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Carte Noire,
un voleur nommé désir
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Source : Gundam Wing AC
Auteur(e) : Yuy
Bêta de lumière : Lysanea
Genre : yaoi, romance, policier et UA.
Disclamer : aucun des personnages ne m'appartient sauf Black Light, Kimo Lost/Maxwell dit « Le Joker », Scarlette, Jenna et John Johnson, Gale et l'Inspecteur Morris, Aideen dite « L'Irlandaise », Masanaga dit « Le Japonais du Sud », Joe Fisher, le Gardien du loft 781, Lionel et Jeff, Akane, Lieutenant Nanako Gotô, Yumi, Capitaine Marc Guérin, Capitaine Alec Bowers, Lieutenant Antoine Faure, Capitaine Blake McGuire, Agent spécial Kale, Jack Glade, Anita Stones, Faye Ship, Ito Li, Barbara Linardt, Stan et Shawn McGuire, Steve Harris, Akito, Towika, Eichi, les frères Studners, Commandant Giuliano Cortesi dit Elmo et Gasper…
Couples : Marc x Antoine ; 1 x Eichi ; Giuliano x Eichi
Note : Un grand merci à Misaki & Tit0u pour votre présence et vos reviews. Comme je vous le dis par mp, c'est si encourageant, si rassurant et si gratifiant ! Un peu beaucoup de douceur dans un monde de brut…
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Lime
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À Ly-chan, mon impérissable
et à tous les lecteurs
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Bonne lecture !
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3 - Duo d'empathes
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R1
Osaka au Japon,
le lendemain…
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Accompagné par Trowa, Heero se réjouit d'arriver, soit quelques instants avant, soit en même temps que ses agents spéciaux. Cela signifie qu'ils préservent au maximum leur vie privée, ce qui leur permet d'être d'attaque pour les secousses qui surviennent immanquablement, lorsqu'un dossier comme celui de Masanaga est réactualisé…
Comme chaque matin, le Colonel gare son tout-terrain au sous-sol, puis monte jusqu'au premier étage qui offre une vue très apaisante sur un magnifique jardin japonais suspendu, délimité par la baie vitrée blindée de l'aile sud.
La façade est repose sur des pilotis en béton armé, soutenant une large terrasse couverte ; elle-même étant agrémentée d'un pare-soleil rétractable, afin de protéger la salle d'investigation, lors des grandes chaleurs.
La cuisine, qui jouxte la pise d'enquêtes, est parfaitement dissimulée. Les trois salles d'interrogatoire, les cinq cellules, et la salle d'armes, dont l'accès est sécurisé par un code à douze chiffres, sont installées au même niveau. Enfin, les chambres, douches et salle de sport se trouvent au deuxième, tandis que la morgue et le laboratoire se situent au rez-de-chaussée.
Sans surprise, Marc est le premier à sortir de la cuisine, café en main, puisqu'il a dormi à l'agence.
A neuve heures une, Alec et Antoine poussent la porte.
A neuve heures deux, Heero consulte ses mails, puis son e-journal. Et alors que Trowa file en cuisine pour se préparer son indispensable deuxième café du matin, Heero survole un échantillon de faits divers… (A)
Une centaine d'armes de guerre et de défense, dont certaines de quatrième catégorie et interdites par la législation, ont été découvertes chez un maçon d'une cinquantaine d'années. Ce sont les commandes démesurées de cartouches, sur internet, qui ont interpellé les forces de l'ordre.
Une prise d'otage qui s'est soldé par la mort de sept personnes.
Une mère a roulé sur son enfant de vingt mois en manœuvrant son véhicule.
Deux jeunes femmes ivres ont reproché à un clochard de les avoir « regardé avec insistance ». Résultat : elles lui ont coupé la tête à coups de couteau, de hache et de scie, avant de jouer au foot avec. Puis, elles l'ont jeté dans une benne à ordure et laissé son corps au bord de la route. Les armes ensanglantées ont été découvertes chez elles et la police est toujours à la recherche de la tête du sans-abri.
Vers deux heures du matin, une automobiliste de trente-huit ans, ivre et ne possédant pas de permis de conduire, a blessé vingt-quatre personnes se trouvant sur les terrasses fréquentées du centre-ville.
La voiture d'un député a servi pour un braquage, cette nuit, qui a débouché sur une fusillade. La voiture a été retrouvée calcinée.
Un homme retrouvé mort depuis neuf mois dans son appartement. Le père et le fils ne se parlaient plus depuis des années.
Il reste trois affaires non élucidées. Les autres étant fortement soupçonnées d'être liées à des affaires de gangs, de drogues, de proxénétisme…
Trowa interrompt sa lecture de « contes pour adultes » en posant sa tasse dans un son mat.
- J'imagine que tu cherches un élevage de Main coon, le taquine-t-il sans vraiment attendre de réponse.
Akane leur a fait l'éloge de ce bel animal tout le temps qu'a duré le trajet jusqu'à l'école, située à Yodogawa.
Heero sourit en coin, boit une gorgée de son thé fumant, puis consulte sa montre : neuve heures dix.
- Où sont Blake et Nanako ? demande-t-il à la ronde.
- Je les ai bipés, le prévient Alec. Ils leur restent deux stations de métro avant d'atteindre Osaka-ko.
- Qu'ils se dépêchent ! dit Marc. Masanaga n'est pas du genre à trainer.
- Ça tombe bien, nous non plus ! renchérit Antoine.
Tous deux se sourient tendrement avant de diriger leur regard sur leurs écrans.
Heero est satisfait du travail accompli par ses hommes et se réjouit d'avoir accepté de former une équipe, il y a maintenant un an.
Relena lui parlait souvent de la nécessité absolue de transmettre son savoir et sa compétence en matière de détermination justicière. Seulement, à sa mort en l'an AC 204, quatre ans plus tôt, Heero a naturellement choisi de s'occuper exclusivement de leur petite fille, en investiguant seul. L'unique garantie pour lui de résoudre rapidement ses enquêtes sans être ralenti ou gêné par des agents moins véloces et d'établir lui-même ses horaires de travail ; souvent de nuit. Milliardo venait alors veiller sur sa nièce, n'ajoutant pas à son traumatisme de passer d'une maison à une autre, au risque de lui faire perdre ses autres repères.
Trois ans plus tard, sachant sa fille de sept ans capable de comprendre et d'accepter ses absences liées à ses missions, Heero a décidé de réaliser le vœu de sa défunte femme en recrutant.
Sans aucune trace de nostalgie, il se souvient de la première fois où ils se sont rencontrés, Relena et lui, en AC 199…
Ayant fait « connaissance » en combat singulier avec le Colonel Zechs Merquise, celui-là même qui a proposé ensuite sa montée en double grade, Heero a rencontré sa sœur, Relena, lors d'un rendez-vous chez l'aristocrate avec qui il a fini par « sympathiser ». Ce, malgré sa crise de folie à laquelle il a su et dû mettre un terme, peu de temps auparavant.
Heero était alors le plus jeune Lieutenant promu directement Colonel, sans avoir à porter le titre de Commandant. Basé en Sibérie, aux côtés de Trowa – promu, lui aussi - ils ont eu le droit de choisir leur mutation. Intuitif et à l'écoute de ce que sa conscience lui dicte, Heero a su qu'il était temps pour lui de rentrer au pays, tandis que Trowa a laissé la direction choisir pour lui, laquelle l'envoya en R4, au Moyen-Orient…
Quelques mois plus tard, en AC 200, Akane voyait le jour, éclairant de mille et une lumières ceux de ses jeunes parents…
Enfin, Blake et Nanako font leur entrée d'un pas nerveux ; le Colonel ne les presse jamais sans raison.
- Salut, la famille ! lance Blake.
- Bonjour, Sensei et pardon pour le retard, ajoute Nanako.
Heero les accueille d'un signe de tête, tandis que l'un d'eux sourit d'un air suspect.
- Blake, on se concentre, lui destine-t-il en connaissance de causes.
- Oui, oui !
- C'est pas ta faute, t'es américain, le pique gentiment Antoine.
- Blake ! le menace Heero, le voyant prêt à répliquer.
- C'est pas juste, Sensei ! C'est toujours sur moi que ça tombe !
- Eloigne-toi du pommier.
Tous rient discrètement.
- Ouais, bah faut croire qu'il existe des pommiers mobiles ! marmonne-t-il tout de même.
- Un arbre avec des jambes, comme c'est mignon, le taquine Antoine.
- Te voilà prêt pour enfanter, renchérit Marc.
- Tout plein de mini McGuire, ajoute Alec.
Ce qui a le mérite de faire taire Blake.
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Durant une bonne partie de la matinée, les agents sont plongés dans leurs tâches respectives :
Le Capitaine Blake McGuire s'occupe de glaner un maximum d'information sur Solo Smith, l'oreille surmontée d'un bluetooth et sa main gauche jonglant habilement avec son vieux Bic©. Mais il sait déjà qu'il n'obtiendra pas grand-chose de plus, tant que le dossier papier, commandé la veille au soir, ne lui sera pas livré.
Le Lieutenant Nanako Gotô et le Colonel Trowa Barton, quant à eux, étudient toutes les affaires relatant les méfaits du Joker connus par les services de police, puis passent un entretien téléphonique avec l'Inspecteur Morris et son coéquipier, Gale. Lesquels semblent plutôt surpris et clairement amusés de l'intérêt des preventers sur cette affaire : « Le vœu du feu John Johnson s'est réalisé, finalement. Enfin, à quel prix ! » leur a dit Morris.
Les connaissances et l'expérience de Trowa facilitent et accélèrent grandement les recherches. Ainsi, ils ne tardent pas à constituer une liste restreinte des trois recéleurs susceptibles de travailler avec le voleur et assassin présumé.
Le Capitaine Marc Guérin et le Lieutenant Antoine Faure travaillent en binôme sur tout ce qui relie le Japonais du Sud et Aideen, en lien avec les agences de Los Angeles et de San Francisco.
Enfin, le Capitaine Alec Bowers, réquisitionné par Heero, se penche sur d'autres dossiers en cours, tout aussi lourds. L'un d'eux requiert l'infiltration de plusieurs fantômes depuis neuf mois, dont l'objectif est de démanteler jusqu'à la source un réseau de trafiquants de centaines de mineurs qu'ils destinent à la prostitution…
Soudainement et brisant un silence relatif, un livreur « AirExpress » commandé par Blake sonne à la porte.
Le preventer saute littéralement de son siège.
- C'est pour moiii !
Heero et Trowa échangent un regard et partagent la même pensée : Blake est plus que jamais sous pression.
A surveiller.
Cela dit, Heero a pris la bonne décision quant à le mettre sur l'affaire et en particulier sur le dossier « Solo Smith », qu'Heero sait être la clef de l'énigme. Au moins, Blake utilise son trop plein d'énergie bouillonnante à quelque chose de constructif et il est assuré qu'il sera extrêmement attentif aux moindres détails.
L'agent en question survole à présent les quelques marches qui mènent à l'entrée, au rez-de-chaussée. Placée au bout d'une ruelle en angle droit, cette porte donne accès à la place du marché. Un trajet qu'il connait par cœur puisqu'il est souvent désigné pour aller chercher leur déjeuner chez le traiteur « Délices de Tempozan », situé entre le parc et la grande roue.
Au final, peu d'individus utilisent cet accès, puisque les agents et autres représentants, consultants et prisonniers sont débarqués au sous-sol. Et rien n'a changé concernant les aléas de la vie des civils. Lorsqu'ils ont un problème, ils doivent s'adresser à la police.
- Une signature, s'il-vous-plaît, réclame le livreur. Encore une, ici… et là.
- C'est pas bientôt fini ! s'impatiente Blake, ne craignant jamais d'être grossier.
- Merci, M'sieur. Bonne journée !
- Ouais, répond-il en soupesant l'épais dossier à sangle.
*C'est moins effrayant sur écran !* se dit-il en grimaçant.
Il vient se rasseoir hâtivement, en silence, puis déboucle le dossier sans perdre de temps. Son visage prend alors une expression particulière sous l'effet de la concentration. Sa décontraction habituelle cède le pas à un état d'une telle intensité qu'il semble ouvrir sur des profondeurs intérieures insoupçonnables…
Il n'accorde que peu d'attention aux quelques photos de classes secondaires et une autre de famille – les Smith – avant de se jeter comme un affamé sur les documents écrits : des bulletins scolaires moyens qui n'ont jamais cessé de baisser, des mots d'avertissements aux parents face à l'absentéisme et au comportement violent de leur enfant adopté, qui, comparé à leurs trois enfants naturels, fait preuve de bien peu de reconnaissance…
*Mais je m'en fiche de ça !* tempête-t-il, intérieurement.
Lorsque soudain, en passant de feuille en feuille, il tombe enfin sur le rapport d'un médecin légiste concernant la famille Smith, puis sur une main courante datant de l'AC 192… Soit, peu de temps avant que l'auteur du dépôt, David Maxwell, ne meurt assassiné ; lui, Sœur Helen et tous les orphelins dont ils avaient la charge.
*Non, pas tous. Deux noms ne figurent pas sur le registre du légiste, mais sur celui du prêtre : Kimo et un certain Duo Maxwell*
Il fouille plus loin et trouve avec soulagement le sous-dossier concernant ces évènements tragiques.
*Quel est le rapport avec Solo ? Il ne faisait pas partie de l'orphelinat et n'y venait pas non plus avant d'être adopté*
Il revient à la déclaration et décide de l'étudier avec attention…
Heero et Trowa l'observent et constatent qu'une fois encore, lorsqu'il s'agit de délivrer son frère des griffes du Japonais du Sud, Blake met tout son cœur à l'ouvrage.
- OUIII ! exulte-t-il subitement, faisant sursauter presque tout le monde. On y est ! Putain de merde, on va l'avoir, ce scélérat ! explose-t-il en parlant de Masanaga.
Il se précipite vers la table centrale pour y placer les documents face contre la paroi de verre qui s'occupe de les scanner, puis offre à la vue de tous le fruit de ses recherches menées à Sacramento.
- Sensei, Solo est la clef de tout ! déclare-t-il.
- Hn.
- Comme nous le savons déjà, Solo Smith est soupçonné par les services de police de R2 d'être coupable d'escroquerie, de vols et autres délits mineurs.
- Ils n'ont jamais eu de quoi l'arrêter et aussi incroyable que cela puisse paraître, ce type n'a jamais mis les pieds dans une cellule, ajoute Marc.
En étudiant le dossier d'Aideen, il a dû en faire de même avec les quelques personnes travaillant régulièrement pour elle, dont ce fameux Solo Smith.
- Vous voulez dire que ce type n'a aucun antécédent judiciaire ? s'enquiert Nanako.
- Aucun casier, confirme Blake.
Marc hoche la tête.
- Sans le cliché qu'Alec nous a dégoté, on ne saurait pas à quoi il ressemble, aujourd'hui, souligne-t-elle en rapport avec les photos de classe de Solo et celle du Blue Scape.
- Ça ne nous dit toujours pas s'il est ou non le Joker, place Trowa.
- Pour comprendre pourquoi et comment Solo a été amené à travailler pour Aideen et surtout, pour Masanaga, il faut tout reprendre depuis le début, affirme Blake en balayant ses collègues du regard avant de s'arrêter sur celui d'Heero. J'imagine que je ne vais pas t'apprendre grand chose…
- Un enquêteur ne doit pas tant chercher à être rapide pour satisfaire les statistiques, mais s'affairer plutôt à être efficace. La maîtrise du temps et des intuitions viennent après.
Blake hoche la tête, prend une grande respiration et entame son récit :
- On n'a rien sur Solo avant qu'il ne soit adopté par les Smith à l'âge de sept ans.
- Pas de dossier médical ? demande Heero.
- Non.
- Pas d'acte de naissance ?
- Non. Rien. Nada. Pas celui d'origine, en tout cas. Il pourrait bien être sorti d'un chou que ça reviendrait au même !
- J'imagine que l'aide à l'enfance, qui l'a sorti de la rue et proposé à l'adoption ensuite, a appliqué le protocole DADN, puisque tu es capable de nous dater son parcours, malgré tout, dit Alec.
La Datation par l'ADN, plus poussée qu'un simple « test ADN », consiste à établir le profil génétique complet du patient. Face au nombre croissant d'enfants abandonnés, errants dans les rues et sans papiers pour les identifier, les scientifiques du monde entier ont été priés de s'unir afin de trouver un moyen de récupérer leurs données génétiques.
- Oui, confirme Blake. Ce document-ci ne peut pas être considéré comme une sorte de duplicata de son acte de naissance perdu ou inexistant, mais la loi nous autorise à le prendre en compte. Je peux donc m'appuyer dessus.
En clair, si le DADN permet de déterminer l'âge exact d'un individu, il n'a pas le pouvoir de retrouver le lieu de naissance, ni l'heure.
- J'ai déjà entendu parler du DADN, mais ce procédé m'intrigue, confie Nanako. Ça paraît si simple et pourtant, personne n'y a pensé avant récemment. Dans le sens où, pour la science, le temps se compte en dizaine d'années.
- L'ADN est une macromolécule, polymère de nucléotides, dont la structure et les propriétés chimiques lui permettent de remplir diverses fonctions, leur apprend Heero. Sa fonction principale est de stocker l'information génétique ; information qui détermine le développement et le fonctionnement d'un organisme. Elle est contenue dans l'enchaînement non-aléatoire de nucléotides. Une autre fonction essentielle de l'ADN est la transmission de cette information de génération en génération. Cela permet l'hérédité. L'information portée par l'ADN peut se modifier au cours du temps. Cela aboutit à une diversité des individus et à une évolution possible des espèces. Cela est dû à des mutations résultant principalement d'erreurs lors de la réplication des séquences de l'ADN : ajout, délétion ou substitution de nucléotides, ou bien à des recombinaisons génétiques. L'ADN est donc le support de l'information génétique, mais aussi le support de ses variations. En subissant les effets de la sélection naturelle, l'ADN permet l'évolution biologique des espèces… Dans le cas qui nous intéresse, les scientifiques ont soumis l'échantillon ADN du jeune Solo à diverses attaques chimiques, de sorte qu'il leur livre sa date de naissance, sans qu'aucun doute ne soit possible. (B)
Les yeux ronds, ses agents le fixent, comme s'il sortait tout droit d'une autre dimension…
- Ensuite… ? réclame le Colonel-venu-d'ailleurs.
- Euh…, bredouille Blake, avant de se ressaisir. Solo a vécu à Sacramento jusqu'à ses seize ans et on n'apprend rien d'intéressant sur lui avant de lire le témoignage d'un seul homme : le Père David Maxwell, ici en photo en haut à droite. En l'an AC 192, il a décidé d'alerter la police au sujet du comportement suspect du jeune homme vis-à-vis des enfants. La police n'a pas jugé bon d'enquêter… Pourquoi faire son boulot quand on peut être payé à ne pas le faire ? les raille-t-il.
- Blake, le reprend Heero.
- Faute de preuves irréfutables ? veut savoir Antoine.
- Faute de parents, à mon avis ! répond Blake. Les orphelins, qu'ils soient adoptés ou non, étaient fortement méprisés à l'époque.
- Je m'étonne qu'un homme d'Eglise choisisse d'aller trouver la police, relève Nanako.
- Il a sans doute tout fait pour raisonner Solo, mais…
- À la différence de la personne qui dépose une plainte, celle qui dépose une main courante n'entend pas faire poursuivre en justice l'auteur des faits, intervient Heero. Faire une déclaration en main courante, c'est faire consigner des faits sans déposer plainte. C'est une simple déclaration. Un moyen pratique pour dater des événements d'une certaine gravité, mais qui ne sont pas, à eux seuls, caractéristiques de la commission d'une infraction.
- Le Père Maxwell a tout fait pour l'aider, se réjouit sobrement Antoine.
- Oui, mais si la police estime que les faits déclarés sont constitutifs d'une infraction, une action judiciaire pourra s'ensuivre, que la personne déclarante ait ou non voulu porter plainte, précise Marc.
- Hn. La suite, Heero réclame-t-il à Blake.
- Le Père David avait l'air convaincu que le tuteur de Solo l'abusait sexuellement et que le reste de la famille ne faisait rien pour le protéger. L'autre problème était que Solo semblait s'intéresser aux orphelins de la pire manière qui soit. David et Sœur Helen, les deux seuls religieux de l'église et dirigeants de l'orphelinat, s'occupaient de quatorze enfants, âgés de six à douze ans.
- Tout ça, c'est très bien pour cerner le profil de Solo Smith, mais…, commence Marc.
- Je sais, je sais ! l'interrompt nerveusement Blake. J'ai eu la même pensée. Attends la suite… Une nuit de l'AC 192, peu de temps après que le Père ait donné son signalement à la police, lui, Sœur Helen, douze orphelins et la famille adoptive de Solo sont morts assassinés, la gorge tranchée, et avec la même arme. Selon le rapport du légiste, il s'agit précisément du couteau Cold steel FGX de forme Karambit. Seulement, quand la police a découvert les corps de la famille Smith, Solo s'était déjà évaporé…
- Okay, lâche Alec.
- Solo aurait tué tout le monde ? s'étonne Nanako. S'il a su que le Père avait déposé une main courante, je peux comprendre qu'il ait voulu se venger, mais pourquoi tuer la religieuse et les orphelins ?
- Rien n'indique qu'il ait été au courant du dépôt. Ces bons à rien de flics ont directement classé l'affaire et Solo n'a jamais été inquiété, la renseigne Blake.
- Ces meurtres n'auraient donc pas de lien direct avec cette déclaration, dit-elle d'un air méditatif.
- Je pense qu'arrivé à un certain âge, il s'est senti prêt à se défendre, suppose Alec.
- Il aurait pu fuir, sans tuer personne, oppose Nanako.
- Les p'tits garçons, répond Antoine d'une voix morte. Il voulait les p'tits garçons et les religieux lui faisaient obstacle.
Heero observe attentivement Antoine, blanc comme un linge et le regard dans le vague, à des années-lumière d'ici…
- C'est juste, appuie Marc, qui ne remarque rien, trop absorbé par l'affaire. Sinon, pourquoi en épargner deux ?
- Solo n'a jamais été suspecté de délit sexuel que par le religieux, rappelle Alec. On est loin des soupçons d'escroquerie, de vols et de délits mineurs.
- Tu crois vraiment qu'il en serait réduit à travailler pour l'Irlandaise et Masanaga, s'il n'avait pas été maltraité dès son plus jeune âge ? l'interpelle Marc.
- On peut m'écouter jusqu'au bout, aussi ! râle Blake.
Heero s'apprête à lui demander de la faire courte, lorsque la sonnette retentit.
- J'y vais, décide-t-il.
Il dévale les quelques marches, ne s'attendant pas à recevoir d'autre visite que celle de Quatre. Mais celui-ci ne se déplace qu'en voiture et n'a pas à sonner, puisqu'il détient la carte pass pour ouvrir le garage. Pourtant, la porte s'ouvre bel et bien sur Quatre, Agent d'élite de réserve et Consultant Preventer en psychologie criminelle.
- J'ai eu envie de prendre l'air, alors je suis venu à pieds, se justifie-t-il pour répondre au regard interrogatif d'Heero.
- Je m'étonne qu'Auda ne t'ait pas accompagné.
Quatre ne répond rien et gravit les escaliers.
Puis, il stoppe soudainement sa progression lorsque son regard bleu pâle rencontre celui vert de jade de Trowa, assis sur le rebord du bureau d'Heero, en bout de piste.
Dès lors, son sourire de façade fond comme neige au soleil et il n'entend pas plus les agents le saluer, qu'il ne sent Heero lui presser discrètement le bras.
- Tu savais qu'il serait là ? l'interroge-t-il à voix basse et d'un air agacé, tout en ôtant hâtivement son alliance.
- Oui.
- Pourquoi ? demande-t-il, blessé. Pourquoi m'infliger ça, Heero ?
- N'oublie pas qu'il lit sur les lèvres.
Quatre pivote de moitié, sentant son cœur battre dans sa gorge.
- Je ne peux pas… Donne-moi le dossier, je l'étudierai…
- Bonjour, Monsieur Winner.
L'interpellé se retourne, le cœur dans l'estomac.
- Bonjour… Monsieur Barton.
Coincé, il est forcé de jouer son rôle jusqu'au bout et lui serre la main, le corps broyé de douleur à sentir sa paume, douce et chaude, contre la sienne.
- Je sais que nous travaillons rarement ensemble et que, pour les deux dernières fois, vous sembliez tenir à l'étiquette, mais pourriez-vous faire fi des convenances et m'appeler simplement Trowa ?
Quatre a toutes les peines du monde à soutenir son regard fixé sur lui et préfère donc le croiser le moins souvent possible.
- A condition que vous me rendiez la pareille.
- Avec joie, Quatre.
- Bien.
Comme Trowa ne bouge pas, Quatre doit le contourner pour pouvoir lui échapper.
- Bonjour à tous, adresse-t-il ensuite à la ronde, d'une voix plate. Faites-moi un rapide topo, s'il-vous-plaît…
Heero remarque que Trowa étudie Quatre avec application, comme s'il cherchait à lire en lui, à entrer dans son esprit pour en comprendre tous les rouages…
- Ce n'est pas la première fois qu'il vient vous prêter main forte, déduit Trowa.
- Hn.
- Il ne désire pas travailler avec moi. Il est relativement chaleureux avec les autres, quoique toujours un peu distant, mais pas avec moi.
Heero lui jette un coup d'œil scrutateur.
- Il a le teint gris et l'air épuisé, remarque encore Trowa.
- Son héritage est lourd à porter.
- Non, c'est autre chose. Il est entraîné pour vivre sous cette pression-là.
- Quelle est ton intuition ?
- Cet homme est rongé par le remord.
- Qu'est-ce qui te fait penser ça ?
- Ses yeux sont remplis de tristesse et il évite de croiser le regard des autres. Il s'en veut gravement pour quelques évènements passés et ne se sent plus digne de recevoir l'admiration de ses pairs.
- Quatre n'a plus le cœur à se distraire.
- Il est divorcé, depuis peu.
- Qu'est-ce qui te fait penser ça ?
- J'ai remarqué la trace de son alliance sur son annulaire par la différence de couleur de peau.
- Pourquoi t'intéresses-tu à lui ?
- Il est le seul qui m'apparait en couleur dans la grisaille de ce monde. Et puis, j'ai l'impression de le connaitre par cœur, alors que nous nous sommes adressés la parole qu'à deux reprises. Pourtant, j'ai envie d'entrer dans sa vie… de compter pour lui. C'est plus fort que moi.
Trowa surprend le petit sourire d'Heero.
- Je peux ? demande-t-il.
- Quatre est compliqué, répond-il sans chercher à le décourager. C'est un paradoxe à lui tout seul.
- Alors, je peux, déclare Trowa.
Sur cette heureuse décision, ils se rapprochent des autres.
- … et c'est là qu'ils m'ont coupé la parole ! est en train de rapporter Blake à Quatre.
- Nous t'écoutons, l'enjoint l'empathe, qui fait tout pour ignorer Trowa, au moins le temps d'entendre toute l'histoire.
- Merci, dit Blake. Pour répondre à ta question, Marc, Solo n'a pas épargné deux enfants, mais un seul : Kimo Maxwell. Selon le rapport de police et le témoignage de Kimo, Duo Maxwell n'était pas dans le dortoir au moment des meurtres et personne ne l'a jamais revu…
- Il l'a échappé belle !
- Ils avaient tous deux douze ans, au moment des faits. Qu'a fait la police ? veut savoir Antoine.
- Ils n'ont lancé aucune recherche pour retrouver Duo, répond Blake. Et d'après les trois lignes de témoignage d'un flic en faction, Kimo a été aperçu courant vers un jeune homme correspondant au signalement de Solo Smith. Mais il faisait sombre et ils étaient trop occupés à contenir la foule qui se massait devant l'orphelinat pour faire attention à deux gamins.
- Vous croyez qu'ils sont restés ensemble, depuis ? s'enquiert Nanako. Que Solo aurait fait tout ça seulement pour récupérer Kimo ?
- C'est une possibilité, répond Heero.
- Selon le registre de l'orphelinat, Kimo et Duo ont été confiés au Père Maxwell en AC 188 par Solo Smith, en personne, leur apprend Blake à la surprise générale. Ils avaient huit ans et lui, douze.
- Ce sont les deux seuls enfants qu'il a confié au prêtre ? l'interroge Quatre.
- Apparemment.
- Intéressez-vous aux disparitions d'enfants, dans cette région, entre l'AC 186 et 192, commande-t-il.
Alec fond sur son clavier.
- Doit-on tant remonter dans le temps ? s'étonne Nanako. Solo n'avait que dix ans en 186…
- J'ai déjà eu à faire à des enfants de dix, onze, douze ans et plus, soupçonnés puis condamnés pour violences, tentatives de viols et homicides, notamment sur des adultes, l'informe Quatre.
- Ainsi, nous partons du fait, non avéré, que Solo Smith est un criminel multirécidiviste, dit Trowa.
Quatre pivote d'un quart vers lui, mais ne glisse son regard sur le sien que quelques secondes.
- Oui. Je pense qu'en marge de ses crimes crapuleux, dont certains commandés par Aideen, il reproduit le schéma de son beau-père.
- Un pédophile-enfanté ?
Ce terme désigne et définit celles et ceux qui violent les enfants à la suite de violences physiques qu'ils ont eux-mêmes subit durant leur jeunesse.
- Oui, confirme encore Quatre. L'enfance et la situation familiale sont deux critères prépondérants chez un meurtrier. Il n'est pas rare de découvrir que l'auteur d'un crime a vécu une enfance difficile, qu'il a été victime d'abus, de violences ou d'une éducation froide. Brisé, broyé, comme Solo l'a été, il s'est retrouvé totalement démuni, à vif et la seule façon qu'il a trouvée pour survivre a été de prendre le pouvoir à son tour et de passer dans le camp des puissants. Solo est ce qu'on appelle un psychopathe. Il est sans doute instable, asocial et impulsif, dénotant une absence apparente de sens moral. Mais il reste incapable de se débrouiller seul et c'est pour cette raison qu'il collabore avec Aideen.
- En cela, il n'y a pas un mais des homicides, précise Trowa d'un ton scolaire à l'attention des agents spéciaux. Tout, dans un homicide, est spécifique : la motivation, le mode opératoire et les logiques sociales ou psychologiques.
- Après diverses classifications, les chercheurs ont affiné leurs analyses et créé plusieurs typologies, sans qu'aucune ne s'impose vraiment, tant le sujet est complexe et hétéroclite. Aujourd'hui, la statistique administrative policière distingue trois catégories dans les meurtres et assassinats : les homicides à l'occasion d'un vol, les règlements de compte entre malfaiteurs et les homicides pour d'autres motifs…
- Selon les pays et indépendamment des régions auxquelles ils sont rattachés, complète Trowa, les lois distinguent les homicides en catégories de différentes gravités. En droit pénal Preventer, qui est international par nature, l'homicide a quatre qualifications juridiques différentes, correspondant à trois degrés dans l'intention de tuer.
- L'homicide volontaire, commence à énumérer Quatre, dans les cas où un être humain en tue un autre volontairement. Ce crime est alors qualifié de « meurtre au second degré », s'il n'y a pas eu de préméditation. Et d'« assassinat » ou « meurtre au premier degré », s'il a été prémédité. Viennent, ensuite, les trois autres qualifications…
- Les violences volontaires ayant entraîné la mort sans l'intention de la donner, où un être humain tue sans intention de tuer, mais en faisant usage d'une violence qui, elle, est volontaire.
- L'homicide involontaire, où un être humain en tue un autre par accident en commettant un délit ou un crime, ou par négligence criminelle.
- Enfin, l'homicide accidentel, où un être humain en tue un autre alors qu'il ne pouvait pas prévoir que son acte serait la cause d'un décès. Par exemple, donner un produit à quelqu'un qui lui cause une allergie mortelle. Ou que cet acte soit involontaire. Par exemple, tomber sur un enfant et l'écraser sous son poids.
Alors que tous suivent ce ping-pong magistral en faisant aller leurs regards de l'un à l'autre, Antoine se révolte subitement.
- Tous ceux qui ont enduré ce genre d'épreuves durant l'enfance ne deviennent pas des pédophiles ! intervient-il comme un cheveu sur la soupe, s'attirant inévitablement toute l'attention de l'équipe.
Et plus particulièrement, celle de Quatre…
- En effet, Antoine, répond le criminologue d'un ton compréhensif. Nombre d'entre eux souffrent en silence, frustrés de ne pouvoir bâtir une vie, et notamment de couple, épanouit et sans entraves.
Antoine sent l'air lui manquer…
Discrètement, Trowa interroge Heero du regard et en comprend aussitôt la réponse.
- Reprenons, dicte Heero.
- Si j'en crois ce rapport, poursuit Quatre. Solo, Kimo et Duo se fréquentaient régulièrement et le prêtre voyait ça d'un mauvais œil, jusqu'à porter de graves accusations sur Solo. Et d'après nos certitudes le concernant, je pense que le prêtre avait vu juste.
- Et ça lui a coûté la vie, précise Nanako.
- Ce n'est pas tout, dit Blake. J'ai fouillé les archives des p'tites histoires de la ville et j'ai recoupé une info avec notre dossier. Kimo et Duo étaient connus pour chaparder et ils étaient plutôt doués, à en croire les témoignages des commerçants.
- Que sont-ils devenus ? ordonne immédiatement Heero.
- Je m'en charge, se propose Marc.
- J'ai quelque chose, intervient Alec, à l'issue des recherches commandées par Quatre. Entre l'AC 187 et 192, quatre enfants de moins de dix ans environ ont été sexuellement abusés avant d'être retrouvés morts, la gorge tranchée, leurs corps abandonnés dans les ruelles de Sacramento.
- Solo s'est… s'est fait la main sur eux ? demande Antoine d'un air horrifié.
- Certainement, répond Quatre en l'observant. C'est sans doute pour cette raison que Masanaga l'a emmené à son hôtel. Bien qu'il n'aime soumettre et briser que les hommes disons… lumineux. Ce qui n'est pas le cas de Solo.
- C'est-à-dire ? veut savoir Blake, le regard noir.
Quatre est assailli par les émotions d'Antoine et de Blake, mais se concentre bien plus à ériger son mur face à l'intérêt manifeste de Trowa à son égard…
- Aideen est une dominatrice et son réseau d'informateurs est étendu. Elle doit savoir beaucoup de choses sur Solo et le manipuler à sa guise. Lui-même devant certainement se nourrir des fantasmes qu'elle lui suggère… Quand elle l'a proposé à Masanaga, celui-ci a dû être intrigué, peut-être même contrarié, par la prise de pouvoir de Solo sur ces êtres qui font son enchantement. Il n'est pas impossible qu'il ait voulu le punir ou le remettre dans le droit chemin en lui rappelant d'où il vient et qu'elle est sa véritable place… Vois-tu, Masanaga agit un peu comme ceux de ces anciennes tribus de l'actuelle partie sud de R2. Il croit qu'il peut absorber la vie de l'autre et notamment leur force.
- En les violant ?
- Violer, c'est voler, lui rappelle-t-il. Et Masanaga croit être en mesure de prendre leur pureté pour se l'approprier.
- C'est ridicule !
- C'est un sociopathe, Blake. Une personne totalement dépendante de ses pulsions criminelles et dénuée de conscience sociale. Tu n'es pas sans savoir que les mobiles apparents des tueurs en série vont du pouvoir de domination, à la gloire personnelle, à la soif de publicité, en passant par les meurtres rituels ou encore le désir sexuel incontrôlé. Pour synthétiser, on exprime souvent un classement entre trois raisons : le besoin, l'envie, le plaisir. Aussi, je ne cherche pas à te convaincre de sa vérité, mais bien de te dresser son profil.
- Pourquoi garde-t-il mon frère, dans ce cas ? l'agresse-t-il, sans le vouloir. Ne l'a-t-il pas vidé de sa « lumière » depuis le temps ?
Quatre est obligé de reculer physiquement face à l'énergie de colère que lui envoie Blake.
- Ton frère doit être spécial à ses yeux… Peut-être le considère-t-il comme son élu.
- Blake, calme-toi, le prévient Heero, imposant un silence tendu.
Ce qui ne l'empêche pas de remarquer à quel point Quatre fascine son ami, Trowa, et ses agents…
Navré pour Blake, Marc se sent obligé de se racler la gorge, avant de prendre la parole.
- Duo et Kimo Maxwell sont introuvables et Solo n'a pas renseigné d'adresse. Depuis cette nuit-là, ils se sont tous les trois volatilisés.
- Ils ont passé une partie de leur enfance ensemble et ils ne se verraient plus depuis cette tragédie ? souligne Nanako. Ça n'a pas de sens !
- Duo et Kimo sont forcément dans la combine, dit Marc, convaincu de leur implication dans les multiples meurtres.
- Quelque chose s'est brisée entre eux, intervient Antoine en plissant le front sous l'effet de la concentration. C'est comme si… ils ne pouvaient plus se voir. Je n'y vois rien, c'est très opaque.
- Ça ne colle pas avec leurs profils, dit Quatre d'un air contrarié. On ne tourne pas la page aussi vite ni aussi facilement, et, Duo et Kimo voudraient nous faire croire qu'ils l'ont fait avec désinvolture ? Solo les as trouvé dans la rue en train de chaparder. Depuis combien de temps Kimo et Duo vivaient-ils ainsi, partageant leurs joies et leur misère ? Leur lien devait être très fort et je doute qu'on puisse y renoncer…
- S'ils continuent de voler leurs saucisses au supermarché, ça les regarde ! lance Blake. Mais ça n'a pas grand-chose à voir avec notre enquête.
Heero note que Blake fait une fixation sur la seule personne de Solo Smith, aveuglé par sa haine envers Masanaga, s'empêchant ainsi d'envisager d'autres pistes, toutes aussi précieuses.
- Quatre, le retient Heero. Pour l'instant, rien ne relie ce Duo à Masanaga, ni au Joker. Marc, trouve-moi Kimo. Il a été vu en train de quitter les lieux en compagnie de Solo. Son prénom n'est pas courant et avec un peu de chance, il l'aura gardé pour ses nouveaux papiers. Renseigne juste son âge et l'état de Californie.
- Okay.
- Je ne peux pas croire que tu ne veuilles pas creuser de son côté ! dit Quatre à Heero en aparté.
- Mon équipe a besoin de directives claires et la piste de Duo ne va pas dans le sens de Masanaga. S'il a ressenti le besoin de couper tout lien avec son passé, c'est son droit.
- Duo aurait abandonné son compagnon de galère, comme ça, sans sourciller ? insiste lourdement Quatre. Il aurait fui sans chercher à emmener Kimo, le seul survivant, et Solo, le jeune garçon avec qui ils aimaient sortir ?
- Peut-être qu'ils ne s'entendaient pas si bien que ça.
- Duo était connu pour voler les commerçants, intervient Trowa. Peut-être était-il parti en mission et à son retour, il aura vu la police et entendu les rumeurs de meurtres et se serait enfui, laissant là, à tout jamais, son ancienne vie derrière lui.
Quatre se retrouve piégé par son regard.
Un état que Trowa n'a aucun mal ni aucun scrupule à prolonger…
- Il… il y a certainement du vrai dans ce que vous avancez, finit par bégayer Quatre.
- Nanako, as-tu trouvé le recéleur du Joker ? veut savoir Heero.
- Trowa et moi avons dégagé une liste de trois noms.
- N'oublions pas que le Joker est toujours présumé coupable d'assassinat, rappelle Trowa en libérant Quatre de son regard.
Celui-ci a dès lors l'impression d'être lâché du haut d'un immeuble de vingt étages !
- Pour l'instant, rien d'autre que le cas Johnson ne le relie au mafieux, dit Alec.
- Peut-être, mais en attendant, c'est la meilleure piste que nous ayons pour ce qui concerne le Joker.
- C'est aussi la plus trouble.
Ses agents ne se plaindront jamais, mais Heero sait qu'ils commencent à fatiguer…
- Blake ? l'appelle Heero.
- Oui, Sensei ?
- Fait tourner la note ! ordonne le Colonel.
- Oh, non ! C'est toujours sur moi que ça tombe ! râle-t-il faussement, d'avantage pour faire du bien à l'équipe.
Heero ne les réprimande que très rarement et c'est souvent sur Blake que ça tombe !
Premièrement, ses agents font correctement leur travail et deuxièmement, Heero se sait différent. Il n'a jamais ressenti le besoin vital de « décompresser », contrairement aux autres. Il sait donc que son unité tient le coup en faisant, de leur lieu de travail, un foyer chaleureux et de leur relation professionnelle, un contact vivant, festif et solidaire.
- Heero, il ne faut pas ignorer Duo ! le prie Quatre, revenant à la charge.
- Qui te dit qu'au final, ce n'est pas lui le meurtrier de sa propre famille adoptive ?
Quatre est pris au dépourvu !
- Quand on voit la force et la rage qu'il faut avoir pour égorger et poignarder autant de personnes en l'espace de quelques heures, il est évident que Solo est l'auteur des crimes. Lui seul en avait la motivation. Kimo et Duo étaient trop jeunes et leur occupation première était de voler des bonbons ! Et puis, les enfants devaient adorer le Père Maxwell… contrairement à Solo.
- Je ne sais pas pourquoi Duo a décidé de faire bande à part, mais si Kimo a préféré suivre Solo et compte tenu de son aptitude à voler…
- Alors, il se pourrait bien qu'il soit le Joker que vous recherchez ! annonce-t-il avec aplomb.
- Ça expliquerait beaucoup de choses. Notamment la raison pour laquelle c'est le Joker qui a cambriolé les Johnson pour le compte de Masanaga, alors que la mission a été confiée à Solo par Aideen.
- Et aussi, pourquoi Kimo revêt le costume de prêtre pour ses missions, en souvenir de son Père, complète Quatre.
- Ce n'est ni plus ni moins que de la sous-traitance, mais il faut déterminer si le Joker est aussi un assassin ou si Solo s'occupe seul de remplir les contrats rouges, dit Trowa.
Soit, les contrats de sang.
- Dans les deux cas, le Joker est au moins complice d'homicide volontaire, déclare Blake, tandis que chacun leur tour, les agents notent ce qu'ils désirent manger sur le papier qu'il fait circuler.
- Je ne vois pas le Joker lire une histoire à une enfant et partir en laissant ses parents vivre, pour ensuite, tuer le père à son bureau, contre-attaque le profiler. Cela prouve au moins que Solo ne peut pas être le Joker ! Il n'a pas ou plus la capacité d'aimer son prochain. Il l'aurait tué, Heero. Il aurait tué Jenna. Au contraire, le Joker l'a bordé et est allé jusqu'à se confier à elle… Ça ressemblerait bien à un orphelin comme Kimo d'agir ainsi.
- Tu affirmes donc que le Joker est piloté par Solo ? demande Heero.
- Oui. Oui, pour moi, tout est clair sauf une chose : Duo. Je ne m'explique pas pourquoi il est parti, ni pourquoi il ne fait apparemment rien pour les retrouver…
- Dans ce cas, pourquoi Solo a sagement laissé le Joker cambrioler le domicile des Johnson pour décider ensuite d'assassiner le père sur son lieu de travail ? s'enquiert Marc.
- Vous remarquerez que le Joker signe toujours ses passages de sa carte et que la police n'en fait pas mention pour le lieu du meurtre de Johnson, souligne Quatre.
- Le Joker s'est emparé d'argent liquide et de bijoux, énumère Alec.
- Pas seulement, intervient Heero. Il devait y avoir les notes que Masanaga voulait récupérer.
- Pourquoi Solo a-t-il forcé le coffre-fort de son bureau, dans ce cas ?
- Parce que Johnson se targuait d'être un bon élément, de suivre les règles… Il a dû emporter une copie de ses notes et laisser les originaux à son bureau.
- Seulement, Solo devait être convaincu que Johnson les emporterait avec lui, chez lui, comprend Blake.
- Il a agi dans la précipitation, dit Heero. Masanaga ne devait pas être content de son premier travail.
- Si Solo n'a pas confié la mission de sauvetage au Joker, nous pouvons envisager l'hypothèse que Kimo n'est pas au courant de tout, soumet encore Quatre.
- Et Aideen accepterait cette sous-traitance ? doute Alec. Comme ça ?
- Si elle sait pour Kimo, et cela ne fait aucun doute, alors, il est potentiellement en danger, maintenant que Masanaga s'est intéressé à la vie de Solo, répond Quatre.
- J'ai l'info ! annonce Marc. Un seul individu masculin de vingt-huit ans et résidant dans le quartier chaud d'East Los Angeles porte le prénom de Kimo. Il a apparemment troqué son nom d'orphelin pour celui de Lost.
- Il vit seul ? demande Quatre.
- D'après ses papiers administratifs, oui. Mais si je me réfère à son relevé de compteur d'eau, non.
- Vous tenez votre binôme ! réaffirme-t-il. Solo l'a embarqué cette nuit-là et ils travaillent ensemble depuis. N'oubliez pas que Solo l'a sans doute abusé durant sa jeunesse, et si ce n'est avant la tragédie qui a touché l'orphelinat, Solo l'aura certainement initié à la sexualité, après.
- Personne ne peut vivre à côté d'un monstre sans le savoir ! prétend Blake, sûr de lui.
- Bien sûr que si ! rétorque Antoine, s'attirant de nouveau toute l'attention de Quatre.
- Je veux une surveillance prioritaire sur les personnes de Kimo Lost et Solo Smith, ordonne Heero.
- C'est comme si c'était fait ! assure Alec.
- Chaud ou froid ? Trowa interroge-t-il Quatre en survenant dans l'intervalle.
Le profiler sursaute.
- Comment ?
- Vous voulez manger chaud, ou froid ?
- Oh ! euh… froid.
Quatre est si absorbé dans l'enquête qu'il en a presque oublié son malheur, l'espace de quelques minutes.
- Froid, répond Heero, son tour venu.
A présent, Quatre regarde Trowa remettre la liste à Blake et sent une bouffée de tristesse lui broyer la gorge.
Puis, c'est en marmonnant que Blake se rend au pas de course au restaurant « Délices de Tempozan » sur la place du même nom, à trois minutes de leur bureau…
•
Un quart d'heure plus tard…
•
Quand Blake revient, en mastiquant la dernière bouchée de son sandwich, c'est l'effervescence !
Nanako se charge visiblement de schématiser l'affaire sur leur écran de contrôle. Il a le temps de l'étudier, son œil entraîné en faisant rapidement le tour.
Deux grands axes partent de la photo de Masanaga placée au centre :
L'un le relie à Aideen « l'Irlandaise », puis à Solo Smith « Black Light » et à Kimo Lost « le Joker », suivi d'un trait en pointillés désignant Duo Maxwell.
Blake n'a aucun mal à s'imaginer Quatre en train d'exiger qu'on y place le troisième orphelin.
L'autre le relie à la New Line, entreprise rattachée à l'un de ses employés, John Johnson, lui-même rattaché au Joker, à Black Light, puis à un certain Joe Fisher.
- Blake ! vibre la voix naturellement autoritaire du Colonel.
- Sensei ?
*C'est toujours sur moi que ça tombe !* se dit-il.
- Lâche-ça et mets-toi à jour.
- Tout de suite !
Nanako vient vers lui, tandis que le reste du groupe se jette sur leurs repas.
- Grâce aux informations codées qu'Heero a envoyées sur le réseau, l'un des fantômes s'est manifesté, l'informe-t-elle en lui tendant un dossier que Blake s'empresse de feuilleter.
Principalement des clichés de bijoux partiellement démontés, des docks d'Ocean Park et d'autres lieux fréquentés par…
- Joe ?
- Le recéleur du Joker, répond Nanako en pointant sa photo sur l'écran. L'homme auprès duquel un fantôme est infiltré depuis des mois. C'est ainsi qu'il a pu identifier les bijoux, faire le lien avec notre affaire et nous alerter.
- Il a donc pu voir le Joker ?
- Non. Le voleur exige de n'avoir à faire qu'à Joe.
- Alors on n'a pas sa photo ? On doit bien avoir un cliché du Joker !
- Personne n'a jamais vu son visage, sauf Jenna.
- Comment c'est possible ? s'étonne réellement Blake.
- Tu le verras bientôt, intervient Marc. Notre Joker a commandé un professeur de danse pour son prochain casse, le 12 de ce mois-ci.
- Hein ?
- Joe a lancé un appel d'offre pour des R.L.A.
- C'est impossible !
- Carte Noire en maîtrise bien toutes les combinaisons…
- Oui, mais là on ne parle pas du Roi des voleurs, de l'As des as, mais du Joker : le cambrioleur moyen de maison bourgeoise. Pas de musées, de banques internationales ou d'autres lieux publics et privés aux mesures de sécurité réputées inviolables.
- Carte Noire est une ombre, confirme Antoine. Une ombre furtive…
- S'il ne signait pas ses passages de sa carte, lui aussi, on pourrait avoir de sérieux doutes quant à lui attribuer tous ces coups de haut-vol, fait remarquer Alec.
- Vous vous souvenez de la fois où il a démonté et volé une œuvre d'art contemporaine faite de morceaux de bois et de métal, en plein jour et alors que le musée était ouvert au public ?
- Ça y est, c'est reparti ! soufflent ses coéquipiers.
Mais Blake n'en a cure et poursuit :
- La police suppose qu'il est entré comme n'importe quel visiteur et a fait tourner en boucle les mêmes quinze minutes de film de la pièce concernée. Comme le musée vous contraint à suivre une sorte de piste initiatique, cette salle-ci était encore vide au moment des faits, donc le bidouillage des caméras de surveillance est passé totalement inaperçu.
- Incroyable ! se moque Marc.
- C'est pas vrai ? renchérit Nanako.
- Si ! Ensuite, il a payé un enfant pour qu'il se saisisse d'un petit objet et court dans tous les sens, monopolisant ainsi tous les membres de la sécurité qui a aussitôt décidé de fermer l'accès aux salles supérieures. Mais Carte Noire s'y trouvait déjà, seul et sans visiteur. Il a démonté l'objet de métal, l'a placé dans la poubelle en dur et sur roulettes à l'effigie du musée et s'est blotti dans un recoin en attendant que l'alerte soit levée pour se mélanger de nouveau au public. Il est ressorti comme si de rien n'était et à embarqué la poubelle… Une poubelle à cinq cent mille dollars !
- Carte Noire est fascinant, mais pour l'heure, il s'agit de se concentrer sur le Joker, leur rappelle Marc.
- C'est quoi, le plan ?
- Trowa organise son départ prochain pour R2. Il sera le nouveau professeur du Joker, jusqu'à ce qu'il soit temps de les arrêter, Solo et lui.
Blake jette un coup d'œil dans leur direction.
- Où est Quatre ? demande-t-il en s'apercevant qu'il n'est plus là.
- En visioconférence pour son travail.
- Tu as dit « nouveau » ? rebondit soudain Blake.
- L'un des deux professeurs capables d'enseigner ces mouvements a répondu favorablement à l'appel de Joe. Heero a déjà donné l'ordre de mettre l'autre sur la touche, tandis que Trowa ira arrêter le premier, sur place.
- Il part seul ?
- On ne sait rien de plus, pour l'instant.
- Ecoutez bien, exige Heero en revenant vers eux. Trowa part dès ce soir en mission d'infiltration et il aura besoin de l'un d'entre vous en plus de l'unité de Los Angeles. Vous êtes tous qualifier pour ce job, mais j'ai choisi Marc pour l'accompagner. Des questions ?
Tous répondent par la négation, sauf Antoine, qui ne réagit pas.
- Je suis libre comme l'air ! lance Marc.
Antoine est blessé par cette réflexion qu'il sait lui être personnellement adressée et c'est sur cette nouvelle pique émotionnelle que Quatre refait son apparition.
- Bien, conclut Heero. Marc, va te préparer. Quant à vous autres, d'autres dossiers nous attendent…
Il est interrompu par la sonnerie de son téléphone mobile.
- Yuy, décroche-t-il en enfilant son bluetooth. J'arrive tout de suite ! Dites-lui de ne pas bouger.
- Un problème, Sensei ? s'inquiète Blake.
- Rien qui ne soit lié à notre travail, répond-il en sortant.
- S'il a pris la peine de vous répondre, c'est que l'incident est d'ores et déjà sous contrôle, les rassure Quatre, avant de rejoindre Antoine. Veux-tu bien m'accompagner au jardin ?
Résigné et sous le regard de Marc, Antoine se lève sans bruit et le suit.
- La chaleur est bien plus supportable qu'il y a encore quelques jours, apprécie Quatre en offrant son visage aux rayons du soleil.
- Je sais que tu n'es pas venu uniquement pour l'enquête, mais aussi pour moi, déclare Antoine, tout de go, dans son dos.
- Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
- Heero ne m'avait jamais poussé à sortir de mes gonds et il n'est pas nécessaire de travailler un an à ses côtés pour savoir qu'il ne fait jamais rien au hasard.
Quatre reporte son intention sur l'agent, fermé à double tours.
*Mon intuition se confirme* se dit-il. *C'est Marc qui détient véritablement du pouvoir sur lui…*
- Je vais m'entretenir avec Marc, l'informe Quatre.
- …
- Je voulais que tu le saches.
- Pourquoi ?
- Par respect.
- Pourquoi veux-tu parler à Marc ? N'est-ce pas censé être moi le problème ?
- Que crois-tu donc que je veuille lui dire ?
- Tu comptes me répondre uniquement par des questions ?
Quatre sourit.
- Tu me rappelles quelqu'un, dit-il en se souvenant de sa propre jeunesse. Tu t'obstines à rester froid et tu sembles mener une guerre contre le monde, tandis qu'au final, tu restes seul et isolé de ton propre cœur.
- Tu es venu jusqu'ici pour me conseiller de croire en l'humanité ? grince-t-il. Waoh ! Ce n'était pas la peine de te déplacer.
Contrairement aux apparences, Quatre est honoré qu'Antoine s'autorise à se lâcher ainsi en sa présence.
*C'est un signe de confiance et un appel à l'aide, tout comme il a osé le faire avec Heero et Marc*
- La foi est une lutte spirituelle contre le doute, contre l'indécision. C'est une lutte pour briser l'illusion et le manque de confiance qui nous fait croire que nous ne pourrons pas devenir heureux et que nous sommes des cas désespérés. (B)
Antoine fronce les sourcils, déconcerté par son discours.
- L'essentiel, reprend-il, c'est d'ancrer dans le cœur de chaque individu la philosophie enseignant la dignité absolue et irremplaçable de la vie. (C)
Ça y est, Antoine est suffisamment touché au cœur pour que Quatre puisse œuvrer.
- Heero et moi pensons qu'il est temps d'intervenir dans ta vie.
Antoine baisse la tête.
- Et si… et si je n'en avais pas envie ?
- C'est le cas ?
- …
Quatre s'avance vers lui, sans le toucher physiquement.
- Désires-tu me confier ce qui bloque ta vie ?
- Non. Ni à toi, ni à personne !
- Bien, comprend Quatre en lui souriant avec compassion.
Antoine souffre comme jamais.
- Alors, quoi ? Vous allez me virer, c'est ça ? Sous prétexte que je refuse de me mettre à nu ! Et les autres, alors ? Pourquoi, moi ? Je ne suis pas si doué que ça ! Je ne mérite pas tant d'attention ! finit-il par crier.
Mais Quatre le dépasse, sans répondre, pour rejoindre le reste de l'équipe.
- Marc, pouvons-nous discuter un moment ? lui demande-t-il sous le regard scrutateur de Trowa.
Un instant, l'empathe ferme les yeux et s'autorise le jeu dangereux de ne se concentrer que sur la chaleur que dépose Trowa sur sa peau…
*Je t'aime…* lui envoie-t-il avec une tristesse infinie…
Périlleuse.
- Certainement, répond Marc en se levant.
Le doux frottement du déplacement de sa chaise fait sortir Quatre de ses pensées.
Puis, tous deux s'isolent dans le bureau d'Heero…
- Tu te doutes de la raison de ma présence ici, n'est-ce-pas ? l'interroge l'empathe.
- Ton regard sur le dossier est toujours bon à prendre, mais si moi, je nous sais capable de nous en sortir sans ton aide, alors Heero aussi et par conséquent, il ne t'a pas appelé pour ça, mais pour Antoine.
- C'est exact, confirme Quatre en leur servant une tasse de thé en pressant le thermos personnel du Colonel. Heero a compris qu'Antoine se retrouve piégé dans une impasse et que sans un traitement de choc, il ne pourra pas en sortir seul.
- Je sais que je peux l'aider, mais j'ai peur de mal faire et d'empirer la situation.
- Tu es émotionnellement impliqué, c'est normal. D'un autre côté, c'est précisément pour cette raison que tu es le mieux placé pour le forcer à sortir de sa coquille. Heero m'a rapporté la façon dont il l'a rembarré, l'autre jour…
- C'était du grand art !
- C'est surtout qu'il se ferme avec tout le monde, sauf avec toi.
- Que tu crois !
- C'est parce que tu n'as jamais osé aller au bout de ta pensée, qu'Antoine se paye le luxe de se couper de ton amour pour lui… Ce n'est pas l'aimer que de l'épargner.
- Ça me choque, ce que tu dis là.
- Je sais, mais laisse-moi une chance de m'expliquer.
Marc hoche la tête, particulièrement attentif.
- Ce n'est pas à moi de te divulguer ses secrets. Ce serait comme trahir la confiance qu'il ne sait pas avoir placé en moi, ou comme ouvrir un dossier confidentiel qu'il ne m'imagine pas détenir…
- Je comprends, mais Antoine ne me dira rien. Il refuse catégoriquement de me confier ce qui coince en lui.
- Que tu crois !
Marc sourit de l'entendre lui retourner sa réflexion.
- Ne me donne pas de faux espoirs.
- Antoine va mourir si tu ne te décides pas à l'aider de ton mieux.
L'étirement de lèvres du trentenaire fond comme neige au soleil.
- D'abord, ici, dit Quatre en pointant son cœur. Puis là, montre-t-il sa tête. Il ne restera plus rien de lui.
Marc ne fait plus aucun geste et donne l'impression de s'être arrêté de respirer.
- Pardonne-moi, mais il fallait que je t'alerte, quitte à te provoquer une vive angoisse. L'heure est grave et je devais être certain d'avoir toute ton intention.
- Tu l'as… Et je te supplie de m'enseigner la façon dont on protège un empathe.
Quatre sourit tristement, se rappelant comment Trowa était doué pour l'entourer de son amour protecteur et nourricier…
- Ton amitié est l'amour que tu lui , je n'y toucherai pas.
- Je me pose tout de même des questions… Est-ce que je l'aime assez, alors que j'ignore comment m'y prendre avec lui ? Alors que je ne suis pas capable de panser sa blessure ?
- C'est à Antoine que revient l'exercice de développer l'amour en lui. Pour lui-même dans un premier temps et pour toi, ensuite.
- Pourquoi ?
- Parce que s'il continue de décréter qu'il n'en vaut pas la peine, tu peux lui donner plus d'amour qu'il n'en faut pour maintenir dix mille hommes en vie, il se laissera malgré tout mourir ; quitte à t'entraîner dans sa chute.
Marc déglutit avec difficulté.
- Tu… tu crois qu'il…
- C'est limite… grâce à toi.
- Je ne sais pas comment je dois le prendre ?
- Tu ralentis sa fuite en avant.
- Dans ce cas… pourquoi Heero…
- Il était impératif qu'Antoine se débrouille par lui-même au maximum avant qu'Heero ne fasse appel à mes services. Si j'étais intervenu trop tôt, s'en était fini de sa foi en lui, même vacillante. Voulant l'aider, je n'aurais réussi qu'à anéantir sa dignité et son courage. Heero et moi le surveillons depuis son entrée dans votre unité et nous nous réjouissons qu'Antoine ait trouvé quelqu'un d'aussi intègre et aimant que toi.
Marc n'en revient pas !
- Bah, dis-donc ! Vous ne faites pas de bruits, mais c'est du lourd !
Quatre sourit.
- Prêt ?
- Prêt !
- Ma consigne est expéditive, mais imparable, alors écoute-moi bien et surtout, fais-le.
Le regard de Marc exprime toute sa détermination à obtempérer.
- Tu dois cesser de brider tes émotions et cesser d'avoir peur pour lui. A partir de maintenant, tu reprends tes billes, cesse de te dédoubler et redeviens un avec toi-même. C'est de cette façon que tu pourras le motiver à ce qu'il fasse appel à ses ressources insoupçonnées.
Marc ouvre ses mains, paumes vers le haut, pour marquer sa perplexité.
- Euh… Je fais ça quand et comment ?
- Quelque chose me dit que tu sauras parfaitement t'y prendre et que la situation se présentera plus tôt que tu ne le penses.
- Ah, si ! Oui… On m'avait dit qu'il t'arrivait de parler par énigme.
Quatre rit, appréciant la note d'humour que Marc sait distiller avec subtilité dans des situations qui ne s'y prêtent pas forcément…
•
Au même moment,
devant l'école élémentaire du Lotus Blanc…
•
Assis sur le bord du trottoir, Eichi voit Heero se garer promptement, descendre de voiture, puis se diriger vers lui d'un pas vif et l'air d'être franchement en pétard.
Il n'a pas le loisir d'admirer pleinement sa plastique irréprochable dans son costume de preventer, ou de se remémorer plus longuement leurs étreintes, qu'Heero vient le soulever de terre pour le plaquer durement contre le mur, soulevant ses soixante-deux kilos d'une seule main et sans effort.
- Tu veux mourir, Eichi ? l'interroge-t-il le plus sérieusement du monde, le regard noir.
- Tu… tu ne réponds plus à mes appels.
- Et tu t'es dit que venir enlever ma fille allait nous rapprocher ?
- La colère te rend encore plus beau, si c'est encore possible…
Heero serre le poing qui enserre son col.
- Tu sais bien que je ne ferai jamais rien à ta fille, Heero !
- Non, je ne sais pas.
- Même dans le cas improbable où le personnel enseignant m'avait confié Akane, je ne l'aurais pas sorti d'ici. Il fallait que je te voie, Heero. Et je sais… je sais que tu ne réponds présent que pour elle.
Heero le relâche sans douceur avant de saisir son poignet pour le traîner jusque dans le parc, loin de l'école. Puis, il avise un tronc et « incite » son ancien amant à s'y asseoir, tandis qu'il passe un appel d'à peine quelques secondes…
- Je suis désolé, mais… Tu me manques, Heero, dit-il une fois que le preventer a coupé la communication.
- Je sais de quoi tu as besoin.
- De toi.
- D'une douce compagnie, quelle qu'elle soit.
- Ça ne peut pas se finir comme ça.
- Tu voyais ça comment ?
- Je ne le voyais pas !
- Eichi, soupire Heero. Te souviens-tu comment notre relation sexuelle a débuté ?
- Vaguement, ment-il.
- Tu t'en souviens parfaitement, mais je vais te rafraîchir la mémoire…
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Début du flash-back
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Quatre mois auparavant…
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Heero profite de son jour de repos et qu'Akane soit en séjour – sécurisé par ses soins - au ski avec l'école, pour sortir simplement se promener au bord de la rivière Yodogawa, si brillante à l'heure du déjeuner et à cette période de l'année…
… lorsque son téléphone vibre.
Il décroche à la deuxième sonnerie pour apprendre qu'un braquage à main armée a lieu, au moment même, à deux pas de l'agence.
- Les trois vigiles, le directeur de la banque et trois policiers ont été tués, lui apprend encore Marc. C'est la brigade d'intervention elle-même qui nous a réclamé.
- J'y vais, dit-il, tandis que le froid glacial de l'hiver colore son souffle de blanc.
Il court jusqu'à son 4x4 qui démarre au quart de tour. Le temps de faire crisser les pneus sur le bitume réchauffé par les passages successifs des voitures, d'enclencher la sirène et le voilà parti pour sa nouvelle mission.
- Que dois-je savoir d'autre ?
Malgré le verglas persistant et l'épaisse couche de neige, il grille les feux rouges, slalome entre les voitures et roule à plus de trois fois la vitesse autorisée par temps sec.
- Il s'agit de trois frères, les Studners, bien connus des services de police de R3, répond-il, tandis qu'il suit sa voiture par satellite.
- Que viennent-ils faire, ici ?
- Ils sont sous le coup d'un mandat d'arrêt pour cette seule région. Ils ont dû se dire qu'ils seraient mieux lotis ailleurs.
Arrivant sur les lieux, Heero ne gare pas : il manie son volant comme un joystick, joue des pédales pour contrôler ses quatre roues motrices, afin d'obtenir et de commander le mouvement souhaité en déjouant les pièges de l'hiver. Tout ceci pour ranger son véhicule en une manœuvre glissante, jusqu'à ce que le 4x4 s'insère parfaitement entre deux fourgons.
De quoi détourner momentanément l'attention focalisée par tous sur le braquage en cours, dont celle du chef de la police.
- Vous êtes ? l'interpelle-t-il d'un ton nerveux, un talkie-walkie grésillant à la main.
Heero brandit son badge, le regard rivé sur la banque.
- Colonel Yuy, Preventer. On m'a déjà fait un topo. Rappelez vos hom…
Il n'a pas fini sa phrase que les braqueurs sortent du bâtiment en pointant chacun un otage d'une arme pressée sur leur tempe.
- Faites pas les malins ou j'lui explose la cervelle ! prévient l'aîné des trois frères.
- Oh, mon Dieu ! panique l'un des otages. Je vous en supplie, aidez-nous !
Devinant aisément la suite, Heero retourne à son véhicule, pendant que les forces de l'ordre en présence tentent de négocier au moyen d'un mégaphone, amplifiant leurs voix fatiguées et tendues.
- Ils vont se rendre à l'aéroport, dit-il à Marc avec qui il n'a pas raccroché.
- Je les appelle pour prévenir de leur arrivée imminente et voir s'ils peuvent mettre en place un barrage.
L'aéroport international d'Osaka est une île artificielle construite dans la baie d'Osaka et située à quinze kilomètres au nord-ouest de la ville, dans la région du Kansai. C'est avant tout un aéroport pour les liaisons intérieures, pour les villes de la région du Kansai, notamment Osaka, Kyoto et Kobe, mais également Tokyo et Fukuoka. D'après les statistiques, il est l'aéroport le plus ponctuel au monde.
Heero n'a pas à attendre longtemps pour voir débouler à vive allure le véhicule consenti par la police aux frères Studners. Il avait bien pris quelques rues d'avance, mais il choisit de se repositionner derrière eux.
- Ils n'ont gardé qu'un seul otage, dit-il en apercevant sa silhouette à l'arrière de la voiture.
- Ça reste un problème.
- Hn.
Heero remarque que les Studners se dirigent étonnement bien dans un pays et une ville qu'ils ne sont pas censés connaitre. Mais bientôt, ils se retrouvent confrontés aux rues barrées dans le courant de la nuit pour cause de chutes de neige imprévues…
Heero suit l'allure, se sachant parfaitement découvert par les criminels.
- L'aéroport a fermé certaines de ses pistes, le temps de déblayer la neige.
- Demande-leur de baliser le chemin de façon à ce qu'ils se dirigent vers l'une d'elle.
- Entendu.
Soudain, Heero voit l'une de leurs portières s'ouvrir, puis une femme être éjectée de la voiture avant de rouler bouler jusque sur le bas-côté.
- L'otage est à terre sur le boulevard à hauteur du Grand Centre.
- J'ai déjà dépêché une ambulance. Elle devrait être sur elle dans moins d'une minute.
- On y arrive, prévient Heero en s'engageant sur la dernière ligne droite qui mène tout droit sur l'île.
- Ça y est, on vous a en visuel ! annonce Marc.
Toute l'équipe peut à présent suivre la course poursuite sur le grand écran mural, comme si une caméra haute définition le filmait depuis un drone militaire.
Le piège fonctionne à merveille. Heero se félicite de la réactivité du personnel de l'aéroport.
Bientôt, les trois frères s'engagent sur une piste enneigée et munie d'une sorte de rampe de lancement.
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
- Comme la piste est inexploitable sous toute cette neige, ils ont sans doute décidé d'en tirer profit en l'aménageant, suppose Marc.
Alors que les Studners accélèrent, visant une embarcation privée apparaissant au loin, Heero sait qu'il n'a plus le choix s'il veut les arrêter vivant.
Il s'élance sans hésiter sur la rampe et offre un parfait back flip aux personnels de la tour de contrôle et à son unité, ébahis. Les trois frères ne se rendent compte de rien jusqu'au moment de l'impact, lorsqu'ils se retrouvent à cogner le parechoc arrière de la voiture d'Heero, à présent plantée devant eux, alors qu'elle n'y était pas la seconde d'avant. (D)
Ahuris, les Studners observent, impuissant, l'agent d'élite sortir de son véhicule, puis les mettre en joue.
Seulement, l'aîné chevronné refuse de s'avouer vaincu et de passer le reste de sa vie en prison. Il s'apprête à lui tirer dessus quand Heero l'abat d'une balle en pleine tête, sans autre sommation d'usage. Non pas qu'il ne sache pas viser l'épaule, mais il sait, par expérience, que même gravement blessé, ce type d'individu tire jusqu'à ce que mort s'ensuive.
- Sortez du véhicule, les mains sur le capot et les jambes écartées, les somme-t-il d'un ton placide.
Alors qu'ils s'exécutent, refroidis par la détermination d'Heero, ce dernier remarque qu'un quatrième homme se tasse sur lui-même depuis la banquette arrière.
Il est si bien caché qu'il ne l'a pas vu lors de la course poursuite.
- Sortez du véhicule ! réitère-t-il.
L'individu sursaute, mais n'obéit toujours pas.
Dans le même temps, la sécurité de l'aéroport les rejoint pour menotter les deux frères et charger le corps du troisième sur une civière.
- On fait quoi de celui-là ? s'enquiert l'un d'eux en désignant du menton la boule tremblotante.
- Je m'en occupe, décide Heero en rengainant son arme.
Il attend qu'ils repartent pour pénétrer la voiture des malfaiteurs.
- C'est terminé. Vous pouvez vous redresser.
- J'suis pas avec eux, j'suis pas avec eux !
- Je sais. Retournez-vous, s'il-vous-plaît.
L'homme, d'un mètre soixante-dix, accepte enfin de s'exécuter. Alors qu'il se déplie et pose son regard apeuré sur Heero, celui-ci se présente :
- Je suis le Colonel Heero Yuy, des forces Preventers. La situation est sous contrôle, vous n'avez plus rien à craindre.
L'ex-otage écarquille les yeux, non plus de peur, mais d'ébahissement.
*Mon Dieu, ce qu'il est beau !* se dit-il.
- Comment vous appelez-vous ? reprend Heero devant son silence.
- Eichi, je… je travaille à la banque. J'habite à côté et c'est mon jour de congé, mais j'avais des chèques à déposer…
- Vous êtes blessé ? l'interrompt-il.
- Non… Mais j'ai tellement eu peur, si vous saviez ! répond-il en usant de sa position de victime pour se jeter dans ses bras.
*C'est l'occasion rêvée !*
Dans un premier temps, Heero a un mouvement de recul et de rejet, puis il accepte de refermer ses bras autour de lui, le temps qu'il se calme.
- J'ai cru qu'ils allaient me tuer, témoigne Eichi.
- C'est très probable, confirme Heero.
A ces mots, qui sont tout sauf réconfortants, Eichi sort la tête de son cou et le contemple un instant, avant d'éclater de rire.
- Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle, semble se vexer Heero en se dégageant de son étreinte.
Le jeune homme, d'environ vingt-quatre ans, d'après l'agent d'élite, le dévisage ouvertement.
- Je vous ramène chez vous, décide Heero.
- Oh ! D'accord. Merci, c'est gentil.
*Une chance de plus de l'aborder*
- C'est sur mon chemin.
Eichi sourit à nouveau de sa réflexion.
- Vous êtes du genre pragmatique.
- Vous vous remettez vite, répond-il du tac au tac.
Ils n'échangeront plus la moindre parole jusqu'à destination, sur le parking de la résidence.
- J'imagine que vous devez rentrer faire votre rapport ? l'interroge Eichi, tâtonnant.
- …
- Si ce n'est pas le cas…
Il se racle la gorge et joue nerveusement à nettoyer la paume du boitier de vitesse.
- Je… je me ferais un plaisir de vous remercier en vous offrant un verre, débite-t-il d'une traite.
Heero sait très exactement ce qu'Eichi lui propose et le jeu qu'il joue depuis le début. Mais Heero prend tout de même le temps de l'examiner, longuement, jusqu'à ce que le jeune homme à ses côtés ne se sente fondre sur son siège.
- Zéro promesse, zéro engagement, zéro laisse ! promet-il, les joues en feu.
Eichi n'en est pas à son premier coup d'essai, ne vivant exclusivement que de ce type de relations purement physiques, mais il reste néanmoins timide et nerveux.
Au bout de quelques secondes, Heero coupe le contact, sort du véhicule et vient lui ouvrir.
- Alors ? Que décidez-vous ? s'enquiert Eichi.
- Que les choses soient bien claires : je n'éprouve aucun sentiment amoureux à votre égard et il n'est pas question que vous entriez dans ma vie privée familiale et professionnelle.
- C'est bien là tout l'intérêt de mon offre.
Heero le fixe d'une façon qui frôle la menace.
- Je saurais te le rappeler, au cas où.
- Du moment que tu me rappelles ! s'excite déjà Eichi, tout sourire.
Heero commande la fermeture centralisée des portes, puis monte à sa suite.
L'appartement est spacieux. Pour une personne seule, c'est du grand luxe. Mais un couple avec enfant s'y sentirait à l'étroit.
- Fais comme chez toi ! dit Eichi. Tu as faim, soif… ?
Heero l'observe se dépatouiller avec ses émotions.
- Je ne suis pas venu pour ça, merci.
Si entreprenant jusqu'ici, Eichi s'immobilise soudain au milieu de sa cuisine ouverte, terriblement impressionné par Heero qui finit par faire demi-tour pour sortir.
- Non, reste !
- Tu attends plus de moi que ce que je suis prêt à t'offrir.
- Ce que tu m'offres est exactement ce que je recherche, je t'assure.
Heero se retourne et reçoit Eichi tout contre lui.
- Je me sens bien avec toi.
Heero ceinture sa taille de son bras et relève son menton vers son visage, Eichi étant plus petit que lui.
- Cent pour cent sexe ?
- Oui, affirme-t-il, tandis qu'Heero vient presser sa bouche contre la sienne.
Le contact est doux et réveille des sensations jusqu'alors endormies depuis la mort de sa femme…
- Mille pour cent ! ajoute Eichi, avant qu'Heero ne franchisse ses lèvres et ne l'entraine jusque dans sa chambre.
Deux heures plus tard, Heero passe rapidement sous la douche, puis revient dans la pièce pour se rhabiller, sous le regard tombant de sommeil de son nouvel amant, étendu en travers du lit, le drap froissé ne le recouvrant plus de beaucoup.
Visiblement épuisé par leurs étreintes, Eichi trouve tout de même la force de glisser sa main vers Heero en une sollicitation muette.
Pour toute réponse, Heero termine de boutonner sa chemise, le recouvre d'un plaid, puis quitte la chambre sans un regard en arrière, histoire de bien marteler leur accord, avant de griffonner son numéro de téléphone sur une serviette en papier reposant sur la petite table du salon.
Le corps en coton et l'esprit brumeux, Eichi se laisse aller au sommeil.
Un peu plus tard, il découvrira la plus belle série de dix chiffres qu'un comptable n'ait jamais possédée…
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Fin du flash-back
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Eichi demeure mutique, tête basse en sentant le regard d'Heero peser sur lui.
- Je te raccompagne, dit finalement Heero, en lui tendant la main.
- Ne te donne pas cette peine.
- C'est sur mon chemin.
Eichi sourit amèrement au souvenir de cette réplique, puis se lève sans accepter son aide.
Comme pour la première fois, le trajet jusqu'à chez lui se fait en silence.
Bien qu'Eichi pleure à chaudes larmes…
Au bout de quelques minutes, Heero se gare, coupe le contact, puis descend de voiture.
Eichi s'attend à ce qu'il vienne lui ouvrir la porte, galant comme il est ; mais non.
Au lieu de cela, Heero se dirige vers un autre véhicule…
- Qu'est-ce que… ? s'interroge Eichi en plissant des yeux pour voir au loin.
C'est alors qu'il voit un homme en sortir pour serrer la main d'Heero. Rapidement, l'inconnu tourne son regard vers Eichi, puis hoche la tête en signe d'accord.
Aussitôt, ils reviennent tous deux vers Eichi qui se tasse dans son siège, passablement apeuré.
Pourtant, Heero n'a pas ouvert sa portière qu'Eichi est déjà subjugué par l'homme qui se tient à ses côtés.
Heero sourit en coin, certain de son effet.
- Eichi, voici Giuliano. Une connaissance…
- Tout lé monde m'appelle Elmo. Enchanté, dit-il de sa voix de velours et à l'accent italien prononcé.
Se faisant, il s'empare délicatement de la main d'Eichi pour la lui baiser.
- Ei… Eichi, se présente-t-il en souriant d'une oreille à l'autre.
- Heero m'a caché oune partie dé la vérité… Vous n'êtes pas seulement sédouisant, vous êtes splendide !
Le jeune homme rougit en se mordant la lèvre.
- A giovine cuor tutto è giuoco, Heero prévient-il Giuliano, en usant de sa langue natale pour ne pas qu'Eichi ne comprenne leurs propos. Bacio di bocca, spesso il cuor non tocca…
« A jeune cœur, tout n'est que jeu. Baiser de lèvres, ne vient pas toujours du cœur… »
Ce à quoi l'italien répond :
- Chi non fa fede in altrui, non la trova. Chi non risica non rosica !
« Qui n'accorde pas sa confiance, inspire la défiance. Qui ne risque rien n'a rien ! »
- Chi promette in fretta, suol pentirsi adagio.
« Qui s'engage à la hâte, se repent à loisir. »
- Beato il corpo che per l'anima lavora, rétorque Guiliano d'un air mystérieux.
« Heureux le corps qui pour l'âme travaille »
Comme le silence s'installe entre les deux hommes et qu'Eichi n'a plus d'yeux que pour Elmo et sa langue enjôleuse, ce dernier décide de passer à la vitesse supérieure.
- Mé permettez-vous… ? l'interroge-t-il.
Eichi cligne des paupières, pas certains d'avoir compris.
- Pouis-je vous raccompagner à votre appartement ? reformule-t-il.
C'est tout de suite plus clair !
- Oui… avec joie !
L'italien lui offre alors son bras qu'Eichi s'empresse d'attraper.
Heero les regarde monter les quelques marches qui mènent au digicode, profondément satisfait et soulagé d'avoir su résoudre son problème.
- Heero ? l'appelle Eichi, alors que l'agent d'élite s'en retourne à sa voiture.
- Hn ?
- Merci, lui dit-il d'un air coupable et reconnaissant à la fois.
Souriant, Heero lui fait un clin d'œil, puis disparait de sa vie.
Le Commandant Giuliano Cortesi est plutôt autoritaire et directif, mais il n'en reste pas moins charmant et cherche autant à plaire qu'à faire plaisir.
Ils ont collaboré sur une affaire se déroulant en partie à R3, un an plus tôt. Lors d'une planque interminable, Giuliano s'est naturellement confié sur son envie de se stabiliser. De construire, vivre et profiter de la douce sécurité d'un foyer et d'une vie de famille…
*Giuliano aime l'ordre, la précision et a un sens inné de l'organisation et de la gestion. Il est fait pour s'entendre avec un comptable, tel qu'Eichi !* se dit Heero en se stoppant à un feu rouge.
Néanmoins, cela reste compliqué pour l'enjôleur Elmo de trouver chaussure à son pied. De nature possessif, ses désirs ressemblent bien souvent à des ordres. Entier et jaloux, il n'accepte pas les erreurs ou les faux pas de son compagnon et peut se montrer, le cas échéant, d'une rancune tenace…
*A vous de jouer !* pense Heero.
Connaissant Eichi, Heero ne doute pas qu'il aimera être mené et qu'il désire plus que tout suivre les envies de son homme et se tenir à sa disposition. Eichi a besoin de faire de son compagnon le centre du monde et d'être le sien en retour…
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Du côté de l'Agence…
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Antoine n'a plus dit un mot depuis la fin de sa conversation avec Quatre.
- Ça n'a pas l'air d'aller, dis-moi ?
Antoine sursaute, lève la tête de son bureau et vois son collègue lui tendre un verre d'eau.
- Ça va aller. Merci, Alec.
- Tu as l'air de couver quelque chose, s'inquiète Nanako. C'est l'enquête qui te mine ?
Elle approche sa main pour toucher son front, mais Antoine a instinctivement un mouvement recul.
- Je me sens juste un peu nauséeux, ça va passer.
- Tu as l'air plus fatigué que d'habitude, constate Marc.
Mais alors qu'il vient lui masser les épaules et la nuque d'un geste aérien, Antoine se soustrait à son toucher, l'air franchement dégouté.
Tous ceux présents dans la pièce sont des témoins forcés de leur scène de ménage et retiennent leur souffle. De son côté, Marc est sous le choc, une fois de plus. Il fait un pas en arrière, puis deux, le regard rivé sur le dos d'Antoine… avant de retourner s'asseoir. Seulement, ses gestes sont trop lents et démontrent, au contraire, combien il tente de contrôler sa vive émotion ; en vain.
C'est la goutte d'eau qui fait déborder la piscine olympique !
Marc finit par balancer sa chaise et quitter la salle pour aller se calmer au jardin japonais.
Antoine, qui se tasse sur lui-même sous l'impact émotionnel, sent son cœur lui remonter dans la gorge.
Après un arrêt marqué, ses collègues reprennent le court de leurs activités, par respect pour leur vie privée, même si elle survient sur leur lieu de travail. Ils y passent tellement de temps !
Trowa et Quatre ne disent rien, eux non plus, mais leurs regards suffisent pour qu'Antoine n'ait plus d'autre choix que d'affronter ce qu'il vient encore de déclencher. Ainsi, c'est la main forcée qu'il pousse la lourde porte en verre blindée et découvre Marc en train de faire les cent pas…
- J'en peux plus, Antoine ! Je souffre de notre situation.
Marc tente toujours de ne pas exploser, soucieux d'épargner l'homme qu'il aime.
- Je suis désolé, je…
- Et alors ? le coupe-t-il avec humeur. Ça va servir à quoi que tu sois désolé si ça en reste là ?
- C'est juste que… ce n'est pas le moment, je ne suis pas prêt.
Antoine sent son cœur cogner douloureusement contre son torse.
- Je t'aime, Antoine ! Je t'aime et toi, tu joues avec moi !
- Non !
- Non, quoi ?
- …
- Mais parle-moi, merde ! Tu me caches quelque chose… Je suis peut-être amoureux, mais je ne suis pas aveugle pour autant !
Antoine ne l'a jamais vu perdre son self-control et s'en affole.
- Marc, calme-toi… On va trouver une solution…
- Tu ne m'aimes pas, conclut-il, les yeux humides et la mine triste. Tu n'as pas envie de construire une relation sincère avec moi.
- Non, c'est faux ! Je…
- Tu ne supportes pas ma proximité.
Antoine sent ses larmes lui monter.
- Non, tu te trompes, ce n'est pas ça…
- Tu pouvais me le dire, tu sais. Je ne suis pas un de ces tarés !
- Arrête, je t'en prie, écoute-moi !
- Je vais poser ma demande de mutation.
- Non ! Non, ne fais pas ça !
Mais Marc ne l'écoute plus et s'avance pour réintégrer la salle d'investigation, lorsqu'Antoine lui barre la route de son corps, les mains posées sur son torse.
- S'il-te-plaît, Marc, murmure-t-il en posant son front contre lui. Je suis perdu sans toi.
- Je pense pouvoir être un bon ami, mais dans un premier temps, je vais devoir prendre mes distances. C'est trop dur…
- J'ai besoin de te voir, chaque jour…
- Je ne suis même plus certain de pouvoir affirmer que nous sommes ensemble, mais si on fait l'impasse sur ce « détail », je te rappelle que je dors ici, régulièrement.
- Je m'en excuse, Marc. La prochaine fois, c'est moi qui découcherai…
- Non, mais tu t'entends ? Je ne veux pas de cette vie ! Sensei nous a tous recruté, il y a un an, et nous avons fini par céder à notre attirance mutuelle et emménagé ensemble, dans la foulée et toi… tu me parles de nos tours de couchage à notre agence ?
- Ecoute, je sais que je ne suis pas le petit-ami idéal et que je…
- La sexualité n'est pas le socle de notre union, si c'est ce que tu essayes maladroitement d'insinuer !
Antoine fait tout son possible pour ne pas craquer. Entre colère et tristesse, il ne sait plus s'il doit crier ou pleurer…
- Ce n'est pas toi, c'est depuis tout petit… Je ne supporte que rarement d'être touché.
- C'est l'unique explication que tu me sers depuis tes premiers troubles et à chaque fois que je m'éloigne un peu trop. Tu prétends que ce n'est pas moi le problème, alors que je vois et sens le désir brûler en toi. Tu as envie de moi, Antoine, mais tu me repousses deux fois sur trois et jusqu'à ne plus me laisser d'autre alternative que de venir dormir ici. Je ne te demande pas de coucher avec moi, mais de me dire pourquoi tu subis un tel paradoxe !
- Ce n'est pas à cause de toi…
- De qui, alors ?
- …
- Je m'en vais.
- Non !
- De qui ?
- Ça ne changera rien que j'en parle !
- Bien au contraire ! Je pourrais comprendre, te comprendre.
- Je t'aime, ça devrait te suffire ! se rebelle-t-il.
- Je vois, se ferme-t-il.
- Marc, ne m'fait pas ça !
Mais Marc remonte ses mains sur les siennes, puis le repousse fermement, ensuite.
- Je vais rentrer à notre appartement et faire mes valises…
Antoine secoue la tête.
- Si tu n'as rien d'essentiel à me confier, ce n'est pas la peine de revenir vers moi, poursuit-il.
- Attends ! Tu ne peux pas partir comme ça… Notre histoire…
- … en dents de scie est terminée, achève-t-il.
Sur ces mots, Marc abandonne Antoine, sous le choc.
Un instant plus tard, une minute, une heure… Antoine ne saurait le dire, Quatre le rejoint.
- Antoine…, commence-t-il d'une voix douce en frôlant son épaule.
- Laisse-moi.
- Dis-lui ce qu'on t'a fait, mon cher confrère.
- Nous ne serons jamais confrères ! crie-t-il en se dégageant d'un mouvement brusque. Je ne suis pas comme toi ! Je suis nul !
- Il me semble que Marc t'ait donné un ultimatum.
- …
- Voici le mien…
Antoine, qui lui tournait le dos, pivote vers lui, visiblement apeuré.
- Je te demande de te confier à quelqu'un en qui tu as confiance. Marc, Heero, moi, un psychologue… A toi de faire ton choix, mais c'est là la seule solution pour rétablir l'équilibre en toi et si tu en as envie, au sein de ton couple.
- Il n'y a plus de couple ! lui apprend-il, la gorge endolorie par la boule de chagrin qu'il tente de ravaler.
- Ensuite, reprend Quatre, sans faire état de sa remarque, en fonction de ce qui se sera passé en toi, je te demanderai de bien vouloir rendre visite à tes parents et de leur parler calmement, à cœur ouvert, de ce qu'il s'est produit…
- Certainement pas !
- … et de la façon dont tu as vécu la situation et de ce que tu en ressens aujourd'hui, poursuit-il, imperturbable.
- Ça ne sert à rien !
- Je ne suis pas en train de te vendre une solution miracle, mais profite qu'ils soient toujours en vie pour tout leur dire. Que tu leur en veux, que tu les aimes, que tu souffres, que tu aimes Marc, que tu as voulu mourir, que tu veux vivre… L'idéale serait que tu ne sois pas seul.
- Je ne vois pas en quoi parler de ça va résoudre ou améliorer quoi que ce soit !
- Je sais et pourtant, si tu refuses de faire face à ton passé, Antoine, tu vas devenir fou, puis mourir lentement en isolement psychiatrique, gobant plus de médicament que de nourriture.
Cette dernière déclaration, plutôt lugubre, fait l'effet d'une bombe. Se mordant la lèvre pour ne pas gémir de douleur, Antoine pleure à chaudes larmes, totalement désemparé. Le sentant consentant, Quatre s'autorise à le prendre dans ses bras pour le bercer doucement.
- Libère-toi, l'encourage Quatre.
Antoine laisse libre court à son chagrin, tandis que Quatre le soutient et le protège en acceptant de prendre en charge une partie de ses émotions.
- C'é… c'était il y a longtemps et pourtant, j'ai la sensation que ça a toujours cours et que c'est en train de briser ma vie avec Marc, se confie enfin Antoine.
- Ce qui est passé a fui, ce que tu espères est absent, mais le présent est à toi.
Antoine semble méditer ses paroles qu'il trouve apaisantes…
- C'est de toi ?
- Tu me prêtes trop de talents.
- Je n'en ai pas l'impression, répond-il avec une franche naïveté.
- C'est une sagesse arabe, lui apprend-il.
Ils discutent ainsi encore un long moment, Antoine ayant décidé que Quatre serait le premier individu à recueillir son lourd secret…
Ce faisant, Antoine ne se doute pas une seconde que l'énergie déployée par Quatre, afin de faciliter son travail, le vide du peu des forces qu'il lui reste…
•
Lorsqu'ils reviennent dans la salle d'investigations, Antoine n'est pas surpris de constater que Marc ne s'y trouve plus, puisqu'il est censé se préparer à partir en mission.
*Il doit m'en vouloir à mort…* se morfond-il.
- Il y a un changement de programme, l'informe Alec. Je remplace Marc sur ce coup.
Antoine se sent soulagé d'avoir les moyens et le temps de réparer les dégâts.
- Entendu.
Dans le même temps, Quatre les dépasse, contourne Trowa qui se tient près du bureau de Nanako, puis pénètre la cuisine pour se préparer un café, savourant cet instant de solitude bien mérité…
… et malheureusement de bien courte durée !
Il n'a pas besoin de se tourner vers l'entrée pour vérifier de ses yeux si quelqu'un se tient sur le seuil. Il sent ce regard peser sur son dos. Celui de Trowa que Quatre reconnait entre mille.
Alors que celui-ci fait tout pour survivre à la proximité absolument délicieuse et douloureuse de Trowa, voilà qu'il doit répondre à ses demandes et se tenir physiquement au plus près de lui.
De son parfum.
De son aura…
N'ayant pas franchement le choix que de jouer le jeu, pour le bien de Trowa, Quatre doit se maîtriser et ne s'autoriser à craquer que lorsqu'il se retrouvera seul, chez eux.
- Un problème ? dit Quatre en essayant de paraître naturel.
- A mes yeux, oui.
Et quels yeux !
A cette réflexion, Quatre ne peut s'empêcher de se tourner vers lui et d'y plonger les siens…
Tandis que Trowa marque une pause pour produire son petit effet, la machine à café offre un bruit de fond bienvenu.
Mais Quatre, dont l'énergie a été plus que puisée par Marc et surtout Antoine, s'impatiente et trépigne.
- Nerveux ? s'enquiert Trowa, laconique.
Quatre hésite, de longs frissons courant sur sa peau, son dos et sa nuque.
- Que me voulez-vous ?
- Vous êtes le seul à vous conduire de façon étrange avec moi. J'en déduis donc que vous savez quelque chose de crucial me concernant. Vous n'êtes pas sans savoir que je subis une amnésie nominative…
Quatre sent son cœur rater un battement. Souffrant réellement, dans son corps et dans son esprit, il ferme les yeux un instant, afin de rassembler ses forces…
- Je suis simplement fatigué, en ce moment… Ah ! sursaute-t-il violemment au moment où Trowa lui attrape les épaules.
D'un pas léger, il sait se déplacer sans bruit.
- Que craignez-vous donc de moi, Quatre ? Que vous ai-je fait pour que vous me rejetiez de la sorte ?
Vulnérable, l'empathe ne peut pas se permettre d'émettre le moindre son sous peine de fondre en larmes.
- Vous n'êtes pas seulement fatigué, reprend Trowa. Vous êtes las, si las…
Quatre referme les yeux pour fuir la confrontation visuelle que lui impose Trowa.
- Nous ne pouvons pas combattre si le courage nous manque, reprend-il.
- C'est bon, parvient-il à articuler, la gorge broyée de retenir un sanglot. Ça va aller, ajoute-t-il avec une conviction qu'il ne ressent absolument pas.
Il se dégage de son étreinte d'un mouvement d'épaule hésitant, puis se retourne pour préparer son…
- Café ?
- Volontiers.
… et celui de Trowa.
- Je fais mon possible pour tenir. Mais ce n'est pas toujours évident, précise Quatre en s'affairant en des gestes experts.
Les percolateurs de bar n'ont plus aucun secret pour lui. Et pour cause, son mari adore ce breuvage…
Ceci, en oubliant complètement qu'il n'est pas censé savoir comment Trowa aime le boire : à base d'expresso et de citron.
Un mélange que l'on n'ose jamais faire et qui a pourtant remporté le prix de la boisson spéciale, lorsque Ludovic Loizon l'a présenté aux premiers Championnats de France Barista.
Il s'agit d'un cocktail à déguster chaud au goût de bonbon, à la fois sucré et doux. Il est très simple à réaliser et sait ravir les papilles de tout le monde.
Ainsi, Trowa l'observe très attentivement, l'œil pétillant, tandis que Quatre tapisse deux centilitres de lait concentré dans le fond du verre transparent, avant de manipuler trois gros zestes de citrons. Pour que la magie opère, il faut presser le premier au fond de la tasse, puis frotter le second sur les parois en zestant le rebord et déposez le troisième sur la couche de lait concentré.
Imperturbable, Quatre prépare son expresso et fait moussez le lait dans un pichet qu'il incorpore ensuite dans le verre, avant d'y verser délicatement l'expresso…
*On se connait, Quatre. On se connait même très bien !* en déduit l'amateur de café.
Quatre saupoudre le tout de cacao amer et non sucré, puis lui tend sa tasse. (E)
- Pardonnez-moi, répond Trowa en l'acceptant. Je n'étais pas en train de vous traiter de lâche.
- Je sais. Vous vous souciez simplement de mon état. Il ne faut pas. Vous savez, Trowa, je pense mériter ce que je traverse, révèle-t-il, le regard dans le vague.
Trowa fronce légèrement les sourcils.
*Il s'autodétruit…* s'inquiète-t-il.
- Je peux vous demander une faveur ? demande Trowa.
*Non, Trowa… Non, ne t'intéresse pas à moi, de nouveau…* souffre Quatre.
- Allez-y, répond-il tout de même.
- Est-il envisageable pour vous que nous nous tutoyons ?
Quatre papillonne des paupières.
- A quoi vous attendiez-vous donc ? s'enquiert Trowa.
- A rien de particulier… C'est d'accord.
Trowa boit une gorgée, après avoir longuement touillé pour sucrer l'ensemble et faire revenir le citron.
*C'est parfait !* constate-t-il.
- Délicieux.
Quatre ne peut s'empêcher de lui sourire. Un rayon de soleil pur dans une pièce sans fenêtre.
- Je me souviens t'avoir vu à l'hôpital, les jours qui ont suivi mon accident.
Quatre perd immédiatement son sourire, assombrissant aussitôt la pièce, comme quand on baisse brutalement la lumière.
*C'est donc lié…* enquête Trowa.
- Nous… nous avions travaillé ensemble à plusieurs reprises. Je voulais simplement avoir de vos… de tes nouvelles.
- C'est gentil.
- Il devient de plus en plus indispensable de bâtir une société imprégnée de chaleur humaine et caractérisée par le respect, la confiance et le soutien mutuels, déclare-t-il en reprenant ses distances. (F)
Trowa est surpris par ce revirement, mais respecte son besoin apparent de se barricader ; de se protéger… de lui. Au vu des réactions de Quatre lorsqu'il se trouve en sa présence et comme Trowa ne se souvient de rien à son sujet, il juge préférable de lui laisser la possibilité de s'enfuir à nouveau…
Mais pas trop.
- Le départ est prévu pour cette nuit, lui rappelle Trowa. Je désire établir une ligne directe avec toi.
- Non ! oppose-t-il brusquement d'un air paniqué, avant de se raviser. Je… je suis loin d'être indispensable. Heero et toi formez un tandem idéal. D'ailleurs, il n'aurait pas dû m'appeler.
- Tu me refuses ton soutien ?
Quatre sent ses yeux se mouiller de larmes.
- Je sais que c'est l'impression que je donne, mais… Non, vraiment, je ne peux pas faire ça !
- Faire quoi ? Ton travail d'agent d'élite ?
Quatre ne tient plus et la seule façon qu'il trouve pour lutter contre son chagrin est de réagir avec agressivité.
- N'insiste pas ! l'avertit-il en se décalant pour sortir.
Mais Trowa le retient par le bras.
- Je ne sais pas ce qui me pousse à te retenir près de moi, mais si j'en crois Heero, nous devons toujours suivre ce que notre conscience nous dicte.
Quatre serre les lèvres dans l'espoir de ne pas gémir de douleur.
- Et ce qu'elle me dicte, là, tout de suite, c'est de tout faire pour atténuer ta souffrance, poursuit Trowa.
Et il joint le geste à la parole en le prenant tendrement dans ses bras, son torse contre son dos. Quatre se tend d'abord, souffrant atrocement de pouvoir sentir son contact physique sans avoir le droit de le toucher vraiment, tandis que Trowa sent son cœur cogner contre lui.
- Il… il ne faut pas, bredouille l'empathe.
Cela fait huit mois que personne ne l'a plus touché de cette façon. Huit mois que son mari et meilleur ami l'a oublié. Et voilà que, malgré son amnésie, Trowa ressent l'envie impérieuse de revenir à ses côtés.
De le toucher et de cette façon-là.
Et ils se sentent si bien dans les bras l'un de l'autre !
A cet instant, Trowa se fait la promesse de tout faire pour garder le contact avec lui, quitte à… insister.
Quatre, ne parvenant plus à se contenir, se retourne soudainement pour cacher son visage mouillé de larmes dans son cou.
Heureux, comme soulagé et sans savoir pourquoi, Trowa raffermit son étreinte, s'autorisant même à lui caresser les cheveux.
Sous les attentions de Trowa et sous l'effet de la chaleur corporelle qu'il dégage, Quatre perd la notion du temps et ne se sépare de lui que lorsque Heero les surprend…
Aussitôt et sans explication, Quatre prend littéralement la poudre d'escampette !
Pris de court, Trowa reste là, debout, au centre de la pièce… puis finit par reporter son attention sur Heero.
- C'était quoi, l'urgence ? l'interroge-t-il.
- Eichi. Je l'ai casé avec Elmo, c'est réglé. Et toi ?
- Tu ne voudras sans doute rien me dire, mais je me sens lié à cet homme. D'une manière ou d'une autre, nous sommes faits pour vivre ensemble.
- Tu te décides enfin à reprendre le droit chemin, constate Heero en allant se servir un verre d'eau.
Trowa le suit d'un regard examinateur.
- Il va se débattre, souligne-t-il.
- Insiste.
Ils se sourient, satisfaits d'être toujours sur la même longueur d'ondes…
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De retour au Manoir Winner…
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D'un pas précipité, la main sur la bouche comme pour s'empêcher de vomir, Quatre grimpe les marches deux par deux jusqu'à son bureau. S'octroyant un instant de solitude pour pleurer, il se réjouit que sa fille ait désiré participer à l'activité périscolaire qui doit durer jusqu'à dix-neuf heures trente.
Recroquevillé à même le sol, caché derrière une commode ancienne, l'homme lutte pour ne pas céder à la folie que lui inspire sa vie.
*J'y arriverai pas ! J'y arriverai pas !* se dit-il in petto, les bras enserrant ses jambes.
- Je dois tenir… pour notre fille… pour notre fille, se répète-t-il comme un mantra en tremblant de froid, tout en songeant au contenu de son nouveau testament.
*Prend bien soin d'elle, Heero… Prend soin de notre petite fille…*
Assommé par le poids de son fardeau, il finit par s'endormir, deux heures plus tard, le visage ravagé par le désespoir.
Toc toc toc…
Comme le Maître ne répond pas, le majordome toque à nouveau.
- Maître Quatre ?
Rien, aucun signe de vie.
Gasper s'autorise donc à ouvrir la porte pour la refermer aussitôt, l'air inquiet.
Immédiatement, il descend jusque dans l'immense hall d'entrée, délimité en cercle par des colonnes en marbre, qui entourent une rosace magnifique, dessinée sur le sol et réalisée avec le même matériau, puis compose le numéro d'urgence…
- Yuy, décroche rapidement Heero.
- Bonsoir, Monsieur.
Gasper n'a pas le temps de s'expliquer qu'Heero le devance.
- J'arrive.
- Attendez ! le retient-il. Il est bientôt l'heure d'aller chercher Towika à l'école.
- Akane est avec elle, je m'en charge. Pouvez-vous préparer le repas ?
- Absolument, Monsieur. Je leur ferai choisir un dessin animé…
- Merci, Gasper. C'est bien que vous m'ayez appelé.
- Mon maître n'a plus que vous et ma foi, je considère que c'est plutôt une bonne chose.
- Hn.
Heero se dépêche d'embarquer les enfants qui crient de joie à l'idée de passer la nuit au Manoir, toutes les deux.
- Je dois m'entretenir avec Quatre, vous saurez vous occuper ?
- Oui ! assurent-elles en chœur.
- C'est pour le travail ? s'enquiert Towika, une pointe de timidité dans la voix.
- Oui. Baba doit travailler sur un gros dossier. Il sera sans doute très fatigué et il ne faudra pas t'en inquiéter. Des questions ? (1)
Dans une tout autre mesure, Heero leur parle comme l'on s'adresse à son unité d'enquêteurs… Ce qui, finalement, amuse beaucoup les jeunes filles.
- Oui… Papa, il revient quand ?
- Dès que possible. Sache qu'il fait tout pour revenir au plus vite. En attendant, je ferai en sorte que vous soyez toujours ensemble toutes les deux, ça vous va ?
- Ouiii ! répondent-elles en chœur, avant de replonger dans leur conversation.
A leur arrivée, Gasper prend les enfants en charge, tandis qu'Heero monte jusqu'au bureau d'été d'où Quatre n'a pas bougé.
Lorsqu'il entre, sans frapper, Heero se retrouve englouti par l'obscurité qui règne dans la pièce. Il fait quelques pas et le trouve rapidement, souffrant en silence sur le sol. Il s'accroupie alors et touche sa peau, glacée.
A son contact, qui paraît brûlant tant il est frigorifié de l'intérieur, Quatre tente de relever la tête.
- Ça va aller… t'inquiète pas, murmure-t-il d'une voix trainante et faible.
- Non, Quatre. Ça finira peut-être par aller, mais pour l'instant, ça ne va pas, dit-il en le prenant délicatement dans ses bras pour le porter jusqu'à sa chambre.
Leur chambre, à Trowa et lui.
- Non ! se dresse-t-il soudain. Je ne dors plus là… Je ne dors plus là…
- Guide-moi.
- Tu viens de m'y extraire, révèle-t-il en se laissant aller contre Heero, épuisé.
- Tu dors par terre ?
- Non… sur le canapé, répond-il péniblement.
Parler lui demande un gros effort.
Heero décide donc de l'amener dans une chambre d'amis. Alors qu'il l'installe sous la couette, Quatre continue de grelotter de froid.
- Je vais te faire une bouillote, l'informe-t-il en extirpant un modèle large de la commode.
- Ça va aller. Va plutôt… voir les filles…
Heero clique sur la pastille métallique de la chaufferette. Ainsi, elle dégage une chaleur atteignant cinquante-deux degrés en quelques secondes par un procédé totalement naturel et écologique. La chaleur dure entre trente minutes et une heure et la bouillotte est réutilisable jusqu'à six cent fois.
*Tiens bon, Quatre ! Trowa entame tout juste son travail de mémoire vous concernant…*
- Tu as beaucoup donné, aujourd'hui.
A ces mots, Quatre se remet à pleurer.
- Chuuut…, murmure Heero en l'attirant vers lui d'une douce traction.
Sous ses caresses dans son dos, l'empathe finit par s'apaiser.
- C'était tellement bon… d'être à côté de lui…
Ses paupières se ferment à nouveau, tandis qu'Heero continue de le réconforter jusqu'à ce que Quatre s'assoupisse.
Puis, Heero place la bouillote près de son flan, lorsque son téléphone vibre.
- Yuy.
- Le jet est prêt, lui annonce Trowa.
- On suit le protocole.
- Je devrais rapidement faire le tour de la situation. J'ai déjà une bonne idée de ce qui m'attend.
Heero ne lâche pas son ami du regard.
- Je vais remettre Quatre sur l'affaire.
- Il a refusé d'établir une ligne directe avec moi.
- C'est un agent de réserve.
- C'est un agent d'élite qui éprouve de forts sentiments à mon égard.
- Que comptes-tu faire, exactement ?
- N'importe quoi, pourvue qu'il soit au centre du projet ! Je ne me suis pas senti aussi vivant depuis bien longtemps.
- …
- Une objection ?
- Aucune.
- Parfait. A plus !
- Bonne virée !
Heero raccroche, relativement satisfait de voir Quatre reprendre des couleurs sous l'effet du confort et de la chaleur…
A suivre…
Note :
(1) : Baba : papa
(A) : Ces faits divers se sont réellement déroulés pendant mon travail d'écriture
(B) : Extrait du Cap sur la paix n°1010
(C) : Extrait du Cap sur la paix n°1011
(D) : mots clefs sur YouTube : backflip neige voiture Tignes
(E) : Site MaxiCoffee (« actus café », puis « recettes »)
(F) : Extrait du Cap sur la paix n°1010
•
Note de fin : Heero entremetteur, ça laisse rêveur !
Duo se fait désirer, mais il est bel et bien au centre de l'histoire… J'ai hâte de vous présenter la suite !
À vendredi prochain !
Kisu
Yuy ღ
