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Carte Noire,
un voleur nommé désir
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Source : Gundam Wing AC
Auteure : Yuy
Bêta de lumière : Lysanea
Genre : yaoi, romance, policier et UA.
Disclamer : aucun des personnages ne m'appartient sauf Black Light, Kimo Lost/Maxwell dit « Le Joker », Scarlette, Jenna et John Johnson, Gale et l'Inspecteur Morris, Aideen dite « L'Irlandaise », Masanaga dit « Le Japonais du Sud », Joe Fisher, le Gardien du loft 781, Lionel et Jeff, Akane, Lieutenant Nanako Gotô, Yumi, Capitaine Marc Guérin, Capitaine Alec Bowers, Lieutenant Antoine Faure, Capitaine Blake McGuire, Agent spécial Kale, Jack Glade, Anita Stones, Faye Ship, Ito Li, Barbara Linardt, Stan et Shawn McGuire, Steve Harris, Akito, Towika, Eichi, les frères Studners, Commandant Giuliano Cortesi dit Elmo, Gasper, Rosy, Charles, Luca, Standford, Surk, Shin-ji, Estelle, Docteur Akeno, Antonio, Katrine, Vincent, Fernand Faure, Isabelle De la Forgerolle-Faure, Cure-dent, le Colonel Jackson, Maurice Bailey dit « le géniteur », Daniel Bailey, Freddy, Miss Lili, Phoebe et Jason Stich…
Couple : Heero x Duo
Note : Bienvenue aux habitués du site, aux fidèles lecteurs de mes dossiers, ainsi qu'aux nouveaux venus…
Misaki : mouhaha ! t'as bien raison
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Lime
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À Ly-chan, mon impérissable
et à tous les lecteurs
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Bonne lecture !
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8 – Lady Gaga
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Deux jours plus tard,
tôt dans la matinée…
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De l'avis des preventers infiltrés, le bilan du dîner est très positif.
Heero a su « accrocher » sa cible et Trowa a… matière à taquiner son ami.
- « Carte Noire sort de l'ombre ! », lit-il le titre du journal qu'Heero s'est déjà procuré. « Un nouveau riche, dont l'origine de sa fortune reste obscure, s'est fait détrousser de quatre-vingt mille dollars en bijoux anciens… ». C'est peu pour Carte Noire, observe-t-il en interrompant sa lecture.
- Il a remplacé un « collègue » au pied levé, fait valoir Heero en lui rappelant les propos tenus par Duo, lors de leur rendez-vous en tête-à-tête improvisé.
- Ma parole, serais-tu en train de le défendre ? le titille-t-il avec un plaisir évident.
- Je pourrais parfaitement oublier de te rapporter du café, suggère-t-il. Un malheur est si vite arrivé…
- Inutile d'en venir aux menaces, Colonel Yuy, se moque encore Trowa. Il ne fait aucun doute que tu es capable du pire… comme du meilleur, sous-entend-il, ensuite.
Au lieu de soupirer ou d'objecter - ce qui ne ferait qu'encourager Trowa à continuer sur sa lancée - Heero lui coule plutôt un long regard agacé, mais sans avoir la malhonnêteté de nier les sentiments qu'il éprouve effectivement déjà pour Duo Maxwell.
Une sorte de fugitif malheureux qui a fini par s'établir dans un quartier populaire, vaincu par l'amour d'un enfant…
Mais également un homme, seul et en colère, dont la vie semble s'être figée lors d'une nuit funeste de l'AC 192…
Un voleur hors pair, espiègle et prolifique…
Ainsi qu'un probable tueur à gages indépendant, qui, malgré la rareté de ses interventions n'en demeure pas moins l'un des plus redoutables.
*Un seul et unique assassinat aura suffi à BlackShadow pour construire sa légende…* pense Heero, sans craindre aucunement de devoir le contrer et l'entraver, lui aussi.
- Sérieusement, reprend Trowa, sans faire état de son humeur passagère. Carte Noire est naturellement doté d'un caractère audacieux. Il a du style, du panache ! Tout ceci manque d'envergure…
- Il a charge d'âme, à présent, lui rappelle-t-il. Qui est sa victime ? se renseigne-t-il ensuite.
La perche est trop bonne et c'est l'œil brillant de malice que son coéquipier s'en saisit :
- J'en déduis donc que tu n'as pas lu l'article sur le chemin du retour, trop accaparé que tu es par ce charmant jeune homme à la longue tresse hypnotique qui se balance dans son dos avant de venir caresser le creux de ses reins à chacun de ses pas…
- …
- C'est une chance qu'il habite dans l'appartement du fond et nous, dans celui-ci. Ainsi, tu as tout loisir de l'observer aller et venir d'un paillasson à un autre…
- …
- Une fois de dos et l'autre, de face…, insinue-t-il encore avec plus ou moins de finesse.
Comme Heero s'entête à rester de marbre, Trowa ne peut que s'incliner – provisoirement - et consent à reprendre le cours de leur conversation.
- Jason Stich, finit-il par l'informer devant le stoïcisme exemplaire de son ami. Un type qui prospère dans les affaires, une sorte de touche à tout.
- C'est vague.
- C'est louche, tu veux dire.
Toc toc toc !
- Je crois qu'on s'est trompé d'appart', chuchote-t-il en se dirigeant vers la chambre. On doit être à l'accueil, ou au service après-vente.
Sans rien dire, Heero foule le sol de son pas silencieux pour aller ouvrir…
- Salut ! résonne aussitôt une voix guillerette.
- Daniel. Qu'est-ce que tu veux ?
- Genre, tout de suite, j'veux quelque chose !
- Daniel…
- Bah, en fait, capitule-t-il. Je voulais savoir ce que tu fais dans la vie. Mes copains et moi, on a fait un pari…
- Je t'écoute, l'encourage-t-il à poursuivre, tout à fait séduit par le petit bonhomme.
- Y en a qui dise que t'es un nouveau X-Men et on aimerait bien être tes apprentis superhéros.
Heero sourit, appréciant cette note de légèreté tout à fait inattendue dans le cadre d'une « simple » mission de surveillance.
- Et j'aurais quel pouvoir, selon vous ? s'intéresse-t-il.
- On sait pas encore… On hésite entre Wolverine et le Feu du Soleil. Tu sais, le japonais générant de l'énergie solaire, précise-t-il.
- Hn. Mais ils existent déjà, il me semble.
- Ouais, mais toi, t'es sûrement un mix entre les deux. Avec un peu de Cyclope et d'Iceberg, aussi…
- Voilà qui me fait une drôle de tête, dis-moi, en conclut-il.
- Ouais, mais tu parles à personne d'autre qu'à mon père et mon père ne me parle pas beaucoup de toi, alors je me fais ma propre image…
- C'est important, pour toi, de donner un contour à ton environnement ? De le délimiter et de le déterminer avec précision ?
Daniel hausse les épaules en scrutant le sol.
- Je crois…
- Cela te rassure ?
- Ouais, avoue-t-il en admirant le bout de ses chaussures.
- Et malgré le fait que tes amis et toi n'arrivez toujours pas à me cataloguer, parviens-tu à me cerner, à te faire ta propre opinion sur moi ?
A cette question, Daniel le consulte longuement du regard, d'un air absorbé…
- Je sais pas, t'es un peu bizarre quand même… Mais, je t'aime bien ! déclare-t-il, catégorique.
- Hn. Je te proposerai bien d'entrer, je sais que Max n'est pas toujours là le matin, mais j'aurais tout de même besoin de son autorisation.
- Oh, dad t'aime bien, lui aussi ! assure-t-il vigoureusement. Sinon, il m'aurait interdit de te parler.
- Dans ce cas, si dad et toi m'aimez bien…, dit-il, non sans sourire intérieurement et tout en s'effaçant pour le laisser passer.
Enthousiaste à souhait, l'enfant n'a toutefois pas le temps de faire un pas vers lui qu'une grosse voix rauque les interrompt :
- DANIEEEL BAILEEEEY ! rugit-elle.
L'homme à qui elle appartient débouche au coin du couloir en titubant, le visage rougi par l'alcool.
Après avoir sursauté, Daniel se précipite derrière les jambes d'Heero ; ainsi caché, il espère sans doute échapper aux récriminations de son « géniteur ».
- Votre fils est en sécurité, monsieur, assure immédiatement l'agent d'élite en pressant une main protectrice et réconfortante sur la tête du garçon apeuré.
Il sait, par Duo, que le « géniteur » de Daniel est un ancien preventer ayant perdu sa femme, peu de temps après l'arrivée de leur enfant.
Le soir-même de ces révélations, Trowa a effectué des recherches afin de compléter leurs données. De fait, ils savent tout, désormais, sur la vie de cet homme en perdition.
- Viens ici, tout de suite ! exige le « géniteur », sans faire état de la présence, ni de l'intervention d'Heero. Je sais que tu es là !
- Ouais, attends juste un peu…, quémande faiblement Daniel en s'agrippant plus fermement au pantalon d'Heero.
- Je peux m'occuper de lui, affirme celui-ci.
- Rien à foutre de ce que vous pouvez faire ou pas, gredin ! lui répond enfin le « géniteur ».
- Vous tenez à peine debout, monsieur, tente-t-il de négocier, sans s'indigner de son insulte. Vous n'êtes pas en mesure de…
- C'est à moi d'en décider ! J'fais c'que j'veux !
Blasé d'entendre cette même rengaine, Heero jette un coup d'œil par-dessus son épaule en direction du gamin.
- Il est toujours comme ça ? s'enquiert-il, calmement.
- Ouais, mais ces derniers temps, il me fait peur et je… je l'ai pas dit à dad, avoue Daniel d'un air penaud.
- Il te frappe ?
- Il me secoue un peu, parfois, mais…
*Mais ça ne laisse pas de trace physique* achève Heero, in petto.
- Danieeel ! beugle lamentablement le « géniteur » tout en s'affaissant lentement, l'épaule glissant contre le mur.
- Rentre à l'intérieur et attends-moi au salon, compris ? somme Heero à l'adresse de l'enfant.
- Ouais, mais…
- On répond « oui » et c'est un ordre !
Sans plus chercher à discuter, Daniel se carapate dans l'appartement d'Heero, puis claque la porte derrière lui.
Dans le même temps, Heero rejoint en deux grandes enjambées le « gravas » qu'est devenu un brave agent preventer.
- Agent spécial Bailey, que vous est-il arrivé ? l'interroge-t-il d'une voix sévère.
A l'entente de son titre, comme un écho lointain de son ancienne vie où tout lui semblait facile et tracé d'avance, le « géniteur » fond en larmes, incapable d'aligner deux mots.
Alors, Heero l'aide à se relever afin de le ramener chez lui, au troisième étage…
Après avoir donné un grand coup de pied dans sa porte pour en forcer l'ouverture, il l'installe près des toilettes, puis lui fait boire une « potion magique » qui lui fait vomir ses tripes…
- Il a un prénom, le « géniteur » ? le questionne ensuite Heero, même s'il connait déjà toute l'histoire de sa triste vie.
- Maurice Bailey, monsieur ! répond-il d'un air hagard, mais d'une voix déjà plus ferme.
Le ton rigoureux d'Heero et ses mots lui font ressurgir certaines intonations dans le sien, comme à l'époque glorieuse où il se sentait fier d'être un preventer et l'époux de sa belle…
- Hn. Sucre ? lui demande-t-il, laconique, tout en lui préparant un café instantané, bien serré.
- Deux… s'il-vous-plaît.
Il s'empare ensuite du mug qu'Heero lui tend, mais il tremble tellement qu'il doit s'en saisir à deux mains.
- Je ne suis pas venu pour vous, l'informe Heero, tout de go. Mais il me semble évident que votre cas nécessite une assistance médicale et un séjour en maison d'aide.
- Non, il n'est pas question que je mette les pieds là-bas ! ronchonne-t-il avant de gober la moitié de son café.
- Vous n'avez pas les moyens de protester et ce n'est pas une proposition ! Que vous l'acceptiez ou non, Agent Bailey, je vous retire la garde de votre enfant.
- Vous n'avez pas autorité ! C'est mon fils !
- A ne pas confondre avec une chose, ou un souffre-douleur ! réplique-t-il encore.
Intimidé par la force de caractère et la puissance hors normes qui se dégagent de cet homme, Maurice ne trouve rien à rétorquer. D'autant plus qu'un sentiment de honte l'envahit, peu à peu, à présent que l'alcool ne l'inhibe plus et que cet individu, face à lui, lui balance ses quatre vérités…
- Je sais que votre femme est décédée peu de temps après la venue au monde de votre enfant, et que depuis, tout s'est obscurci pour vous, reprend-il. Mais les enfants sont tels des tournesols : ils se tournent vers nous, comme s'ils recherchaient naturellement la lumière du soleil pour les guider. Or, je suis témoin de votre dégradation et des violences faites à votre enfant. En ma qualité de Colonel, ma parole fait force de loi. A partir d'aujourd'hui, Daniel est sous ma responsabilité, décrète-t-il d'un ton sans appel.
Maurice est sous le choc, ce qui termine de le dessaouler.
- Mais… enfin, qui… qui êtes-vous ?
- Je suis un Agent d'élite Preventer infiltré, révèle-t-il.
Stupéfait et les yeux grands ouverts, Maurice tente de se redresser, mais ne réussit qu'à déraper sur le carrelage fêlé de la salle de bain. Rencontrer personnellement un agent d'élite preventer n'est déjà pas donné à tous les agents spéciaux preventer, alors tombez nez-à-nez avec l'un d'eux, ici, dans ce trou perdu, relève du miracle ou de la magie.
- Ma mission m'empêche de prendre Daniel avec moi, immédiatement, poursuit-il. Et pour préserver ma couverture, j'ai besoin que vous continuiez à le loger, mais sans plus le violenter. Me suis-je bien fait comprendre ?
Maurice acquiesce avec empressement en peinant à déglutir.
- Un mot sur notre conversation…, le prévient Heero.
- Oh, non ! le coupe-t-il, ne sachant plus s'il doit secouer ou hocher la tête pour plus d'emphase.
A défaut, il fait les deux.
- Si vous refuser de coopérer au risque d'entraver le déroulement de mes investigations…, Heero tient-il à clarifier.
- Je vous jure que non ! l'interrompt-il derechef d'un air horrifié. Je ne ferai pas obstruction à votre enquête, promet-il, la gorge sèche. Je ferai tout ce que vous voudrez…
- Hn. La bouteille vous rend bavard ? s'enquiert-il.
- Non… Je… je dors le plus souvent.
- Pour donner le change, vous continuerez de crier sur Daniel, de temps en temps, mais une fois chez vous…
Nouveau hochement de tête vigoureux.
- Pas toucher ! J'ai compris, mon… mon Colonel.
- Bien.
- Je… je l'aime, vous savez ? plaide-t-il sa cause, les yeux humides.
- Vous avez besoin d'aide, répond plutôt Heero.
- Je veux qu'il reste près de moi, geint-il.
- Votre fils n'est pas et ne sera jamais votre femme. Un souvenir vivace, tout au plus.
A ces mots, justes, mais durs à entendre et qui le percent de part en part, Maurice pleure à chaude larmes, comme un enfant qui viendrait de se blesser, choqué que l'on puisse tomber d'aussi haut et être toujours en vie…
- Tant que vous ferez un transfert, reprend-il avec intransigeance, il vaut mieux pour Daniel qu'il vive loin de vous.
- Aurais-je droit de… de le revoir ?
- Il est bien temps de vous en inquiéter ! se fâche-t-il soudainement.
- S'il-vous-plaît, supplie-t-il d'un air misérable. Je vous en prie, je n'ai que lui…
- J'y consens, accepte-t-il après un long silence ponctué de reniflements. Mais à condition que vous décidiez de vous battre pour lui et en mémoire de votre compagne, exige-t-il ensuite, telle une mise en garde.
Maurice essuie ses joues avec sa manche pour prouver sa capacité à reprendre le dessus.
- D'accord, promet-il.
- Pour l'heure, si vous vous sentez flancher, venez me trouver sans délais, ou envoyez Daniel me chercher. Je prendrais alors le risque de vous sortir d'ici avant la fin de ma mission.
- Bien reçu… mon Colonel, dit-il d'une voix qui faiblit progressivement depuis plusieurs minutes.
Epuisé, ce dernier dandine maintenant de la tête, prêt à s'endormir sur place et ce, malgré le fait qu'il n'ait pas l'espace suffisant pour s'étendre…
Ayant obtenu satisfaction, Heero le soulève pour le porter jusqu'à son lit où il le recouvre des deux plaids qu'il a ramassé sur le vieux canapé.
*S'il fournit des efforts constants, l'ex-agent Bailey devrait pouvoir nouer des liens avec Daniel* pense-t-il en se dirigeant vers la sortie. *Il n'est jamais vraiment trop tard, pour peu que l'on mette tout son cœur à l'ouvrage…*
Il n'a pas encore quitté l'appartement du « géniteur », afin de rejoindre le sien, que Maurice ronfle déjà…
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Moins d'une minute plus tard…
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Heero n'a pas le temps de refermer sa porte d'entrée que Daniel lui saute littéralement dessus en s'accrochant à sa chemise.
- Alors, alors ? s'enquiert-il anxieusement.
- Tu peux rester, le rassure-t-il aussitôt. Tout ira pour le mieux, à compter d'aujourd'hui, promet-il ensuite.
- Mais… Comment t'as fait ? demande-t-il d'un air éberlué et en se détachant de lui.
*Il ne donne pas l'impression d'avoir découvert Trowa dans la chambre* pense Heero, même s'il se doute que son ami a condamné cette porte-ci d'un tour de clef.
- Chaque chose en son temps, petit guerrier… Dis-moi, n'as-tu pas été tenté de visiter l'appartement en mon absence, histoire de voir si je ne dissimule pas mon costume de superhéros ? l'interroge-t-il astucieusement, afin de valider son intuition première.
- Non, j'ai fait comme tu m'as dit : je suis resté au salon.
- C'est bien, le félicite-t-il en s'y rendant, justement.
- T'en as un ? veut-il savoir en sautillant à ses côtés, les yeux brillants de curiosité. Dad en a un, lui, mais il ne le porte plus…
- Vraiment ?
- Oui, c'est un habit de prêtre, révèle-t-il à la grande satisfaction d'Heero. Je ne l'ai vu que deux fois avec, mais y a longtemps…, ajoute-t-il d'un air songeur. Et toi ?
Comme Heero ne peut pas démentir, puisqu'il a bien un costume de « preventer », il se contente de lui sourire en coin d'un air mystérieux, avant de revenir au sujet qui l'intéresse.
- Pose-toi là et écoute-moi attentivement. J'ai à te parler…
Sous l'autorité naturelle d'Heero, qu'il rend douce lorsqu'il s'adresse aux enfants, Daniel reprend docilement sa place dans le canapé.
- J'ai discuté avec ton père et…, commence le preventer en s'asseyant sur la table basse, face à lui.
- Ce n'est pas mon père ! le coupe Daniel avec indignation. Et en plus, il parle pas : il crie, ou il grogne !
- Premièrement, ne me coupe pas la parole. Deusio, je comprends la déception que Maurice t'inspire, mais je vais te demander d'essayer de lui pardonner. Même si cela te prend des années, promets-moi de tout faire pour y parvenir…
- Ouais…
Heero fait peser sur lui un regard appuyé et lourd de sens…
- Oui ! se corrige l'enfant en ayant soudainement l'envie de se tenir droit comme un « i ».
- Du haut de tes huit ans, tu ne vois pas tout, mais je pense que tu peux comprendre certaines choses, n'est-ce pas ?
Daniel hoche vigoureusement la tête, surpris et heureux que quelqu'un le croit enfin capable d'entendre des « trucs d'adultes ».
Non pas que Duo refuse d'aborder n'importe quel sujet - hormis le seul qui intéresse véritablement le garçon, à savoir : ce que son « père » fait réellement lorsqu'il s'absente - mais Duo semble vouloir le confiner dans sa vie d'enfant, alors que Daniel, au contraire, veut entrer dans la cour des grands.
- Tu as perdu ta maman lorsque tu étais très jeune. Tu n'avais pas trois ans, je crois… T'en souviens-tu, malgré tout ?
- Non, je sais juste qu'elle sentait bon le muguet, mais c'est mon « géniteur » qui me l'a dit…
- Tu es triste de vivre sans elle ?
Daniel hausse les épaules.
- Je sais pas… Depuis que j'ai dad, c'est mieux. C'est presque comme s'il avait toujours été là, avec moi.
- Hn. Tu as beaucoup de chance de l'avoir rencontré.
- Oui.
- Maurice, lui, n'a pas cette chance. Il ne se remet pas de la mort de ta maman et il ne s'était pas préparé à s'occuper, seul, d'un enfant. Entendons-nous bien ! s'empresse-t-il d'ajouter. Cela ne justifie en rien son attitude à ton égard.
- Il ne m'aime pas ! décrète-t-il d'un air boudeur.
- Maurice ignore à quel point il t'aime, Daniel, le contredit-il avec douceur. Peut-être s'en rendra-t-il compte un jour… Je te propose simplement de ne plus lui en vouloir et de saisir la chance qu'il t'est donnée d'avoir une nouvelle vie. Tu me promets d'essayer ?
- Pourquoi ? demande-t-il d'un air sceptique.
- Pour toi, tout d'abord, puis pour Maurice et ta maman, ensuite. Et enfin, pour Max.
- Pourquoi ? veut-il savoir d'un air intrigué.
- Parce que ton père en veut terriblement à Maurice du sort qu'il te fait subir et je crois que Max a besoin que tu fasses le premier pas vers la paix du cœur pour envisager de suivre ton exemple…
- Dad a besoin de moi ? s'enquiert-il, ébahi.
- Plus que jamais, petit guerrier. Tu représentes ce qu'il aurait dû être : un enfant sauvé des eaux tumultueuses de l'existence. Au lieu de ça, Max y a plongé, tête la première…
- D'accord, accepte-t-il avec une émotion profonde, même s'il ne comprend pas tout. Je vais faire la paix du cœur, c'est promis !
- Je n'en ai jamais douté.
- Tu… tu pourras m'aider… un peu ?
Heero sourit.
- Tu pourras toujours compter sur moi, Daniel.
L'enfant lui sourit en retour, rassuré.
- J'ai donc pu discuter avec Maurice et nous avons convenu qu'il ne te maltraite plus et qu'il te laisse aller et venir à ta guise, reprend-il.
- Mon « géniteur » est d'accord pour tout ça ? Pour de vrai ?
- Appelle-le « Maurice », s'il-te-plaît.
- OuaisOUI ! se reprend-il.
- Oui, c'est pour de vrai, confirme Heero.
- OUAIIIS ! exulte-t-il de joie en lui sautant au cou.
Instinctivement, Heero l'étreint chaleureusement, se souvenant comme sa fille lui manque…
- Si tu as le moindre souci et que Max n'est pas disponible, tu files me voir, d'accord ?
- D'accord, 'ro !
- Comment viens-tu de m'appeler ? demande-t-il en se détachant de lui.
- Dad t'appelle comme ça quand il parle de toi, révèle-t-il. J'aimerais trop vivre avec vous deux…, se prend-il à rêver.
*Et moi donc !* se dit Heero.
Il fronce légèrement les sourcils face à cet aveu incontrôlé. Car au lieu de paraître nouveau et incertain - comme venant de nulle part - voici que ce vœu raisonne puissamment en son for intérieur ; comme si Duo faisait partie de sa vie passée depuis l'infiniment lointain et que son « souvenir » ressurgissait par vagues, allant jusqu'à créer des sensations de « déjà vu » et la certitude de le connaître par cœur…
D'être celui qu'il lui faut.
*Serait-ce donc déjà si fort ?* s'interroge-t-il, partagé entre l'inquiétude, la fascination et l'envie d'en découvrir davantage ; tel un amnésique recouvrant peu à peu la mémoire.
Pourtant, cette pensée ne peut être que dérangeante…
*Duo Maxwell est Carte Noire ! Comment pourrais-je envisager de construire un avenir commun puisque je dois l'arrêter ?*
D'autant plus qu'il le soupçonne d'avoir quelque chose à voir avec Black Shadow et ce, bien qu'il n'en ait rien dit aux Administrateurs…
*Quand bien même…* se dit-il avec fatalité. *Je sais, je sens au plus profond de moi que je ferai tout pour le protéger. Et de lui-même, s'il le faut !*
- 'ro ? l'interpelle l'enfant, intrigué par son air absorbé.
- Pardon, j'étais dans mes pensées… Max n'est pas là ? le questionne-t-il ensuite en se félicitant in petto de parvenir à se souvenir que, pour tout le monde, ici, Duo Maxwell est Max Well.
- Non, il n'a pas retourné le paillasson, lui indique-t-il.
- Ce qui signifie ?
- A l'endroit, il est là. A l'envers, il est en galère ! répète-t-il les mots de Duo.
- Astucieux.
- Et quand il rentre, certains matins, il dort jusqu'à midi, donc de toute façon, je ne le vois jamais avant le déjeuner, termine-t-il de relater le déroulement quotidien de leur vie, avec une pointe de tristesse dans la voix qui trahit son anxiété.
- Quel est son travail ?
- Il refuse de me le dire, répond-il du bout des lèvres en tirant sur l'un des fils qui dépassent des coutures du canapé. Il te l'a dit à toi ? s'enquiert-il avec espoir.
- Max est plutôt du genre secret.
Déçu, Daniel ne dit rien, mais Heero voit bien que ce sujet le tourmente particulièrement.
- Si tu veux me confier quoique ce soit, sache que je serai toujours là pour toi, lui promet-il à nouveau.
- Dad dit que faire des promesses en l'air, ça équivaut à mentir.
- Ce n'est pas une promesse en l'air. Tu fais désormais partie des personnes que je protège.
A l'entente de ces mots et ressentant la détermination de cet homme à la force, certes tranquille, mais implacable, Daniel se met soudainement à pleurer.
- Tu en as gros sur le cœur, n'est-ce pas ? le console Heero en le reprenant dans ses bras.
- Voui…
- Que se passe-t-il, petit guerrier ? lui demande-t-il d'une voix douce en lui frottant le dos.
- J'ai peur pour daddy…
- Pourquoi donc ?
- Une fois… je l'ai vu rentrer très fatigué et… quand je suis allée me brosser les dents, il y avait du sang sur des boules de coton dans la poubelle.
- Tu as essayé de lui en parler ?
- Oui, mais, lui, il veut pas ! s'énerve-t-il. En plus, je sais qu'il n'aime pas son travail…
- Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
- Quand j'en parle, il perd son sourire et il devient tout triste…
*Alors, tout est encore possible…* se réjouit Heero.
- Tu sais ce que je crois ?
- Non, répond-il contre son épaule, rasséréné par sa présence chaleureuse et apaisante.
- Je crois que ton câlin est ton super pouvoir.
Daniel sort le nez de son cou, le flot de larmes tari.
- Ah bon ? T'es sûr ?
- Hn.
- Il est nul, mais j'en ai au moins un !
- Je pense aussi que Max en a besoin… Si tu te sens à la hauteur de la mission.
- Oh, oui ! J'l'ai déjà fait et plein de fois !
- Parfait. Tu as quelque chose de prévu pour ce matin ? s'enquiert-il en le reposant sur le sol.
- Oui, je vais aller jouer avec mes copains en attendant que dad rentre…
- Ça te changera les idées. Amusez-vous bien !
- Merci, Heero.
- Je n'ai plus droit à « 'ro » ?
- Dad trouve des surnoms à tout le monde, mais moi je préfère ton prénom tel qu'il est, décrète-t-il en effaçant les traces résiduelles de ses larmes.
Puis, assuré que personne d'autre ne s'apercevra qu'il a pleuré, il quitte l'appartement, revigoré et plein d'espoir.
Le terrain de basket, qu'il s'apprête à réquisitionner, ne donne pas directement sur l'entrée de l'immeuble. Il ne pourra donc pas voir Duo revenir de son « travail », mais ce qu'il verra, en revanche, c'est son « père » ouvrir la fenêtre du salon qui, elle, donne sur cet espace…
- Drôle de mission, lance Trowa en sortant de la chambre.
- Hn.
- Tu remarqueras qu'il y a bien une histoire de paillasson ? relève-t-il, taquin.
- …
- Qu'as-tu décidé pour Maurice ?
- Il ira en centre d'aide au « Preventers Help » de Sakai.
- Et pour Daniel ? L'avenir de Duo est encore très incertain…
- Daniel est désormais sous ma tutelle.
- Depuis le temps qu'Akane te réclame un petit frère, lui rappelle-t-il, heureux témoin d'un probable bouleversement familial en perspective.
Là encore, les paroles de son ami plongent Heero dans un souvenir commun…
•
Début du flash back
AC 205…
•
Le regard pétillant, Quatre et Trowa sont fiers de présenter leur fille de deux ans, prénommée Towika, à leur proches amis et famille de cœur ; soit, Heero, Milliardo, Sally, Wufeï et sans oublier la petite Akane, alors âgée de cinq ans.
Intimidée par tant d'yeux braqués sur elle, Towika ne lâche plus la chemise de Trowa, sur les genoux duquel elle est assise.
- Vous allez la garder ? s'enquiert Akane, qui se tient debout, devant Heero, mais face à la petite fille.
Elles s'observent déjà depuis de longues minutes et Akane se demande par quel enchantement les adultes trouvent que les enfants leur ressemblent…
Qu'ils soient adoptés ou non, là n'est pas le souci d'Akane. Elle considère simplement que les adultes et les enfants n'ont rien à voir.
- Bien sûr, mon ange, répond Quatre avec douceur en caressant la joue de sa fille.
- Vous croyez qu'elle voudra jouer avec moi ?
- Et pourquoi ne le voudrait-elle pas ?
Sans rien répondre, Akane semble plutôt méditer un autre point et tous sont fascinés de l'observer en pleine analyse…
- Elle est redoutable, souligne Trowa en entrelaçant ses doigts à ceux de son mari.
Sally rit, tandis que Milliardo n'a d'yeux que pour sa nièce…
- Papa ? l'appelle Akane.
- Hn., répond Heero.
- Je peux avoir un petit frère ?
Tous sourient, Milliardo avec une tristesse infinie. Sa sœur lui confiait souvent son désir d'avoir un autre enfant…
- Pourquoi ton choix se porte-t-il sur un petit frère et non pas sur une petite sœur ? veut savoir Heero.
- Parce que Towika est déjà comme ma petite sœur, donc il nous manque plus qu'un petit frère.
- Notre fille a la meilleure grande sœur du monde, déclare Quatre.
Akane lui sourit, mais ne lâche pas l'affaire.
- Alors ? interroge-t-elle de nouveau son père en se tournant vers lui, les mains en appui sur ses genoux.
- Alors, quoi ?
- C'est quand que tu adoptes mon petit frère ? Il faudra qu'il ait mon âge ! prévient-elle.
- Ce n'est pas au programme du jour, ma chère fille.
- Mais un jour, peut-être ?
- Peut-être, concède-t-il en lui souriant tendrement.
- Sauf qu'on ne sait pas quand, ni si ça se fera ?
- Voilà.
- Mais tu vas quand même y réfléchir, hein, papa ?
- Qui sait ce que l'avenir nous réserve…
- Ça veut dire, oui ?
- Hn.
Chacun rit, mais Trowa plus fortement que les autres, ce qui lui vaut toute l'attention de Towika…
- Même un Général deviendrait chèvre ! lance-t-il.
- Oh ! Il suffirait qu'il broute moins, recommande Akane en faisant référence au « Chévérale Bê » de son conte du soir.
- Broutez moins, travaillez plus ! parodie Sally.
Tous repartent à rire et cette fois-ci, Akane en est certaine : les adultes et les enfants sont deux races d'humanoïdes bien distinctes.
Y a qu'à voir l'expression ahurie de Towika…
Le monde des géants est un mystère !
•
Fin du flash back
•
Trowa fait de plus en plus souvent référence à des temps forts de leurs existences passées. Même s'il occulte encore son mari et leur fille, Heero est convaincu que le processus de guérison s'est enclenché.
*Les choses s'accélèrent…* constate-t-il. *Enfin !*
Il a vu son ami souffrir d'atroces migraines pendant les premières semaines suivant l'accident, puis apparaître complètement hagard, voire craintif… jusqu'à ce qu'il se rééquilibre et soit déclaré apte à reprendre du service, un morceau de vie en moins.
A ce moment-là, il était judicieux, voire vital, que Quatre et Towika restent à bonne distance et Heero a gardé le silence en ce sens, uniquement. Mais à présent que Trowa se porte bien et ne court plus le risque d'aggraver son état traumatique, le couper de sa famille n'a plus aucun sens.
*Tu as perdu, Lady Une. Admets-le et n'interfère plus dans leur vie ou je déciderai de m'en mêler* promet Heero en observant son coéquipier se préparer son sempiternel café.
- Le corps n'a besoin que d'eau, suggère-t-il.
- Tu veux ma mort ? répond Trowa en touillant sa boisson.
- Baka.
- Je t'aime aussi, vieux.
Le signal sonore de leur communicateur portatif interrompt leur « échange »…
•
Aux alentours de treize heures…
•
Ayant remplacé un voleur au pied-levé, Duo n'a pas eu l'opportunité de faire du repérage, ni d'observer les habitudes des occupants de la demeure et encore moins d'échafauder un plan B…
Pour autant, il a accepté la mission, se sachant parfaitement capable de la remplir en un tour de main.
De l'argent facile, en somme !
Finalement, le plus fatiguant s'est révélé être en planque durant des heures, sans compter le temps du trajet en voiture, aller-retour, et sans jamais pouvoir fermer l'œil…
C'est donc les traits tirés qu'il pénètre son immeuble et tombe nez-à-nez avec la « vieille aux chats ».
- Bonjour, Monsieur Well, le salue-t-elle de sa voix tremblotante.
Las, il lui adresse un signe de tête respectueux.
- Vous n'auriez pas vu ma minette ? Je dois lui donner son comprimé…
Mais la « vieille aux chats » n'attend visiblement aucune réponse et continue plutôt de fouiller le sol du regard, certainement dans l'espoir de retrouver son animal dans une des boîtes en carton qui jonchent le hall d'entrée…
Préoccupé par les tournures successives qu'a pris sa vie et par son étrange rencontre avec son étrange voisin, Duo monte les marches deux à deux, les yeux dans le vague.
- Vous rentrez tard, ce matin, remarque Heero, depuis sa porte, un sac de provisions posé à ses pieds.
Sans un regard, ni un geste amical pour lui, Duo trace sa route.
- Ça ne va pas ? s'enquiert son voisin d'un air soucieux.
Sans mot dire, Duo sort ses clefs, puis s'engouffre dans son appartement.
*Tu me perturbes trop, 'ro* se dit-il. *Je ne suis plus sûr de vouloir te connaître…*
•
Quelques minutes plus tard…
•
Toc toc toc !
Les cheveux humides, laissés libres dans son dos et parfaitement démêlés, Duo se dépêche d'aller ouvrir…
- Dadyyy ! s'écrie Daniel.
- Mon chaton d'amour…
Usant de son « super pouvoir », Daniel le serre très fort dans ses bras.
- Mhm ! laisse échapper Duo en grimaçant, le plus discrètement possible.
Ayant mal appréhendé le haut rebord d'un trottoir, il a bêtement trébuché et s'est fait mal à l'épaule en se cognant contre un réverbère.
*C'est trop la honte ! J'en parlerai jamais, même sous la torture !* pense-t-il, tout en déplorant de n'avoir pas su réprimer son gémissement de douleur.
- Ça va pas ? se soucie effectivement Daniel en se détachant de lui.
- T'inquiète. Par contre, toi, t'as l'air d'aller ! remarque-t-il à moitié sur le ton d'une question et pour détourner son attention.
- Oui, confirme-t-il en souriant jusqu'aux oreilles.
- Oui ? Tu me réponds « oui », maintenant, et plus « ouais » ?
Depuis le temps qu'il lui soumet l'idée de préférer l'élégant « oui » au vulgaire « ouais »…
- Comme Heero m'a dit, rapporte-t-il.
Duo le repose au sol, le corps raide et les sourcils froncés par la contrariété que suscite cette nouvelle.
- Dis-moi, Dano… Tu l'as vu quand, l'intriguant ?
- Je ne sais pas qui c'est.
- Heero.
- Ah ! Ce matin…
- Tu as pu sortir en douce ? s'étonne-t-il.
- Oui et Heero m'a défendu ! vante-t-il son courage.
- Sans rire, grince-t-il. Et on peut savoir ce qu'il a dit au « géniteur », superman ?
- Heero préfère que je l'appelle « Maurice », répond-il sans douter un seul instant que le superman dont il est question est bel et bien leur nouveau voisin.
Ça fume !
- Ah, vraiment ?
- Oui.
- Et, est-ce que Heero t'a fait part d'autres préférences ?
Daniel réfléchit tout en dévisageant son « père »…
Intuitif et perspicace, l'enfant ressent que s'il veut aider son « daddy », il doit laisser Heero s'approcher au plus près de lui. Ainsi, et sans qu'Heero le lui ait demandé, le garçon passe sous silence la petite discussion qu'ils ont eu à son propos.
- Oui… Il m'a dit de filer le voir si tu n'étais pas disponible, de pardonner à Maurice et de ne pas couper la parole aux gens.
C'en est trop !
Duo voit rouge.
- Non, mais de quoi il se mêle, grincheux !
- Dad, attend !
- Tu bouges pas d'ici ! somme-t-il.
- Te fâches pas avec lui, s'il-te-plaît ! Il est gentil !
Mais Duo ne l'écoute plus et claque la porte.
•
Les preventers n'entendent pas le fameux « toc code » musical de Duo, mais trois coups secs assenés avec suffisamment de force pour faire trembler la porte.
D'un naturel impavide, Heero et Trowa s'entre-regardent un instant - avec le calme olympien qui les caractérise - avant que ce dernier ne dissimule sa présence en allant s'enfermer dans la chambre, pendant que l'autre va pour ouvrir…
Mais à la seconde où il ouvre le loquet et abaisse la poignée, Duo pousse brusquement le battant pour en forcer l'entrée, lui donnant l'impression qu'une tornade de cheveux châtains aux reflets or et cuivrés lui glisse sous le nez.
Il en est encore à respirer la fragrance du santal de son après-shampoing que le dénatté l'attaque sans délais…
- Pour qui vous prenez-vous ? s'indigne-t-il en s'enfonçant dans l'appartement. Vous débarquez chez nous et vous n'avez même pas déballé vos p'tites cuillères que vous vous mêlez de notre vie privée !
- De quoi parlez-vous ? s'enquiert tranquillement Heero en le rejoignant au salon, les sens délicieusement saturés par son odeur.
- Faites pas l'innocent ! rétorque-t-il en le fusillant du regard.
- Oh, je vois. Vous êtes fâché que je me sois permis d'instruire votre fils. Et, qu'en prime, j'ai su le mettre à l'abri des violences de Maurice.
Le sang de Duo ne fait qu'un tour.
- Ce type ne mérite pas d'être appelé par son nom ! fulmine-t-il.
- La vengeance n'est pas une solution viable.
- Peut-être, mais c'est tout ce qu'il nous reste quand on a tout perdu !
- C'est de Daniel dont nous parlons ?
- Vous vous jouez de moi ! l'accuse-t-il.
- Vous aussi. Et dois-je vous rappeler que vous ne cessez de venir frapper à ma porte ?
- Je vous interdis de vous approcher de lui à nouveau, est-ce que je me suis bien fait comprendre ? le menace-t-il plutôt au sujet de Daniel.
- Je regrette, Max, mais ça ne se passera pas selon vos plans.
- Qu'avez-vous fait à mon fils ? siffle-t-il entre ses dents.
- Trois fois rien.
- Et ça signifie quoi pour vous, « trois fois rien » ?
- Quelques mots, une pincée de fermeté et beaucoup d'amour.
- Arrête de me baratiner, espèce d'enfoiré ! le tutoie-t-il soudainement et de la pire manière qui soit.
Cependant, le regard et l'expression d'Heero, indéchiffrables et d'une profondeur infinie, ainsi que son silence, d'une étrange densité, forte et pesante, fait frissonner Duo, lequel se rétracte aussitôt.
- Je retire ce que je viens de dire, dit-il, avec raideur néanmoins. Mes paroles ont dépassé ma pensée.
- Excuses acceptées.
- Seulement le dernier mot, inutile de t'exciter ! Et ça ne change rien à l'affaire : je t'interdis toujours de parler à mon fils.
- Je n'ai fait que véhiculer un message de paix, Max. Ton gamin est angoissé à l'idée qu'il puisse t'arriver quelque chose. Il n'ignore pas que votre situation est instable, qu'elle n'a rien d'officielle…
- C'est MON fils ! ne trouve-t-il rien de mieux à marteler.
- CE N'EST PAS UN JOUET, NI UNE COMPENSATION ! tonne la voix d'Heero.
Sous sa colère, vive et maîtrisée, Duo se pétrifie avec l'impression que son corps astral a fait deux pas en arrière, tandis que son enveloppe corporelle reste tétanisée.
Interdit et honteux d'avoir perdu son self-control sur ce sujet-là, Duo ne peut plus rien faire d'autre, à présent, que d'écouter la suite, le cœur battant à mille à l'heure…
- Si tu as les moyens d'aider un enfant en détresse, que choisis-tu ? Tu passes ton chemin, te disant que c'est celui d'un autre, ou tu donnes tout ce que tu as pour le soutenir, même durant quelques secondes de sa vie ? Des secondes qui le guideront toute sa vie.
Duo est si déconcerté par ses paroles que sa mauvaise humeur retombe d'un seul coup…
*Je lui en veux d'avoir fait ce que j'aurais dû faire depuis des années, simplement parce que lui parvient vraisemblablement à ne pas se laisser bouffer par la colère…* s'avoue-t-il.
- Tu veux un café ? propose Heero dans l'espoir qu'il accepte de se confier.
Les yeux humides et dans le vague, le cœur et la gorge douloureusement serrés, Duo décline l'invitation d'un imperceptible mouvement de tête.
Sincèrement et profondément touché par cet homme magnifique et en souffrance devant lui, Heero décide de le rejoindre d'un pas lent, ceci, afin que Duo ait tout le temps nécessaire pour appréhender son geste… et éventuellement s'y soustraire.
- Qui es-tu ? l'interroge le dénatté d'une voix tendue.
Notant qu'il ne cherche pas à se dérober, malgré sa crispation évidente, Heero s'autorise à venir tracer du bout des doigts des sillons de frissons sur sa joue et son cou, avant de les glisser, tendrement et délicatement, le long de sa superbe chevelure…
- Quelqu'un qui s'intéresse à toi, révèle-t-il.
Duo déglutit avec difficulté, ne parvenant pas à se libérer de son regard envoûtant, soudé au sien depuis de longues minutes…
Seulement, l'instant est trop intense et le plaisir d'être enfin à son contact physique est trop grand. Duo se sent menacé par cette attraction extraordinaire, cette promesse d'une autre vie qui pourrait le faire dévier de sa trajectoire funeste…
*Notre désir commun de nous appartenir l'un à l'autre est trop fort…* se dit-il à regret.
Il fuit donc, plus qu'il ne s'éloigne, en reculant vers l'entrée du salon…
- Tu ne peux pas. Personne ne peut.
- Que veux-tu dire ?
- Je ne pourrai jamais… J'ai choisi… J'ai fait mon choix, il y a bien longtemps et… Je ne pourrai jamais être aimé de la sorte et tu n'y peux rien.
- Pourquoi te condamner de la sorte ?
- Parce que tu ne me connais pas, 'ro.
Heero sait par Daniel que Duo a pris l'habitude de le surnommer ainsi lorsqu'il parle de lui à son « fils », mais c'est la première fois qu'il l'utilise à son adresse.
*Tu me fais me sentir unique pour toi…* pense Heero qui se trouble d'être son « 'ro » à lui et à lui seul.
- Si tu savais qui je suis en réalité, tu ne me regarderais pas comme ça, poursuit Duo.
Heero observe cet être qui se noie dans un chagrin sans fond depuis la seconde où sa famille est morte et ne peut s'empêcher d'admirer la couleur vibrante de ses yeux, celle de ses cheveux qui ondulent au moindre courant d'air et surtout, il admire sa sincérité, son aptitude renversante à dire la vérité, à avouer ce que quiconque préférerait garder caché, à passer de l'ombre à la lumière avec une aisance désarmante… et tout à fait séduisante.
Alors qu'il se perd dans sa contemplation, l'objet de ses rêves recule d'un autre pas, les épaules basses et le regard fuyant.
- Reste, le retient Heero.
- Je ne peux pas…
- Alors, donne-t'en les moyens.
- Et si je ne te méritais pas, au fond ? l'interpelle-t-il avec gravité avant de s'empresser d'ajouter, sans lui laisser la possibilité de répondre à sa question : Jure-moi que tu ne veux aucun mal à Dano, requiert-il.
*Bon sang ! Qu'est-ce que j'ai à me livrer ainsi, chaque fois que je le vois ?* peste-t-il en son for intérieur.
- Je te jure que s'il devait t'arriver quoi que ce soit, je prendrais la relève.
- Pourquoi le ferais-tu ?
A mesure qu'il fait ses adieux, in petto, à celui qu'il soupçonne d'être l'homme de sa vie, de grosses larmes silencieuses coulent le long de son visage.
- Parce que je suis toujours ce que me dicte ma conscience.
Duo hoche la tête d'un mouvement lent, tout en s'essuyant les joues.
- Je doute parfois d'en avoir une…, confesse-t-il, malgré lui, en souriant tristement.
- Max…
- Dany mérite de vivre auprès d'un homme tel que toi, l'interrompt-il.
- Daniel mérite de vivre auprès des gens qu'il aime et tu es en tête de liste.
Duo semble méditer ses paroles…
- Ta promesse tient toujours ?
- Oui.
Fort de son serment, qu'il juge authentique et indéfectible, Duo se détourne donc pour partir, désormais confiant quant à l'avenir de Daniel.
*Au moins un vœu d'exaucé !*
- Que comptes-tu faire ? veut savoir Heero.
- Là, tout de suite : une crêpe party, le renseigne-t-il d'une voix plate, avant de quitter l'appartement.
Ce faisant, il referme doucement la porte, derrière lui, avec précaution et regret, convaincu qu'il n'en aura jamais plus l'occasion.
- Tu as réussi à le déstabiliser et pas qu'un peu, fait valoir Trowa qui sort de la chambre en avisant sa montre, laquelle est reliée aux caméras de surveillance miniatures, dont deux filmant le couloir.
- C'est un bon début, reconnait-il, mais c'est insuffisant…
- Certes, mais comme j'occupe la chambre…
- Baka.
•
Du côté de chez Duo…
•
Daniel, qui a attendu son « père » derrière leur porte durant tout ce temps, refuse à présent de quitter ses bras.
- Tu m'as fait peur ! lui reproche-t-il encore.
- Désolé, chaton.
- Heero est gentil ! Je l'aime bien, mais…
- Mais ?
- Mais si toi, tu l'aimes pas, alors je ne l'aimerais pas non plus.
- Mon cœur, tu ne dois pas faire ça.
Il le repose au sol et reste agenouillé pour être à sa hauteur.
- Tu ne dois pas essayer de me ressembler, reprend-il. Tu dois faire les choses selon toi, pas selon moi, d'accord ?
- Ça veut dire que je peux dire bonjour à Heero ?
- Oui, mon trésor.
- Et lui taper dans la main ?
- Aussi.
- Alors, pourquoi tu t'es fâché contre lui ?
- Parce que je suis en colère contre moi. Heero a fait plus pour toi en l'espace de quelques jours, que moi en cinq ans.
- Non, c'est pas vrai ! s'indigne-t-il.
Duo sourit tristement, puis se ressaisit.
- Des crêpes ? propose-t-il pour mettre un terme à leur conversation et amoindrir la douleur qui en résulte.
- Ouaiiis !
Duo rit.
- J'me disais bien, aussi !
- Je peux en garder pour Heero ?
Duo est surpris de voir à quelle vitesse et avec quelle intensité, Daniel s'est attaché à leur voisin.
*Il n'a jamais fait ça avec personne d'autre que moi…* réalise Duo.
- C'est toi qui vois…
•
Deux heures plus tard, Heero répond au « toc code » reconnaissable de Daniel, lequel lui tend, à bout de bras, une assiette emballée dans du papier d'aluminium.
- C'est pour toi ! déclare-t-il, tout sourire.
Heero s'empare du présent.
- Dad t'a écrit un petit mot, lui apprend l'enfant, en extirpant le papier froissé de sa poche avant.
Heero s'en saisit pour lire le message suivant : « Désolé pour toute à l'heure. J'espère que vous aimerez. Max »
- Remercie-le de ma part, lui demande-t-il.
- Oui, répond-il en se dandinant.
- Il y a autre chose dont tu souhaites me parler ?
- Dad va me donner mon cours d'auto-défense dans le parc…
Heero attend la suite… qui ne vient pas.
- Tu n'aimes pas ça ? l'interroge-t-il donc.
- Oh, si ! J'adore et on rigole bien, tous les deux.
- Alors, où est le problème ?
- Tu peux venir avec nous, si tu veux, propose-t-il du bout des lèvres.
- Tu veux que je vienne ?
Le garçon hoche vigoureusement la tête, les yeux brillants.
- Max est au courant ?
- Non, répond-il d'un air déçu, sentant que leur voisin pourrait refuser. Mais, il m'a dit que j'avais le droit de te voir ! tente-t-il de rattraper le coup.
- Tu penses qu'il sera d'accord ?
- Je crois que oui… Il m'a dit que je devais faire les choses selon moi, pas selon lui.
Heero sourit.
- Dans ce cas, j'accepte.
- OUAIIIIIIIIS ! J'vais le dire à dad et on y va !
- On se rejoint en bas de l'immeuble.
- OuaisOui ! se corrige-t-il in extremis.
Il ne perd pas plus de temps et file retrouver son « père » qui ne s'attend qu'à recevoir les remerciements d'Heero…
- Allez, dad ! On va bien s'amuser ! garantit Daniel, surexcité.
Fébrile à l'idée d'être à nouveau en présence d'Heero et cela, si vite, après leur dernière confrontation, Duo n'a pourtant pas le cœur à annuler cette sortie… à trois.
C'est ainsi qu'en moins de deux, ils se retrouvent nez-à-nez, sous le soleil de la côte ouest de la région centrale de R2…
- Je vous suis, annonce sobrement Heero en croisant volontairement le regard du natté.
- C'est partiii ! lance joyeusement Daniel en entraînant son « père » sur le sentier dallé qui serpente parmi les arbres centenaires.
C'est inespéré !
S'ils s'attendaient, Trowa et Heero, à ce que leur mission soit soutenue, voire, rendue possible, par un enfant de huit ans…
Grâce à la diversion que Daniel représente et à la liaison qu'il assure, bien malgré lui, entre Duo et Heero, ce dernier a eu tout le temps d'analyser sa situation personnelle.
N'étant pas adepte du ridicule, le preventer a rapidement cessé de lutter contre ses sentiments, déjà si solidement ancrés. Et c'est avec joie et soulagement qu'il reconnaît pleinement s'être épris de sa cible.
*Ma chère et tendre amie…* envoie-t-il ses pensées à Relena, tandis que le chemin qu'ils empruntent depuis quelques minutes débouche sur une clairière. *Tu ne t'attendais certainement pas à ça, toi non plus… Ou peut-être que si et auquel cas, tu dois bien rire de là-haut ! Mais, la chose est là : je suis séduit par celui qui est censé être mon ennemi… ou tout du moins, mon adversaire* relativise-t-il intérieurement.
- C'est toujours ici qu'on s'entraîne, hein, dad ?
La voix et la question du garçon sortent Heero et Duo de leurs pensées respectives. A la différence près que ce dernier se bat toujours contre l'éventualité d'établir un semblant de vie affective avec Heero…
- Oui, confirme Duo, le visage fermé.
- Tu veux bien garder ma montre, Heero ? demande Daniel, imperméable au malaise ambiant.
Duo se racle la gorge en signe de douce réprimande…
- S'il-te-plaît ? complète l'enfant en faisant aller son regard de l'un à l'autre.
- Hn.
Là encore, Daniel décrypte la réponse d'Heero. Ce qui fait prendre conscience à Duo qu'il y parvient également…
Comme s'il avait toujours su le faire et ceci, sans fournir le moindre effort de concentration.
- Tu te mets où ? s'enquiert Daniel.
- A l'ombre de cet arbre, lui indique Heero.
- Tu peux t'asseoir sur ce tronc qui est tombé, là-bas, lui propose-t-il en le pointant du doigt, soucieux qu'Heero ne trouve pas de prétexte à s'éclipser. C'est confortable, assure-t-il.
- C'est une bonne idée, reconnaît-il en s'y installant.
Daniel sourit, satisfait, tandis que Duo les observe discrètement du coin de l'œil.
- Je commence et après, c'est ton tour, déclare Daniel en lui confiant sa montre.
Duo manque de s'étrangler.
- Hein ? fait-il.
- Heero aussi doit s'entraîner, affirme-t-il avec le plus grand sérieux, tout en le rejoignant au centre de la clairière. C'est toi-même qui m'as dit que le monde était rempli de méchants…
Contre toute attente, le preventer rit de bon cœur, parfaitement détendu.
Ce qui n'est pas le cas de Duo, loin de là !
- Reviens un peu par ici, petit guerrier, réclame Heero, sous le regard scrutateur du natté.
Lequel découvre le surnom qu'Heero a apparemment déjà trouvé pour son « fils » et à en juger par l'expression de Daniel, Duo comprend que ce n'est pas la première fois qu'Heero le nomme ainsi.
Le « petit guerrier » se plante donc à nouveau devant lui, profitant de ce qu'il veut lui parler pour faire quelques mouvements d'échauffements…
- Tes attentions sont louables, reprend-il, mais tu dois prendre la peine de demander aux personnes concernées si tes idées leurs conviennent.
- Tu n'es pas d'accord pour t'entraîner avec dad ?
- Je le suis, mais je ne pense pas que Max soit partant…
- Ah bon ? s'étonne Daniel en pivotant vers son repère. Pourquoi ?
- On peut toujours essayer, marmonne Duo, en balayant la question d'un geste de la main. On n'a plus beaucoup de temps avant que tu ne doives rentrer, trésor.
- Mais non, j'ai tout le temps que je veux, maintenant ! Heero a dit à Maurice de me laisser faire ce que je voulais…
- Au temps pour moi ! J'avais oublié les exploits de ton « nouveau meilleur ami », grince encore Duo.
Le sourire en coin, Heero n'en prend pas acte. Il sait que Duo aura vraiment de quoi être en colère contre lui, lorsqu'il décidera d'arrêter Carte Noire… et de le placer sous sa protection rapprochée en tant que témoin dans l'affaire « Solo Smith ».
Voici ce que le Colonel Yuy a trouvé pour lui éviter la prison et le garder auprès de Daniel… et de lui, accessoirement.
De même, lorsque le dossier « Masanaga » - auquel celui de Solo est inextricablement lié - sera bouclé et que sa mise sous surveillance stricte n'aura plus lieu d'être, Heero a d'ores et déjà prévu de l'intégrer de façon permanente dans son unité.
D'une pierre, deux coups, Duo effectuera sa peine en servant la cause des Preventers…
*Les Administrateurs seront ravis d'avoir Carte Noire sous leur coupe…* se dit Heero, qui prévoit de se tailler la part du lion, au passage.
En cela, il n'est pas question de leur abandonner Duo ni de les laisser décider, seuls, de son sort. Seulement de leur permettre de tirer avantage de sa future collaboration… certes, contrainte et forcée.
- C'est quoi, ton truc ? s'intéresse-t-il.
- Du MMA, répond-il prudemment en accrochant sa veste sur une branche. C'est un mélange de pugilat et de lutte au corps.
Il ne fait que confirmer ce que Heero et son équipe savent déjà, mais le preventer doit feindre l'ignorance, tout en dosant subtilement son intérêt pour son parcours, afin de donner le change.
Aussi, c'est uniquement grâce à l'inscription de Duo dans un club de « Mixed Martial Art » durant son enfance passé à Sacramento qu'Heero a pu retrouver sa trace, ailleurs que dans les archives de l'orphelinat. Une information supplémentaire précieuse, quoique ténue, mais qui a pourtant suffit à ce que l'agent d'élite remonte jusqu'à Max Well, puis à Carte Noire.
- Hn. Et où as-tu appris ces techniques de combat ?
Un brin farouche - ce qui devrait mettre les deux hommes sur un pied d'égalité - Duo lui jette un coup d'œil soupçonneux, tandis que le garçon fait le tour du terrain en courant…
- Je n'enseigne pas à Dano des techniques de combats purs pour le moment, élude-t-il sa question. Plutôt des moyens d'éviter le danger.
- Et si le méchant lui bloque toute tentative d'esquive, ou de fuite ?
- J'l'ui pète les couilles ! crie Daniel.
- Daniel ! le reprennent Duo et Heero d'une même voix paternelle, tendre et ferme à la fois.
Ils s'examinent tous deux un moment, puis Duo répond à son interrogation en s'occupant de faire place nette en ôtant les gros cailloux…
- Je lui apprends déjà à savoir anticiper en commençant par les gestions du stress et de la situation, les positions et l'observation. Ensuite, à bien réagir dans une situation quotidienne devenant dangereuse, que ce soit en pleine rue, confiné dans un véhicule ou en transports en commun… Nous entamerons bientôt la partie où il doit se défendre sur différentes attaques, comme les bousculades, les coups de tête et de pieds, les poussées, les placages, les étranglements, les saisies des poignets, et sans oublier les cas probables où il pourrait devoir faire face à plusieurs agresseurs… (A)
- Il n'a pas la force physique suffisante pour faire face.
- Sans blague ! Parce que tu l'étais, toi, à son âge ?
*Oui* se garde bien de révéler Heero.
- Et si l'agresseur est armé ? Couteau, arme à feu…
- Je lui ai acheté une bombe lacrimo'.
- Et toi ?
- Moi, quoi ?
- Tu t'en es acheté une, aussi, ou tu préfères manier une arme ?
Duo est agacé. Il ne supporte que moyennement qu'un individu fouille sa vie et le questionne ainsi, avec tant de précision.
Cela lui donne la détestable sensation qu'on cherche à le priver de sa liberté…
- Tu sais quelque chose que j'ignore, 'ro ?
- Comme quoi ?
- Je ne sais pas… Peut-être suis-je somnambule et tu m'auras vu déambuler dans la rue avec un sabre ?
- Non, prend-il la peine de répondre malgré l'absurdité de sa suggestion.
- Dad, j'suis chaud, là ! les interrompt Daniel. On commence ?
Ce qui ressemble de plus en plus à des altercations verbales est mis de côté pour laisser place à la bonne humeur générée par l'enfant…
Celui-ci est à présent concentré et reproduit habilement les gestes volontairement ralentis de son Maître.
- Bloque-moi, Dano, commande Duo au bout de quelques minutes. Non, pas comme ça… voilà ! Serre… encore, encore, encoreuuuuuh ! Zé bon, 'u 'eux 'â'é !
Daniel - qui a finalement eu gain de cause en persuadant son « père » de lui enseigner les techniques de combat, dès maintenant - lâche prise autour de sa gorge pour se précipiter vers Heero.
- T'as vu, t'as vu ?
- Tu t'es bien débrouillé, admet-il. J'ai particulièrement aimé le moment où tu l'étrangles.
- Moi, aussi ! J'suis de plus en plus fort ! se réjouit-il.
- Hahaha ! fait Duo en se frottant le cou. J'vais te mettre la raclée ! promet-il à Heero.
- Serait-ce une invitation ? le taquine-t-il en retour.
- Désolé, j'ai pas de carte sur moi…
A ce mot, Heero esquisse un sourire en coin tout en le rejoignant d'un pas tranquille, puis adopte une posture d'attente, le corps décontracté, mais alerte.
- T'as quelques notions, ou t'as que d'la gueule ? s'enquiert Duo avec une délicatesse toute relative.
- Vérifie par toi-même, le met-il au défi en retroussant les manches de sa chemise blanche.
- Maintenant que j'y pense, t'es toujours en costard. Pour quelqu'un qui peut travailler chez lui, je trouve ça débile !
- Tu parles pour éviter le combat, ou c'est une technique de ton cru : « attaque mortelle par babillage » ?
- Oh ! Je vois…
Duo déplace le poids de son corps sur sa jambe avant, une main levée à hauteur d'épaules.
*Intéressant…* se dit Heero en incitant Duo à engager le duel d'un bref signe de la main.
Ils s'évaluent ensuite en quelques mouvements bien placés et correctement parés, puis se tournent autour, attentifs…
*Il est réactif, souple et semble détenir une excellente résistance physique…* pensent-ils chacun à propos de l'autre.
- Vous vous battez bizarrement, remarque Daniel depuis son tronc. Les méchants vont plus vite que vous dans les films…
Les grands guerriers ne se laissent pas distraire et échangent une nouvelle suite de mouvements, fluides, gracieux et qui alternent lenteur et rapidité.
Duo a de la technique, c'est indéniable, et sait anticiper les coups de son adversaire, mais Heero donne l'impression de ne fournir aucun effort, de ne subir aucune difficulté psychique, ou physique, et n'a aucune hésitation…
- Tu pratiques depuis quand ? l'interroge Duo.
- L'enfance.
Duo croit esquiver une attaque, qui se révèle être une feinte permettant à Heero de l'enserrer par derrière dans l'étau terrible et surprenante de ses bras.
- Et toi ? lui chuchote-t-il à l'oreille.
Duo parvient à se dégager de son étreinte, qui donne pourtant l'impression d'être infranchissable, inflexible et invulnérable, ce qui lui laisse la désagréable sensation que c'est Heero qui a bien voulu le relâcher.
- Plus tard, mais je constate que ça ne fait pas vraiment de grande différence, présume-t-il de ses forces.
Et pour cause ! Les deux hommes ne livrent ici qu'un échantillonnage chorégraphié de leur savoir-faire. Ils n'engagent pas leur pleine capacité et ne font montre que d'un peu de leur virtuosité, puisqu'il ne s'agit pas là d'un duel à mort, ni de défendre leur vie.
- Qui est ton maître ? se renseigne Heero.
- J'crois pas qu'on ait eu le même.
- Je m'en doute. Le mien était mon père…
A ce mot, Duo cille. Cela ne dure pourtant qu'une seconde, mais c'est amplement suffisant pour qu'Heero le plaque au sol et lui bloque toute possibilité de se libérer, cette fois-ci.
Leur position finale est cocasse : Duo repose sur le dos, vaincu, Heero pesant lourdement sur son corps, dominateur.
*J'l'ai pas vu venir…* s'inquiète sérieusement le natté.
Non seulement, il n'a pas eu le temps d'appréhender son attaque tant Heero est véloce, mais il ne s'attendait pas non plus à le rencontrer, lui, ni à l'avoir comme nouveau voisin…
Tandis que leurs visages ne sont plus plus qu'à un souffle de distance, ils échangent un long regard que Duo est incapable de rompre…
*Mon dieu…* se dit-il en frissonnant.
- Tu as un excellent niveau, déclare Heero en l'aidant à se relever.
- Tu es meilleur, admet-il, le cœur battant.
- J'ai eu un maître exigeant.
- Il ne devait pas l'être autant que toi.
- …
- …
- Ouah ! s'écrie Daniel en accourant vers eux. Vous étiez super impressionnants ! C'est encore mieux que les X-Men… Dad ! s'affole-t-il soudain. Tu saignes !
- Hein ? Où ça ?
- Là, répond calmement Heero en déchirant un morceau de sa chemise pour tamponner, puis presser sa joue. La coupure n'est pas bien méchante, elle ne mérite même pas de points de suture, mais les blessures aux visages saignent toujours abondement.
Lui prodiguant les gestes de premiers secours, Heero tient son visage en coupe dans ses mains, ses yeux à nouveaux plongés dans les siens.
Troublé, Duo se sent paralysé, comme fait prisonnier par ce regard bleu de Prusse impérial…
- Ça va aller ? demande Daniel à Heero.
*Non…* répond Duo, en lui-même. *Non, ça va pas du tout !*
- Oui, assure leur voisin. Ce n'est rien.
*Non… Non, c'est pas rien, justement !* se dit Duo en songeant à l'alchimie qui se crée entre eux trois.
- On va rentrer, décide Heero.
- Déjà ! dit le garçon, déçu.
- Nous aurons d'autres occasions.
- Oui, mais c'était court quand même, proteste-t-il faiblement en traçant des sillons de la pointe du pied.
- Allez, petit guerrier, va décrocher la veste de ton père, s'il-te-plaît, et n'oublie pas ta montre que j'ai laissé sur le tronc.
- D'accord, se résigne-t-il en se détournant d'eux.
- Max ? l'appelle ensuite Heero.
Mais, Duo ne répond pas.
Il ne réagit pas à cette identité-là parce que pour Heero, il n'est plus Max, mais bel et bien Duo, sans masque ni faux-semblants…
- Max, prends le relais, insiste-t-il d'une voix douce en lui caressant la joue de son pouce.
Court-circuité, Duo met un temps fou à comprendre ce qu'Heero insinue.
Lorsqu'il finit par refaire surface, Heero s'est déjà emparé de sa main pour la guider jusqu'à sa coupure.
- Ce n'est qu'une égratignure, mais ça rassure Daniel de te voir pris en main et soucieux de ta santé, explique-t-il.
Duo ne répond rien, se contentant de comprimer sa « blessure » sous le regard attentif de son « fils », qui revient en courant…
Sur le chemin du retour, et alors que Daniel montre à Heero tout ce que son « père » lui a déjà appris, Duo peine à préserver une mine réjouie, sinon neutre.
S'il parvient néanmoins à dissimuler son malaise intérieur, il n'arrive pas à le surmonter. Mutique, il se remémore les douleurs et les chocs de son enfance qui se répercutent encore et toujours dans sa vie d'homme, telle une ombre immense qui le recouvre inexorablement, le privant peu à peu de sa lumière…
*Mon plan était voué à l'échec dès le départ…* se démoralise-t-il. *Je ne retrouverai jamais l'assassin de ma famille et au final, je me perdrai moi-même…*
- Attention ! fait soudain Heero en lui barrant le torse de son bras.
Accaparé par ses tourments, Duo n'a pas vu la racine sortie de terre, devant lui.
En revanche, il sent Heero le retenir fermement, alors qu'il perdait l'équilibre…
- Merci, bredouille-t-il en lui coulant un regard hésitant, avant que Daniel ne rompe leur échange silencieux en réclamant à Heero de faire la course.
- Prêt ? s'enquiert le preventer.
- Oui !
- Go !
*C'est peut-être possible, après tout. Il me suffit d'éviter les sujets sensibles et… Non. Il ne se passe pas un rendez-vous où 'ro ne désire pas en apprendre plus sur moi…* se dit Duo, tout en pressant le pas.
- On est arrivé exæquo ! annonce Daniel en levant la main.
Heero répond à son geste en venant y claquer la sienne.
- Oui, mais tu as forcé et maintenant, tu te retrouves avec un point de côté, devine-t-il aisément, malgré les efforts que Daniel fournit pour le lui cacher.
- Je voulais faire comme toi, se justifie-t-il en se tenant le ventre.
- Appuie sur la zone douloureuse et incline-toi sur le côté qui te fait mal en expirant, lui conseille-t-il.
Confiant, Daniel s'exécute…
- Être un superhéros ne signifie pas que tu doives faire comme l'autre, ni mieux, reprend Heero, soucieux que l'enfant ne mette pas sa vie en danger pour prouver sa valeur. Donner ton maximum, en fonction de tes capacités propres, est bien plus méritant et impactant.
- Impac… ?
Il n'a pas le temps de se renseigner sur la définition de ce mot qu'un copain l'appelle, au loin.
- Daniel !
- Dad ? lui demande-t-il laconiquement la permission d'aller le rejoindre.
- Vas-y, mon ange, répond Duo en arrivant à leur hauteur.
Seulement, Daniel ne file pas comme à son habitude, mais interroge plutôt Heero du regard.
- C'est rien qu'une égratignure, le rassure-t-il encore, l'ayant parfaitement compris.
- Tu vas t'en occuper ? réclame-t-il tout de même.
- Danyyy ! râle Duo en roulant des yeux.
- Si ton père y consent, oui, lui promet Heero.
Satisfait, Daniel part enfin à la rencontre de son ami…
- Faudrait voir à ne pas céder à toutes ses envies ! lui reproche Duo.
Se rebeller contre Heero et par conséquent, contre tout ce qu'il provoque en lui, est pour l'instant le seul moyen qu'il ait trouvé pour se redonner contenance.
- Et si je cédais plutôt aux miennes ? répond-il par une question tendancieuse.
Déconcerté, Duo cligne des paupières en le fixant d'un air interdit, tandis qu'Heero pénètre l'immeuble…
Alors qu'ils montent les escaliers, Duo stoppe soudainement sa progression.
- Ecoutes, 'ro…, commence-t-il avant de s'interrompre.
- Tu préfères que je te soigne chez toi, ou chez moi ?
- Non, arrête…
Sans faire état de sa réticence, Heero pousse la double porte coupe-feu qui donne accès au deuxième étage en la maintenant ouverte pour Duo. Celui-ci soupire, mais accepte son élan de galanterie pour aller se planter devant sa porte d'entrée.
- Il faut arrêter ça, maintenant, avant que ça n'aille plus loin, déclare-t-il ensuite, d'une voix ferme.
*Ne fais pas ça…* pense Heero, sans rien laisser paraître.
- Il ne peut rien y avoir entre nous et tu n'es pas un supermarché ! poursuit Duo.
- Nous partageons pourtant le même feu intérieur. Tu viens me voir, souvent, et…
- Je sais, le coupe-t-il, déstabilisé qu'Heero semble manifestement tout disposé à discourir sur ce qu'ils ressentent l'un pour l'autre, aussi ouvertement et avec tant de facilité. Je ne te demande pas de me comprendre, juste de respecter ma décision.
- Très bien. Que fait-on, dans ce cas ?
- Je ne sais pas, répond-il en reculant vers son appartement. Il faut que je réfléchisse…
*Tu prends encore la fuite…* constate Heero, alors que Duo disparait derrière sa porte.
Appuyé contre celle-ci, il se fait violence pour ne pas plier bagages et partir quelques jours, loin, très loin d'ici…
Mais pour aller où ?
C'est partout pareil !
Le même ennui, les mêmes pourris, les mêmes victimes, la même misère et si ce n'est sociale, au moins morale…
Et de toute façon, il ne peut pas laisser Daniel. C'est inconcevable !
Il pousse un autre long soupir, lorsque son regard est attiré vers un objet insolite, entre ses pieds…
*Quelqu'un me l'a glissé sous la porte…* s'inquiète-t-il en se saisissant de l'enveloppe.
D'habitude, Carte Noire est contacté par le biais de petites annonces factices dans l'un des grands journaux nationaux : « le Central R2 ». Le quotidien a l'avantage de couvrir tout le territoire et de consacrer deux pages pleines aux autres pays de la région. Ainsi, Duo est certain de recevoir un maximum de propositions, lui donnant l'embarras du choix.
Il l'ouvre néanmoins et déchiffre sans mal une offre codée à l'adresse de Carte Noire…
*Comment ce Masanawaga-truc-muche m'a-t-il trouvé au nom de Max Well… ? Peu importe ! Ça devait bien arriver un jour… Je vais aller prendre cet ordre de mission, et ceux d'après, et tous les autres qui suivront jusqu'à ce que je trouve et tue l'assassin de ma famille !*
Réaffirmant-là son ambition d'antan, Duo, résolu, abandonne une nouvelle fois ses rêves fugaces d'une vie meilleure…
Son grain de sucre dans un monde de sel…
Heero Yuy.
Il n'ignore pas, cependant, qu'Heero est à ce jour le seul adulte soucieux du bien-être de Daniel et assurément capable de s'en occuper comme il convient.
*Je ne suis pas aveugle. Je vois bien qu'ils s'adorent, tous les deux…*
Fort de cette conviction, il va s'asseoir sur sa petite table à manger pour rédiger un mot, qu'il glissera ensuite sous la porte d'Heero :
« Je dois effectuer un déplacement professionnel de dernière minute. Peux-tu veiller sur Daniel ? Cela ne prendra que le temps d'un aller-retour entre ce soir et demain… Il y a une mousse au chocolat-menthe à la clef ! Merci, Max.
PS : en cas de problème, voici mon numéro de portable 555-112 »
*J'ai beau être un peu jaloux de leur complicité évidente à tous les deux, je suis surtout soulagé que Daniel ait choisi cet homme-là pour deuxième option, au cas où… je ne reviendrais pas* se dit-il en sortant de chez lui pour aller jusqu'à sa voiture…
•
Quelques minutes plus tard…
•
Trowa, qui revient de la cuisine en croquant une pomme à pleines dents, aperçoit la feuille pliée en deux et la ramasse…
- Tu penses faire durer cette situation combien de temps ? demande-t-il à Heero après lui avoir lu le message à voix haute.
Non pas qu'il doute de sa stratégie, ou soit en désaccord avec les décisions et agissements de son coéquipier, mais il s'interroge sur les desseins en partie mystérieux du Colonel Yuy.
Debout, devant la grande fenêtre du salon, le preventer en question promène son regard sur le parc, au loin, sans rien répondre…
•
Le lendemain,
à Los Angeles…
•
Absorbé dans ses pensées, l'image d'Heero refusant de quitter son esprit, Duo marche pourtant d'un pas décidé vers le lieu du rendez-vous : l'hôtel Blue Scape.
*J'me demande ce qu'il va me commander, Mamadou ?* se dit-il alors qu'il remarque un homme de petite taille, tout de noir vêtu, lui aussi.
Ce n'est pas tant l'habit, ni la couleur, qui convint Duo de modifier sa trajectoire. Pas plus que la posture adoptée par l'individu, ou son attitude qui peut facilement être travestie. Non, c'est plutôt l'énergie comminatoire qu'il dégage qui l'amène à redéfinir son approche…
Carte Noire contourne donc l'accueil en décochant un sourire ravageur à l'hôtesse, puis, sans se laisser abattre par la « porte de prison trentenaire » qui lui sert visiblement de guide, il monte dans l'ascenseur.
- Sympa, le costume de pingouin ! lance-t-il d'un air insouciant ; son préféré !
Ils sont seuls dans l'habitacle, le palmipède et lui.
- T'es quoi au juste pour l'autre sbire ? se renseigne-t-il tout en estimant sa capacité physique au combat. Un garde du corps, un chauffeur, un encas…, propose-t-il en riant, loin de se douter avec qui il va bientôt discuter.
- …
- Aaah, là-là ! s'exaspère-t-il en soupirant. Vous êtes tous fait dans le même moule, t'es au courant ?
- …
Duo fait la moue.
- Mouais… J'suis sûr que tu te crois unique. Dans le fond, c'est triste… Hey ! Mais j'y pense ! Vous vous serrez tous les uns contre les autres pendant les rudes mois d'hiver ?
- …
- Et c'est bien vous qui vous carré un œuf entre les pattes pour le garder au chaud, non ?
- …
- Non, parce que… vous ressemblez tellement à des pingouins… ou à des manchots. J'ai jamais su faire la différence ! déclare-t-il en haussant les épaules en signe d'ignorance.
Un léger soubresaut survient – mettant ainsi fin à leur tête-à-tête « polaire » - avant que les portes de la cage dorée ne coulissent en silence, s'ouvrant ainsi directement sur le repère provisoire et luxueux du mafieux.
- Monsieur Well, mon Maître vous attend, le reçoit un autre homme.
- Mince… Mais vous êtes tous des nains ?
C'est officiel : Duo a encore réussi à se faire cataloguer dans la rubrique des crétins !
- Bon, il est où Yoda ? J'croyais qu'il m'attendait le p'tit bout ?
Ce qui ressemble à un maître d'hôtel le laisse seul face à ses questions…
Duo soupire, fourre ses mains dans les poches et choisit de s'occuper en allant fouiner dans le grand salon…
*Eh, bein ! Il s'embête pas, Magawasatruc…*
Il descend les trois marches et en prend plein les yeux, lorsqu'un objet attire particulièrement son attention : un sablier magnifique, doré à l'or fin et dont la boiserie sculptée représente deux dragons entrelacés…
- Dommage que ça soit mon client, marmonne-t-il pour lui-même.
- Vous comprendrez, mon cher Carte Noire, que je ne partage pas votre désarroi.
Duo n'a pas sursauté et se contente de pivoter d'un quart de tour pour étudier ouvertement l'homme qui vient de lui adresser la parole et ce, sans crier gare.
Dès lors, Masanaga a tout le loisir de lui rendre la pareille et surtout, de constater l'intelligence qui brille dans ses yeux et qui dément son masque de joyeux luron insouciant.
- Je doute, Lady Gaga, que vous partagiez celui de quiconque, fait-il remarquer en reposant l'objet.
Le Japonais du Sud lève un sourcil interrogateur, trop fasciné et curieux pour se fâcher de sa désinvolture… aussi vite.
- Non, mais oh ! Vous me recevez en peignoir, quoi ! précise Duo.
Masanaga commence par sourire, puis il laisse échapper un petit rire qui s'amplifie au fil des secondes pour déboucher sur un éclat de voix qu'aucun ninja à son service ne l'a jamais vu ou entendu exprimer.
Durant cet étrange interlude, en apparence enjoué, voire badin, Duo sent nettement le doux parfum de la menace planer autour d'eux. Les sens en alerte, il maintient les dix mètres de distance qui les éloignent l'un de l'autre.
- Ceci, mon cher, est un kimono d'une valeur de deux mille cinq cent dollars, le renseigne-t-il de sa voix suave.
- Oui, enfin, ça reste un peignoir amélioré !
- Je ne peux que m'incliner devant tant de… perspicacité.
Et il joint le geste à la parole.
- Bon et bien, je crois qu'on peut dire qu'on se connaît plutôt bien, à présent ! Si on passait à la partie qui nous associe, provisoirement ?
Le Japonais du Sud acquiesce, étirant ses lèvres en un sourire pincé.
Et Duo n'aime pas ce sourire, ni ceux qui y ressemblent…
- Mon homme de confiance vous a expressément recommandé et j'espérai que vous seriez intéressé par mon offre.
- Tant mieux pour moi. J'dois voler quoi ?
*Pff ! Ces gens-là n'en ont jamais assez. « J'ai toujours rêvé de posséder un œuf de Fabergé Impérial »… « Je ne pourrais pas vivre sans ce tableau de maître, il me rappelle ma grand-mère »… blablabla !* pense-t-il en se remémorant certaines commandes d'anciens clients.
Pendant ce temps, Masanaga se dirige vers son bar d'un pas si léger qu'il donne l'impression d'effleurer le sol.
- Je m'étonne…, répond-il plutôt, d'un air évasif.
- Ça doit vous changer ! lance Duo en ne le quittant pas des yeux.
*Il sent la mort…* se dit-il tout en l'observant se servir une tasse de thé.
Le Maître des lieux lui en propose, ensuite, mais Duo, qui a déjà hâte de terminer l'entretien, refuse.
- Comme vous voudrez, prononce-t-il cette banalité sur un ton qui laisse clairement entendre qu'il pense le contraire. Carte Noire, Max Well… Cela fait beaucoup de noms d'artiste pour un seul individu, dit-il avant de boire une gorgée de sa boisson, son regard à présent ancré à celui du célèbre voleur.
Duo hausse les épaules, sans mot dire.
- D'après mon homme de confiance…
- Vous ne l'appelez jamais par son nom ? le coupe Duo. Ça serait plus court. Enfin, moi j'dis ça, j'dis rien !
Masanaga sourit en coin, mais la « chose » devant lui commence à épuiser ses réserves de « convivialité ».
- Je ne doute pas de votre efficacité… Duo Maxwell… mais je vous saurai gré de bien vouloir surveiller votre langage devant moi et aussi, de faire en sorte de… déployer toute votre énergie à ressortir vivant de cette entrevue.
Soulagé d'avoir pu clarifier la situation, le Japonais du Sud finit sa tasse.
Quant à Duo, il est blême. Non pas parce que l'enfoiré d'en face vient de le menacer, mais parce qu'il connait sa véritable identité et qu'il a, par conséquent, minutieusement fouillé sa vie…
- Je ne toucherai pas à un cheveu de votre adorable bambin d'adoption, le « rassure » le mafieux. Pas sans raison…
- Vous m'avez fait suivre ?
- Quelques jours auront suffi pour faire le tour de vos fréquentations et de vos petites habitudes… Mes hommes étaient déçus. Ils pensaient vous épier en pleine action, mais apparemment, vous ne travaillez plus beaucoup. Enfin, quand on est capable de réaliser de superbes coups d'éclats comme les vôtres, j'imagine que vous pouvez vous payer le luxe de flâner… Ou de remplir de maigres missions telles que voler Jason Stich.
- Quand ?
D'un naturel méprisant, le mafieux reformule la question ; ceci, par pur plaisir.
- Quand ne vous êtes-vous rendu compte de rien ?
Duo serre les poings et comprend rapidement que Masanaga n'a pas l'intention de lui répondre.
- Je suis tout ouïe.
- Mon cher, j'ai pour vous quelque chose d'inestimable.
Duo plisse les yeux, comme pour voir au loin.
- Quelque chose que je place moi-même au-dessus de tout, précise-t-il.
- Et on peut savoir ce que c'est ?
- La vérité, Monsieur Well. La vérité sur ce qui s'est réellement passé… ce jour-là.
Duo sent son cœur s'emballer, ses yeux d'un bleu cobalt magnifique devenant plus noirs que l'ébène.
- Oh, souffle le mafieux. Bien que vous ne soyez pas très productif dans ce domaine, je comprends maintenant pourquoi mes compatriotes vous surnomment le Shinigami…
*Les peuples de R1 me surnomment le « Dieu de la mort » ?* s'étonne Duo. *Personne n'est censé savoir que…*
- Je peux sentir le froid de la mort courir sur ma peau rien qu'en croisant ce regard-là, poursuit Masanaga, sans chercher à dissimuler sa fascination.
A noter qu'il ne prend pas le risque de réduire l'écart de dix pas qui les séparent toujours, même s'il meurt d'envie d'aller respirer son odeur et toucher son incroyable chevelure…
*Aucun homme ne tient la comparaison. Même Shawn perd de son éclat face à lui…* pense le mafieux, regrettant amèrement de ne pouvoir contraindre Duo à son bon-vouloir.
- Le meurtre n'est pas ma vocation et je n'ai tué moyennant finances que de rares fois.
- Pourtant, vos quelques exploits ont suffi à asseoir votre légende au cœur des cinq régions… Black Shadow.
A l'énonciation de cette énième dénomination - la plus confidentielle d'entre toutes, à n'en point douter - les deux hommes partagent un épais silence…
- Vous devez faire erreur, tente le natté, même s'il sent que Masanaga est trop bien renseigné pour se lancer dans de folles hypothèses ou intuitions naïves.
- Tout le monde ne tue pas l'un des plus grands dictateurs de tous les temps, sans se faire prendre et sans que personne ne soit en mesure de vous identifier, sinon par votre absence de signature…
- Comment l'avez-vous su ? Qui vous l'a dit ?
L'œil brillant de félicité, le Japonais du Sud se fend d'un large sourire suffisant, l'air de se délecter.
- Et les autres ? demande-t-il plutôt. Les « monstres » dont personne ne vous a commandé l'exécution…
- …
- Vos véritables raisons m'échappent encore, mais dans tous les cas, est-ce seulement Black Shadow qui ôte la vie ? veut-il savoir, dubitatif.
- Carte Noire n'est qu'une ombre taquine, se sent-il contraint de répondre. Black Shadow est né de la colère et de la frustration. Il est incontrôlable…
- La preuve en est que non.
- …
- …
- Que voulez-vous de moi ?
- Rien de plus que ce que vous proposez déjà.
- Je suis davantage un tueur autonome qu'un véritable tueur à gages. Je n'exécute pas mes cibles selon la volonté du commanditaire et notamment pour ce qui est du lieu et des modalités de mise à mort. Pour tout dire, j'agis surtout sans qu'aucun ordre ne me soit donné…
- Et contrairement aux autres, vous n'êtes pas dénué d'émotions, ni de remords… souligne-t-il. C'est précisément ce qui m'a fait arrêter mon choix sur vous.
- Bien. Que dois-je voler ?
- Une vie.
Duo se fige.
- Vous aligneriez un million sur cette table que je n'accepterai toujours pas. On vous aura mal renseigné, dit-il en tournant les talons.
- Je vous l'ai dit, Duo. J'ai bien plus pour vous que de l'argent.
- J'en doute, répond-il par-dessus son épaule, alors qu'il saute les trois marches.
- L'identité du meurtrier de votre famille, déclare le Japonais du Sud, certain de son effet.
Duo s'immobilise à nouveau, tendu.
Puis, après un temps de réflexion considérable, il se tourne enfin vers lui, d'un mouvement raide, une lueur inquiétante brillant dans son regard…
- Il vivait ici, à L.A., lui apprend-il encore. Sous votre nez depuis tout ce temps…
Sans mot dire, Duo l'étudie longuement comme pour s'assurer que Masanaga ne s'ingénie pas à le mystifier…
- A votre place, je me serai juré de le tuer de mes propres mains, dit-il, sans s'inquiéter d'être examiné de la sorte par… Black Shadow.
Se sachant victorieux, le mafieux se déplace jusqu'à l'armoire laquée disposée derrière le canapé.
- Comment…
- Comment j'ai su pour vous ? le coupe Masanaga en devinant ses pensées. Comment j'ai rencontré, puis démasqué l'assassin de vos père et mère de substitution et de vos frères et sœurs ? Comme vous vous en êtes certainement rendu compte, je finis toujours par tout savoir, Duo. Toujours…
Il vient ensuite lui tendre un dossier, fin et léger, renfermant logiquement une destinée plombée.
- J'ai besoin que… Carte Noire et Black Shadow réunis… remplissent une mission d'une importance capitale pour moi, explique-t-il. Ouvrez, intime-t-il sans crainte.
Coopératif, certes dangereux, mais circonspect, Duo s'exécute.
Il déploie lentement la page cartonnée…
Comme il aimerait en détailler les moindres caractéristiques, la soupeser, en éprouver sa douceur et ses aspérité…
Tout, plutôt que devoir parcourir le C.V. d'un macchabé en sursis !
Mais, il n'a plus le choix.
Résigné, il prend une grande inspiration, ferme les yeux, puis les rouvre sur la feuille de droite agrafée au dossier.
La respiration bloquée, Duo se fige une nouvelle fois, ne pouvant plus que lire la fiche de sa prochaine cible :
« Le Colonel Heero Yuy, Agent d'élite Preventer »
Un instant, il se demande sérieusement s'il ne transpose pas l'image de son voisin sur la photo du pauvre type que Masanaga veut faire éliminer, comme si ses yeux refusaient de purger la vision de l'homme auquel ils s'accrochent chaque fois qu'ils le peuvent.
*Mon Dieu, non, pas lui ! Reste à espérer que Masanaga m'a fait suivre avant que 'ro ne débarque la bouche en cœur…* pense-t-il, sans avoir de certitudes.
- Vous le connaissez ? s'enquiert malicieusement le Japonais du Sud.
*Par le plus curieux des hasards, il se trouve que vous vous êtes déjà rencontrés…* se dit-il, bien informé. *L'agent Yuy t'a percé à jour, Carte Noire et je suis curieux de savoir comment tu vas te sortir de ce pétrin en sachant que je te commande d'entrer dans sa vie…*
En plus de se venger de Solo, Masanaga peut faire d'une pierre deux coups en engageant Duo pour qu'il anéantisse Heero ; ce qui, finalement, le préoccupe bien davantage !
- Je ne sympathise pas avec les preventers, répond Duo en lançant le dossier en travers de la longue table.
Sous l'effet de la concentration, le mafieux penche légèrement la tête sur le côté en se demandant si Duo cherche à le tromper, ou s'il croit réellement ce qu'il dit…
Or, Duo ne ment jamais.
Il a sympathisé avec son voisin-travaillant-dans-le-social, ce qu'il n'aurait pas fait s'il avait su qu'il était en réalité un preventer.
*Il ne suffit pas de l'écouter, même attentivement. Il s'agit surtout d'entendre ses paroles…* comprend Masanaga, qui en déduit qu'Heero tente de se fondre dans le décor en se faisant passer pour un homme lambda. *Bien que ceci ne soit que moyennement crédible au vu de son charisme…* reconnaît-il in petto.
- Vous ne le gardez pas ? l'interroge-t-il ensuite.
- J'ai une excellente mémoire visuelle et j'ai tendance à ne pas laisser de trace derrière moi, comme un dossier de cible sous mon matelas.
- Ça me va, dit-il en le fixant étrangement.
- Mon paiement ? réclame Duo.
- Dois-je en conclure que vous acceptez le contrat… rouge ?
Soit, un contrat de sang.
- Où c'est qu'vous avez appris à conclure ? persifle Duo en mode vitriole.
Masanaga sent alors sa colère l'envahir complètement et prendre le pas sur l'amusement que représente Duo et sa situation, qu'il trouve tout à fait cocasse et divertissante, avec Solo et Kimo d'un côté et le tenace Agent d'élite Yuy, de l'autre.
- Vous ne recevrez votre part qu'une fois cet homme réduit en cendres.
- J'aurais au moins essayé ! lance-t-il en se forçant à adopter un ton léger.
- On n'essaye jamais qu'une fois… avec moi.
Duo s'abstient de lui demander s'il a fait du théâtre étant petit et si, du coup, c'est de là que vient sa tendance à laisser un espace improbable entre et dans ses répliques.
Mais son instinct de survie lui commande de cesser son petit jeu préféré…
Et puis l'heure est grave : Daniel est en danger.
*Même si… Heero Yuy… arrête les monstres tels que Lady Gaga, il paraît clair qu'il est là pour m'arrêter, moi aussi. J'aurai volontiers choisi de l'ignorer si ceci ne s'était pas produit. Mais à présent, je suis au pied du mur. Je dois protéger ma famille…* conclut Duo pour lui-même.
- Pourquoi moi ? demande-t-il. Vous avez dit tout à l'heure que vous m'aviez choisi justement parce que je n'étais pas un tueur à gages par vocation… Ça n'a pas de sens ! J'ai lu que Yuy est un Agent d'élite, un chasseur redoutable lui-même, si on ose la comparaison.
- Yuy…, prononce-t-il son nom en serrant les dents.
Comme pour s'empêcher de pousser un hurlement de rage.
- … peut effectivement sentir n'importe qui lui voulant du mal à des kilomètres.
- Ça colle toujours pas !
- Il m'a suffi d'un regard sur vous pour savoir que vous avez un bon fond, Duo. C'est cela que Yuy sentira. Et il est à parier que même s'il vous surprenait dans l'intention de le tuer, il ferait tout pour vous sauver, semble-t-il s'en amuser. Vous le toucherez au cœur. Là où un tueur sans émois, si bon soit-il, ne pourra jamais l'atteindre. Et croyez-moi, c'est pas faute d'avoir essayé !
Duo en a la bouche sèche.
- On vous l'a p'têtre jamais dit, mais vous êtes plutôt futé comme gars !
Masanaga apprécie cette reconnaissance, quoique tardive, mais les traits de son visage ne s'adoucissent pas pour autant.
- Mes « artistes » sont les meilleurs que l'on puisse trouver sur le marché, avance-t-il, sûr de lui. Je sais qu'ils sont déçus de ne pouvoir me satisfaire…
- Dur ! ironise Duo.
- Heero Yuy est l'homme le plus dangereux que je connaisse, le prévient-il d'un air sombre et malgré le fait qu'il soit en présence du fameux Black Shadow.
Duo a l'impression d'être en plein cauchemar : il passe du gentil-voisin-un-peu-bizarre-qui-adore-Daniel à l'homme qui fait trembler la terreur incarnée !
- Il n'est pas homme à se laisser berner par les tactiques d'approche et les tentatives d'assassinats qu'il maîtrise lui-même depuis l'enfance, poursuit Masanaga.
*Depuis l'enfance ?* s'étonne Duo.
- Aussi, n'usez d'aucun leurre, l'avertit encore le mafieux. Je vous engage, vous et pas un autre, parce que vous êtes naturellement pourvu du mélange explosif de la félicité et de l'anéantissement.
Duo est frappé par l'effrayante capacité qu'a Masanaga pour cerner les gens et par la facilité avec laquelle il retourne la vie des personnes contre elles-mêmes…
- Si j'ai bien saisi le sens de vos surnoms, notamment « Shinigami : Dieu de la Mort », et l'horrible tragédie qui a décimé votre famille… sauf vous, j'en conclu donc que vous portez malheur ? Enfin, j'espère pour le petit Daniel qu'il y a une limite à votre fardeau, s'inquiète-t-il faussement.
Face au silence de Duo et à la flamme qui danse dans ses yeux, Masanaga sourit d'un air sardonique.
- Yuy sera déstabilisé par votre double personnalité et c'est pour cette raison que vous pourrez lui arracher le cœur.
*Ça y est ! Voilà que la « Reine Mère » se croit dans Blanche neige… Tu m'diras, ça colle avec ses nains !* pense Duo, maussade.
- Je suis le seul à décider des modalités d'exécution, lui rappelle-t-il d'un ton sec.
- Veuillez me pardonner, dit-il en se lissant une mèche brune. Je me suis laissé emporter par mes élans de joie et d'allégresse.
*Il est complètement barré, ce type !* se dit encore Duo.
- Bon… Revenons-en à mon paiement, ça se passe comment ?
L'objet du contrat est si inattendu, si terrible, qu'il en a passablement oublié la promesse de Masanaga.
- Je vous livrerai le coupable, promet-il.
- Non ! refuse-t-il d'une voix ferme. Je veux m'en occuper moi-même, ajoute-t-il d'un air carnassier.
Le Japonais du Sud maintient son petit sourire, enchanté de pouvoir partager la soif de sang avec lui.
- Accordons-nous sur son nom et les comptes rendus de filatures de mes hommes de mains. Vous saurez tout de lui, alors qu'il ne sait rien de vous. Ainsi, vous aurez tout loisir de le persécuter pendant de longues années, ou bien, si la patience vous fait défaut, de lui faire bouffer ses boyaux.
*J'vais vomir !* pense Duo, tiraillé entre son désir de tuer le meurtrier de sa famille - mais alors très rapidement et il n'est pas question qu'on y voit ses boyaux ! – préserver la vie de Daniel et faire sa fête à cette enflure… *Faut pas rêver ! Une fois qu'on croise le regard de ces types-là, on est fichu. Tant qu'Heero et Masanaga seront en vie, Daniel ne sera pas en sécurité. J'vais devoir me débrouiller pour les doubler tous les deux sans qu'ils ne se doutent de rien… Punaise ! C'est la partie sanglante la plus fine que j'aurais jamais dû jouer… Au bout du compte, c'est moi qui vais crever !*
Il s'apprête à prendre congé lorsqu'une autre question lui vient à l'esprit.
Mais il n'a pas le temps de la formuler à voix haute que Masanaga le prend de vitesse, une fois de plus :
- Pourquoi je veux voir Heero Yuy mort ? Pourquoi ce preventer-là et pas un autre ?
- Tous ceux que vous engagez vous posent les mêmes questions ?
- Non. Seulement vous et au vu de ce qui ressort de notre entretien, il m'aurait semblé étrange que vous ne me posiez pas celle-ci. Un tueur à gages ou un détraqué ne m'aurait jamais demandé mes motivations, trop heureux d'être rémunéré dans ses loisirs.
*Putain ! Ce mec contrôle tout !* constate le natté.
- C'est important pour vous ? le questionne le mafieux de son air continuellement affamé, tel un fauve insatiable.
Duo soupire.
- Quand même ! Y a pas que ce type-là qui vous casse les couilles !
- Comme vous dites.
- Comment l'Agent Yuy peut-il vous gêner à ce point ?
- Mes affaires se portent bien, admet-il effectivement, avant de lever un sourcil interrogateur. Vous soucieriez-vous du regard des morts, vous, le Shinigami ?
- Yuy vous hantera jusqu'à la fin de vos jours, prophétise Duo, en réponse.
- Cela ne me changera pas de beaucoup… Mais j'accepte de vous révéler la raison principale de ma commande.
Duo est tout ouïe.
- Il a tué notre père : Odin Lowe, annonce-t-il. A cause de lui, je ne l'ai jamais connu.
Duo fronce les sourcils.
*Ils sont demi-frères ?* se demande-t-il, incrédule, avant de se livrer à un rapide calcul mental. *D'après sa fiche, Heero a vingt-huit ans, comme moi et malgré le fait qu'il se vieillisse en portant le bouc, Masanaga est un peu plus jeune que nous, ayant dans les vingt-cinq ans… Techniquement, ça se tient et ils partagent indéniablement une même origine ethnique, au moins…*
- Vous êtes donc bien placé pour comprendre ma soif de vengeance, reprend Masanaga.
Duo reste sans voix…
*Je veux venger ma famille, mais trouve anormal qu'un autre le fasse ?* s'interpelle-t-il.
Dérangé par ce qu'il ressent en lui, Duo sait qu'il va devoir faire un choix.
*Se voiler la face équivaut à mentir… En quoi aurais-je le droit, moi, de venger mon père et pas un autre ?*
- En effet, répond-il simplement.
- J'espère avoir satisfait votre curiosité. A présent, si vous voulez bien m'excuser, j'ai à faire…
- Un homme occupé et pressé comme vous l'êtes ne m'impose pas de délais ? le retient-il.
- Pas si l'on vise l'anéantissement total d'Heero Yuy… Il vous faudra du tact et de la ténacité pour entrer dans sa vie, l'envoûter et l'approcher d'assez près pour pouvoir le briser comme une vulgaire brindille.
- Vous m'envoyez dans son lit ? réalise Duo, stupéfait. Et qu'est-ce qui vous fait croire que j'apprécie le contact d'un homme ?
Masanaga rit doucement, d'un air arrogant.
*Il m'éneeeeeerve !* boue Duo.
- J'espère, dans votre intérêt, que vous serez à la hauteur, répond-il plutôt. Aux dernières nouvelles, Eichi n'a pas le droit de passer le seuil de sa maison.
*Eichi ?* relève Duo.
- Il a déjà un amant et vous voulez que je le séduise ?
- Vous ne serez pas en concurrence, croyez-moi. Eichi est…
*La suite au prochain épisode !* se moque Duo, grinçant.
Il arrive encore à plaisanter, mais c'est là son arme fétiche pour se protéger du poids douloureux de perdre ceux qu'on aime.
- … tellement « banal », lâche Masanaga avec une moue de dégoût. Je vous aurais bien « testé » avant de vous envoyer au front, mais nous manquons de temps.
- Argh ! C'est trop bête !
*Comme si je t'aurais laissé me toucher !* se dit-il.
Le mafieux, quant à lui, sent le feu de la rage le consumer de l'intérieur, et se fait la promesse, à cet instant précis, que si par miracle Duo vient à s'en sortir vivant, que sa mission soit un succès ou un échec, il se chargera lui-même de son trépas, quitte à payer les meilleurs avocats pour le faire sortir de prison ensuite.
En parlant d'incarcération, il n'a pas l'intention de faire évader Solo afin de le lui livrer, comme promis. Non, il a d'autres projets le concernant et qui aboutiront bien avant que Duo ait eu le temps de remplir sa mission…
- Sang pour sang, conclut le Japonais du Sud d'un air mortellement sérieux, signant-là le contrat rouge.
- Sang pour sang, confirme Duo avant de tourner les talons, pour de bon.
*Tu me commande une exécution ? Je te donnerai satisfaction ! * lui promet-il, in petto.
•
Le soir venu…
•
La photo d'Heero Yuy en uniforme de preventer haut gradé hante Duo jusqu'à son retour chez lui où il a bien du mal à écouter Daniel, qui lui raconte comment bidule s'en est pris à truc muche pour une raison qui lui échappe complètement.
*Je dois tuer l'homme qui de par son existence-même menace la vie de mon fils…*
- Dad, tu m'écoutes ? l'interpelle Daniel en volant un peu de mousse au chocolat avec son index.
- Non, mon cœur, avoue-t-il en recouvrant le récipient de film alimentaire. Excuse-moi, j'étais perdu dans mes pensées…
- Tu pensais à quoi ?
- Que tu passes avant toute autre chose.
*Avant lui…*
Daniel déroule son réglisse, ne mesurant pas la portée de ces mots…
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Le lendemain…
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Le matin, de bonne heure, Duo confie à Daniel le soin d'apporter à Heero le saladier rempli de mousse au chocolat, avec ce mot :
« Merci pour ton aide. J'espère que tu aimeras. Max »
Le jour suivant, Duo manque de s'étaler sur le sol en sortant de chez lui.
Heero a placé le saladier vide sur son paillasson, avec cette réponse manuscrite :
« J'aime tout ce que tu cuisines. Heero »
*Est-ce que tout est faux, 'ro ? Es-tu capable de simuler pareils sentiments ?* se demande sérieusement Duo.
Ne sachant plus quoi penser, il laisse le papier sur la table, puis s'en va faire des courses avec Daniel, la boule au ventre…
A suivre…
Note :
(A) : paris – selfdefense point com
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Note de fin : Les cartes sont à présents distribuées. Les choses se concrétisent. Les destins se croisent et s'entremêlent. Les évènements se précisent…
À vendredi prochain !
Kisu
Yuy ღ
