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Carte Noire,

un voleur nommé désir

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Source : Gundam Wing AC

Auteure : Yuy

Bêta de lumière : Lysanea

Genre : yaoi, romance, policier et UA.

Disclamer : aucun des personnages ne m'appartient sauf Black Light, Kimo Lost/Maxwell dit « Le Joker », Scarlette, Jenna et John Johnson, Gale et l'Inspecteur Morris, Aideen dite « L'Irlandaise », Masanaga dit « Le Japonais du Sud », Joe Fisher, le Gardien du loft 781, Lionel et Jeff, Akane, Lieutenant Nanako Gotô, Yumi, Capitaine Marc Guérin, Capitaine Alec Bowers, Lieutenant Antoine Faure, Capitaine Blake McGuire, Agent spécial Kale, Jack Glade, Anita Stones, Faye Ship, Ito Li, Barbara Linardt, Stan et Shawn McGuire, Steve Harris, Akito, Towika, Eichi, les frères Studners, Commandant Giuliano Cortesi dit Elmo, Gasper, Rosy, Charles, Luca, Standford, Surk, Shin-ji, Estelle, Docteur Akeno, Antonio, Katrine, Vincent, Fernand Faure, Isabelle De la Forgerolle-Faure, Cure-dent, le Colonel Jackson, « le géniteur », Daniel, Freddy, Miss Lili et Phoebe…

Couple : Heero x Duo

Note : DU-O ! DU-O ! DU-O ! Enfin, nous arrivons à San Francisco, le fief de notre cher natté. J'espère que vous avez bien pris vos marques, car le rythme va s'intensifier…

Misaki : Tu me rassures au sujet de mes personnages secondaires. Merci pour eux ! Le drame de l'Église Maxwell ne restera pas sans réponse… Ton impatience à découvrir la suite me met en joie : Merci pour moi !

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À Ly-chan, mon impérissable

et à tous les lecteurs

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Bonne lecture !

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7 – Bonne pioche !

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Au lendemain des arrestations de Kimo et Solo,

à R2, San Francisco…

Par un beau matin ensoleillé, Heero et Trowa passent les portes de l'aéroport de San Francisco, une valise dans chaque main. La petite, pour leurs affaires personnelles et la moyenne, pour transporter leurs équipements : armes et matériels de surveillance et de communication.

Surentraînés comme ils sont et de par leur nature même, les deux preventers d'élite ne tirent pas la langue sous le poids accablant de la chaleur.

A l'inverse, nombreux sont les touristes qui sortent de l'enceinte climatisée du bâtiment, impatients d'embrasser le paysage du regard, pour finalement s'immobiliser en grimaçant de douleur, échoués sur le bitume ondulant à la recherche d'un taxi, le visage en sueur.

Au milieu d'eux, Heero et Trowa détonnent par leur impassibilité.

Lunettes de soleil perchées sur leur nez et sans qu'aucune goutte de transpiration ne perle sur leurs fronts, ils guettent l'arrivée d'un preventer local. Un dénommé Kale, lequel est censé les conduire à l'agence et s'est chargé de leur réserver l'appartement mitoyen à celui de Max Well

TUUUTUUUT !

Zélé, l'agent spécial klaxonne après une grappe de taxis, afin de se positionner exactement devant les deux monuments que représentent Heero et Trowa aux yeux de tous les preventers, mais également à ceux des Administrateurs…

- Bouge tes fesses ! crie Kale à l'adresse d'un conducteur plus lent que les autres, en passant la tête par-dessus sa vitre à moitié baissée.

Pour plus d'emphase, et bien que les chauffeurs lui cèdent du terrain, il agite frénétiquement sa main au-dessus de la carrosserie brûlante.

- Discret, ironise Trowa.

- Hn.

Enfin garé, le preventer sort en toute hâte du véhicule, alors que Trowa et Heero chargent déjà leurs bagages dans le coffre.

- Bonjour, je suis Kale et je suis honoré de collaborer avec vous ! débite-t-il d'une traite.

Le jeune homme est si fébrile qu'il en oublie toute convenance en omettant de les saluer par leur grade de Colonel…

- Ça sent la p'tite phrase répétée devant son miroir, le taquine Trowa, tandis qu'Heero prend place à l'avant, sans un mot.

Kale pique un fard en se grattant nerveusement la tête.

- On est plutôt pressé, reprend-il, voyant que Kale ne décolle plus du trottoir.

L'agent spécial se frappe le front du plat de la main, comme pour se punir d'être aussi distrait, avant de courir se remettre derrière le volant…

Quelques petites minutes plus tard, alors qu'il slalome entre les voitures, il se soucie soudain d'un détail :

- L'un de vous voulait peut-être conduire ? Je n'ai pas pensé à vous le proposer…

- De toute façon, c'est un peu tard pour changer de conducteur, non ? l'interpelle Trowa, depuis la banquette arrière.

- Je peux m'arrêter sur le bas-côté et…

- Ralenti simplement, Kale, le coupe Heero d'un air préoccupé, le regard errant sur le panorama.

Il a un pressentiment sur cette mission et il n'aime pas ça…

- A vos ordres, mon Colonel.

Heero n'a pas, pour l'instant, l'intention de l'autoriser à l'appeler par son prénom.

Cette volonté d'être mis sur un pied d'égalité – si cela est possible ! - concerne uniquement les membres de son unité et certaines des personnes qu'il est amené à côtoyer sur le long terme, ceci, afin d'instaurer un climat de confiance et de sérénité.

Il ne s'agit certainement pas de nier son grade, en refusant d'être considéré en tant que Colonel et Agent d'élite à tout bout de champ !

- Nous souhaitons traverser la ville en toute discrétion, explique Trowa.

- Je ne dois pas montrer que vous êtes un convoi spécial, dit Kale d'un ton scolaire. J'ai compris !

- T'es dans la maison depuis quand ? l'interroge-t-il.

Autant pour le détendre que par soucis de mieux le connaître…

- Un an et demi, mon Colonel.

- « Trowa », rectifie-t-il, laconique.

Contrairement à Heero, Trowa n'a pas d'unité fixe. Il forme les élèves de son choix sur une durée déterminée, puis, en fonction de leurs compétences et de leurs tempéraments, il soumet leur affectation aux équipes en place, à travers le monde.

Lui non plus ne nie pas son statut d'Agent d'élite preventer, mais sa conception du travail sur le terrain le pousse à se rapprocher des gens, d'une façon qui ne l'implique pourtant pas émotionnellement.

- Ça te plait ? poursuit-il.

- Oh ! Oui…

- Mais ?

- Je m'attendais à vivre un peu plus d'action, comme aujourd'hui, avoue-t-il.

*Parce que nous conduire à l'agence à « vingt à l'heure », c'est de l'action ?* se dit Trowa, tout en restant impavide.

- T'es à quel poste ?

- Je suis assistant d'enquêteurs, Tro…wa, hésite-t-il à prononcer son prénom.

Inquiet quant à la réaction du Colonel Barton, et bien qu'il agisse ainsi selon son ordre, Kale lui lance tout de même un regard anxieux via le rétroviseur…

Comme Trowa ne semble ni indigné, ni furieux, Kale déglutit et s'autorise à reprendre le cours de son récit.

- Avec les gars, on se dit que j'ai décroché le gros lot en décrochant le téléphone en premier ! confie-t-il.

- En premier ?

- Oui, mes potes assistants et moi, on guette le prochain coup de fil et l'affaire est à celui qui répond le premier. Si on fait ses preuves, on passe enquêteur… Quand je suis tombé sur Alec Bowers et qu'il m'a appris qu'il travaillait pour l'Agent-d'élite-et-Colonel-Heero-Yuy, j'ai cru rêver ! Les gars étaient déjà verts de jalousie, mais quand en plus, mon boss m'a dit que l'Agent-d'élite-et-Colonel-Trowa-Barton accompagnait l'Agent-d'élite-et…

- C'est encore loin ? le coupe Heero.

- Euh… Non, mon Colonel. Nous arrivons bientôt.

- C'est vague.

Kale transpire de nouveau et ce n'est pas sous l'effet de la chaleur, puisque le véhicule est non seulement climatisé, mais également refroidi par l'attitude d'Heero…

A l'arrière, Trowa griffonne quelques mots, avant de glisser le papier roulé sur l'épaule de son ami.

Ce dernier le déplie pour y lire : « C kan kon arrive ? »

Surpris, il pivote sur son siège dans l'espoir fou de voir si Trowa se souvient vraiment de ce jour-, ou s'il se contente de jouer.

Car Heero se souvient, lui. Il se souvient parfaitement qu'à cette époque bénie, Trowa et Quatre ne vivaient que d'amour et d'eau fraîche…

Début du flash back,

AC 206…

Akane, alors âgée de six ans, ne tient plus en place et gesticule en tous sens, excitée comme une puce à l'idée d'aller à « Olo ! » : un centre aquatique disposant des plus grands toboggans du monde, de bassins à vagues, de fontaines et de jeux d'eau en tous genre.

Quatre et Trowa, confortablement installés sur la banquette arrière du 4x4 d'Heero, sont les heureux parents d'une petite fille de trois ans, prénommée Towika. Adoptée un an plus tôt, l'enfant, d'origine japonaise, est bien naturellement devenue le centre de leurs préoccupations…

Pour autant, et bien qu'ils soient au comble de leur bonheur depuis l'arrivée éblouissante de leur fille, les deux hommes ne manquent jamais une occasion de proposer une sortie en famille. Ceci, afin qu'Akane puisse se distraire et, dans le même temps, décharger un peu Heero du poids que constitue le souci constant de donner à son enfant les moyens de vivre dans la joie et la légèreté, malgré l'absence, souvent pesante, de sa femme.

Depuis l'assassinat de Relena, deux ans plus tôt, Akane est en proie à des cauchemars récurrents et déboule régulièrement dans la chambre de son père…

- C kan kon arrive ? harcèle-t-elle Heero d'un ton plaintif, depuis une demi-heure.

- Oui, Heero. « C kan kon arrive » ? l'interroge Trowa avec espièglerie.

Heero lui adresse un léger sourire via le rétroviseur.

- Bientôt, ma chérie, répond-il à sa fille.

- « Bientôt » n'est pas une notion temporelle exacte, papa.

Trowa et Quatre rient de bon cœur.

- Patiente encore quelques minutes…, l'incite ce dernier.

A ses côtés, Trowa entoure Towika de ses bras protecteurs.

Paisiblement endormie contre lui, elle bénéficie-là d'une sensation inégalable d'amour et de sécurité.

- Là, tu vois le dôme ? Quatre interroge-t-il Akane en pointant l'édifice du doigt.

- Non… Où… ? Ah ! Ça y est, je le vois ! dit-elle en collant ses mains et son nez sur la vitre.

- Hn.-Hn., émet Heero en devinant les intentions de sa fille. Tu ne décroches ta ceinture de sécurité que lorsque le moteur du véhicule est à l'arrêt.

- On ne bouge plus, fait-elle valoir.

- On fait la queue pour le parking.

- Oui, mais du coup, on est à l'arrêt.

- Mon moteur est toujours en marche.

- Oui, mais techniquement, on ne peut pas avoir d'accident.

- Une chose est sûre : techniquement, tu es bien la fille de tes parents ! lance Trowa.

A ces mots, Akane pivote sur son siège pour croiser le regard brillant de son oncle. Se faisant, elle tire exagérément sur sa ceinture de sécurité comme pour envoyer un message subliminal à Heero : « Tu vois bien, papa, que la ceinture est gênante ! »

- Elle va dormir, tout le temps ? demande-t-elle ensuite d'un air embêté au sujet de Towika.

- A la seconde où elle se rendra compte de l'endroit où nous sommes, tu peux être certaine qu'elle sera la première à courir partout, lui assure Quatre.

- Elle pourra jouer avec moi ?

- Si tu viens lui rendre visite au petit bassin, elle serait la plus heureuse.

- Alors, je viendrai ! affirme-t-elle avec conviction. On ne doit pas laisser les gens tout seuls. N'est-ce pas, papa ?

- Hn.

- En plus, oncle Quatre est d'accord.

- Hn.

- Et moi, j'aime bien Towika. Elle est comme ma sœur

Cette fois-ci, Heero n'émet pas le moindre son, sachant parfaitement où elle veut en venir.

- Il ne manque plus qu'un petit frère, observe-t-elle effectivement, mine de rien.

Avisé, son père juge préférable de s'abstenir de répondre, cette discussion-ci tournant toujours en sa défaveur ; sa fille démontant ses arguments, un par un.

Aussi, Trowa vole-t-il à son secours…

- Dis-moi, Akane…

- Oui, oncle Trowa ?

- Towika nous a remercié de l'avoir « récolté », comme tu le lui as apparemment expliqué. Tu pourrais nous en dire deux mots, ça et le fait qu'elle se prenne pour un fruit ?

- Oui. Elle m'a demandé pourquoi elle avait les cheveux noirs alors que ceux de ses papas étaient « jaune » et « marron ».

Tout le monde sourit.

- Je lui ai donc expliqué que ça dépendait du code génétique des parents biologiques, poursuit-elle. Que tout était affaire de chromosomes…

Quatre se mord la lèvre, s'imaginant parfaitement l'expression ahurie de sa fille à l'écoute du récit « scientifico-fantastique » d'Akane.

- Cela peut sauter une génération, précise Heero.

- C'est donc pour ça…, se moque Trowa.

- Elle n'a pas dû comprendre, ma chérie, dit Quatre.

- Oui, elle n'a que trois ans, répond-elle en hochant la tête. Je le lui répèterai quand elle aura mon âge.

De nouveau, Quatre se mord la lèvre, tandis qu'Heero arrive enfin au guichet…

- Deux enfants de moins de sept ans et trois adultes, annonce-t-il, après avoir baissé sa vitre.

Le guichetier jette un œil à l'arrière du véhicule.

- La plus petite a quel âge ?

- Trois ans.

- Dans ce cas, c'est gratuit pour elle.

Heero tend sa carte bleue, sans plus de cérémonie.

- Place 121G. Bonne journée !

- Merci.

- Ensuite, reprend Akane. Je lui ai dit que vous l'aviez adopté. Alors, elle m'a demandé pourquoi elle et pas une autre. Je lui ai expliqué que ça dépendait des saisons…

- C'est-à-dire ? veut savoir Trowa, visiblement intrigué.

Tout autant que son mari, Quatre.

- Papa ne vous l'a pas dit ? s'étonne-t-elle, compatissante et l'air de dire « Mince ! Vous ne savez donc pas d'où viennent les bébés adoptés, vous non plus… ».

- Ton père est un homme secret, répond Trowa, tandis qu'Heero tourne dans l'allée correspondant à son numéro de parking.

Dubitative, Akane l'observe durant de longues secondes en se disant qu'il ne lui a jamais paru « secret ».

Fort, gentil, aimant, protecteur et super intelligent, oui. Mais pas « secret ».

*Au contraire, papa me dit tout et il a toujours réponse à tout !* pense-t-elle avec admiration.

Puis, sous le regard de Quatre qu'elle juge étrange par moment, Akane se concentre à nouveau sur son histoire.

- Donc, euh… Les bébés, qui sont abandonnés ou qui se retrouvent tout seuls, se réfugient au cœur des saisons, déclare-t-elle en imposant, par ses paroles, un silence complet dans l'habitacle.

Assurément, les occupants n'entendent plus les klaxons, les portes qui claquent ou les cris aigus des enfants surexcités... Seul leur importe le récit poétique d'Akane ; signé Heero Yuy, à n'en point douter.

- D'abord, ils naissent à l'été. Au moment où les couleurs sont les plus vives et où la chaleur les réconforte. Ensuite, quand ils réalisent qu'ils n'ont pas de parents, leur monde s'écroule. C'est l'automne. Les feuilles tombent, faute d'être nourries par l'amour d'une famille, et malgré les quelques nuances résiduelles de la belle saison, tout finit par ternir et s'assombrir, récite-t-elle fidèlement, tel un poème.

Alors qu'il souriait jusqu'aux oreilles, Quatre fait à présent triste mine, partagé entre l'émerveillement de ce conte et la cruelle réalité qu'il dépeint…

- Pour survivre à la souffrance de la solitude, poursuit-elle sans rien remarquer du trouble émotionnel qui pèse dans les cœurs, ils hibernent durant l'hiver où le froid anesthésie la douleur dans l'attente du renouveau… Quand tout reprend vie, enfin, c'est le printemps.

- La saison de l'espoir, complète Heero d'une voix douce.

- Oui, j'ai oublié de le dire…

- Tu l'as magnifiquement raconté, mon ange, la rassure-t-il.

- Hn.

Toutefois, comme ses oncles ne lui donnent pas l'impression de vouloir discourir sur le mystère qu'elle vient de leur éclaircir, Akane se sent obligée de préciser, au cas où ils n'auraient pas fait le lien avec leur fille :

- Donc, j'ai dit à Towika que vous l'aviez récolté au printemps, comme tous les enfants adoptés. Un peu comme on cueillerait un fruit… N'est-ce pas, papa ?

- Hn.

La gorge nouée par l'émotion, Quatre essuie ses yeux avant que les larmes ne roulent sur ses joues, tandis que Trowa lui embrasse la tempe.

- Tu es merveilleuse, Akane, déclare-t-il, ensuite. Notre fille a de la chance de t'avoir à ses côtés.

- C'est papa qui m'a appris cette histoire, tient-elle à préciser, désireuse de ne pas voler le travail d'un autre en recevant tous les lauriers.

- Et c'est ta mère qui me l'a inspiré, dit Heero.

Émue, comme à chaque fois que l'on parle de Relena, Akane va pour lui faire un câlin, mais hésite à enlever sa ceinture de sécurité.

- Nous sommes garés, tu peux l'ôter, autorise-t-il en défaisant la sienne.

Elle s'exécute donc avec joie, avant de lui sauter au cou.

- Je t'aime, mon trésor.

- Je t'aime aussi, papa…

- Eh ben ! Pourquoi soupires-tu ainsi ? demande-t-il en se détachant d'elle.

- Bah… C kan kon arrive ?

Ses oncles éclatent de rire, réveillant ainsi leur petite fille. Au lieu de sursauter, Towika s'étire plutôt d'un air serein en observant ses pères, puis les enfants au-dehors…

- Tu étais si concentrée sur ton récit que tu as oublié que nous étions entrés dans le parc, explique Heero à sa fille, un magnifique sourire aux lèvres.

- Wouah ! C'est super ! s'exclame-t-elle en s'agitant de nouveau sur son siège.

En revanche, les adultes ne semblent pas s'agiter, eux, comme ils le devraient quand on se trouve sur le parking de « Olo ! »…

- Euh… C kan kon y va ? demande-t-elle d'un air inquiet.

Les papas se remettent à rire, Heero se joignant plaisamment à l'envolée vocale…

Personne, alors, ne pouvait se douter que Trowa et Quatre vivaient-là l'un de leurs derniers moments heureux…

Fin du flash back

Trowa ne semble pas ému outre mesure de son petit tour.

Bien qu'il fasse référence à cette même tranche de vie, rien n'indique qu'il se souvienne de son mari, ni de leur fille…

- Au prochain carrefour, on y est ! déclare leur chauffeur, lorsque le téléphone d'Heero se met à vibrer.

Cependant, au lieu de répondre lui-même à cet interlocuteur-ci, il décide de passer l'appel à Trowa…

- Barton, décroche-t-il sans montrer aucun signe d'hésitation, confiant quant aux choix d'Heero.

Quel qu'ils soient.

- Oh ! Bonjour, Trowa.

- Bonjour, Quatre. Kimo t'a donné des infos qui pourraient nous intéresser ?

- Oui, c'est précisément la raison de mon appel.

- On t'écoute.

- Heero est là aussi ?

- Oui, je t'ai mis sur haut-parleur, confirme Trowa.

Heero et lui, d'un commun accord tacite, jugent Kale capable de faire preuve de discrétion - contrairement aux apparences - et l'autorise donc à entendre le rapport de Quatre… (A)

La conversation téléphonique se termine au moment où Kale s'engouffre dans le garage sous-terrain de l'Agence Preventer de San Francisco.

- Nous voici arrivés, mes Colonels ! annonce-t-il fièrement.

Comme s'il les avait fait traverser un champ de mines, indemnes.

- Nous montons saluer votre responsable, puis nous partons nous installer, l'informe Heero en descendant de voiture.

Trowa et Kale l'imitent aussitôt.

- Ah, fait ce dernier d'une voix plate en claquant sa portière.

- Déçu ? le taquine encore Trowa.

- Non…, répond-il sans grande conviction.

- Tu n'as pas hésité à nous bassiner les oreilles durant une bonne partie du trajet, tu ne risques plus rien à confier ce qui reste, fait-il valoir.

- Eh, bien… Je pensais que vous préféreriez attendre la nuit tombée pour investir les lieux, afin que la cible ne vous voit pas.

- Elle vit la nuit, souligne Heero.

- Oh ! J'imagine donc qu'elle dort le matin et que, du coup, vous devez vous y rendre au plus vite, croit-il comprendre en appelant l'ascenseur trois fois de suite.

- Pas vraiment, le contredit Heero, tout en admettant in petto que l'agent spécial n'a pas tout à fait tort.

Les Agents d'élite Yuy et Barton se doutent bien que Max Well est sur le qui-vive vingt-quatre heures sur vingt-quatre. De ce fait, peu importe l'heure à laquelle ils emménagent…

- Ah.

Trowa sourit en coin, cette fois-ci.

*C'est toujours amusant d'observer les réactions des gens lorsqu'ils se trouvent confronter à Heero… Et cela l'est d'autant plus que mon ami ne réalise pas pleinement les effets qu'il produit sur son environnement* se dit-il, analytique par nature.

- Mon responsable d'équipe a les clefs de votre « appartement », reprend Kale. Pour le reste, je suis à votre disposition. Un véhicule, de la barbe à papa, une chemise hawaïenne, créer une diversion en me faisant passer pour un hystérique… Je suis votre homme !

Derrière lui, et alors qu'il donne l'impression de parler à l'ascenseur, les Colonels se consultent du regard…

- Kale, l'appelle ensuite Heero.

- Oui, mon Colonel ? répond-il en pivotant vers eux.

- « Heero », décide-t-il de rectifier, finalement. Nous te gardons comme contact. Tu dois être joignable et disponible à chaque seconde jusqu'à ce que notre mission prenne fin. Tu te sens de taille ?

- Je ne vous décevrai pas ! promet-il, le souffle court.

- J'imagine que tu connais la procédure, dit Trowa, à moitié sur le ton d'une question.

Il n'attend toutefois pas de réponse et estime plutôt devoir rappeler les consignes :

- Pas un mot de tout ceci à qui que ce soit. Nous allons programmer une puce réinscriptible que tu inséreras dans ton téléphone portable. La ligne est indétectable pour celui qui n'en détient pas le code.

Kale n'aura sans doute rien d'autre à faire que de fixer son mobile, mais il peut s'avérer utile d'avoir l'agent sous la main, au cas où.

- Qui d'autre, à part ton chef et toi, connait la raison de notre déplacement ? se renseigne Heero.

- Personne, assure l'agent spécial. J'ai veillé à ce que rien ne filtre et soyez certains que je continuerai sur cette lancée !

Les Colonels sont étonnés que Kale ait pris les devants, mais sont néanmoins satisfaits qu'il sache, aussi, faire preuve d'initiative.

- Tu as un coffre-fort particulier, ici ? l'interroge encore Heero.

A l'origine, toutes les agences en disposent pour les agents spéciaux, mais la plupart des responsables les supprime, convaincus que cela briserait l'esprit d'équipe en favorisant l'individualisme, la suspicion et le culte du secret… Soit, le meilleur chemin menant tout droit à la haute trahison, soutenue par les sentiments de rancœur, d'échec et d'isolement.

- Non, pourquoi ?

- Dans ce cas, n'importe qui a pu forcer ton tiroir et prendre connaissance du dossier.

A vrai dire, le terme est un peu fort pour le peu de données communiquées.

En effet, Heero n'a pas transmis grand-chose, seulement le strict minimum afin de bénéficier de l'entière collaboration de ses collègues américains.

- Oh ! Ne vous inquiétez pas pour ça ! Tout est là-dedans, leur apprend-il en se tapotant la tempe. J'ai détruit l'ordre de mission papier et rendu votre rapport à mon Colonel. Lui, il a un coffre-fort dans son bureau.

Pareillement à tous les responsables d'agence. La restriction ne valant que pour les agents spéciaux.

Les trois hommes se glissent dans la cabine d'ascenseur, enfin parvenue jusqu'à eux, avant que Kale ne reprenne :

- Dès l'instant où Alec a sollicité mon aide, j'ai su que l'affaire était particulière et que je devais empêcher que des informations ne tombent entre les mains d'une éventuelle taupe, s'enhardit-il.

- C'est qui ton auteur préféré ? s'enquiert Trowa.

- Wallas, répond-il immédiatement. La série « complots » est sa meilleure !

*Je comprends mieux* se dit Trowa.

Comme pour l'Agence d'Osaka, la configuration du bâtiment fait que les portes de l'ascenseur s'ouvrent également directement sur la piste d'enquêtes.

Aussitôt, le silence s'abat sur l'immense salle et tous les regards convergent vers eux.

Heero et Trowa n'y prêtent guère attention, suivant plutôt Kale jusqu'au bureau du Responsable de l'Agence de SF : le Colonel Jackson.

Un personnage accommodant, bien qu'étant un douteur invétéré, et dont la réputation de bravoure n'est plus à faire.

Cependant, Heero et Trowa peuvent constater que sa poignée de main nonchalante, voire molle, détonne avec sa carrure de lutteur et son regard de tueur.

- Merci, mon p'tit ! dit-il de sa grosse voix à l'adresse de son agent spécial. Tu peux attendre dehors, ajoute-t-il avant d'aller se rasseoir lourdement dans son énorme fauteuil en cuir.

D'un geste, il leur propose ensuite les deux sièges disposés devant son bureau, mais les deux agents d'élite refusent poliment.

- Comme vous voudrez…

Il pousse alors un gros soupir à la vue des trois gros dossiers à sangles posés en équilibre sur le bord de son bureau, le plus loin possible de lui, puis se lance dans le sujet qui le turlupine depuis qu'il a appris leur venue…

- Carte Noire, hein ? Êtes-vous bien certains qu'il existe ? Après tout, n'importe qui peut laisser une carte de couleur noire sur son passage et ainsi, brouiller les pistes…

- Il me paraît difficile, pour un voleur lambda, de se faire passer pour lui en pillant les huit comptes bancaires offshore d'un parrain de la drogue, pour reverser les fonds à des œuvres de charité, ensuite, fait remarquer Trowa. Ceci, en ne laissant aucun moyen d'être retrouvé au risque de se faire assassiner en représailles, tout en ayant l'audace, ou la folie, de signer son méfait. Quel voleur de cet acabit ne mettrait-il pas son égo en valeur ? A noter que son mode opératoire est identique à chacun de ses vols d'œuvres d'art et ce, depuis le début de son apparition, en AC 192.

- Oui, oui…, admet-il en prétendant minimiser la « chose ». M'enfin, c'est comme Black Shadow. Vous reconnaîtrez que personne n'a jamais obtenu la moindre preuve de son existence. Sans nier les exécutions commises, Black Shadow tient plus de la légende que de la réalité.

- Toutes les polices et agences Preventers de R2 ont une carte noire et la photo d'une ombre accrochées à leurs murs des individus les plus recherchés, déclare Heero, peu enclin à se faire traiter d'illuminé. Pour parler de Carte Noire, il n'a jamais quitté la deuxième région et vos agences territoriales n'ont jamais su investiguer pour le traquer.

Le Colonel Jackson encaisse la réprimande.

- En ce qui concerne Black Shadow, poursuit-il d'un ton ferme, il n'a jamais sévit qu'au sein des Etats-Unis et là encore, les forces engagées pour le démasquer ont été insuffisantes.

Jackson hausse les épaules.

- Faut dire qu'il nous a rendu service, le p'tit gars ! Il a éliminé la grosse vermine, voyez-vous ?

- Vous cautionnez le meurtre ?

- Non, bien sûr que non ! Comme vous y allez… Je cautionne l'efficacité, l'allègement de dossiers et mon départ à la retraite anticipé.

- Si je suis votre raisonnement, dit placidement Trowa, vous percevez Black Shadow comme un justicier solitaire. Une sorte de preventer de l'ombre…

- Peu importe qu'il ne vise que les pires criminels, tranche Heero, mécontent. Nous nous chargerons de l'arrêter, lui aussi.

Sage et intuitif, il s'est bien gardé de notifier ses soupçons quant à l'identité possible du célèbre et redoutable Black Shadow et ne s'est confié à ce sujet qu'aux membres de son unité, à Quatre et à Trowa ; desquels, il ne craint aucune traîtrise.

Le fait que le Colonel Jackson aborde ce sujet tient du fait que le tueur et le voleur ont le point commun de se rendre « invisibles » et qu'au final, ces deux énigmes reviennent souvent sur le tapis.

Comme si ces deux individus allaient de pair !

- En attendant ce jour béni, ironise Jackson, qu'attendez-vous de moi ?

- Un soutien matériel et logistique au moment de l'extraction de la cible, répond Heero. Nous avons déjà réquisitionné Kale.

- Aucun problème. J'espère juste que vous aurez autant de chance que lui !

- Que voulez-vous dire ? demande Trowa.

- J'ai tout de même mené ma petite enquête sur ce Monsieur Max Well, que vous croyez être Carte Noire, et il s'avère qu'il n'a jamais laissé de traces suspectes. J'admets qu'il a eu la bougeotte pendant un moment, mais ce n'est pas un crime, que je sache ! Il vit ici depuis cinq ans, maintenant, et n'a jamais causé d'ennui, ni été au centre de la moindre rumeur inquiétante. Bien au contraire, il semble que votre homme soit très apprécié dans le quartier… Alors, dites-moi, messieurs, avez-vous ne serait-ce qu'un début de preuve pour l'arrêter et le faire inculper ?

- Nous ne venons pas tant pour lui que pour l'affaire à laquelle il se retrouve intimement lié, révèle Heero. Quoi que nous ayons ou pas contre lui, il devra nous suivre, déclare-t-il d'un ton sans appel.

Avec une moue dubitative, le Colonel Jackson sort le trousseau de clefs de son tiroir, avant de le leur tendre d'un mouvement lent.

- Bonne chance, Messieurs. Max Well m'a tout l'air d'être un p'tit malin !

Alors que Trowa et Heero prennent congés et se détournent pour partir, Jackson les retient :

- Oh ! Vous aurez besoin de ça pour vous fondre dans le décor, assure-t-il en leur lançant une autre clef.

Trowa la saisit au vol, puis, sur un dernier regard appuyé, Heero et lui quittent les lieux…

Quelques minutes plus tard,

au 112 Black avenue…

Heero gare leur Ford Mustang noire, gracieusement mise à leur disposition par le Colonel Jackson, devant l'immeuble des Lilas.

Prestement, Trowa et lui s'extirpent du véhicule pour effectuer un discret repérage circulaire du coin de l'œil, tout en faisant mine de prendre leurs bagages…

Le bâtiment, face à eux, compte quatre étages et fait partie d'un ensemble de cinq blocs, tous identiques. Les murs sont lisses et laissent deviner un récent ravalement de façade, mais lorsqu'ils observent l'état de l'entrée, du digicode défoncé et des premières marches d'escaliers visibles depuis leur position, ils se disent que le travail n'a pas été fait jusqu'au bout.

Au moins, les habitants ont la chance de bénéficier d'un parc naturel magnifique ; même si tout laisse à penser que le miracle de la nature ne suffit pas à contenter le genre humain en réfrénant leurs pulsions destructrices.

- Danieeeeeeel ! Tu rentres immédiatement !

Les preventers fraîchement infiltrés et en civils, cela va sans dire, ont failli sursauter à l'entente de cette voix rocailleuse.

Ils lèvent aussitôt la tête et trouvent rapidement le point d'origine des cris en découvrant un homme au visage rouge et boursouflé, penché à sa fenêtre du troisième étage.

- Je sens l'alcool d'ici, dit Trowa pour signifier qu'il sait par quel moyen cet individu, visiblement au bout du rouleau, s'autodétruit.

- Hey ! Super caisse ! déclare soudain un petit garçon, derrière eux.

Heero et Trowa pivotent comme un seul homme, jaugent son âge approximatif à huit ans et son ballon de basket coincé sous le bras, mais ne répondent rien.

- Danieeeeeeel ! Mais qu'est-ce que j'ai fait pour avoir un môme pareil ! beugle l'autre.

- Vous êtes nouveaux, ici, devine le garçon en les détaillant ouvertement. Vous vous installez dans mon immeuble ? se renseigne-t-il en désignant le bloc du menton.

- Hn.

- C'est cool ! se réjouit-il.

Ce qui surprend les deux hommes, puisque cela implique que le gamin ait vraisemblablement la capacité de décrypter les sons émis par Heero…

- Vous vous appelez comment ? Pourquoi vous venez habiter ici ? C'est moche ! Vous avez fait faillite ? Vous êtes ensemble, hein ? Vous venez d'où ?

- Danieeeeeeeel ! Viens iciiiii !

- D'un endroit où les gens posent moins de question, articule Heero, cette fois-ci.

Le garçon rit, amusé par sa réticence à livrer son « C.V .».

- Tout le monde sait tout sur tout le monde, ici.

- Hn.

- Tu m'fais penser à Grincheux !

- Et toi, à un sauvage domestiqué. Tu devrais éviter de t'approcher des inconnus, lui recommande-t-il ensuite, en bon père qu'il est.

- Pff ! Comme daddy me l'a appris, si un type vient me casser les noix, je lui brise les siennes, lui défonce le nez et lui claque les oreilles avec mes paumes ! Et si tout ça ne suffit pas, je lui pète les yeux avec mes doigts ! leur apprend-il en mimant les gestes pour renforcer son propos.

- Bah, voyons.

- C'est comme je vous l'dis !

- Hn. Dis-moi, tu n'es pas censé être à l'école ?

- Manquerait plus que j'y aille pendant les vacances !

- Danieeeeeeeeel !

- Bon, j'dois vous laisser. Au plaisir, les gars !

- Hey ! le retient-il, alors que l'enfant s'en va. C'est quoi ton nom ?

- Quoi ! Il le gueule pas assez fort, pour vous ?

- C'est ton père ? s'étonne-t-il, ayant de réelles difficultées à associer cet alcoolique notoire à un homme doté de quelques techniques de combats de base et pouvant donc les transmettre à son enfant.

- Lui, c'est mon géniteur, rectifie-t-il. Mon père est au deuxième, leur apprend-il avant de disparaître dans la cage d'escalier.

- Je crois pouvoir déjà dire que c'est la mission la plus étrange que j'aurais jamais menée, décrète Trowa.

- Hn.

A leur tour, ils grimpent les marches deux à deux, puis s'engagent dans le couloir qui mène à leur appartement, mais surtout, à celui de Max Well, situé tout au bout.

Déterminé à lever le dernier voile de mystères entourant la double, voire triple vie de Duo Maxwell, Heero tourne la clef, puis pousse la porte d'un léger coup d'épaule.

Il est douze heures.

L'infiltration a commencé…

Treize heures…

Toc toc toc !

Silence.

TOC TOC TOC !

Des sons étouffés parviennent enfin aux oreilles de Daniel, qui trépigne d'impatience en piétinant allègrement le paillasson où le mot « Welcome » est mâchouillé par un chien.

Puis, la porte s'ouvre sur un homme aux yeux bleu cobalt, brillants comme des lampes, au visage rayonnant, à la longue natte épaisse reposant sur son épaule et à la frange rebondie esthétiquement disposée sur son front.

- Daddyyy ! crie le petit garçon en se jetant dans les bras de Duo.

- Dany, mon trésor, tu m'étrannngles !

Daniel le libère de son étreinte « mortelle », puis se hâte d'entrer dans sa « vraie » maison pour entamer sa journée avec son « vrai » père.

Derrière lui, Duo s'étire et baille à n'en plus pouvoir…

- Alors, qu'est-ce que tu me racontes de beau ?

- Freddy nous fait chier grave ! Il est nul en basket, mais il insiste pour jouer avec nous et du coup, on perd tout le temps ! Y en a marre !

- J'me demande si tu ne devrais pas essayer de remplacer tes gros mots par des…

- Petits ? suggère-t-il, avant de rire.

Duo sourit en allant ouvrir le frigo.

- Riz, escalope de dinde, sauce blanche et champignons frais, ça te va ?

- Mhmm ! J'adore ça !

- Faudrait déjà que t'envoies la commande, insinue-t-il en désignant du menton la sonnette dorée.

Aussitôt, Daniel vient appuyer sur la clochette d'hôtel, du type que l'on trouvait sur leurs comptoirs d'accueil « à l'époque où les gens mourraient jeunes parce que d'ennuis, faute de jeux vidéo et de télévision », à en croire l'enfant.

- C'est parti ! confirme Duo.

- C'est prêt quand ?

- J'me dépêche, mon chaton.

Daniel s'attable déjà en soupirant de bonheur.

*Mon daddy est si doux et si gentil avec moi…*

- Ah ! Au fait, il y a deux hommes qui ont emménagé dans notre immeuble, tout à l'heure, lui apprend-il en battant des pieds sous sa chaise.

Duo, qui émince les champignons, ralenti son mouvement de découpe.

- Intéressant. De quoi ont-ils l'air ?

- Marrants… Y en a un que j'ai appelé « Grincheux » ! Et l'autre… maintenant que j'y repense, il n'a rien dit. Je ne connais pas le son de sa voix.

- Et qu'est-ce que Grincheux t'a dit ?

- Que j'étais un « sauvage domestiqué » et que je ne devais pas m'approcher des inconnus.

Duo sourit, tout en plaçant les escalopes dans la poêle.

- Qu'as-tu répondu ?

- Que c'est plutôt les sales types qui devraient se méfier de moi !

Son père d'adoption, bien que ce soit tout à fait officieux, éclate de rire.

- Parlant de ça, justement… Ça fait un moment que je ne t'ai pas entraîné aux techniques de self-défense.

- Tu veux qu'on le fasse, cette après-midi ?

- Pourquoi pas. T'es partant ?

- Ouais !

- Oui, le corrige-t-il avec amour.

- Ouais, répète-t-il.

*Au fond, j'suis sûr qu'il est croit vraiment répéter le mot « oui »* pense Duo.

- Et toi ? demande soudain Daniel.

- Moi, quoi ? s'étonne Duo en coupant du persil dans la sauce.

- Tu as fait quoi, le week-end dernier ?

Au ton de sa voix, Duo devine ce qu'il insinue, mais le natté ne marque aucun temps d'arrêt.

Ce n'est pas la première fois que Daniel l'interroge sur la façon dont Max mène sa vie, sur son travail de nuit… Seulement, plus l'enfant grandit, plus il revient à la charge et plus son regard sur ce qui l'entoure et son esprit s'affutent.

- La même chose que d'habitude, répond-il en essayant de paraître détaché.

Méditatif, Daniel joue avec une capsule de bière laissée sur la table.

- C'est dangereux ?

- Qu'est-ce qui ne l'est pas de nos jours ? Même les profs se font attaqués !

- Tu m'as dit que tu rendais visite à des clients…

Duo égoutte le riz.

- Sors les assiettes et mets le couvert, s'il-te-plaît, commande-t-il d'une voix douce, trop heureux de pouvoir détourner le sujet de la sorte.

Daniel s'exécute avec entrain. Il adore « vivre » avec Max. A ses côtés, tout devient merveilleux.

- Tu vends quoi ? s'enquiert-il pourtant, refusant de lâcher l'affaire.

- Des services, est-il contraint de répondre.

- Comme quoi ?

Duo cesse un instant de préparer le repas, s'essuie les mains sur un torchon, puis s'agenouille devant lui.

- Ecoute, mon ange. Je ne peux pas te révéler ce que je fais dans le détail.

- Mais je ne sais rien de ce que tu fais ! désapprouve-t-il.

- Mon cœur…

- Parfois, tu reviens blessé ! lui reproche-t-il avec une pointe d'inquiétude dans la voix. Je sais que tu crois me l'avoir caché, mais je le sais ! se fâche-t-il encore, avant de courir vers sa chambre.

Triste, lui aussi, Duo soupire de lassitude, le cœur lourd de ce qu'il soupçonne comme étant un sujet conflictuel, présent et à venir…

*Comment vais-je bien pouvoir m'en sortir ? Je ne peux pas lui dire la vérité…*

Au bout de quelques minutes, ne le voyant toujours pas revenir, et ce, malgré la faim qui doit probablement le tenailler, il décide d'aller le chercher.

Toc toc toc !

- Je peux entrer ?

- Non !

- Mon chaton…

- Voui, accepte-t-il finalement, incapable de bouder son « père » très longtemps.

La porte s'ouvre alors sur un univers enchanté…

Les murs de la chambre sont recouverts d'une fresque épique où se joue l'avenir de la Terre. Des robots mobiles, comme on les voit dans les animes japonais et ressemblant étrangement aux œuvres d'art « Mobile Suits », sont, ici, immortalisés par un artiste de talent. Les représentations racontent comment les pilotes d'élites, aux commandes de ces monstres d'acier, se battent, seuls et contre tous, pour rétablir l'ordre et la justice…

A la nuit tombée, les particules fluorescentes ajoutées à la peinture font briller certaines parties de leurs armatures, dont une faux géante maniée par un robot mobile noir et un double canon laser créateur d'énergie solaire, l'arme ultime du robot mobile blanc et or.

Et le plafond n'est pas en reste ! Bleu marine, il scintille de mille étoiles dès que l'ombre domine.

Mais présentement, le soleil illumine la pièce et éclaire le visage de Daniel qui repose sur son énorme peluche. Ses dimensions sont telles qu'elle fait toute la surface du lit, lequel est en forme de main de robot géante…

- Je te demande pardon, mon poussin, commence Duo en venant s'asseoir sur le rebord d'un doigt. J'aimerais tellement faire plus pour toi…

- Alors pourquoi tu veux pas me voler à mon « géniteur » ?

- Hein ?

- J'suis sûr que personne ne dirait rien. Au contraire, les gens seraient contents pour moi !

- Trésor, qu'est-ce qui t'a fait penser à cette solution ?

Daniel hausse les épaules en se serrant plus fort contre son gigantesque nounours.

- Comment as-tu les moyens d'acheter tout ça ? répond-il par une question.

- Mon travail me rapporte beaucoup d'argent.

- Alors pourquoi on déménage pas ?

- Je ne suis pas ton tuteur légal, lui rappelle-t-il. Si je veux que nous restions ensemble, je dois rester vivre, ici, avec toi.

- Tu serais parti, si j'étais pas là ?

- Oui.

- Mais… Mais, c'est quoi ton travail ? s'exaspère Daniel. Est-ce qu'il te plaît, au moins ?

Duo ne peut pas répondre à ses questions, ce qui chagrine d'autant plus son fils spirituel.

- Pardon, chaton.

- Tu m'en parleras, un jour ?

- Rien n'est moins sûr. Essaye… essaye de ne pas trop m'en vouloir.

- Je ne t'en veux pas, dad. J'ai peur pour toi.

- Il ne faut pas.

- Tu peux me promettre qu'il ne t'arrivera jamais rien ? Que ton travail n'est pas dangereux ?

Un instant, Duo lit l'espérance briller intensément dans son regard et se désole de devoir le réduire à néant, lui qui ne ment jamais.

- Non, hélas.

Daniel se rembrunit.

- Mais je te promets de tout faire pour me préserver, se rattrape-t-il comme il peut.

Frustré, son « fils » reste immobile, le visage tourné vers la fenêtre. Alors, dans l'espoir d'apaiser ses craintes et de détourner son attention, Duo se met à le chatouiller…

- Daaaaaaad ! le supplie-t-il d'arrêter en se contorsionnant.

- Debout, la p'tite grenouille ! Le repas est prêt.

À peine l'enfant a-t-il mis un pied à terre que Duo le poursuit dans tout l'appartement. Pendant plusieurs minutes, Daniel court et rit à gorge déployée en se protégeant les flans…

- Allez, va t'asseoir, Sherlock ! demande finalement Duo.

- Ouais, j'ai super faim en plus !

Tous deux, à présent bien installés devant leurs assiettes, s'accordent à mettre l'incident de côté ; même s'il se répète de plus en plus souvent, rendant-là leur accommodement plus que provisoire.

Puis, son plat principal terminé, Duo s'en va chercher sa boîte à recettes.

- C'est pour demain midi ? se renseigne le garçon en l'observant trier ses fiches.

A cause de leur étrange situation, Daniel ne peut quitter son domicile qu'à partir de midi et jusqu'au soir. C'est dans ce laps de temps que son « géniteur » cuve son alcool et se retrouve dans l'incapacité de faire le moindre geste. Dès qu'il se remet en mouvement, il crie sur son fils à qui il interdit de sortir.

Daniel affirme qu'il ne le frappe pas et Duo vérifie régulièrement qu'il ne lui ment pas, dans l'idée de l'épargner, en lui faisant prendre un bain, histoire de constater d'éventuels traces de coup sur son corps…

Mais rien.

Donc, pour le moment, il s'occupe de lui fournir tout ce dont il a besoin, dont sa présence.

Et ce, depuis cinq ans…

- Non, je vais préparer un petit quelque chose pour nos nouveaux voisins.

- Chaque fois que quelqu'un emménage, ici, tu lui offres un plat-maison… Pourquoi ?

- Si ce n'est pour les connaître, au moins pour me faire une idée de qui ils sont…

- Pourquoi ?

*Parce que je suis l'un des hommes les plus recherchés de la deuxième région et parce que…*

- Parce que je veux te protéger au mieux et cerner notre voisinage fait partie du boulot… de père dévoué, ajoute-t-il sous le regard inquisiteur de Daniel.

- T'es vraiment le meilleur des daddy !

- C'est le minimum quand on vit auprès du meilleur des fils.

Daniel est si content qu'il sautille sur sa chaise entre deux bouchées de riz.

- Je peux t'aider ? se propose-t-il.

- Si tu veux. Je pensais leur préparer un poulet au citron vert et à l'orange. Ça fait un moment que cette recette me trotte dans la tête et c'est là l'occasion rêvée de la réaliser.

- Mhmm, se régale-t-il d'avance. Tu pourras m'en faire un, à moi aussi ?

- Tout ce que tu voudras, mon lapin.

- Merci, dad. Il te faut quels ingrédients ?

- Alors, que dit la fiche… Temps de préparation : vingt minutes. Temps de cuisson : une heure. Et temps de pause : douze heures.

- Douze heures ! C'est drôlement long… Tu le fais quand même ?

- Ouep ! Finis ton assiette, mon cœur.

- Mais, j'ai fini !

- Non, il t'en reste un peu là, insiste Duo en pointant sa fourchette pleine de sauce sur son menton. Et là… là…

Daniel rit comme son « père » le barbouille, tandis que Duo sourit d'une oreille à l'autre, émerveillé à chaque seconde qu'il passe en sa compagnie.

- Je t'aime, tu sais. Je t'aime plus que tout au monde.

- Tout pareil, dad ! assure-t-il en s'essuyant.

- Bon ! J'ai prévu de faire quelques courses… Tu veux m'accompagner ?

- Ouais !

- Tu veux un yaourt, avant ?

- Ouais. A la fraise, s'il-te-plaît.

- Je finis de me préparer, le temps que tu le manges et on y va. Ça te convient ?

- Ouais. J'peux aller devant la télé ?

- Oui, mon p'tit chat…

Tout le temps que dure leurs emplettes, Duo n'a de cesse de s'interroger sur ses nouveaux voisins…

*Dans ma position, l'on ne peut être que parano ! Mais tout de même, Miss Lili ne donnait pas l'impression de vouloir partir…* pense-t-il au sujet de la propriétaire de l'appartement qu'occupent désormais ses… nouveaux voisins.

- Quatre-vingt-cinq dollars et trente-cinq cents, s'il-vous-plaît, annonce gaiement la nouvelle caissière de dix-huit ans.

- C'est drôlement cher ! conteste Daniel, le nez sur l'écran de contrôle. Vous êtes sûre de ne pas vous êtes trompée quelque part ?

Duo et l'hôtesse de caisse se sourient.

- Tiens, prends plutôt ma carte, propose Duo à son « fils » en la sortant de sa poche.

- Ouais ! se réjouit Daniel.

Il connait le code secret de la carte bleue de son « père » et adore payer avec.

- Quel est votre nom ? s'enquiert Duo, pendant ce temps.

- Oh ! Oui, c'est vrai que je n'ai pas encore mon badge… Je m'appelle Phoebe.

- Enchanté de vous rencontrer, Phoebe. Moi, c'est Max Well et le méfiant, là, c'est Daniel.

- Enchantée ! dit-elle d'un air ravi.

- Vous êtes là pour les vacances, je présume ?

- Oui.

- Ça y est ! prévient Daniel, sans faire grand cas de leur conversation.

- Très bien, le félicite Duo en récupérant ses carte et ticket. A bientôt, Phoebe et bonne journée !

- Bonne journée ! répète Daniel.

*Si dad l'aime bien, alors je l'aime bien aussi !* décrète-t-il in petto.

- Au revoir ! répond-elle, avant de s'occuper du client suivant.

De retour chez eux, vers quatorze heures trente, Duo et Daniel s'occupent de ranger les courses, lorsque quelqu'un crie le nom du garçon en lançant des cailloux sur le carreau…

Aussitôt, Daniel se précipite vers la fenêtre du salon.

- Va pas casser la vitre ! le dispute-t-il. Quoi ?

- Tu viens faire une partie ? l'interpelle l'un de ses copains.

- Attends, je demande !

Tout le monde sait qu'il faut consulter Max pour tout ce qui concerne Daniel. Même sa maîtresse d'école est au courant de leur situation, tandis que celui que tous appellent le « géniteur » est évincé, lequel ne se doute absolument pas de l'ampleur qu'a prise la relation entre son fils et Monsieur Well, étant trop imbibé d'alcool pour garder les idées claires.

- Oui, mon poussin, répond Duo avant même que Daniel ne formule la fameuse question. Bien sûr que tu peux aller t'amuser !

- Mais je devais t'aider à préparer le poulet et…

- Et je préfère que tu ailles jouer. En plus, j'ai prévu de te faire une petite surprise pour le goûter.

- Ouais ! Trop bien !

- A tout à l'heure et reste en vue. Comme d'habitude, je laisse la fenêtre ouverte au cas où tu m'appellerais…

- D'accord. De toute façon, on reste juste en face sur le terrain de basket, le rassure-t-il en enfilant ses chaussures flambant neuves.

Toutefois, il n'est pas le seul à les arborer fièrement…

A l'occasion des fêtes de fin d'année, quelques mois plus tôt, Duo a prétexté une rentrée d'argent extraordinaire, liée à un bonus non payé d'un travail précédent, pour offrir une paire de chaussures à chaque enfant des cinq blocs.

- Parfait.

Il attend que son « fils » claque la porte pour sortir de quoi confectionner de la pâte à choux…

*Je dois me faire une idée des nouveaux venus au plus vite sans quoi je vais devenir dingue !* se dit-il en maniant la poche à douille avec dextérité.

Quand il ne part pas en mission, il s'occupe de Daniel et cuisine le reste du temps. Pour eux deux, pour les gens du quartier qui n'ont pas de quoi finir le mois, pour les enfants un peu trop minces, mais qui ne disent rien.

Les reliefs sont pour les oiseaux, les chats, les chiens…

C'est dur pour tout le monde !

A l'orphelinat Maxwell, c'était son atelier préféré avec son ami d'enfance et son compagnon de galère, Kimo.

*Nous adorions cuisiner et Sol' acceptait toujours de goûter nos expériences culinaires* se rappelle-t-il avec nostalgie.

Il sourit tristement en se remémorant les batailles de chefs qu'ils se lançaient, Kimo et lui…

*J'ai exécuté quelques pourris dans ce pays, mais je n'ai toujours pas retrouvé l'assassin de ma famille* pense-t-il avec contrariété en enfournant ses petits choux. *Kim' aurait adoré Dany…*

Il rince ensuite ses ustensiles, puis se sèche les mains.

*Bon ! Résumons : ce sont deux hommes. Qu'est-ce que je pourrais bien leur réclamer qui justifierait mon intrusion dans leur ménage… ?*

Tout en réfléchissant, il se rend à la fenêtre grande ouverte d'où lui parviennent les éclats de voix des enfants…

- Fais une passe !

- Là, là !

- Mais tire ! Tiiiiiiiiire ‼

- Dany boy ! Duo appelle-t-il Daniel d'une voix forte et claire.

Il voit avec bonheur un petit être plein de vie, d'amour et d'espoir bondir vers lui en traversant la rue déserte.

- Oui, dad ?

- Je m'en vais demander quelque chose aux voisins. Ne t'inquiète pas si je ne réponds pas.

- Okay ! Tu peux fermer la fenêtre et la rouvrir pour me dire quand tu es rentré ?

- Comme d'hab', mon chou.

- Nan ! Tu me fais des chouquettes ! Trop bien !

- Eh ben, je suis heureux que tu ne sois pas flic !

- Tu vas avoir des chouquettes ? s'intéressent les copains.

- Y en aura pour tout le monde ! les rassure Duo.

Une bonne façon, aussi, de ne pas attirer la jalousie des enfants du quartier sur son « fils ».

- OUAIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIS ‼ s'exclament-ils tous. Max Well ! Max Well ! Max Well ! chantent-ils ses louanges en retournant jouer.

Pendant ce temps,

du côté de chez Heero et Trowa…

Tout est calme.

L'appartement est affreux, lugubre et à la limite de l'insalubrité.

Rien que de très commun dans ce type de secteur, bien loin de celui des belles maisons du centre-ville ou des résidences privées.

- Il semble qu'il ait su résister à l'appel du luxe, fait remarquer Trowa en jetant un rapide coup d'œil par la fenêtre.

De là où ils se trouvent, ils ont une vue imprenable sur la place, le parking et le terrain de jeu.

- Tu reçois l'image ? s'enquiert plutôt Heero en terminant de dissimuler leurs armes et matériels.

Trowa repousse sa manche pour vérifier l'écran de sa montre qui est à présent connectée au système de télésurveillance de leur porte d'entrée.

- J'ai, confirme-t-il, avant de déclarer ironiquement : Tout ce qui manque à ce petit nid douillet pour un couple en manque d'exotisme est du café…

- Tu en embarques toujours avec toi. Autant te mettre sous perf' !

Souriant en coin, Trowa sort effectivement son précieux paquet de poudre noire de sa petite valise, qu'il pose ensuite sur le comptoir de la cuisine…

Pendant qu'il s'en prépare une tasse, Heero téléphone à sa fille, qui lui raconte qu'elle confectionne des bracelets avec Towika. Il discute ensuite avec Quatre, qui prend discrètement des nouvelles de Trowa, avant de lui apprendre que Milliardo passe les voir dans deux jours, au Manoir Winner.

- Il la gâte, râle Heero, le regard posé au loin sur le bout de ciel bleu qu'offre la baie vitrée.

- Il a perdu sa sœur, tempère Quatre. Il ne lui reste plus qu'Akane… Et puis, tu sais bien qu'elle ne se laisse pas prendre par l'argent. Elle pense toujours à celles et ceux qui n'ont rien. Tiens, pas plus tard que ce matin, je l'ai entendu dire à notre fille : « Elle est précieuse ta poupée, y en a qui n'en n'ont pas ». Tu aurais vu le regard de Towika…

Bien qu'il parvienne à s'exprimer avec entrain, Heero ressent et se figure parfaitement le sourire triste à en mourir de son ami.

Chaque fois que Quatre emploie le mot « notre » pour désigner le fait que Towika est leur enfant à Trowa et lui, Heero craint qu'il ne se brise pour de bon…

Entre temps, Trowa pose sa tasse sur la table basse et entreprend de compulser ses e-mails.

- Je dois te laisser, dit Heero à Quatre.

- Il rentre quand ? demande Akane en venant s'accrocher à la jambe de son oncle.

- Dès qu'il le peut, trésor.

- J'espère boucler ça rapidement, promet Heero.

- Je saurais les occuper. Ne t'inquiète de rien.

- Merci.

- Avec plaisir, Heero.

- Ta fille supporte admirablement ta vocation, déclare Trowa, une fois que son ami a raccroché.

- Hn.

- Si j'étais dans ta position, l'équilibre de ma famille passerait avant mon métier, moi aussi.

Heero le dévisage un instant, discrètement.

- Ça ne fait aucun doute, confirme-t-il à mi-voix, tandis que son collègue semble absorbé par sa lecture.

- D'après Blake, commence Trowa à brûle-pourpoint, Solo a pris ses quartiers dans la prison de Tanabe, mais refuse de coopérer en insultant copieusement tes agents.

- Ça ne changera rien pour lui. Les jeux sont faits.

- Mm. Quatre nous a envoyé son rapport.

- Vas-y.

- Duo Maxwell a les yeux bleus, les cheveux très longs et nattés, décode-t-il les premières lignes de son courriel crypté. Quatre doute qu'il porte encore son vêtement de prêtre, mais rien n'est moins sûr…

Trowa s'interrompt pour échanger un long regard avec son coéquipier.

- Cela correspond à la description du Joker, souligne Heero.

- Ça m'a l'air d'être du lourd. Nous qui pensions en avoir fait le tour…

- Hn.

Sans rencontrer de difficulté, Trowa reprend son exercice de déchiffrage.

- Quatre confirme que Kimo et Solo n'ont plus jamais été en contact avec Duo depuis la nuit des meurtres, et que Kimo n'a pas la moindre idée de ce qu'il s'est réellement passé, Solo l'ayant assommé dès le premier coup porté sur la personne de David Maxwell. Pour Kimo, Solo est arrivé sur les lieux après que les crimes aient été commis.

- Il a dû dissimuler son visage… Ça aurait été trop risqué.

- Solo a monté toute cette opération commando dans le seul but de récupérer Duo et non pas Kimo, comme tout le laissait à penser. Drôle et charmeur, Duo tient farouchement à sa liberté de mouvement, d'être et de penser. Voici ce qui a subjugué Solo et pourquoi celui-ci n'a pas pu, ni su, le soumettre à sa volonté comme il a réussi à le faire avec Kimo. Toutefois, Kimo était la clef pour amener Duo à le suivre… Kimo était amoureux de Solo et aurait refusé de s'en séparer. Solo le savait et comptait là-dessus pour que Duo se sente obligé de rester avec eux, afin de veiller sur son frère…

- J'imagine qu'il pensait parvenir à séduire Duo et que celui-ci finirait par accepter de se « délester » de Kimo.

- Mais comme Duo s'est évaporé, faisant échouer son projet, ceci explique pourquoi Solo a décidé d'appeler Kimo, « Duo », du jour au lendemain. En plus de son prénom, il a tout fait pour que Kimo ressemble physiquement à son fantasme.

- Il a fait avec les restes.

- Pour autant, Quatre ne s'explique toujours pas pourquoi Duo n'a pas cherché à vérifier si Kimo avait survécu, ou non. D'après le témoignage de Kimo, Duo était en « mission » lorsqu'ils se sont fait attaquer, d'où son absence au moment des faits.

- Quelle était le but de sa mission ?

- Voler un médicament pour leur frère Vincent.

- Il aurait dû revenir et il se serait aperçu que Kimo s'en était sorti.

- D'après Quatre, ça ne colle pas avec le profil altruiste de Duo. Il se démenait comme un dingue pour assurer le confort de sa famille.

- Nous verrons…

- Quatre explique également l'origine du nom d'artiste du « Joker ». Kimo se définissant lui-même comme étant le joker de Duo, durant la période où ils volaient ensemble. Aussi, Kimo a subi les premiers attouchements de Solo avant l'âge de douze ans.

- Il n'a pas tenté d'alerter son entourage ?

- Non. Kimo a avoué préférer ça plutôt que de risquer de perdre l'affection de Solo.

- En un sens, résume Heero, Duo en sait moins que nous.

- Je crois que nous avons l'avantage, confirme Trowa. Mais tant que nous ne découvrons pas pourquoi il n'est pas revenu à l'orphelinat, précisément cette nuit-là, nous devons rester prudents.

- Hn.

- Dis-moi, je pense à quelque chose… Nous savons qu'Aideen a fait de Solo le « croque-monsieur » de Masanaga, le temps de son séjour à Los Angeles.

- Je ne vois pas de rapport direct avec Carte Noire.

- Il ne fait aucun doute que Masanaga a exigé de Solo qu'il lui livre Kimo… Mais nous savons que Solo l'appelle « Duo ». Masanaga s'est donc forcément renseigné sur eux trois et d'une manière ou d'une autre…

- Si nous avons su retrouver Duo Maxwell, alias Max Well, en étudiant le passé commun de Solo et Kimo… Alors, Masanaga aussi, assure Heero.

- Peu de choses lui échappent. Rapidement, il saura pour Carte Noire.

- Que pourrait-il bien lui vouloir ?

- Il doit déjà savoir que Solo voue un culte pour Duo. Peut-être que le fils du Daï veut l'inclure dans la vengeance qu'il fomente probablement à l'encontre de Solo… Tu l'as dit toi-même : le fait qu'il soit en prison ne saurait le protéger éternellement de son courroux.

Heero garde le silence, méditatif.

- A ce propos, comment comptes-tu l'aborder ? s'enquiert Trowa, au bout d'un moment.

Le destin répond pour lui.

Toc… toc toc toc… toc toc !

Le « fantôme » disparaît dans la chambre, sans bruit, pendant que Heero se rend dans l'entrée…

TOC TOC… TOC TOC TOC… TOC TOC-TOC TOC !

Alors que Duo se découvre un talent pour la rythmique en milieu urbain, la porte s'ouvre enfin, quoi qu'un peu brusquement, sur un métissé japonais semblant être du même âge et même gabarit que lui.

Mais tandis que Duo prévoyait d'endosser le rôle du parfait-voisin-trop-sympa, voilà que le temps se suspend, sans crier gare…

Son sourire, habituellement espiègle et séducteur, se flétrit aux entournures pour s'effacer complètement.

Tous deux figés, l'un en face de l'autre, leurs regards se verrouillent, sans aucune possibilité de repli.

C'est ainsi, sous le choc et envoutés, qu'Heero et Duo se découvrent et se contemplent dans un épais silence, durant ce qui semble être une interminable minute…

… ou peut-être deux.

Quoi qu'il en soit, ils n'entendent pas la veille dame du premier qui déambule dans les couloirs de l'immeuble à la recherche de son chat, ni les deux voisines du dessus marteler le sol de leurs talons aiguilles, ni même l'ascenseur qui monte et descend alors que personne ne l'a appelé, puisque toujours en dysfonctionnement et si imprévisible qu'aucun d'entre eux ne veut plus l'utiliser…

Non.

Au lieu de prêter attention au monde autour d'eux, comme à leur habitude, ils ne se concentrent plus que sur celui qui vient de se créer entre eux.

Longuement, méticuleusement, ils s'examinent, se fouillent du regard avec tant d'intensité et de permissivité qu'ils ont l'impression de se toucher, de perquisitionner l'intimité de l'autre, sans souffrir d'aucune limite, ni restriction.

S'en devient rapidement effrayant de force et de fatalité…

Comme s'ils n'avaient plus qu'une seule et unique route à suivre.

En commun.

Comme s'ils n'avaient plus le choix des armes, ni du combat à mener.

Face à ce constat, les battements de leurs cœurs s'accélèrent et cognent douloureusement contre leurs torses. Leurs souffles se font courts et l'incompréhension, née au sein de l'hébétude, laisse peu à peu place à l'évidence…

C'est un coup de foudre.

Et alors que l'idée se fraye un chemin dans leurs esprits…

*Non, il n'en est pas question !* se débattent-ils tous deux contre l'implacabilité du destin.

Pourtant, les deux hommes ne peuvent nier, ni ignorer les effets de cette exaltation amoureuse naissante et déjà si puissante : ils ont les mains moites, la bouche sèche et tout en eux est convaincu que l'autre est sa fontaine de Jouvence, son nectar de fleur, sa boisson bénie des Dieux…

Peu à peu, à grande peine, ils refont surface, reprennent conscience et le contrôle de leurs corps.

*Merde, merde et merde ! Je le connais pas ce type !* panique Duo, tandis qu'Heero est en pleine analyse…

Ou court-circuité !

Si le preventer n'est pas dérangé de garder le silence, Duo aurait préféré bafouiller, parler d'une voix suraiguë et rire nerveusement comme un adolescent plutôt que de rester là, fasciné, dominé même et incapable de faire le moindre geste pour couper court à cet échange aérien et qui, pourtant, le plaque au sol tant il est lourd de sens et solennel.

*Ressaisis-toi, merde !* s'exhorte le natté en enfonçant ses mains dans les poches arrières de son jean noir, tandis qu'Heero reste immobile, devant lui, une mèche de cheveux brune lui tombant sur le coin de l'œil… *Waoh !* pense Duo en s'empêchant de justesse de se mordre la lèvre.

Finalement, contre toute attente, ce dernier réussi l'exploit de sourire à nouveau.

Il doit se forcer et l'étirement de sa bouche n'est pas très naturel, mais il se réjouit néanmoins d'y parvenir.

- Bonjour ! prononce-t-il avec son assurance coutumière.

*J'aurais pas cru ça possible !* se dit-il en se raclant la gorge, avant de déglutir. *Punaise ! J'ai envie de l'embrasser… Chuuut !* converse-t-il avec lui-même, in petto.

- Euh… Désolé de vous déranger. Je suis votre voisin de palier : Max Well.

- Et alors ? répond Heero avec une désinvolture feinte, mais parfaite.

Il n'est pas certain de l'entendre clairement tant le martellement de son cœur lui vrille les tympans. Pourtant, la fermeté de son ton et la rudesse de son attitude ont le mérite salvateur de refroidir l'ambiance.

*Aimable, le glaçon ! Dany a raison : « Grincheux » lui va comme un gant !* constate Duo, tout en frissonnant de désir sous son regard inquisiteur. *Punaise ! T'étais pas prévu, toi…*

- Euh… J'ai pas de café, si vous pouviez me dépanner, ce serait super sympa, explique-t-il en souriant, avec plus de facilité, cette fois.

Les deux hommes ont à présent recouvert la majeure partie de leurs moyens et opèrent alors ce qu'ils ont prévu dès le départ, soit : étudier l'individu d'à côté pour déterminer, non pas si il représente une menace, mais à quel degré.

Sans aucune autre réponse qu'un grognement, l'homme des cavernes s'en va chercher ce dont son voisin a apparemment un besoin urgent, en remerciant le ciel de pouvoir s'éloigner de lui quelques instants.

Il note alors la longue natte, lourde et brillante. A mille lieux de celle de Kimo, fine et terne, ne demandant qu'à être coupé tant sa chevelure est fatiguée. Ses grands yeux d'un bleu-violacé vibrant renvoyant un regard assuré et joueur, à l'opposé de ceux de Kimo, noisette, qui n'expriment plus que crainte et colère…

Il remarque également sa posture. Sous son air qui se veut inoffensif, il n'a pas échappé à Heero la façon dont Duo place son corps et fléchit légèrement ses genoux, comme pour parer une attaque éventuelle…

*Ce type est continuellement aux aguets* confirme Heero.

Il retourne à la porte, prêt, cette fois-ci, à lui faire face.

- Carte noire©, ça vous va ?

Il n'en montre rien, mais, intérieurement, il sourit du comique de situation.

A ces mots, Duo lui offre un grand sourire, le plus charmeur qu'il ait en réserve, le regard brillant d'une mise en garde à peine voilée.

*Vaudrait mieux pour toi que ce ne soit que le fruit du hasard, Perfect boy !*

- C'est parfait, merci.

Heero lui remet donc le paquet de café de ladite marque dans les mains.

- Faites attention…, le prévient-il ensuite, en laissant volontairement s'égrainer quelques secondes. Il est ouvert.

Duo hoche lentement la tête, son regard toujours ancré au sien.

*Je t'ai à l'œil, mon gars !*

- Je vous le rendrai, promet-il. J'ai pas pour habitude de voler mes voisins, ajoute-t-il d'un air facétieux.

- Hn.

Puis, sans aucune autre convenance, Heero lui claque la porte au nez. Il ne supporte plus d'être à son contact, tant cela lui semble naturel et dangereusement confortable…

Un étrange apaisement intérieur, mêlé d'angoisse et d'excitation, qui envahissent également le corps et l'esprit du natté.

Immobile, le regard rivé sur le judas, celui-ci presse nerveusement son petit paquet.

*Merde, merde et merde !* s'inquiète-t-il de désirer cet homme comme aucun autre auparavant. *Je ne peux pas me le permettre. C'est pas possible !*

De l'autre côté du battant, Trowa, qui a suivi la scène depuis le cadran de sa montre, ne fait aucune réflexion lorsque son ami et collègue reste planté-là, dans l'entrée, pendant de trop longues minutes, la main crispée sur la poignée…

Et il ne dit rien non plus lorsqu'il voit sur l'écran de contrôle que Duo reste planté-là, dans le couloir, devant leur porte, les mains crispées sur son café…

Bien plus bouleversé qu'il ne veut bien l'admettre, celui-ci finit par faire demi-tour en pivotant sur ses talons.

De retour chez lui, il range le café dans le placard du haut, à droite, rouvre la fenêtre pour indiquer à son « fils » qu'il est de nouveau chez eux, puis s'occupe des choux et se prépare un chocolat chaud…

Tout ceci en s'exécutant d'un air absent, son regard dans le vague ne percevant plus rien de son F1 de trente-neuf mètre carré ; un ensemble architectural de murs blancs et nus.

Il n'a pas de téléphone fixe, juste un mobile, ni d'ordinateur, ni de livres autre que de recettes…

Et encore moins d'une machine à café, puisqu'il déteste ce breuvage !

Mais il lui semble tellement improbable de manquer de sucre, de farine ou d'œufs, lui qui adore confectionner des desserts, que le seul autre aliment qui lui soit venu à l'esprit a été le café.

Cependant, Duo ne se sent pas frustré de vivre aussi simplement. Car, dans le cas où il devrait quitter les lieux précipitamment, les flics n'auraient pas trop de quoi établir un profil qui tienne la route. Puisqu'au contraire, Duo se débrouille très bien en informatique, aime lire et sait décorer un intérieur avec goût. Mais ce serait faciliter la tâche des éventuels enquêteurs que de découvrir trop de traits de caractère chez lui…

La seule exception vaut pour Daniel. Lorsque celui-ci est entré dans sa vie, il y a cinq ans, il a craqué et lui a fait faire sa chambre.

Le canapé-lit d'angle, les quelques vêtements et le petit sèche-linge désignent son séjour et sa propre chambre, et la douche et le lavabo, la salle d'eau.

Le balai, la serpillère et le calendrier sont dans le local des WC.

Mais l'endroit préféré de Duo est sans conteste le coin cuisine. Il lui a coûté plus de deux milles dollars. Les yeux de la tête pour n'importe quel résident du quartier.

Pourtant, son set-kitchenette est loin d'être une cuisine de Chef. Composé d'une table à battant noire avec deux chaises du même modèle, le bloc compact, quant à lui, comprend l'évier, l'égouttoir, le plan de travail en acier inox, le plan de cuisson, la hotte d'aspiration filtrante, le réfrigérateur de cent quarante litres, les placards de rangement et les emplacements pour la poubelle et le four…

Mais Duo y tenait, vraiment.

Et puis, de toute façon, personne d'autre que Daniel ne pénètre leur appartement.

Pas même lui, s'il devait se passer quelque chose entre eux…

*Ce type est trop intelligent pour son bien* pense-t-il en trempant les lèvres dans sa boisson. *Oooh, allez quoi ! Juste une fois, me laisser aller avec quelqu'un…* se plaint-il en lui-même. *C'est pas permis d'être aussi seul !* souffle-t-il. *Ça fait trois ans que j'ai pas grillé une merguez !*

- Mince ! fait-il soudain en se frappant le front du plat de la main. Je ne sais même pas comment il s'appelle !

- Dad ? l'appelle son « fils », depuis le trottoir.

Duo pose sa tasse, puis se rend à la fenêtre.

- Ouep !

- Tu peux nous lancer une bouteille d'eau, s'il-te-plaît ?

- Tiens-toi prêt !

Il se saisit d'une bouteille d'un litre, puis la place dans un seau qu'il fait lentement glisser vers les enfants à l'aide d'une corde.

- Je l'ai !

Duo remonte donc le seau.

- Et vous ne jetez pas la bouteille par terre, les prévient-il à chaque fois.

- Non, non ! promettent-ils.

- Je la ramène avec moi, dad ! lui assure Daniel.

- Good boy !

- C'est bientôt prêt… les chouquettes ? demande timidement l'un des copains en triturant son tee-shirt.

Duo sourit.

- Oui, mon p'tit bout. Patientez encore un peu.

- Allez, viens, on va jouer ! dit l'un d'eux.

Rêveur, Duo s'accoude à la fenêtre pour les observer, mais son esprit tout entier est accaparé par son nouveau et étrange voisin, ô combien séduisant !

*J'men fiche ! J'ai envie de m'amuser un peu pour changer. Au diable, toutes mes règles de sécurité !* décide-t-il, en occultant involontairement le possible compagnon de cet homme…

Au même moment,

chez Heero et Trowa…

Heero a fini, lui aussi, par sortir de son immobilité pour revenir au salon…

- Alors ? s'enquiert Trowa en l'examinant attentivement.

Il a tout entendu de leur conversation, et notamment le flottement entre le moment où Heero a ouvert la porte et celui où leurs deux voix ont commencé à raisonner, mais il souhaite recueillir les impressions de son coéquipier.

- Solo a tout fait pour que Kimo ressemble à son fantasme, mais Duo est inimitable, déclare objectivement Heero.

- Du genre ?

- Du genre futé, perspicace, doué parce que parfaitement naturel et sur ses gardes.

- On va bien s'amuser.

- Il t'a sucré ton café, lui fait-il remarquer.

- Mm. Son casier s'allonge ! plaisante-t-il.

Heero et lui se sourient avec complicité, puis chacun vaque à ses occupations, lorsque des cris de joie retentissent depuis la rue…

Ils se précipitent donc à la fenêtre et voient Duo en train de distribuer une collation aux enfants.

- Ça colle avec le profil de Quatre, fait valoir Trowa.

- Voleur, la nuit et baby-sitter, le jour.

- Il ne donne pas l'impression d'être du genre à abandonner son frère et encore moins dans le pire moment de sa vie.

- …

- Je pense que Kimo ne déteste pas Duo, reprend-il.

- Ce qu'il déteste, c'est d'avoir échoué à revêtir la même valeur que lui aux yeux de Solo, confirme Heero.

Trowa va pour commenter son propos, quand il est interrompu par le bip discret qu'émet le communicateur d'Heero.

- Alec m'informe que la police locale a pris Aideen l'Irlandaise en flagrant délit de séquestration de mineur. L'une des équipes preventer de Los Angeles prend le relais…

- Ce n'était qu'une question de temps.

- Hn…

Le lendemain…

Heero simule à merveille le début de sa petite vie tranquille dans le quartier, en faisant quelques courses, notamment.

Curieux, les enfants et adolescents des cinq blocs l'observent de loin et chuchotent sur son passage, mais l'aura de l'homme, qu'ils ne savent définir comme étant celui d'un preventer d'élite, les tient à distance…

Trowa, lui, ne quitte pas l'appartement.

Duo ne doit pas s'apercevoir de sa présence, sans quoi sa méfiance se décuplerait. Il risquerait alors de se sentir encerclé et pourrait prendre la fuite.

Toutefois, ne se sentant pas très utile, Trowa songe à interroger les personnes que Duo côtoie au quotidien.

Cependant, Heero s'y oppose…

- Carte Noire pourrait très bien ne remplir aucun contrat avant des mois, fait remarquer Trowa. Si tu attends de le prendre sur le fait…

- Ce n'est pas ce que j'attends, le coupe Heero. Mais il ne s'agit pas seulement de l'embarquer contre son gré, quand bien même nous en avons le droit. Il s'agit surtout qu'il accepte de coopérer une fois privé de sa liberté.

- Très bien, je m'en remets à ton jugement… Du moment qu'il me laisse du café !

Il est onze heures quand Duo rentre des courses, les bras chargés de deux paquets en papier marron. Alors qu'il extirpe ses clefs de sa poche avant, un paquet de pain de mie menace de passer par-dessus bord…

*Misère !*

- Carte noire ! quelqu'un l'interpelle-t-il.

Duo se fige, jusqu'à bloquer sa respiration…

Puis, il se retourne, lentement, pour découvrir son nouveau voisin à l'expression indéchiffrable.

Les sourcils froncés, Duo tente de décrypter son regard…

En vain.

Il ne sait pas si son voisin rentre chez lui ou s'il en sort, mais ses clefs, elles, sont toujours sur sa porte.

- Je vous demande pardon ?

Heero ne commet pas l'erreur de jouer un rôle de composition, comme celui du type sympa et communicatif au possible. Il sait que la meilleure des infiltrations, c'est de rester naturel tout en se forgeant une identité que son esprit est à même d'accepter et de rendre crédible.

- Vous avez pensé au café, cette fois-ci ?

*Aaaah ! Okayyy ! Punaise, il m'a fait peur, ce con !* se dit le natté, soulagé.

- C'est-à-dire qu'ils n'en avaient plus à la superette, alors j'ai acheté Grand-mère©… Le café, j'veux dire ! précise-t-il avant de rire. Il n'y avait plus de… Carte noire©.

Comme son voisin continue de le fixer sans bouger, Duo remonte ses deux sacs pour se redonner contenance.

- Je vous ramène un paquet dès que le magasin se réassortira, promet-il.

- C'est inutile.

*Il doit me prendre pour un dingue !* pense Duo.

- Au fait, je ne connais pas votre nom. Vous avez dû oublier de le mettre sur votre boite aux lettres…

*Signe que tu y as jeté un œil…* constate l'agent d'élite.

- Ce n'est pas un oubli.

- Ah ! Okay… Bon, bah… J'y vais ! écourte-t-il l'entrevue, un peu gêné.

*J'vais pas lui sauter dessus, non plus ! Il veut pas, il veut pas et puis c'est tout !*

Alors qu'il se détourne, la voix de son voisin résonne plaisamment dans son dos.

- Mon nom est Heero Yuy.

Duo pivote à nouveau pour lui offrir un sourire éblouissant, faisant s'accélérer le rythme cardiaque du preventer, lequel parvient néanmoins à préserver son self-control.

- Eh bien, je vous souhaite la bienvenue dans notre immeuble, Monsieur Yuy !

- « Heero » fera l'affaire… Max.

Le cœur à cent à l'heure, Duo hoche la tête.

*Il se souvient de mon nom ! C'est bon signe, ça !*

- Je peux vous inviter à boire un verre, quelque part ? ose-t-il.

- Merci, mais je n'ai pas le temps.

- Okay, pas de problème ! Vous êtes apparemment très occupé… Je ne vais pas vous retenir plus longtemps dans ce cas.

- …

Comme aimantés, ils luttent contre l'attraction qui les poussent irrésistiblement l'un vers l'autre, jusqu'au moment où Heero trouve la force de s'y soustraire ; même s'il a désormais conscience que ceci n'est que provisoire…

Duo, pour sa part, attend qu'Heero s'engouffre dans son appartement – finalement, il rentrait chez lui - pour souffler.

Au vue de ce qui s'est passé à leur première rencontre, Duo a longuement pesé le pour et le contre quant à « forcer » la porte du voisin avec un poulet, histoire de voir s'il pouvait espérer passer du bon temps, tous les deux…

Enfin, Heero et lui, pas le poulet !

Après une longue nuit d'insomnie, il s'est décidé à appliquer la deuxième phase de son plan, soit : « Welcome-qui-t'es-et-qu'est-ce-que-tu-fiches-ici ? ».

Enthousiasmé par son projet, il rentre chez lui en toute hâte, puis sort sa boîte à fiches.

- Alors-alors… Ah ! la voi-lààà : poulet au citron vert et à l'orange.

Il décroche son tablier, l'enfile et le noue.

- Temps de préparation… temps de cuisson… blablabla et temps de pause : douze heures.

Tout en les énumérant, il sort ses ingrédients un à un…

- Un kilo quatre de poulet, okay. Trente grammes de beurre… j'ai. Une orange et un citron vert, j'ai, je viens de les acheter. Un oignon, j'ai toujours des oignons. Une cuillère à soupe d'huile, ouais. Quelques gouttes de tabasco, aussi. Une cuillère à café de baies de roses écrasées… Ah, j'ai du poivre en grain cinq baies… J'vais trier, c'est bon ! Deux clous de girofle et du sel, c'est élémentaire. Deux pincées de thym… Hm-hm… J'en ai pas. J'ai pas de thym…

*Non, j'vais pas oser… ?*

Il en est encore à vérifier qu'il ne risque pas d'éclater de rire, lorsqu'il se risque à frapper à la porte d'Heero.

Celui-ci vient rapidement ouvrir, pour se figer ensuite.

- C'est marrant, vous avez l'air surpris d'me voir ! lance Duo dans l'espoir de le débrider un peu.

- …

Sans succès.

- Est-ce que par hasard, vous auriez du thym, s'il-vous-plaît ?

Heero marque sa perplexité en ne réagissant pas de suite, puis se rend à la cuisine, chercher le précieux ingrédient…

En patientant, Duo se balance sur ses pieds, d'avant en arrière ; sa posture de guerrier reléguée aux oubliettes.

*Un flic infiltré ferait tout pour me plaire et entrer en contact avec moi* se dit-il. *Du coup, ça devrait me rassurer qu'Heero soit du genre austère, mais… tout de même, il émane de lui quelque chose de puissant. De trop puissant, peut-être ?*

- C'est tout ce que j'ai, annonce Heero en brandissant un sachet de plante moulue destinée à la confection de tisanes.

- C'est parfait ! Merci, bien.

Cette fois-ci, Heero ne lui claque pas la porte au nez.

Non, il semble réfléchir, en proie à un véritable dilemme intérieur…

- Vous vouliez… me dire quelque chose ? se hasarde Duo.

- Non.

Il referme la porte, aussi sec.

- J'me disais bien, aussi. Trop beau !

*Quel rustre ! J'ai jamais le temps de voir son p'tit cul !* peste-t-il en son for intérieur.

Son sachet de thym en main, il retourne chez lui pour se poster derechef devant son plan de travail…

- La veille, donc aujourd'hui, fendez le poulet en deux dans le sens de la longueur, lit-il sur sa fiche de recette plastifiée. Placez les deux moitiés dans un plat creux, bien à plat… Un plat creux ? Où c'est qu'il est mon plat creux ? Ah ! le voilà… Ensuite, pelez et émincez l'oignon. Pressez le jus de l'orange et du citron. Parsemez le poulet d'oignon, de thym, de baies roses et de clous de girofle. Versez le jus des fruits, ainsi que l'huile et le tabasco. Couvrez de film alimentaire et laissez mariner douze heures au réfrigérateur… Très bien. Une fois que j'ai fait ça…

Il se lave les mains et se réfère à la suite de sa recette…

- Le lendemain, préchauffez le four à 210°C. Egouttez le poulet et mettez-le dans un plat à four beurré, coté peau vers le haut. Badigeonnez-le de beurre, salez. Enfournez et faites-le cuire quarante minutes en l'arrosant régulièrement d'un peu de marinade. Sortez le plat du four, retirez le poulet du plat et maintenez-le au chaud dans un plat creux… Versez le reste de la marinade dans le plat à four et posez celui-ci sur feu doux. Faites bouillir en raclant le fond du plat pour en décoller les sucs. Versez la sauce sur le poulet, décorez de quartiers de citrons verts et d'oranges. Servez aussitôt… Bah, ça me paraît bien !

Absorbé par son projet culinaire et obnubilé par Heero, il en oublie totalement de préparer le repas de son « fils », lequel frappe à l'instant.

Comme d'habitude, Daniel le serre fort dans ses bras avant de sautiller jusqu'à la cuisine pour découvrir ce qu'il va manger de bon, ce midi.

- Pardon, mon cœur. Je pense tellement au plat du voisin que j'en ai zappé ton assiette.

- C'est pas grave, dad, affirme le garçon, trop heureux de voir son « père » aussi radieux.

- On commande une pizza ?

- Ouaiiis ! Trop bien !

Le lendemain soir…

Toc… toc toc toc… toc toc !

Trowa et Heero échangent un regard entendu, avant que chacun ne reprenne son poste : le premier se cache dans la chambre, à l'écoute, tandis que le second s'occupe de recevoir Max Well.

Se faisant, Heero ne se précipite pas à ouvrir au risque de donner l'impression de n'attendre que ça… ou que lui. Au contraire, il prend un temps raisonnable et lorsqu'il découvre Duo sur son palier, Heero pousse son jeu jusqu'à retenir le long soupir qu'un voisin ordinaire laisserait échapper en signe d'exaspération… quand son regard tombe sur l'énorme poulet, décoré de rondelles de citrons verts frais.

- C'est pour vous ! déclare Duo d'une voix chantante. Pour vous remercier de m'avoir prêté main forte dans la difficulté.

- Je vous ai donné du café et du thym, minimise Heero. C'était pour ça, réalise-t-il.

Duo hoche la tête, des étoiles plein les yeux.

*Des yeux magnifiques…* pense Heero, sous le charme.

Ce qui ne le prive en aucun cas de sa lucidité !

Les arômes envahissent à présent le couloir et l'entrée des preventers infiltrés…

- Ça sent bon, concède Heero. Merci.

- Ce n'est pas grand-chose et j'adore cuisiner !

Ce qui vient confirmer un point du témoignage de Kimo.

- J'espère que ça vous plaira, dit Duo en lui tendant son plat.

Cependant, Heero hésite à s'en saisir, comme s'il risquait de se brûler les mains au troisième degré ; non pas à cause de la chaleur physique du plat, mais plutôt à cause de celle, impalpable, entre eux et en eux, qui ne manque jamais de grimper lorsqu'ils se retrouvent nez-à-nez.

- Vous n'en voulez pas ?

Intérieurement, Duo est plus que déçu. Il est blessé qu'Heero refuse son présent, comme s'il le rejetait lui.

Mais son visage n'exprime jamais qu'une douce lassitude.

*Je suis si seul…* ne peut-il s'empêcher de penser, sans pour autant se lamenter sur son sort. *Je sais bien que je ne pourrai plus tenir longtemps à ce rythme et je ne veux pas abandonner Daniel. Je dois absolument trouver quelqu'un qui saura prendre la relève…*

- Si, je le veux, répond finalement Heero, son regard toujours ancré au sien.

Seulement, il ne s'en empare toujours pas, fasciné par ce mélange d'infinie tristesse, d'ombre et de lumière tournoyant dans ses prunelles…

*J'en ai le vertige…* s'avoue-t-il, sans honte et sans détours.

- Je vais vous le porter jusqu'à votre table ! décide Duo en entrant.

Heero n'a pas eu le temps de réagir, mais notant que Duo venait sonner à leur porte toutes les cinq minutes, les agents ont jugé bon de déplacer tout leur matériel dans la chambre.

- Je vous recommande un Cassis Blanc de Provence, poursuit-il. Enfin, « je »… Je me suis renseigné auprès d'un amateur de vins français.

Duo se retourne vers Heero, lequel n'a pas quitté l'entrée et qui le dévisage ouvertement.

Souriant et détendu, le natté fait le chemin inverse, les mains dans les poches.

Il n'est pas nécessaire d'être un agent immobilier pour se rendre compte que cet appartement est deux fois plus spacieux que le sien !

- Et vous ? l'interroge Heero d'une voix tranquille.

- Moi, quoi ?

- Qui vous fera à manger, ce soir ?

Pris au dépourvu, Duo laisse involontairement passer un éclair de profonde souffrance sur ses traits et dans son regard.

- Je vous l'ai dit, se ressaisit-il. J'adore cuisiner, donc ce n'est pas un problème.

- Prenez-en au moins la moitié.

- Certainement pas ! C'est pour vous…

*Mince ! J'ai complètement oublié ce « détail »…* réalise-t-il soudainement.

- … et votre compagnon, ajoute-t-il précipitamment. Dany m'a dit que vous aviez emménagé, tous les deux.

*Je suis stupiiide !* se dit-il encore.

Heero n'est pas étonné que Duo le croit en couple, puisque Trowa et lui sont arrivés ensemble, devant témoins.

- Je suis célibataire, le détrompe-t-il.

- Oh, fait-il avec sobriété.

Il en déduit naturellement qu'un copain lui a filé un coup de main pour s'installer.

*Le vent tourne !* pense-t-il, fou de joie.

Quant à Heero, ce qu'il a toujours à l'esprit, en revanche, ce sont les paroles de Quatre au sujet de Duo : « Pour lui, mentir, c'est trahir ».

*Si je veux éviter qu'il ne se ferme comme une huitre lorsque nous abattrons nos cartes, je dois faire en sorte de respecter sa ligne de conduite* se dit Heero.

- Dany ? s'enquiert-il ensuite, laconique.

- Mon « fils » Daniel.

- Vous êtes le « père du deuxième », se remémore Heero.

- C'est moi !

- Et le « géniteur » ?

- Y a rien à en dire ! durcit-il brusquement le ton.

- …

- Ça… ça n'a rien d'officiel, se radoucit-il. J'ai officieusement adopté Dano, il y a cinq ans.

*Voici donc ce qui explique qu'il n'ait plus déménagé depuis ce jour et pourquoi il remplit moins de contrats* découvre Heero avec satisfaction.

- Sa mère est morte d'une overdose avant qu'ils ne viennent s'installer, poursuit-il. Son « géniteur », quant à lui, est un ancien preventer devenu alcoolique. Le premier jour de mon emménagement, ici, le petit Daniel de trois ans errait seul dans les couloirs, en pleurs. Rendez-vous compte ! Trois ans ! Je l'ai emmené chez moi pour lui donner à boire et de quoi manger et depuis, dès que son vieux comate, il descend chez nous et notre vraie journée commence…

- Et bien, vous direz à votre fils que l'homme qu'il a vu à mes côtés n'est pas mon compagnon.

Duo hoche bêtement la tête en se replaçant une mèche derrière l'oreille. Il ne voit pas quoi répondre à ça !

*Dans ce cas, la place est libre ? Pff ! Il me fuit direct !* se dit-il.

- Vous m'aidez ? reprend Heero.

- A… ?

- A faire une deuxième fois sa fête au poulet.

Duo rit – ce qui renforce la fascination qu'il exerce déjà sur Heero- et se retient de sautiller sur place tant il est surpris et heureux de le voir plus détendu avec lui.

- D'accord ! J'arrive… Attendez-moi, je reviens tout de suite !

Heero suit Duo du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse dans son appartement.

- C'est l'occasion rêvée, intervient Trowa en venant prendre un fruit dans la cuisine.

- Hn.

Comme promis, Duo réapparait dans les cinq minutes.

- On attaque ? propose-t-il. J'ai une faim de loup !

Cette fois-ci, Heero l'invite à entrer, puis l'aide à mettre la table, avant de l'écouter lui parler de tout et de rien jusqu'à ce qu'il juge envisageable de lui poser quelques questions.

Profitant que Duo soit au prise avec un citron « rebelle » cracheur de jus, Heero entame ce qui va sans nul doute s'apparenter à une négociation d'informations…

- Vous avez pris Daniel sous votre aile. Qu'en pense votre famille ?

- Je n'en ai plus, répond Duo en haussant les épaules. Je n'étais encore qu'un môme lorsque j'ai perdu le seul père et l'unique repère féminin que j'ai jamais eu, et ceux que je considérais comme mes frères et sœurs.

- Ils ont disparu ?

- Ils sont morts lorsque j'avais douze ans, se confie-t-il à cœur ouvert, le regard dans le vague, à peine conscient de ce qu'il livre pour la première fois.

Même Daniel n'est pas au courant.

*Il a l'air convaincu qu'ils sont tous mort… Comment a-t-il pu ne pas savoir qu'il y avait un survivant ?* ne comprend toujours pas Heero.

- Vous m'en voyez désolé.

Duo sort de son pénible souvenir et redresse ses barrières.

- Kimo adorait cuisiner, lui aussi ! lance-t-il d'un air qui se veut détacher.

C'est une ruse un peu grossière, mais le principe a déjà fait ses preuves.

- Kimo ?

Heero ne tombe évidemment pas dans le piège en oubliant qu'il n'est pas censé connaitre son prénom, ni son existence.

Il ne perd pas de vue que Carte Noire n'est jamais bien loin…

- Oui, pardon… C'est le prénom de celui que je considérais comme mon p'tit frère, répond-il, satisfait qu'Heero ait réussi ce test.

*Pour remonter jusqu'à moi, un enquêteur digne de ce nom doit forcément retrouver mes « origines familiales »* pense Duo.

- Et qu'aurait-il pensé de votre plat ?

- Que c'est un menu de flic !

Heero sourit en coin et Duo les trouve magnifiques…

Lui et son sourire.

- Qu'avez-vous fait, après ces évènements tragiques ?

Prudent, Duo le scrute intensément. Puis, ne parvenant toujours pas à pénétrer ses pensées, il baisse le regard.

- Ce que je leur devais.

*Retrouver l'assassin pour les venger…* sait Heero.

- Assez parlé de moi ! décrète Duo. Depuis que Dany est entré dans ma vie, tout tourne autour de lui.

- C'est bien naturel.

- Oui… C'est un grand appartement que vous louez-là. De la famille vous rejoint, bientôt ?

- Qu'est-ce qui vous fait croire que je le loue ?

- Parce que la propriétaire, Miss Lili, ne vendra jamais. C'est le seul héritage qu'elle pourra léguer à sa fille.

- Vous avez l'air de connaitre tout le monde, ici. Mais est-ce que tous vous connaissent ?

*Enfin, un type à ma hauteur. C'est dangereux, mais j'adore jouer avec le feu !* se dit Duo qui observe Heero éluder la plupart de ses questions.

- On ne connaît jamais vraiment quelqu'un, affirme-t-il.

- Je ne suis pas d'accord.

- Vraiment ?

- Hn.

- Vous n'avez donc jamais été trahi, Heero, prétend-il, à moitié sur le ton d'une question.

- Je trouve que parler de trahison à tout va est un peu facile.

Fasciné, captivé, Duo reste suspendu à ses lèvres.

En cela, il réalise soudain qu'il n'a pas discuté avec un être mâture depuis la mort de son père. Il échange d'agréables conversations, futiles et légères, avec tout le monde et il adore parler avec son « fils », son rayon de soleil, mais personne, à part David Maxwell, n'a jamais cru possible, ou envisageable, d'être sérieux avec lui. De toucher le fond des choses, de le contredire avec opiniâtreté.

*Pitié, faites qu'il soit inoffensif !* prie-t-il qu'Heero n'ait pas l'âme d'un justicier. *La situation est parfaite : il vit à côté de chez nous, je n'ai pas à laisser Daniel une fois sur deux… et il me plait grave !*

Comme il attend visiblement de plus amples explications, Heero accepte d'en livrer davantage.

- Si par « trahison » vous décrivez quelqu'un qui décide, du jour au lendemain, de virer de bord en faisant ce dont il a toujours eu envie sans jamais oser en parler à personne, alors je ne suis pas d'accord. A trop vouloir plaire aux autres, on se trahit soi-même.

- Ça me va. Mais dans ce cas, qu'est-ce qui mérite d'être nommé ainsi ?

- Le mensonge, la lâcheté…

Le cœur de Duo rate un battement et il se retrouve, une fois encore, projeté à des années lumières de leur premier dîner en tête-à-tête.

- Vous n'êtes pas d'accord ? l'interroge Heero devant son air absorbé.

- Si, si ! Absolument…

- Vous êtes pourtant contrarié.

- C'est rien…

- Je ne crois pas.

Duo soupire et joue avec sa fourchette.

- C'est juste que… Ce n'est pas vraiment une devise, enfin peut-être que si, je ne sais pas ! Mais j'ose affirmer depuis que je suis gosse que même s'il peut m'arriver de m'enfuir et de me cacher, je ne mens jamais. Pour moi, mentir, c'est trahir.

- Ça fait de vous quelqu'un de fiable.

- Je crois…

- Vous n'en êtes pas certain ?

- Je serai toujours là pour Dano. C'est là, ma seule certitude.

- Il sait pour votre famille ?

- Non… Je lui ai parlé de mon père, mais pas beaucoup. En tout cas, bien moins qu'à vous ! Je suis une vraie pipelette, ce soir.

Heero boit une gorgé de cola.

- Votre parcours est riche.

- Oui, m'enfin, y a mieux !

- Je vous trouve fascinant, Max. Ne douter pas de votre magnétisme. Je pense que vous devez en intriguer plus d'un.

*Euh…*

Duo s'immobilise sous l'avalanche de compliments et ne sait absolument pas quoi répondre.

- Quel est votre métier ? reprend donc Heero.

C'est « la » question qui tue tout !

Celle qui le ramène à sa double vie.

Celle qui lui rappelle qu'il n'aura sans doute jamais droit à une vie normale et qu'il finira sans doute par mourir en mission.

Mais Duo a l'habitude de ces curiosités et ne se laisse pas impressionner davantage par le regard, pourtant déstabilisant, de son voisin et par sa présence si particulière…

- Je travaille par intérim dans l'import-export, répond-il, l'air blasé, certes, mais d'une posture un peu raide, tout de même.

*On peut voir ça comme ça, en effet…* valide Heero.

- Quelle branche ?

- L'art.

- Quel organisme ?

- Privé. Je subsiste grâce à de généreux donateurs. Et vous ?

*Son discours est bien rodé* constate encore l'agent d'élite.

- Dans le social, répond-il sur un ton étrange qui ne plait pas trop à Duo et qui plombe l'ambiance qu'il s'est évertué à façonner en sa faveur depuis une heure.

- Vous n'avez pas d'horaires fixes, vous semblez être disponible à n'importe quel moment…

*Bien observé* se dit Heero.

- Je travaille et rend des comptes à distance.

N'ayant rien d'autres à demander, sans paraître franchement importun, Duo s'essuie délicatement la bouche, puis place parallèlement ses couverts dans son assiette.

- Café ? propose Heero, voyant bien que Duo s'est irrémédiablement fermé pour ce soir.

*Baaaah, quelle horreur !* pense le natté en subissant un haut-le-cœur rien qu'à l'idée d'en boire un.

- Allez ! Ça de plus, ça de moins !

*J'vais mourir ! Je ne peux pas lui dire que j'aime pas ça, alors que je lui ai confisqué un paquet…*

Heero rapporte deux tasses fumantes, bien trop vite au goût de Duo qui s'empresse d'y empiler les morceaux de sucre.

Puis, ce dernier observe son voisin porter la sienne à ses lèvres, avant de remarquer que celui-ci l'examine d'un drôle d'air…

- Carte noire©, comme vous aimez, dit-il.

Duo garde le sourire, déglutit avec difficulté, puis ferme les yeux pour avaler son breuvage-de-la-mort-qui-tue d'une seule traite.

- Aaaah ! Voilà ! Aaaah ! Ça brûle ! Chaud ! Chauuud !

- Je vous resserre ?

*Non, mais t'es malade !* pense très fort Duo.

- Non ! Ça va aller, merci. Je dois y aller. Je remplace un « collègue », ce soir. Je ne dois pas être en retard.

Ce qui est la pure vérité.

Un voleur, chargé de l'affaire en question, s'est fait tuer. Le commanditaire a donc dû contacter Carte Noire en urgence et remettre la main à la poche pour s'offrir ses services.

Duo appelle ça le « tarif du dimanche » !

- Ça a du bon, la solidarité, dit Heero.

- Comme vous dites ! confirme-t-il en sortant de table.

Il n'est pas certain d'avoir passé un bon moment ; son avis est mitigé, quand bien même il apprécie sa compagnie…

- Je vous raccompagne.

- Merci.

- Bonne fin de soirée, Max.

- A vous aussi, Heero.

Une fois la porte refermée, Heero retourne au salon pour débarrasser…

- C'est excellent, déclare Trowa qui revient déjà de la cuisine avec une assiette de poulet.

Sans mot dire, Heero passe devant lui avec les deux tasses vides.

- Il a l'air sympa, lance Trowa.

- Parce que tu te fies aux airs, toi, maintenant ?

- T'étais pas censé partager un repas avec lui.

- Il est venu à moi.

- Tu l'as laissé entrer, puis invité.

- Il a forcé le passage !

Trowa lui sourit d'un air entendu et espiègle.

Grognon, Heero passe l'éponge, au sens figuré comme au sens propre.

- En tout cas, il sait transfigurer la vérité, le bougre ! souligne Trowa. Tu remarqueras qu'il n'a pas menti.

- Hn. Je pense depuis le début qu'une simple mission de surveillance ne suffit pas. Il faut s'infiltrer dans sa vie privée, être au plus près de lui.

- Tu as l'avantage, c'est flagrant, mais je m'y colle si tu veux. C'est pas un problème ! le taquine-t-il.

- Je mène ma mission comme je l'entends, prévient Heero.

Trowa sourit plus largement.

Il se souvient du temps où Heero luttait contre ses sentiments naissants à l'égard de Relena…

Mais en dépit du fait que Duo Maxwell soit le voleur le plus doué de sa génération, qu'Heero et Trowa se soient infiltrés pour le surveiller puis l'arrêter en qualité de Preventers, ce dernier ne semble pas spécialement pessimiste quant à leur devenir commun

Bien au contraire, Trowa est confiant et se réjouit déjà du spectacle qu'ils ne manqueront pas d'offrir, au vu de leur caractère, convaincu qu'Heero trouvera une solution équitable et juste pour chacun.

- C'est toi qui vois.

- Hn.

- Il reste du café ? Il m'a sucré mon paquet, l'amoureux. Il aurait pu te réclamer du thé…

A suivre…

Note :

(A) : retrouvez l'intégralité de la conversation téléphonique au Chapitre 6 « Marc-Antoine »

Note de fin : Merci de m'avoir suivi jusqu'ici. Duo a mis du temps avant d'apparaître et vous avez malgré tout persévéré dans votre exploration de mon dossier. Maintenant qu'on le tient, on le lâche plus !

Lysanea, Merci…

Katana, reviens-nous vite !

À vendredi prochain !

Kisu

Yuy