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Carte Noire,

un voleur nommé désir

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Source : Gundam Wing AC

Auteure : Yuy

Bêta de lumière : Lysanea

Genre : yaoi, romance, policier et UA.

Disclamer : aucun des personnages ne m'appartient sauf Black Light, Kimo Lost/Maxwell dit « Le Joker », Scarlette, Jenna et John Johnson, Gale et l'Inspecteur Morris, Aideen dite « L'Irlandaise », Masanaga dit « Le Japonais du Sud », Joe Fisher, le Gardien du loft 781, Lionel et Jeff, Akane, Lieutenant Nanako Gotô, Yumi, Capitaine Marc Guérin, Capitaine Alec Bowers, Lieutenant Antoine Faure, Capitaine Blake McGuire, Agent spécial Kale, Jack Glade, Anita Stones, Faye Ship, Ito Li, Barbara Linardt, Stan et Shawn McGuire, Steve Harris, Akito, Towika, Eichi, les frères Studners, Commandant Giuliano Cortesi dit Elmo, Gasper, Rosy, Charles, Luca, Standford, Surk, Shin-ji, Estelle, Docteur Akeno, Antonio, Katrine, Vincent, Fernand Faure, Isabelle De la Forgerolle-Faure et Cure-dent…

Couple : Marc x Antoine

Note :

Ly-chaaaan : quelle joie, quelle chance et surtout quel honneur de recevoir pareille retour de ta part. Tu sais à quel point ton regard d'écrivaine fabuleuse compte pour moi…

Alinea :merci, merci, merci ! Tu ne pouvais pas me faire plus beaux compliments.

Misaki : merci encore d'être présente et de me donner tes impressions à chaque chapitre un autre rendez-vous ! Je ne peux rien dévoiler, ici… on se retrouve donc en fin de chapitre.

Lime

À Ly-chan, mon impérissable

et à tous les lecteurs

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Bonne lecture !

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6 – Marc-Antoine

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Preventers Help,

à Sakai, R1…

Quatre tient la promesse faite à Trowa en passant les portes de l'hôpital à sept heures du matin, tapante. Ceci, afin que Kimo n'ait pas à se réveiller seul et totalement désorienté dans l'univers froid et impersonnel qu'est sa chambre sécurisée…

- Bonjour, Monsieur Winner, l'accueille chaleureusement Estelle.

Une femme d'une cinquantaine d'années qui en paraît tout juste quarante et qui régente l'entrée de l'établissement d'une main de maître. Elle a toujours le ton juste avec tout le monde, ne tombant jamais dans le tourbillon de la pitié, ni dans celui de l'indifférence liée à l'habitude.

Pour de tristes raisons, Quatre est bien connu de l'ensemble des personnels soignant et administratif…

Ils ont tous en mémoire le drame survenu au cœur de son illustre famille : la mort de son père, assassiné, a marqué les esprits. Puis, comme si le sort avait décidé de s'acharner sur l'héritier, Trowa Barton, son mari, est devenu amnésique.

- Bonjour, Estelle. Je viens rendre visite à un certain Kimo Lost…

- Oui, le Colonel Yuy m'a laissé des instructions. Chambre 512, aile droite. Je préviens le nouveau chef du service à qui vous aurez affaire : le Docteur Akeno.

- Merci, ma chère. Vous êtes bien aimable.

Estelle balaye son excès de galanterie d'un revers de main, les joues d'un rose soutenu et le combiné à l'oreille.

Pendant ce temps, Quatre emprunte l'ascenseur, puis se dirige tout droit vers la salle du personnel médical du cinquième étage.

- Je cherche le Docteur Akeno, s'il-vous-plaît. Estelle a dû vous prévenir de mon arrivée, à l'instant.

- C'est moi !

Le docteur pose son café avant de le rejoindre en de grandes enjambées, la main déjà tendu vers lui…

- Enchanté, Monsieur Winner.

- Moi de même, Docteur, dit-il en lui serrant la main. N'y voyez là aucune offense, mais je crois savoir que Sally Chang devait s'occuper exclusivement de ce patient ?

- C'est le cas ! répond une voix de femme autoritaire, derrière eux.

Quatre se retourne promptement pour se retrouver nez-à-nez avec Lady Une : Co-créatrice du concept « Preventers Help » et Directrice générale de l'établissement de Sakai.

- Bonjour, Lady Une.

- Bonjour, Monsieur Winner. Si vous voulez bien me suivre…

- Je regrette, mais je dois me rendre au chevet de Kimo le plus rapidement possible.

- Très bien. Nous discuterons donc en chemin…

Quatre lui emboîte le pas, à cran comme à chaque fois qu'il la voit.

- J'ai appris que Trowa et vous aviez travaillé ensemble récemment, reprend-elle d'un air qui se veut dégagé.

- Notre collaboration a toujours cours.

La chambre 512 n'est plus qu'à deux pas. Lady Une n'a donc plus le temps de prendre des gants…

- Je n'irai pas par quatre chemins… Vous devez redoubler de prudence quant aux paroles que vous prononcerez en sa présence. Si vous le brusquez, son esprit se fermera irrémédiablement sans plus d'espoir d'amélioration.

- Je ne le sais que trop. Pourtant… je laisserai Trowa faire ce que bon lui chante. Que ce soit avec moi… ou avec vous.

Lady Une et Trowa entretiennent une relation discrète, certes, mais elle n'a rien de secrète. Aussi, elle ne prend pas la peine de nier au risque de se ridiculiser. D'autant plus qu'elle fait face à un empathe de talent.

- Je vois.

- Permettez-moi…

- Je vous écoute.

- De quoi avez-vous le plus peur, Lady Une ?

- Qu'insinuez-vous ?

- Craignez-vous qu'il se souvienne de sa famille et de l'amour impérissable qui nous unit, ou que, même amnésique, il décide finalement de vous quitter ?

Après un échange de regards peu amène, Lady Une tourne les talons, sans rien répondre.

*Voilà une chose de dite !* pense Quatre, satisfait.

Il prend un instant pour repousser au loin ses problèmes personnels, avant de toquer à la porte.

Comme personne ne répond, il abaisse la poignée et entre sans bruit.

- T'es qui ? l'interroge une voix affolée.

- Bonjour, Kimo. Je suis Quatre Raberba Winner…

- Trowa m'a dit de te faire confiance, le coupe-t-il.

A ces mots, Quatre sent son cœur se serrer.

- Trowa est un homme avisé. Je peux m'asseoir ?

- Bah, j'crois que j'ai pas le choix de toute façon !

- J'accepterais de sortir, si tu me le demandais et veillerais sur toi d'un peu plus loin.

Kimo semble sérieusement réfléchir à cette possibilité…

- Trowa m'a dit que t'étais un agent d'élite, comme lui. T'en as pas l'air ! juge-t-il en le détaillant ouvertement de la tête aux pieds.

Coutumier de ce genre de réflexions, Quatre sourit.

- Je suis consultant en psychologie criminelle et n'interviens sur les dossiers que lorsque les agents actifs font appel à mes services. Le reste du temps, je m'occupe de mon entreprise, minimise-t-il.

Dire qu'il s'occupe brillamment des affaires de son empire serait plus juste !

- Alors, je suis ça, pour vous ? Un dossier ?

- Pour nous et pour le reste du monde, tu es Kimo Maxwell, un orphelin courageux et volontaire, ayant eu une première partie de vie difficile.

A ces mots, dépouillés de toutes fioritures, Kimo détourne le regard et lisse son drap.

- Comment vous pouvez le savoir, vous ?

- L'unité d'Heero a très largement travaillé sur vos trois parcours.

- Nos trois parcours ? s'intéresse-t-il en le dévisageant de nouveau.

- Celui de Solo Smith, le tien et celui de Duo Maxwell.

Kimo garde le silence un long moment, avant de le mitrailler de questions :

- Qu'avez-vous appris ? Que savez-vous sur lui ? Il… il est en vie ? Vous l'avez retrouvé ?

- Duo est bien vivant, mais je préfère ne rien te révéler de plus avant de connaitre le fin mot de l'histoire.

- Il nous a abandonné ! crie-t-il. Voilà, le fin mot de l'histoire !

- Je ressens ta douleur et je…

- Ça, ça m'étonnerait !

- La colère que tu lui voues est à la hauteur de l'amour que tu lui portes.

- Il nous a abandonné ! gémit-il à présent, tapant l'oreiller de sa tête en signe d'impuissance. Il m'a abandonné !

Ressentant sa détresse, Quatre se lève pour aller lui prendre la main, tout en lui laissant la possibilité de refuser son soutien physique ; ce que Kimo ne fait pas. Au contraire, il la lui presse fortement en retour.

- Trowa nous a rapporté que Solo ne t'appelait pas par ton prénom, mais par celui de Duo…

- J'ai pas envie d'en parler ! le coupe-t-il sèchement.

- Que sais-tu exactement de cette nuit tragique à l'orphelinat ? De quoi te rappelles-tu ?

- J'ai pas envie de parler de ça, non plus !

- Très bien, dit-il doucement. On fera comme tu voudras.

L'empathe sent qu'il ne doit pas le brusquer et que Kimo doit avoir envie de se confier pour que la séance lui soit bénéfique et qu'il accepte d'aborder tous les sujets.

- Il m'a vendu, finit-il effectivement par dévoiler, encouragé par la présence rassurante de l'agent. Solo m'a vendu à un homme complètement cinglé ! Mais il n'a plus voulu de moi, il a tenté de tuer Sol' et nous a jeté dehors.

- De qui s'agissait-il ? l'interroge-t-il calmement en lui caressant le dos de la main avec son pouce.

Il voit bien que le souvenir de ces évènements le perturbe grandement et le rendent nerveux.

- Je n'ai jamais su ou entendu son nom. Solo m'a toujours tenu à l'écart des affaires. Je ne sais pas comment il trouvait et choisissait nos missions…

En dehors de celles que Joe leur dénichait, mais Kimo n'a pas l'intention de parler de son recéleur.

*Solo a fait en sorte que Kimo ne devienne jamais autonome. C'aurait été courir le risque qu'il ne le quitte un jour pour voler de ses propres ailes… comme Duo l'a fait* analyse Quatre.

- Et j'ai pas tué le père de Jenna ! s'écrit soudain Kimo. Solo et moi n'avons rien à voir avec cette histoire, ni avec aucune autre de ce genre !

- Je crois en ta bonne foi, calme-toi… Revenons-en à cet individu mystère. Serais-tu en mesure de le décrire ?

Kimo essuie les larmes qui perlent au coin de ses yeux, puis rassemble ses souvenirs…

- En fait, ce soir-là… la veille du coup au loft… j'étais surtout préoccupé par…

Il s'interrompt, les lèvres tremblantes.

Sachant à quoi il fait allusion, Quatre lui presse tendrement l'épaule.

- Mais on peut pas ignorer ni même oublier un taré pareil ! reprend Kimo. Ce type, on l'a rencontré dans une suite à l'Hôtel Blue Scape… Mais Solo et lui s'étaient déjà rencontrés avant parce que le type l'a appelé « Solo-le-soumis » et que Sol' lui a répondu en l'appelant « Maître ». On nageait en plein délire !

*Masanaga* reconnaît Quatre. *Masanaga avait donc bien jeté son dévolu sur Kimo…*

Quatre sait que Solo ne l'a sans doute pas vendu, mais que le mafieux ne lui a sûrement pas laissé le choix.

*Voici précisément ce qui a motivé l'agression subite de Solo envers Kimo, au-delà de ce qu'il pouvait accepter. Pour ne pas remettre son fameux « Duo » fabriqué de toutes pièces au Japonais, mais ce qu'il aurait fait de Kimo depuis le début, s'il n'avait pas décidé de s'en servir autrement…*

- Il est brun et très beau, poursuit Kimo, mais il a des yeux noirs méchants et il portait un kimono rouge et… il est asiatique.

- A-t-il dit quelque chose qui t'a paru étrange ?

- Oui… Tout !

Après lui avoir effleuré le front pour ne pas risquer de lui faire mal – Kimo présente des blessures et ecchymoses sur le visage et le corps - Quatre retire sa main de la sienne.

- Merci pour ton aide, Kimo.

- Où tu vas ? s'angoisse-t-il à l'idée qu'il s'en aille déjà.

- Je dois passer un coup de fil, le renseigne-t-il en allant ouvrir la porte.

- Tu vas appeler Trowa ?

- Oui.

- …

- As-tu un message à lui faire passer ?

- Non… Tu reviens, après ?

- Oui, assure-t-il.

Puis, il ferme la porte, pour s'isoler ensuite au bout du couloir en se postant devant la baie vitrée donnant sur le parc privé du site.

- Barton, décroche l'agent.

- Oh ! Bonjour, Trowa.

Il a composé le numéro d'Heero, mais il le soupçonne d'avoir transmis son appel à Trowa.

*Va pas falloir me jouer ce tour à chaque fois, Heero !* lui reproche Quatre en pensée.

- Bonjour, Quatre. Kimo t'a donné des infos qui pourraient nous intéresser ?

- Oui, c'est précisément la raison de mon appel.

- On t'écoute.

- Heero est là aussi ?

- Oui, je t'ai mis sur haut-parleur, confirme Trowa.

- Parfait… La veille du coup, Solo l'a emmené voir Masanaga à son hôtel sans que Kimo ne sache rien sur lui, ni avant, ni après. Pas même son nom. D'après Kimo, Solo l'aurait vendu au Japonais, mais lorsque Masanaga a réalisé ce que Solo lui avait fait subir, il les a renvoyé tous les deux.

- Voici donc la raison du prolongement de son séjour, déduit Heero.

- Et celle du viol brutal et soudain de Kimo.

- Explique-toi.

- Solo n'a ménagé Kimo que pour profiter du rôle qu'il endossait pour son bon plaisir : celui de « Duo ». A partir du moment où Masanaga s'apprêtait à lui voler son jouet, Solo a décidé de le détruire en lui livrant, non pas son fantasme sur pattes, mais bien Kimo, tel qu'il aurait dû être s'il n'avait pas servi à assouvir un autre type de désirs…

- C'était du suicide, remarque Heero au sujet du plan de Solo pour doubler le Japonais du Sud.

- J'en conviens.

- Solo est ressorti indemne de l'entrevue ? s'étonne tout de même Trowa.

- Masanaga a bien tenté de le tuer, mais il a finalement décidé de les laisser partir.

- Il va s'amuser avec lui, le pourchasser jusqu'à ce que mort s'en suive, dit Heero.

- Solo est en prison, à présent, souligne Quatre.

- D'une manière ou d'une autre, si nous ne parvenons pas à arrêter Masanaga à temps, Solo mourra sous son ordre, affirme Heero.

- Autres points importants qui valident mon profil : Kimo n'est pas un tueur et ne sait rien des contrats rouges de Solo, ni même des gens qu'il côtoyait au quotidien.

- Il lui a coupé les ailes, commente Trowa, comme un écho aux pensées de Quatre.

- Oui et Kimo n'a, semble-t-il, aucune idée de ce qu'il s'est réellement passé à l'orphelinat… Il se focalise complètement sur l'éventuelle désertion de Duo.

- Comment est-ce possible ? soulève Heero. Kimo était présent la nuit des meurtres et Solo l'a volontairement épargné.

- Je veux bien réessayer d'en discuter avec lui, mais tout ce qui est en rapport direct avec Duo le rend agressif, puis mutique.

- On aura peut-être plus de chance avec Duo, espère Trowa.

- Kimo est quelqu'un d'attachant, je reste étonné que Duo l'ait abandonné sciemment. Il s'est passé quelque chose que nous ignorons encore…

- Hn. Nous verrons…

- Bonne chance !

- Bon courage, Quatre, répond Trowa.

- A vous aussi.

- Complète ton profil sur Carte Noire et tiens-nous au courant, réclame Heero.

- Entendu…

Quatre raccroche et décide de retourner interroger Kimo, sans délais.

*Je veux savoir si, oui ou non, Kimo a joué un rôle dans cette affaire !*

- Alors ? s'enquiert timidement Kimo en triturant nerveusement son drap. Tout… tout va bien ?

- Oui… Écoute Kimo, je sais que tu ne veux pas parler de cette nuit-là, mais il va tout de même le falloir.

- …

- De quoi te rappelles-tu ?

- Duo est parti en mission et n'est jamais revenu, obtempère-t-il en boudant.

- De quoi d'autres as-tu été témoin ?

- …

- C'est important ! le presse Quatre.

- Je me disputais avec l'un de nos frères, Antonio. Notre Père et Sœur Helen sont venus nous séparer.

- Ensuite ?

- Tu n'as qu'à lire le rapport de police !

L'ascendant inné de Quatre convainc finalement Kimo de satisfaire sa requête, non sans soupirer.

- David a ouvert la porte pour ressortir, puis il s'est mis à tituber en arrière avant de tomber sur le sol. Je me suis précipité sur lui, tandis que tout le monde hurlait… J'avais du sang partout, jusque dans la bouche… Puis, plus rien.

- Tu t'es évanoui ?

- Non, le tueur m'a assommé… Je me suis réveillé dans l'ambulance qui stationnait devant l'orphelinat. Ils m'ont un peu nettoyé et donné un truc contre le mal de tête, pendant qu'un policier me posait des questions… moins chiantes que les tiennes !

- J'imagine que sa propension à te laisser tranquille l'a aidé à retrouver le tueur, riposte-t-il avec sévérité.

Le regard de Quatre est à présent si intransigeant que Kimo doit baisser le sien, incapable de le soutenir plus longtemps.

- Désolé, s'excuse-t-il d'un air honteux.

- Pas autant que moi, Kimo, répond Quatre d'un ton radouci, mais ferme.

- Quelques minutes plus tard, j'ai vu Solo arriver vers l'église. Il… il cherchait Duo, ajoute-t-il, la gorge serrée. Il n'a jamais voulu de moi !

*Ça n'a pas de sens… Quelque chose va de travers !* pense Quatre, contrarié.

- Il t'a pourtant gardé avec lui, observe-t-il, sachant que Solo l'a épargné.

Pour toute l'équipe, Duo est un miraculé puisqu'ils sont convaincus que Solo l'aurait tué comme tous les autres s'il avait été présent…

*Je ne m'explique pas encore pourquoi Solo appelait Kimo : Duo…* se dit Quatre. *Si Duo était bel et bien le fantasme de Solo, pourquoi avoir épargné Kimo, dans ce cas ?*

- Il a tout fait pour que je lui ressemble ! lui apprend Kimo.

- Comment cela ? De qui parles-tu ?

- Solo ne m'a presque plus jamais appelé par mon prénom, il m'a fait porter des lentilles bleues, m'a ordonné de laisser pousser mes cheveux pour pouvoir me les natter et m'a obligé à mettre le costume de Duo !

*Solo l'a travesti à l'image de Duo ?* s'étonne Quatre.

- Le costume de prêtre n'est pas ton idée ?

- Non… C'était celle de mon frère. Il disait que nous étions les fils-pirates de David.

*Mon Dieu, tout s'éclaire ! Ce n'est pas pour avoir Kimo que Solo a fait tout ça. C'était pour avoir Duo !*

- Je suis pas blue-eyed boy ! crie-t-il. Je ne suis que le joker de Duo ! C'est lui, l'as des as, pas moi !

*C'est de là que vient sa signature…* comprend l'agent.

- Chuuut… C'est terminé. Le passé est derrière toi, à présent.

- Il m'a violé. Il m'a violé toute ma vie en pensant à Duo !

Devant tant de désarroi, Quatre se penche sur lui pour le serrer doucement dans ses bras.

- Je n'avais que douze ans quand… quand il a commencé à me toucher.

- As-tu essayé d'en parler à Duo ou au Père Maxwell ?

- Non… J'l'ai dit à personne… J'avais honte…

- Je comprends…

- Non, tu comprends pas ! J'avais honte d'aimer Solo ! J'ai accepté de subir tout ça parce que je ne voulais pas qu'il en aime un autre que moi… J'voulais pas qu'il me laisse tout seul…

La porte s'ouvre à la volée.

- Nous avons entendu des cris, dit l'infirmière.

- T'as pas un cul à piquouser ! l'agresse brusquement Kimo.

- Ne le prenez pas pour vous, Katrine, dit Quatre en se redressant. Tout va bien, je reste auprès de lui…

La jeune femme hoche la tête d'un air entendu, puis referme la porte.

- Tu as souffert mille tourments, admet volontiers l'empathe. Mais ce n'est pas une raison pour faire du mal aux autres.

Penaud, Kimo baisse les yeux, mais sans décrisper ses mains autour de celles de l'agent.

- Tu fais preuve de beaucoup de courage, reprend-il. Ce n'est jamais évident de parler d'un souvenir traumatique, mais je vais pourtant te demander un dernier effort.

Kimo hausse les épaules, avant de grimacer de douleur.

- J'ai besoin que tu me parles de ton frère : Duo, demande Quatre qui voit déjà Kimo se concentrer.

*Pour comprendre pourquoi Solo a gardé Kimo en vie alors qu'il visait Duo depuis le début, je dois saisir l'entière personnalité de Duo…* pense l'héritier.

- Il m'a trouvé coincé dans une benne à ordures, commence Kimo. Il a assemblé des cageots pour faire des marches et m'a aidé à sortir de là.

- Vous aviez quel âge ?

- Sept ans… Il m'a proposé de venir dans sa cabane, trois impasses plus loin et m'a offert un jus de fruits. Un jus de fruits entier rien que pour moi !

Quatre sourit en s'asseyant sur le rebord du lit, ses mains serrant toujours celles de Kimo.

- Il avait su se construire un super abri.

- Il avait de la ressource, l'encourage Quatre.

- Oh, oui !

*Kimo fait si jeune… On dirait presque un enfant…* observe l'empathe.

- Duo m'a dit de rester, alors je suis resté, poursuit Kimo.

- D'où venais-tu ?

- J'sais plus…

- Comment vous êtes-vous retrouvés chez le Père Maxwell, un an plus tard ?

- Ben ! Les commerçants des trois villes que nous fréquentions nous voyaient venir de loin et il était devenu impossible pour nous de les voler, donc on a déménagé. On venait d'arriver à Sacramento quand on a visité le supermarché du quartier de Solo…

*Finalement, c'est Kimo, le miraculé !* se dit Quatre, in petto.

- Comment était Duo ?

Kimo marque d'abord une longue pause, le regard dans le vague, avant de dresser le portrait de son frère de cœur avec un fort sentiment de nostalgie.

- Très drôle, inventif, très doué… Il savait se faire aimer, ou détester ! Il chérissait sa liberté, plus que n'importe quoi d'autre. Mais il s'occupait bien de moi. Même si nous avons le même âge, j'ai toujours eu la sensation d'être bien plus jeune que lui… Il m'a appris plein de trucs, mais il progressait à une allure fulgurante ! J'pouvais pas suivre…

- Et qu'en était-il de sa relation avec les autres ?

- C'était le préféré du Père Maxwell. On le savait tous, mais personne ne lui en voulait… Il s'occupait tout le temps de nous, alors !

- De quelle façon ?

- Il nous fournissait en sucreries, vêtements et médicaments… Ce soir-là…, commence-t-il.

Avant de s'interrompre en serrant les lèvres.

- Prends ton temps…

- Ce soir-là, Vincent était malade, donc Duo est sorti lui chercher un médicament… Mais il n'est jamais revenu.

*Duo aurait dû revenir* penseQuatre. *Qu'a-t-il bien pu se passer pour qu'il ne prenne même pas la peine de vérifier si Kimo était toujours en vie ?*

- Il a jamais voulu que Sœur Helen lui coupe les cheveux, continue Kimo. Du coup, elle lui a proposé de les lui natter pour ne pas qu'ils s'emmêlent et aillent dans sa figure. Depuis ce jour, il ne les a plus jamais coiffé que comme ça… Oh ! Et on adorait cuisiner. On s'organisait des batailles de chefs, se remémore-t-il encore avec cette même nostalgie dans le regard.

- Vous deviez bien vous amuser.

- Oui ! Mais je suis plus doué pour le salé. Duo, lui, se démarquait vraiment pour le sucré. Sœur Helen râlait parce qu'il se débrouillait mieux qu'elle, précise-t-il en s'autorisant à rire. Il désobéissait tout le temps ! Il n'écoutait que lui…

- Tu as su garder de bons souvenirs…

- Oui… Mais Duo est mort à mes yeux, ou en tout cas, il devrait l'être ! déclare-t-il d'un ton sans appel.

Ce qui refroidit considérablement l'atmosphère !

Sans faire état de sa remarque, glaciale, Quatre décide plutôt de l'inciter à parler de choses plus légères qui leur font momentanément oublier la gravité de ce monde, à tous les deux…

Ils discutent ainsi, une bonne heure durant, jusqu'à ce que Kimo ne tombe de sommeil, sentant ses paupières devenir aussi lourdes que du plomb.

Profitant de sa sieste, Quatre ouvre son communicateur portatif pour rédiger et envoyer un rapport détaillé à Heero et Trowa…

*Duo est la pièce manquante du puzzle. Il détient l'information qui nous permettra de retracer les évènements de cette nuit de l'AC 192 dans leur intégralité… Je connais ton goût pour la liberté, Duo, mais je t'en prie, laisse-toi faire et accepte de nous suivre de ton plein gré !* se dit Quatre, pressentant des complications.

Pendant ce temps,

sur la route d'Eysines pour rejoindre le Taillan-Médoc en région Bordelaise, à R3…

Le voyage sans escale pour la France depuis le Japon n'aura duré que quelques petites heures, grâce au P-Jet, et pourtant, Marc constate déjà le changement radical du comportement d'Antoine…

Plus ils se rapprochent du Domaine, plus l'enfant du pays s'agite sur le siège du taxi, le corps raide comme un piquet.

Plus Antoine se rapproche de son passé, plus il s'éloigne de Marc ; au sens propre comme au figuré.

*Même si nous apercevons une lueur d'espoir, rien est joué et notre relation reste tout autant compliquée…* se dit Marc.

- Ça va bien se passer, tente-t-il de le rassurer.

Mais Antoine est si rencogné contre la portière que Marc doit se pencher afin de pouvoir lui serrer la main en signe de soutien. Quand il y parvient enfin, Antoine se soustrait à son geste tendre, en continuant d'observer le paysage défiler.

- Ne me force pas la main, c'est tout ce que je te demande, formule-t-il à brûle pourpoint, alors que la voiture passe sous l'immense porche en pierre, bordé de splendides rosiers.

- La balle est dans ton camp, Antoine, répond Marc d'un ton sec, tandis que les pneus crissent sur le gravier blanc. Néanmoins, je peux t'assurer que tu ne repartiras pas d'ici dans le même état que tu y viens. Peu importe que tu décides de construire ou non ta vie avec moi. Si j'ai accepté d'être ton « bourreau-protecteur », c'est parce que je t'aime, non pas parce que je veux que tu restes avec moi… Si tel était mon but, je ne ferais pas ça. Je ferai ce que je fais depuis un an, c'est-à-dire rien qui te soit apparemment bénéfique.

Sur cette dernière mise au point un peu rude, Marc descend de voiture pour s'occuper des bagages et reste en retrait.

La gorge nouée et le cœur enserré dans un étau, Antoine paye le chauffeur en le remerciant.

C'est lorsqu'il sort de voiture, à son tour, qu'il aperçoit ses parents sur la première marche du large perron.

Sa mère, coiffée de son éternel carré blond et raide, arbore un sourire pincé, tandis que son père, brun et barbu, lui en offre un des plus épanouis.

Le château, derrière eux, est magnifique et superbement entretenu, comme dans son dernier souvenir remontant au matin de son départ pour R1, un an plus tôt.

- Mon p'tit homme ! le reçoit chaleureusement son père en allant l'étreindre.

Antoine se laisse être enveloppé par cette masse impressionnante et en profite pour cacher son visage au creux de son épaule.

- Père, je suis si content de te revoir…

- C'est pas faute d'avoir réclamé que tu nous rendes visite ! rouspète-t-il de sa voix grave.

- Pardon… Je n'ai pas vu le temps passer.

Son père se détache de lui pour l'étudier.

- Tu as perdu du poids et tu as l'air fatigué…

- Papa…, se plaint-il d'une voix lasse.

- Bah ! Je vais te remplumer, compte sur moi !

- Pas trop tout de même, qu'il n'ait pas deux places d'avion à payer, plaisante Marc, s'attirant ainsi toute l'attention du Maître des lieux.

La Maîtresse de maison, quant à elle, le salue d'un hochement de tête, certes réservé, mais néanmoins respectueux, et cela, depuis son perchoir d'où elle n'est toujours pas descendue.

- Antoine, tu manques à tous tes devoirs ! le gronde-t-elle.

Son fils sursaute, comme s'il venait de se souvenir de sa présence.

- Pardon, mère…

- Inutile de faire tant de manières entre nous, décrète Marc avec décontraction. Enchanté, je suis Marc Guérin…

- Un collègue ! le coupe précipitamment Antoine.

Son père fait aller son regard de l'un à l'autre, sans perdre son sourire radieux, tandis que son fils fixe ses pieds et que Marc examine Antoine…

- Enchanté de vous rencontrer, Marc ! dit-il en allant lui serrer la main. Je suis Fernand et l'animal derrière nous, c'est ma femme, Isabelle. Elle n'était qu'une toute petite dragonne lorsque je l'ai recueilli…

Vexée, son épouse ferme les yeux, pivote la tête sur le côté, lève le menton et croise les bras.

- Isa…, la dispute gentiment son mari.

- Une dragonne, dites-vous ? dit Marc. Vu d'ici et sous cet angle, j'aurais plutôt imaginé un lama…

Trois paires d'yeux le dévisagent alors avec un effarement absolu, proche de la panique, lorsque finalement, Fernand explose de rire et lui donne une tape amicale sur le dos.

- J'sens qu'on va bien s'entendre, tous les deux !

- Eh, bien ! lâche Isabelle. Je suis ravie que tu aies trouvé un nouveau compagnon de jeu, très cher, mais il n'empêche qu'Antoine ne nous a toujours pas présenté comme il convient.

Fautif et penaud, Antoine s'exécute donc.

- Marc, permets-moi de te présenter ma…

- Laisse, je m'en charge ! le coupe-t-elle en descendant de son estrade. Tu auras sans doute d'autres occasions de te rattraper, adresse-t-elle à son fils sous le regard impuissant de Fernand et scrutateur de Marc. Isabelle De la Forgerolle-Faure, enchantée et soyez le bienvenu en notre demeure.

Comme si ce geste désuet était monnaie courante, Marc baise la main qu'elle lui tend avec naturel et peut lire dans son regard sa satisfaction quant à son savoir-vivre puisqu'il n'a pas touché ses doigts de ses lèvres.

- Je constate avec soulagement que mon fils a au moins la capacité de savoir choisir ses amis… Bien qu'ils ne soient pas légion !

- Les choisit-on vraiment, au fond ? l'interpelle Marc.

Déstabilisée par sa remarque philosophique, Isabelle ne sait pas quoi répondre.

Une première !

- J'adore ce gamin ! jubile Fernand en frottant son ventre rondouillet. Laissez ça là, Marc, ajoute-t-il au sujet des bagages. Je vous emmène visiter ma Cave…

Antoine étire légèrement ses lèvres en les regardant s'éloigner, tandis que sa mère se rapproche enfin de lui.

- C'est vrai que tu as maigri, souligne-t-elle en le recoiffant.

Bien qu'elle soit certaine de l'affection que lui porte son fils unique de vingt-trois ans, Isabelle donne toujours l'impression de se soucier en excès de son bien-être ; comme si elle doutait d'avoir fait ses preuves auprès de son enfant.

Présentement, ses gestes, qui se veulent doux et tendres, font d'avantage penser à un oiseau qui viendrait picorer sa tête à la recherche de parasites, inconscient de la gêne physique et psychologique qu'il occasionne…

Au bord de la crise de nerfs, tant le toucher incessant de sa mère l'indispose, Antoine essaie de se dégager, en vain.

- Mon travail me cause quelques tracas, mais rien de grave, parvient-il à répondre.

- Bien, bien… Mais qui est-ce qui te coiffe, ainsi ? C'est atroce !

Antoine saisit la seule opportunité qu'il a de devoir monter les bagages pour se soustraire à son autorité et se détourner d'elle.

- Nous ne savions pas que tu amenais un collègue, fait-elle remarquer en lui emboitant le pas.

Antoine devine au ton de sa voix que sa mère est contrariée de n'avoir pas pu se préparer à recevoir « l'Agent spécial Guérin » convenablement.

- Ça s'est décidé sur un coup de tête, ment-il.

Ayant craint, et à juste titre, de subir un interrogatoire au téléphone, les mots sont restés coincés dans sa gorge et il n'a pas pu, ni n'a su leur dire qu'il viendrait accompagné.

- Oh, ce n'est pas la place qui manque ! Suis-moi, nous allons l'installer dans la chambre bleue.

- Et moi, où vais-je dormir ? demande-t-il, convaincu qu'ils ont décidé d'utiliser sa chambre d'enfant autrement.

*Un bureau, une bibliothèque secondaire, un grand dressing…* énumère-t-il, in petto.

- Dans ta chambre, voyons ! répond-elle sur le ton de l'évidence.

Antoine marque un temps d'arrêt.

Il se souvient des fois où son jeune oncle y venait, certaines nuits…

- Presse-toi un peu, mon chéri, dit-elle en trépignant d'impatience.

Son fils reprend sa montée des marches, blême.

- N'est-elle pas toujours aussi charmante ? dit-elle en ouvrant la porte. J'ai mis un point d'honneur à la garder en l'état… Ce sera comme avant ! se réjouit-elle en venant l'embrasser sur le front, en caressant son visage, puis ses cheveux.

- Oui…

- Tu es tout pâle…

- Ne t'inquiè…

- Il est plus de treize heures, tu dois mourir de faim ! l'interrompt-elle en s'élançant déjà vers l'escalier. Pose tes bagages et descends au grand salon. Je m'occupe d'extirper ton père des bras de sa « cave maîtresse ». Monsieur Guérin doit se demander dans quel guêpier il est tombé, ajoute-t-elle avant de disparaître à sa vue.

Antoine sourit faiblement, sincèrement attendri par la vie harmonieuse et souvent amusante qu'ont réussi à construire et entretenir ses parents…

*Je continue de croire que j'ai eu raison de me taire… Ils n'auraient plus été heureux, sinon* pense-t-il, attristé à l'idée de devoir ternir leurs souvenirs.

Pendant ce temps,

à la Cave…

Il ne s'agit pas là d'une de ces caves sombres en terre battue où sont entreposés cartons, vélos et autres objets encombrants, mais d'une salle immense au plafond vouté, en pierres, datant d'environ deux siècles et là encore, parfaitement rénovée et admirablement préservée…

Impressionné, Marc pivote lentement sur lui-même, immergé dans un monde parallèle où les gestes ancestraux perdurent à l'abri du temps et de la course à la modernisation poussée à l'extrême, jusqu'à placer l'homme au second rang, après les machines.

- Pourquoi des tonneaux en bois ? s'enquiert Marc en caressant l'un d'eux avec fascination.

- Ce fut tout d'abord pour faciliter le transport des liquides, mais aussi pour donner du goût à une boisson. Ce qui est surtout le cas aujourd'hui.

- Du goût ? relève-t-il, intrigué.

- Le bois du tonneau apporte, au bout de quelques mois, des tannins aux liquides qu'il contient, comme les vins rouges et les spiritueux, mais aussi des arômes secondaires tels que la vanille, la noix de coco, la noisette, le beurre… Ce qui donne souvent à une boisson plus de complexité et de garde : cinq à dix ans de garde selon les appellations et les cépages.

- Beaucoup de gens utilisent encore cette méthode ?

- De moins en moins… Bien qu'elle revienne à la mode depuis quelques temps. Cette technique de vieillissement peut être remplacée, selon les législations régionales ou nationales, dans certains procédés de vinification par l'ajout de copeaux de chêne dans le moût stocké en cuve inox. Le producteur ou le négociant n'a alors pas le droit de mentionner sur l'étiquette que son vin a vieilli en fût de chêne. Cette technique permet surtout une oxygénation contrôlée, mesurable, car son utilisation entraîne une évaporation des liquides plus connue sous le nom de « part des anges » puisque le tonneau n'est pas complètement étanche. On recommande le vieillissement en fûts pour de nombreux vins rouges et blancs, pour certains vins mutés ou pour des spiritueux connus mondialement. Voire même pour certaines bières… (A)

- Pour être honnête, je ne comprends pas tout, mais cet endroit est absolument magnifique, commente-t-il, sous le regard scrutateur de Fernand.

- C'est le travail et la passion de toute une vie et pourtant… rien ne vaut celle de mon fils.

Marc tourne la tête vers lui et sait à l'expression du père que l'affaire est entendue.

- Je ne m'attendais pas à ce qu'il m'attribut un rôle, révèle-t-il. Même s'il n'a pas menti, ce n'est pas la stricte vérité.

- J'ai remarqué. Antoine a la fâcheuse tendance à se croire en devoir de nous protéger, sa mère et moi. Pourquoi ça ? De quoi ? De qui ? Je l'ignore. Mais le fait est qu'il s'encombre inutilement.

Tout en discutant, Fernand sort une pipe en bois ouvragée de sa poche et commence à en bourrer le foyer de tabac, en aspirant de temps à autre pour vérifier s'il est bien tassé…

- Que savez-vous de sa vie privée ? l'interroge Marc.

- Qu'il élude nos questions, répond à côté et ne nous a jamais présenté personne, pas même un… collègue ou un ami…

Il porte le bec à ses lèvres, présente son allumette au-dessus du fourneau et aspire dans le tuyau pour faire descendre la flamme qui embrasera le tabac ; l'allumage d'une pipe prenant plus de temps que celle d'une cigarette.

- … jusqu'à aujourd'hui, termine-t-il en secouant la brindille.

- D'où la réserve de votre épouse à mon égard. Elle a dû se demander pourquoi moi et pourquoi maintenant…

- Je parie qu'elle vous fera manger sur ses genoux avant ce soir ! semble-t-il s'en amuser, tout en usant de son tasse-braise, afin d'assurer la bonne combustion du tabac. Tout comme je sais qu'elle n'a rien compris vous concernant, tous les deux.

- Mais a-t-elle compris pour lui ?

Fernand exhale sa première bouffée ; la fumée de la pipe se dégustant dans la bouche et non dans les poumons.

- Il ne faut pas lui en vouloir, répond-il. Et puis, Antoine ne nous a jamais rien dit…

- Pourtant vous savez, vous.

- J'aime mon fils et j'ai toujours su qu'il était spécial, différent…

- Il faut que vous sachiez que notre relation est compliquée.

Fernand attend visiblement la suite d'un air absorbé, une main tenant sa pipe, l'autre dans sa poche.

- Sa visite n'a rien d'hasardeuse, Monsieur, reprend Marc. Et si je l'ai accompagné, c'est pour le soutenir et m'assurer de son avenir et non du nôtre.

La pipe rougeoie une nouvelle fois, tandis qu'ils s'étudient à travers la fumée.

- Appelle-moi Fernand, mon p'tit !

Ou, avec les sous-titres : « Bienvenue dans la famille ! »

- Combien de fois t'ai-je dit de ne pas fumer ici ! rugit Isabelle qui survient dans l'intervalle.

- Ma chère femme, c'est toujours un plaisir que d'entendre ta voix mélodieuse et tes mots doux raisonner en ces lieux.

Isabelle soupire d'agacement, mais reste incapable de se fâcher sérieusement avec son mari.

- Marc, mon très cher hôte, vous devez avoir envie de vous détendre après un tel voyage…

*Waoh ! C'est comme dans les films !* se dit Marc en clignant des yeux.

Et Fernand doit avoir la faculté de deviner ses pensées parce qu'il se met à rire, sa pipe entre les lèvres.

- Euh… Oui, mais où est Antoine ?

Elle balaye sa question d'un revers de main.

- Dites-moi plutôt, Marc… Mon fils se plait-il chez les Preventers ?

- Vous en doutez ?

- Mon fils est… vous savez…

Fernand et Marc ne font rien pour l'aider.

- Frêle, vulnérable… Il ressent des choses… Il n'est pas comme nous.

- Je crois qu'il aime le travail en équipe et se sentir utile au plus grand nombre, la renseigne Marc.

- Oui… C'est une bonne chose.

Cependant, la réponse du preventer n'a pas l'air de rassasier sa curiosité maternelle et naturelle.

- J'imagine que vous êtes liés, entre vous ?

- En effet, Madame.

- Alors, peut-être êtes-vous en mesure de me dire si mon fils voit quelqu'un ?

Un instant, Marc esquisse un petit sourire triste.

- C'est à Antoine de se déclarer, intervient Fernand.

Isabelle réajuste son tailleur.

- Il s'agit tout de même de la vie de mon fils, marmonne-t-elle.

- Sortons, propose-t-il plutôt. Laisse notre ami prendre ses quartiers… A ce propos, où l'as-tu installé ?

- Dans la chambre bleue.

Soit, la chambre d'ami se situant strictement à l'opposé de celles des parents et d'Antoine…

Au bout d'une demi-heure, comme Antoine ne montre toujours pas le bout de son nez, Isabelle décide d'aller le chercher…

- Laissez, Madame ! la retient Marc en se levant de son fauteuil, près de la cheminée. Vous avez fort à faire, pour ne pas avoir en plus à crapahuter jusqu'au premier étage et risquer d'abîmer votre repas.

Isabelle s'est considérablement radoucie et se montre à présent impatiente de partager le plus de temps possible avec son fils… et son collègue.

- Quel galant homme vous êtes, Marc.

- Le gendre idéal ! lance Fernand, mine de rien, planqué derrière son journal.

- Oh ! Si seulement nous avions eu un autre enfant, une fille, rêve-t-elle. Antoine est quelqu'un de profondément gentil, vous le savez sûrement. On lui voudrait du mal qu'il se laisserait faire…

*Malheureusement* pense Marc.

- Eh, bien ! dit Fernand en prenant le temps de tourner une autre page. Une fille copie conforme de sa mère… Je l'ai échappé belle !

- Oh ! s'offusque-t-elle. Marc, voyez comme il me traite ?

- Ne vous y trompez pas, Madame. Vous êtes sa perle d'eau douce.

Sous le charme, Isabelle fond littéralement.

- N'en fais pas trop, mon p'tit ! le taquine le chef de famille.

Marc offre le sourire qui convient, malicieux, puis s'en retourne chercher leur fils…

- T'as pas bientôt fini de le laisser t'appeler « Madame », à tout bout de champ ? l'interpelle Fernand dès que l'agent a refermé la porte derrière lui.

- C'est si agréable ! Et cela fait si longtemps… Ce n'est pas avec ta famille de rustres que…

- Isa, Isa, Isa, l'interrompt-il d'une voix tendre et espiègle. J'ai toujours su que tu avais la grâce d'un cygne…

Elle sourit avec satisfaction.

-… et les ambitions d'un roquet ! termine-t-il.

Isabelle tourne les talons, le menton bien haut.

Pendant ce temps...

- Antoine ? l'appelle Marc depuis le rez-de-chaussée.

Sa main glissant sur la rambarde vernie, il prend le temps d'admirer le magnifique escalier central, ouvragé dans un bois absolument splendide.

- Antoine ? réitère-t-il en montant les marches deux par deux, puisque son compagnon ne répond pas.

Il enfile ensuite un long couloir, puis prend à gauche en jetant quelques coups d'œil aux tableaux représentant des scènes de chasse à courre et aux objets joliment disposés sur les consoles…

Antoine ne donne toujours aucun signe de vie, alors qu'il l'entend certainement, mais Marc n'est pas surpris. Il s'attendait à ce que le moral d'Antoine soit au plus bas.

Il finit néanmoins par le trouver, debout, au milieu de ce qui ressemble à une chambre d'enfant, mais d'un genre plutôt épuré.

Son inspection de la pièce ne dure qu'une poignée de secondes et dès qu'il pose son regard sur l'occupant, il comprend…

Alors qu'il ouvre la bouche pour le soutenir, Antoine sort un peu de son apathie.

- Désolé, j'ai perdu la notion du temps, s'excuse-t-il d'un ton morne.

- Tu fais un voyage dans le temps difficile et je…

- Descendons, ma mère doit nous attendre.

- Antoine, le retient-il par le bras. Je ne suis pas là que pour te rappeler ce que tu es venu faire. Je suis aussi là pour que tu puisses évacuer le trop plein.

Mais depuis qu'ils sont arrivés, Antoine a presque continuellement le regard dans le vague, comme s'il n'était jamais présent, avec eux.

Avec lui.

- Je ne tolérerai pas que vous laissiez refroidir mon repas ! entendent-ils Isabelle leur parler depuis le pied du grand escalier sculpté qui fait sa fierté.

- Je ne m'en plains pas en ce qui concerne ton père, mais je trouve que ta mère m'a adopté un peu trop vite à mon goût ! rapporte Marc pour le faire sourire.

En vain.

- Elle peut paraître froide les premiers instants, mais si on prend la peine d'apprendre à la connaitre, on se rend compte qu'elle est aimante et soucieuse du bien-être de celles et ceux qui l'entourent.

Au ton monotone d'Antoine et à ses mots, Marc réalise à quel point Antoine aime ses parents…

Jusqu'à sacrifier son propre bien-être au profit de celui de sa famille.

- Elle veut que je dorme ici, reprend-il, hanté.

- …

- C'est meilleur quand c'est chaud !

- Ta mère a tout de même quelques notions, plaisante Marc.

Seulement, Antoine ne sourit toujours pas. Abattu, il lève son regard sur le visage inquiet de son « collègue ».

- Tu ne devrais pas être ici, au Domaine. Je n'y arriverai pas et tu seras déçu.

- Je n'aimerai être ailleurs pour rien au monde et je sais que tu vas réussir.

Antoine a les yeux brillant de chagrin.

- Je t'ai compliqué la vie, Marc. Depuis que nous nous sommes rencontrés, tu n'as fait que souffrir de… de mon absence à tes côtés.

- Si vous ne le faites pas pour elle, ni pour vous, faites-le pour moi ! quémande Fernand.

Antoine dépasse Marc, sans un mot de plus, et tous deux descendent déjeuner…

Contrairement à ce que Marc a imaginé, les repas de la famille De la Forgerolle-Faure ne sont pas aussi guindés et austères qu'Isabelle De la Forgerolle peut le laisser présager.

La maîtresse de maison tient tout de même à ce qu'un certain protocole soit respecté, mais il doit être bien plus souple que celui auquel elle a sûrement dû se plier durant sa jeunesse.

Et ce, grâce à son mari.

La joie de vivre de Fernand est si communicative que même Antoine n'a pas pu ruminer dans son coin, devant fouiller sa mémoire pour aider son père à détailler ses histoires.

Malgré tout, il ne donne toujours pas l'impression d'être dans son assiette, de sorte que Marc doit s'investir afin que les premières heures passées chez sa belle-famille se déroulent le mieux possible…

- Madame, je me dois de vous féliciter à propos de votre maison. Elle est magnifiquement agencée et décorée avec goût.

Isabelle rougit de plaisir et vient tamponner délicatement le coin des lèvres de sa serviette.

- Oh ! Eh bien… Merci. Je suis heureuse que vous l'ayez remarqué, se réjouit-elle.

Avant de croiser le regard tendrement accusateur de son mari…

- A ce propos, reprend-elle aussitôt. Appelez-moi, Isabelle. J'y tiens ! assure-t-elle, la main sur le cœur.

Fernand et Marc, qui se comprennent sans avoir à se parler, se sourient avec complicité.

- Je comprends maintenant comment et pourquoi Antoine est ainsi, déclare Marc.

- Précisez-donc votre pensée, jeune homme, veut-elle savoir.

- Eduqué, courtois, dévoué… à sa famille, notamment.

Antoine repousse discrètement son assiette qu'il est parvenu à terminer pour faire plaisir à son père et éviter les reproches de sa mère.

- Et pourtant…, soupire-t-elle. Il peut faire montre d'ingratitude ! se plaint-elle faussement. En s'expatriant à l'autre bout du monde, pour commencer. En ne me donnant que trop peu de nouvelles, ensuite et… et nous ne savons rien de ses projets de vie, énumère-t-elle consciencieusement en pliant sa serviette.

- Mère est le nom pour Dieu sur les lèvres et dans les cœurs des petits enfants, réplique Marc en empruntant les mots de William Thackeray.

Appréciant son talent pour choisir ses mots, Fernand sourit d'un air amusé en faisant aller son regard de Marc à sa femme.

Cette dernière, une nouvelle fois bouche-bée, sort de ses pensées lorsqu'Antoine, lui, décide de sortir de table.

- Enfin, Antoine ! Et ton dessert ?

- Pardonne-moi, mère, mais je me sens fatigué. Je monte faire une sieste.

- Je vais t'imiter, mon garçon, dit Fernand en se levant. Ce ne sera pas du luxe ! souligne-t-il en tapotant son ventre d'un air réjouit.

De son côté, Isabelle se hâte d'aller pendre son fils dans ses bras.

- Qu'as-tu, mon petit ? Nous voyons bien, ton père et moi, que tu es préoccupé, dit-elle en ne cessant de le cajoler.

Les épaules, les mains, le visage, les cheveux… Tout est prétexte à entrer physiquement en contact avec lui.

Antoine tente bien d'attraper délicatement les poignets de sa mère, mais elle passe et repasse inlassablement ses mains dans ses cheveux…

- Ne t'inquiète pas, dit-il avec lassitude et en se sentant nauséeux.

C'est à ce moment- que Marc comprend d'où vient, en partie, cette gêne du toucher chez Antoine.

*Un parent ne doit pas imposer ses caresses lorsque l'enfant montre visiblement qu'il ne les désire pas…* pense-t-il.

- Isa, arrête de le couver ! la dispute Fernand.

- Que veux-tu ? Je suis sa mère ! se défend-elle. Vas-tu me le reprocher ?

- Tu lui as changé les couches, qu'est-ce que tu veux faire de plus ? Laisse-le respirer !

Marc saisit l'occasion qu'Isabelle soit distraite par son mari pour entrainer Antoine au dehors…

- Tu veux vraiment aller dormir ? l'interroge-t-il ensuite, en refermant doucement la porte.

- Ça m'est égal.

- Tu pourrais me faire faire le tour du propriétaire, histoire qu'on se dégourdisse les jambes. Qu'en penses-tu ?

Alors qu'il passe son temps à étudier les moindres réactions d'Antoine - et elles sont peu variées, ces dernières heures ! – celui-ci l'ignore, la plupart du temps, préférant se réfugier dans un autre monde.

Sauf maintenant où il pose sur lui un regard étrange et pénétrant ; un tantinet désagréable, à dire vrai !

- Pourquoi pas. Je dois bien avoir quelques petites choses à te montrer…

Ravi de pouvoir prendre l'air, Marc lui emboite le pas et profite à ses côtés du beau temps et de la douce chaleur estivale, tout en lui décrivant ses premières impressions…

Voilà un long moment qu'ils s'enfoncent dans le parc à une allure modérée, lorsqu'Antoine choisit de faire une halte en attendant que Marc termine son récit.

- … je ne regarderai plus jamais une bouteille de vin de la même façon ! assure-t-il.

- …

Désireux de le laisser respirer et ne voulant pas l'oppresser, Marc reporte donc son attention sur le superbe paysage qui les entoure, dont l'immense vignoble en contrebas qu'il contemple avec fascination.

- C'est magique !

Alors qu'il s'émerveille devant tant de beauté, Antoine sort de son inertie et se met à le dévisager avec une intensité toute particulière…

Se sachant étudié, à son tour, Marc tente de lui présenter un visage souriant et détendu, mais se sent plutôt mal à l'aise.

- D'ici, tu remarqueras qu'on ne voit plus du tout le château, souligne Antoine.

- Oui, en effet ! dit-il en jetant un coup d'œil en arrière.

Il est si soucieux de lui procurer au moins un peu de joie et d'allégresse qu'il en oublie passablement ce que ce lieu pourrait bien représenter pour Antoine.

- C'était l'endroit idéal, déclare-t-il justement.

Au ton de sa voix, étrangement neutre, à ses mots et à son air anormalement distant, Marc devine ce qu'il insinue et se pétrifie.

- Le terrain est privé, poursuit-il d'un ton dégagé, tel un agent immobilier. Personne n'y passe jamais et la configuration du site fait que les bruits sont emportés au loin dans les bois, plutôt que vers la maison.

Marc n'ose plus faire le moindre geste, de peur de l'interrompre.

- C'était loin pour moi, à l'époque, mais je voulais y aller. Je voulais aller plus loin que je n'étais jamais allé, jusqu'à ne plus voir la maison… J'avais onze ans et j'étais convaincu d'être prêt pour le faire, d'être assez grand pour relever ce défi. J'aurais dû pouvoir en revenir. Toi… toi, tu y serais parvenu. Tu ne serais pas resté assis là, à pleurer et à céder à la panique au moindre bruit de la vie nocturne…

Antoine cesse tout à coup de parler et reprend sa route, les éloignant encore davantage de l'impression de sécurité qu'offre la Demeure…

Marc le suit, en silence, une boule terrible dans l'estomac.

- C'était souvent ici, révèle-t-il en lui désignant le magnifique moulin. Il y avait installé un balluchon pour que je sois à mon aise, selon ses dires.

La gorge nouée, voire douloureuse, Marc examine Antoine avec minutie, mais il est incapable de dire s'il est en voie de guérison, ou non.

- Quand j'échappais à la balade ou lorsque nous n'étions pas seuls durant la journée, il venait dans ma chambre, la nuit, confie-t-il en tapant le bout de sa chaussure contre une grosse pierre, tombée-là, un siècle plus tôt. Il me disait de ne pas réveiller mes parents, qu'ils avaient besoin de dormir, qu'ils travaillaient dur et qu'ils se faisaient déjà bien assez de soucis pour moi. Ensuite, il faisait glisser mon drap jusqu'aux pieds, me déshabillait et me pelotait longuement. Surtout mon sexe… Il adorait le toucher. A croire qu'il n'en avait jamais vu de sa vie !

- Antoine, tu n'es pas obligé de…

- C'est bien pour ça que Quatre, Sensei et toi vouliez que je revienne ici, non ? se fâche-t-il brusquement. Pour que je te fasse une « visite guidée » de la… propriété ?

Marc ferme les yeux et se passe une main sur le visage, l'air las et peiné à la fois.

- L'important est que tu fasses ce dont toi, tu as envie.

- Parce que tu crois que c'est ce dont j'ai envie ? crie-t-il, les poings serrés.

- Je crois qu'il est nécessaire de révéler ton homosexualité à tes parents et ce que tu as subi cet été-là.

- J'AI DÉTESTÉ ÇA ! explose-t-il. JE VOULAIS QUE ÇA S'ARRÊTE ! hurle-t-il encore avant d'éclater en sanglots. Mais ça s'arrêtait pas ! Ça s'arrêtait pas…, répète-t-il d'une voix brisée.

Marc meurt d'envie d'aller le consoler, mais il ne peut rien faire de tel sans l'accord d'Antoine…

- J'avais mal ! crie-t-il encore, avec cette même sensation d'impuissance terrible que lorsqu'il était petit. J'avais si mal, Marc ! Et je ne pouvais pas le dire, tu comprends ? J'aurais fait du mal à toute ma famille…

A ces mots et confronté à tant de détresse morale, Marc pleure silencieusement, profondément chagriné de ce que son ami a enduré et de l'immense douleur qui l'habite encore aujourd'hui.

- Je compatis à ta souffrance et sache que je serai toujours là pour toi, mais tu dois le leur dire, insiste-t-il, par amour pour lui. Tu dois vider ton sac et commencer une nouvelle vie…

De grosses larmes continuent de rouler sur leurs joues, tandis qu'Antoine s'avance vers Marc d'un pas tremblant et hésitant.

- Viens te réfugier dans mes bras autant de fois et autant de temps que tu le voudras, amour, répond Marc à sa demande implicite, en lui ouvrant grand les bras.

Antoine ne se fait pas prier et s'y précipite pour s'accrocher à lui comme à une bouée de sauvetage.

- Avec toi… ça a toujours été doux et bon, confie-t-il. Mais je… j'ai jamais compris pourquoi je suis amoureux de toi et pas d'une femme. Pourquoi j'ai envie de vivre cette sexualité- et pas l'autre, sachant ce que j'ai vécu ? Ça m'a toujours empêché de me laisser aller complètement avec toi. Je sais que je t'ai frustré plus d'une fois… Nous sommes censés être ensemble, former un couple et je ne t'ai autorisé à me toucher qu'une dizaine de fois… Une dizaine de fois en un an !

Marc raffermit son étreinte - trop heureux d'en avoir le droit ! - puis sèche ses larmes d'une main, déterminé à rester fort et solide comme un roc.

- Tu as compté ? l'interroge-t-il pour tenter d'alléger l'atmosphère.

- C'était plus facile et plus rapide de compter le nombre de fois où je t'ai rendu un peu heureux que l'inverse.

- Oh, Antoine…, le dispute-t-il d'une voix douce.

- C'est la pure vérité !

Marc soupire, mais décide de ne pas discuter ce point… tout de suite.

- Pour en revenir à ton questionnement intérieur, je n'ai pas toutes les réponses, mon tendre amour, mais… peut-être que le corps et l'esprit enregistrent certaines données et qu'au final, tout échappe à notre contrôle : ce que nous vivons, ce que nous croyons être vrai ou une erreur de parcours…

- Stop ! Tu m'angoisses, Marc…

- Pardon, dit-il en embrassant le haut de sa tête.

- Je ne sais plus quoi penser de tout ça, si ce n'est que… Lorsque j'ai envie d'être avec toi, je suis d'ores et déjà convaincu que ce sera l'extase et que rien ni personne d'autre que toi ne peut me faire vibrer de telle sorte que… que c'en est indescriptible.

Malgré le contexte, Marc est profondément touché par ses mots.

- Tu ne m'as encore jamais parlé de nous, en ces termes…

- Je me rends compte à présent à quel point je suis prisonnier de ma propre vie depuis que Luca m'a violé.

- Je suis content que tu oses enfin dire tout ce que tu as sur le cœur.

Rasséréné par la présence, les mots et la chaleur de Marc, Antoine se laisse aller à sa fatigue en s'appuyant complètement contre lui.

- J'appréhende la façon dont mes parents vont réagir…

- Je ne t'en voudrais pas si tu ne veux pas leur dire pour nous. Ça fait beaucoup.

- Tu es la seule chose bien qui soit arrivée dans ma vie, assure-t-il en relevant la tête. C'est bien la seule chose que j'ai véritablement envie de leur dire !

- Tu as pris ta décision, si je comprends bien.

Pour toute réponse, Antoine se détache de lui.

Déstabilisé et désolé, Marc croit alors qu'Antoine choisit de s'éloigner à nouveau quand il le sent chercher sa main.

- T'as tout compris ! confirme Antoine.

Aussitôt, Marc entrelace leurs doigts et serre fort sa paume contre la sienne, soulagé et heureux de le voir reprendre des forces.

- Rentrons, c'est bientôt l'heure du dîner, annonce Antoine en l'entrainant sur le sentier.

- Déjà ? Mais on sort de table !

Antoine sourit, timidement, certes, mais Marc se réjouit de ce petit miracle.

- Tu n'as pas vu le temps passer, mais ça fait des heures qu'on est dehors.

Marc regarde sa montre.

- Tout de même ! Vous avez bien un chien, quelque part, non ?

- Plus depuis que Cure-dent est mort, un an avant que je ne parte pour R1… Et puis, de toute manière, mère ne le tolérait pas dans la maison. Tu n'aurais donc pas pu lui donner tes boulettes de nourriture en douce.

- Cure-dent ? relève-t-il.

Antoine se met à rire.

- C'est moi qui aie choisi son prénom, dévoile-t-il. J'étais tout petit ! se justifie-t-il.

- Oui, enfin… Cure-dent, quoi !

Comme Antoine repart dans son hilarité en s'accrochant à son bras, Marc se dit prêt à répéter ce mot indéfiniment, jusqu'à ce que son compagnon cesse de trouver cette situation-ci cocasse…

Le délicieux dîner terminé, Isabelle les convie à se rendre dans le petit salon pour y prendre une tisane digestive. Tendrement amusé, Antoine aide Marc à se traîner jusque-là…

- J'vais mourir ! gémit le trentenaire.

- On s'y fait bien, mon p'tit, tu verras ! assure Fernand en s'enfonçant pesamment dans son fauteuil attitré.

- Nous sommes là pour trois jours et mère lui a déjà servi ses meilleurs plats, observe Antoine en allant s'asseoir, à son tour.

- Ce n'est pas tous les jours que tu nous présentes quelqu'un, souligne son père en le fixant d'un œil brillant.

Antoine sourit, mais ne répond rien.

- Marc doit être important pour toi, non ? insiste-t-il.

- Oh ! Euh… Nous nous entendons bien et…

- Fernand, tu aurais pu dresser la table ! lui reproche sa femme qui survient dans l'intervalle. J'ai posé la boîte à gâteaux, là.

- Je ne peux plus rien avaler, Isabelle, s'empresse de préciser Marc.

- Comment ? Mais un homme tel que vous doit prendre des forces !

- Comment faites-vous pour garder la ligne ?

- C'est bien simple, répond Fernand à la place de sa femme. Elle ne mange presque rien de ce qu'elle nous prépare, la sorcière !

- Oh ! s'offusque-t-elle.

- Ma femme et mon fils picorent, poursuit-il, imperturbable.

- Faut dire que tu manges pour deux, papa, précise Antoine en portant sa tasse à ses lèvres.

- En bon père de famille, je t'ai montré l'exemple.

- Bah voyons ! dit son fils.

Le reste de la soirée se déroule merveilleusement.

Antoine s'est considérablement détendu et participe bien volontiers aux discussions, en s'assurant que Marc est à son aise en ne le laissant jamais en-dehors de leurs souvenirs de famille…

*Antoine, mon cher Antoine, que je suis heureux de te voir ainsi…* pense Marc en ne détachant plus ses yeux de son bien-aimé.

Il le couve tant de son regard qu'il ne sent plus celui que Fernand pose sur eux…

Dans la chambre d'Antoine…

Il est près de minuit lorsqu'Antoine soupire pour la énième fois, se retourne sur lui-même et réajuste son drap.

*Luca…* songe-t-il à son jeune oncle et agresseur. *Qu'es-tu devenu ?*

Il met un certain temps à réaliser que, malgré les images terribles qui inondent son esprit, il n'est plus submergé par le flot d'émotions qui l'y reliait, jusqu'à présent.

Pour la première fois de sa vie, Antoine surnage en surface sans plus craindre d'être englouti.

Fort de ce constat, inattendu et inespéré, il se redresse brusquement, la respiration rapide. Puis, le sourire aux lèvres, il se lève pour faire les cents pas… avant de finalement décider de quitter sa chambre d'enfant…

Et son passé.

Dans la chambre bleue…

Les mains croisées derrière la tête et les yeux rivés au plafond, le bel homme de trente ans souffle longuement, souffrant d'insomnie, mais ne s'en plaignant pas.

*Antoine remonte la pente, c'est flagrant ! Mais qu'en est-il pour nous ?* se demande-t-il en jetant sa couverture à terre. *Nous avons beau être fiancés, à présent… Antoine est jeune… Il a vingt-trois ans et me juge peut-être trop vieux pour lui…*

Toc toc toc !

Marc se hisse sur ses coudes à la seule force de ses abdominaux, faisant glisser le drap sur son corps nu.

- Qui est-ce ? demande-t-il en rajustant négligemment la cotonnade autour de sa taille.

- C'est moi… Antoine.

Marc sourit, très amusé que son compagnon ait jugé nécessaire de décliner son identité, alors que le seul son de sa voix suffit à ce qu'il le reconnaisse.

- Entre ! l'invite-t-il, curieux, content et anxieux à la fois.

Comme la porte s'ouvre sur le jeune homme vêtu seulement d'un boxer blanc immaculé, Marc se demande si Antoine a réellement traversé la moitié du château ainsi peu recouvert…

- Quelque chose ne va pas ? s'inquiète Marc.

Pourtant déterminé et désireux de retrouver l'homme qu'il aime, Antoine reste planté là à le regarder sans rien dire…

- Tu veux parler ? croit deviner Marc. Je n'ai pas sommeil, moi non plus. Ça tombe bien !

Antoine se décide enfin à passer le seuil, puis referme rapidement la porte avant de s'y adosser.

- Je peux dormir avec toi ? demande-t-il, tout de go.

Le cœur du trentenaire manque un battement, avant de repartir en trombe.

- Bien sûr ! Oui ! Avec joie ! Seulement…

Alors qu'Antoine le rejoint, l'hésitation de Marc stoppe net sa progression.

- Tu ne veux plus, dit-il à moitié sur le ton d'une question, sans la poser franchement.

Par peur de la réponse, sans doute.

- Oh, non ! rectifie immédiatement Marc. C'est-à-dire que je suis seul…

Antoine doit arborer une mine perplexe, parce que Marc se sent obligé de préciser :

- Je suis seul et je pense à toi…

Antoine hoche la tête d'un air qui se veut sagace, mais qui ne réussit qu'à paraître fébrile.

Marc soupire alors en se passant une main dans les cheveux ; un geste qui fait craquer Antoine depuis toujours.

- Je te désire, Antoine, explique-t-il clairement. Tout le temps. Et je ne veux pas que cela soit une gêne ou une contrainte pour toi. Si tu veux bien me laisser quelques minutes, j'irai à la salle de bain et…

*Je lui ai fait subir ça combien de fois ?* se culpabilise Antoine.

- Certainement pas ! l'interrompt-il en comprenant ce qu'il insinue. Si tu dois te rendre quelque part, c'est en moi. Pas dans un mouchoir de poche, ou sous la douche.

Stupéfait, Marc cligne des paupières, la bouche entrouverte.

- Euh…

- Je t'aime, Marc, déclare-t-il avec une détermination nouvelle. Et j'ai très envie de toi, moi aussi.

- Euh… Tu… tu veux dire ici ? Chez… chez tes parents ?

Antoine rit doucement en s'avançant vers son compagnon.

- Tu me fais une petite place ? quémande-t-il en lui caressant tendrement le visage.

Sous la câlinerie, Marc reste immobile et le considère durant un instant. Un temps qu'Antoine lui accorde sans montrer aucun signe d'impatience…

- Je te l'ai dit, finit-t-il par exprimer. Je te réserve la plus grande place dans ma vie.

- Du moment que je peux rester dans tes bras, ça me va, affirme Antoine en soulevant délicatement le drap pour s'installer à ses côtés.

A ce geste et à ce qu'il dévoile pleinement à présent, Marc étudie son fiancé avec une attention toute particulière et ce qu'il voit le sidère : avec aplomb, Antoine ôte son sous-vêtement, lui révélant-là un profil des plus optimistes, puis se glisse sur lui afin de le chevaucher.

Mue par ses réflexes, Marc pose immédiatement ses mains sur le bassin d'Antoine, ne pouvant s'empêcher de caresser la peau douce et fine de ses cuisses…

- Antoine, commence-t-il sur un ton à moitié résigné, lorsque le jeune homme se met à onduler lascivement en se mordant la lèvre. Oh ! Antoiiine !

- Fais-nous du bien, Marc, réclame-t-il en se penchant pour l'embrasser.

Ils savourent ainsi leurs retrouvailles tant espérées durant de longues minutes, mais l'échange a beau être langoureux et profond, et Antoine, paraître plus libre et libéré que jamais, Marc est encore pétri de doutes.

- Antoine… Mhmmm… Attends !

- Oui, dit-il sans parvenir à lui obéir, ni cesser de le harceler de petits baisers.

- Je réalise soudain que… tu ne m'as jamais touché.

A ces mots, Antoine s'immobilise, la bouche à un souffle de son téton.

- C'est la première fois que tu laisses libre cours à tes envies, murmure encore Marc, sous le choc.

Comme pour corroborer ses dires, Antoine flatte lentement le sexe dressé de Marc, entre eux, le faisant sérieusement haleter.

- C'est la… la première fois que tu…

- J'ai pas envie de compter, Marc… J'ai envie de toi ! Pitié, ne me fais plus languir, amour

Tranquillisé et, il faut bien le dire, enflammé par l'attitude et les mots d'Antoine, Marc s'abandonne enfin à leur étreinte jusqu'à ce que…

- Nom d'une pipe ! Antoiiiiine !

Plus ardent et conquérant qu'il ne l'a jamais été, Marc dominera son homme comme s'il ne leur restait plus qu'une seule et unique nuit à passer ensemble…

Intensément…

Des heures durant…

Au petit matin…

Toc toc toc !

- …

- …

Toc toc toc !

*Hein ? Quoi ?* pense Marc en émergeant de son sommeil.

Il ouvre à peine les yeux, sous l'effet de la surprise, qu'il réalise qu'Antoine repose en travers de son torse, son visage serein tourné vers lui. Aussitôt, un large sourire irradie celui de Marc, des plus épanouis.

*Tu es tellement beau, mon amour…*

Profondément endormi, Antoine n'entend, ni ne se rend compte de rien. Ainsi, Marc a tout le loisir de le contempler à nouveau, se retenant à grande peine de déplacer les mèches de cheveux qui lui tombent devant les yeux, quand d'autres coups retentissants l'exhortent à sortir de leur bulle.

- C'est pour quoi ? articule-t-il d'une voix manquant de puissance.

- Je vous prie de bien vouloir m'excuser, Marc, commence Isabelle, mais mon fils n'est pas dans sa chambre et…

- Tu n'as pas honte ? la gronde son mari à voix basse.

- Antoine a découché et j'ai besoin de savoir où il a bien pu aller !

- Tu ne comprends donc pas ce qui se passe sous ton nez ?

Marc les laisse mener leur petite enquête jusqu'à ce la maîtresse de maison ne revienne à la charge.

- Auriez-vous une idée de l'endroit où mon fils pourrait se trouver ? Peut-être vous aura-t-il parlé ?

Marc ne se moque pas, il sent bien que sa belle-mère est inquiète.

- J'ai ma petite idée, en effet.

Ce qui ne l'empêche pas d'être taquin !

- Ah, oui ?

- Votre fils est avec moi, Isabelle.

-

- Dans mes bras, précise-t-il élégamment.

- T'es contente de toi ? Fernand interpelle-t-il sa femme. Antoine aurait sûrement préféré que nous l'apprenions de sa bouche.

- Je ne pouvais pas savoir ! se défend-elle.

- Eh bien maintenant, tu le sais ! Alors, laisse-les tranquille !

Marc entend Fernand s'éloigner au son de ses pas dans le couloir, mais il sait qu'Isabelle se tient toujours devant la porte.

- Vous… vous pensez venir petit-déjeuner dans combien de temps ?

- Isa ! se fâche gentiment Fernand.

- Parfait, parfait ! Si je n'ai même plus le droit de prendre soin de mon hôte…, marmonne-t-elle en se retirant, à son tour.

Le sourire de Marc, jusque-ici radieux, se flétrit peu à peu aux entournures, l'estomac noué par un sentiment qu'il ne connait que trop bien.

La peur.

La peur qu'Antoine ne le rejette à nouveau, regrettant d'être venu dans son lit.

La peur que cette nuit merveilleuse ne soit déjà plus qu'un lointain souvenir, un rêve fugace dont il pourrait douter à l'avenir…

Afin de chasser ses mauvaises pensées et de se rafraichir les idées sous une bonne douche, Marc soulève délicatement le buste pour éviter de déranger Antoine…

Mais celui-ci choisit ce moment précis pour s'étirer.

Il papillonne ensuite des paupières, incertain de vouloir affronter le jour qui pointe, puis, les souvenirs de cette nuit torride refont surface, lui ouvrant les yeux plus efficacement qu'un seau d'eau froide.

Il se redresse prestement en prenant appui de chaque côté du corps de Marc, ses mains s'enfonçant dans le matelas.

Il observe alors son compagnon, sous lui, en train d'étudier son expression pour tenter de deviner ce qu'il va faire, ce qu'il va dire…

*Mon Marc est encore angoissé…* pense-t-il, peiné.

- Bonjour, dit-il simplement.

- Bonjour, répond Marc, prudent.

- Tu as bien dormi ?

Pour toute réponse, Marc lui sourit d'un air coquin, le cœur battant la chamade. Et il s'emballe, lorsqu'Antoine le lui rend et que ses doigts viennent caresser ses lèvres.

- Je vais parler de nous à mes parents, ce matin. Tu n'es pas obligé d'être présent…

- J'y tiens, assure-t-il en s'emparant délicatement de sa main pour y déposer un doux baiser en son creux. D'autant plus qu'ils sont déjà au courant…

- Comment ? veut-il savoir d'un air étonné.

- Ta mère est venue frapper à ma porte, y a pas cinq minutes. Elle te cherchait et ton père semblait estomaqué qu'elle n'ait toujours pas compris, pour nous deux.

Antoine sourit tristement en coin, le regard dans le vague.

- Cela lui ressemble bien, commente-t-il, au sujet de sa mère.

- C'est un problème ? s'enquiert Marc.

- Absolument pas, affirme-t-il en ancrant ses yeux dans les siens. Marc, reprend-il après un court silence où il a pourtant entendu et lu tant de choses à travers son regard, tu peux tout me dire, tu sais ?

Marc hausse les sourcils en une interrogation muette.

- Malgré mon blocage, j'ai tout de même appris à te connaitre et à te deviner, explique Antoine, d'un air coupable.

- Certes, mais je ne suis pas habitué à ce que tu laisses libre cours à ton don d'empathie. D'ordinaire, tu luttes contre toi-même de toutes tes forces.

Méditatif, Antoine contemple son fiancé d'un air absorbé.

- Je m'excuse sincèrement de la souffrance que je t'ai fait endurer, Marc, finit-il par dire. Dorénavant, je considère que tout ceci est de l'histoire ancienne. Tu as tout fait pour me convaincre de vivre au présent et d'envisager un avenir riche et heureux, tandis que moi, je continuais inlassablement de regarder en arrière et d'ignorer ta main tendue… Pour autant, j'ai décidé de ne pas trop m'en vouloir. Parce qu'encore une fois, je retomberais dans un autre type de blocage et je te ferais défaut, à nouveau.

Fasciné de redécouvrir son compagnon sous un autre jour, Marc le dévisage intensivement.

- Je suis heureux de te l'entendre dire.

Comme Antoine s'émeut, soudainement, et baisse son regard, Marc lui relève le visage d'une main douce sous son menton.

- Hey, là ! Mon amour…

- Je veux y arriver, Marc, assure-t-il, les yeux humides. Mais je vais avoir besoin de l'aide que tu m'as toujours proposé.

Marc se redresse, les amenant à s'asseoir tous les deux, pour venir déposer un chaste baiser au coin de ses lèvres.

- Et que je te proposerai toujours, promet-il tout contre.

Antoine se réfugie dès lors dans ses bras, rassuré.

- Une dernière chose, amour, dit-il en se détachant de lui. Je ne veux pas que tu te demandes si Luca m'a fait ci ou ça, lorsque nous nous enlaçons.

Marc le scrute, sans plus bouger, sa main caressante s'immobilisant sur sa joue.

- Parce que Luca ne m'a jamais fait l'amour, poursuit Antoine. Il m'a violé. Son contact me brûlait la peau, même s'il ne m'a jamais frappé. Quand je t'ai rencontré, mon cœur a fait un bon dans ma poitrine, comme s'il voulait en sortir pour aller se nicher près du tien et s'y blottir éternellement. C'était la première fois que je ressentais ça et pourtant, j'ai tout de suite compris ce que cela signifiait… que je désirais être dans tes bras… et dans ton lit. Je ne me suis pas voilé la face quant à ce que je ressentais pour toi, mais je savais que ce serait difficile de construire une vie de couple. J'ai… j'ai hésité à céder à mes envies et à tes avances, parce que je savais que tu méritais mieux… que tu souffrirais de me vouloir à tes côtés…

Remué de devoir encore ressasser le passé, même pour un bien, Antoine quémande un peu de réconfort en glissant sa joue contre la main de Marc. Celui-ci sort alors immédiatement de son immobilité et vient l'embrasser, longuement…

Antoine se perdrait bien volontiers dans cette succession de baisers langoureux, mais il s'est juré d'aller jusqu'au bout de tout ce qui lui traverse l'esprit.

- Les… les fois où je ne supportais pas que tu me touches, c'est parce que je laissais mes souvenirs m'envahir.

- Tu pensais à Luca.

- Oui et par conséquent, je ne pouvais envisager le moindre geste tendre, même de ta part. Dans ces moments-là, il signifiait l'envie impérieuse, animale, d'une relation sexuelle telle que Luca me l'infligeait et ce, malgré ta présence bienveillante à mon égard. Dès lors, tu ne faisais plus partie du monde commun, mais devenait une menace.

- Dans ce cas, comment vais-je savoir…

- Tu n'as plus à marcher sur des œufs, l'interrompt-il. Je te l'ai dit : tout ça, c'est du passé et je veux te sentir au creux de moi aussi souvent que possible.

A ce vœu, que Marc se fera un plaisir et un devoir d'exaucer, celui-ci ne peut s'empêcher de subir une bouffée de chaleur.

- Je n'exige pas de toi que tu…

- Marc, le coupe-t-il en posant un doigt en travers de sa bouche, un court instant. N'entends-tu pas l'écho de mes gémissements de plaisir résonner dans cette pièce ?

- Dans la pièce, non. Mais dans ma tête, ça ne fait aucun doute !

Ils se sourient, les yeux pétillant de joie…

Mais alors que Marc se libère progressivement de ses tensions et s'apprête à l'embrasser sans plus craindre d'être rejeté, Antoine l'arrête d'une main posée sur son torse. Puis, sans lui laisser le temps de mal interpréter son geste, il s'assoie à califourchon sur ses hanches, afin de satisfaire leur envie commune…

- Marc ? souffle-t-il contre ses lèvres.

A présent qu'il est allongé sur lui de tout son long, celui-ci s'emploie à monter et descendre sa jambe contre celles de Marc, leurs sexes, durs et palpitants, délicieusement pressés l'un contre l'autre…

- Mm ?

- J'attends toujours que tu me dises ce qui te préoccupe…

Tout en caressant son dos en suivant la ligne de sa colonne vertébrale, Marc rouvre les yeux, qu'il n'a pas eu conscience d'avoir fermé, et doit se faire violence pour se souvenir de ce qui le turlupine.

- Antoine ?

- Mm ?

- Comment fais-tu pour… pour…

Grisé par les frissons dus au frôlement des cheveux d'Antoine sur sa peau, il ne parvient pas à terminer sa phrase.

- Tous mes capteurs sensoriels te sont dédiés, amour, répond-il en devinant sa pensée.

- Si tu veux vraiment que je te parle, fais une petite pause !

Antoine émet un rire de gorge, tout ce qu'il y a de plus sensuel, très amusé et satisfait d'user pleinement de son pouvoir… sur lui.

- D'accord.

Marc prend alors une profonde respiration et se lance :

- J'ai remarqué que tu es profondément incommodé par le toucher, parfois excessif, de ta mère… Bien sûr que Luca est responsable de ton mal-être et je suis désolé des mots que je vais prononcer, mais ta mère viole ton espace vital.

Des mots qui, effectivement, ont le mérite de refreiner leurs ardeurs !

*Il ne se renferme plus, c'est déjà ça* se dit Marc, tout en appréhendant sa réaction, cependant.

Toutefois, Antoine ne semble plus nier les faits et prend plutôt le temps de la réflexion en entrelaçant leurs doigts…

- Je n'ai jamais su lui dire, ni eu le cœur à le faire, finit-il par avouer.

- Tu veux que j'essaie ?

Antoine le fixe un moment, puis accepte sa proposition.

- Tu as plus de distance. Tu sauras trouver les mots justes, comme avec moi.

- Isabelle t'aime infiniment, mais je sais que je ne pourrais pas rester là, sans rien faire, pendant qu'elle t'indisposera de son affection, certes sincère et profonde, mais étouffante pour un empathe.

Antoine soupire à ces mots.

- J'ai bien peur que ceci soit bientôt le dernier de ses soucis…

- …

- Mais n'aie crainte, je n'ai pas l'intention de rebrousser chemin, assure-t-il avec fermeté.

Soulagé, Marc glisse une main dans les cheveux de son fiancé, en une invitation charnelle, leur désir à nouveau au beau fixe.

- Et je meurs de faim ! dit Antoine en s'étirant.

- Tu fais réellement allusion à ton estomac ?

- Entre autre appétit, oui… Et toi ?

Pour toute réponse, Marc sourit avant de l'emporter jusque sous la douche…

Une petite heure plus tard…

Les deux tourtereaux, dont le séjour au Domaine censé être un retour dans le passé s'apparente davantage à un voyage de noces, se retrouvent enfin autour de la grande table du salon principal.

Et l'on peut compter sur Fernand pour ne pas laisser la gêne s'installer…

- Je ne t'ai jamais vu aussi rayonnant ! observe-t-il en étreignant son fils. Tu as l'air heureux avec lui, murmure-t-il discrètement à son oreille, à moitié sur le ton d'une question.

- C'est le cas, père, répond-il sur le même ton du secret.

- Bien, bien… C'est tout ce qui compte ! J'ai toujours su que tu étais différent, tu sais. Tu aurais dû me le dire avant, le gronde-t-il un peu. Je suis certain que tu en as souffert…

- Entre autres secrets, oui, affirme Marc à sa place.

- Marc, attends ! s'affole Antoine en lui serrant l'avant-bras.

- Non, Antoine. Nous repartons demain midi, il n'est plus temps d'attendre.

- Que se passe-t-il ? Que voulez-vous dire ? les interroge le père d'un air soucieux.

- Je crois que pour ce secret de famille-ci, je dois vous laisser seul à seul. Et peut-être qu'Antoine voudra d'abord parler avec sa mère, en tête-à-tête…

Fernand se retourne pour dévisager sa femme, étrangement silencieuse et qui affiche clairement un air coupable.

- Que m'as-tu caché, Isa ?

Elle sent déjà les larmes lui monter aux yeux.

- Je pensais que ça n'avait pas eu le temps de se produire, dit-elle. J'avais espéré que…

- Que quoi ? veut savoir Fernand. Antoine ? l'interpelle-t-il en pivotant vers lui, n'obtenant rien de sa femme.

Marc fait un pas en arrière, afin de laisser à Antoine le choix des présences…

- Reste ! l'implore Antoine en agrippant sa chemise.

Marc revient aussitôt reprendre sa place à ses côtés.

- Je veux que tu restes aussi, papa.

- Et comment ! Il est arrivé quelque chose de grave à mon fils et l'on voudrait me mettre à l'écart ? J'voudrais bien voir ça !

Antoine frémit, son don d'empathie décuplant les sensations qui lui parviennent.

- Fernand, Isabelle, les interpelle Marc avec gravité. Antoine ressent ce qui l'entoure d'une façon bien plus forte que la moyenne. Il a besoin que vous restiez maîtres de vous-mêmes. Je vous en prie, asseyons-nous et gardons notre calme.

Secoué, mais désireux de coopérer pour le bien de son fils, Fernand acquiesce et obtempère, tandis qu'Isabelle, elle, demeure postée près de l'une des fenêtres.

- Mère…, commence Antoine.

- Isa, assieds-toi ! lui intime soudain Fernand. Tu fais peur au petit en restant debout.

- Mais non ! réfute Antoine, embarrassé.

- Nous t'écoutons, assure son père en ignorant sa remarque.

Seulement, Antoine devient muet et n'ose regarder sa mère…

- Veux-tu que je commence ? lui demande Marc d'une voix douce.

Son amant hoche la tête, blême.

- C'est plus difficile que ce à quoi je m'attendais, confie-t-il, le souffle court.

- Tu n'es pas seul, lui rappelle-t-il avant de déposer un baiser sur sa tempe.

Puis, il reporte son attention sur ses beaux-parents, tout en serrant la main d'Antoine, sous la table…

- Votre fils est terrorisé à l'idée de vous faire de la peine, ou de causer du tort au Domaine, annonce-t-il, tout de go. Vous avez travaillé si durement pour être classés parmi les meilleurs…

- C'est ridicule ! déclare Fernand en faisant un geste de la main pour plus d'emphase. Quoi que tu aies à nous dire, Antoine, tu seras toujours mon fils et notre maison te sera toujours ouverte !

- Je sais, parvient-il à répondre, alors qu'une boule se forme dans sa gorge. Marc et moi… nous sommes ensemble depuis un an et fiancés depuis peu.

Ses parents n'ont pas le temps de se réjouir de la nouvelle que leur fils poursuit son récit :

- Je n'ai jamais été en couple, avant lui. Ce… ce n'était pas prévu. Je n'avais pas prévu… d'être heureux.

Les parents, et Marc lui-même, sont ébranlés par cette révélation.

Marc, parce qu'il en découvre encore un peu plus sur le profond désarroi qu'Antoine a si bien réussi à dissimuler, jusqu'à récemment…

Ses parents, parce qu'ils découvrent quelqu'un de nouveau face à eux, quelqu'un qu'ils ne connaissent finalement pas si bien que ça…

- Mon Dieu, Antoine ! s'attriste son père. Ai-je fait quoi que ce soit qui t'ait…

- Non ! l'interrompt-il. Tu es le meilleur père dont on puisse rêver !

- Mais alors… Comment en es-tu arrivé à avoir une pensée pareille ?

Antoine jette un coup d'œil vers sa mère, qui a baissé son regard sur ses mains.

- L'été AC 196 a été particulièrement chargé pour toi et maman. Tu étais en charge des employés, des apprentis, organisais des dégustations et participais à des concours prestigieux… J'ai toujours été très fier de toi et de ton travail, tu sais. Je n'aurais pas voulu qu'il en soit autrement.

Fernand n'a jamais écouté personne avec autant d'attention !

- Maman aussi était très investie dans votre métier. Elle se déplaçait souvent et trouvait encore le temps et l'énergie de satisfaire les exigences de notre grande famille, alors en visite au Domaine. Tu as tenu ce château d'une main de maître, mère.

Isabelle lui sourit timidement à travers ses larmes…

- Durant les deux mois d'activités accrues, Luca s'est proposé pour veiller sur moi. J'imagine tout à fait comme cela a dû vous soulager de savoir votre fils de onze ans sous bonne garde…

Marc remarque la veine de Fernand palpiter et son visage rougir de minute en minute sous l'effet de la contrariété, tandis qu'Isabelle semble se décomposer à vue d'œil…

- Tu te rappelles comme je te réclamais tout le temps d'aller jusqu'au bout du monde ? Antoine interroge-t-il son père.

- Près de la forêt ?

- Oui… Je savais que nous passions à table dans peu de temps, mais je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai décidé que ce serait maintenant ou jamais. Alors que maman préparait le dîner et que tu te reposais, je suis parti à l'assaut de ce « bout du monde », comme mes cousins et moi le nommions. De là-bas, nous ne voyons plus le château et plus aucun bruit ne lui parvient…

Marc voit bien que Fernand boue d'impatience et le félicite in petto de tenir le coup, sachant qu'Antoine peut tourner un long, très long moment, autour du pot.

- Seulement, la nuit est tombée d'un coup et je n'ai plus su reconnaitre mon propre parc. J'étais perdu au milieu de nulle part, effrayé par la nature devenue noire et inhospitalière, et par les sons des animaux que j'imaginais énormes et sanguinaires…

- Je me souviens de ce soir-là, dit son père. Ta mère a envoyé Luca te chercher. Il a mis du temps à te retrouver, mais c'est vrai que le parc est immense et que Luca ne venait pas souvent… Il ne le connaissait pas bien.

- Oui…

Antoine se tourne un instant vers Marc, qui, d'un regard, lui assure tout son soutien.

- J'aurais préféré venir moi-même sachant que tu devais être apeuré, dit Fernand. Mais je m'étais foulé la cheville, ce jour-là.

- Je sais, papa et tu es bien le dernier à faire cas de tes problèmes de santé. Si tu n'es pas venu, c'est parce que tu avais vraiment mal.

Fernand hoche la tête, en proie à une véritable souffrance intérieure.

- Antoine, le presse gentiment et doucement Marc. Tu en as trop dit ou pas assez…

Antoine déglutit.

- Luca m'a rapidement trouvé, leur apprend-t-il.

Fernand fronce les sourcils, rongeant son frein.

- Mais on n'est pas rentré tout de suite…

- Bon Dieu ! Que s'est-il passé ? explose son père, n'y tenant plus.

- Il m'a violé, révèle-t-il en broyant la main de son compagnon. Ce soir-là et tous les autres jours durant les deux mois d'été… jusqu'à ce que maman et lui ne se disputent violemment et qu'elle lui interdise de remettre les pieds au Domaine. Je… je n'ai jamais su pourquoi.

Isabelle éclate en sanglots, tandis que Fernand reste sous le choc.

Immobile, le visage livide et le regard braqué sur son fils, Marc le voit rougir à nouveau.

- Je… je ne voulais pas vous faire de mal, se justifie Antoine. Je voulais vous protéger de…

- De quoi ? tonne la voix de Fernand, qui bouscule sa chaise sous l'effet de la colère. C'était à nous de te protéger, Antoine ! fulmine-t-il.

Son fils se met à pleurer, mais Marc ne cherche pas à l'accaparer.

*Je dois laisser sa place à Fernand…* se dit-il.

- Pardon, murmure Antoine.

En larmes, Fernand vient le prendre dans ses bras, le forçant ainsi à se lever.

- C'est à moi d'implorer ton pardon, mon garçon… Mon Dieu, comment ai-je pu ne rien voir ?

- Ce n'est pas ta faute, papa…

- Pourquoi nous l'as-tu caché ? Pourquoi ? répète-t-il en l'étreignant avec force. Des maux de ventre, des maux de tête, des nausées, hein ? ajoute-t-il avec une amertume et une tristesse infinies.

- J'suis désolé…

Marc y va de sa petite larme, mais s'est promis d'être celui sur qui la famille peut compter.

Alors qu'Antoine est protégé et réchauffé par l'étreinte de son père, Isabelle pleure à chaudes larmes, seule, dans son coin… jusqu'à ce que son mari ne l'invite à les rejoindre en une main tendue vers elle.

- Maman, le réclame également son fils.

Elle se précipite vers eux, ayant cru, pendant un moment terrible, ne plus faire partie de leur vie…

- Papa… Papa, s'il-te-plaît, ne cherche pas à contacter Luca. Ne fais rien d'irraisonnable.

- …

- Papa !

- Je ne le tuerai pas, si c'est ce que tu insinues. Mais je vais tout de même lui demander de venir me rendre une petite visite…

- Oh, non ! Papa, c'est du passé, tout ça !

- Pour moi, c'est comme si ça venait d'arriver !

Antoine se détache de lui.

- Mère, tente-t-il d'obtenir son appui, en vain. Marc, raisonne-le ! Toi, il t'écoutera sûrement…

Son amant fait un pas en avant, sous l'œil acéré du père.

Seulement, Antoine n'a pas visé juste, cette fois-ci. Le beau-père et le beau-fils s'entendent et se comprennent trop bien !

- Luca a confié à votre fils avoir été lui-même violé par son oncle, leur apprend-il. Vous risquez de vous retrouver face à un homme brisé et ne plus savoir sur quel pied danser.

Son regard passe du père à Antoine.

- Tout n'est pas tout blanc ou tout noir, dit-il en souvenir de la dispute entre Heero et Antoine.

- Mais…, commence son fiancé.

- Préférez-vous que je sois présent lors de la rencontre ? Marc demande-t-il à Fernand.

Le patriarche secoue la tête.

- Non, mon p'tit. Je ne ferai rien à Luca. Je veux juste lui parler et qu'il s'explique.

Marc acquiesce, satisfait de le voir calmé, puis tend la main à Antoine. Celui-ci vient aussitôt se blottir dans ses bras sous les regards encore hébétés des parents.

- Depuis quand le savez-vous ? Fernand interroge-t-il Marc, tout en réconfortant sa femme.

- Depuis trop peu de temps, hélas, se plaint-il.

- Je n'aurais jamais rien dit si Marc n'était pas entré dans ma vie, dévoile Antoine. Il… il me donne la force nécessaire pour affronter les situations difficiles.

- Inutile de nous vendre celui que tu as choisi, fiston. On se rend rapidement compte que Marc est un homme d'honneur et ce n'est pas à nous de décider pour ta vie, déclare-t-il en accrochant le regard de Marc.

Puis, d'un air solennel, les deux hommes s'offrent une poignée de mains vigoureuse.

- Continuez à veiller sur lui, mon p'tit. La vie de notre enfant est entre vos mains, à présent.

- Papa…, se lamente Antoine. Tu fais comme maman à me faire passer pour un morceau de sucre !

Fernand hausse les sourcils en une demande de confirmation implicite.

- C'est pas faux, dit Marc en souriant. A noter qu'Antoine fond bien plus vite !

A la surprise générale, Fernand rit de bon cœur, une partie de la tension se relâchant peu à peu…

De son côté, Antoine en reste bouche bée. Jamais il n'aurait imaginé que cela puisse se passer ainsi.

Quelques minutes plus tard, tous s'attablent derechef autour du café refroidi et des croissants fait maison…

- Isa, ma douce, l'appelle Fernand.

Seulement, sa femme continue de tordre nerveusement sa serviette.

- Isa, tu dois nous raconter ce que tu sais sur ton cadet, exige-t-il d'une voix douce en lui caressant la joue d'une main et gardant prisonnière celle de son fils, de l'autre.

Mise au pied du mur, elle plonge enfin son regard dans celui d'Antoine.

- Je t'aime, maman, assure-t-il immédiatement.

Elle hoche la tête, les larmes brouillant de nouveau sa vue.

- Je… je ne me suis rendue compte de rien avant la veille de son départ… J'étais en route pour la foire aux Vins, lorsque je me suis aperçue que j'avais oublié ma carte professionnelle. J'ai fait demi-tour et en allant à notre chambre pour la chercher, je suis passée devant celle d'Antoine, dont la porte était entrouverte, et c'est là que je l'ai surpris…

Elle presse subitement sa main tremblotante contre ses lèvres, comme pour s'empêcher de pousser un cri de détresse.

- Je… je l'ai surpris la main… dans son pantalon.

Fernand serre plus fort les mains de sa femme et de son fils…

- Je ne m'en souviens pas, dit Antoine en broyant celle de Marc.

- Tu dormais… Tu étais exténué par la chaleur. Luca et moi sommes descendus et…

- Et c'est là que je vous ai entendu crier, complète Antoine. Tu hurlais si fort que ça m'a réveillé et sorti du lit, mais je n'ai pas compris ce que vous vous disiez. Seulement qu'il a dû partir sur le champ, me libérant ainsi de ses assauts quotidiens.

Isabelle pleure abondamment, en silence.

- Mon Dieu…, se remémore Fernand, livide. J'étais à la Cave avec des clients japonais, lorsque nous avons entendu des éclats de voix. Je suis sorti juste à temps pour voir Luca partir en courant… Oh ! Isa, pourquoi m'avoir menti en me racontant que tu l'avais surpris en train de nous voler ?

- Pardonnez-moi, tous les deux, mais je n'ai pas pu… Je n'ai pu en parler. C'était trop dur !

Compréhensif et parce que le mal est fait, Fernand l'attire à lui, sans aucun mot de reproche.

- C'est pas ta faute, maman, affirme Antoine, en pleurs, lui aussi. Je t'aime, tu sais…

- Oh, Antoine ! dit-elle en se redressant. Ni toi, ni ton père ne pourrez le voir. Il… il s'est suicidé, peu de temps après ça…

- Quoi ? s'exclament le père et le fils, d'une même voix.

- Luca m'adorait, je l'ai pratiquement élevé et il n'a pas supporté mon bannissement. Mon frère… s'est enfui loin de nous tous, sans plus donner de nouvelles. Lorsqu'il est mort dans le sud de R2, un notable de la région m'a contacté, moi et moi seule, pour me remettre une lettre posthume… Sa lettre. Je n'ai jamais rien dit à personne et personne n'a jamais rien su, convaincus, tous autant qu'ils sont, que Luca parcoure le monde, indifférent quant au sort de sa famille…

- Je veux la lire ! exige Antoine, un peu brutalement.

- Il ne confie rien d'explicite te concernant. Simplement qu'il regrette ce qu'il s'est passé… Ce que j'ai associé à ce que j'ai vu, ce jour-là… Et qu'il se haïssait tant, depuis toujours, qu'il n'a jamais eu que mon regard sur lui pour savourer l'illusion d'être aimé et que son exil, loin de mon cœur, lui était insupportable. Il savait que je refuserai de l'écouter, alors il m'a écrit dans l'espoir que j'accepte de le lire, le sachant mort et enterré, Dieu seul sait où… Le… le notaire n'a pas su me renseigner.

Fernand console sa femme qui n'est plus que pleurs et sanglots. Marc faisant de même avec Antoine, qui ressent et vit l'état émotionnel de sa mère.

- J'ignorais qu'il s'était fait violer, lui aussi, dit-elle. Je n'ai pas su vous protéger…

- Isa, chuuut…, la tranquillise Fernand.

- J'ai tué mon frère et j'ai abandonné mon fils ! se reproche-t-elle.

- Maman…

- Marc, pourriez-vous…, commence Fernand, sans qu'il soit nécessaire de terminer sa phrase.

- Je veille au grain, lui assure effectivement Marc, tandis que Fernand emmène sa femme se reposer dans leur chambre.

Pendant ce temps, Marc berce Antoine qui finit par refaire surface…

- C'est fini… C'est fini, n'est-ce pas ?

- Oui, amour, répond Marc en effaçant ses larmes. C'est terminé.

Exténué, Antoine ferme les yeux et ne tarde pas à s'assoupir dans les bras de son compagnon…

Le soir venu…

La journée, bien qu'étrange, s'est déroulée sous le signe du silence réparateur et du réconfort…

Marc et Fernand, comme cul et chemise, se sont occupés des repas, pendant qu'Antoine et sa mère sont restés blottis dans les bras l'un de l'autre.

L'humour – parfois audacieux - de Marc et la nature joyeuse de Fernand ont tôt fait de détendre l'atmosphère et de garantir un allègement des cœurs.

Pourtant, une dernière angoisse devait étreindre celui d'Antoine…

- Vous avez vu Marc ? interroge-t-il ses parents, alors affairés en cuisine. Je ne le trouve nulle part et il n'a pas pris son téléphone avec lui, explique-t-il en agitant l'appareil devant eux.

- Non, fiston.

- Je l'ai vu sortir, tout à l'heure, l'informe sa mère en venant lui déposer un doux baiser sur le front.

Sans plus.

Antoine est surpris qu'elle ne pousse pas plus loin sa tendre inspection, mais il réalise que son attitude était sans doute liée au lourd secret qu'elle portait… elle aussi.

*Je suis heureux que Marc n'ait pas à discuter de ce point-ci avec elle…* pense-t-il avec soulagement.

- Il doit sûrement prendre l'air, loin de toutes vos technologies parasitaires, suppose son père, pour qui un casse-noix et une pipe sont les seuls éléments dont un homme ait besoin.

Antoine jette un coup d'œil par la fenêtre.

- Il fait nuit noire, observe-t-il, embêté.

Fernand percute, n'en revenant pas que Marc ose aller aussi loin.

- Tu devrais aller le chercher, il s'est peut-être perdu, propose-t-il courageusement, la gorge serrée.

Antoine le fixe un instant bourrer sa pipe, puis acquiesce.

- Es-tu bien certain… ? commence Isabelle à l'adresse de Fernand, dès qu'Antoine a refermé la porte derrière lui.

- Notre fils est fort et Marc est à ses côtés, l'interrompt-il, confiant.

- Oui… Oui, Marc est à ses côtés, répète-t-elle en se frottant les bras.

- Viens-là, ma douce, l'invite Fernand.

Aussitôt, Isabelle rejoint son mari qui la ceinture de son bras protecteur. Ainsi enlacés, devant l'une des fenêtres de la cuisine, ils regardent leur fils partir d'un pas sûr vers le « bout du monde »…

- Marc ! l'appelle celui-ci en passant devant le moulin.

N'obtenant aucune réponse, Antoine continue sa progression sans jamais ralentir ni hésiter, sans craindre de sombrer à nouveau, et ce, malgré le fait qu'il se dirige tout droit vers cet endroit-

- Marc !

Celui-ci n'a pas le temps de lui faire signe qu'Antoine le découvre enfin.

Assis sur un tronc d'arbre couché par une tempête, un léger sourire flottant sur les lèvres, Marc se lève pour aller à sa rencontre…

- Je suis certain qu'à ta place, j'aurais eu très peur, moi aussi, certifie-t-il.

Antoine esquisse un léger sourire, très ému.

- Je n'ai plus peur, Marc, déclare-t-il avec assurance. Grâce à toi, à Quatre et à Sensei, je n'ai plus peur.

Soulagé d'un poids immense, Marc le serre contre lui avec force et tendresse. Il songe à leur première étreinte, à la première fois où ils ont fait l'amour… Antoine était timide, nerveux et Marc s'est rapidement rendu compte qu'il devait le guider sur ce chemin ; l'aimer avec une patience infinie.

*Antoine m'a fait confiance, dès le départ. Il se démenait comme un fou pour tenter de se construire une vie loin de ses cauchemars…* réalise-t-il avec le recul.

- Notre aide t'a été salutaire, mais c'est à toi seul que tu dois ce retour victorieux.

Antoine rit doucement contre son épaule.

- Tu me fais chevalier ?

Marc sourit, le nez dans ses cheveux.

- Non, amour, reprend sérieusement Antoine, en ancrant son regard à celui de son amant. J'ai voulu me débrouiller, seul, dans mon coin et ça n'a jamais rien donné de probant.

- Oui, mais tu as accepté de recevoir notre aide, insiste Marc, désireux de lui laisser récolter un maximum de lauriers.

Antoine sourit de plus belle, tout en passant une main dans les cheveux de son homme.

- Je te suis si reconnaissant d'avoir su apaiser mes parents…

- Je n'ai pourtant rien fait, ni rien dit de spécial.

- Inutile. Ta présence, ton aura suffisent. Tu as sauvé ma famille, Marc, ajoute-t-il en redessinant du regard le contour de ses lèvres.

Touché, Marc se penche pour l'embrasser, laissant à Antoine la décision de combler ou non le faible espace qui les sépare encore.

Antoine ne se fait pas prier et savoure tout autant que son amant la douceur et la chaleur partagées…

Le lendemain midi…

Le taxi est à l'arrêt, prêt à supporter le poids de deux petites valises que Marc et le conducteur s'occupent de ranger dans le coffre…

- Vous êtes restés si peu de temps, se plaint Isabelle.

- Nous reviendrons bientôt, mère, dit Antoine. Je te le promets.

Marc s'avance vers eux, la main tendue vers Fernand, qui la refuse, préférant une franche accolade, se disant tout ce qu'il y a dire en un regard.

Puis, vient le tour de saluer Isabelle De la Forgerolle-Faure…

- Marc, je ne sais pas comment vous remercier, le devance-t-elle. Nous avons partagé une tranche de vie très intense et…

- Ce que la dame essai de te dire, l'interrompt son mari, c'est qu'elle aimerait que tu te sentes chez toi, ici.

- Oh ! comprend Marc, à moitié.

Antoine sourit et décide de traduire.

- Elle voudrait que vous vous tutoyiez, tout comme mon père et toi.

- Tu fais partie de la famille, à présent, assure Isabelle à grand renfort de hochements de tête.

- J'accepte avec joie, mais sache qu'aucune familiarité ne pourra ternir ton éternelle beauté, ma Dame.

Isabelle sourit jusqu'aux yeux en se dandinant, tandis qu'Antoine rit discrètement en se mordant la lèvre.

- N'en fait pas trop, mon p'tit ! lance Fernand à Marc.

- Tu devrais en prendre de la graine ! lance-t-elle à son mari.

- Nom d'une pipe ! Manquerait plus que je te rappelle chaque jour la place qui est tienne !

Isabelle resplendit !

- Nous devons y aller, annonce Antoine.

- Au revoir, mon fils et fais bien attention à toi, dit son père en l'embrassant.

- Oui, papa.

- A très vite, mon chéri, dit Isabelle. Et qui sait ? Peut-être que la prochaine fois, vous ne serez pas seuls…

- Euh…

C'est au tour de Marc de traduire.

- Elle fait allusion à ses futurs petits-enfants.

- Oh !

Marc rit.

- Le Domaine est spacieux, renchérit-elle. Il y a de quoi loger du monde, dont la famille de Marc que nous aurons grand plaisir à recevoir et puis, c'est le cadre idéal pour la réception de votre mariage. Nous pourrions nous occuper d'organiser la réception…

- Carrément ! lance Antoine, médusé.

- Que demande le peuple ? accepte Marc, avant de se prendre un coup de coude dans l'estomac de la part de son fiancé. Charmant ! apprécie-t-il en grimaçant.

- Pour le moment, nous allons nous contenter de rentrer travailler, maman. On verra plus tard pour la cérémonie.

- Oui, oui, bien sûr ! dit-elle en souriant d'un air malicieux.

- Ne m'envoie pas de grenouillère ! la prévient son fils.

- Enfin, Antoine ! Tu me connais…

- Vous allez vous mettre en retard, intervient Fernand, alors que son fils allait répondre. Partez sans tarder et revenez vite nous voir.

- Loin de vous, je ne vis pas : je survis, déclare Marc avec emphase, en faisant un baisemain à sa future belle-mère.

Isabelle rougit, au comble de l'extase, tandis que Fernand s'éclaircit la gorge…

- Vous allez manquer votre avion, répète-t-il en adressant un regard entendu à celui qu'il considère déjà comme son beau-fils.

C'est sur cette note légère et sur le sourire suspect d'Isabelle, qu'Antoine et Marc reprennent la route, plus forts et plus unis que jamais…

A suivre…

Note :

(A) : source Wikipedia : « Tonneau (récipient) »

Note de fin :

Alinea : tu vises à nouveau juste. « NCIS », « Hawaï 5.0 » et « Esprits criminels » sont précisément les trois séries qui m'ont inspiré l'univers de Carte Noire. Misaki, Katana et Lysanea (et celles et ceux qui ont attendu un nouveau poste de ma part) peuvent en témoigner : il m'a fallu des années, entrecoupées de périodes OFF, pour venir à bout de mon projet. Je voulais vraiment donner vie à mes personnages secondaires, leur donner de la profondeur, des raisons d'être là… Je suis donc très heureuse de te régaler !

Et j'en profite pour te remercier du fond du cœur, ma Ly-chan, pour m'avoir aidé à porter Duo… euh, ce dossier (lol) depuis le départ, touuuuut du long et jusqu'à maintenant. Tout comme le souligne Alinea : toutes ces heures, ces mois, ces années passées dessus (sur le dossier hein ! lol) sans jamais abandonner… Merci. Je reçois ta pluie de reviews magnifiques en rédigeant ces quelques maigres lignes en réponse. Je les lis comme on lit une histoire, ou comme on déballe un paquet cadeau : avec gourmandise. Tu as pris le temps et l'énergie de me détailler tes impressions et me fait voyager à bord de Carte Noire. Merci infiniment et au-delà…

Misaki : j'espère que tu n'es pas trop déçue de l'absence prolongée de Duo en faveur de Marc et Antoine. Je pense pouvoir me faire pardonner rapidement ; pour ne pas dire, au prochain chapitre…

Parés au décollage ?

À la semaine prochaine !

(vendredi dans l'idéal, ou week-end)

Kisu

Yuy