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Carte Noire,

un voleur nommé désir

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Source : Gundam Wing AC

Auteure : Yuy

Bêta de lumière : Lysanea

Genre : yaoi, romance, policier et UA.

Disclamer : aucun des personnages ne m'appartient sauf Black Light, Kimo Lost/Maxwell dit « Le Joker », Scarlette, Jenna et John Johnson, Gale et l'Inspecteur Morris, Aideen dite « L'Irlandaise », Masanaga dit « Le Japonais du Sud », Joe Fisher, le Gardien du loft 781, Lionel et Jeff, Akane, Lieutenant Nanako Gotô, Yumi, Capitaine Marc Guérin, Capitaine Alec Bowers, Lieutenant Antoine Faure, Capitaine Blake McGuire, Agent spécial Kale, Jack Glade, Anita Stones, Faye Ship, Ito Li, Barbara Linardt, Stan et Shawn McGuire, Steve Harris, Akito, Towika, Eichi, les frères Studners, Commandant Giuliano Cortesi dit Elmo, Gasper, Rosy, Charles, Luca, Standford, Surk, Shin-ji, Estelle, Docteur Akeno, Antonio, Katrine, Vincent, Fernand Faure, Isabelle De la Forgerolle-Faure, Cure-dent, le Colonel Jackson, Maurice Bailey dit « le géniteur », Daniel Bailey, Freddy, Miss Lili, Phoebe, Jason Stich, Hakim, Stuck, Jackie, Jake MacCain, Sean Davis, Silvio, Rosy MacGarette, l'Agent spécial Tsuki, Vincent, Antonio, Alexandra, Steven, Kylian et Monsieur Fernot…

Couple : Heero x Duo

Chanson (en lien sur mon profil) : « Lullaby » de Josh Groban

Note : Inutile de souligner que je n'ai pas pu poster vendredi. Le temps me file entre les doigts ! Je pense pouvoir me faire pardonner avec ce chapitre : des réponses et des révélations consistantes vous y attendent…

Misaki, Alinea63, Kat'anna, je suis si contente que mes chapitres suscitent tant de curiosité, de questions et d'excitation à découvrir la suite… Merci beaucoup !

Une boisson chaude, un plaid et c'est parti pour votre moment rien qu'à vous…

Lime

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À Ly-chan, mon impérissable

et à tous les lecteurs

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Bonne lecture !

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10 – Lullaby

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Le lendemain matin,

de bonne heure…

Toc !

Un point brûlant glisse sur la peau frissonnante du dénatté…

La chaleur, qui émane de ce contact mystérieux, monte et descend inlassablement depuis ses épaules jusqu'au creux de ses reins, le faisant lentement se trémousser de plaisir…

« o'a… » entend-t-il une voix lointaine.

Mais il n'y prête pas attention, recherchant plutôt l'origine de cette divine pression sur son corps…

« 'on o'a est 'è'… »

TOC, TOC !

Cette fois-ci, son doux rêve matinal est brusquement interrompu.

Hagard et le cœur palpitant, Duo ouvre grands les yeux sur ce qu'il qualifie de « cellule en maison d'hôte ».

- Hein ? Quoi ? bredouille-t-il en se redressant.

- Duo, ton chocolat est prêt, lui répète Heero, derrière la porte. Nous partons dans une demi-heure. Tu trouveras tes nouvelles affaires dans la salle de bain.

- Ouais… okay ! répond-il en repoussant son drap.

Il est alors loin d'imaginer ce que son preventer entend par « nouvelles affaires ».

Dans la salle d'eau, où il se prépare en quatrième vitesse, Duo profite de ce désormais rare moment de solitude pour se remémorer l'entièreté de ce qu'il vit en un laps de temps relativement court.

*C'est la merde !* conclut-il en grimaçant devant son reflet.

Puis, à la fois résigné et pugnace, comme s'il était déterminé à lutter dans l'espace confiné de sa cage dorée, il rejoint Heero, en cuisine.

- Non mais sérieux, 'ro, il me faut d'autres vêtements ! exige-t-il immédiatement, sans chercher à respecter les usages.

- Bonjour, Duo, dit Heero, tandis qu'il termine de déguster un des biscuits que le natté a confectionné durant la nuit. Ils sont délicieux, merci.

- Change pas de sujet, P-man ! Il n'est pas question que je me déguise en toi. Si je veux avoir un costume flippant pour Halloween, je dis pas, mais il n'est pas question que je mette ça pour sortir au grand jour. Je ne peux même pas envisager de m'en servir comme d'un pyjama, ou d'une tenue pour faire le ménage !

- Notre uniforme te va comme un gant, pourtant.

- C'est parce je mets la cravate noire réglementaire, moi. Toi, t'es en tee-shirt et ça l'fait grave, quand même ! Maintenant que j'y pense, c'est peut-être pour ça que tu fais si peur. J'vois le tableau d'ici : que se passe-t-il, mon brave ? J'ai… j'ai vu un homme… il… il portait un tee-shirt vert hooorrible et…

- Tu veux bien t'asseoir, une minute ? le coupe tranquillement Heero en allant se laver les mains.

- Pourquoi faire, encore ? M'incruster un GPS dans l'œil ?

La phase d'accalmie prend officiellement fin.

- Je dois vérifier que tu n'as pas développé d'infections, explique-t-il en se séchant les mains, à présent.

- Ce n'est pas nécessaire.

Mais comme Heero attend ostensiblement que son détenu obtempère, celui-ci finit par obéir en allant se jucher sur l'un des tabourets.

- Les hématomes s'estompent rapidement grâce au produit de Sally et tu as bien désenflé, constate le preventer en lui levant le visage d'un doigt sous son menton.

*Je vais prévenir Quatre qu'il peut amener Daniel à l'agence* songe-t-il.

- Tu fais tout pour me gonfler, pourtant ! lance Duo, avec ironie, tandis qu'il préfère fermer les yeux durant le temps de l'inspection.

Le regard d'Heero est d'un naturel bien trop intense pour que Duo puisse le soutenir ; d'autant plus dans une configuration qui relève davantage de l'intime que de l'affrontement.

Heero le libère rapidement, puis s'affaire à emballer et ranger les biscuits.

- Tu m'autorises à en donner à mes agents ?

- Ouais, grommelle-t-il, soulagé qu'Heero ne puisse pas entendre les battements affolés de son cœur.

- Merci. On part dans cinq minutes, l'informe-t-il ensuite, tout en s'éloignant.

Dans ces conditions, Duo se dépêche de prendre son petit-déjeuner, généreusement et parfaitement préparé par Heero.

Un instant plus tard, le natté peut tout juste finir de se brosser les dents et vérifier sa coiffure, quand un klaxonne retentit.

Comme il ne voit pas l'intérêt de les mettre en retard, il sort aussitôt de la salle d'eau, à la fois étonné et reconnaissant qu'Heero ne l'ait pas appelé, au risque de le faire ainsi passer pour un adolescent en pleine séance de narcissisme.

- Bonjour, Heero, le salue gaiement Alec, alors que le Colonel et le détenu sortent de la maison. Bonjour, Duo, ajoute-t-il avec appréhension.

- J'crois qu'on s'est dit « bonjour » pour le restant de nos jours, Al' ! réplique Duo.

Sur ce, il monte en voiture sans qu'il soit nécessaire de l'y inciter - bien que cela tombe sous le sens – avant de croiser les bras en une posture d'attente plutôt étrange : quelque part entre la passivité de celui qui capitule et la crispation de celui qui n'a pas l'intention de courber l'échine.

Une bombe à retardement, en somme.

- Tu m'enchaînes quand tu veux, 'ro. T'as l'air d'aimer ça, sous-entend-il, narquois.

- Bonjour, Alec, le salue plutôt Heero, en retour, et sans faire état de la remarque de Duo. Je préfère que ce soit toi qui conduises.

- Entendu. Aucun problème.

Comme c'est Alec qui les a déposés au domicile d'Heero, la veille au soir, et avec la voiture du Colonel, c'est lui qui se charge de les accompagner jusqu'à l'agence, ce matin.

Le trajet n'est pas long, mais Duo, qui a baissé la vitre, en prend plein la vue et sent que son cerveau est sur le point de saturer d'un trop plein d'informations et d'émotions.

Tant de paysages nouveaux, d'odeurs et de physionomies…

*Voyons le bon côté des choses : je suis dans son pays, donc au plus près de lui* résume Duo.

Neuf heures précise,

aux pieds de l'Agence Preventers d'Osaka…

Vu de l'extérieur, Duo doit reconnaître que le bâtiment est élégant pour ce qu'il soupçonne être un bunker géant.

Toutefois, l'univers Preventers ne le séduit toujours pas !

A ses yeux, les pseudos justiciers ne sont jamais là quand on a besoin d'eux. Qu'a fait la police pour retrouver l'assassin de sa famille ?

*Rien, nada, que dalle ! Tous les mêmes !* récrimine-t-il, in petto.

Lorsqu'Heero, Alec et Duo entrent dans la salle principale, le détenu repère immédiatement les portes et fenêtres, le bout de terrasse - tout en évaluant la hauteur de chute jusqu'au sol - ainsi que la haute technologie visiblement mise à leur disposition.

Il jette ensuite un rapide regard circulaire sur les agents, mais n'en a cure…

- Bonjour, Sensei, l'accueille Nanako. Vous devez être Duo ?

- Non, moi c'est Luidgi ! l'apostrophe-t-il, tout de go. Tu vois pas la laisse qui me retient à ton maître ?

- T'inquiète, Nana, la rassure Alec en allant s'installer à son bureau. On y a tous droit…

Depuis son poste de travail, Blake toise ouvertement le natté, tandis qu'Antoine se jette littéralement sur lui.

- Bonjour, Duo. Sois le bienvenu parmi nous ! Je suis Antoine Faure, enchanté.

- Sûrement plus que moi, rétorque-t-il en refusant de serrer la main que l'agent spécial lui tend.

Un trentenaire vient alors se planter devant eux, en jaugeant Duo d'un air méfiant.

- Marc Guérin, se présente-t-il avec sobriété, mais d'une voix tendue.

Il n'échappe pas au sens de l'observation aigu de Duo qu'Antoine sourit à s'en décrocher la mâchoire.

- Résumons : Alec est coursier. Blake est un fanatique détraqué. « Nana » est une jolie gonzesse qui assure à elle-seule la parité dans l'équipe. Marc, une sorte de bioman première génération. Mais toi, t'es quoi au juste ? Une sorte de mascotte ? Tu dois pas servir à grand-chose sur le terrain…

Protecteur, Marc se rapproche un peu plus de ladite « mascotte ».

- Te fais pas de bile, Marcus, le rassure Duo. J'ferais rien à ton Antoinette.

- Antoinette, t'oublies ! le menace clairement Marc, en durcissant le ton.

Le silence pesant entre les deux hommes perdure jusqu'à ce que Blake ne l'envenime, faisant monter d'un cran leur animosité.

- Que de la gueule ! l'accuse-t-il.

Face à la provocation, Duo lui coule un long regard pensif, puis décide de le rejoindre d'un pas lent, avant de s'arrêter à moins d'un mètre de l'agent spécial.

- J'vois qu'on a des origines communes, le raille-t-il dans un murmure.

Sous l'insulte, McGuire serre les poings à s'en blanchir les jointures, visiblement prêt à en découdre.

- Blake, mets-toi au travail ! le recadre Heero d'une voix sans appel. Duo, tu la fermes et tu me suis sans discuter.

Le natté se soumet, sous peine de se prendre une châtaigne via son bracelet électronique.

- Eh ben ! lâche Nanako, une fois assurée que son Colonel et le détenu ne peuvent plus l'entendre. Je le trouve plutôt lourd pour un Poids Plume, ajoute-t-elle en rapport avec la catégorie dans laquelle se range Carte Noire.

- Il souffre, révèle Antoine, compatissant. Je sais que vous avez déjà de quoi lui en vouloir, mais essayez de ne pas vous venger. Je suis certain que bientôt, il nous offrira ses meilleurs côtés.

- Ça marche pour moi, accepte Marc en lui embrassant le front.

- Tu profites de la moindre occasion pour… entrer en contact physique avec lui, lâche Blake, n'y tenant visiblement plus.

Alors que Marc s'apprête à répondre, Antoine le devance :

- Je n'ai jamais rien ressenti émanant de toi qui me fasse me sentir anormal, voire monstrueux, et je sais que tu n'es pas homophobe.

- Non ! assure effectivement Blake, le teint livide.

Comme s'il réalisait, trop tard, l'impact que les mots peuvent avoir.

- Non, absolument pas ! poursuit-il, malgré tout. Seulement…

- Seulement, si je suis ton raisonnement, tu trouves tout de même étrange qu'un homme en aime un autre, d'un amour… charnel.

L'atmosphère est tendue, certes. Mais c'est une tension positive, amicale, et qui, au contraire, permet d'explorer l'inconnu et l'incompréhension que représente souvent l'autre.

- Oui, avoue Blake. Je suis désolé si je t'ai blessé. Ce n'était pas mon intention, mais… les femmes sont magnifiques ! Elles sont fascinantes et je n'arrive pas à comprendre comment un homme peut rester indifférent à leurs charmes.

Disant cela, il évite de préciser à voix haute que, par conséquent, il ne comprend pas non plus comment un homme peut éprouver du désir pour la gente masculine.

- Je ne prétends pas avoir la science infuse, reprend-il, très vite. J'suis loin d'être parfait et je ne suis même pas certain d'être un exemple pour qui que ce soit ! Marc est l'un des types les plus droits que je connaisse et toi, tu cherches toujours à aider ton prochain. Vous êtes mes potes et je ne veux pas abîmer ça, pas si je peux l'éviter.

- Tu n'as pas à te justifier, mon ami, le tranquillise Antoine. Et sache que je ne t'en veux absolument pas.

- Moi, non plus, tient à lui faire savoir Marc.

Ceci, bien qu'une lueur dans ses prunelles fasse clairement comprendre qu'il ne saurait tolérer la moindre attaque, involontaire ou non, envers son compagnon. Dans le même temps, il se réjouit de voir Antoine afficher une si belle maîtrise de ses émotions. Elle n'est pas complète et Antoine évolue en terrain conquis, mais cela n'enlève rien à son mérite et constitue une formidable avancée.

- Merci… c'est cool, dit McGuire en esquissant un sourire hésitant.

- Je suis heureux que nous puissions converser sur un sujet qui semble encore si délicat, avec confiance et sincérité, se réjouit l'Agent Faure. Pour tout te dire, je me suis posé les mêmes questions que toi, révèle-t-il ensuite, d'un ton plus léger.

- Vraiment ? s'étonne-t-il.

- Vraiment, confirme-t-il d'un air serein. Je n'ai jamais éprouvé le moindre sentiment amoureux pour un autre homme que Marc, confie-t-il avec élégance. Personne, à part lui, n'éveille en moi ne serait-ce qu'un soupçon de désir.

- Pas même une fille ? insiste-t-il, interloqué. Une baby-sitter quand t'étais môme, une voisine, une copine que tu découvres en maillot de bain à la piscine ?

- Pitié, Blake ! craque Nanako, en levant les yeux au ciel.

- Non, répond Antoine, souriant. J'aime Marc et seulement lui, déclare-t-il pour le plus grand bonheur de son compagnon.

- Et si Marc avait été une femme ?

- Alors, j'aurais aimé une femme, affirme Antoine, sans le moindre doute.

- Et si tu avais été une femme et Marc, un homme ?

- Alors, j'aurais aimé une femme, répond Marc en échangeant un long regard avec Antoine.

- Et si… Et si vous étiez deux femmes ? s'enquiert Blake d'un air rêveur, un petit sourire coquin étirant ses lèvres.

- T'en as d'autres, des clichés de bas étage ? se renseigne Nanako.

Si elle n'apprécie guère ce type de discours, elle connaît suffisamment Blake pour savoir qu'il peut se montrer maladroit, mais jamais méchant. Touché par son histoire personnelle, elle fait preuve d'indulgence, d'autant que Blake ne la laisse pas indifférente…

- Tu ne vas pas nous sortir toutes les combinaisons possibles, si ? intervient gentiment Alec.

Blake hausse les épaules et n'insiste pas plus, soucieux de préserver un minimum d'éclat aux yeux de sa coéquipière.

Cependant, et parce que Blake ne serait plus lui-même autrement, il ne peut s'empêcher de conclure.

- Vous aimez vos têtes, en fait ? Vos esprits, quoi !

- Tu es d'un naturel si romantique ! le raille Alec.

- C'est à vous couper le souffle, renchérit Nanako.

Chacun y va de son petit rire, Blake y compris.

- Un jour viendra, mon ami, où tu devras faire face à cette distinction, prédit l'empathe, énigmatique.

- Tu fais carrément peur, là ! lance Blake.

- Faut bien que les homos aient de quoi donner le change !

Tous sourient à ce commentaire et retrouvent l'entrain indispensable pour mener les autres enquêtes en cours à leur terme…

- Alec et moi, on ira suivre l'entretien, annonce Marc, au bout d'un moment.

Il fait allusion à la prochaine audition de Duo en salle d'interrogatoire.

- Sensei ne voudra pas que j'y sois, donc…, souligne Blake d'un air boudeur.

- Je serai plus utile ici, à assurer la permanence, fait savoir Nanako.

A son tour, Antoine prend la parole et signale son intention de rejoindre le binôme, quand Marc cherche à l'en dissuader.

- Attends au moins qu'il vide ses munitions, d'abord.

- Marc, je vais y assister.

- On voit qui porte le boxer dans votre couple, commente Blake.

- Blaaake ! le reprennent-ils en chœur.

- Quoi ? Ne me dites pas que vous portez des slips, insiste-t-il avec indignation.

- BLAAAAAAAKE ! grognent-ils tous à l'unisson.

- Qu'est-ce que j'ai dit, encore ? De toute façon, c'est toujours sur moi que ça tombe !

Pendant ce temps…

Le Colonel Yuy fait faire le tour du propriétaire à celui qui est à la fois son témoin sous protection rapprochée et son détenu sous le coup d'un contrôle judiciaire, afin que celui-ci se sente à son aise le plus rapidement possible et que tout le monde puisse y trouver son compte.

- Finalement, je suis sous le charme, ironise Duo. J'achète !

Heero attend d'être dans la cuisine tout inox pour l'interpeller.

- Ne t'en prends plus à mon unité, Duo. Et tant qu'on y est, n'adresse plus la parole à Blake. Ce serait aussi bien.

- Aucun problème. Et tant qu'on y est, qu'aucun de vous ne m'adresse plus la parole. Ce serait aussi bien.

- J'vois qu'on papote autour de la machine à café, intervient Trowa en passant le seuil. T'as meilleure mine, ajoute-t-il à l'adresse de Duo.

- C'est quand j'te vois, ça me donne des rougeurs !

- C'est donc ça, répond Trowa, nullement ébranlé par son attitude.

Il lance ensuite la préparation automatique d'un expresso, puis se retourne vers Carte Noire.

- Un de ses quatre, tu pourras nous refaire ton poulet au citron ? C'était divin.

- J'te donnerai la carcasse.

- Je sucerai ce qu'il y a autour, promet-il, avant de lécher sa touillette.

Le moins que l'on puisse dire est que Duo a trouvé un autre adversaire à sa taille et capable de lui clouer le bec !

Trowa ne perd pas de vue le sérieux et le poids du dossier « Masanaga » et que, dans un premier temps, Duo va devoir encaisser une succession de chocs émotionnels conséquents. Mais malgré la gravité de la situation, il parvient à la trouver « distrayante » ; d'autant plus qu'elle touche Heero d'une façon tout à fait inattendue.

*Ce type se refuse à mentir… C'est étrange, mais intéressant* se passionne-t-il déjà de leurs futurs face-à-face.

- Suis-moi, demande Heero à l'intention de Duo. Je vais te montrer ton bureau.

- Mon quoi ? s'étrangle-t-il en l'accompagnant jusqu'au cœur de la pise d'enquêtes. C'est une plaisanterie ?

Consterné, c'est pourtant bel et bien devant sa table de travail - idéalement disposée à proximité de celle d'Heero - qu'il finit par s'immobiliser.

- D'abord le costume-qui-fout-la-honte, maintenant ça ! se plaint-il en se laissant lourdement tomber sur sa chaise. Jusqu'où et combien de temps va durer le supplice, 'ro ?

*'ro ?* pensent-ils tous, perplexes.

Pour toute réponse, Heero place un objet au centre du bureau qui les sépare, à présent, Duo et lui.

L'heure est grave.

Immédiatement, les mines alentours se ferment, sans que Duo ne s'en aperçoive, trop occupé qu'il est à s'insurger.

- Attends, faut que j'me concentre, joue-t-il en se massant les tempes, comme s'il cherchait à avoir une prémonition. Mmmm, je crois que… Oui, je crois pouvoir affirmer que ceci est un couteau. Oui, non, j'en suis même sûr ! J'espère vous avoir aidé, les tourne-t-il en ridicule, corrosif à souhait.

- Corsé, le Carte Noire ! lance Marc.

- Amer, renchérit Trowa, avant de boire une gorgée de son café sucré.

- Imbuvable, en tous les cas, achève Alec, un poil désabusé par le célèbre voleur.

Heero garde son self-control, mais reconnait tout de même que Duo est bien celui qui s'avérerait capable d'entamer son sang-froid légendaire…

Duo, quant à lui, ignore les réflexions des agents et s'attache plutôt à tenir bon face au regard pénétrant que le Colonel lui destine.

- C'est un Cold steel FGX de forme Karambit, lui apprend Heero. Réalisé en fibre de verre grivory. Lame courbée de 110mm. Manche avec anneau doublé Kraton, énumère-t-il platement.

- Et alors ?

- Tu n'en as jamais vu de pareil ?

- Non.

- Réfléchi bien, Duo.

- Je te dis que…, commence-t-il, avant de s'interrompre…

Et de froncer les sourcils.

- Tu te souviens de quelque chose ? s'enquiert Heero.

- C'est plutôt toi qui me dois une explication ! s'impatiente Duo. Pourquoi me montres-tu ce modèle d'arme blanche, alors que nous savons tous les deux que je n'en ai jamais utilisés de semblable ?

- As-tu, ne serait-ce qu'une vague idée, de qui t'as vendu aux flics et organisé la parfaite diversion en la personne de Stuck, en réalisant l'exploit de faire accuser la police de San Francisco ?

- Et toi, ça t'arrive de t'coiffer ?

Tous retiennent leur respiration.

Personne n'avait encore jamais osé parler de la sorte au très respecté et craint Agent d'élite et Colonel Preventer Heero Yuy.

- C'est donnant-donnant, Duo. Tu me donnes une réponse et je t'en fournis une.

Face à cette tentative de négociation à l'amiable, Duo se lève brusquement et en guise de répartie, tape du poing sur la table.

- Tu m'as séparé de mon fils et tu crois que je vais gentiment collaborer à vos enquêtes et faire ami-ami avec les preventers ? s'énerve-t-il.

- Daniel serait fier de toi.

- Tu m'as pris mon fils, connard ! s'emporte-t-il. Je n'ai aucune nouvelle de lui, je ne sais pas ce qu'il fait, ni ce qu'il devient !

- Il va bien.

- C'est à moi de veiller sur lui, tu comprends ?

Tous entendent la signification profonde de ses paroles et de son émoi. Par le passé, Duo a perdu tous ceux qu'il se faisait un devoir de protéger.

- Je lui ai promis d'être toujours là pour lui ! poursuit-il. Non mais qu'est-ce que tu croyais ? Qu'il allait se faire adopter par le prochain locataire des lieux ? Je m'occupe de lui depuis ses trois ans !

- Daddy ?

A cette voix, fluette et pleine d'espoir, et à ce mot, Duo pivote vivement sur lui-même, faisant virevolter sa longue tresse qui vient se rabattre sur son épaule. L'instant d'après, il se précipite vers Daniel qui se tient aux côtés de Quatre, chez qui il réside actuellement.

- Oh, mon petit chat d'amour que j'aime !

Il le soulève du sol, le fait tourner dans les airs pour, ensuite, l'étreindre avec force.

- Je suis si content de te voir, dad.

- Moi aussi, mon poussin. Si tu savais comme tu m'as manqué…

- Moi, aussi.

Ils restent ainsi, à se serrer dans les bras l'un de l'autre dans un silence réconfortant, jusqu'à ce que l'enfant ne sorte le nez de son cou pour éclaircir un point de détail.

- Dad, c'est vrai que tu t'appelles Duo ?

Le natté déglutit : c'est l'heure de vérité.

- Oui.

- Alors, Max…

- Maxwell en un seul mot est mon nom de famille.

- …

- …

- J'aime bien Duo ! finit-il par déclarer, au grand soulagement de son « père ».

- Tant mieux… Trésor, tu dois me dire si ces méchants messieurs t'ont fait quelque chose de mal.

- Non, rien ! Ils sont pas méchants, dément-il d'un air étonné. Tiens, regarde ce que Quatre m'a donné.

Ce faisant, Daniel lui fourre sa nouvelle carte d'identité sous le nez comme s'il lui montrait une plaque de policier :

« Daniel Bailey, sous la tutelle exclusive du Colonel Heero Yuy, Preventer d'élite de son État. »

Lentement, Duo pose Daniel au sol, puis se tourne vers Heero d'un air furibond.

- Tu m'as volé mon fils, l'accuse-t-il en tentant de maitriser son ressentiment. Non content de me priver de ma liberté, tu me voles ce que j'ai de plus précieux au monde !

- Dad ? s'inquiète son garçon.

Duo n'est plus qu'à deux pas du preventer, qui n'en demeure pas moins parfaitement impavide…

… dans un premier temps.

- Ce n'est rien, Daniel, le rassure tranquillement Heero.

Avant de réduire soudainement la distance qui le sépare de Duo pour le saisir par son uniforme et lui murmurer à l'oreille :

- Tu as cru que le gouvernement apposerait la mention : Daniel Bailey, sous la tutelle de Carte Noire ? Ou mieux encore, celle de Black Shadow ?

- …

- Max n'existe plus. Ta fausse identité a été détruite, tu n'as aucun papier au nom de Duo Maxwell et tu portes un bracelet numérique.

- En quelque sorte, parvient-il à articuler malgré la colère qui lui serre les mâchoires. Je suis, moi aussi, sous ta tutelle, c'est bien ça ?

- Vois-le comme ça te chante, mais ne va pas traumatiser ton fils. Pas plus qu'il ne l'est déjà.

Ce discours, prononcé par Heero, le tuteur légal de Daniel, désamorce la phobie du natté : celle de perdre à nouveau l'être aimé. Ainsi, à mesure que sa colère se dissipe, les traits de son visage se détendent et tous les muscles de son corps se relâchent.

Satisfait, le Colonel le relâche, puis réajuste le col de sa chemise et sa cravate, froissés par son poing.

- Je fais en sorte que Daniel vive auprès de celui qu'il aime et en qui il a confiance, reprend-il. Si tu perds les pédales, surtout devant lui, que va-t-il se passer dans sa tête, à ton avis ?

Dépité, Duo maintient pourtant son regard rivé au sien, acceptant-là d'être comme lu et dominé par cet individu capable de lui faire du bien en lui faisant mal.

*Enfin, nous y sommes…* se réjouit Quatre en échangeant un sourire complice avec Antoine, lequel se laisse à présent être pleinement protégé et soutenu par son compagnon.

En revanche, Quatre doit fournir un effort considérable pour feindre d'ignorer le regard scrutateur que Trowa pose sur lui…

- Dad, il est gentil, Heero, intervient Daniel en venant tirer le bas de la veste preventer de Duo. Je l'aime beaucoup, tu sais ?

Son « père » ferme les yeux un court instant, avant de prendre une profonde inspiration, puis se tourne vers son « fils », visiblement anxieux.

- Oui, tu peux avoir confiance en lui, mon lapin.

- Alors, pourquoi tu lui as encore crié dessus ? veut-il savoir d'une voix où perce une pointe de reproche.

- C'est un malentendu. Tout est ma faute.

- Mais… t'as rien de fait de mal ! Hein, Heero ?

- Heero m'a proposé un nouveau poste, répond Duo, à sa place. Et je ne veux plus que tu t'inquiètes pour moi, c'est d'accord ?

Daniel se garde bien de le lui promettre, ce qui fait soupirer Duo.

- Raconte-moi plutôt comment se déroule ton séjour, chez Quatre ? le relance-t-il.

- Super ! J'ai rencontré Akane et Towika, lui apprend-il. Elles sont trop cools pour des filles !

Duo parvient à sourire et à dissimuler son malaise.

- Akane est une petite fille courageuse, souligne-t-il. Tu sais qu'elle a perdu sa maman, elle aussi ?

- Oui, elle me l'a dit. Sauf qu'elle, elle s'en souvient un peu. Alors que moi, pas du tout.

- Il faudra être attentif à ne pas lui faire de peine, mon cœur.

- D'accord… T'as quoi au visage ? remarque-t-il.

- J'suis mal tombé.

Duo est bien content que Daniel l'entende au sens propre !

- Où ça ? enquête l'enfant.

- Tu veux des biscuits ? les interrompt Heero, volant au secours de Duo. C'est ton daddy qui les a confectionnés avec amour, hier soir, s'amuse-t-il à titiller le natté.

- Mhmmm ! se régale-t-il d'avance en accourant vers Heero pour se servir. Dad est comme toi, maintenant ? s'enquiert-il ensuite en piochant deux autres biscuits dans la boîte.

- C'est-à-dire ?

- Il a le même costume que toi, sauf que lui, il n'a pas d'étoiles dorées sur les épaules.

- Tu as un bon sens de l'observation, le félicite-t-il, avant de satisfaire sa curiosité. Le nombre d'étoiles correspond au grade. Mes trois étoiles informent sur mon statut de Colonel.

- Et c'est bien ?

- Cela me donne le droit de diriger une équipe d'agents spéciaux et de prendre certaines décisions sans en référer à mes supérieurs.

- Et l'étoile bleu foncé, là ?

- Celle-ci signifie que je suis un Agent d'élite.

- Et… c'est bien ?

- C'est encore mieux. C'est un gage de… liberté, précise-t-il en accrochant volontairement le regard de Duo. Cela me donne carte blanche.

- Et dad, il fait quoi, lui ?

- Ton daddy va travailler avec nous.

- Pour vous, rectifie Duo d'un air grognon.

- Et… c'est bien, ça aussi ? veut s'assurer Daniel en faisant aller son regard de Duo à Heero.

- C'est excellent, répond le Colonel.

- Tu dois être content, dad, conclut-il, souriant.

Duo balaye sa réflexion d'un geste désinvolte.

- L'émotion est telle qu'elle l'empêche d'exprimer sa joie profonde d'avoir rejoint notre unité, prétend Blake d'un air revanchard.

Alors qu'il s'attire un regard noir de la part du « nouvel agent trop content », Daniel, lui, se tourne à nouveau vers Heero.

- C'est quand qu'on va chez toi ?

- Dès ce soir, petit guerrier.

- Ouaiiis !

- En attendant, tu vas rester avec Quatre. Il te ramènera chez nous avec Akane.

- Trop cool ! Dis, Quatre ?

- Oui, petit prince ?

- On va faire quoi, pendant ce temps ?

- Nous allons t'inscrire dans la même école qu'Akane et Towika.

- C'est pas obligé.

- Daniel…, rouspète gentiment Heero.

Duo sent sa tête lui tourner.

Il se rassoit donc et fait en sorte de rester le dos bien droit pour ne pas alerter son « fils ».

- Duo, peut-on goûter tes biscuits ?

Le pâtissier pivote vers Nanako qui s'est timidement, mais vaillamment, rapprochée de lui.

- Vas-y, ma belle, concède-t-il d'un air las.

- Nous tous ?

Duo soupire.

- Ouais.

- On dit « oui », daddy ! le reprend l'enfant. C'est Heero qui l'a dit.

- Ouais.

- Oui !

Tous s'autorisent à rire, bien conscients que sans ces retrouvailles-ci, Duo aurait été intenable…

Le reste de la matinée se déroule ainsi, dans une bonne humeur relative…

Elle passe donc vite.

Trop, aux goûts du « père » et du « fils » qui ont rapidement investi la cuisine pour s'amuser à confectionner un « plat surprise ». Ce jeu, auquel ils jouent souvent, consiste à ce que Daniel choisisse trois ingrédients au hasard en lançant à Duo le défi d'harmoniser leurs saveurs…

- On se voit ce soir, mon chaton, assure encore le « Chef Daddy », tandis qu'il est temps pour l'enfant et lui de se séparer, provisoirement.

- Et toi, tu vas faire quoi ? se renseigne Daniel en enfilant sa veste.

- 'ro et moi, on doit discuter de choses et d'autres, lui apprend-il d'un ton évasif.

- Tu veux pas plutôt venir avec nous ?

- J'aurais bien aimé, mais ce n'est pas possible, répond-il, avant de reporter son attention sur Quatre, afin de le remercier.

- Daniel est un garçon adorable, le tranquillise l'empathe. Ce n'est vraiment pas un effort de vivre avec lui, bien au contraire.

- Je sais.

- Bien… On y va, Daniel ?

- Okay… Bisous, dad !

- Je t'aime, mon lapin.

Daniel et Duo se sourient et se font signe des deux mains jusqu'à ce que les portes de l'ascenseur ne les dissimulent à la vue l'un de l'autre.

- C'est lui qui est censé être maintenu prisonnier et c'est nous qu'il torture avec toutes ces bonnes odeurs ! se plaint Marc en sentant son ventre gargouiller.

Comme ledit chef cuistot incriminé reste planté devant l'ascenseur, apathique, Heero le rejoint pour lui presser tendrement l'épaule.

- Viens manger quelque chose, lui demande-t-il avec bienveillance.

Duo obtempère, morose, mais sans chercher à se dégager, laissant Heero le libérer seul de sa douce pression, pour pouvoir le suivre docilement jusqu'à la cuisine où il prend place derrière la longue table en bois.

- Je n'ai pas très faim, mais tu peux te servir, si tu veux.

Sans tenir compte de son manque d'appétit, Heero dispose deux assiettes devant eux, faisant soupirer le natté de lassitude.

- J'en ai fait pour une armée, c'est le cas d'le dire !

- Dois-je comprendre que tu invites mes hommes à partager ton repas ?

- J'aime pas le gâchis, grommelle-t-il en époussetant sa chemise.

Heero sourit en coin, attendri et va prévenir les autres.

Aussitôt, un déplacement de masse, tel un troupeau de buffles en panique, débarque dans la grande salle.

- C'est sympa ! le remercie Blake en s'attablant bruyamment. C'est toujours moi qui suis de corvée, le midi.

- Tu cuisines ? l'interroge Duo, pendant que les autres mettent le couvert à la vitesse de la lumière.

- Non, je vais chercher le menu de chacun au « Délices de Tempo' ». Mhmmm ! Ch'est bon ! commente-t-il, la bouche déjà pleine.

Duo se penche alors vers Heero, assis à ses côtés.

- Dis-moi, c'est Docteur Jekyll et M. Hyde, ton gars.

- « J'vois qu'on a des origines communes », lance Blake, lui arrachant un sourire.

Tous profitent avec soulagement de ce retour à la normale, découvrant, par là-même, le véritable visage de Duo. Ou tout du moins, une autre facette de sa personnalité quelque peu déstabilisante.

Solaire et lunaire, à la fois…

Après le déjeuner…

Sans transition, Heero décide de placer le témoin et captif en salle d'interrogatoire…

Alors que ce dernier y attend d'être auditionné, il patiente, seul, dans cette pièce aux couleurs zen, agrémentée d'une plante verte et bénéficiant d'un miroir sans tain.

En ce lieu et depuis la salle d'écoute, celui-ci permet aux autres d'observer l'échange sans distraire ni influencer la personne interrogée…

- Tu penses qu'il va parler, dès maintenant ? s'enquiert Trowa.

- Il est sonné par tout ce chambardement, admet Heero. Mais je sens qu'il y a autre chose… C'est cette info-là qui va m'être difficile de lui soutirer.

- Mm.

- Tu veux qu'on le fatigue un peu ? propose Marc, volontaire.

- Croyez-moi, c'est lui qui vous éreinterait le premier, assure Heero. Et vous ne voulez pas non plus le voir se mettre en colère…

- Il a débarqué plus qu'énervé, Sensei, fait valoir Alec.

- Vous l'avez vaillamment subi querelleur et désobligeant. Non pas menaçant et dangereux. Auquel cas, vous n'auriez pas eu l'occasion de le voir, puisqu'il attaque vraisemblablement par surprise et avec une vélocité non négligeable.

Sur ces mots, qui jettent un froid, Heero quitte la pénombre de la salle d'écoute, y laissant-là Trowa, Marc, Alec et Antoine.

- Je crois qu'il l'idéalise un peu trop, le suspecte Marc.

Lequel accorde toutefois une toute nouvelle attention à Carte Noire

- Duo est imprévisible et cache bien son jeu, confirme Trowa, les yeux rivés sur le natté. Y a qu'à voir son poulet au citron, ajoute-t-il, les faisant doucement sourire.

- Ainsi, toi aussi, tu le soupçonnes d'être le légendaire Black Shadow ? s'enquiert Alec d'une voix posée.

- Ne ressentez-vous pas l'énergie comminatoire qu'il dégage, sous ses airs, tantôt enjôleur, tantôt railleur ?

Les agents ne savent que répondre…

- Contentez-vous de ne pas nuire à ceux qu'il aime et vous serez à l'abri de son courroux, conclut très sérieusement le Colonel Barton.

- Tu nous mets en garde contre lui ? C'est sérieux ? demande Marc, qui éprouve une réelle difficulté à imaginer le « papa poule » qu'est Duo en redoutable assassin par intérim.

Et ce, malgré le fait que son Colonel en soit intimement convaincu.

En retour, Trowa lui coule un regard énigmatique…

- Marc, ça commence…, le prévient Antoine, nerveux.

De l'autre côté du miroir…

Heero entre dans la salle d'interrogatoire, bien mieux éclairée que la salle d'écoute.

- Il est passé où, celui qui fait le gentil flic ? l'interpelle immédiatement Duo, les mains croisées derrière la tête.

L'agent d'élite - ou par voie de déduction : le « méchant flic » - s'installe face à lui, placide.

- Ce sont des lampes à UV, là-haut ? Je demande ça parce que si je dois rester enfermé là-dedans durant des heures, autant joindre l'utile à l'agréable.

- …

- Pas de dossiers, ni de photos pour m'impressionner ?

- …

- Après le couteau de psychopathe, t'aurais pu me faire trembler de peur avec une fourchette !

Heero continue de le dévisager avec intensité - comme à l'accoutumée - et Duo doit user de toute son énergie pour tenter de chasser cette impression tenace que le preventer le marque à distance par son regard et la force de son esprit…

- Qui t'a vendu, Duo et pourquoi ? commence enfin Heero.

- Tu radotes, mon p'tit père !

Heero décide de revenir sur cette question, plus tard…

- Y a qui, derrière ? veut savoir le natté en désignant le miroir du menton et en ramenant ses mains devant lui.

- Trowa, Marc, Alec et Antoine.

- Pourquoi pas Blake et la Mistinguett ?

- Tu n'es pas le centre du monde. Nous avons d'autres dossiers à traiter.

- Ça fait toujours plaisir ! ironise-t-il. Enfin, je note tout de même que plus de la moitié de ton effectif reste pendu à mes lèvres.

- Des lèvres qui ne sont censées laisser passer que la stricte vérité.

Coincé !

Sans crier gare, Heero se penche subitement en avant, mais sans brusquerie.

- Qu'est-ce que tu m'veux ? se crispe pourtant Duo, qui opère un léger mouvement de recul contre le dossier de sa chaise.

Heero termine son geste en venant extirper la croix en argent pendue au cou du voleur et dissimulée sous son habit ; celle que le Colonel a pu admirer en lui ôtant son pull, trempé par la pluie.

- Que vous est-il arrivé, Duo ? A toi et à ta famille.

La gorge nouée par le vif émoi qui lui rafle toute capacité à contre-attaquer, Duo serre les poings pour ne pas pleurer.

Heero fait alors glisser le bijou entre ses doigts, avec une douceur et un respect infinis, puis se rassoit correctement.

- Qu'est-ce que tu veux savoir ? demande Duo d'un air contrit.

- Le plus simple est de ne pas chercher à trier tes souvenirs, ni à me répondre précisément. Raconte-moi simplement, comme cela te vient, ta dernière nuit à l'Orphelinat Maxwell.

- Pourquoi remuer le couteau dans la plaie ? Tu vois bien que j'en souffre !

- C'est très important.

- Avec toi, tout est toujours important !

- Tu me fais confiance ?

- Pff ! lâche-t-il en croisant les bras en un signe de fermeture. Je ne place ma confiance dans aucune organisation, quelle qu'elle soit.

- Certes… Mais ce n'est pas ce que je te demande.

- …

- As-tu confiance en moi, Duo ?

- …

- …

- Oui, finit-il par répondre, harcelé par le regard bienveillant et déterminé d'Heero, qu'il fuit pourtant en détournant le sien.

De l'autre côté du miroir, Antoine presse discrètement la main de son compagnon.

- C'était… Tout ça s'est passé, il y a seize ans, commence Duo en se prenant la tête entre les mains, ses coudes en appui sur la table. Mais je m'en souviens comme si c'était hier…

Début du flash-back

AC 192

Sacramento,

en Californie…

C'est par une nuit d'hiver sans étoiles, pareille à un lac noir insondable, que les cartes à jouer ont été redistribuées…

Du haut de ses douze ans, Duo se faufile aisément entre les maisons de son quartier en vue de se rendre dans le centre-ville, lorsqu'une série de courts sifflements retentit.

Aussitôt, le natté cesse de courir et modifie sa trajectoire pour se diriger vers la source du signal…

- Salut, Sol' ! dit-il en claquant la main de Solo Smith, seize ans.

- Salut, blue-eyed boy !

C'est le premier surnom qui lui soit venu à l'esprit à la seconde où leurs regards se sont croisés, quatre ans plus tôt, tandis que Duo tentait d'échapper à l'épicier du coin…

Enfin, Duo et… Kimo.

Quand bien même l'expression se traduise plutôt par « chouchou » et que Duo est effectivement et instantanément devenu le chouchou de Solo, celui-ci préfère y entendre « le garçon aux yeux bleus ».

- J'suis pressé, le prévient Duo. Qu'est-ce que tu veux ? s'enquiert-il.

Comme toujours, à chaque fois que Solo le voit, l'adolescent devient incroyablement souriant et disponible.

Son regard, libidineux, glisse sur son costume de prêtre trop grand pour lui, sa longue natte hypnotique, ses lèvres qu'il rêve d'embrasser, sur son corps qu'il projette de posséder, de gré ou de force, puis s'arrête sur ses éblouissants yeux cobalt où brille continuellement une lueur de défi…

- Comme Vincent est malade, je me doutais que tu sortirais, cette nuit.

- Et alors ?

- Tu veux un coup de main ?

- J'peux me débrouiller tout seul, assure-t-il fièrement. Merci.

Solo a beau déployer tous les efforts possibles et imaginables pour lui donner envie de rester à ses côtés, Duo refuse obstinément de se laisser entraîner.

Paradoxalement, c'est cette liberté farouche qui plait tant à Solo et qui, dans le même temps, le frustre au plus haut point.

*Tu ne me laisses plus d'autre choix, blue-eyed boy. Si je veux t'avoir rien que pour moi, il faut qu'ils disparaissent de la surface de la terre, au risque que tu ne passes ta vie à t'occuper d'eux et pas de moi…* se dit Solo.

- Kimo n'est pas avec toi ?

- Non, c'est franchement pas utile qu'il vienne. Et puis, mon frère est fatigué en ce moment, je préfère qu'il se repose.

- Tu as raison… Il t'a dit quelque chose ? se renseigne-t-il, l'air de rien.

- Non, mais je le trouve bizarre, il a changé…

*Il est ma carte-pass pour t'atteindre…* pense Solo.

- Tu devrais rentrer, reprend Duo. Ta famille va s'inquiéter…

- Aucun risque !

*Je les ai tous tué !* se dit-il avec satisfaction.

- Qu'est-ce que t'as ? Tu fais une drôle de tête…

*Toi et ta méfiance légendaire !* se plaint Solo, in petto.

- J'suis amoureux, déclare-t-il.

- Eh ben ! J'espère que ça ne m'arrivera jamais !

- Pourquoi ça ?

- T'as franchement l'air d'un con !

Solo rit.

- Même au bout de quatre ans, tu arrives encore à me surprendre.

- Si tu l'dis ! Bon, je dois y aller… La malteza ne s'ouvre pas facilement à cause de la rouille, explique-t-il en parlant de la serrure de la porte de service, à l'arrière de la pharmacie. On se voit une autre fois ? propose Duo en courant à reculons.

- Plus tôt que tu n'le crois !

Pendant ce temps,

à l'Orphelinat de l'église Maxwell…

Alors qu'un vent fort s'est levé et souffle par rafales, la clarté qui brille au travers des fenêtres de l'une des chambres semble être la lumière d'un phare ouvrant la voie aux âmes égarées…

- David ? l'appelle une voix d'enfant, mal assurée.

- Vincent, répond d'une voix douce, le Père David Maxwell. Tu devrais être endormi à cette heure, lui rappelle-t-il tendrement en le prenant dans ses bras pour le raccompagner jusqu'à son lit.

Le petit garçon de sept ans baille effectivement à s'en décrocher la mâchoire, avant d'appuyer sa tête contre son épaule.

- Tu es toujours aussi chaud, mon petit, constate le prêtre en touchant son front.

- Dodo n'est pas là, confie-t-il tristement.

L'homme d'Église retient un long soupir en apprenant, qu'une fois de plus, Duo a fait le mur ; cela, en dépit du danger qui le guette à chaque coin de rue.

- Tu connais ton frère : il n'en fait qu'à sa tête !

Désabusé, mais déterminé à ce que son « fils » rentre dans le droit chemin, il monte jusqu'au dortoir où se sont serrés treize autres enfants, âgés de six à douze ans, tous orphelins de guerre.

Certains se souviennent de leurs parents, d'autres non.

- Il fait trop noir, dehors et la lune me fait peur, raconte-t-il. Dodo est toujours là pour me protéger.

- De la lune ?

- Oui, elle est trop près de nous et elle est trop grosse…

- Et si tu la considérais plutôt comme une veilleuse de nuit, tel un astre bénéfique et bienveillant ?

- Je vais essayer, promet-il courageusement. Mon Père, j'ai mal à la tête…

Impuissant, David installe l'enfant sous sa couverture ; hélas, trop fine et élimée.

L'entièreté de leurs literies, ainsi que leurs vêtements, auraient bien besoin d'être renouvelés. Seulement, le pays est touché par une crise économique qui sévit depuis plusieurs mois, impactant de plein fouet les dons en faveur des orphelins.

*Les rentrées d'argent s'amenuisent. Bientôt, elles ne suffiront plus à couvrir les frais qu'engendrent leurs éducation et hébergement…* s'angoisse le prêtre.

- Tu as déjà pris ton médicament. Il faut attendre que ça passe…

- Dodo dit qu'ils ne sont pas efficaces, qu'il va me donner quelque chose de mieux…

- C'est pour ça qu'il est sorti, ce soir ?

- Oui.

Le prêtre jette un œil à sa montre : vingt-deux heures.

- Tu sais où il est allé ?

- Non.

- Duo ne fait confiance à personne, se désole leur tuteur, protecteur et ami.

- Si ! À vous et à Kimo et à Solo…

Le Père Maxwell fronce les sourcils : Solo est un cas préoccupant.

*Il est tout à fait anormal qu'un jeune homme de seize ans recherche la compagnie d'enfants et non pas de jeunes gens de son âge, prêts à partager ses envies d'adulte…* s'inquiète-t-il.

La famille d'adoption de Solo - les Smith - réside ici depuis dix ans. Cependant, l'homme d'Église n'a vraiment vu Solo roder devant son orphelinat que depuis ces quatre dernières années…

Le prêtre a bien tenté de se rapprocher des Smith, mais sans succès. Ils lui ont tout simplement claqué la porte au nez en le traitant de charlatan.

Et entamer une discussion franche avec Solo relève également de l'exploit !

Déjà, lorsque David le rejoint au portail de l'orphelinat, il peut observer le corps du jeune homme se contracter à mesure qu'il avance vers lui, avant de faire finalement face à son mutisme méprisant.

Le battent-ils ? Le violentent-ils de la pire manière qui soit ?

David a bien son idée, mais n'a aucune preuve. Seulement celle d'une jeune personne fermée à double tours et imperméable à toutes tentatives de soutien.

Le prêtre n'a donc plus eu le choix. Il a dû se résoudre à signaler le comportement suspect de Solo Smith à la police ; une main courante – déposée autant pour le bien des orphelins que pour celui de l'auteur présumé des faits - tristement et malheureusement classée sans suite.

En effet, les personnes impliquées dans les déclarations ne sont pas nécessairement averties du dépôt de la main courante par les forces de l'ordre.

A dire vrai, c'est à peine si cette affaire a été traitée comme il se doit, alors que l'enregistrement du dépôt peut quand même constituer un début de preuve dans une procédure ultérieure, notamment s'il est suivi d'une vérification des faits par la police…

Ce qui n'a pas été le cas.

En conséquence, depuis le jour où Solo lui a ramené Duo et Kimo, il y a quatre ans, le jeune homme ne cesse de venir les voir et d'accaparer Kimo, à défaut de convaincre Duo…

*Duo n'obéit qu'à lui-même, tandis que Kimo est d'un naturel dépendant et suit aveuglement Solo. Mais celui que Solo veut, c'est Duo…* songe gravement David.

Aussi, il s'inquiète du brusque changement d'humeur de Kimo. Celui-ci semble moins ouvert et anormalement préoccupé pour son âge et ce, malgré sa condition déjà difficile.

- Tu sais s'ils se réunissent souvent, tous les trois ? se permet-il d'interroger Vincent, à voix basse, voyant bien que l'enfant refuse de se rendormir tant que son Dodo n'est pas revenu.

- Solo les attend tout le temps à la sortie des classes, lui apprend un autre enfant qui s'est réveillé. Mais moi, j'l'aime pas !

- Antonio…

- Quand Duo fait le mur, personne ne dort vraiment de toute façon ! assure-t-il du haut de ses onze ans.

Et les paires d'yeux qui les observent sans plus se cacher, à présent, confirment ses dires.

- Sauf Kimo, articule laborieusement Vincent, sentant ses paupières lourdes comme du plomb.

- On peut faire tout le bruit qu'on veut, Kimo dort comme une souche, précise Antonio en s'emparant de son jeu de cartes qu'il commence à battre avec dextérité. Regarde, mon Père… Hey ! Kimo !

Rien. Kimo ne change même pas de position.

Dans le coin, Alexandra rit sans bruit en plaquant une main frêle sur sa bouche. Devenue muette à l'âge de cinq ans, elle a survécu aux meurtres de ses parents et de sa grande-sœur en se cachant dans un placard. Profondément traumatisée, elle a depuis perdu l'usage de la parole.

- Je vois ça, constate David, avec tendresse. Dites-moi les enfants, Solo tente-t-il de vous approcher, de vous inciter à faire certaines choses qui vous semblent illégales ou gênantes ?

- Non, mais il nous fixe d'un drôle d'air, répond Antonio, un doigt posé sur son menton. J'l'aime pas !

- Il a un drôle de sourire, témoigne Vincent, fiévreux.

- Et il a des yeux noirs très-très brillants ! rapporte Steven, six ans, tout heureux de pouvoir apporter son témoignage, lui aussi.

- Nan ! dément Kylian, dit Kiki, douze ans.

- Si, ils brillent ! se défend farouchement Steven.

- J'te dis que nan ! Il a les yeux qui brillent que quand il voit Duo. Je sais ce que j'dis quand même !

Impressionné, Steven rentre la tête dans les épaules avec la volonté de se faire plus petit qu'il ne l'est déjà, afin de disparaître à sa vue.

- Kylian, tempère David. Sois gentil avec ton frère. Il est jeune et n'a pas encore ton expérience dans la vie.

- Mais il me contredit tout le temps ! s'exaspère-t-il.

- Il cherche simplement à se hisser à ta hauteur, mon enfant. Il veut te plaire et que tu sois fier de lui pour ne pas risquer d'être rejeté.

Kylian plisse les yeux d'un air soupçonneux.

- C'est vrai ? interroge-t-il Steven.

Pour toute réponse, son petit frère d'adoption gratte la peinture écaillée de son pied de lit en métal.

- Pardon, Steven. J'savais pas…

Pas rancunier pour un sou, Steven saute de son lit pour aller lui planter un bisou sur la joue.

- T'étais pas obligé de baver ! rouspète Kylian en s'essuyant.

- Eh bien, eh bien ! Qu'est-ce qui se passe, ici ? dit soudainement une voix familière.

- Sœur Helen ! s'écrient gaiement les enfants.

- On discute avec David ! annonce précipitamment Steven.

Les religieux s'entre-regardent, le sourire en coin.

- Nous discutons effectivement de Solo et des relations qu'il tisse avec les enfants, confirme le prêtre d'un air entendu.

Solo étant rapidement devenu un sujet de discussion quotidien…

- On tisse rien du tout, lui et moi ! tient à préciser Antonio tout en continuant de manipuler habilement son jeu de cartes. J'l'aime pas !

- Moi non plus, alors ! décrète Steven.

- Mm… A ce que je vois, Duo a encore désobéit, observe la Sœur d'un air contrarié.

- Ne le grondez pas trop fort, Helen.

- David, cet enfant ne veut rien enten…

- Ça y eeest ! fanfaronne Duo qui arrive comme un cheveu sur la soupe et en brandissant un assortiment de bonbons multicolores. Oops !

- Comme tu le dis, mon fils, confirme David, tandis que la religieuse arbore une moue désapprobatrice au possible, les poings sur les hanches.

- Il est plus de dix heures du soir, petit renard, le dispute-t-elle, en lui remuant sa montre à gousset sous le nez.

- Dites-donc voir, il est drôlement tard ! répond Duo avec aplomb, faisant rire ses camarades.

Parfaitement détendu, le natté peut sembler insouciant par bien des aspects. Au contraire, la réalité est tout autre. Loin d'être désinvolte, il se préoccupe excessivement des personnes qui lui sont chères… dont Sœur Helen fait évidemment partie.

Aussi, il se tient dans l'entrée, droit comme un « i » et les joues rougies par le froid, vêtu d'un des costumes du Père Maxwell aux extrémités si retroussées qu'elles donnent l'impression d'être des brassards, ou des bouées de sauvetage…

- Qu'est-ce que c'est que cet accoutrement ? l'interroge Helen en pinçant le haut de sa manche noire et bouffante.

Elle ne l'a encore jamais pris sur le fait et ne découvre donc son habit de « voleur » que présentement…

- C'est mon costume de fils de pirate et…

- De fils de pirate ? le coupe-t-elle avec perplexité.

- David est le Chef pirate et nous, nous sommes ses fils pirates, explique-t-il, soutenu par les hochements de tête des orphelins. Et, en tant que pirate, je ne dévoile pas mes secrets. J'en ai déjà trop dit ! prétend-il.

- Nous, on ne porte pas de costume, déclare Kylian, un brin jaloux. On trouve ça ridicule !

- Vous n'avez aucun style ! rétorque Duo, après quoi Kylian lui tire généreusement la langue. De toute façon, c'est moi le futur Chef pirate. Kimo sera mon second et toi… tu f'ras la mouche !

Alors que Kylian boude ostensiblement, les autres rient aux éclats.

- Bzzz ! Bzzz ! imitent-ils le bruit de la mouche.

- Duo…, rouspète doucement leur père. Je croyais t'avoir demandé de ne plus voler.

- Là, c'est pas pareil, mon Père. Vin' est malade…

- Dodo, j'peux voir ce que tu m'as rapporté ? s'intéresse justement Vincent en se hissant péniblement sur ses avant-bras.

- Des bonbons qui pétillent, d'autres qui piquent, du Tricsyl5000, des madeleines chocolat-menthe, des guimauves en forme de grenouilles…

Duo n'a pas terminé d'énumérer la « pêche du soir » que ses frères et sa sœur sautent de leurs lits pour venir piller le contenu tant convoité de son sac à dos.

- T'en a pris deux pareils, t'as pas le droit ! râle l'un.

- Hey ! Mais il avale sans mâcher pour nous faire croire qu'il a rien eu ! accuse un autre.

- Pousses-toi !

- Mais arrête de pousser, t'es chiant !

- Va de l'autre côté, c'est ma place !

- Hey ! tente de crier Vincent depuis son lit. Et moi, alors ! C'est pas juste !

- C'est toujours pareil avec toi ! Tu triches !

- Nan, j'triche pas !

- Si !

- C'est ta parole contre la mienne !

- Les enfants ! s'interpose David d'un ton ferme.

Tous s'immobilisent, les mains encore agrippées au sac noir, puis se tournent vers lui, les joues pleines de sucreries.

Partagés entre l'amusement et la consternation, les religieux ne peuvent plus que soupirer d'impuissance.

- Bon, j'imagine qu'on ne va rien pouvoir ramener d'autre que la boîte de médicament, constate Sœur Helen. Il fallait me le dire que vous vouliez des madeleines… chocolat-menthe, se vexe-t-elle ensuite, en lissant sa robe de chambre.

- Bah, on en veut, signifie donc Steven, avec espoir. Ou pas, se rétracte-t-il aussitôt, sous le regard faussement furibond de la religieuse.

- Duo, le Tricsyl5000 est un médicament dangereux, l'informe David en venant s'agenouiller devant lui.

- J'ai entendu une dame dire que ça l'avait guéri de tout.

- Elle s'est sans doute mal exprimée, ou tu auras mal compris. En ce qui concerne Vincent, le médecin est passé tard, ce soir et n'avait que du Cortica sur lui. La pharmacie est fermée et tu sais bien qu'à cause des conflits intérieurs, elle n'assure plus de permanence, la nuit.

Duo jette un coup d'œil sur Vincent, dont le visage est rouge et en sueur.

- Ça n'a pas l'air efficace, observe-t-il.

- Il est vrai que ce remède l'est moins que le Levrin, mais rien n'ouvre avant demain matin. En attendant, tu as volé la boutique de Monsieur Fernot.

- C'est bien fait pour lui ! s'emporte Duo.

- Pourquoi es-tu en colère contre lui ?

- La dernière fois qu'on y est allé, il nous a traités d'emmerdeurs ! s'indigne Antonio à la place de son frère.

- Et de sales gosses ! renchérit Steven.

- Il nous crie dessus alors qu'on a l'intention de le payer, rapporte Kylian. Il ne fait pas ça à ceux qui ont des parents.

- Moi, il m'a rien jamais rien dit, dément Vincent, avant de rentrer la tête dans les épaules face aux regards accusateurs de ses frères.

- N'allez pas croire que je ne vous prends pas au sérieux, mes enfants, les rassure David. Bien au contraire. Je vous sais honnêtes et courageux. Toutefois, votre solution n'est pas la bonne. Dès demain, j'irai le voir. Il comprendra.

- De toute façon, je me fiche de ce qu'il pense de nous, décrète durement Duo. Tout ce qui compte, c'est de se battre pour que les gens n'aient plus à souffrir et leur redonner le sourire. (A)

- Nous poursuivons le même but, mon fils, lui garantit le prêtre. Si tu veux bien continuer à me faire confiance…

- Je vous fais confiance, David, affirme Duo, le regard franc.

L'homme d'Église sourit, puis, poussé par une forte intuition, se défait de sa chaîneen argent pour l'accrocher au cou de Duo.

- Vous me donnez votre croix ? s'étonne l'enfant en touchant l'objet, sacralisé par les orphelins.

- Oui.

- Pourquoi ?

- Pour que tu n'oublies pas d' tu viens et afin que tu puisses être certain de qui tu es.

- Mais… mon Père, je viens de nulle part ! On est ici parce qu'on nous aime pas…

- Tu fais erreur, mon jeune ami. Toi, et tous les autres, êtes les enfants sacrés du soleil.

Alors que les orphelins délibèrent sur le sujet – une révélation pour le moins surprenante et qui demande réflexion - Duo, lui, caresse pensivement sa croix, le regard indéchiffrable rivé à celui qu'il considère comme son père…

- Aaaah ! s'exclame soudain le petit Steven. Alors, c'est ça, la lumière crise tique ?

David sourit.

- Christique, rectifie-t-il. Oui, mon enfant.

- Il nous a fait avec qui ?

- Notre Mère, la Terre.

- Oooh !

Dans l'esprit de Steven, tout s'éclaire : la planète Terre est un immense orphelinat à ciel ouvert.

Pendant ce temps, Duo glisse son premier vrai trésor de pirate sous son vêtement, conforté dans l'idée qu'il vient de recevoir l'héritage légitime qu'un père lègue à son fils.

- Je ne crois pas être le fils du soleil, mon Père, déclare-t-il tout de go. Je ne crois pas que le Seigneur existe.

Dans un silence troublé, Helen vient s'agenouiller à ses côtés.

- Dans ce cas, pourquoi avoir choisi ce costume ?

- Parce que c'est celui de mon père.

- Une force indéniable émane de toi, déclare David. Si tu ne crois pas en Dieu, alors, en quoi crois-tu ?

- En la mort. Je n'ai jamais vu de miracle s'accomplir, ni de choses bonnes arriver aux gens biens… Il n'y a que la mort qui soit vraie. Il n'y a que le Dieu de la Mort qui descend jusqu'à nous et fait son travail.

- Duo, enfin…, s'attriste Helen avant d'être interrompue par la main levée de David.

- Je te comprends, dit-il. Seulement, tu sembles nier que la mort fait partie intégrante de la vie et que l'amour, l'essence même de Dieu, est à la base de toute vie.

- Bah ! Moi, tout c'que j'vois, c'est qu'il n'y a que vous et Sœur Helen pour faire le travail de Dieu !

Les orphelins hochent vigoureusement la tête en signe d'assentiment.

- Je vois, acquiesce David, méditatif. Il est tard. Nous reparlerons de tout ceci une autre fois. Oh ! et avant que je n'oublie, j'aimerai avoir une discussion avec Kimo et toi, demain. C'est important.

- D'accord.

- Bien ! Allez, mes petits louveteaux, conclut tendrement Helen, tandis que le prêtre leur souhaite, à tous, une bonne nuit. Il est temps de vous remettre au lit, à présent… et d'y rester !

Docilement, les enfants retournent sous leurs couvertures et attendent que les pas résonnants des religieux, dans le couloir, ne soient plus qu'un faible écho pour demander à Duo de leur raconter son escapade nocturne, étape par étape.

Mais, contre toute attente, Duo se rechausse et renfile son sac à dos.

- Où tu vas ? l'interroge Kylian en chuchotant.

- Vous avez entendu David ? répond-il sur le même ton. Le Levrin sera plus efficace pour traiter la fièvre de Vincent et nous savons tous que David n'a pas assez d'argent pour l'acheter. Et s'il doit l'acheter, ça fera que Sœur Helen ne pourra pas nous faire des madeleines chocolat-menthe… Donc, j'y vais !

- Tu vas te faire disputer, panique Steven, même s'il salive déjà à l'idée de manger des madeleines chocolat-menthe.

- M'en fiche ! Et puis, tu ferais la même chose pour moi, non ?

- Euh… p't'être pas tout seul, quand même…

- Je serais avec toi, lui assure Kylian.

Pendant que Steven lui sourit jusqu'aux oreilles, Alexandra, elle, fait de grands gestes.

- On t'écoute, Alex, dit Duo.

Elle pointe Kimo du doigt.

- Tu veux que je réveille Kim' ? Pourquoi ?

Alexandra soupire d'impatience, puis sort de son lit tout chaud pour aller secouer son frère…

Sans surprise, Kimo grogne en la repoussant, avant de la reconnaître.

- Aleeex, qu'est-ce 'u 'eux ?

- Je retourne en ville, lui apprend Duo. Et si j'ai bien compris, Alex croit que tu peux m'en dissuader… C'est bien ça, p'tite sœur ?

Elle répond d'un hochement de tête, en s'accrochant à son bras.

- Faut pas avoir peur pour moi, d'accord ? Je m'en sors toujours !

- Ouais, confirme Kimo en baillant. Comment tu crois qu'on s'en est sorti, tous les deux, avant d'atterrir ici ? Duo, c'est le roi des voleurs !

- L'As des as ! renchérit Antonio en sortant une des cartes en question.

- Moi, j'suis son Joker, au cas où il y aurait un problème, explique encore Kimo.

- C'est pas que j'aime pas recevoir des fleurs, mais j'dois y aller, prévient Duo.

- Attends ! le retient Kimo en tendant sa main.

Duo fait alors le salut secret, qui n'appartient qu'à eux deux, du temps où ils vivaient seuls, dans la rue.

- Toujours là pour l'autre ! déclame Duo.

- Toujours là pour l'autre ! répète Kimo, conformément à leur habitude.

- Tiens le coup, Vin' !

- Tu reviens vite, hein ? J'crois que la lune a encore grossi…

- T'inquiète !

Sur un dernier clin d'œil pour sa famille, Duo sort du bâtiment, une fois de plus.

- On peut savoir pourquoi tu traines tout le temps avec Solo, si tu l'aimes tant, ton Duo ? reproche Antonio à Kimo.

- J'fais c'que j'veux ! se défend Kimo.

- T'es qu'un lèche-cul !

A ces mots, insultants, Kimo bondit sur ses pieds pour se ruer sur Antonio, qui voit son jeu projeté dans les airs, les cinquante-quatre cartes virevoltant en tous sens pour venir ensuite tapisser le sol du dortoir…

Le bruit des meubles qui s'entrechoquent et les éclats de voix font sortir de leurs lits le Père Maxwell et Sœur Helen, une fois de plus.

- Allons, allons ! intervient David en séparant Antonio et Kimo. Que s'est-il passé ?

- Il m'a traité de lèche-cul, tout ça parce qu'il est jaloux ! rapporte Kimo.

- Jaloux de Solo et toi ? s'offusque Antonio. Jamais de la vie ! Même pas en rêve !

- Mais où est encore passé Duo ? rouspète anxieusement Helen. Il fait froid dehors, c'est dangereux…

Une petite heure plus tard…

Duo revient en courant, le souffle court, satisfait d'avoir trouvé le bon produit en pharmacie.

*Monsieur Fernot en a plein ses tiroirs ! J'vois pas pourquoi il pourrait pas donner une malheureuse petite boîte…* se dit-il, alors qu'il remonte le grand escalier central, en bois.

Ce faisant, il prend soin d'éviter les zones grinçantes des marches, applique la même méthode sur les lattes du couloir, puis, parvenu à son étage, s'étonne de voir la lumière allumée dans le dortoir.

*Mince ! J'vais vraiment être puni, cette fois-ci…*

Se composant un air penaud de circonstance, il reprend sa progression jusqu'à se planter non loin du seuil… où l'horreur la plus absolue le saisit brutalement.

La pièce, initialement grise, est à présent maculée de rouge, du sol au plafond.

Tous, sans exception, baignent dans leur précieux liquide de vie, la gorge tranchée, le torse lardé de coups de couteau et les yeux grands ouverts sur le néant.

A sa droite, le corps inerte de Sœur Helen est avachi sur l'un des lits, celui où repose Alexandra, sans doute dans la volonté de protéger la fillette…

En vain et au péril de sa propre vie.

Puis, au milieu d'un amas de ce qu'il reconnaît comme étant les cartes à jouer - noires et poisseuses de sang - d'Antonio, Duo voit le Père Maxwell, étendu là, à même le sol, entre les deux rangées de lits, sa chemise de nuit initialement blanche à présent vermeille…

Le souffle coupé, la cage thoracique broyée par l'inacceptable et les yeux embués de larmes brûlantes qui ne tardent pas à inonder son visage devenu blême, Duo peut encore percevoir Kimo, inerte lui-aussi, allongé sur le corps de David.

Comme pour refuser d'admettre la terrible réalité, Duo secoue la tête en tremblant de tous ses membres, quand soudain, un mouvement dans le recoin de la pièce peu éclairée le fait silencieusement sursauter.

Depuis l'obscurité du couloir - laquelle le dissimule à la vue - il étudie l'entité qui pivote lentement dans sa direction et y devine très vite la silhouette d'un homme, d'après sa carrure et ses cheveux courts.

Et en qui, au bout de quelques secondes supplémentaires, il finit par reconnaître…

Solo.

Duo n'est pas surpris de le trouver là, puisqu'il n'est pas rare que Solo vienne le voir en pleine nuit en passant par les cuisines et alors que tout le monde dort à poings fermés. Généralement, Duo le tient informé de son emploi du temps officieux. Seulement, la deuxième mission de cette nuit s'est décidée au dernier moment, en raison de l'état de santé de Vincent.

*Oh, mon Dieu ! Sol' est en vie ! Il ne me reste plus que lui…*

Le natté s'apprête à l'appeler…

… lorsque Solo entre dans le rai de lumière lunaire qui se déverse sur le parquet, rendu glissant par le sang, et lui révèle l'aspect de son cou.

Dès lors, Duo n'entend plus et ne sent plus que les battements de son cœur lui déchirer les entrailles, tandis, qu'impuissant, il observe Solo tituber en se pressant la gorge dégoulinante d'hémoglobine, avant qu'il ne tombe devant lui.

Raide mort, à n'en point douter.

*Ils sont tous morts… tous…* se répète Duo en écrasant une main sur sa bouche et bien qu'il soit devenu incapable de produire le moindre son.

Mué par son instinct de survie, il sort bientôt de sa torpeur pour refaire chemin arrière et courir au-dehors à en perdre haleine…

Il doit fuir ce lieu, coûte que coûte !

Et surtout, retrouver celui qui a commis l'irréparable et le tuer, à son tour.

*Je te tuerai, démon ! Je te tuerai !* promet-il, in petto, alors qu'il disparait dans les profondeurs de la nuit, avec, pour seuls bagages, sa rage et son chagrin…

Fin du flash-back

Cependant, ce que Duo ignore, c'est que Solo n'est pas mort et qu'il n'est autre que le Démon qu'il recherche.

Qu'au moment où il l'a aperçu, Solo se grattait la gorge, les mains pleines du sang de ses victimes, à cause des démangeaisons provoquées par la cagoule en laine neuve qu'il s'est acheté pour l'occasion et qui a irrité la peau fine et délicate de son cou.

Ce que Duo n'a pas compris, c'est que Solo n'est pas tombé raide mort, mais qu'il a simplement trébuché sur le corps sans vie de Vincent.

Ce que Duo n'a pas pu voir, ce sont la cagoule et le couteau Cold steel FGX de forme Karambit que Solo a laissé momentanément choir dans un recoin sombre de la pièce.

Ce qu'il ne peut imaginer, c'est que Kimo s'est fait assommer par Solo et qu'ils sont tous deux toujours en vie…

Ce que Duo sait, en revanche, c'est que sa vie ne sera plus jamais la même, qu'elle vient de prendre un tournant à cent quatre-vingt degré et que si Dieu existait, il ne permettrait pas ce genre de chose…

*Le seul Dieu qui existe est le Dieu de la Mort !*

Profondément traumatisés d'avoir été confronté à l'assassinat de leur seule et unique famille, Duo et Kimo, alors âgés de douze ans et redevenus seuls au monde, ont eu des réactions radicalement opposées qui ont celé le destin de chacun…

Solo, de son côté, a évidemment quitté le lieu des crimes en toute hâte pour aller se doucher et se changer aussi vite que possible, afin de revenir à l'aube, tout frétillant, dans le but de consoler son « élu » et simuler l'immense chagrin qu'était la perte du Papa-à-son-Duo.

Il n'y avait alors aucun doute pour Solo que Duo allait tomber dans ses bras, totalement et définitivement convaincu - comme il ne pouvait plus manquer de l'être, après une telle tragédie - qu'il était et serait bien mieux avec lui.

Encore aujourd'hui, Solo se souvient d'avoir entendu mugir les sirènes de police et celles des ambulances, alors qu'il finissait de s'habiller.

*Quelle joie c'était !* lui arrive-t-il de jubiler, encore aujourd'hui, même au fond de sa cellule…

A son retour à l'orphelinat, il a d'abord dû se frayer un chemin parmi la foule qui s'est rapidement formée autour de la propriété, jusqu'à tomber sur l'un des policiers interdisant l'accès à la zone délimitée par leur soin.

- On ne passe pas, petit, le prévient l'un des flics en faction.

*Petit ?* s'offusque Solo, irascible. *Vas-y, baisse ton froc, on va voir si j'suis p'tit !* a-t-il envie de rétorquer.

C'est à ce moment précis qu'il voit Kimo se jeter sur lui comme s'il était un donut géant.

- Sol' !

- C'est Duo qui m'appelle comme ça, pas toi ! rétorque-t-il sèchement. Argh ! Lâche-moi ! Où est Duo ?

- Il… il est parti, lui apprend-il en reniflant.

Solo devient blême.

- Parti ? Comment ça, parti ? Parti où ?

- Je ne sais pas.

- Il est allé parler à la police, aux ambulanciers, chercher un verre d'eau, se coucher… Mais enfin, parle ! exige-t-il en le secouant par les épaules.

Choqué et terrorisé, Kimo se remet à pleurer, s'accrochant à Solo comme à une bouée de sauvetage, prêt à tout accepter, tout, pourvu qu'il ne l'abandonne pas, lui aussi.

- J'veux rester avec toi ! supplie-t-il.

Solo n'a pas tué Kimo pour deux raisons :

Premièrement, Kimo est son « vide-couille » attitré et son cobaye. Et il doit bien admettre qu'il est plus résistant qu'il n'y paraît !

Deuxièmement, il pensait que Duo serait plus enclin à le rejoindre, si Kimo était avec lui… Solo visait un ménage à trois jusqu'à ce que Kimo ne soit plus nécessaire à ce que Duo reste à ses côtés.

Un accident est si vite arrivé…

Résigné et déçu - sachant Duo très doué pour disparaître - Solo a tout de même pu faire son œuvre et convaincre Kimo, son désormais boy, qu'il ne respirait que pour le servir.

A commencer par changer de prénom, de coiffure, de couleur d'yeux et de costume…

Ce qu'Heero et son équipe ont compris rapidement, grâce, notamment, à l'insistance passionnée de Quatre à retrouver la trace de Duo Maxwell et au travail d'infiltration remarquable de Trowa, auprès de Kimo Maxwell/Lost et Solo Smith.

Le récit détaillé de Duo permet donc à Heero de remettre quelques pièces du puzzle en place.

*Ainsi, Duo est bel et bien revenu de sa mission « Levrin »* apprend-il. *Il ne les a pas abandonnés, il les a vraiment crus mort. Tous autant qu'ils étaient…*

A ce stade de l'affaire, il n'a plus besoin d'auditionner Solo pour se faire une idée précise du déroulement de cette nuit macabre et Kimo a déjà raconté tout ce qu'il savait lors de son hospitalisation…

*Solo est bêtement tombé…* déduit logiquement Heero. *Il voulait vivre avec Duo, pas lui faire croire qu'il était mort, lui aussi… S'il l'avait vu, s'il avait su que Duo se trouvait devant lui, caché dans l'ombre, Solo se serrait relevé aussitôt et lui aurait parlé. Il aurait tout fait pour le retenir, pour le garder près de lui. Au contraire, Solo ignore que Duo peut témoigner de sa présence dans la chambre des orphelins. De fait, Solo ne peut pas comprendre la désertion soudaine et inexpliquée de Duo, ni pourquoi il ne cherche pas à les retrouver, Kimo et lui. Solo ne réalise pas que Duo les croit mort…*

Malgré le fait qu'une partie du dossier soit désormais bouclée, les enquêteurs preventers ne peuvent se targuer d'avoir fait le tour de tous les protagonistes. En effet, même si Duo accepte de lever certains voiles, il reste difficile de le cerner complètement. Alors qu'au contraire, Kimo et Solo entrent aisément dans la catégorie qui correspond à leurs profils.

Dans la salle d'écoute, Antoine broie la main de Marc. Pleurant doucement et en silence, le jeune empathe est profondément ébranlé par l'histoire de Duo.

- C'est une succession de circonstances malheureuses, souligne Marc en serrant Antoine contre lui pour le soutenir et le consoler.

- Mon Dieu, souffle pour sa part Alec, sidéré. Est-il possible de… de voir s'accumuler tant de coïncidences ? Combien y-a-t-il de chances qu'autant d'évènements de ce type puissent converger de la sorte ?

*Voici donc comment et pourquoi Carte Noire et Black Shadow sont nés* analyse Trowa, qui compatit, par-devers lui, au triste et terrible concours de circonstances que cette famille de cœur a dû subir. Et notamment, Duo et Kimo, alors même qu'ils n'étaient encore que des enfants.

- Les cartes d'Antonio brillaient d'un noir intense, termine Duo, les yeux dans le vague. Ses cartes étaient usées tant il les manipulait, mais elles restaient pourtant d'un blanc immaculé… jusqu'à cette fameuse nuit.

- Le nom de Carte Noire est un hommage ? le questionne Heero.

Il n'ignore pas son chagrin, mais il sait que derrière cela se cache une dureté douloureuse qui doit impérativement être prise en compte.

A cette question, Duo sort de ses pensées, son regard assombrit à nouveau ancré à celui du preventer.

- Non.

- Alors, qu'est-ce que cela signifie pour toi ?

Obstiné, Duo ne répond rien.

- Duo, c'est terminé. Tu comprends ? Tu ne mèneras plus jamais ta vie comme par le passé.

- Je te trouve bien sûr de toi.

Pour toute réponse, Heero l'examine, une lueur de défi brillant intensément dans ses prunelles.

- A l'époque, j'espérais attirer le tueur dans mes filets, reprend finalement Duo en détournant le regard. Puis, ma notoriété acquise, j'ai gardé ma signature, bien que convaincu qu'elle serait inefficace pour mon projet initial. Aussi, j'ai compris que je ne pouvais pas relier un acte de mort aux cartes de mon frère, même souillées par leur sang, à tous. Antony aurait désapprouvé.

- C'est pourquoi tu as créé une autre entité. Une personnalité noire et implacable, uniquement reliée à ta seule soif de vengeance : Black Shadow.

- Désolé de te décevoir, mais non. Je n'ai jamais choisi ce surnom.

Heero sourit en coin.

- Au temps pour moi. Je vais reformuler ma conviction.

Aussitôt, le léger sourire victorieux de Duo s'évanouit.

- Black Shadow n'a jamais signé ni revendiqué aucune de ses exécutions, ni laissé la moindre trace de son passage, hormis des cadavres. Son mode opératoire, pareil à une ombre tueuse, ont largement inspiré les journalistes et le milieu du crime qui, d'un commun accord tacite, t'ont surnommé ainsi, sans savoir alors qu'il s'agissait de l'ombre de ton ombre : le célèbre Carte Noire, faussaire surdoué et voleur de l'impossible.

Duo soutient son regard sans ciller, mais serre les dents.

- Tu ne relèves aucune erreur, cette fois-ci ? s'enquiert Heero, un brin mordant.

- …

- Que ferais-tu si tu te retrouvais face au tueur ?

- Et toi ? Que crois-tu qu'on te ferait si celui à qui tu as enlevé son père se retrouvait devant toi ?

- Tu sais quelque chose que j'ignore, Duo ?

- Ça se pourrait.

- Je t'écoute.

- Comment ton père est-il mort ?

- Accident de travail, répond Heero, tout en se demandant comment Duo sait que son père n'est plus de ce monde.

- Faux ! Tu l'as tué. Tu as tué votre père !

- Je te demande pardon ?

Même Trowa fronce les sourcils !

- Masanaga m'a révélé que tu étais responsable de la mort de votre père : Odin Lowe.

Heero le fixe un long moment, en silence.

- Voici donc la raison pour laquelle il me voue une haine si extraordinaire, découvre-t-il enfin.

- T'étais pas au courant ? doute tout de même Duo.

- Mon père n'est pas le sien, mais je pense savoir pourquoi il le croit…

Début du flash-back

Vingt ans plus tôt,

par une nuit sans lune…

Le petit corps d'Heero, tonique et agile, est la clef permettant à Odin d'entrer plus facilement et plus rapidement à l'intérieur de certaines propriétés privées ; dont celle du Daï, le personnage qui justifie leur déplacement moyennant finance.

Présentement, le garçon de huit ans se faufile aisément dans un tunnel, seul accès non sécurisé de l'enceinte.

Après s'être extirpé du boyau sombre et étroit, Heero va tout bêtement ouvrir à son père.

- Il n'y a personne, ici, l'informe-t-il.

- Les gardes sont si sûrs d'eux, murmure Odin. Voilà qui arrange bien nos affaires.

Comme Heero n'a que huit ans, il doit se restreindre à ne porter qu'une longue lame dorsale sur-mesure, rangée dans son fourreau ultra fin qu'il dissimule sous son tee-shirt, ainsi que des fourreaux de poignets dissimulant des couteaux de lancer miniatures.

Ce qui n'empêche pas Odin de lui apprendre à se servir de son futur semi-automatique et du Browning 9mm que l'homme emporte toujours avec lui et qu'il est justement en train de vérifier…

*Je sais que son truc à lui, c'est le corps à corps* se dit le quadragénaire en observant Heero sécuriser le périmètre. *Y a qu'à voir comment il se débrouille déjà… Bientôt, il ne lui faudra plus qu'une seconde pour tuer quelqu'un, ou peut-être deux…*

- Ils sont une dizaine à somnoler autour du lac, rapporte l'enfant-guerrier.

- On passe par les toits.

Le tandem s'élance donc d'un pas de velours sur les tuiles noires, rendues glissantes par le crachin qui ne cesse de tomber depuis le début d'après-midi…

Chevronnés, il ne leur faut pas plus de trois minutes pour gagner la chambre du Daï et moins d'une pour s'y laisser couler.

Le Maître du clan mafieux est là, dans son lit, à mille lieux d'imaginer possible qu'un tueur, quel qu'il soit, puisse l'atteindre.

Pourtant, le pouvoir de l'argent et la notoriété acquise, d'année en année, à force de contrats rouges, de menaces et d'exactions, n'ont pas réussi à annihiler son don inné pour ressentir lorsque sa vie est en danger…

En conséquence, son « radar » naturel ayant détecté une anomalie, il passe sa main sous son oreiller, mine de rien, pour se saisir de son couteau.

Sans crier gare, la lame fend l'air, sans même que le Daï n'ait eu à se redresser pour viser, et vient frôler le cou d'Odin, manquant de lui trancher la jugulaire.

Aussitôt, Heero réplique d'un de ses lancers de précision et bien que le mafieux soit en mouvement, il parvient à le toucher grièvement au torse.

- ARGH ! GAAAAAARDE !

Odin n'a pas le temps de tirer pour l'achever que le Daï réussi à leur échapper, le couteau d'Heero planté près du cœur. Malheureusement, les tueurs à gages savent, par expérience, que la blessure du mafieux sera rapidement prise en charge par un médecin et qu'elle ne lui sera pas fatale. Il n'en sortira certes pas indemne, mais bel et bien vivant.

Leur mission avortée, son fils et lui doivent filer avant qu'il ne soit trop tard…

Mais alors qu'Odin pense pouvoir repartir par les hauteurs, voilà qu'un obstacle imprévu se dresse sur leur chemin.

D'un poing levé, Odin fait signe à Heero de stopper sa progression. Il pointe ensuite son doigt vers le bas, ayant repéré la seule pièce qui semble inoccupée où la fenêtre est entrouverte…

Ils y pénètrent sans bruit pour tomber nez-à-nez avec une jeune femme d'à peine vingt ans, recroquevillée dans son lit.

*Une de ces pauvres filles que le Daï séquestre…* devine Odin.

D'un geste d'apaisement, il lui recommande de se taire.

La femme hoche la tête, avant de ciller en découvrant la présence du petit garçon, armé jusqu'aux dents.

- Masanaga, viens ! chuchote-t-elle précipitamment.

C'est alors qu'un enfant de cinq ans sort du placard pour se précipiter dans les bras de sa mère.

- Je vous en supplie, prenez mon enfant !

- C'est impossible, refuse Odin, sur le qui-vive.

- Il n'aura jamais meilleur père que vous ! Je vous en supplie… Ilil va lui faire du mal…

- J'entends des pas, prévient Heero. Ils nous cherchent.

A la fois fasciné et apeuré, le petit garçon fait aller son regard d'Odin à Heero.

- Daï va le transformer en monstre ! Je vous en conjure… Sauver mon enfant ! insiste-t-elle dans un élan de désespoir absolu.

- Je ne vous promets rien, finit par céder Odin.

- Merci ! Merci mille fois…

- Ils approchent, Odin, le presse Heero avec sa placidité coutumière.

Son père s'agenouille, alors.

- Viens par ici, mon garçon, demande-t-il à l'enfant.

Mais Masanaga se serre contre sa mère.

- Mon ange, va avec ton papa… Va ! Je vous rejoindrai, plus tard, ment-elle en essuyant ses larmes et feignant de sourire d'aise pour l'encourager. Allez !

Elle oblige ainsi son petit garçon à courir dans les bras de cet inconnu, puis étouffe sa souffrance en se couvrant la bouche de ses mains.

- Partez ! Partez !

Sans plus de cérémonie, Odin s'empare de l'enfant avant d'emboîter le pas de son fils…

Le couloir est plongé dans la pénombre, tandis qu'ils ne sont plus qu'à quelques pas de la sortie. Néanmoins, cela s'annonce tout de même périlleux…

- Heero, pars en éclaireur.

- Hn.

- Masanaga, ne fait pas de bruit, compris ?

Le petit garçon hoche la tête d'un air angoissé et s'agrippe à Odin comme si sa vie en dépendait…

- Maintenant ! commande Heero.

Ils enfilent couloir sur couloir, se cachent lorsqu'un groupe d'hommes passent en courant, puis, au bout d'un moment, parviennent enfin à atteindre l'extérieur du bâtiment.

- N'aie pas peur, dit l'homme au petit garçon. Tu vas te faufiler dans ce tunnel, là-bas et nous attendre de l'autre côté. Compris ?

Masanaga hoche la tête, visiblement terrorisé.

- Heero, montre-lui la voie. Je couvre votre retraite…

Son fils fronce les sourcils.

Sa conscience lui dicte de procéder autrement…

- Fais ce que je te dis… AH !

Odin vient de se faire tirer dans le dos.

Immédiatement, Heero se saisit de l'arme de son père en l'extirpant de son holster d'épaule, puis abat le snipper d'une seule balle, en pleine tête.

Dans le même temps, Masanaga accoure auprès de celui qu'il croit dur comme fer être son « père ».

Titubant, Odin tente de mettre un pied devant l'autre, mais il finit par s'effondrer.

- Mon fils, appelle-t-il Heero.

En larmes, Masanaga hoche la tête en réponse, tandis qu'Heero presse la main de son père, mourant.

La tâche rouge sous son pull se déploie à vue d'œil, le sang s'écoulant à présent entre et sur les dalles beiges du chemin qui serpente jusqu'au portail…

- Choisis… ta vie, articule-t-il dans un filet de voix.

C'est en dévisageant Heero, son enfant, sa fierté, sa seule réussite, qu'Odin rend son dernier soupir.

Lentement et avec une infinie douceur, Heero ferme les yeux de son père, son seul parent et son unique soutien.

Puis, parce que la situation l'exige, il se relève, prêt à faire face.

- Suis-moi, intime-t-il à Masanaga, comme le grondement des pas précipités des gardes se fait entendre.

Mais l'enfant refuse de lui obéir, trop choqué pour quitter Odin.

Heero va pour l'entraîner de force quand deux hommes surgissent de nulle part.

Alors que l'un d'eux fonce sur Heero, sans faire cas de son jeune âge, l'autre va empoigner Masanaga avec brusquerie.

- PAPA ! PAPA ! hurle l'enfant de cinq ans.

Lorsqu'Heero en a terminé avec l'homme de main, qui se retrouve désarmé avec un genou et une épaule démis, il n'y a plus trace du petit…

Ne pouvant rester, ni se renfoncer dans la propriété pour le chercher, au risque de perdre la vie, à son tour, l'enfant-guerrier embrasse du regard le visage de son père, une ultime fois, puis disparaît dans la nuit ; le ciel étoilé pour seul témoin de sa tristesse et de sa solitude…

Fin du flash-back

Interdit, proprement médusé et bouleversé, Duo se laisse aller à verser quelques larmes silencieuses, qu'il efface aussitôt du revers de sa manche.

- Bah, ça alors, murmure Alec, tout autant bouche bée que le sont ses coéquipiers, dont Antoine qui se désole de s'être remis à pleurer.

Même Trowa ne connaissait pas cette partie-là de l'histoire de son ami et confident. Il sait son passé de soldat précoce, mais pas que son père et lui avaient croisé la route de Masanaga et du Daï, vingt ans plus tôt…

- Alors comme ça… tu étais tueur à gages, dès tout petit et… tu travaillais avec ton père, résume Duo.

- Alors comme ça, tu connais Masanaga, toi aussi, répond Heero, impassible et ne perdant pas le nord. A quelle occasion vous êtes-vous rencontrés ?

Seulement, Duo reste obnubilé par ce qu'il vient d'apprendre.

- Je suis sincèrement désolé, 'ro… Pour ton père…

- A l'époque, je croyais m'y être suffisamment préparé… C'est un métier où l'on ne fait pas long feu, ajoute-t-il en lui lançant un regard entendu.

*Je sais bien, à présent, qu'il a souffert. Mais il a fait son choix !* juge Duo, in petto.

- Comment Masanaga peut-il croire que c'est toi qui as tué Odin ? veut-il savoir.

- Il n'avait que cinq ans. J'imagine que pour survivre, il lui fallait un coupable sur qui projeter toute sa rage. D'autant plus que le Daï a fait tuer sa mère pour trahison, sous ses yeux. Ses souvenirs, rendus confus par sa peur viscérale d'être laissé pour compte, se sont sans doute altérés et les mauvais traitements de son père auront parachevé le tout. Je suis certainement devenu, à ses yeux, le fils d'Odin de trop. Il est vraisemblablement évident, pour Masanaga, que si Odin n'avait dû sauver que lui, ils auraient réussi à s'échapper et auraient coulé des jours heureux.

- Le Daï est…

- … son véritable père, oui, confirme le preventer. L'ennui, c'est qu'il se désolidarise de son fils et chercherait plutôt à s'en débarrasser.

- Pourquoi ?

- Masanaga fait parler de lui et cela met en péril la respectabilité toute relative du Myosotis.

Duo garde le silence, le corps engourdi par l'intensité de cet échange inattendu, riche et intime, tout en n'ayant d'yeux que pour Heero, qu'il trouve de plus en plus fascinant… si cela est encore possible !

- Revenons-en à ce qui nous intéresse, relance le Colonel.

- Oui, répond Duo à brûle-pourpoint. Oui, j'ai rencontré Masanaga à l'Hôtel Blue Scape, la fois où je t'ai demandé de garder Daniel.

- Et ?

- Il m'a demandé de voler l'une de ces préciosités qui n'a pas de prix, répond-il d'un air évasif.

- As-tu commis ton méfait ?

- Non. Toi et lui auriez été les premiers au courant !

- Est-ce pour cela qu'il déploie tant d'efforts pour te mettre en garde ?

Masanaga est quelqu'un d'intelligent, d'intuitif et de perspicace.

Aussi, et bien que Duo ait signé le contrat rouge, le mafieux a senti que Carte Noire aurait des difficultés, voire même des scrupules, à faire ce qu'il faut pour entrer dans la vie intime du preventer. Jouant-là sa dernière carte, le Japonais du Sud a donc tout mis en œuvre pour que Duo se fasse arrêter par la police locale de San Francisco, afin d'obliger l'Agent d'élite Yuy a le prendre personnellement en charge, sans délais.

Une fois franchie, cette étape cruciale devait garantir aux deux hommes de se retrouver contrains et forcés de se côtoyer chaque jour, offrant continuellement à Duo l'opportunité de séduire sa cible. Mais là encore, Masanaga doutait de sa bonne foi, malgré le fait qu'il lui a proposé d'assouvir son obsession ultime : découvrir, enfin, l'identité du tueur de sa famille.

Comme il ne se voyait pas lui envoyer une lettre de rappel, le mafieux, qui n'a certes pas fait preuve d'originalité, a tout de même su faire passer son message en menaçant la vie de Duo lors de son séjour à l'hôpital, et par conséquent, celles des êtres qui lui sont chers.

Sachant le Colonel Yuy collé aux basques du natté et certainement déjà sous son charme – comment pourrait-il en être autrement ? – le Japonais du Sud savait que Duo ne succomberait pas à sa tentative d'assassinat, mais que le voleur comprendrait, sans qu'aucun doute ne lui soit permis, qu'il devait se hâter et cesser de tergiverser.

- Il fait sa diva ! se moque le natté, pourtant averti du danger qui le guette.

Marc rit discrètement en frottant doucement le bras d'Antoine, qu'il tient à garder encorecontre lui.

- Tu es bien conscient que tu n'es plus en mesure de le satisfaire et qu'il cherchera réellement à te tuer, cette fois-ci ? s'enquiert Heero.

Inopinément, Duo baille à s'en décrocher la mâchoire.

- Tu es bien conscient, Heero, que je ne répondrai pas à toutes tes questions ?

Malgré le muret que Duo dresse entre eux, ceci, en lieu et place de sa muraille habituelle, tous deux se sourient, le regard pétillant de malice… et ils se l'avouent bien volontiers, de complicité.

- Ce sera tout pour aujourd'hui, décide sagement le preventer.

- Attends ! le retient Duo, alors qu'Heero s'apprête à sortir.

- Hn ?

- Tu pourrais élargir ma zone d'assignation à l'entière ville d'Osaka ? tente-t-il le tout pour le tout. Faut que je prenne l'air, 'ro ! Et je veux pouvoir accompagner nos enfants à l'école, faire des courses, tout ça…

*Et faire du repérage…* pense-t-il.

- Je te promets de ne pas essayer de m'enfuir, poursuit-il avec ferveur.

Néanmoins suspicieux, Heero contourne la table pour s'approcher au plus près du natté.

Désireux de se montrer coopératif, Duo se lève à son tour et laisse le preventer glisser sa main chaude sur sa joue - comme un écho de son rêve - son regard scrutateur soudé au sien.

- S'il-te-plaît, souffle Duo, le cœur battant de se retrouver si proche de lui, physiquement.

- Tu ne me mens pas.

- Non, assure Duo.

Bien qu'Heero n'ait pas posé de question, mais simplement fait part de sa certitude.

- Mais tu me caches encore quelque chose, je le sens, affirme-t-il avec contrariété.

En dernier recourt et parce que rien de ce que Duo pourrait dire ne saurait influencer le jugement de son preventer, il ferme les yeux et presse sa main sur celle d'Heero.

- C'est d'accord, finit par accepter l'agent d'élite, contre toute attente. Toutefois, j'exclus les boutiques d'art, les musées et autres administrations bancaires et d'état, le prévient-il.

Duo rouvre les yeux, l'air étonné et heureux à la fois.

- Sûr ?

- Sûr.

- Merci.

- Hn.

A regrets, Heero retire lentement sa main de sa joue, en une douce caresse qu'il sait pertinemment lui voler, mais que Duo semble finalement enclin à lui concéder…

… non sans un plaisir évident, à en croire son visage empourpré.

- Je trouve ça risqué, juge Alec, partagé entre l'indulgence et l'inquiétude.

- Je ne sais pas trop quoi en penser, moi non plus, dit Marc, prudent.

- J'entends et je comprends vos doutes, déclare Antoine. Mais je m'étonne, aussi, que vous ne ressentiez pas ce qui les unit déjà avec tant de force et d'implacabilité.

- Je ne suis pas aveugle, Antoine, se défend Alec. Mais tu avoueras tout de même que Duo se révèle beaucoup plus déroutant que prévu.

- Certes, je ne le nie pas. Mais Heero est la clef. Sa clef, précise-t-il en pressant la main de son compagnon.

- Et que crois-tu qu'il ouvrira ?

- Oh ! Heero ne fera pas que lui ouvrir de nouveaux horizons. Il refermera les portes qui doivent l'être, également.

- J'imagine que tu parles par expérience, s'avance Alec, avec tout le tact dont il est capable et en faisant aller son regard de Marc à Antoine.

- Oui, consent-il à confirmer. Ne manquez rien du spectacle que Duo nous offre, messieurs, parce que Carte Noire et Black Shadow vivent là leurs dernières heures… Vous savez, tout comme moi, combien Sensei est déterminé et extraordinairement tenace. Il ne permettra pas qu'une ombre, d'aucune sorte, continue de menacer la vie de Duo, au risque que cette obscurité finisse par supplanter sa lumière.

- Tu m'as l'air bien sûr de toi ! lance Alec en le dévisageant avec soin.

- Je le suis, certifie Antoine.

- Eh ben, ça fait plaisir à voir et à entendre ! déclare-t-il joyeusement.

Antoine lui sourit.

De son côté, Trowa s'abstient de tout commentaire, allant jusqu'à faire momentanément oublier sa présence aux trois autres agents, qu'il peut, par conséquent, étudier à loisir…

Plus tard,

en fin d'après-midi…

Dès sa sortie de la salle d'interrogatoire, Heero a immédiatement modifié le paramétrage du bracelet numérique que Duo porte à la cheville, ainsi que celui de sa puce micronisée sous-cutanée…

Duo s'étant considérablement radouci, le reste de la journée se déroule dans une harmonie parfaite. Tant et si bien qu'elle en demeure troublante, comme si Duo avait toujours fait partie de l'équipe.

Le changement est tel qu'il s'est lui-même proposé pour prêter main-forte, sous les regards ébahis des agents spéciaux et celui, satisfait, de l'agent d'élite.

Ainsi, le voleur et faussaire pousse le vice en aidant Blake à prouver une usurpation de biens.

- Hey ! Mais qu'est-ce que tu fais ? s'affole McGuire, tandis que Duo humidifie, sans crainte, la signature en bas du seul et unique document original.

- Regarde, dit-il tranquillement. D'après la saturation de l'encre, la signature est récente, alors que la date indique que ce contrat remonte à plus de vingt ans.

- L'encre bave… C'est un faux ! s'émerveille-t-il, comme s'il découvrait les Amériques.

- On dirait bien. Laisse-moi voir…

A présent pleinement confiant, Blake le lui tend en s'adossant à son siège et en faisant tournoyer son vieux Bic© entre ses doigts.

- Tu devrais fouiller les comptes de son troisième petit-fils, suggère rapidement Duo.

- Pourquoi ?

- Parce grand-papa a prévu une belle somme pour ses dix-huit ans et que sa situation financière est au plus bas, contrairement au reste de la tribu.

- La mort du grand-père est suspecte, le renseigne Blake. Nous attendons les conclusions du légiste.

- Les gens tuent pour moins que ça et comme ce contrat a été falsifié, je ne serai pas étonné que ce jeune homme soit passé à l'acte.

- A l'origine, il n'aurait rien perçu avant ses vingt-et-un ans, à tous les coups !

- Voire trente ou alors, rien avant qu'il ne soit marié. C'est désuet, mais c'est encore très répandu dans ces milieux-là.

- Bonjour la famille ! lance-t-il. Pardon…

Duo hausse les épaules.

- Tu ne vas pas surveiller tes moindres faits et gestes pour moi. « Je ne suis pas le centre du monde », ajoute-t-il en accrochant le regard d'Heero, qui les observe, de temps à autres, depuis son bureau.

Ils se sourient alors discrètement, de cet air désormais tendre et complice.

- Dis… ? commence timidement Blake qui n'a aucun scrupule à briser l'instant.

- Je t'écoute, l'encourage Duo en reportant son attention sur lui.

- Tu pourrais me raconter comment tu t'en es sorti, la fois où tu es resté coincé dans la galerie d'art de…

- Blaaaaaaaake ! s'exaspèrent, d'une même voix, ses collègues et amis.

- Mais euh ! C'est toujours sur moi que ça tombe ! C'est pas juste !

- T'es parano, ma parole, l'accuse Marc.

- Sensei, ils m'embêtent ! rapporte Blake, sans succès.

Effaré, Duo cligne des yeux plusieurs fois et est bien tenté de se pincer, mais il se tourne plutôt vers Heero qu'il aperçoit en train de pianoter sur son clavier, comme s'il était en mesure de se couper totalement de son environnement.

- Alors… ? insiste Blake en agitant nerveusement son vieux Bic©.

- Okay, BicMan, accepte Duo en s'asseyant sur le rebord de son bureau.

Bien qu'ils aient râlé, les autres agents délaissent peu à peu leur activité en cours, à mesure que Duo détaille avec talent cette fameuse mission où il est resté coincé dans la galerie d'Art de…

- Mais tu vas la fermer ! s'impatiente soudain Marc à l'adresse de Blake, lequel vient d'interrompre le récit passionnant de Carte Noire.

- Quoi, encore ?

- Arrête de parler à sa place.

- Laisse Duo raconter son histoire, tout seul, renchérit Alec.

- De toute façon, c'est toujours sur moi que ça tombe, alors, se plaint-il dans une attitude boudeuse.

Ainsi, Duo peut reprendre là où il en était, c'est-à-dire au début, et lever le voile sur cette énigme…

Le soir venu…

A bord du Range rover Evoque© noir du Colonel, Heero et Duo se retrouvent pris au piège dans les embouteillages…

- Cela s'est plutôt bien passé, au final, conclut le preventer.

- Ouais… ton équipe est cool, concède le natté en nettoyant une tâche imaginaire sur son accoudoir.

- Promis, je ne leur dirai rien.

Duo esquisse un léger et fugace sourire, avant de se racler la gorge.

- Le couteau que tu m'as présenté et… ma version des faits que tu m'as demandé de te livrer…

- Oui, confirme-t-il son intuition, sans détour. C'est ce modèle de couteau qui a été utilisé.

Horrifié, Duo serre les lèvres. Néanmoins, son désir avide de connaître toute l'histoire, son histoire, est plus fort que tout.

- Comment le sais-tu ?

- Plus tard.

- Comment ça, plus tard ? Ça fait seize ans que je recherche le meurtrier de ma famille et toi, tu me dis : plus tard ?

Heero profite d'être arrêté à un feu rouge pour se tourner à demi vers lui, avec ce calme olympien qui le caractérise.

- Demain.

- Mais…

- Ce soir, nous devons être pleinement disponibles pour nos enfants. Daniel va scruter la moindre de tes expressions et Akane va s'accrocher à moi comme un koala.

Duo cède aussitôt et se rencogne contre la portière.

- J'ai ta parole ? s'assure-t-il, ensuite.

- Demain, promet-il à nouveau.

Trois quart d'heure plus tard…

Heero termine d'immobiliser le véhicule avant de couper le moteur, tandis que la porte du garage entame sa descente automatique dans un silence qui révèle l'entretien soigné et régulier des bras articulés.

- Ça va aller ? s'enquiert-il auprès de Duo, qui, étonnement, ne donne pas l'impression de vouloir quitter l'habitacle.

- Je suis incapable de te répondre sans risquer de mentir.

- Regarde-moi, commence-t-il d'une voix douce.

- Je ne fais que ça, te regarder, 'ro ! rétorque-t-il avec douleur, tout en le fixant.

- Je suis troublé, moi aussi, avoue-t-il.

- Non, je ne peux pas le croire, réfute-t-il. Au contraire, tu sais parfaitement où tu en es, alors que moi, pas !

Heero s'apprête à répondre, lorsque Duo ouvre subitement sa portière pour sortir ensuite, signe qu'il désire mettre fin à leur conversation. Respectant-là son souhait, Heero l'imite sans rien tenter pour revenir sur ses confidences.

A la seconde où ils franchissent le seuil de la porte intérieure, leurs enfants se jettent sur eux, tels des jeunes chiots.

- Papaaa ! crie Akane.

- Mon trésor, dit tendrement Heero en la recevant dans les bras.

- Daddyyy ! crie Daniel.

- Mon chaton…

Souriant d'une oreille à l'autre, Duo le serre fort contre lui.

- Bonsoir, Towika, dit Heero en venant auprès d'elle.

D'un naturel réservé, la petite fille de cinq ans se presse davantage contre Quatre en souriant à son oncle.

- Ne vous voyant pas arriver, je me préparais à faire à manger, leur apprend l'empathe.

- T'en fait assez comme ça, décrète Duo. Je m'en occupe.

Étant donné que les fillettes le dévisagent comme s'il débarquait de la planète Mars, Heero décide de faire les présentations.

- Akane, je te présente le père de cœur de Daniel : Duo Maxwell.

- Il va rester avec nous ? s'enquiert-elle.

- Oui, répond Daniel. Hein, Heero ?

- Hn.

La jeune fille observe à nouveau l'homme à la longue natte.

- Salut, princesse ! lance Duo.

Akane lui sourit en retour, détendue.

- Bonsoir ! répond-elle avec politesse.

- Towika, voici notre nouvel ami : Duo, dit Heero.

La petite fille sourit également au nouveau venu, mais préfère se cacher dans le cou de son père.

- Elle est timide au début, mais après, elle fait sa fo-folle ! assure Daniel. Hein, Akane ?

- Hn, confirme-t-elle dans une parfaite imitation de son père.

Les adultes se sourient, puis Duo traverse le salon pour aller en cuisine.

- Installez-vous, je n'en ai pas pour longtemps, leur promet-il en posant son fils au sol.

- Je peux t'aider, dad ?

- Si tu en as envie, oui.

- J'en ai envie.

- Très bien. Quel est le premier geste ?

- Se laver les mains !

- Good boy !

La fluidité de leur relation est telle qu'Akane descend des bras de son père pour aller participer à la préparation du repas.

Vu sous cet angle, ça à l'air très amusant !

De son côté, Heero est agréablement surpris et très heureux. Non seulement Akane ne semble pas traumatisée de son absence prolongée, mais en plus, elle a l'air de déjà apprécier Duo.

*Enfin, quel enfant n'aimerait pas être avec lui ?* pense-t-il avec sérénité.

Comme Towika tend le cou à plus pouvoir, mais refuse obstinément de quitter son « refuge sur pilotis », Quatre vient s'asseoir derrière la grande table de travail d'où sa fille peut bénéficier d'une vue panoramique sur les faits et gestes de Duo.

- Pizza ? propose ce dernier.

Les enfants explosent de joie.

- OUAIIIIIIIIIS !

- Tu peux faire tourner la pâte dans les airs ? quémande Daniel.

- Oh, oui ! S'il-te-plaît ? renchérit Akane en tapant des mains d'excitation.

- Tout ce que vous voudrez, mes poussins. Tu veux que je le fasse aussi, Towika ?

Celle-ci hoche la tête, sans plus se cacher.

- C'est parti ! Farine ?

Akane court la chercher.

- J'ai !

- Sel ?

- C'est où ? demande Daniel à la fille d'Heero.

- Ici, lui indique-t-elle.

- J'ai ! indique Daniel en s'en saisissant comme s'il détenait le Saint Graal.

- Huile d'olive ?

Les enfants rient en courant dans tous les sens.

- On aaaa ! déclarent-ils ensemble, en brandissant la bouteille à quatre mains.

- Levure de boulanger ? Fraîche ou sèche, peu importe.

Comme ce produit est hors de leur portée, c'est Heero qui s'occupe de la sortir d'un des placards du haut.

- J'ai, annonce-t-il en accrochant durablement le regard du natté.

Ce dernier finit par refermer sa main sur ses doigts, le cœur battant et le regard à présent fuyant.

Mais Heero maintient son doux sourire et rejoint Quatre et Towika, comme s'ils assistaient, tous, à un grand spectacle.

Celui de « Duo, le faiseur de merveilles, de prodiges » ou bien encore, « Duo, l'enchanteur »…

Heero ne sait que choisir.

Ce qu'il sait, en revanche, c'est que cette représentation - face à un public attentif de privilégiés - est loin d'être la dernière, à n'en point douter.

*Voilà un domaine dans lequel Duo peut récidiver* pense le preventer avec amusement.

En fin de soirée…

Quatre installe son enfant dans le siège auto, à l'arrière de sa berline.

- Merci, Duo. Ça m'a fait un bien fou de partager ce moment avec toi, Heero et les enfants.

Duo ne sait rien de sa vie, mais il sent que quelque chose de rude lui est arrivé.

- On remet ça, quand tu veux. J'ai prévu de rester ici un bon moment, ironise-t-il ensuite. Hein, 'ro ? T'es pas contre ? Je peux tout entendre, tu sais… Faut l'dire, si j'te gêne !

Le preventer - parfaitement détendu, au demeurant - ne prend pas la peine de relever.

- Entendu, répond Quatre à son invitation, le sourire aux lèvres.

- On appellera Trowa, la prochaine fois, propose innocemment Duo.

Une ombre chagrine, qu'il connaît bien, passe sur le visage de Quatre.

- Papa ? appelle Towika en nommant son père, Trowa.

Duo fronce les sourcils.

Les rares fois où Towika a dû appeler Quatre pour obtenir toute son attention, elle l'a nommé « baba » et non « papa ».

- Je t'expliquerai, promet Quatre, face à son étonnement. D'ici-là, pas un mot à l'Agent Barton.

Duo hoche la tête d'un air penaud.

- Désolé, je vois bien que j'ai gaffé…

- Tu ne pouvais pas savoir… Bien, je dois y aller, ma fille fatigue.

- Bonne nuit, conclut Heero, afin de le libérer.

- Pareillement, dit l'empathe, avant de prendre la route.

De retour au salon, Duo décide de remettre à plus tard sa réflexion sur l'étrange situation de Quatre et Trowa pour s'occuper de leurs enfants… à Heero et lui.

- Au lit, mes p'tits anges !

- On s'est bien amusé, hein, dad ? l'interroge Daniel en accourant vers le natté pour lui prendre la main. On est bien, ici, ajoute-t-il à moitié sur le ton d'une question.

- Oui, mon chaton.

- Je commence l'école, demain.

- Déjà ?

- Oui. Tu pourras m'accompagner ?

- Evidemment ! Il n'a jamais été question de te laisser affronter cette rentrée tout seul.

Léger comme l'air, cette inquiétude-ci envolée, Daniel sautille aux côtés de son daddy jusqu'à la salle de bain, Heero et Akane sur leurs talons.

- T'as vu, dad, c'est tout neuf !

- Oui.

- Moi, je trouve cool… et toi ?

- Oui, moi aussi. Brosse-toi les dents pendant trois minutes et zou ! Au dodo !

- J'vais dormir où ?

Duo se tourne vers Heero pour l'interroger du regard.

- En attendant que tu aies ta chambre, tu vas dormir dans celle d'Akane, répond celui-ci. Je le lui ai demandé et elle a accepté de la partager avec toi.

- C'est très gentil à toi, ma pitchoune, la remercie Duo.

- C'est mon p'tit frère, se justifie-t-elle.

- J'suis pas petit, la contredit Daniel.

- T'es né après moi, donc tu es mon petit frère.

- On a le même âge et c'est l'année qui compte. Hein, dad ?

- Je suis d'accord avec Daniel, tranche Duo.

Heero, qui se tient contre la porte et observe la scène avec émerveillement, décide d'apporter son grain de sel, lui aussi.

- L'important, c'est de ressentir votre lien de fraternité, les enfants. Il n'est pas question de vous dominer, l'un, l'autre.

- Ouais ! C'est tout comme 'ro vient d'le dire, confirme Duo.

- On dit « oui », dad, le reprend Daniel. C'est Heero qui l'a dit !

Heero sourit en coin d'entendre Duo grogner.

- J'ai fini ! annonce la fillette en reposant son gobelet à l'effigie d'Hello Kitty©.

- Moi, aussi ! dit Daniel, du dentifrice encore plein la bouche.

- 'ro et moi vous accompagnons au lit, assure Duo. Inutile de te presser, chaton.

Mais Daniel accélère tout de même le mouvement pour courir, à son tour, jusqu'à leur chambre commune.

- Tu avais déjà un autre lit ? s'étonne Duo en entrant dans la pièce.

- Non, je l'ai commandé dès que j'ai su ce qu'il se passerait, répond Heero.

- …

- …

- Tu peux nous raconter une histoire, s'il-te-plaît ? réclame Akane à son père.

- Au boulot, Colonel Yuy ! lance Duo d'un ton qui se veut léger. Dis-moi, chaton, ça te dérange, si je m'éclipse ?

- Tu vas où ? s'enquiert le garçon avec une pointe d'inquiétude dans la voix.

- En cuisine.

- Okay.

- Sûr ?

- Oui, dad.

Tandis que Duo s'en va faire la vaisselle, Heero s'installe sur un minuscule tabouret vert pomme et devient instantanément le point de mire des deux enfants, qui, tels des vautours, attendent d'être rassasiés de magie et de rebondissements…

Quinze minutes plus tard…

Heero ferme doucement la porte de la chambre des enfants, avant de rejoindre Duo pour l'aider dans sa tâche.

- J'ai vu que t'avais un lave-vaisselle écologique, donc… ça s'est fait tout seul, explique le natté qui va à sa rencontre en traversant la moitié du salon.

- Merci.

- Faut pas.

- Tu es super avec les enfants, le retient Heero. Vu le contexte, je te remercie de…

- Je traite ta fille comme tu traites mon fils, 'ro, le coupe-t-il. Avec un amour infini.

Comme leur tête-à-tête s'éternise - associé à la lumière tamisée du séjour - et provoque tout un tas de réactions en eux et entre eux, Duo préfère rompre leur échange en contournant Heero pour aller à se coucher.

- Bonne nuit.

- Bonne nuit, Duo.

Au milieu de la nuit…

Duo est réveillé en sursaut.

Sans délais, il saute de son lit pour se précipiter au-dehors.

Une fois dans le couloir, il s'avère qu'il devance Heero de quelques pas, avant qu'ils ne poussent, tous deux, la porte de la chambre de leurs enfants pour découvrir Akane, pleurant à chaude larmes, tandis que Daniel arbore un air perdu.

- Je suis là, mon ange, la rassure immédiatement Heero en allant prendre sa fille dans les bras.

- Qu'est-ce qu'elle a ? s'enquiert Daniel d'une voix pâteuse.

- C'est un cauchemar, mon lapin, lui apprend Duo en venant auprès de lui. Tu sais, sur ce qu'on a dit, ce matin…

Mais il est tard et Daniel dort debout.

- Sur le fait qu'Akane est une petite fille courageuse, tout comme toi, lui rafraîchit-il la mémoire au sujet de la mort tragique de leur mère, à chacun d'eux.

- Oh ! se remémore-t-il leur conversation.

Ainsi rassérénée par son père, Akane cesse rapidement de pleurer et de trembler, mais Heero continue de la bercer, visiblement chagriné que sa fille dorme aussi mal.

- Je ne parviens pas à…, murmure-t-il, avant de s'interrompre, la gorge serrée par un afflux d'émotion.

Duo découvre, alors, une autre facette de la vie intime du preventer.

Un aspect douloureux qui s'inscrit présentement sur les traits de son visage et que sa voix fait intensément vibrer.

*Ils sont si seuls, tous les deux* réalise le natté avec une clarté nouvelle.

Dans le silence de la nuit, parfois inquiétant, il décide d'entamer un chant d'amour, de sa voix chaude et apaisante.

Et c'est cette berceuse-ci qui lui vient tout naturellement à l'esprit. (B)

Avec la légèreté de l'évidence qu'il n'est finalement né que pour vivre ces instants de vie rares, délicats, purs, vrais et précieux.

Et il est heureux.

Oui, Duo est heureux de partager cet instant-ci avec Heero, Akane et Daniel.

Calme-toi maintenant, chérie, ne pleures pas

Repose tes ailes, mon papillon

La paix viendra en toi avec le temps

Et je chanterai cette berceuse

Sache que bien que je doive partir, mon enfant

Je voudrais rester ici à tes côtés

Et si tu te réveilles avant que je sois parti

Rappelle-toi cette douce berceuse

Et oh, à travers l'obscurité, n'as-tu jamais arrêté de croire

Avec l'amour seul, avec l'amour, tu trouveras ton chemin

Mon amour

Le monde a changé le jour en nuit

Je quitte cette nuit avec le cœur lourd

Quand je reviens pour sécher tes yeux

Je chanterai cette berceuse

Oui, je chanterai cette berceuse

Les enfants se sont rapidement rendormis, leurs visages empreints d'une sérénité absolue.

Toutefois, quelque chose brille dans le noir.

Quelque chose de magnifique et de terrible, à la fois.

Les larmes du preventer.

De son preventer.

Heero pleure, sans bruit, et n'en éprouve aucune honte.

*S'est-il seulement autorisé à craquer une seule fois lorsque sa femme est morte ?* s'interroge Duo, tout en se penchant pour entrelacer tendrement ses doigts à ceux d'Heero.

Une étreinte, salvatrice et inattendue, qu'Heero reçoit avec gratitude et donne en retour, profondément heureux de sentir leur amitié s'unir sans heurts.

Ainsi, pendant encore de longues minutes, Heero gardera sa fille dans ses bras, le regard ancré à celui de Duo, tout aussi franc et étincelant.

*Je jure que je remplirai ma mission, même si je dois y laisser la vie !* promet Duo, in petto, plus que jamais déterminé à respecter son engagement. *Tu vas bientôt mourir, Masanaga*

Parce qu'il s'agit bien de lui.

La cible de Duo, depuis la seconde où il a ouvert ce maudit dossier à l'Hôtel Blue Scape, est belle et bien Masanaga. L'homme qui, de par son existence-même, menace la vie de sa famille, dont Heero et Akane font désormais partie intégrante.

*Tu m'as fait signer un contrat rouge en menaçant la vie des enfants et de l'homme que j'aime ? Tu vas pas être déçu !* songe-t-il, tout en pressant fortement la main d'Heero, à présent, en signe d'un soutien indéfectible…

A suivre…

Note :

(A) : issu du site GW français de référence « An 195 »

(B) : chanson « Lullaby » de Josh Groban, issue de l'album « Awake » : en ligne sur mon compte en lien sur mon profil

Note de fin : à nouveau, merci Kat'anna de me détailler ton expérience à chaque chat'pitre ; tout est toujours une histoire de chat ! J'ai l'impression de lire une histoire parallèle. Je suis moi aussi curieuse de lire ce que les lecteurs imaginent au fur et à mesure du déroulement de l'intrigue. Les questions que peuvent se poser les lecteurs trouveront leurs réponses dans les prochains chapitres. Pour le reste (et quel reste !), je te réponds par mail.

La suite s'annonce particulièrement éprouvante pour Duo. Certes, il n'est plus seul, désormais et peut compter sur Heero pour affronter son passé et s'en dépêtrer. Un soutien qui lui sera plus que jamais vital, compte tenu des révélations fracassantes auxquelles Duo va devoir faire face…

Je ne vous en dis pas plus…

A la semaine prochaine !

Kisu

Yuy