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Carte Noire,
un voleur nommé désir
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Source : Gundam Wing AC
Auteure : Yuy
Bêta de lumière : Lysanea
Genre : yaoi, romance, policier et UA.
Disclamer : aucun des personnages ne m'appartient sauf Black Light, Kimo Lost/Maxwell dit « Le Joker », Scarlette, Jenna et John Johnson, Gale et l'Inspecteur Morris, Aideen dite « L'Irlandaise », Masanaga dit « Le Japonais du Sud », Joe Fisher, le Gardien du loft 781, Lionel et Jeff, Akane, Lieutenant Nanako Gotô, Yumi, Capitaine Marc Guérin, Capitaine Alec Bowers, Lieutenant Antoine Faure, Capitaine Blake McGuire, Agent spécial Kale, Jack Glade, Anita Stones, Faye Ship, Ito Li, Barbara Linardt, Stan et Shawn McGuire, Steve Harris, Akito, Towika, Eichi, les frères Studners, Commandant Giuliano Cortesi dit Elmo, Gasper, Rosy, Charles et Luca…
Couples : Solo x Kimo ; Masanaga x Solo ; Marc x Antoine
Note : Merci à toutes et à tous d'être fidèles au rendez-vous, et à celles et ceux qui nous rejoignent. Et tout spécialement à Misaki, Kat'anna et Lysanea pour votre soutien…
Alinea63 : Merci d'avoir pris le temps de laisser des reviews, ça fait du bien. Bienvenu à bord !
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Lime
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À Ly-chan, mon impérissable
et à tous les lecteurs
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Bonne lecture !
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4 – Bruno Mars
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R2
Glendale, au nord de Los Angeles…
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Au grand dam de Joe et de Solo, Kimo est ce que l'on appelle un lève-tôt ; sauf les nuits où il part en mission. Auquel cas, il dort jusqu'à midi.
Mais le filon est bien trop lucratif pour décourager le recéleur d'aller à la rencontre du Joker, quel que soit l'heure qu'il lui impose.
- Joe ?
La voix de Kimo semble cogner contre les murs de tôles du petit entrepôt désaffecté de la zone industrielle de Glendale, autant que les rayons du soleil sur le toit.
C'est l'un des cinq repères de Joe. Il n'aime pas rencontrer ses clients et faire affaire au même endroit, au même moment…
Kimo et lui se retrouvent donc ici, à Glendale, ou sur les docks d'Ocean Park.
- Hey ! Joe, t'es là ?
- Oui, oui ! grogne le vieux recéleur de cinquante ans, en sortant de l'ombre. J'viens d'arriver, tu permets ?
Court sur pattes, chauve, exhibant fièrement ses deux dents en or en souriant en coin et arborant une barbe de trois jours, Joe est quelqu'un de fidèle. Pour preuve, il reçoit toujours Kimo aux mêmes endroits, avec les mêmes tee-shirt blanc et jean large crassés de cambouis.
*Disons que je préfère penser qu'il n'y a que ça sur ses vêtements !* se dit encore Kimo, en grimaçant.
- J'ai pas de temps à perdre, Joe.
- Je sais, je sais ! T'as toujours pu compter sur moi, non ?
- Ouais, admet-il du bout des lèvres, en croisant les bras.
- Ça fait combien de temps qu'on se connaît ? T'ai-je jamais arnaqué ?
- On ne se connaît pas, Joe. On fait affaire ensemble, nuance. Et ne rêve pas, tu n'as pas les moyens de chercher à m'arnaquer… T'es pas assez futé !
Joe hausse les épaules, vaguement vexé.
- Crois-moi, tu perds rien à n'être pas obligé de passer le dimanche à la maison. Rosy est une tortionnaire, se plaint-il en parlant de sa femme pour qui il est prêt à tout… sauf arrêter son petit commerce.
Kimo regarde sa montre.
- T'as l'air soucieux et ce n'est pas la première fois, observe le recéleur.
- Absolument pas, ment-il, puisque sa vie sentimentale le préoccupe au plus haut point et qu'elle semble dérailler depuis quelque temps.
- Bon ! Ça avait l'air urgent au téléphone. Qu'est-ce qu'il te faut ?
- Un instructeur.
- C'est vague, ma poule.
- Je ne suis pas ta poule, Joe.
- Oh, que si ! Tu es ma poule aux œufs d'or.
Kimo soupire.
- Je suis sur une affaire et j'ai besoin du meilleur des meilleurs…
- Pour… ?
- Composer avec les R.L.A… Je sais ce que tu vas dire ! ajoute-t-il précipitamment, le voyant déjà grimacer de désapprobation.
- C'est impossible, ma poule. Tu vas droit sur le bûcher, là !
- La confiance règne, ça fait plaisir !
- Renonce.
- Un nom.
Joe soupire de lassitude.
- J'en connais deux, mais…
- Parfait, contacte-les et mets-les en concurrence. Je dois être prêt pour le 12.
- Tu parles du mois de décembre, j'espère ?
Kimo lui sourit.
- Misère ! redoute Joe en se tamponnant le front avec un mouchoir. C'est dans moins de dix jours.
- Allez, papy ! On y croit !
- Ta naïveté te perdra.
- J'attends ton appel pour cette après-midi. Ça urge ! le presse-t-il avant de sortir en hâte.
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Pendant ce temps,
du côté d'un des quartiers les plus chics et sécurisés de la ville…
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C'est la deuxième fois que Solo pénètre la chambre d'hôtel de Masanaga…
- Veuillez attendre, ici, que Monsieur soit prêt à vous recevoir.
- Ouais, ouais, te bile pas, va ! J'risque pas d'm'envoler ! déclare-t-il en chipant un grain de raisin dans la coupe de fruits généreusement garnie.
Lors de sa première visite, il était bien trop terrorisé et excité à la fois pour faire attention au décorum. De plus, il faisait nuit au dehors et très sombre à l'intérieur ; contrairement à aujourd'hui, où la lumière du jour illumine la pièce et en révèle les moindres détails…
C'est une suite présidentielle, sans surprise.
Broderies, soieries, objets d'art inestimables, meubles massifs et finement sculptés, sol et colonnes en marbre… Le tout, personnalisé sur commande express de son hôte.
*On pourrait tenir à combien là-dedans ? Une centaine, au moins !* estime Solo en tournant sur lui-même. *A un poil près, on se croirait au Japon, j'suis sûr ! J'y suis jamais allé, mais ça ressemble à ce que j'en ai vu à la télé…* se dit-il naïvement en jouant, à présent, avec un sablier géant. *C'est de l'or massif ? Je me demande combien on en obtiendrait sur le marché ?*
Alors qu'il le retourne encore et encore, fasciné par la finesse du grain, il finit par apercevoir Masanaga, en transparence, derrière le fin rideau de sable blanc fuyant inexorablement vers le bas.
- Ah ! sursaute-t-il, manquant de lâcher l'objet. Bonjour… Masanaga, ajoute-t-il en avalant difficilement sa salive et en reposant le sablier avec précaution.
*Merde ! Depuis quand il m'observe ? Putain, il en rate pas une ce type !*
Sans dire un mot, le Japonais du Sud descend lentement les trois marches qui mènent au grand salon, un kimono en soie rouge de toute beauté sur le dos et pour seul vêtement.
- Très beau panorama, brode Solo, mal à l'aise.
Comme lors de leur première rencontre d'affaires, le Japonais lui tend la main, paume vers le haut. Mais, cette fois, Solo ne s'y fait pas prendre et se précipite à lui remettre le dossier avec un respect appuyé, avant de reculer de plusieurs pas.
Détachant enfin son regard pénétrant de celui de Solo, Masanaga parcourt attentivement les documents : il passe son doigt sur le relief des signatures pour vérifier si ce sont bien les originaux, avant de brandir les copies, l'une après l'autre, devant la baie vitrée pour vérifier la présence du logo en filigrane.
C'est le temps que prend Solo pour déterminer s'il est toujours attiré par le « mâle », debout devant lui, dans toute sa splendeur terrifiante et décadente.
*Mmmm… J'crois bien que oui. Mais, j'ai plus envie de coucher avec lui par contre. Je plains ses dévoués !*
- Il semble que tu aies bien travaillé, déclare sobrement Masanaga en le gratifiant d'un mince sourire dont le sens n'est connu que de lui seul.
Solo sourit timidement en retour, refusant de crier victoire trop vite.
*Après tout, je suis toujours dans sa suite… Je soufflerai lorsque je serais dehors, sur les bons vieux trottoirs de L.A.*
Soudain, sortant de nulle part, un homme en costume noir, petit, mais certainement capable de vous tuer d'une simple pression sur le corps, s'approche de son maître d'un pas feutré pour lui murmurer quelque chose à l'oreille, à une distance respectable ; une information de dernière minute, sans doute.
- Oh, je vois, prononce tout bas le Japonais en reportant son intention sur Solo.
Cette fois-ci, son petit sourire narquois, naturel chez lui, s'élargit, tout en s'assombrissant un tantinet, le regard reflétant un curieux mélange entre l'agacement, l'amusement et l'exaspération.
*Oh, non ! Qu'est-ce que j'ai encore fait qui déplaise à Monsieur ?* se demande-t-il tout en se réjouissant que Masanaga n'ait pas la faculté de lire dans les pensées.
Mais ce que n'a toujours pas compris Solo – et c'est bien là sa déveine ! - c'est que Masanaga peut lire en lui comme dans un livre ouvert et comme dans bon nombre d'individus…
- Etait-il… absolument nécessaire… de supprimer Monsieur Johnson ? l'interroge-t-il avant de confier le dossier à son garde du corps. Dans mon coffre, lui ordonne-t-il.
- Il voulait pas décrotter d'là, ce con ! répond Solo, confus et nerveux. J'ai attendu des heeeures qu'il veuille bien s'en aller, mais il a fallu que cet abruti baise sa nana dans tous les sens avant de s'engueuler avec sa femme au téléphone ! Du coup, il a préféré rester au bureau et il vous les fallait pour aujourd'hui, donc…
- Insinuerais-tu que ce serait ma faute ? relève-t-il en marchant lentement vers lui.
- Oh, mon Dieu ! Non ! Non, absolument pas ! Je suis absolument désolé de vous avoir encore contrarié…
Solo essuie son front transpirant du revers de sa manche.
- Encore, oui. C'est le mot.
- Pitié, laissez-moi en vie… et en entier ! précise-t-il.
Masanaga part dans un grand rire.
- Tu es si pittoresque, Solo.
Comme il n'est pas sûr de comprendre, Solo préfère se taire et faire profil bas.
- Il vaudrait mieux pour toi que ton manque criant de professionnalisme ne m'apporte aucun ennui… ni de près, ni de loin, le menace-t-il avec une sérénité à lui glacer le sang.
Dans le silence de mort qui suit ses paroles, il tend une main vers son flanc, le contourne en frôlant sa veste en jean, puis se faufile sous son tee-shirt pour lui caresser les reins.
Solo frissonne violemment à son contact, ne pouvant s'empêcher de haleter le plus discrètement possible…
D'excitation, bien sûr et de peur, toujours, lorsqu'il s'agit de Masanaga.
Le Japonais, lui, sourit largement, toujours très satisfait d'avoir le contrôle sur ses sujets et de leur inspirer de tels sentiments.
- Tu es une distraction à la hauteur de mes attentes, Solo-le-soumis. Ça me donne presque envie de prolonger mon séjour…
Solo serre les dents et les poings à l'entente de son surnom.
Simplement, et sans aucune autre entrée en matière, Masanaga écarte un pan de son kimono rouge pour dévoiler son érection « prête à être honorée », sur-le-champ.
L'ordre est donné, sans un mot, sans fioriture telle qu'une tentative de séduction.
- C'est-à-dire que…, commence Solo dans l'idée de se refuser à lui.
Grossière erreur !
L'étirement de lèvres du Japonais disparaît pour laisser place à l'incrédulité, mêlée de désappointement. Et Solo sait, sans avoir à le vérifier de ses propres yeux, que tous ses muscles sont bandés par la colère qu'il vient de déclencher.
- Pardon, je suis désolé, ce n'est pas ce que je voulais…, commence Solo avant de s'interrompre de lui-même, les épaules basses.
Il comprend qu'à présent, rien de ce qu'il pourrait dire ne le sortira plus du pétrin dans lequel il s'est encore fourré.
Le cœur palpitant à mille à l'heure, il observe, apeuré, le visage de Masanaga se transformer sous l'aberration de son acte…
Indigné et furieux d'être repoussé, le Japonais le frappe d'un revers de main. Solo vacille, puis tombe au sol, manquant de peu le coin de l'interminable table en merisier.
- Si ce n'est pas ce que tu voulais…, articule Masanaga d'une voix grave et lente.
Ceci, afin de garder le contrôle sur lui-même pour ne pas le tuer, du moins pas tout de suite, et que Solo puisse l'entendre clairement.
Il ne manquerait plus qu'un malentendu vienne gâcher leurs retrouvailles !
- … alors, que veux-tu donc, dis-moi ? poursuit-il en le toisant de toute sa hauteur.
*Merde, merde, merde !* s'affole Solo.
Il esquisse un geste, tremblant comme une feuille, pour essuyer le filet de sang qui coule sur son menton, lorsque Masanaga l'arrête d'une voix claquante :
- Ne fais pas ça !
Solo se fige, le souffle coupé, de nouveau totalement soumis à sa volonté.
- Relève-toi.
Ce qu'il fait, le souffle court, à présent, et la joue en feu.
D'une main sûre, ferme et sans donner l'impression de fournir le moindre effort pénible, Masanaga le saisit par la mâchoire et le soulève vers le haut, de façon à ce que Solo soit forcé de se hisser sur la pointe des pieds, tandis que l'autre main vient caresser sa bouche. Fasciné par la perle de sang qui s'y accroche encore, Masanaga comble l'espace ténu qui les sépare toujours et vient l'aspirer, puis lécher ses lèvres…
- Tu n'as pas répondu à ma question, grogne-t-il contre sa peau.
Se maintenant dans un équilibre précaire, Solo n'ose plus faire le moindre geste et panique à l'idée de donner la mauvaise réponse. Cependant, ce serait pire pour lui que de ne rien dire…
- Vous plaire, trouve-t-il judicieux de répondre, avant d'avaler difficilement le peu de salive qu'il lui reste. Je ne voulais pas… vous offenser. Vous devez me croire !
- Je le dois ?
- Non, non, non ! mitraille-t-il en secouant la tête pour plus d'emphase. Ce n'est pas un ordre, non ! Je vous jure sur ce que j'ai de plus précieux que je ne veux que votre bien-être, assure-t-il avec toute la conviction simulée dont il est capable.
Le Japonais, qui n'en croit pas un mot, souffle longuement sur sa bouche avant de reprendre le cours de leur conversation.
- En ce qui concerne mon… bien-être, comme tu dis, je m'en occupe très bien moi-même. Je n'ai pas besoin qu'un petit vermisseau dans ton genre veuille quoi que ce soit pour mon confort, puisqu'il me suffit de prendre ce dont j'ai besoin et envie. Vois-tu, Solo-le-soumis, je n'ai pas besoin de ta permission, ou de ton approbation.
Solo hoche la tête comme il peut, puisque Masanaga le maintient toujours prisonnier d'une poigne de fer autour de son visage, ses doigts s'enfonçant peu à peu dans sa chair.
- Vous zêtes… le Maître, dit-il en zozotant légèrement sous l'effet de la pression exercée par le mafieux.
- Cela va sans dire, rétorque-t-il très sérieusement en plissant les yeux, comme pour mieux le percevoir dans le lointain.
Il le laisse trembler encore quelques longues et interminables secondes, pendant lesquelles il l'observe se dandiner sur la pointe des pieds.
- Cela ne te rappelle rien ? l'interroge-t-il, soudain l'air très amusé.
Il fait allusion à la « balançoire » qu'il aime à utiliser : ses dévoués, sanglés, se retrouvent alors comme en apesanteur, balloter par le bon vouloir de Masanaga…
Solo hoche fébrilement la tête. Il se rappelle surtout d'avoir été suspendu au plafond, lié par les poignets, la pointe de ses orteils touchant à peine le sol. Les douleurs qui se succèdent, qui se superposent alors, sont cuisantes.
- Oui, tu te souviens de tout, affirme le Japonais en lui caressant le ventre. Tu te souviendras aussi de cette belle journée, promet-il en l'entrainant vers la table.
D'un regard, Solo comprend et sait qu'il doit se mettre à nu.
Son effeuillage - rendu maladroit par sa nervosité - achevé, Masanaga fait à son tour glisser son kimono : une caresse aérienne, charnelle et poétique effleurant un corps sublime.
- Tu ne m'as toujours pas « salué », lui reproche-t-il.
Au pied du mur, Solo doit ravaler sa fierté, son orgueil et jusqu'à sa rage pour s'accroupir et lui baiser le gland, comme on fait la bise à un ami…
Masanaga soupire enfin d'aise en rejetant la tête en arrière, les bras étirés vers le ciel, comme s'il était béni des Dieux.
- Pas si vite, Solo-le-soumis ! le rabroue-t-il. J'ai d'autres projets pour toi et j'ai besoin de toute ma vigueur.
Frappé et envahi par une nausée d'une puissance rare, Solo obéit, redoutant la suite à venir…
Au bout de quelques minutes, Masanaga lui intime de se relever, afin que Solo se penche en avant, face contre la table. Puis, le Japonais lui tape l'intérieur des mollets de son pied pour l'inciter à écarter les jambes.
- Tu vois ce que tu me forces à faire ? semble se plaindre le mafieux.
Se faisant, il glisse sa main le long de sa colonne vertébrale, jusqu'à se saisir brutalement de sa nuque, lui arrachant quelques cheveux au passage.
- Mhm ! sursaute Solo, la tête à présent tirée vers l'arrière.
- Solo… Tu n'apprendras donc jamais rien ? se désole-t-il avant de le pénétrer entièrement et d'une seule poussée, sans avoir nullement l'intention d'attendre, ensuite, que l'intimité de son soumis ne se fasse à son intrusion, violente et déchirante.
- AAAH ! AAAAAAH !
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Au même moment…
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Comme Solo lui a dit qu'il serait injoignable pour une partie de la matinée, Kimo s'autorise une autre excursion solitaire dans la ville, en attendant de pouvoir lui envoyer un texto, sans risquer de le déranger.
*Même si je ne sais toujours pas ce qu'il fait, lorsqu'il part sans moi…* se dit-il en faisant la queue pour s'acheter une glace.
Là encore, il ne peut s'empêcher d'observer et d'enregistrer ce qu'il voit : un groupe de chinois qui pointent du doigt les immeubles, une working-girl qui marche d'un pas pressé, le téléphone à l'oreille… Un jeune qui déambule en jouant avec son smartphone en guise de manette, ce même japonais de l'autre fois qui mitraille dans sa direction, alors qu'il n'y a rien à voir qui sorte de l'ordinaire…
Kimo fronce les sourcils et plisse les yeux, les mains en visières.
- Putain, mais c'est lui ! J'le reconnais avec sa chemise affreuse !
Il sort de la file d'attente et avance dans sa direction, l'air de rien.
Il se rapproche, en évitant plusieurs badauds qui ne regardent plus où ils vont, mais ce qu'ils voient…
Plus qu'un pas…
- Hey, toi ! Qu'est-ce que tu m'veux ? l'interpelle-t-il en lui agrippant le bras.
- Jô pô avoir autographe ? lui demande le japonais en grimaçant, plus qu'il ne parvient à sourire.
Comme si sa physionomie n'était pas prévue pour témoigner des émotions et des sentiments heureux.
- Hein ?
Le touriste lui tend une photo et un stylo feutre doré.
- Bruno Mars ? Vous me prenez pour Bruno Mars ? s'exclame Kimo, incrédule, le regard fixé sur le portrait.
- Si, si ! Vous êtes, vous êtes ! affirme-t-il dans un américain précaire et avec un fort accent japonais.
- C'est très flatteur, mais je crois que mes origines hawaïennes vous induisent en erreur… En plus, lui, il est philippin et portoricain.
- Jô pô avoir autographe ? insiste-t-il en hochant bêtement la tête.
Kimo soupire.
*Après tout, si ça peut lui faire plaisir !*
- Allez, donne-moi ça, va ! « A mon cher ami… », c'est quoi ton prénom ?
Le touriste japonais tente encore de sourire…
- Okay ! « A mon cher ami, le Japonais… », signé « Bruno Mars ». Na ! Voilà, mon pote !
- Merci ! Merci !
Amusé, Kimo le regarde s'en aller, puis disparaître à sa vue, avant de s'en retourner faire la queue chez le glacier…
*Quand je vais dire ça à Sol' !*
En pensant à lui, il sort son téléphone pour aviser l'heure.
*Dix heures quarante. Rhaa ! Il est trop tôt… ou pas ?*
Le destin décide pour lui : « Joe » clignote frénétiquement sur son écran.
- Je commence quand ? répond-il à brûle-pourpoint, en décrochant.
- Quand tu veux, mais il reste sceptique. D'après lui, tu ne seras jamais prêt pour le 12.
- Oui et bien, heureusement que je fais les choses d'après moi ! C'est quoi son p'tit nom ?
- Charles.
- Je passe demain. J'ai hâte de commencer !
- Je transmets.
- Au fait ?
- Mm ?
- Tu m'as dit qu'il y avait deux profs sur le marché. Il n'y en a qu'un qui t'a répondu ?
- L'autre a décliné l'offre.
- Oh ! J'imagine que Charles est à sec.
- Si cela n'était pas le cas, il l'aurait refusée, lui aussi.
- Pourquoi tant de doutes ? Où est passé votre esprit d'aventurier ?
- Il est certainement resté derrière les barreaux ! Tu n'as jamais connu ça, tu ne peux pas comprendre.
- J'ai vécu dans la rue jusqu'à mes huit ans.
- Tu étais libre de tes mouvements.
- Je capitule, vous êtes trop bêtes !
- C'est trop aimable.
- A demain, Joe et merci !
- Ne me remercie pas trop vite… Disons plutôt, après que tu aies réussi ton coup, sans te faire prendre.
- Cela va de paire !
Sans rien répondre, Joe raccroche.
Il n'est pas tout à fait onze heures, mais presque…
*J'peux l'appeler, là ?*
Kimo se décide finalement à contacter Solo…
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La musique du film « Drive » retentit dans le grand salon aux meubles noirs laqués de Masanaga…
- Réponds, ordonne-t-il, alangui dans son canapé, le corps en sueur, avant de gober un autre grain de raisin vert.
Alors qu'il s'apprêtait à l'enfiler, Solo laisse tomber son tee-shirt au sol et s'empare de son téléphone.
- Quoi ? répond-il abruptement, le visage mouillé de larmes, le corps tremblant de colère et perclus de douleurs.
- Sol' ? Coucou, c'est moi !
- Qu'est-ce que tu m'veux ?
- J'te dérange, peut-être ? Tu m'as dit de ne pas t'appeler pendant la première partie de la matinée et il est presque onze heures, donc…
*Mais c'est magnifique ! Il est presque onze heures, dites-donc voir !* grince-t-il, intérieurement. *Bah, tu vois, moi, ça fait presque cinq minutes que Masanaga a cessé de me violer par tous les trous ! Ça t'en bouche un coin, hein ?*
Masanaga, à nouveau recouvert de son kimono rouge, ne le quitte pas de son regard menaçant et chargé de funestes promesses, tandis que le même garde du corps de tout à l'heure vient lui murmurer quelques autres secrets à l'oreille…
- Non, c'est bon, tu ne me déranges pas, se sent-il obligé de répondre, la gorge broyée de ne jamais s'autoriser à éclater en sanglots et à appeler à l'aide.
- Super ! Je commence les cours de danse, demain.
- Parfait.
- Tu as une drôle de voix…
- Qu'est-ce que ça peut te foutre ! crache-t-il.
- Je te ferai un lait chaud au miel. Je vais bien m'occuper de toi…
- On f'ra ça !
Il raccroche sans attendre de réponse, sous le feu du regard indéchiffrable du Japonais, qui donne l'impression d'être ni vraiment satisfait, ni totalement frustré…
*Manquerait plus que ça, connard !* pense Solo.
- Approche un peu, Solo-le-soumis.
Solo enrage, mais il doit venir s'agenouiller devant lui et attendre.
Masanaga en joue, bien évidemment, et l'observe patienter à ses pieds, les nerfs à fleur de peau…
Puis, il lui relève un peu plus le menton d'un doigt autoritaire, pour contempler, peut-être pour la dernière fois, ce regard plein de haine qu'il peut contrôler à loisir.
- Tu m'as juré le respect absolu sur ce que tu as de plus précieux, tantôt…
- Oui, Maître.
- Et que crois-tu donc posséder qui soit d'une préciosité telle ?
- Bah… ma vie ! répond Solo, l'air ahuri que Masanaga veuille l'entendre dire.
*Cela tombe sous le sens !* se fait-il la réflexion.
- Ta vie, répète le Japonais.
Puis, il sourit et lui tapote sa joue endolorie.
- Ta vie ne vaut pas grand-chose, Solo-le-soumis, déclare-t-il en soupirant.
Comme s'il était forcé de gâcher sa salive pour dire quelque chose d'évident à un être attardé.
- Mhm ! Ouiii ! Je lis la fureur dans tes prunelles, se délecte-t-il avant de l'embrasser goulument, comme pour goûter la haine liquide. Excellent…, murmure-t-il contre ses lèvres.
Solo halète du souffle que Masanaga vient de lui ravir et du frein qu'il ronge pour préserver sa vie, depuis la seconde où il l'a rencontré.
- Soyons sérieux, reprend-il. Kimo est ce que tu as de plus précieux.
Soudain, le temps s'arrête autour de Solo.
Il n'entend plus rien, le regard dans le vague et en oublie même de respirer.
Les premières secondes, son esprit se bloque et il se demande qui est Kimo. Puis, son visage apparaît avec la légende « Duo » gravée en-dessous.
Et alors que la trotteuse de la mort suit inexorablement son cours, ignorant ses désirs, ses douleurs, ses projets… il réalise clairement que sa vie entière vient de basculer dans le néant.
*Il va tout me prendre, tout !* angoisse Solo.
- Je le veux, confirme le Japonais.
Solo revient peu à peu à la réalité de sa situation, mais ne parvient pas à prononcer le moindre son.
- Tu te demandes sans doute pourquoi ? Et surtout, comment tu pourrais bien t'y prendre pour me le soustraire ?
Solo déglutit.
- Tu ne t'aventures plus à me contredire, c'est une bonne chose, le complimente-t-il. Kimo est un miraculé. Un de mes gens l'a suivi et d'après lui, les photos parlent d'elles-mêmes : il est encore souriant et plein d'espoir.
- Il… il m'aime, ose opposer Solo dans un filet de voix, la tête basse.
- Je sais et c'est bien pour ça qu'il n'a rien à voir avec toi, assène-t-il. Kimo a encore la faculté d'aimer, contrairement à toi : Solo-le-soumis. Te rends-tu compte de la préciosité de ton fardeau ? Je saurai magnifier son talent, sois sans crainte. Prépare-toi à me le livrer à mon signal. J'ai ordonné que l'on prépare ses faux papiers. A présent, laisse-moi. J'ai à faire ! le congédie-t-il d'un geste agacé et impatient, comme on chasserait une mouche.
Solo se relève donc, en grimaçant et gémissant de douleur, tandis que Masanaga regagne sa chambre, sans une once de compassion pour lui, ni pour qui que soit.
Il coulisse ensuite le panneau en bois verni et découvre, avec émerveillement, son futur jouet, immortalisé sur un tas de photos élégamment disposé en éventail sur son lit.
Alors qu'il glisse son regard sur chacune d'elles, il tombe sur le portrait d'un autre homme, portant une dédicace :
« A mon cher ami, le Japonais… Bruno Mars »
Empli d'une joie nouvelle, le Japonais du Sud rit de la supercherie !
*Je me débarrasserai de ce misérable vermisseau dès l'instant où tu seras sous mon autorité* promet-il en projetant de tuer Solo.
Puis, son regard s'arrête sur une autre photo. L'on peut y contempler un bel homme prendre le soleil sur un transat, l'air désinvolte, les lunettes sur le nez et… une longue tresse épaisse à en faire pâlir de jalousie toutes les femmes qui aimeraient avoir les cheveux longs.
*Et voici donc le « Duo » original…*
Pendant ce temps, Solo a comme une impression de déjà-vu : un homme de main du mafieux le ramène devant son immeuble, puis, le laisse choir sur le trottoir. A partir de là, Solo devra se débrouiller seul pour monter jusqu'à son appartement, son intimité plus à vif que jamais…
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Le lendemain matin…
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Solo enfile sa veste en s'efforçant de ne pas solliciter son bassin…
- Tu n'es pas obligé de venir, tu sais, lui propose une nouvelle fois Kimo, le regard compatissant.
- Mets-moi mes shoes au lieu de dire des conneries !
- Okay, comme tu voudras, dit-il en haussant les épaules et sans s'offusquer le moins du monde de la manière dont Solo lui parle.
Il en a l'habitude et n'imagine pas qu'il en soit autrement pour les autres couples ; ils font bonne figure, voilà tout.
Comme lui.
- Parfaitement, Duo ! Je fais c'que j'veux, c'est moi qui décide !
Kimo préfère ne rien répondre.
*Ce qu'il peut être grognon !* pense-t-il, tandis qu'il termine de le chausser.
- Parés ?
Pour toute réponse, Solo grogne et passe la porte.
Kimo garde le sourire, amusé par sa mauvaise humeur d'avoir dû se lever tôt pour la simple raison de sa jalousie maladive.
*Il m'aime !* se réjouit-il.
- J'suis sûr que Charles est moche, lance-t-il en fermant à clef.
- La ferme !
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Vingt minutes plus tard, Joe fait les présentations après les avoir fait entrer dans l'entrepôt.
Charles est originaire d'Amérique du sud : peau mate, yeux verts d'eau, cheveux noirs, les dents jaunies par la cigarette et le café…
- Salou, yé souis Charles, ton danseur, dit-il d'une voix suave, en roulant les « r ».
- J'crois qu'on avait deviné, du con ! répond Solo à la place de Kimo.
- Vous êtes son mec, d'après cé qué m'a dit Joe. Né vous inquiétez pas, yé né couche yamais avec mes élèves, ment-il effrontément, la main sur le cœur.
Solo le toise en grinçant des dents.
- Comment un type comme toi peut s'appeler « Charles » ? l'interroge Kimo en ôtant sa veste dans le but avoué de détourner son attention.
Son professeur hausse les épaules en signe d'ignorance.
- Bon ! Nous n'avons pas de temps à perdre, alors en piste ! l'entraîne Kimo sur la scène improvisée.
Il s'agit de la reproduction minutieuse d'un grand salon encombré d'objets : des vases d'un mètre de haut, des consoles, des tables, des coffres, des tapis casse-gueule, tout y est !
- C'est génial ! s'extasie Kimo. C'est toi qui as fait ça ?
Charles hoche la tête en le déshabillant du regard, sans même chercher à s'en cacher.
- Il pourrait au moins être discret, l'enfoiré ! enrage Solo depuis le côté opposé de l'immense salle.
- Soit tu tolères la situation, soit tu abandonnes le casse, lance Joe. A toi de voir !
- Je sais, mais Duo tient absolument à le faire…
- Tu sais bien qu'il tient absolument à faire ce que toi, tu veux faire.
- Qu'est-ce que je suis supposé comprendre ?
- Fais pas l'innocent, Solo ! se fâche Joe.
- Regardez-moi ça, comme c'est mignon ! Joe qui se dresse en protecteur paternel du pauvre petit Duo…
- Il s'appelle Kimo et essaye de ne pas l'abîmer d'avantage.
- Si tu n'étais pas dans la combine depuis si longtemps et si tu n'étais pas le seul qui puisse revendre nos butins, grâce à ton putain réseau de relations, je t'aurais buté depuis belle lurette !
- Je sais, répond-il stoïquement, le sourire en coin. Et si je n'étais pas certain que Kimo en mourrait, je t'aurais explosé la tronche et enterré dans mon jardin sous les bégonias de ma femme, depuis belle lurette. Rien de tel qu'un bon fumier pour nourrir la végétation.
Interdit, Solo fixe un long moment le recéleur qui s'obstine à regarder droit devant lui.
- Yé besoin dé silence ! réclame Charles en haussant la voix, avant d'enclencher les R.L.A.
Les Rayons Lasers Autonomes.
Aussitôt, des lignes lumineuses de couleurs vertes balayent nerveusement le salon reconstitué…
- Yé les ai programmé sur mon ADN pour né pas qu'ils me repèrent, moi, mé seulement, toi, lui apprend-il en venant enlacer Kimo par derrière et placer ses mains sur ses hanches, en remuant les siennes contre son séant. Tou dois souivre mon rythme. Laisse-moi té guider.
Kimo obtempère, déterminé qu'il est à remporter le pari fou qu'il s'est lancé quant à réussir le cambriolage, réputé impossible.
*Carte Noire, Carte Noire ! Y en a que pour lui ! Moi aussi, je peux le faire !*
Bien sûr, il lui est étrange de sentir les parties génitales d'un autre homme que Solo contre lui, mais il doit l'ignorer et réagir en être mâture.
*C'est rien qu'un scoubidou ! Juste un scoubidou… dur ?*
- Yé né peux pas faire autrement, avoue Charles en murmurant à son oreille. Tou m'excites !
- Je t'excite, ou tout t'excite ?
- No… Tou m'excites.
- Laisse tomber !
Kimo sent les battements de son cœur s'accélérer, alors même qu'ils ne font qu'onduler du bassin.
- J'crois qu'on s'est suffisamment échauffé…
- No, tou n'es pas assez souple, Kimo, oppose-t-il en soufflant son prénom dans son cou.
*Kimo, Kimo…* résonne dans l'esprit de l'élève. *Comme j'aimerais que Solo m'appelle ainsi…*
- Solo est ton prémier amant, y'en souis soûr.
- Je ne vois pas en quoi cela te regarde !
- Tou sors les griffes, yé donc raison.
Kimo s'apprête à quitter ses bras et la sensation envoûtante d'être désiré par un autre homme, quand Charles le retient contre lui.
- Y'espère qué tou aimes souffrir, Kimo, parce qué yé vais té faire danser jousqu'à cé qué mort s'en souive…
- J'suis prêt ! assure-t-il.
Charles les fait entrer dans le salon.
- Tou es tout rigide. Tou dois être mou comme un pantin entre mes mains. Yé né pourrais pas té montrer si tou m'empêches de…
- Ça va, j'ai compris ! le coupe-t-il. Tu peux pas essayer de…
Charles rit en devinant sa requête.
- Yé bandes tout le temps, amor mio.
Kimo soupire, puis décide de se concentrer pour de bon…
Et Charles ne croyait pas si bien dire !
Les deux séances endurées se révèlent extrêmement éprouvantes pour son corps, ses articulations, ses muscles - certains dont Kimo ne soupçonnait pas l'existence - et pour son moral, aussi.
- J'suis crevé ! se plaint-il en s'affalant dans son fauteuil.
Il est plus de minuit quand Solo et lui rentrent chez eux. Comme chaque nuit, depuis deux jours.
Le fait que Solo ne montre aucun signe d'excitation sexuelle à son égard passe pour une énième preuve d'amour aux yeux de Kimo.
*Il voit bien que je suis à bout de forces, il veut tout faire pour que tout cela réussisse*
- Va te mettre au lit, il te reste du pain sur la planche ! ordonne Solo.
Kimo acquiesce, heureux que Solo ne lui fasse pas d'autre crise de jalousie.
De son côté, Solo rumine ses vengeances, à mille lieux d'imaginer possible que cet abruti de Charles puisse réellement prétendre à séduire Kimo…
*Il ne lui parle que de cul, alors que mon Duo veut du romantisme…* pense-t-il en lâchant un ricanement méprisant.
•
Le lendemain midi…
•
Le soleil domine dans un ciel bleu azur et leur trajet en voiture se déroule en silence, jusqu'à ce que Kimo ne le brise.
- Que se passe-t-il vraiment à ton avis ? Joe m'a dit que Charles a dû repartir précipitamment au Brésil et qu'il m'avait trouvé un remplaçant… Tu ne trouves pas ça louche ?
- Si.
Kimo observe son profil, un moment, puis, n'obtenant rien de plus, il se rencogne contre sa portière.
- Tu me laisseras lui parler, avant, reprend Solo.
- Okay.
Cinq minutes plus tard, ils se garent à couvert dans la partie de l'entrepôt dédiée aux voitures.
- Qu'est-ce que c'est que ce bordel, Joe ? l'interpelle immédiatement Solo, alors même que sa portière n'a pas encore claqué.
Kimo court à sa suite, veillant à rester dans son sillage.
- J'en sais pas plus que toi, répond Joe. Et avant que tu ne m'aboies encore dessus, cabot, estimez-vous heureux que Trowa soit disposé et disponible pour prendre la relève !
- Oui, bien sûr ! dit Kimo.
Solo lui lance un regard noir.
- Je croyais t'avoir demandé de te taire, imbécile !
- Désolé, s'excuse-t-il en baissant la tête.
- Hey ! Toi, là : Trowa ! le hèle Solo avec toute la vulgarité et l'arrogance dont il est naturellement pourvu.
Le professeur remplaçant en question lève la tête, révélant-là ses yeux verts éclatant et son regard perçant, qui se posent successivement sur Solo, puis Kimo.
- Approche, du con ! lui intime Solo.
Mais Trowa ne bouge pas d'un pouce et reste adossé à la pile de cartons derrière lui.
- C'est quoi, ça ? adresse Solo à Joe.
Le recéleur préserve admirablement son calme et son jeu d'acteur est parfait.
Enfin, il n'est pas difficile d'insulter Solo pour donner le change ! C'est même un plaisir…
Un plaisir qu'il ne pensait pas partager avec eux et présentement, avec lui…
•
Début du flash back
•
Il fait nuit noire, au dehors et alors que Charles vante les atouts charmes de Kimo, Joe verrouille la porte de son entrepôt adoré, comme on referme délicatement son écrin à bijoux.
- Si tu tiens à ta vie, ne touche pas à ce gars, le prévient le recéleur.
- Yé né souis pas si impressionnable et Solo…
- Chut ! le coupe-t-il en levant une main. T'entends ?
Charles tend l'oreille.
- No, rien dé tout.
Mais Joe est tendu.
- Ça sent pas bon et ça me démange !
Charles hume l'air, comme s'il en avait la faculté canine.
*Ce qu'il est bête, celui-là !* se dit Joe.
- Preventers, plus un geste ! dit une voix masculine.
- Putain de merde ! lâche Joe en levant les deux mains, bien en vue. On se détend, les gars ! Je me rends. A quoi, à qui, pourquoi, je ne sais pas, mais…
*J'vais courir où avec mon bidon, comparé aux gars surentrainés des Preventers !*
Charles, lui, prend la décision d'essayer… et de se ridiculiser.
- Aaah ! Yé souis un nhonnête citoyen !
Joe voit Charles se faire menotter, puis embarquer dans le fourgon noir des agents spéciaux.
- J'le connais pas, ce type ! lance Joe.
*Il est trop con, ma parole !*
- Joe, le recéleur ? l'interroge l'un des preventers, en se rapprochant de lui.
- Faut voir.
- Votre femme s'appelle bien… Rosy ? Rosy-avec-un-« y » ?
Joe cesse instantanément de faire le malin. Sa femme se présente toujours ainsi :
« Bonjour, enchantée de vous rencontrer. Moi, c'est Rosy. Rosy-avec-un-« y ». »
Comme si penser la terminaison de son prénom autrement était un crime passible d'enfermement. Enfin, c'est que l'on peut déduire de son regard vaguement menaçant…
- Bien. Je suis Trowa Barton, votre nouveau professeur de danse.
- Hein ?
- Nous ne sommes pas là pour vous, mais pour un certain Solo Smith, alias Black Light. Ça vous dit quelque chose, j'imagine ?
- Un peu, ouais ! Ce type est un pourri. Si vous pouviez aider le pauvre Kimo, vous me donneriez la preuve que vous ne servez pas qu'à…
- Je vous écoute.
- Qu'à voler nos impôts !
- Parce que vous les payer, vous ?
- …
- On l'embarque, lui aussi ? demande Alec en s'avançant vers eux.
- Pas sûr, répond Trowa.
Joe fait aller son regard de l'un à l'autre, inquiet.
- Comment m'avez-vous trouvé ? Qui vous a dit qui je suis ?
Aucun des deux agents ne répond.
- Vous voulez coincer Solo ? Juste, Solo ?
- Bien sûr que non, mais vous comprendrez que je ne peux pas parler avec vous de notre affaire, dit Trowa. Soyez seulement assuré que nous ne nous intéressons pas aux recéleurs d'objets d'art. C'est le travail de la police que de vous trouver.
Joe rit.
*Pour ça, j'suis pénard !* pense-t-il avec soulagement.
- Pouvons-nous compter sur votre concours ? s'enquiert Trowa.
- Sérieux, j'ai le choix ?
- Le fourgon ou la duperie, à vous de voir.
- Vous me demandez de duper cet enfoiré ?
- On dirait bien.
- Marché conclu !
Trowa ne serre pas la main tendue de Joe en guise d'accord et s'en retourne plutôt vers son véhicule banalisé.
- Hey ! Tu viens quand ? demande Joe.
- On ne change rien au planning.
- Et si l'autre prof se pointe, sachant Charles sur la touche ?
- On s'est pointé chez lui avant même qu'il n'y songe.
*Efficace, le p'tit !* pense Joe.
- Et pour Kimo ?
Trowa cesse sa progression, mais reste de dos, à présent invisible, comme avalé par l'obscurité.
Joe lui-même a l'impression de parler à la masse sombre des ruelles crées artificiellement par l'implantation des différents entrepôts.
- J'l'aime bien, ce gosse et il n'a rien à faire avec ce monstre. Je suis prêt à jurer sur ma vie qu'il n'a jamais tué personne et qu'il ne sait rien à propos de Black Light ! Je sais que ça peut paraître dingue, mais je l'ai déjà interrogé à plusieurs reprises et c'est fou, mais il ne sait rien de l'homme envers qui il voue un culte ! C'est… c'est un gentil gars !
Sans rien lui garantir, Trowa et son équipe quittent les lieux, rendant le recéleur au silence des docks.
•
Fin du flash back
•
- J'ai pas que ça à faire, Solo, s'impatiente intelligemment Joe. C'est lui, ou rien.
- Je pensais qu'il n'y avait que deux professeurs compétents sur le marché, commence Kimo, et que l'autre avait rejeté l'offre, tente-t-il de piéger Trowa, sans pouvoir s'empêcher de détailler celui qu'il suspecte d'être un usurpateur.
Un usurpateur, certes, mais un usurpateur fascinant de mystère…
- C'est exact, répond Trowa. Je l'ai décliné.
Sa voix plait immédiatement à Kimo. Il la trouve apaisante, tranquille, loin du tumulte de la vie des rues, violent et assourdissant.
Elle lui plait autant que sa plastique, longiligne mais harmonieuse, la franchise de son regard, les traits nets et purs de son visage…
Et pour autant, il ne ressent aucun désir sexuel à son égard, juste un élan serein.
- Et je pense toujours que votre entreprise est vouée à l'échec, poursuit Trowa.
Solo décide de le rejoindre, non sans avoir l'impression d'avoir encore perdu une bataille.
- Alors pourquoi tu acceptes, maintenant ?
Trowa reste impavide et ne répond rien.
- Qui nous dit que tu n'es pas flic, hein ? Ou pire, un preventer ! crache-t-il.
- Tu m'insultes ! s'insurge Joe. Tu sais bien que je les repère à dix miles à la ronde et qu'ils me donnent de l'urticaire.
- Bah, je sais pas, moi : fait tomber la chemise, voir ?
- On perd un temps précieux et le temps, c'est de l'argent, déclare Trowa en offrant galamment sa main à Kimo, qui continue de le scruter. Joe m'a rapporté que tu t'en sortais bien, mais je ne crois que ce que je vois.
Kimo accepte de glisser sa main dans la sienne, les yeux écarquillés de surprise.
- Remets-toi, Duo ! aboie Solo, les dents serrées par la rage de voir Kimo sous le charme d'un autre homme que lui, pour la première fois de sa vie. C'est pas lui que tu vas sucer ce soir !
La voix et la réplique cinglante de Solo électrocutent Kimo. Honteux et triste, il baisse la tête, tentant de ne pas pleurer.
*Duo ?* relève Trowa, sans rien montrer de ses pensées. *Finalement, Quatre avait raison, il faut creuser de ce côté…*
- Charles nous a gentiment laissé son plan de travail, dit-il.
Kimo, ne pouvant saisir l'ironie comme le peut Joe, se contente d'acquiescer.
- Range ta natte sous ton tee-shirt et on commence.
- Oui, s'exécute l'élève avant de se gratter la gorge, mal à l'aise. Faut pas lui en vouloir, Sol' est très jaloux et euh, je crois que tu lui fais plus peur que Charles. Mais faut pas lui dire !
- Je ne te vois pas à travers son regard.
- Ah. D'accord…, dit-il sans trop comprendre.
Sans perdre plus de temps, Trowa l'enlace par derrière, avec respect, pour vérifier la souplesse de son bassin, comme un oiseau testerait la mobilité parfaite de sa couverture sus-caudale, partie intégrante de son gouvernail.
- Tu es très souple, constate-t-il.
Kimo ne sait que répondre. Son nouveau professeur le touche sans donner l'impression d'envahir son espace vital. Il ne bande pas, sa respiration n'est pas entrecoupée et il ne fait aucune allusion déplacée…
- Qui êtes-vous ? exige-t-il de savoir en se retournant dans ses bras. Vous n'êtes pas… comme les autres.
- Tu allais dire « normal », je me trompe ? l'interroge-t-il en plongeant son regard dans le sien.
- …
- Qu'est-ce qu'il se passe ? râle Solo, mécontent de l'alchimie qu'il sent se nouer entre eux et de l'intérêt visible que lui porte Kimo.
- Tourne-toi, Kimo et montre-moi de quoi tu es capable, commande Trowa en ignorant superbement la question de Solo.
Kimo obtempère, et ce pendant les dix minutes qui suivent…
- Tu as acquis les pas de base et l'intuition des mouvements est là, remarque Trowa. Charles a bien travaillé, mais il te manque le plus important.
- Quoi ? demande Kimo, le seul des deux à être essoufflé.
- Tu ne maîtrises pas la perversité du jeu, explique-t-il de son air énigmatique, qui donne sans cesse l'impression qu'il parle d'autre chose. Tu le subis, sans le comprendre vraiment et si tu n'y prends pas garde, tu finiras par te faire happer.
- Je… je comprends rien à votre charabia !
- Pourquoi me vouvoies-tu ?
- Je ne sais pas, peut-être pour mettre de la distance entre nous, dévoile-t-il honnêtement.
- Pourquoi ? Tu vouvoyais Charles, également ?
Kimo soupire en se pinçant l'arête du nez.
- Très bien, je vois que tu adooores poser des questions !
- Pas spécialement. J'aime surtout obtenir les bonnes réponses.
- Tu comptes me former, oui ou non ?
- Oui.
- Dans ce cas, plus un mot et au boulot !
De très longues heures plus tard, Trowa quitte l'entrepôt, un sac de couchage sur le dos, tandis que Joe, Solo et Kimo rentrent chez eux.
- J'prendrai ma douche demain, j'suis HS ! déclare Kimo en allant tout droit se laisser tomber sur le lit.
Solo ne répond rien et reste debout, au milieu du salon, le regard errant sur le panorama de la ville sur lequel donne leur baie vitrée, opacifiée par la saleté.
*Ma vie est minable, comme cette ville, comme tous ces gens !*
Son téléphone émet un bip discret.
Tiré de ses pensées, Solo se dirige vers le porte-manteau pour extraire son portable de sa veste.
« le 11 à 9pm »
Le SMS n'est pas signé et le numéro est inconnu, mais Solo sait pertinemment qui vient de lui donner un ordre : Masanaga.
Le Japonais du Sud a pris sa décision et leur donne rendez-vous, à Kimo et lui, à son hôtel, le 11 de ce mois, à vingt et une heures. Soit, la veille du cambriolage prévu pour le 12.
*Il va me prendre Duo et je ne peux pas l'accepter !* bouillonne-t-il, le souffle haletant sous l'effet de la panique. *C'est moi qui l'ai trouvé ! Moi ! Il est à moi !*
Puis, alors que le manteau de la nuit obscurcit les rues de la ville et l'intérieur de son salon, il se fait jour dans son esprit…
*Il veut Kimo ? Il aura Kimo !* tranche-t-il, un sourire machiavélique se dessinant sur son visage.
- Sol' ?
L'interpellé se retourne en sursautant. Duo, le vrai Duo l'appelait ainsi : Sol'.
D'une voix ensommeillée, Kimo poursuit, les paupières mi-closes :
- Je viens de recevoir un message de Joe disant que Trowa reporte la séance de demain matin à demain après-midi.
Il ne peut pas voir le sourire cruel de Solo s'élargir dans le noir.
- Parfait, ça m'arrange.
- D'accord, dit Kimo avant de bailler à s'en décrocher la mâchoire.
- Retourne te coucher, Duo.
- Okay…
•
Le lendemain matin…
•
Secrètement et bien qu'il en ait honte, Kimo ne peut s'empêcher de se réjouir que Solo soit trop mal en point pour pouvoir ne serait-ce que se retourner dans leur lit…
Il ne se doute absolument pas qu'il ait parfaitement récupéré depuis, mais Kimo est un grand rêveur !
*Je suis sûr qu'une pause nous fera le plus grand bien !* se dit-il en pressant sa troisième orange.
Il regarde la télé depuis une heure – un des plaisirs de la vie quotidienne dont il n'a pas pu profiter depuis des jours - tandis que son compagnon roupille encore dans leur chambre, lorsqu'un flash info interrompt son dessin animé préféré…
Il monte le son, reconnaissant la photo de l'homme, présentée en haut à droite de l'écran.
- … a été assassiné par arme blanche, alors qu'il se trouvait encore dans les locaux de la New Line Enterprise, débite la présentatrice.
*Mince ! Pauvre petite Jenna…* se dit-il en dévisageant le portrait de Monsieur Johnson.
- La police reste persuadée qu'il s'agit là d'un autre meurtre du dénommé Joker et poursuit leur traque.
*Hein ? Mais j'ai jamais tué personne ! D'où ça leur vient ?*
Le bâillement sonore de Solo le fait violemment sursauter. Absorbé comme il l'est, Kimo ne l'a pas entendu sortir de leur chambre.
- Mhmmm ! Un bon jus, bien frais, se régale-t-il d'avance en l'entourant par derrière.
Mais au lieu de se sentir entourer d'une chaleur familière et rassurante, Kimo se sent menacé, comme encerclé et retenu prisonnier.
Quelque chose d'imperceptible, d'impalpable a changé…
Dérangé par cette sensation, il secoue la tête pour chasser ses mauvaises pensées à l'égard de celui qui a toujours été là pour lui. Depuis que le seul semblant de père qu'il n'a jamais eu est mort sous ses yeux et que Duo a disparu, Kimo n'a plus eu que Solo pour seule famille.
Quand il sent l'érection de Solo durcir contre ses fesses, Kimo comprend à quoi Solo fait allusion, en parlant du bon jus, bien frais…
- Pas maintenant, Sol', se refuse Kimo en tentant de s'extirper de l'étau de ses bras. J'en ai pas envie.
- L'appétit vient en mangeant, susurre-t-il sous son oreille, alors que ses mains font sauter le bouton de son jean.
- Arrête.
- Qu'est-ce que tu as en ce moment ? s'échauffe-t-il. Laisses-toi aller…
- Je t'ai dit, non, Sol' !
- C'est l'instructeur, c'est ça ? s'énerve-t-il en tirant sur son pantalon.
- Quoi ?
- Tu crois que je vous ai pas vu, tous les deux, à vous dandiner comme des putes ?
Malgré le danger d'une dispute plus intense que les autres, Kimo marque une pause : il a du mal à imaginer Trowa en train de faire du racolage, contrairement à son premier professeur, Charles.
Cette idée le ferait même rire aux éclats si son compagnon ne le menaçait pas d'avoir une relation sexuelle non désirée…
- Ta jalousie maladive te fait dire et imaginer n'importe quoi, Sol', tente-t-il de le raisonner. A présent, tu vas remonter mon pantalon et t'écarter de moi, ose-t-il lui ordonner.
Cependant, la respiration forte et brûlante de Solo sur sa peau le fait frissonner d'effroi.
- Te rends-tu bien compte à qui tu parles ? l'avertit-il d'une voix vibrante d'une rage contenue. Tu es le seul qui s'autorise une telle liberté de ton avec moi !
- J'vois pas le rapport, répond courageusement Kimo, qui ne peut toujours pas se retourner, puisque douloureusement plaqué contre le plan de travail.
- Dis-moi QUI t'a défendu contre les gamins qui voulaient te lapider ? QUI t'a présenté au Père Maxwell, qui t'a pris sous son aile, TOI et pas moi ? QUI t'a recueilli à bras ouverts alors que son sang était encore chaud ? QUI pense à toi et à t'offrir une belle vie, à part MOI ?
Kimo ne sait plus du tout sur quel pied danser…
*Il a toujours été là pour moi, il m'a tout donné… tout…*
- REPONDS ! exige brutalement Solo.
- Toi, murmure-t-il, résigné.
Solo souffle alors longuement sur sa nuque, avant de la lui lécher du bout de la langue.
- Ne m'fais pas mal, s'il-te-plaît, supplie Kimo du bout des lèvres.
- Je t'aime, Duo. Tu as tendance à l'oublier, ces derniers temps ! se fâche-t-il une dernière fois, avant de lui baisser son boxer et de le prendre sèchement après une courte et insuffisante préparation…
•
Plus tard,
dans la journée…
•
Kimo termine de maquiller les traces rouges de ses pleurs sur son visage, mais il ne peut malheureusement pas dissimuler le chagrin contenu dans ses yeux.
- Dégrouille ! le presse Solo, depuis le salon.
Kimo sursaute, puis se hâte de quitter la salle de bain pour ne surtout pas donner d'autres occasions à son compagnon d'être énervé après lui.
- Souris un peu, on dirait que t'a enterré ton père pour la deuxième fois ! se plaint Solo, causant un choc terrible à son amant.
Puis, il gagne le couloir sans plus l'attendre, lui laissant le soin de fermer la porte.
Dès leur arrivée, Trowa et Joe remarquent tout de suite que quelque chose de grave s'est produit : Solo sifflote au vent, trop confiant, alors que Kimo semble souffrir d'un mal qu'aucun docteur ne peut soigner.
- Essaye de te détendre, murmure Trowa, alors que Kimo vient de toucher l'un des faisceaux lumineux pour la troisième fois. Tu sais bien que la particularité de ces lasers est qu'ils ne détectent que l'ADN humain.
- Je suis désolé.
- On recommence, concentre-toi.
Mais les heures qui suivent sont laborieuses…
Kimo renverse les vases, le tisonnier et se cogne sur le canapé.
*Je n'en tirerai rien ce soir… Que lui a-t-il fait ?* s'interroge Trowa, tout en se doutant de la réponse.
Deux faisceaux grésillent encore, signe que Kimo n'a pas su les éviter.
- Tu te raidis par moment. Tu as mal quelque part ? s'enquiert Trowa.
Choqué et paniqué à l'idée que cela puisse se voir ou, même simplement, se deviner, Kimo s'écarte de lui d'un mouvement brusque.
- Stop ! s'écrie-t-il. On arrête, j'en peux plus ! On arrête tout, j'y arriverai pas… J'ai été fou de croire que je pouvais maîtriser cet art en une semaine !
- Tu crois peut-être que je suis là pour le plaisir ? intervient Solo en s'approchant d'eux à grands pas. J'me fais chier à assister à tes répétitions depuis des jours et toi, sur un coup de tête, tu veux tout arrêter ?
- Sol', j'en peux vraiment plus…
- J'en ai rien à foutre ! Tu continues, c'est un ordre !
Désemparé, Kimo éclate en sanglots.
- Laisse-le-moi, intervient tranquillement Trowa.
- Te le laisser ?
- Je saurai le remotiver. Ce n'est pas le premier à vouloir lâcher en cours de route.
Solo se gratte le menton, un air insolent sur le visage.
Trowa, loin d'être impressionnable, lui laisse le temps de ruminer sa prochaine réplique.
- Je n'ai aucune confiance en toi, déclare Solo.
Comme si c'était une nouveauté !
*Tout ce cirque pour me dire ça ?* pense Trowa sans que l'éclat de son regard ne révèle la moindre trace de raillerie intérieure.
- C'est réciproque.
- Duo est à moi et si jamais j'apprends que tu l'as touché…
- Kimo ne m'est pas destiné, aucun risque.
A l'entente de ces mots, de grosses larmes coulent à nouveau le long des joues de son élève…
*Je n'ai pas de destiné…* s'attriste-t-il. *Je n'ai rien…*
Solo, lui, arbore la grimace de celles et ceux qui rêvent secrètement de rencontrer l'élu, mais qui ont appris à ne plus y croire, faute d'un plan de vie heureux ou de choix judicieux qui les auraient amenés à rencontrer quelqu'un de bien…
- Destiné ? répète-t-il, incrédule et moqueur, avant d'éclater d'un rire chargé de mépris. C'est ta marraine, la bonne fée qui te l'a dit ? J'savais que t'étais crétin, mais pas à ce point-là ! Oh, non, la loose ! Bon, allez, je vous laisse dix minutes, le temps de boire une bière…
Trowa ne répond rien et les regarde, Joe et lui, marcher en direction de la sortie.
- Pourquoi t'appelle-t-il « Duo » ? interroge-t-il son élève, dès que la porte en fer se referme.
- Encore tes questions…, se lasse-t-il en caressant sa longue natte, toute fine et toute frêle. Eh bien, sans doute parce que Solo considère Duo comme son fantasme absolu.
- Mais tu n'es pas « Duo ».
- Ton esprit de déduction est décoiffant ! tente-t-il un trait d'humour grinçant, en vain.
- Sais-tu au moins qui est ce « Duo » ?
- C'était notre meilleur ami, mon protecteur, mon grand-frère… Mais il nous a abandonné et depuis, je le hais.
- « C'était »… Il est mort ?
- Pour moi, c'est tout comme et je n'ai pas l'intention de parler de lui le reste de la soirée.
- Dans ce cas, on reprend l'entraînement et je ne veux plus t'entendre.
Surpris par cette sévérité-là, proche de la méchanceté qu'il ne lui connait pas, Kimo relève la tête et croise son doux sourire, auquel il répond, rassuré et réconforté.
- Okay… Merci, Trowa.
- C'est mon job.
- Eh bien, merci de faire ton job, dans ce cas ! Le temps presse. Le 12 approche et j'ai besoin que tu me dises si je suis presque prêt.
- Tu es presque prêt, répète Trowa, faisant rire aux éclats son élève.
- Arrête ! Dis-moi la vérité !
- J'vous dérange, peut-être ? s'enquiert Solo qui surgit dans l'intervalle.
- Trowa dit que je suis presque prêt, lui apprend Kimo.
Solo s'appuie sur la petite table du fond de la pièce.
- Si Trowa le dit !
Kimo sourit timidement, redoutant de lui déplaire.
Une fois encore.
- Au fait, Trowa, l'interpelle de nouveau Solo. J'peux savoir où tu pionces ?
- Ce sont des avances ? répond-il, sûr de lui et de sa capacité à le faire grimper au rideau.
- Pff ! se dégonfle-t-il, subitement et extrêmement mal à l'aise d'être scruté ainsi par le danseur.
Silencieux, Joe se contente d'observer la scène, nerveux et impatient de voir le jour de l'arrestation de Solo arriver…
- Range ta natte dans ton tee-shirt, Kimo, commande Trowa. On y retourne !
•
Vers une heure du matin…
•
Trowa s'est trouvé la piaule idéale qui colle parfaitement avec son plan d'infiltration : une chambre miteuse dans un motel douteux, placé au bord de l'autoroute 10, à Santa Monica, non loin des docks d'Ocean Park, mais suffisamment éloigné pour se sentir tranquille.
Après s'être rafraîchi et restauré, il programme sa montre en mode « Bird : brouillage d'ondes courtes et longues portées », puis déploie son communicateur portatif.
C'est un écran tactile parfaitement souple et malléable. Une technologie inconnue du grand public et seulement utilisée par les preventers, puisque mis au point par l'un de leurs cinq ingénieurs : le docteur J.
Il suffit de la mettre sous tension, au moyen de son empreinte digitale, en déclenchant une impulsion électrique. Absorbé par les filaments conducteurs qui composent le maillage, l'écran tactile se tend pour devenir aussi lisse et rigide que du verre.
La batterie miniaturisée du communicateur, quant à elle, ne se décharge jamais, se nourrissant de ce que le processus lui-même entraine pour le maintenir en état de marche.
De sorte, le gadget ressemble à un papyrus des temps moderne…
- Alors ? l'interroge Heero par écran interposé.
- Il t'arrive de dormir ? veut savoir Trowa, adossé sur son sac de couchage roulé en boule derrière son dos.
- Tu m'appelles sans hésiter et comme tu peux le constater, je suis dans mon lit, moi aussi.
- Je n'aurais pas été peiné que tu ne répondes pas, perfect soldier.
Ils se sourient d'un air espiègle.
- Au cas où nous aurions eu des doutes, le Joker est bel et bien Kimo Lost et la description de Jenna est tout à fait exacte, reprend Trowa. Le cambriolage est maintenu pour le 12 et Kimo sera incapable de le réussir. Solo est une teigne, comme on s'y attendait. Mais je m'étonne encore que Masanaga ait fait appel à ses services : il n'est pas ce qu'on peut qualifier de premier choix. D'ordinaire, Masanaga ne traite qu'avec la fine fleur des « artistes rouges »… Et même s'il compte se débarrasser de lui, ensuite, ça reste risqué.
« Artiste Rouge » est le nom de code preventers donné aux tueurs à gages : qu'ils travaillent en free-lance, tel que Black Shadow et bien qu'il ne semble pas être des plus prolifiques, ou bien faisant office de porte-flingue en simple personnel du milieu du crime organisé.
Dans tous les cas, comme le tueur n'a aucun lien direct avec ses victimes, il est beaucoup plus difficile de l'identifier, comme de remonter à son commanditaire.
Il existe deux autres catégories : les « Maudits » et les « Poids Plume ».
Si pister les criminels est le lot quotidien des preventers, les agents, tous grades confondus, se focalisent particulièrement sur les « Maudits » : les pédophiles, les assassins, les tueurs en série, les violeurs qui cumulent enlèvements et séquestrations, et les cas très particuliers de parents ou tuteurs qui avilissent leurs enfants à un point tel que les détails ne sont jamais divulgués dans la presse : prostitués, torturés, humiliés, battus, mutilés, affamés et vivants dans leurs propres détritus…
Voilà pourquoi Heero tient tant à ce que ses hommes respectent leurs horaires de travail à la minute près et qu'ils se saisissent de la moindre opportunité pour se distraire…
Fort heureusement, la plupart des preventers, confrontés aux photos et rapports des légistes, font preuve d'un self-control admirable et tellement nécessaire à ce que l'enquête soit un succès !
En cela, Heero doute que Blake ait choisi ce métier par vocation.
Il sait pourquoi Blake est là.
Il sait que Blake est là pour son frère…
Les « Poids plume » sont leur bol d'air frais ! Malheureusement, les agents ne traitent pas souvent ce genre d'affaires, puisqu'elles ne sont pas prioritaires, trop accaparés qu'ils sont à enquêter sur les cas les plus sordides…
Les « Poids plume », tels que Carte Noire et le Joker, sont des faussaires et voleurs réputés qui ne versent jamais le sang.
Le Japonais du Sud, lui, cumule les titres… Son métissage macabre le classe donc dans la catégorie des « Maudits ». Une qualification avec laquelle flirte dangereusement Aideen, l'Irlandaise, « artiste rouge » de son état.
Solo, lui, était un simple crétin qui n'avait pas les moyens de faire partie d'aucune catégorie qui intéresse les preventers… jusqu'à ce qu'il soit lié au Japonais du Sud et que les agents découvrent son véritable pedigree.
Les preventers de R2, eux, ont d'autres objectifs, tel que coincer Aideen en flagrant délit…
C'est la police nationale qui planche depuis des années sur le cas Black Light et celui du Joker, mais ils rament complètement. Ils ignorent toujours, grâce à la mainmise des preventers, que les deux gugusses sont liés ! Et les policiers sont prêts à tout pour sauver la face de leur service. Ils se sont jurés d'intercepter ces deux enfoirés qui les font passer pour des figurants !
Le must ?
Attraper Carte Noire - le voleur le plus insolent et le plus doué de sa génération - serait comme remporter un oscar !
- Masanaga est en fâcheuse posture, répond Heero. Il a pris bien plus de précautions que de rigueur et pourtant, il semble qu'il ait été mal conseillé. Le nouveau centre d'affaires dans le Sud du Japon est tout ce qui lui reste pour plaire au Daï. Il ne doit surtout pas risquer d'être relié au crime Johnson et faire s'attirer les foudres de la justice sur le Myosotis.
- Mm. Fais des recherches plus avant sur ce qui relie Kimo, Solo et ce fameux Duo dont Quatre nous rabâche les oreilles… Mène-les personnellement, ça urge ! On sait que ces trois-là se connaissent depuis l'enfance. Mais le drame qui s'est joué, il y a seize ans, pourrait bien, soit avoir un lien direct avec notre affaire, soit sérieusement l'entraver.
- Entendu.
- Kimo est au bord du gouffre et Solo fait tout pour qu'il s'y abîme… Il n'appelle pas Kimo par son prénom. Il l'appelle : Duo. Soit, il s'agit d'une nostalgie morbide, soit, retrouver ce Duo devient une nécessité absolue. D'après Kimo, Duo les aurait abandonnés, lui et Solo.
- Que proposes-tu ?
- Il faut profiter que Kimo déclenche l'alarme du loft pour l'embarquer, lui aussi et le placer en isolement, histoire de voir de quoi il en retourne véritablement. Joe affirme qu'il ne sait rien. J'en suis moins sûr. Kimo déifie son amant.
- Tu penses qu'il serait prêt à tout pour le protéger ?
- Bien possible. Du nouveau du côté de Masanaga ?
- Hn. Il reste là-bas trop longtemps. Il gère une autre affaire…
- Sans doute. Tu le connais mieux que quiconque.
- J'aimerai le croire.
- Papa, à qui parles-tu ? l'interroge Akane en le rejoignant sur le lit.
- A Oncle Trowa, mon ange.
- Salut, toi !
- Salut, Trowa !
- Tu ne devrais pas être au pays des rêves ?
- J'ai fait un cauchemar, répond-elle en se frottant les yeux.
Trowa voit Heero prendre sa fille dans ses bras, laquelle s'assoupit immédiatement au contact de la chaleur rassurante de son père.
Les deux preventers n'ont pas besoin d'échanger une parole ou de jouir du pouvoir de télépathie pour s'entendre et se comprendre : c'est dur pour la petite depuis que sa mère est décédée, quatre ans plus tôt. Akane n'en garde que très peu de souvenirs et ils tendent plutôt à s'effacer que de s'ancrer dans sa mémoire. Elle doit souvent ouvrir l'album photos pour se rappeler la beauté de sa mère…
Seulement, si son père fait tout pour lui rendre la vie agréable, la société ne manque jamais de rappeler à la petite fille qu'elle est la descendante directe de l'une des plus belles et des plus emblématiques Ambassadrice de la Paix que le monde ait connu…
Ce serait la même chose si Relena Peacecraft était encore de ce monde - les attaques politiques en prime – mais Akane aurait eu sa mère en train de faire une imitation ratée d'une souris ou d'une vache ruminante pour désamorcer les douleurs…
Parce qu'il n'y a rien à ajouter et qu'ils sont amenés à se revoir bientôt, Heero et Trowa coupent la communication.
- Je dois passer un autre appel, l'informe Heero. Tu veux rester avec moi ou…
- Je reste ! décide-t-elle.
- Dans ce cas, ferme les yeux. Ce n'est vraiment pas une heure de veille pour les enfants…
Akane rit en se cachant sous la couverture.
Le sourire aux lèvres, Heero vient la chatouiller par-dessus, de sorte qu'elle n'a aucun moyen de savoir d'où viendra la prochaine attaque…
- Papaaa !
Après quelques secondes de ce traitement, Heero cesse.
- Ce n'est pas très malin de ma part. Comment vas-tu trouver le sommeil après ça, hn ?
Akane rabat la couverture, les joues roses et le souffle court.
- C'est promis, je vais m'endormir !
- Sûr ?
- Hn.
- Je passe mon dernier appel et ensuite, au lit.
- Oui, papa.
Alors qu'elle se réinstalle confortablement, Heero presse la touche préenregistrée du numéro privé de Quatre…
- Winner, se précipite-t-il à dire en décrochant dès la première sonnerie.
- Tout va bien ?
- Towika dort à côté de moi, chuchote-t-il.
- Akane est à mes côtés, également, lui apprend-il, histoire de lui signifier qu'ils doivent tous deux surveiller leurs sujets de conversation.
En cela, Quatre se garde bien de se brancher sur le mode « haut-parleur ».
- Que dois-je faire ? s'enquiert-il, sans préambule.
- Tu avais raison pour Duo.
- Vous l'avez trouvé ?
- Non, mais Trowa vient de me rapporter des éléments étranges et il s'avère que nous devons expressément nous entretenir avec ce Duo Maxwell.
- Je ne vois pas ce que je peux faire de plus…
- Rester connecté avec cette affaire. Nous projetons d'expatrier Kimo et Solo pour les interroger. J'aimerai que tu les voies… Trowa me dit que Kimo présente une certaine vulnérabilité.
- Et pour Duo ?
- Il n'est pas prévu de l'arrêter, seulement de lui parler. Apparemment, il a refait sa vie de son côté et n'entretient plus aucun lien avec Kimo et Solo, depuis maintenant seize ans.
Quatre ne saurait dire pourquoi, mais il est déçu.
- Je dois faire de plus amples recherches. Je t'en dirai plus, demain.
- Tu m'appelles quand tu as du nouveau.
- Hn. Tu vas mieux ?
- Non, mais grâce à toi, je me relève et retrouve un semblant de dignité.
- Trowa est déterminé à vous retrouver. Sois patient, il ne reste plus que quelques pas… Et surtout, cesse de le fuir !
Quatre ne peut rien répondre à cause de la présence de leurs filles.
Les enfants ont beau donner l'impression d'être occupées, de jouer ou de dormir, elles restent extrêmement attentives aux paroles prononcées autour d'elles et les leur resservent souvent dans les moments les moins opportuns !
- Je te laisse, à demain.
- A demain, Heero.
•
Au même moment,
chez Marc et Antoine…
•
Cela a été au tour d'Antoine de loger à l'agence et la troisième moitié de nuit fut la bonne !
Depuis l'intervention de Quatre, trois jours plus tôt, il a eu tout le temps nécessaire pour faire le point et prendre ce qui semble finalement n'être que la seule décision valable, bien qu'elle ne lui plaise toujours pas.
C'est dans cet état d'esprit, aux environs d'une heure du matin, qu'Antoine presse le bouton de sa sonnette d'un doigt encore hésitant.
Malgré l'heure tardive, Marc vient ouvrir rapidement, ou plutôt, entrebâiller la porte.
Ils se retrouvent ainsi, face à face, l'un, dans l'appartement et l'autre, dans le couloir à la lumière vacillante.
Au bout d'une minute, comme Antoine ne dit toujours rien, Marc claque la porte.
- Mais je… Marc ?
N'obtenant aucune réponse, il décide d'enfiler sa clef dans la serrure, mais elle se retrouve bloquée.
*Marc a laissé la sienne de l'autre côté pour m'empêcher d'entrer !*
- Marc, ouvre-moi ! demande-t-il en tapant à la porte.
Silence complet.
Sa respiration s'accélère, le stress monte.
Marc n'a jamais été aussi sérieux.
- Marc, tout ceci est ridicule !
Antoine se mord la lèvre et commence à pleurer.
- J'veux pas te perdre. Marc !
La porte s'ouvre de nouveau.
- C'est d'accord ! Antoine se hâte-t-il à promettre.
- Tu vas tout me dire, maintenant ?
- Oui.
Marc ouvre alors grand la porte et son cœur, observant Antoine s'engouffrer à l'intérieur comme s'il était poursuivi par une horde de sauvages.
- Avant toute chose, je t'aime ! déclare Antoine d'un ton lourd de reproches.
- Si tu l'dis, commente tranquillement Marc en lui proposant de s'installer dans leur canapé.
Seulement, le trentenaire s'assoie à l'extrémité opposée à celle d'Antoine, ce qui lui noue la gorge.
- Arrête de me regarder comme ça, supplie Antoine.
- Comme quoi ?
- Comme quelqu'un qui attend tout de moi, alors que c'est moi qui attends tout de toi !
- T'es pas gonflé, comme type !
Antoine hausse les épaules, le regard rivé sur ses mains.
- J'étais volontaire pour tout te donner, Antoine.
- Je sais, mais… est-ce que tu l'es toujours ?
La réponse tarde à venir.
- Oui, mais à mes conditions.
Antoine n'en reste pas moins soulagé.
- Ce que je suis obligé de te révéler, c'est difficile à formuler et je ne l'ai jamais dit à personne… avant l'autre jour.
- Quatre, devine-t-il sans mal.
Rassuré de voir qu'Antoine désire véritablement recoller les morceaux entre eux et soucieux de son bien-être et de sa santé mentale en tant qu'empathe, Marc vient lui prendre la main.
- Je suis heureux que tu aies pris la décision de m'en parler, à moi aussi.
- C'était ça ou je te perdais ! Ce n'est pas une vraie décision, maugrée-t-il en époussetant un coussin en nubuck.
- Ça prouve que ce qui nous unit est plus fort.
Antoine plonge son regard dans le sien.
- Ça n'empêche que j'ai quand même peur de ta réaction.
- Que tu cesses soudain de briller de mille éclats à mes yeux ? Aucun risque !
*Il pense ça de moi ? C'est ainsi qu'il me voit ?* se demande Antoine en écarquillant les siens.
- Ce… ce n'est pas tant ça, se trouble-t-il. Mais plutôt… que tu réagisses vivement et que tu décides de t'en prendre à… lui.
Marc perd son semblant de sourire.
- Je n'aime pas ce que tu insinues, mais j'imagine que ça ne change rien à l'histoire.
- …
Marc presse sa main plus fort.
- Raconte-là moi. Si je n'ai plus le droit que de te toucher du regard, j'estime avoir au moins le droit d'en connaître la raison.
- Quatre m'a cité George Eliot qui disait qu'on prend parfois comme mauvaise habitude d'être malheureux.
- C'est pas faux.
- Je ne sais pas par où commencer…
- Fait comme avec Quatre.
- Je n'ai pas été très agréable au début…
- Sans rire !
- Marc ! C'est pas gentil…
- Excuse-moi, mais tu reconnaîtras que j'ai le droit de placer quelques touches d'ironie, non, avec le jeu de montagnes russes que tu m'imposes ?
- Tu m'as fait vivre des hauts le cœur, à moi aussi !
- Bien. Ensuite, tu lui as dit quoi ?
- Tu te moques encore de moi…
- Et toi, tu tournes autour du pot, sévit Marc.
- J'peux avoir un verre d'eau ? tente-t-il pourtant de gagner du temps.
- Bien sûr… Je vais t'en chercher un.
Antoine profite de l'instant de répit pour ôter sa veste et frotter ses mains moites sur son pantalon…
- Tiens, dit Marc en revenant s'asseoir près de lui.
- Merci, accepte-t-il le verre d'eau.
- Tu as faim ?
- Pas vraiment.
- Alors donne-nous de quoi instaurer une bonne base, Antoine.
Son amant hoche la tête, puis boit une gorgée d'eau.
- J'aime beaucoup mon père, déclare-t-il à brûle pourpoint, d'un ton enjoué, mais le regard triste. Il est passionné par les vignes et son domaine, c'est toute sa vie ! J'ai passé une enfance privilégiée à ses côtés.
- C'est chouette, commente-t-il pour l'encourager à continuer.
- Mon père est issu d'une famille de paysans. Il est fils unique et ses parents sont morts avant ma naissance. Du côté de ma mère, c'est tout le contraire ! Elle est l'aînée de six frères et sœurs et a grandi dans une famille d'aristocrates. C'est à se demander comment elle a pu tomber amoureuse d'un terreux au grand cœur et aux poches vides, et surtout, comment sa famille a pu accepter leur mariage, n'est-ce pas ?
Marc pourrait toucher son angoisse à pleine main, tant elle vibre autour d'Antoine.
- Je suis leur fils unique et papa ne m'a jamais rien reproché ou fait comprendre qu'il était déçu que je n'ai pas les épaules de reprendre l'affaire familiale. C'est un homme admirable !
- Je serai honoré de le rencontrer.
Antoine le dévisage d'un drôle d'air…
- Ma… ma mère est très belle. Tout le monde l'admire et elle prend toujours les bonnes décisions pour le domaine. Elle aime et soutient mon père, depuis toujours. Elle a fait tout ce qu'elle pouvait pour me donner une bonne éducation. J'ai eu les meilleurs tuteurs…
*Mon Dieu, mais où veux-tu en venir Antoine ?* appréhende Marc.
- Ta mère et toi ne donnez pas l'impression d'être très proches, avance-t-il doucement, avec le plus de tact possible.
- C'est quelqu'un qui sait beaucoup de choses et il n'est pas toujours évident d'exister à ses côtés… Pourtant, elle est très tactile.
Comme Antoine n'arrive plus à reprendre le cours de son récit, Marc décide de l'alléger un peu.
- C'est la première fois que tu me parles de ta famille, tu sais ?
- Vraiment ? s'étonne-t-il, tout de même.
- Oui. J'imagine que tu dois avoir beaucoup d'oncles, de tantes et de cousins… Moi, je n'ai que ma mère.
A ces mots, Antoine se referme comme une huitre.
- Tu m'as promis de tout me dire, lui rappelle Marc en lui prenant les deux mains, cette fois-ci.
*Il tremble…* constate-t-il.
- Elle me disait sans cesse qu'il fallait préserver l'image de la famille et sauvegarder le domaine, coûte que coûte, se livre Antoine.
- Qu'est-ce qu'on t'a fait ? l'interroge-t-il, tout de go.
Pour toute réponse, Antoine joue à broyer leurs mains.
- Antoine, qu'est-ce qu'on t'a fait ? insiste-t-il.
- Tu dois me promettre de ne rien dire.
- Je ne suis pas obligé d'en parler et je ne le ferai pas… si tu me le demandes.
- Je te le demande : promets-le-moi, Marc.
- Je te le promets.
Antoine hoche la tête, les yeux humides.
- C'était le début de l'été de l'AC 196. J'avais onze ans. Il faisait beau et ça sentait bon les vacances… Je t'ai déjà dit comme le Domaine est étendu ?
Marc le fixe avec une intensité grave.
- Je me suis trop éloigné et à la nuit tombée, je n'ai pas su retrouver mon chemin, poursuit-il. J'étais jeune et pas très malin… Mon père le savait, ça, et il m'avait bien dit de ne pas aller si loin ! ajoute-t-il en tentant de sourire, de grosses larmes dévalant ses joues.
- Antoine…
- On a invité toute la famille, cet été-là et comme à chaque grande vacance, mais tous ne sont pas venus, ou ne sont restés que le temps d'un week-end. Ma mère et mon père tenaient à préparer tous les repas sans leur aide. Ils n'arrêtent jamais de travailler !
N'y tenant plus, Marc presse ses lèvres sur sa tempe en un long baiser, avant d'inciter Antoine à s'appuyer contre lui, sa tête reposant sur son épaule.
- Ça allait être l'heure du dîner, continue-t-il en fermant les yeux. On mangeait tard durant cette période de l'année et comme ils ne me voyaient pas revenir, ma mère a envoyé Luca me chercher.
- Un cousin ? s'enquiert-il en caressant ses cheveux et son dos.
- Non, l'un de ses jeunes frères. Ils ont vingt-ans de différence d'âge. Je me souviens qu'il adorait jouer avec moi…
Il marque une pause, brève, mais qui paraît pourtant interminable pour Marc.
- Je me suis mis à pleurer, puis j'ai pensé à crier pour qu'on me repère au son de ma voix. Quand j'ai vu mon jeune oncle apparaitre d'entre les arbres, j'étais si content ! Je lui ai sauté au cou et raconté combien j'avais eu peur qu'on me laisse ici, pour la nuit… Mais on… On n'est pas rentré tout de suite.
Ce que Marc a le plus redouté s'avère être la triste réalité du passé de son compagnon. Soupirant de regrets, il ferme les yeux, un instant, en raffermissant son étreinte.
- Cet été-là, parvient à reprendre Antoine, Luca est resté durant toutes les vacances et a obtenu de mes parents qu'il m'emmène en ballade, tous les après-midis. Et comme je ne disais rien, il abusait de moi, à chaque fois. Puis, du jour au lendemain, je n'ai jamais su pourquoi, ma mère a décrété qu'il ne viendrait plus.
Marc sait pourquoi elle a pris cette décision.
- J'ai cru qu'elle avait fini par comprendre, poursuit-il. Mais elle m'en aurait parlé, elle n'aurait pas fait comme si de rien n'était…
- Pourquoi n'as-tu rien dit à tes parents, même plus tard ?
- Je ne veux pas leur faire de peine, ni faire du tort au Domaine.
Marc se retient de soupirer, cette fois-ci, tout en comprenant le point de vue d'un enfant qui, bien qu'en danger, veut protéger ses parents.
C'est un cas typique qu'il a vu et traité maintes fois dans son travail…
Certes, le cas d'Antoine le touche au cœur d'une façon unique et particulière, mais Marc est déterminé à agir au mieux.
Pour et dans l'intérêt d'Antoine.
- As-tu jamais tenté de t'échapper ? De te soustraire à la domination de ton oncle ?
Ses questions lui font rouvrir les yeux, mais Antoine n'a pas du tout envie ni l'intention de se détacher de Marc.
- J'étais sous son emprise, je me sentais piégé et condamné… Je ne voyais aucune issue. Un jour, il m'a expliqué que son oncle lui avait fait la même chose, jusqu'à ses seize ans et que depuis, il subissait des pulsions incontrôlables. Qu'il se dégoûtait et qu'il s'excusait du mal qu'il me faisait.
- Tu es triste pour lui ?
- Oui, mais une partie de moi lui en veut terriblement.
- C'est pour ça que tu n'es pas toujours à l'aise avec… le touché ?
- Marc, je n'ai jamais été touché que par vous deux.
Marc est soudain parcouru d'un grand frisson d'effroi. Il déteste cette phrase et ce qu'elle implique.
- Pourtant, il t'arrive, rarement, d'être complètement heureux dans mes bras.
- Oui, parce que, rarement, il arrive que j'oublie pour quelques minutes ou quelques heures ce que j'ai subi en ce temps-là, parce que je me trouve justement dans tes bras.
Contre toute attente, Antoine est très calme et se livre, à présent, avec facilité.
- Je ne l'ai plus jamais revu depuis que ma mère s'est disputée avec lui, termine-t-il son récit.
- Et depuis, tu ne lui as jamais demander la raison de leur mésentente soudaine et inexpliquée ?
- Non, amour. Je sais qu'elle refusera d'en parler et je suis certain qu'elle n'a pas mis mon père dans la confidence.
Ce mot doux à son égard, après avoir entendu, non… exigé de lui qu'il révèle tout un pan de son histoire cachée, bouleverse Marc au plus haut point.
- Je veux les rencontrer, déclare-t-il, faisant sortir la tête d'Antoine de sous son oreille.
- Tu m'as promis…
- Pas de panique, amour, le rassure Marc, en caressant son visage d'un doigt aérien. Je veux seulement voir le grand homme qu'est ton père et saluer ta mère.
- C'est du passé tout ça ! s'inquiète tout de même Antoine.
- …
- Marc, je te promets de guérir, mais ne fait pas éclater le scandale au sein de ma famille.
- La seule chose qui soit scandaleuse, présentement, c'est que tu ne m'aies pas cru capable d'être à ton écoute.
Antoine déglutit.
- Tu crois sans doute que je n'ai pas su te faire confiance, mais…
- Ce n'est pas ce que je crois, l'interrompt-il. Je pense que tu ne te fais pas suffisamment confiance et que par conséquent, tu ne crois pas possible d'être aimé. Que ce soit par moi, ou par qui que ce soit d'autre.
Là encore, dérogeant à ses habitudes, Antoine reçoit ces paroles avec sérénité.
- Tu penses que tu pourrais m'aider ?
- Tu en as besoin ?
- De ton aide, oui.
- Qu'attends-tu de moi, exactement ? Quel serait mon rôle ?
Antoine médite un instant.
- Je dois prendre confiance en moi et apaiser mon enfance. Et cela passe aussi et surtout par une visite chez mes parents, mais je…
- Je t'écoute…
- Je sais que je n'y arriverai pas sans toi.
- Pourquoi ?
- Tu es mon ami, répond-il sobrement.
Marc sourit, rasséréné.
- Je suis honoré et profondément heureux d'être cet homme-là pour toi.
Antoine sourit, à son tour.
- Mais nous devons convenir d'une sorte de code, lorsque tu ne supporteras plus que je sois trop près de toi, physiquement, reprend Marc.
- Non, ce n'est pas la peine !
- Je crois que si, amour. Je ne supporterai plus d'être rejeté de la sorte avec dégoût. Ça me donne l'impression d'être un monstre.
- Pardon…
- Je conçois parfaitement que tu ressentes le besoin de t'isoler, mais tant qu'à faire, essayons d'harmoniser au maximum notre vie de couple.
- Merci, s'émeut Antoine.
- Je t'aime.
Antoine se mord doucement la lèvre, mais semble hésiter, ce qui le fait se dandiner sur lui-même.
- Quelque chose d'autre ne va pas ? s'enquiert Marc.
- Je n'ose plus me blottir contre toi, de mon propre chef, avoue-t-il. J'ai l'impression de te faire tant de mal que…
Marc rit tendrement en passant ses mains derrière la tête et s'affale de tout son long dans le canapé.
- J'suis sans défense, profites-en !
Antoine écarquille d'abord les yeux, puis part dans un grand rire, joyeux et léger, avant de venir s'allonger contre lui en soupirant d'aise.
- Quatre m'a conseillé d'aller voir mes parents, le plus vite possible.
- Ça me semble judicieux, en effet, confirme Marc en abaissant ses bras sur le corps de son compagnon.
- Tu veux bien m'accompagner ?
- Attends, laisse-moi réfléchir…
- Marc ! se plaint Antoine.
- Non, je crois que je n'ai pas d'autre impératif que toi pour le restant de mes jours.
Antoine se redresse vivement.
- Ne me dis pas que tu es de ceux qui craignent de parler de la mort ? veut savoir Marc.
- Non…
- Oh ! Alors il s'agit plutôt de la tournure significative de ma phrase…
Antoine rougit, puis se rallonge sur lui.
- Ça ira comme ça, Marc. Il n'est pas nécessaire d'étudier chacune de mes réactions.
Mais Marc n'a pas l'intention de laisser passer cette occasion.
- Je promets de t'aimer et de te chérir, dans la joie comme dans la tristesse, d'être le meilleur ami que tu puisses rêver avoir et de te protéger jusqu'à mon dernier souffle.
Antoine s'écarte à nouveau de lui, lentement, puis ouvre grand la bouche que Marc referme doucement d'un doigt sous son menton.
- Tu ne vas pas te mettre à baver, si ?
Antoine secoue imperceptiblement la tête.
- Moi aussi, je veux faire tout ça pour toi, mais je… je ne m'en sens pas capable.
- Antoine ?
- Quoi ?
- Veux-tu m'épouser ?
Derechef, Antoine ouvre grand la bouche.
- Ah ! Il doit y avoir un défaut technique…
- Je… je…
- Bah, j'crois qu'il faut te ramener à l'usine !
- Mais enfin, Marc…
- C'est une question simple, dite fermée, mais qui peut pourtant ouvrir sur des perspectives infinies, le coupe-t-il. Tu n'es pas obligé de me répondre tout de suite, Antoine. Mais promets-moi d'y réfléchir, d'accord ?
Antoine sent les larmes lui monter aux yeux, mais il s'empresse de les essuyer avant qu'elle ne puisse rouler sur ses joues.
- Non, finit-il par répondre.
Statufié, Marc le dévisage, sans rien pouvoir dire.
- Non, je n'ai pas besoin d'y réfléchir, parce je veux t'épouser, Marc.
Les deux hommes gardent le silence, un long moment, leurs regards soudés l'un à l'autre.
- Je crois bien ne t'avoir jamais vu aussi sérieux, dit Marc, impressionné et intrigué.
- Sans doute parce que je n'ai jamais pris ma vie au sérieux, jusqu'au jour où je t'ai rencontré.
- Sans doute, murmure Marc en lui souriant tendrement, avec, comme toujours, une pointe d'espièglerie. Si j'avais su, je t'aurais claqué la porte au nez bien avant ! ajoute-t-il d'un ton plus léger.
Ils rient de bon cœur, tous deux, en unissant leurs mains.
- Tu me fais une petite place ? réclame Antoine en voulant se réinstaller à ses côtés.
- Non.
Antoine s'immobilise.
- Non, je te réserve la plus grande place dans ma vie… T'as vu comme c'est désagréable ?
- Je rêve, ou tu te venges ?
Marc le pince.
- Aïe ! fait Antoine en se frottant le bras.
- Bah, non ! Tu rêves pas !
Pris d'une impulsion soudaine, Antoine s'empare d'un petit oreiller pour l'en battre. Mais Marc profite qu'il relève les bras pour le prendre dans les siens et le garder prisonnier contre lui.
- Marc ? l'appelle-t-il, le visage niché dans son cou.
- Mm ?
- Je t'aime.
Marc sourit jusqu'aux oreilles, puis allume la télévision. N'importe quel programme fera l'affaire, tant qu'Antoine désire rester avec lui…
A suivre…
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Note de fin : Duo entre doucement mais sûrement dans l'histoire… Votre patience sera récompensée.
Alinea63, tu soulèves un point crucial concernant la création de ce dossier : il peut sembler différent de mes précédents. La raison est que j'ai (très) mal vécu deux lectures de romans que je ne pensais pas être aussi violents (que ce soit sur le plan physique et surtout, psychologique) et Carte Noire a été ma façon d'extirper les émotions négatives (pesantes au possible !) qui en ont résulté. Plus précisément, Masanaga, Solo Smith et leurs proies ont vu le jour (ou la nuit, c'est selon !). Et ça a marché ! Ensuite, le dossier a retrouvé de jolies couleurs. Je vous laisse le découvrir…
A vendredi prochain !
Kisu
Yuy ღ
