement de vie émotionnel et énergétique : Marc.
Mais pour une raison que tous ignorent, Antoine se refuse à lui, alors qu'il clame à qui veut l'entendre que Marc est l'homme de sa vie.
*Que nous caches-tu, Antoine ?* médite Heero en le regardant tendre une feuille à Blake.
Rapidement, l'Agent Faure tourne la tête vers le Colonel qui se satisfait de constater qu'il utilise au moins une partie de son radar naturel.
- J'ai ! s'exclame Nanako, en sautant de sa chaise pour rejoindre la table de travail centrale.
D'un même mouvement, tous la rejoignent.
- Les autorités locales font tout pour retarder la divulgation de l'information au grand public, mais j'ai réussi à obtenir… ceci ! dit-elle en envoyant une série de documents écrits et photographiques sur les écrans muraux.
- John Johnson, lit Alec à voix haute.
- Ses parents avaient le sens de l'humour ! lance Blake avec ironie, en référence à ses prénom et nom de famille de même souche.
Heero s'empare visuellement de la piste que Nanako leur a dénichée.
- C'est excellent, apprécie-t-il.
Le Lieutenant Gotô exulte !
- La New Line est en affaires avec le Myosotis, Antoine met-il en évidence. Pourquoi faire tuer l'un de ses employés, dans ce cas ?
- Parce que la New Line n'est pas en affaires avec le groupe, mais uniquement avec Masanaga, rectifie Heero. Il doit se racheter des fautes commises auprès de son Père spirituel : Daï.
- Cet enfoiré a exproprié de force des dizaines de famille ! colère Blake.
- Surveille ton langage, doit sévir le Colonel, s'il veut contraindre son agent à garder son sang-froid.
- Ce type est un…
- Je sais, mais par ton vocabulaire, tu dois faire en sorte de garder tes distances sous peine de devenir un poids pour l'équipe, le menace-t-il de l'exclure de l'enquête.
Redoutant d'être mis sur la touche, Blake acquiesce et s'oblige à se calmer.
- John Johnson aurait eu un différend avec le mafieux ? propose Antoine.
- Rien n'indique qu'ils se connaissaient ou qu'ils se soient déjà rencontrés, répond Nanako.
- Sur le papier, l'alliance promettait des gains se chiffrant en millions, dit Marc. Mais à en juger par cette note, je pense que « JJ » a découvert l'envers du décor et a mené sa petite enquête pour révéler la face cachée du Japonais du Sud au sein de son entreprise.
- Pour monter en grade, devine Antoine.
Il est toujours très apaisé de travailler avec Marc, de le savoir à ses côtés.
- Ce n'est pas tout, intervient Nanako. La famille Johnson s'est fait cambrioler par un certain « Joker ». Un voleur bien connu des services de police de R2.
- De toute la deuxième région, rien que ça ! souligne Blake en émettant un sifflement admiratif. C'est peut-être l'élève de Carte Noire, suppose-t-il au hasard.
- Une chose est sûre, la police soupçonne le Joker d'être l'assassin. Voici le témoignage de la petite fille du couple : Jenna.
Elle tapote sur le clavier tactile de la table et fait apparaître le rapport d'enquête de l'Inspecteur Morris.
- C'est la première fois que quelqu'un est en mesure de décrire physiquement le Joker : longue natte, costume de prêtre et son habituelle carte de visite à l'effigie du Joker.
- Un costume de prêtre ? s'étonne Blake, en grimaçant. C'est bizarre.
- Qui te dit que Carte Noire ne porte pas un costume aussi inattendu ? l'interpelle-t-elle.
- Non, non, non ! réfute Blake. Carte Noire est au-dessus de ça !
- Il opère seul ? demande Alec, douteux.
- Évidemment ! répond Blake, croyant discuter du cas de Carte Noire. Il a l'intelligence d'honorer des commandes privées et n'a donc pas à s'occuper de chercher preneur. Il se serait déjà fait prendre, autrement…
- Oublie ton idole, une seconde, l'interrompt Marc. On parle du Joker.
Heero et Alec s'entre-regardent, puis le Colonel se tourne vers Antoine d'un air interrogateur.
Non pas qu'Heero n'ait pas déjà son avis sur la question, mais s'il a accepté le poste de chef d'équipe, c'est pour former des agents prometteurs sur le terrain, afin qu'ils puissent, à leur tour, former leurs propres équipes ou en intégrer une autre, ayant auprès de lui, obtenu, enrichi et affiné leur C.V. Dans ce but, il laisse ses agents se débrouiller seuls au maximum - devant supporter de ralentir considérablement son rythme de travail habituel - tout en investiguant suffisamment pour contrôler leurs données, corriger les profils établis et s'assurer que les enquêtes soient bouclées « rapidement ».
- Je ne suis pas certain de pouvoir…, bredouille Antoine.
- Que ressens-tu du Joker ? A quoi te fait-il penser ? le questionne calmement Heero.
Le sentant fébrile, Marc vient discrètement prendre la main d'Antoine. Celui-ci la lui serre en retour, reconnaissant de l'aide que son ami veut bien lui apporter, malgré la souffrance morale qu'Antoine leur inflige à tous les deux.
- J'ai l'impression qu'il ne va pas bien… ou alors, c'est moi !
- On fera le tri, assure le Colonel.
Antoine prend une grande inspiration.
- C'est comme s'il luttait comme un forcené pour survivre. J'en ai du mal à respirer…
- Il serait schizophrène ? Heero l'incite-t-il à creuser son profilage.
Antoine relit hâtivement le témoignage de Jenna…
- Non, cet homme est malheureux. Ce qu'il a dit à cette petite fille montre qu'il se sent prisonnier, qu'il se force ou qu'il est forcé de commettre ces délits.
- « L'argent n'est que la fausse monnaie du bonheur », récite Marc.
- C'est bizarre de dire ça pour un voleur, remarque Blake.
Pour éviter de s'embourber, Alec fait le point :
- Qu'est-ce qu'on a ? Le meurtre de « JJ » en lien avec l'affaire du terrain constructible appartenant à l'entreprise pour laquelle il travaille et qui, pourtant, est officieusement régie par Masanaga. Solo Smith et Aideen, l'Irlandaise. Puis, l'électron libre : le Joker malheureux.
- J'me trompe peut-être ! oppose Antoine, angoissé à l'idée d'avoir raconté n'importe quoi.
- Nous avons confiance en tes capacités analytiques, lui certifie Heero.
Ce qui ne rassure pas son agent pour autant, c'est même pire !
Parce qu'il le connaît par cœur, parce qu'il est son ami et parce qu'il aime plus que tout, Marc se rapproche encore un peu plus de lui jusqu'à ce que son épaule vienne le toucher, matérialisant ainsi son soutien inconditionnel. Mais là encore, Antoine se dérobe à son contact et lui lâche la main, avant de retourner derrière son bureau, en évitant de croiser son regard.
Dans le même temps, Heero donne ses instructions :
- Nanako, je veux que tu te concentres sur le Joker : que fait-il de son butin ? Il doit forcément avoir un complice qui se charge de refourguer ses prises. Antoine et Marc, mettez-vous en relation avec les agences et récupérez un maximum d'infos sur Aideen et Masanaga. Blake, tu te tiens à ta décision : je veux tout savoir de Solo Smith.
- Et moi ? réclame Alec.
Il ne manque pas de travail, mais il s'étonne que le Colonel ne lui ait pas fixé d'objectif ; ce n'est pas dans ses habitudes.
- Toi, tu viens avec moi. On est de sortie. Marc, je te confie l'agence.
Son agent de confiance opine du chef.
Aussitôt, Alec et Heero ramassent leurs vestes, puis quittent les bureaux baignés de soleil pour le sous-sol éclairé aux néons, où sont entreposés les véhicules de fonction et privés.
Comme souvent, Heero choisit son Range Rover Evoque Dynamic© cinq portes, carrosserie noire et blindée.
Parfaite alchimie de puissance, performance et design, le Range Rover Evoque est le véhicule idéal pour explorer la ville. Pourtant, la marque a dû revoir quelques détails et s'adapter aux demandes du Colonel en ajoutant des emplacements en moulage sur-mesure pour y dissimuler les armes et munitions, ainsi qu'une série de boucles rigides en acier pour y menotter les éventuels « passagers ».
Parée pour l'action dans tous les environnements, la version Dynamic se distingue par son intérieur sport, ses pare-chocs, seuils extérieurs et sorties d'échappement exclusifs, ainsi que son toit et son spoiler contrastants d'origine, mais repeinte en noir pour le Colonel. (C)
Il n'utilise pas d'autre véhicule, sinon une moto commandée et offerte par l'Organisation aux Agents d'élite.
- Où va-t-on ? l'interroge son agent en bouclant sa ceinture.
- A la chasse au fantôme, s'amuse-t-il à lui répondre.
Alec devine aisément qu'ils ont rendez-vous avec Trowa, puisqu'ils en ont parlé un peu plus tôt.
- Il est où ?
- Au travail.
Alec cesse de le questionner, devinant à son ton qu'il n'obtiendra rien de plus et Heero ne prend pas la peine de le mettre au parfum ; il sait qu'Alec saura réagir en bon agent qu'il est.
Rapidement, ils se garent sur le parking d'une boîte de nuit, située aux abords de la ville.
Ils débouclent leurs ceintures de sécurité, descendent de voiture, mais n'ont pas le temps de claquer leur portière qu'un colosse les interpelle :
- Il vous faut un pass VIP.
En réponse à sa requête, Heero et Alec lui fourrent leurs plaques sous le nez.
Le colosse fronce alors les sourcils et plisse des yeux comme s'il avait réellement la capacité de distinguer un faux insigne d'un vrai, puis s'écarte.
Pour sa décharge, l'un des déguisements préférés des enfants et des plus grands est celui des preventers. Il n'est donc pas difficile de se procurer une copie de leur blouson ou d'une vulgaire imitation de leur badge.
L'aura d'un agent d'élite, elle, est impossible à reproduire ou à simuler. Oh, on peut jouer les gros durs ! Mais faire transpirer son vis-à-vis sans prononcer le moindre mot et sans esquisser le moindre geste, c'est autre chose. C'est un don. C'est une nature.
Heero pousse la porte de l'entrée et Alec découvre qu'il s'agit d'un club de strip-tease. Il reste attentif aux agissements du Colonel qui vient s'accouder au bar, tout en assurant leurs arrières.
- Je cherche Steve, dit Heero.
- Qu'est-ce qu'il a fait ? rétorque le barman en continuant d'essuyer ses verres.
Comme il lui tourne le dos et qu'Heero ne répond rien, l'employé zélé décide de pivoter.
Immédiatement, son sourire narquois fond comme neige au soleil face au regard fixe et pénétrant du preventer qui semble lui répliquer : « Et vous, qu'avez-vous fait ces derniers temps ? »
Le barman fait signe du menton en direction de la piste de danse.
- In… installez-vous, bégaye-t-il, toute son assurance envolée. Il arrive.
Heero et Alec s'entre-regardent un instant, puis vont s'asseoir parmi les clients « VIP » déjà bien imbibés.
- Il doit avoir des choses à se reprocher, fait remarquer Alec.
- Hn.
Une poignée de secondes plus tard, les lumières s'estompent, puis rougeoient.
La musique retentit jusqu'à imposer son tempo au rythme cardiaque des clients.
Enfin, un homme magnifique entre en piste dans une démarche lente et chaloupée. Puis, il se saisit de la barre et le spectacle, qui a commencé dès son entrée en scène, s'intensifie…
Alec conserve admirablement son masque de sérénité jusqu'à gommer rapidement l'éclat d'hébétude dans son regard.
Heero en est satisfait.
Trowa, alias Steve, les a tout de suite repérés, malgré la pénombre dans laquelle la salle est plongée. Affublé d'un nœud papillon ras-du-cou, de manchettes blanches aux boutons noirs et d'un boxer court assorti, Steve ondoie son corps huilé comme s'il avait fait ça toute sa vie.
Le club est ouvert à toutes et à tous. Il est donc normal qu'autant de femmes et d'hommes se pressent à se délester de leurs billets pour avoir l'opportunité et le droit de toucher cette peau dorée et éprouver la sensation de ce bassin qui ne cesse de se mouvoir lascivement, même lorsqu'il se baisse jusqu'au sol pour recevoir ses pourboires.
Selon ce qu'il désire obtenir, Trowa utilise son corps comme une arme : mortelle ou sexuelle, seul lui importe le résultat.
- C'est lui, n'est-ce pas ? chuchote Alec, qui n'avait encore jamais vu le fantôme, comme le reste de l'équipe d'ailleurs.
A présent, Heero les juge prêts à recevoir cette information.
- Hn.
- Pourquoi ne l'a-t-on pas fait sortir par la porte de derrière ? C'aurait été plus simple et plus discret, non ?
- Non.
*Ah.* se dit Alec en reportant son intention sur le numéro de Steve.
L'Agent d'élite est d'une souplesse et d'une agilité parfaites.
*C'est saisissant…* se dit Alec, impressionné.
Trowa, ou Steve le danseur, n'a pas besoin d'en faire des tonnes ; des ondulations et quelques acrobaties autour de la barre sont ses munitions de bases. Il n'engage l'artillerie lourde que lorsqu'il doit se saisir de sa cible. Dans ce cas, son petit sourire salace et son regard vert émeraude, éclatant d'intelligence, de sagacité et d'une sauvagerie peu commune, figent littéralement son hôte, tel un venin paralysant.
Le numéro est maintenant presque terminé, lorsque soudain, Heero se lève et saute sur la piste.
- Steve Harris, vous êtes en état d'arrestation pour faux et usage de faux et êtes soupçonné de blanchiment d'argent.
*Il s'agit de préserver sa couverture* comprend aisément Alec.
Au lieu de se rendre calmement, Steve l'agresse physiquement en une série d'attaques à laquelle Heero participe bien volontiers. S'ensuivent quelques injures de la part de « l'innocent » danseur, puis Heero finit par le menotter.
- Qui a parlé ? veut savoir Steve.
- Ton compte en banque, crétin ! rétorque Heero, en essuyant le sang à ses lèvres.
- Que tout le monde garde son calme, Alec incite-t-il les gens présents au club à rester à leur place en montrant bien haut son insigne, afin que toutes et tous puissent le voir.
Rapidement, les trois hommes quittent la scène en direction des coulisses, enfilent un long couloir, puis font évacuer les loges.
- Habille-toi et en vitesse, ordonne Heero à Steve.
- Vous n'avez rien contre moi. Que du bluff !
- Tu serais prêt à parier combien, là-dessus ?
- Je veux parler à mon avocat !
- Tu auras droit à ton coup de fil… dans une heure.
Steve, à présent vêtu d'un jean et d'un tee-shirt, ne répond rien et se laisse être menotté à nouveau, puis embarqué à l'arrière du 4x4 sous les regards du directeur, du barman, des gardes du corps et de quelques clients malheureux de voir s'envoler leur nouveau gogo danseur favori.
- Qui ? Trowa interroge-t-il Heero depuis la banquette arrière, tandis qu'Alec lui défait ses menottes.
- Masanaga.
Pour que son ami vienne le chercher, lui, et décide de « briser sa connexion » - le jargon preventers pour signifier que l'on coupe court à l'infiltration d'un agent avant que la mission ne soit remplie - c'est que l'affaire requiert tout son doigté et son sens de l'équilibre dans une situation où il n'y en a aucun et où tout peut arriver à chaque instant.
- Où ?
- Californie.
- Quand ?
- Tu devrais déjà y être, lambin !
Heero et Trowa se sourient en coin dans le rétroviseur, le regard brillant de complicité.
Avant d'être chargé d'équipe, Heero effectuait déjà quelques missions en collaboration avec Trowa. C'est bien la seule personne avec laquelle il a jamais aimé travailler, ayant immédiatement eu tous deux l'impression de ne former qu'un même mode de pensés guerrières dans deux corps différents… Même si Trowa reconnaît volontiers qu'Heero va bien plus loin que lui dans sa passion pour la lutte contre le mal.
- La cible ?
- Y en a deux : Solo Smith, dit Black Light et le Joker.
Fasciné d'être témoin de leurs échanges et de rencontrer le plus grand fantôme que les preventers aient jamais eu, Alec ose à peine respirer par crainte de les interrompre et de les empêcher de continuer à discuter.
- Je connais l'existence du Joker, mais je ne vois pas en quoi il intéresserait notre Organisation.
- Alec ? l'enjoint Heero à renseigner Trowa.
- Oui ? Ah, oui ! euh…
Il se gratte nerveusement la gorge, tandis qu'Heero et Trowa échangent un de ces regards dont le sens n'est connu que d'eux seuls.
- Masanaga est sur un gros coup immobilier dans sa partie Sud de R1. Pour ne pas être inquiété des autorités, surtout de la nôtre vu qu'il graisse la patte à pas mal de flics et dirigeants, il s'est associé à la New Line : une entreprise inter-régionale implantée en R2 et spécialisée dans l'achat et la revente de terrains constructibles…
- Si je comprends bien, l'interrompt Trowa, Masanaga a fait acquérir son terrain par la New Line, afin de la lui acheter dans le seul but d'être en règle avec la loi.
- Oui.
- Je m'étonne qu'il n'ait rien fait d'illégal…
- Oh, ce n'est pas le cas ! Ses hommes de mains ont exproprié les habitants du site.
- Nous y voilà.
- Seulement, il y a une ombre au tableau : John Johnson, un cadre de la New Line, s'est fait assassiner à son bureau. D'après des notes retrouvées sur son disque dur, il soupçonnait le Japonais du Sud d'avoir forcé la main aux habitants et de vouloir rejeter la faute sur la New Line si le moindre doute était levé.
- Mm. Quel rapport avec le Joker ?
- Bien qu'il n'ait pas signé son crime de sa carte, la police locale le déclare coupable.
Trowa lève un sourcil interrogateur.
- Pourquoi ça ?
- Parce qu'il a cambriolé sa maison, la veille et que le coffre-fort de son bureau était grand ouvert lorsque sa secrétaire à découvert le corps, la gorge tranchée.
- Ça se tient. Il ne serait pas le premier à virer de bord. Et ce Solo Smith, que vient-il faire dans l'histoire ?
- On n'a pas grand-chose sur lui. Pour ce qu'on en sait, il pourrait tout aussi bien être le Joker. Mais ça contredirait la description de Jenna, la fillette de Johnson.
- Son témoignage vous semble fantasque ?
- Elle n'a que huit ans…
- D'après ce qu'on a, intervient Heero, il apparaît que Solo est au moins une crapule de troisième catégorie puisqu'associé à Aideen et depuis peu, à Masanaga.
Trowa lève la tête vers lui et croise à nouveau son regard dans le rétroviseur, tandis qu'ils s'engagent dans le spacieux garage du bâtiment.
- Masanaga aurait fait engager un inconnu, voire deux, par l'intermédiaire d'Aideen ? résume Trowa qui connaît aussi l'existence de L'Irlandaise. Qu'est-ce qu'il lui prend ? Il ne fait confiance à personne.
Ils descendent de voiture, puis empruntent l'ascenseur.
- L'un d'eux au moins connaît le Joker, décrète Trowa.
- Hn, répond Heero.
Les portes de la cabine s'ouvrent directement sur la salle d'investigations, ou aussi appelée : piste d'enquêtes.
- Que conclut ton profil ? s'enquiert Trowa, en s'avançant.
- Mes agents y travaillent, répond-il.
Puis, il présente Trowa aux membres de son équipe, dont chacun, debout, ému et pour certains le téléphone plaqué sur le torse pour faire patienter leur interlocuteur, se contente d'un sobre et respectueux : « C'est un honneur, Colonel Barton ».
- Pareillement, répond Trowa. Que ma présence ne vous distrait pas outre mesure. Si quelque chose doit se passer, c'est maintenant.
- Oui, mon Colonel ! répondent-ils comme un seul homme et au garde à vous.
- « Trowa », ça ira très bien, rectifie-t-il. Pour ce qui est de la façon de travailler, ici, conduisez-vous avec moi comme vous en avez l'habitude avec Heero.
Tous les agents, Alec y compris, opinent de la tête, puis reprennent le travail.
Mais Heero remarque du coin de l'œil l'air contrarié de l'un d'eux…
- Un problème, Blake ?
Son agent souffle aussitôt, comme si l'intervention de son chef le délivrait d'un poids énorme.
- J'attends une info capitale de Sacramento, la ville d'où est originaire Solo Smith, mais les archivistes prennent tout leur temps ! se lamente-t-il en repoussant ses dizaines de papiers.
S'il se plaint habituellement pour détendre et distraire ses collègues, présentement, son énergie est lourde et pèse sur le moral de tous.
- N'y a-t-il pas d'agence là-bas ? l'interroge Nanako.
- Non, la dépendance a fermé, il y a des années et la police a déménagé, laissant la seule zone de Sacramento qui m'intéresse. Y a même pas un ancien pour me répondre et ils n'ont aucune archive papier, sur place. Pire ! les brigades suivantes n'ont pas trouvé nécessaire d'informatiser les affaires passées. C'est un monde, merde ! Ils sont payés à rien foutre !
- Fais une pause, Blake, suggère Heero, voyant bien que le Capitaine McGuire est sur les nerfs.
*Il n'a jamais été aussi proche d'avoir la possibilité de délivrer son frère, tout en étant aussi loin…* se dit Heero.
Bien sûr, il pourrait l'évincer de l'affaire, décider de l'intégrer à une autre équipe.
Mais rien n'empêchera Blake McGuire de poursuivre son enquête sur l'homme qui détient et viole son frère, Shawn, depuis plus de quatre ans.
Heero n'a pas choisi Blake par hasard. Déjà, à l'époque, Heero surveillait l'ascension inquiétante de Masanaga et il a su pour le frère McGuire. Alors l'option la plus judicieuse était de garder Blake sous le coude, dans sa ligne de mire, dans son unité et de le mettre sur cette affaire : le meilleur moyen de veiller sur lui, de suivre ses faits et gestes et de garantir aux deux frères de se retrouver, en cas de fin « heureuse », sans que Blake ne soit finalement en prison pour avoir agi sans réfléchir aux conséquences.
- Non, ça ira… Oui-c'est-une-bonne-idée ! se reprend-il en croisant le regard d'Heero.
- Tu m'attends à mon bureau ? propose ensuite Heero à Trowa.
- Mm.
- Qui d'autre se retrouve bloqué ? Heero questionne-t-il son unité.
- J'ai lu des dizaines de rapport où le Joker a signé son passage de sa carte, commence Nanako. Je trouve étrange qu'il ne tue pas systématiquement… En revanche, c'est toujours par arme blanche.
- Les victimes ont toutes été égorgées, comme John Johnson ?
- Oui.
- C'est déjà bien d'avoir des certitudes. Garde simplement à l'esprit l'énigme des meurtres ponctuels et semblant n'avoir aucun rapport avec la difficulté du vol ou une sortie nocturne ayant mal tourné. N'écarte pas non plus la possibilité qu'il agisse en binôme et concentre-toi sur le réseau auquel il doit avoir recours pour écouler sa marchandise.
- Entendu !
- Nous n'avons pas d'infos utiles à vous communiquer, Antoine prend-il la parole en son nom et en celui de Marc avec qui il est chargé de communiquer avec les agences, afin d'établir un profil précis d'Aideen et de sa relation avec le Japonais.
- Disons qu'Aideen vit sa p'tite vie tranquille, narguant les forces de l'ordre, et que Masanaga reste dans son ombre tant qu'il réside à R2, résume tout de même Marc en se laissant aller contre le dossier de sa chaise. Pour ma part, je pense qu'Aideen lui a fourni un entonnoir doublé d'un exécutant en la personne de Solo Smith. Ça se trouve, le Joker était au mauvais endroit, au mauvais moment !
- Pour chacun des meurtres commis sur son « lieu de travail » ? l'interpelle Alec. C'est un peu fort !
Antoine soupire et se prend la tête entre les mains, les coudes sur son bureau en bois clair.
- Alors quoi ? Smith est-il une victime ou un bourreau ? Je suis perdu.
- Ce n'est pas si simple, répond Heero.
- Ça devrait l'être !
Heero prend quelques secondes pour l'examiner. Un temps que tous respectent, sans intervenir ; Marc étant particulièrement attentif.
- Pourquoi tiens-tu tant à ce que chacun d'entre nous rentre dans l'une ou l'autre catégorie ?
Heero attend d'Antoine un échange franc et constructif, mais Marc reconnaît les premiers signes avant-coureurs de sa prochaine fuite : Antoine secoue la tête, met ses papiers en ordre, range ses stylos, rajuste son assise et tourne la tête sur le côté opposé à celui de son interlocuteur, les paupières mi-closes.
- Je ne suis pas aussi manichéen, réfute-t-il à voix basse.
- Si, tu l'es, affirme Heero.
- Tu ne vas quand même pas dire que le Bien fait le Mal et que le Mal fait le Bien ? s'emporte-t-il avec une touche de retenue et sans croiser son regard trop longtemps.
Heero pense immédiatement à Quatre, un être d'une bonté rare, et à l'incident survenu avec Trowa.
*Quatre est d'une tendresse infinie, il chérit l'humanité et pourtant, il a fait preuve de la plus grande cruauté par le passé* se remémore Heero.
- Je vais te dire une bonne chose, Antoine, annonce-t-il d'un ton sans appel. Ta colère refoulée née de tes non-dits te détruit et pire, détruit tous ceux que tu prétends aimer.
Au bord des larmes, Antoine ferme les yeux et serre ses accoudoirs.
- Je ne vois pas de quoi tu parles, Heero, parvient-il à articuler. Et il me semble que je n'ai pas donné mon accord à ce que notre entretien soit public ! se fâche-t-il enfin franchement en haussant ostensiblement la voix.
Marc se retient d'intervenir, les muscles tendus.
Mais contre toute attente, au vu de l'affront délibéré d'Antoine, Heero sourit d'un air triomphant.
- Je suis à deux doigts de considérer que ton comportement tend à avoir une mauvaise influence sur ton travail, le pique-t-il encore.
A ces mots, Antoine prend une grande inspiration, puis la relâche lentement, en tremblant de tout son corps, comme s'il craignait que sa colère n'aille souffler le bâtiment à l'instar du loup dans « les trois petits cochons ».
- Passons les détails, « Sensei », dit-il, les dents serrées et en se levant. Que décides-tu pour ma vie qu'on en finisse ?
Antoine est méconnaissable !
*Enfin, on y est !* se réjouit Heero.
- Que t'arrive-t-il ? s'inquiète Marc, en se levant à son tour.
Mais Antoine n'a d'yeux que pour son Colonel, qui ne cille pas, trop heureux de l'avoir fait sortir de ses gonds : un premier pas vers le chemin qui mène au désir de guérison.
- Ta vie ne t'appartient que si tu la mènes sur la voix de l'honnêteté.
- Tu me traites de menteur ?
- Je te traite en ami.
Sonné par sa réponse, comme s'il avait reçu un coup au plexus, Antoine recule d'un pas, butant contre sa chaise. Le cœur battant à cent à l'heure, les traits de son visage se radoucissent et des larmes ne tardent pas à couler le long de ses joues.
Puis, sans un mot, il éteint son moniteur et se saisit de sa veste.
- Où vas-tu ? veut savoir Marc. Je viens avec toi, attends-moi !
- Non, Marc… Je préfère être seul.
- C'est ridicule !
Heero le retient par le bras.
- Laisse-le partir.
Antoine claque la porte.
- Faite-moi confiance, demande Heero à son unité. J'agis pour son bien et je sais où je vais.
Blake ricane, lançant ses bras vers le ciel pour s'étirer avant de croiser les mains derrière la tête.
- On te fait une confiance aveugle, Sensei ! C'est juste que c'est dur de voir un ami dans cet état et sans savoir pourquoi.
- Hn.
- Tu crois vraiment que c'est la bonne manière de procéder ?
Heero se tourne vers Marc et constate qu'il ne lui a toujours pas lâché le bras ; ce qu'il fait, maintenant.
- Tu es bien trop investi émotionnellement et surtout, Antoine sait comment te manipuler. Ce n'est pas qu'il veuille te faire souffrir, Marc, c'est simplement qu'il a peur. S'il veut une chance de s'en sortir, il doit avoir affaire à des personnes qu'il ne pourra pas amadouer.
- Toi.
- Pas seulement.
La sonnerie du téléphone met un terme à leur discussion. Chacun retourne donc à son poste, tandis qu'Heero rejoint Trowa dans son bureau attitré.
- P'tit veinard ! Une équipe d'éclopés à toi tout seul, se moque-t-il gentiment, adossé contre l'armoire à dossiers.
Heero sourit en coin, conscient de son rôle de coach dans de multiples domaines auprès de ses recrues et surtout, d'avoir été le patient type de sa chère épouse.
- Café ?
- Envoie.
- C'est en mission que j'espère t'envoyer au plus vite, dit Heero en servant une tasse de thé et une autre de café.
- Merci, accepte-t-il son mug en venant s'assoir face à lui, dans le coin salon, sous la grande fenêtre donnant sur la verdure de la rue. Je ne pourrais pas viser le Joker et Smith en même temps, surtout que je serai pris en sandwich par l'Irlandaise et Masanaga.
- Le Joker est mouillé jusqu'au cou. Il a d'abord forcé le coffre-fort personnel des Johnson…
- Pour des bijoux et de l'argent liquide, lui rappelle Trowa, afin de minimiser son rôle dans l'affaire.
- Alors pourquoi forcer celui de son bureau à la New Line ? Il cherchait à mettre la main sur un document précis.
- Les notes incriminants Masanaga et le Myosotis que ton équipe a retrouvé sur le disque dur de l'ordinateur professionnel de Johnson.
- Hn.
- Tu crois que le Joker a été engagé par Aideen pour le compte de Masanaga ?
- D'une façon ou d'une autre, oui.
- Dans ce cas, pourquoi avoir engagé Smith ? Tu penses qu'il s'agit d'un simple bout de viande pour Masanaga ? Et encore une fois, pourquoi le choisir, lui, plutôt qu'un de ces êtres naïfs dont il raffole ?
- Il nous manque des pièces, mais le puzzle prend forme…
- D'après toi ?
- Soit le Joker et Smith sont la même personne, soit ils se connaissent et travaillent ensemble. Personne ne peut opérer seul dans le milieu du vol et du recèle. Le Joker n'est pas un électron libre, loin de là !
Chacun prend une gorgée de son breuvage, désormais tiédi.
- Il faudrait rapidement apporter une réponse à cette question, dit Trowa, parce qu'il me semblerait judicieux d'infiltrer l'univers du Joker dans le cas où lui et Smith serait deux individus bien distincts.
- Et si ces deux entités n'en faisaient qu'une ?
- Je me rendrais auprès d'Aideen.
Sur ce, ils gardent le silence un long moment, profitant de la présence confortable et apaisante de l'autre, jusqu'à ce que de légers coups ne retentissent.
- Entrez, dit Heero.
La porte en verre opaque joliment facettée s'ouvre sur Antoine, qui arbore une mine déconfite.
- Je viens te présenter mes plus plates excuses, Heero. Ma réaction a été disproportionnée et c'est intolérable.
- J'accepte tes excuses, Antoine.
- Ne sois pas si dur envers toi-même, se permet d'intervenir Trowa, à la grande surprise d'Heero.
C'est surtout sa phrase qui l'interpelle et lui donne bon espoir que son ami retrouve bientôt toute sa mémoire.
Il lui a dit la même chose lors de l'accident qui les a opposé à Quatre, huit mois plus tôt et qui a provoqué son amnésie nominative…
Comme son nom l'indique, ce mal entraîne purement et simplement l'oubli de certaines personnes de son entourage. A ce jour, les scientifiques sont incapables d'assurer que le patient recouvrera la mémoire, ou non. Que ce soit dans une semaine, un mois ou dans vingt ans. La vie du patient reprend alors son cours, sans heurts. Il retrouve son travail, même s'il ne reconnaît plus son patron ou ses collègues, mais reste capable de reprendre son poste, n'ayant rien oublié de son savoir-faire. Mais bien souvent, malheureusement, le patient frappé d'amnésie nominative oublie celles et ceux qui lui sont intimement liés. Le coup reçu à la tête, responsable de l'amnésie, touche une région qui provoque l'effacement des personnes qui lui sont chères. Au final, l'amnésie nominative ronge d'avantage la vie de ses proches que le patient lui-même, tout à fait apte à poursuivre son existence, quelque peu modifié et sans qu'il ne s'en aperçoive, jusqu'au jour où il ressent un changement en lui. Un besoin terrible de se souvenir…
Impuissants et excessivement prudents, les médecins ordonnent à la famille de s'éloigner et de ne pas provoquer de confrontation dans le but de déclencher les rouages de l'esprit, si complexes, imprévisibles et mystérieux. Chaque fois qu'ils ont autorisé une rencontre de ce type, le patient souffrait soudain d'une migraine atroce, au risque d'anéantir irrémédiablement tout espoir.
Dévastés, les proches ont donc la consigne d'attendre que le patient désire se rapprocher d'eux et de refaire leur connaissance… ou pas.
- Je crains de ne pas pouvoir suivre ton conseil, Trowa, répond-il tristement avant de fermer la porte, sans bruit.
- Qu'as-tu prévu pour la suite de ton plan d'action le concernant ? s'enquiert Trowa avec un réel intérêt.
Heero ne répond pas de suite et prend plutôt le temps d'étudier son ami…
- Je vais charger Quatre de l'affaire, finit-il par révéler.
- D'après les statistiques, c'est le meilleur des profilers.
- Tu te rappelles l'avoir croisé ?
- Une fois. Il est passé en coup de vent dans l'équipe d'Akito à Sapporo. L'un de mes élèves fraîchement débarqué voulait mon avis sur des suspicions de corruption interne. J'ai dû me déplacer… La seconde, nous avons collaboré sur une enquête par téléphone, mais là encore, ça n'a duré que quelques minutes.
- …
- C'est étrange, il est venu me voir à l'hôpital, le lendemain de mon admission. Manque de pot pour lui, j'ai été pris de fortes migraines et Lady Une lui a demandé de partir. Il venait pour une affaire en cours, sans doute.
- Hn… Tu la vois toujours ?
Tout le monde sait qu'elle a été la compagne de Son Excellence Treize Khushrenada et depuis sa mort prématurée, Lady Une a décidé de s'occuper des preventers tourmentés par les conflits…
Heero n'est pas certain de l'apprécier, ni la façon dont elle s'approprie son ami.
*En général, elle fait du bon travail, mais j'ai plutôt l'impression qu'elle souhaite que Trowa ne recouvre jamais totalement la mémoire* analyse-t-il.
- Quand le besoin s'en fait sentir, explique Trowa en parlant de sa vie sexuelle.
- Ça lui suffit ?
- Jusqu'à maintenant, oui.
- Quelque chose te gêne.
- Elle cherche de plus en plus à me couper de mon entourage… De toi.
*Parce qu'elle sait que je côtoie ton mari et que tôt ou tard, je déciderai de passer outre son commandement douteux te concernant* pense Heero. *Elle a été jusqu'à retirer ton alliance de tes affaires personnelles pour ne pas que tu te sentes obligé de reprendre ta vie d'avant*
- Et je sais bien que tu ne me dis pas tout, termine Trowa.
- Les médecins m'ont fortement déconseillé de brusquer ta mémoire.
- Les médecins militaires du centre hospitalier « Preventers Help » sont chapeautés par Lady Une.
Heero soupire.
- Je sais…
- Tu sais surtout qui je suis, Heero. Ou plutôt, qui j'étais.
- Je sais que tu n'aimerais pas que je te révèle certaines informations autour d'une tasse de café froid et que l'on ne peut pas convaincre une personne atteinte d'amnésie en théorisant sa vie.
- Alors, aide-moi à les retrouver.
- C'est la première fois que tu me le demandes.
- Et je réalise maintenant que c'est ce que tu attendais de moi : mon feu vert pour m'aider à mettre fin à mon amnésie nominative.
Les premiers jours suivant l'accident, Trowa ne se souvenait absolument de rien ni de personne, en proie à d'atroces migraines et crises d'angoisses alarmantes. Au bout de quelques temps - durant lequel il a été placé en isolement - il s'est souvenu de son nom, de sa sœur Catherine Bloom, de son travail, de ses missions, de ses collègues, d'Heero, de sa fille Akane et de sa défunte femme Relena, des profils de tous les criminels qu'il a étudié par le passé… A sa sortie de l'hôpital, deux mois plus tard, Trowa se souvenait de tout, excepté de sa famille : son mari, Quatre et leur petite fille adoptive de cinq ans, Towika.
Concrètement, pour chaque affaire sur laquelle Quatre est intervenu, Trowa ne garde aucun souvenir de sa participation, se bornant à croire sur parole les rapports de missions. Idem pour les sorties qu'il a partagé avec Heero et Akane : Trowa se souvient parfaitement de tout, sauf de la présence de Quatre et de leur fille à ses côtés…
Trowa soupire et bascule la tête en arrière, la nuque reposant sur le dossier du canapé.
- J'imagine que je ne peux m'en prendre qu'à moi-même ?
Pour toute réponse, Heero esquisse un léger sourire en coin.
- Charmant ! lâche Trowa, rassuré de savoir et de sentir que son ami se sent enfin en droit d'intervenir dans sa vie.
*Ce n'était pas l'ordre des médecins qui le retenait d'agir à sa guise, c'était mon ordre* se dit-il, soulagé.
Quelques minutes plus tard, Heero profite que Trowa se soit proposé de chapeauter son unité pour passer un coup de fil. Bien qu'il ne soit pas nécessaire de manipuler sa base téléphonique – appelée « terminal » - il prend tout de même la peine de passer derrière son grand bureau en bois de cerisier, puis de prendre place dans son fauteuil qui a la particularité de reprendre les codes des sièges de voitures de courses, pour finalement commander vocalement son oreillette bluetooth.
- Quatre, prononce-t-il en basculant son dossier en arrière.
- Winner Enterprise, j'écoute. Que puis-je faire pour votre service ?
- Bonjour, Auda. Comment se fait-il que mon appel soit redirigé sur ton terminal ? J'ai un accès direct au sien.
Auda est un homme proche de la quarantaine, membre du Corps Maganac. Ce groupe de combattants opère à R4, au Moyen-Orient. Leur dirigeant, Rashid Kuruma, est un grand ami de Quatre. Mais ne pouvant rester présent à ses côtés pour assurer sa protection, Rashid a chargé Auda de veiller sur lui, le temps que les conflits internes suscités par la disparition brutale du père de Quatre, il y a huit mois, soient de nouveau sous contrôle…
C'est lors d'une sortie en catimini que Quatre, alors âgé de quinze ans, sauva la vie de Rashid, gravement blessé et menacé par un taïpan dont la virulence du venin et sa rapidité d'action en font le serpent le plus venimeux au monde. Par comparaison, une dose de ce venin neurotoxique est capable de tuer cent hommes adultes ou deux cent cinquante mille souris.
Depuis, Rashid et ses hommes ont juré allégeance à la famille Raberba Winner…
- Bonjour, mon Colonel. Monsieur Winner est en réunion.
- Ça ne l'empêche jamais de prendre mes appels.
- Le code rouge s'applique, mon Colonel.
- Le mien également. Passe-le moi immédiatement, Auda.
- …
- Tout de suite !
- Oui, mon Colonel.
S'il y a bien une chose que chaque membre du Corps Maganac a appris, c'est qu'ils n'ont pas les moyens de contrer le « Grand Guerrier », comme ils l'appellent tous.
Non seulement Quatre leur a demandé de laisser carte blanche à Heero, mais de toute manière, Heero n'obéit qu'à lui-même. Cela, les administrateurs preventers l'ont bien compris et ont été forcés de l'accepter ; surtout qu'au final, ce qui plait au Colonel convient presque toujours à l'Organisation. Il a simplement fallu suivre le rythme et s'adapter à sa vélocité d'acte et d'esprit.
Pour l'heure, Heero est contrarié par l'attitude de Quatre. Il lui a juré, après l'accident, de rester vivre au Japon et en contact permanent, pour ne pas risquer de sombrer irrémédiablement dans le désespoir.
- Bonjour, Heero, entend-il enfin la voix de son ami.
- Auda m'a dit que tu étais en réunion, aussi je ne te retiendrai pas longtemps. Cependant, si je me permets d'insister, c'est que c'est important.
- Je… je ne suis pas en réunion, avoue-t-il.
- Pourquoi m'avoir menti ?
- Parce que je me sens fatigué, en ce moment. J'ai comme des absences et je dois faire répéter mes interlocuteurs en prétextant une surcharge de travail et des nuits courtes… Je ne voulais pas que tu t'inquiètes.
- C'est raté.
Quatre imagine son air irrité et se permet d'en rire doucement.
- Pardon, mon ami. J'aurais dû savoir qu'il est impossible de te prendre en défaut.
- Hn.
- Tu veux que je passe prendre Akane ?
- Non, Milliardo s'en charge.
- C'est pour une affaire ?
- Il serait intéressant que tu y jettes un œil, mais la raison de mon appel concerne Antoine.
- Tu veux que je passe, ce soir ?
- Bien sûr que non ! le dispute-t-il, malgré lui.
C'est dans ces moments-là que la voix de Trowa résonne dans son esprit :
« Ne sois pas trop dur avec lui… »
- Excuse-moi.
- Ce n'est rien… Je comprends. J'ai exaspéré mon père avant toi.
- Tu ne m'exaspères pas, Quatre. Tu es quelqu'un d'admirable.
L'homme d'affaires ne prend pas le risque de le contredire. Son silence en dit déjà long sur ce qu'il pense de lui-même, sans qu'il n'ait besoin de batailler avec son ami au sujet de son hypothétique courage.
- Ton « silence vaut accord », déclare Heero.
Il peut entendre le discret soupir de son ami.
- Je passerai demain, répond-il plutôt. Mais je ne peux pas te dire quand, exactement.
- Ça me va. Akane m'a rapporté que Towika a manqué l'école, hier. Tout va bien ?
- Elle se lasse de son absence et je peine à la justifier par la seule occupation que représente son travail. Elle n'a peut-être que cinq ans, mais elle se rend bien compte que son père n'est plus là depuis longtemps. Huit mois, c'est huit ans pour elle…
Et pas que pour la petite fille !
Heero l'entend soupirer de nouveau et le connaissant, il se le représente en train de se passer une main sur la figure, d'un air las.
- Heureusement que ta fille est là, surtout les week-ends. Elles jouent comme des folles, toutes les deux et le soir venu, Towika tombe de sommeil. Ça l'empêche de ruminer.
- Akane me dit souvent qu'elle vous ressemble, intérieurement et que finalement, le physique ne compte pas.
Quatre sourit, mais ne parvient pas à répliquer tant l'émotion lui serre la gorge.
- Quatre…
- Il me manque tellement ! le coupe-t-il d'une voix brisée. Depuis l'hôpital, je ne l'ai revu qu'une seule fois en huit mois et je suis incapable de dire si c'était pire ou non. Il m'a regardé comme si j'étais un étranger et je… Je l'ai vu repartir aux bras de Lady Une.
Heero ferme les yeux.
- Ça n'a rien de sérieux, crois-moi.
- C'est très sérieux, au contraire ! Et tu sais quoi ? S'il n'y avait pas Towika, je souhaiterais qu'il ne se souvienne jamais de moi.
- …
- Je suis désolé. Je ne peux en parler qu'avec toi, mais mes lamentations ne nous mèneront nulle part.
- Tu as besoin de les confier.
- Cela ne résout rien, tranche-t-il durement, avant de prendre brusquement congé. Bonne soirée, Heero.
- De même. A demain.
Heero ne fait rien pour le garder en ligne plus longtemps, sentant bien que Quatre n'y tient plus.
*Demain sera suffisamment éprouvant pour lui…*
La journée défile à une vitesse folle, sans que les informations glanées aux quatre coins du monde ne leur permettent d'établir une chronologie qui puisse tenir la route et justifier un déplacement.
- Je HAIS les archiviiistes ! se plaint encore Blake.
Le soir venu, si Heero ne les exhortait pas à rentrer chez eux, il sait que ses recrues resteraient à ses côtés aussi longtemps qu'il déciderait de travailler.
- Il est dix-neuf heures, déclare-t-il simplement, sans pour autant lever le nez de ses papiers, ayant laissé son bureau personnel à Trowa.
Nanako se lève la première et s'étire.
- Yumi m'attend, à demain !
Marc et Antoine se massent le visage au même moment, souriant de leur complicité, avant de se rappeler qu'ils sont toujours provisoirement séparés.
- J'y vais, dit Antoine en se levant. Blake, je te raccompagne ?
Marc sursaute intérieurement.
Blake hésite, jette à Marc un regard à la dérobée, puis accepte la proposition d'Antoine.
- C'est sympa.
Alec ne tarde pas non plus, ne laissant plus que Marc et Heero, sous les lampes anti-dépression recréant la lumière naturelle du soleil.
- Ça m'a l'air sérieux, cette fois-ci, remarque Heero.
Marc se prend la tête entre les mains, sans répondre.
- Si tu as besoin de parler, nous sommes tous là. Je dois certainement être le dernier à t'avoir formulé cette évidence.
- Ce n'est pas contre toi, mais c'est avec Antoine que je veux discuter.
- Je m'en doute. Vous avez pu le faire, lors de votre promenade, ce matin ?
- A peine ! Il ne sait plus où il en est, Heero. Il m'a confié vouloir être avec moi, mais tout en ressentant un sentiment de rejet si fort que cela l'empêche de rester à mes côtés. Il m'a dit que je n'y étais pour rien, qu'il m'aimait toujours mais qu'il avait besoin d'être seul…
- C'est une guerre des nerfs, rien de plus, rien de moins.
- Je le sais et tu as pu voir comment il s'y prend pour rembarrer les gens, mais ça m'aide pas. Et tu veux savoir le pire dans tout ça ? A la seconde où Antoine me quitte, je perds les pédales ! Je tiendrai pas longtemps sans lui… C'est mon ami avant tout et même ça, il me le refuse, à présent, termine-t-il avec une profonde émotion.
Heero est touché par son désarroi. Lui-même s'étant retrouvé dans une situation difficile à la disparition de sa femme.
- Dis-toi qu'il n'est pas mort, déclare-t-il en venant lui serrer l'épaule en signe de soutien. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir.
Marc efface ses larmes avant de lever son regard vers lui.
- Crois-moi, il te reviendra, tôt ou tard, ajoute Heero.
- Il t'a dit quelque chose ? demande-t-il avec espoir.
- Te concernant, Antoine ne parle pas, il hurle, répond-il, les faisant sourire tous les deux. Je dois y aller. Trowa rentre avec moi, l'informe-t-il.
- Heero ? le retient-il.
- Hn ?
- Elle…, tâtonne-t-il. Comment fais-tu depuis… ? Je n'ose imaginer.
- Relena me manque cruellement, mais nous nous sommes promis de nous battre tant que nous sommes en vie. Je serais un piètre ami, un piètre mari et un bien piètre père, si j'abandonnais le combat à la moindre souffrance.
- Je suis triste d'être séparé d'Antoine, mais j'agoniserais comme un fou s'il devait…
- Dans un combat, une succession de changements nous attend. Si, désarçonnés par ces changements, nous perdons notre maîtrise, nous courrons à la défaite. (D)
- Ça ressemble plus à une mission qu'à une vie…
- Pour moi, c'est du pareil au même.
- Tu es le plus grand guerrier que ce monde ait jamais porté, déclare Marc avec une fascination et une admiration sans bornes. Je ne serai jamais capable d'en faire autant.
- Va dire ça à ma fille ! Chacune de ses peluches porte vos noms.
- En parlant d'elle, t'as eu droit à quoi sur ton tee-shirt, la dernière fois ? s'enquiert-il, connaissant le penchant d'Akane pour les animaux.
- Un main coon, révèle Heero.
Marc rit.
- Elle ne te lâchera pas avant d'avoir un fauve, hein ?
- Hn.
Seulement, personne ne serait à la maison pour s'occuper de lui comme il convient, alors Heero refuse d'accueillir un animal pour l'instant.
- Vous auriez mieux fait d'adopter : votre enfant n'aurait pas hérité de vos gênes et il aurait été moins obstiné ! plaisante-t-il.
- Pas si sûr.
- Tu pourrais l'amener ici ? Il aurait deux maisons.
- Qui donc ?
- Bah, le chat ! Tu sais, je crois que ça ferait du bien à tout le monde.
- Ne t'approche pas de ma fille, joue-t-il à le menacer en enfilant sa veste bicolore, noir et vert forêt, aux décorations des preventers haut-gradés.
Marc lève les mains en signe de réédition.
- N'imagine pas que je parte en te laissant assis, là.
Marc saute littéralement de sa chaise, le moral remonté à bloc.
- Je file me coucher ! A demain, Heero.
- Aurai-je le loisir de trouver la salle d'investigation déserte ?
- Sûr !
- Alors, à demain.
- Encore merci.
- Je ne vois pas de quoi tu parles, sous-entend-il en poussant la porte, suivit de Trowa qui l'attendait patiemment à côté.
Marc sourit, se sentant chanceux et ému de compter Heero Yuy parmi ses amis et maître instructeur…
•
Sur la route qui le ramène chez lui, Heero reçoit un texto. Comme Trowa conduit, Heero peut prendre son téléphone et le lire de suite.
- Eichi, devine Trowa en voyant sa mine préoccupée.
- Hn.
- Je m'occupe de ton joyau, assure-t-il en parlant d'Akane.
- Je n'y vais pas.
- Tu as besoin de décompresser.
- Rarement et tu le sais. Ma fille est tout ce qui compte pour moi.
- Tu sais bien ce que je veux dire.
- …
- Tu l'as vu quand pour la dernière fois ? s'enquiert Trowa, les faisant sourire tous deux quant à la formulation d'un interrogatoire type.
- Lui et moi avons une relation purement physiqueet épisodique. Il est libre de faire sa vie et il le sait.
- Mais Eichi est tout ce qu'il y a de plus normal et il doit se dire qu'après tout, l'amour physique peut bien être ou se transformer en amour fusionnel. Le temps passe et il espère plus, à présent. Tu es bel homme, tu aimes les enfants, tu as une bonne position sociale, une moralité à toute épreuve… Sans compter qu'il doit prendre un pied d'enfer au lit. Sois réaliste, Heero : qui ne tomberait pas amoureux de toi ?
Méditatif, Heero garde le silence en promenant son regard sur le paysage qui défile.
*Je ne dois pas le laisser croire que je puisse envisager de construire une vie de famille avec lui et ma fille…*
- C'était à prévoir, lâche-t-il d'un air grave, au bout d'une minute.
Il soupire discrètement, puis passe un appel.
- Bonsoir, Heero, répond rapidement Eichi. Je n'étais pas certain que tu sois disponible.
L'on peut deviner son sourire et son excitation naïve et touchante à l'autre bout du bluetooth.
- Bonsoir.
- Comment vas-tu ?
- Autant que faire se peut. Et toi ?
- Tu me manques…
- …
- Tu peux venir, ce soir ?
- 23 heures, ça te va ?
- Parfait ! à tout à l'heure, Heero, termine-t-il d'une voix caressante.
Eichi a vite compris qu'Heero n'était pas un grand bavard et qu'il aimait que les choses soient carrées.
Elles le seront encore ce soir, lorsqu'Heero lui annoncera le clap de fin.
Certes, avec tact, mais en y mettant suffisamment de fermeté pour ne pas qu'Eichi croit qu'Heero est hésitant. Il regrette déjà bien assez qu'Eichi se soit attaché à lui…
•
Bientôt, Trowa gare le 4x4 dans le garage, puis Heero et lui, gagnent l'intérieur de la maison par la porte adjacente.
- Oncle Trowa ! s'exclame Akane en lui sautant dans les bras.
Elle aussi a reçu la consigne par son père de ne pas communiquer sur Quatre ni sur Towika en sa présence.
- Merci, Milliardo, dit Heero.
Le très charismatique aristocrate de trente-deux ans lui sourit avec cet ineffaçable et terrible chagrin logé au fond des yeux et au bord des lèvres.
Le cœur brisé par les pertes successives de ses parents, de son grand ami Treize et de sa sœur chérie, Milliardo n'a pourtant pas changé, physiquement. Le même corps parfait, le même sexappeal naturel, les mêmes cheveux longs blonds et brillants, le même visage magnifique…
Aujourd'hui et depuis l'attentat qui a coûté la vie de Relena en AC 204, Milliardo a repris le flambeau de sa sœur en endossant le rôle d'ambassadeur de la Paix. Ce qui est loin d'être une fonction de tout repos ! Au contraire, une guerre des mots farouche est menée pour maintenir de bonnes relations pacifiques entre les nations. Son passé glorieux de militaire jumelé à son éducation lui est donc d'une grande utilité.
- C'est toujours un plaisir et un privilège, assure-t-il solennellement.
Quand bien même il se trouve à l'autre bout de la planète, à la seconde où Akane a besoin de lui, Milliardo fait décoller son jet privé et accoure auprès d'elle.
Aussi, il sait qu'Heero a toutes les raisons du monde et le droit de lui interdire l'accès à sa nièce. En cela, Milliardo se sent redevable et chanceux de l'avoir pour gendre et pour garant de sa bonne conduite et de celle d'Akane.
- Tu as du temps devant toi ? lui demande Heero en ôtant sa veste.
- Toujours, lorsqu'il s'agit de contenter mon étoile.
L'astre nommé sourit d'une oreille à l'autre.
- Je t'ai à l'œil, toi ! lui lance son père en la chatouillant.
Puis, il ajoute à l'intention des oncles :
- Je vous préviens vous deux, pas de cadeaux avant les fêtes.
Milliardo et Trowa lèvent les mains en signe de réédition.
*Pourquoi est-ce que mes proches exécutent ce geste devant moi ?* s'interroge sérieusement Heero, tandis qu'Akane rit et réclame d'aller dans ses bras pour lui faire un énorme câlin.
- Ma p'tite chérie, murmure tendrement Heero. Tu as passé une bonne journée ?
Akane hoche la tête, tout contre son épaule.
- Et ton exposé sur l'éruption volcanique ?
- Super ! répond-elle en se redressant. Tout le monde a compris ce que j'ai dit.
- C'est que tu as le don de ta mère pour expliquer les choses, assure Heero en observant sa fille sourire à ce compliment.
Dans le même temps, les oncles s'occupent d'organiser la soirée…
- C'est fascinant de te voir mettre le couvert, souligne Trowa, un brin moqueur et tout en disposant les assiettes.
Milliardo sourit en coin, tout aussi joueur que lui.
- Cela l'est moins, mon cher, que de me voir le remettre.
Le sourire de Trowa s'étire plus largement. Il est sincèrement heureux de le savoir encore capable de prendre la vie du bon côté et de ressentir son espièglerie d'antan.
- Mais qu'est-ce qu'ils racontent, papa ? le questionne-t-elle, contrariée de comprendre les mots, mais pas le sens de leurs paroles étranges.
- Rien d'intéressant, ma puce, répond-il d'un ton évasif. Plat surgelé, ça vous va ? soumet-il plutôt, s'attendant déjà à leur réaction à tous.
- Ça dépend quoi, dit Akane en grimaçant.
- Dis-moi, Heero… Tu mets les p'tits plats dans les grands chaque fois que je viens ou c'est pour tout le monde pareil ? ironise Trowa.
Heero continue de serrer sa fille contre lui et sourit.
- Traiteur ? propose Milliardo, un verre rempli d'un liquide ambré à la main.
- Dis oui, papa !
- Hn.
•
Un peu plus tard…
•
Depuis la disparition, brutale et tragique, de Relena, quatre ans plus tôt, le moment du coucher pour Akane est une opération délicate…
Si elle ne s'endort pas auprès de son père avant d'aller au lit, elle angoisse toujours un peu.
Comme ce soir.
Alors qu'Heero la borde avec soin, Akane lui demande :
- Papa, pourquoi t'es tout seul ?
- Parce que je préfère être seul que mal accompagné et surtout, ma chérie, parce que la personne qui partagera notre vie devra te plaire à toi aussi.
Akane prend le temps de la réflexion pendant que son père lui coince Blake et Nanako, ses deux peluches préférées, sous les coudes.
- Ce sera une autre femme, presque comme maman ?
Milliardo et Trowa, tous deux adossés au chambranle de la porte, assistent au coucher de la princesse dans un silence religieux.
- Non, mon ange, affirme Heero. Ta mère a été et sera à jamais la seule et unique femme de ma vie.
A ces mots, Akane serre les lèvres.
- Mon ange, ne pleure pas…
Mais Akane ne tient plus et sort de sous ses draps pour se précipiter dans les bras de son père, agenouillé auprès d'elle.
- Chuuut… Ta maman ne cessera jamais d'être avec nous.
- Je ne la vois pas, dit-elle contre son épaule, en sanglotant. Je ne me souviens presque plus de son visage, seulement des photos, ajoute-t-elle en le serrant très fort.
- Lena a le visage que tu lui donnes, mon ange. Celui de l'amour inconditionnel que nous lui portons à chaque instant.
- Et l'amour, ça ne s'oublie pas ?
- Jamais.
- Je ne me rappelle plus du tout de sa voix…
- Sa voix résonne dans chaque parole de paix prononcée à travers le monde… et en toi.
Akane se redresse pour l'examiner d'un air étonné.
- J'ai la même voix que maman ? s'émerveille-t-elle, les yeux grands ouverts.
Heero sèche ses larmes en lui souriant tendrement.
- Crie mon nom pour voir ? plaisante-t-il en riant doucement.
Les deux hommes rient à sa suite, ce qui détend considérablement la petite fille.
- On pourra regarder l'album photo, demain ? demande-t-elle.
- Avec joie, assure Heero en lui embrassant le front.
Il ne l'empêche jamais de feuilleter l'album de famille, mais l'encourage à vivre pleinement sa vie sans trop regarder en arrière ; comme l'aurait voulu Relena.
- Milliardo ? l'appelle-t-elle soudain.
- Oui, princesse.
- Pourquoi t'es tout seul, toi aussi ?
Un éclair de tristesse intense passe dans son regard, puis il répond, le cœur lourd :
- J'imagine que j'ai déjà laissé passer ma chance.
- Et tu ne l'aimes pas, Lucrezia ? Moi, je l'aime bien.
Akane l'observe rire en se blottissant contre son père.
Puis, bien décidée à faire le tour des questions qui la turlupine, elle s'en prend maintenant à…
- Trowa ?
Son oncle attend sa question en silence.
- Pourquoi tu ne te souviens pas de ceux que l'on ne peut pas oublier ?
- Akane, intervient doucement Heero.
- Mais papa, tu viens de dire qu'on ne pouvait pas oublier l'amour que l'on porte à une personne…
Trowa plisse des yeux comme pour voir au loin, puis glisse son regard sur Heero.
- Je pense que je ne l'ai pas vraiment oublié, répond Trowa. C'est quelque part en moi, en sommeil.
- Mais tu vas bientôt te réveiller, n'est-ce pas ?
- Je te le promets.
Satisfaite, Akane s'étire en baillant, fin prête à s'endormir paisiblement.
- Vous allez tous vous coucher ? veut-elle savoir en se frottant les yeux.
- Milliardo doit se lever tôt, demain, la renseigne Heero. Il rentre donc, mais Trowa reste dormir ici.
Elle hoche la tête, les yeux fermés.
Son père peut donc la réinstaller confortablement dans son petit lit blanc, lui redonner ses peluches préférées, puis lui déposer un doux baiser sur la tempe.
- Nous sommes juste à côté, la rassure-t-il encore. Fais de beaux rêves, mon ange.
- Hn, répond-elle par mimétisme.
•
De retour au salon, sur le bout de canapé qui fait face à la cheminée, Heero informe Milliardo sur l'enquête en cours…
S'il n'avait pas mal tourné et bien qu'il se soit repris depuis, Milliardo aurait certainement finit Administrateur. Mais au final, sa position d'homme de paix et son passé de militaire chez les preventers sont un atout considérable pour l'Organisation.
- Comment McGuire le vie-t-il ? s'enquiert l'aristocrate.
Il est bien placé pour savoir que l'envie de vengeance vous amène à perpétrer des actes que vous étiez censé condamner.
- Difficilement.
- Tu crois qu'il va tenir le coup jusqu'au bout ?
- Je ne doute pas qu'il en ait les ressources.
- D'après ce que tu me dis, tout vous ramène à R2.
- Hn.
- Je vais faire annuler tous mes déplacements jusqu'à nouvel ordre.
- Ce n'est pas nécessaire.
Tous deux jettent un coup d'œil sur Trowa qui donne l'impression d'être à des milliers d'années lumières de leur conversation, le regard perdu dans l'âtre obscur, à la recherche du souvenir de son foyer perdu…
- Quatre est tout à fait disposé à partager le temps de garde, reprend Heero. Les petites seront contentes de se voir.
- Je m'arrangerai avec lui. Il a beau y mettre toute la bonne volonté du monde, il n'en reste pas moins l'un des hommes d'affaires les plus actifs.
- Hn.
- A ce propos, comment va-t-il ?
Heero préfère ne rien dire… ce qui, en soit, est bien plus parlant que n'importe quelle réponse !
A suivre…
Note :
(A) & (B) : mots clefs pour visualiser les plans : "Osaka Tempozan" et "Osaka Yodogawa"
(C) : issu du site officiel BMW
(D) : Extrait du Cap sur la paix n°1011
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Note de fin : Je n'allais pas nous laisser trop longtemps sans nos G-boys, vous imaginez bien ! Le chapitre premier est une sorte d'introduction. Ici, nous entrons dans le vif du sujet. Accrochez-vous, mes chapitres seront de plus en plus longs et il y en a un certain nombre…
A mon impérissable…
Kisu
Yuy ღ
