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Carte Noire,
un voleur nommé désir
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Source : Gundam Wing AC
Auteure : Yuy
Bêta de lumière : Lysanea
Genre : yaoi, romance, policier et UA.
Disclamer : aucun des personnages ne m'appartient sauf Black Light, Kimo Lost/Maxwell dit « Le Joker », Scarlette, Jenna et John Johnson, Gale et l'Inspecteur Morris, Aideen dite « L'Irlandaise », Masanaga dit « Le Japonais du Sud », Joe Fisher, le Gardien du loft 781, Lionel et Jeff, Akane, Lieutenant Nanako Gotô, Yumi, Capitaine Marc Guérin, Capitaine Alec Bowers, Lieutenant Antoine Faure, Capitaine Blake McGuire, Agent spécial Kale, Jack Glade, Anita Stones, Faye Ship, Ito Li, Barbara Linardt, Stan et Shawn McGuire, Steve Harris, Akito, Towika, Eichi, les frères Studners, Commandant Giuliano Cortesi dit Elmo, Gasper, Rosy, Charles, Luca, Standford, Surk, Shin-ji, Estelle, Docteur Akeno, Antonio, Katrine, Vincent, Fernand Faure, Isabelle De la Forgerolle-Faure, Cure-dent, le Colonel Jackson, Maurice Bailey dit « le géniteur », Daniel Bailey, Freddy, Miss Lili, Phoebe, Jason Stich, Hakim, Stuck, Jackie, Jake MacCain, Sean Davis, Silvio, Rosy MacGarette, l'Agent spécial Tsuki, Vincent, Antonio, Alexandra, Steven, Kylian, Monsieur Fernot, Monsieur Boyer, Maître Joly, Charles Dubois, Hisa, Shunichi Abe, Kei, l'Agent Gere et Fuhito…
Couples : Heero x Duo ; Trowa x Quatre
Note : Désolée pour mon retard de post… Ces deux dernières semaines sont comme une valise sur laquelle on doit s'asseoir pour pouvoir la fermer : elle est trop pleine et pourtant, tout doit absolument rentrer et tenir à l'intérieur. Seulement voilà, les semaines à venir s'annoncent identiques, voire pires, et je ne trouve toujours pas le modèle de bagage de Norbert Dragonneau !
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Lime
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À Ly-chan, mon impérissable
et à tous les lecteurs
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Bonne lecture !
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18 – Umami
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Un peu plus tard,
dans la soirée…
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Le moral dans les chaussettes, voilà une heure, maintenant, que Kimo erre dans le centre-ville de Sakai. Sans rien voir du paysage, ni prêter attention aux animations autour de lui, il arpente le bitume, les mains profondément enfoncées dans les poches avant de son sweat à capuche…
Il déambule ainsi – la tête basse et le dos voûté - depuis peu, mais il lui semble que l'espace-temps ne s'applique plus à son encontre et, qu'au contraire, cette heure s'étire à l'infini pour ne jamais atteindre aucun écoulement final. Pourtant, il espérait tant duper son esprit, mettre un pied devant l'autre et simuler une progression positive dans sa vie par ce mouvement mécanique. Seulement, rien ne peut stopper le fil de ses pensées.
De son unique obsession : Duo.
Celui que Kimo considère comme son grand frère - bien qu'ils aient le même âge - son modèle, son mentor… resplendit de lumière. Désormais dépouillé de toute rancœur, Kimo ne peut plus s'empêcher de trouver l'homme qu'est devenu Duo fascinant de beauté et de mystère. Depuis qu'il l'a aperçu - au loin et courant jusqu'à l'abri bus de l'hôpital - il n'a cessé de ruminer et d'imaginer leurs retrouvailles : tantôt larmoyantes, tantôt venimeuses. Il n'a pas su sur quel pied danser jusqu'à ce qu'il se décide à l'aborder devant la machine à café…
*Crève, espèce d'enfoiré !* s'entend-il le maudire, encore et encore.
Alors qu'au fond de lui, il ne rêve que d'une seule chose : serrer Duo dans ses bras et pleurer tout son soul.
*Les gens souffrent et meurent à cause de toi ! Il vaudrait mieux pour tout le monde que tu disparaisses de la surface de la terre, une fois pour toutes !* raisonnent encore en son esprit tourmenté ses paroles assassines.
Feignant l'indifférence à la perfection, Kimo s'est ensuite détourné de son unique famille pour fuir les lieux au plus vite, s'interdisant toutefois d'accélérer l'allure. Tandis qu'il disparaissait au bout du long couloir aseptisé de l'hôpital, l'image de son frère adoré, pleurant par sa faute, le hantait plus sûrement que s'il se trouvait encore devant lui.
Afin d'échapper à ce souvenir regrettable, ainsi qu'à tous les autres, Kimo se met à courir…
Sans savoir où aller, il choisit de se perdre dans la grande ville jusqu'à ce que son corps ne soit plus capable de supporter pareil traitement. Essoufflé, accablé et désemparé, il finit par se trainer lamentablement, le ventre vide et la bouche sèche. Compressant un point de côté aigu des plus douloureux, il décide pourtant de quitter le centre-ville où les enseignes clignotantes lui promettent monts et merveilles gustatives pour s'isoler aux abords des boutiques familiales limitrophes.
Pour les dénicher, il a dû s'enfoncer dans un beau quartier résidentiel et enfiler rue sur rue en ayant encore la présence d'esprit de ne pas sortir de sa zone d'assignation. Bientôt, au hasard de son circuit, il tombe sur ce qui semble être une boulangerie, typique de la troisième région. Répandue en R3, elle fait ici figure d'exception, exhalant un doux parfum d'exotisme. La devanture, en bois peint et finement décorée avec goût, donne envie d'entrer, avant même d'être attiré par la délicieuse odeur de pain chaud.
Curieux, Kimo lève la tête à la recherche du nom choisi par l'heureux propriétaire :
« Au pays du Soleil levain »
Ce jeu de mot ingénieux le séduit immédiatement et ajouté au fait que la boutique est illuminée par ses éclairages intérieurs et extérieurs, Kimo a l'impression que cette boulangerie possède son propre soleil et que le boulanger peut contrôler son lever à volonté… alors qu'au dehors, la luminosité de l'astre du jour a laissé place à l'obscurité de la nuit.
Un instant, Kimo se prend à rêver. Il rêve qu'il travaille ici, que toute sa vie d'infortune n'est que le fruit de son imagination et qu'il va se réveiller au beau milieu des cuisines, devant sa pâte à tarte enfarinée. Il est à deux doigts de ressentir un apaisement inédit l'emplir… mais rien de tout cela ne se produit. Enseveli sous le poids de sa destinée, Kimo ne peut que contempler l'inaccessible chimère.
*C'est ça que je voulais. C'est exactement ça !* pense-t-il avec tristesse, les yeux brûlants de larmes.
Dans pareille situation, son réflexe premier est de fuir ces lieux paradisiaques. Inutile de corser l'épreuve en se faisant finalement si peu de bien ! Théoriquement, il est grand temps pour lui de rentrer au Preventers Help. Mais quelque chose le pousse vers cette boulangerie ; une force d'attraction inexplicable et qui échappe à sa logique torturée.
Déterminé et terrifié à la fois, Kimo profite d'attendre qu'un homme en bleu de travail quitte la boutique pour sécher ses larmes et retrouver un rythme cardiaque normal. Il s'applique à respirer lentement depuis déjà quelques minutes lorsqu'il prend soudainement conscience de l'ouverture tardive de la boutique : il est près de vingt-trois heures.
Sa curiosité poussée à son maximum, il prend son courage à deux mains et s'en va d'un pas raide gravir les deux marches menant au cœur de son utopie…
Comme il le prévoyait, son ravissement est à la hauteur de sa douleur intérieure. La douce chaleur qui règne dans la boulangerie s'harmonise parfaitement avec l'ambiance chaleureuse et familiale qui s'en dégage.
- Bonsoir, Monsieur, l'accueille aimablement une jeune femme, enceinte jusqu'aux yeux.
- Bon… bonsoir, articule-t-il, après une hésitation. Vous… vous faites une nouvelle fournée de pain… le soir ? demande-t-il confirmation d'un air étonné. Il est très tard…
La jeune femme sourit de plus belle, loin d'être surprise par sa réaction ou désarçonnée par sa question. Il est fréquent que de nouveaux clients semblent à la fois ravis et perplexes de trouver une boulangerie aux horaires de fermeture aussi atypiques.
- Nous avons ouvert, il y a peu, explique-t-elle, comme elle en a pris l'habitude. Et si l'ouverture de notre boulangerie a été bien accueillie par les habitants, nous ne nous attendions pas à rencontrer pareil succès. Quasiment dès le début de notre activité, un nombre croissant de clients ayant un travail de nuit ou finissant très tard, nous ont exprimé le souhait de pouvoir malgré tout accéder à nos produits. De fait, nous avons décidé d'aménager nos horaires d'ouverture et de fermeture. Nous alimentons également notre distributeur extérieur qui se trouve à droite de notre boulangerie.
- Oh… J'ai dû le manquer.
La jeune femme lui sourit de nouveau, comme pour fermer cette parenthèse informative et revenir à la vente.
- Que désirez-vous ?
Sa question, somme toute anodine, a le mérite de le faire réfléchir.
*Tirer un trait sur mon passé et renouer des liens d'amitié avec mon frère* souhaite-t-il très fort.
Comme si le lieu était propice à la réalisation des vœux.
- Vous ne faites pas de quiches ? demande-t-il, plutôt.
- Non, nous sommes ouverts depuis moins d'un an et mon frère se concentre exclusivement sur les pains, viennoiseries et pâtisseries.
Immédiatement, Kimo fait le rapprochement avec la préférence culinaire de Duo : le sucré.
*Je n'y arriverai pas tout seul* s'attriste-t-il, in petto. *David, je vous en prie, aidez-moi… Envoyez-moi un signe ! N'importe quoi qui soit suffisamment flagrant… Vous savez comme je suis nul pour faire les bons choix…* supplie-t-il en pensée, le feu Père Maxwell.
Alors qu'il recule pour sortir – négligeant toute convenance - la vendeuse tente de le retenir, partagée entre l'inquiétude et la surprise. De toute sa vie, personne ne l'a jamais considéré comme une sorte de sanglier prêt à charger. Quoique, pendant la période des soldes…
- Nous proposons un assortiment miniature de nos pâtisseries, propose-t-elle en dernier recours. Cela permet à nos clients de se faire une idée de ce que…
Le couinement de la double porte, située à l'arrière de la caisse et qui mène aux cuisines, interrompt la jeune femme - charmante et délicate, au demeurant – et pétrifie Kimo, tel un animal sauvage pris dans les phares d'une voiture.
- Il est tard, sœurette, fait remarquer l'homme, paraissant devant eux.
La tenue blanche qu'il porte indique à Kimo que cet individu est la pierre angulaire de cet édifice familial. Au premier coup d'œil, Kimo estime l'âge du japonais entre trente et trente-quatre ans. Logiquement, il devrait pousser ses investigations sur son physique, mais seule l'énergie que dégage cet homme monopolise durablement son attention. En son for intérieur, Kimo a l'étrange sensation de le connaître ; de le connaître intimement.
*Ça y est, c'est officiel : je suis barge !* se condamne-t-il, le cœur battant.
- Fais-moi plaisir et rentre, poursuit l'homme envers sa sœur.
Kimo frissonne. La voix du boulanger lui semble aussi chaude et fluide que du sable fin sous un soleil d'été. Littéralement caressé par cette douceur enchanteresse, Kimo se retrouve incapable de bouger.
*C'est lui, l'astre d'or de cette boutique* se dit-il, tant fasciné par l'esthétique lumineuse du boulanger que par sa présence magnétique ; solaire.
- Je n'ai pas fait la caisse et nous avons un client, lui apprend-elle le plus discrètement possible.
- Je m'en occupe. Appelle Kei, qu'il vienne te chercher.
- D'accord, approuve-t-elle… tout en restant à son poste.
- Hisa.
- Oui, oui !
Souriant en coin, son frère l'embrasse sur le front, puis s'intéresse enfin au dernier client de la journée. Dès lors, et tandis qu'Hisa sort son téléphone pour joindre son mari, celle-ci a tout le loisird'observer la scène : son frère n'a pas posé son regard plus d'une demi-seconde sur leur nouveau client qu'il s'immobilise à son tour, la main suspendue au-dessus des piles de sachets en papier à l'effigie de l'enseigne ; un croissant de soleil.
Kimo, quant à lui, continue de le fixer, visiblement ébranlé.
De son côté, Hisa chuchote quelques mots à son conjoint de peur de rompre la magie de l'instant et raccroche aussitôt. Elle s'amuse de voir ce même air ahuri sur leurs beaux visages et espère du fond du cœur que son frère puisse un jour construire une vie de couple stable et heureuse.
- Je…, commence courageusement Kimo, de plus en plus hagard.
Totalement pris au dépourvu, son vécu traumatique ne lui permet pas d'appréhender sereinement une quelconque rencontre de ce type. Il s'estime bien trop en marge de la société et davantage destiné à une vie… différente.
- Vous…, tente-t-il à nouveau.
Avant de s'interrompre, la gorge broyée par la panique.
- Bonsoir, parvient à se ressaisir le boulanger. Avez-vous fait votre choix ?
A l'inverse de Kimo, tout ceci ne l'effraie pas, lui. Bien au contraire ! Fougueux - ou excessivement optimiste, c'est selon - il n'a déjà plus qu'une envie : foncer tête baissée, faire éclore et s'épanouir ce bourgeon d'exception.
- Vous… vous n'avez pas de quiches, répond Kimo avec gravité.
Avant de prendre ses jambes à son cou.
- Hey ! S'il-vous-plaît, attendez !
Sa sœur sur les talons, le boulanger se précipite au dehors, le cœur étreint d'une peur inhabituelle. Il ne prétend pas vivre son premier coup de foudre, mais il est capable de le différencier des autres par son intensité et son sérieux inédits.
*Je ne saurais même pas dire s'il est brun ou blond, grand ou petit…* réalise-t-il en scrutant longuement les alentours. *Je n'ai vu que ses yeux. Je n'ai perçu que son regard et son aura*
Hisa se tient à ses côtés, une main caressant instinctivement son ventre rond.
- Il avait l'air si malheureux, souligne-t-elle. Il doit être très seul.
- Il en donne l'impression.
- Peut-être reviendra-t-il ? suggère-t-elle.
- J'espère, dit le boulanger en s'essuyant nerveusement les mains sur son tablier. Ce serait chouette ! ne peut-il s'empêcher d'ajouter.
Sur ces entrefaites, Kei arrive et se gare sur le bas-côté.
- Rentre vite te mettre au chaud, recommande le boulanger à sa sœur.
- Tu n'as jamais été aussi troublé, se préoccupe-t-elle, la main sur la poignée de la voiture. Excité, oui. Mais déstabilisé, non.
S'apercevant qu'il se passe quelque chose d'important, Kei sort de son véhicule pour s'appuyer des coudes sur son toit.
- Bonsoir, Kei, le boulanger salue-t-il son beau-frère et associé.
Kei n'y entend rien en matière de pâtisserie, mais son métier d'avocat leur permettant à sa femme et lui-même de vivre confortablement, il lui a semblé naturel d'aider son beau-frère à développer son affaire ; qui s'avère être des plus rentables, qui plus est !
D'abord dubitatif quant à l'emplacement choisi par le boulanger, Kei s'est incliné face au succès de l'entreprise artisanale et par l'engouement suscité par son implantation dans un quartier plutôt aisé.
- Salut, dit Kei de sa voix grave. T'es tout pâle, ça va ?
- Il a rencontré quelqu'un ! s'empresse de répondre Hisa.
- Rencontrer est un bien grand mot, feint de tempérer le boulanger.
- C'était dingue, Kei ! rapporte-t-elle sans faire état du pessimisme inhabituel de son frère cadet. Tu les aurais vus, tous les deux… J'espère qu'il va revenir. Je suis certaine que ça pourrait coller.
Kei et le boulanger échangent un regard complice : Hisa s'inquiète démesurément du célibat de son frère et celui-ci s'en veut de lui causer du souci. C'est vrai qu'il n'a encore embauché personne et qu'il doit tout gérer. Seulement, il persiste à suivre son instinct et attend patiemment de tomber sur la bonne personne, l'élu qui saura apprécier son poste, s'y prendre avec les clients… et avec lui. Alors, jusqu'à ce que survienne cette rencontre providentielle, Hisa l'aide de son mieux. Kei, de son côté, s'entend merveilleusement avec toute la famille ; c'est comme s'il y avait sa place depuis toujours.
- Ton enthousiasme frôle le fantasme, sœurette, souligne le boulanger.
- Il te plait, frérot, se défend-elle en plaçant ses poings sur les hanches. Je l'ai vu dans vos yeux, à tous les deux !
Kei se met à rire.
- Je me demande si ce bel inconnu ferait bien de revenir, ou non.
Le boulanger l'accompagne dans son hilarité, avant de venir caresser le ventre arrondi de sa sœur.
- Passe une bonne nuit, bébé. Et ne vas pas croire ce que ta mère raconte sur moi. Tout est sans doute vrai, mais j'aimerai bien que tu m'idéalises durant tes premières années, avant de découvrir que je ne suis qu'un homme comme les autres et que tu ne m'affubles d'un surnom ridicule et, j'en ai bien peur, révélateur !
- Idiot ! dit-elle avec tendresse. Ne veille pas trop tard, lui conseille-t-elle, ensuite.
- Tu t'en fais trop pour moi, lui reproche-t-il.
Sur un demi-sourire, Hisa grimpe dans la voiture de son mari, lequel prend congé de son beau-frère et ami d'un signe de tête.
Rendu au silence de la nuit, le boulanger regagne l'intérieure de sa boutique avec la désagréable impression d'y revenir bredouille. Il s'y affaire encore quelques minutes, l'esprit saturé par le regard de ce bel inconnu. Puis, devant se résoudre à partir, il éteint les lumières et profite de passer par l'arrière-boutique pour sortir les poubelles. Lorsqu'il se détourne des bennes à ordures après y avoir balancé ses trois gros sacs, il réalise avoir oublié sa veste et sa clef de voiture.
Connaissant les lieux comme sa poche, il ne prend pas la peine d'actionner l'interrupteur et se dirige d'un pas sûr dans l'obscurité de son local. Alors qu'il parvient jusqu'au vestiaire et s'apprête à s'emparer de ses objets personnels, un bruit ténu, non loin de lui, le stoppe dans son élan.
Intrigué, il tend d'abord l'oreille, afin de déterminer d'où proviennent ce qui s'apparente désormais à des sanglots étouffés. Suivant cette piste auditive d'un pas feutré, il découvre avec stupéfaction son client-coup-de-cœur. Pleurant à chaudes larmes, Kimo se tient debout dans la pénombre de l'atelier, devant la longue table de travail du boulanger.
Avant de signaler sa présence, le maître des lieux décide plutôt de l'observer. Et ce qu'il voit et perçoit l'attriste profondément. Manifestement affligé, Kimo effleure les surfaces des tables, fours et placards ; comme s'il touchait des pierres précieuses. Puis il se met à étudier chacun des ustensiles de cuisineen inox, les reposant avec une précaution extrême ; comme s'il manipulait de la nitroglycérine.
Au bout d'un moment, aucun des deux hommes ne saurait le définir, Kimo repart à sangloter. Le sentant sur le point de s'enfuir, une fois encore, le boulanger sort de sa réserve et s'approche de lui.
Dans un sursaut, Kimo le détecte du coin de l'œil et opère un mouvement de recul.
- S'il-te-plaît, non ! demande le boulanger.
Pour tenter de le mettre en confiance, il lève les mains et affiche son air le plus inoffensif.
- Je ne te veux aucun mal, promet-il.
Kimo n'en croit pas un mot. Pris de panique, il pique un sprint vers la double porte menant à l'espace de vente. Dans sa confusion, il se croit capable d'atteindre la sortie avant le propriétaire, mais ce dernier se trouve à proximité et n'a qu'à prendre suffisamment d'élan pour lui sauter dessus. Littéralement.
- Désolé… j'ai fait du rugby durant mes études, s'excuse-t-il en l'enserrant dans l'étau de ses bras puissants.
Kimo se débat en tous sens, mais ne parvient même pas à gêner son assaillant. Non pas que le boulanger soit particulièrement massif, mais il a la capacité de peser lourdement sur son adversaire.
- Cesse de t'agiter, je ne te veux aucun mal ! répète-t-il à hauteur d'oreille.
- De toute façon, je ne vois pas ce qu'on pourrait me faire subir de plus ! rétorque mystérieusement Kimo, face contre terre.
- Je voudrais juste discuter.
- J'ai rien à vous dire et je n'intéresse personne !
- Tu m'intéresses, moi et je suis certain que tu as des tas de choses à raconter, le contredit doucement le boulanger.
Interloqué, Kimo cesse de gigoter.
- Pourquoi ? Je… je ne suis qu'une ombre. Une erreur de la nature.
- Tu es une apparition. Mon apparition.
Cette fois-ci, les mots du boulanger décontenancent suffisamment Kimo pour qu'il devienne envisageable de le relâcher. Lentement, le boulanger libère son captif. Aussitôt fait, Kimo se redresse vivement sur son séant avant de reculer en position assise, le regard rivé à celui du boulanger. D'un geste contrôlé, afin de ne pas affoler plus son vis-à-vis, il rallume les lumières de l'atelier. D'abord éblouis, ils s'observent ensuite durant de longues secondes. Kimo, haletant. Le patron, soulagé que son « client » ait vraisemblablement choisi d'entrer par effraction dans sa boutique.
- T'es passé par où ? l'interroge-t-il sur le ton de la conversation.
- Qu'est-ce que ça peut te faire ?
- Eh bien, si je dois réparer ou remplacer une crémone, autant être mis au courant tout de suite.
Honteux, Kimo a la décence de détourner le regard.
- Y a pas eu d'effraction, révèle-t-il. J'ai rien cassé !
Ça a été plus fort que lui. Il fallait qu'il visite l'atelier, qu'il s'imprègne des lieux, du quotidien professionnel d'un boulanger.
De ce boulanger.
- Alors comme ça, tu as envie de quiches ?
Un instant, Kimo croit rêver !
- Qu… Quoi ?
- Je n'ai pas le temps de m'atteler à cette tâche et les clients me réclament surtout des pâtisseries.
Kimo en reste sans voix. Le boulanger l'a pris en flagrant délit de violation de propriété et voilà qu'il veut discuter de son travail comme s'il s'adressait à un fournisseur, traitant Kimo comme un individu lambda.
Avec courtoisie.
Sentant un long frisson de froid parcourir son corps, Kimo resserre ses bras autour de ses jambes.
- Viens à l'arrière-boutique, lui propose alors le boulanger. Je vais te servir quelque chose de chaud.
Dédié au bien-être de son nouvel ami, il a l'intelligence et la maturité de ne pas le bombarder de questions sur les raisons de son abattement et de sa présence ici. Un réconfort inattendu, une main tendue providentielle, dont Kimo refuse pourtant de bénéficier.
- C'est pas la peine !
- Ne sois pas idiot et suis-moi ! rouspète gentiment le boulanger.
- …
- Alors, quoi ? Tu vas bouder pour le restant de tes jours ?
Il ne peut pas croire que rien ni personne ne puisse, ni ne veuille lui venir en aide. Il ne veut pas croire qu'il ne soit pas en mesure d'effacer son chagrin.
- Et si j'avais envie de rester là, indéfiniment ? se rebiffe Kimo. Tu comptes faire quoi ? Appeler la police ?
Dans un premier temps, le boulanger demeure interdit devant tant d'agressivité et de tristesse mêlées. Puis il se déplace, l'air de rien, afin de s'assoir entre deux paniers à baguettes, plus près de son client-coup-de-foudre.
- Quand j'étais petit, ma mère me battait, déclare-t-il. Heureusement, ma sœur faisait ses études à l'étranger en ce temps-là…
Kimo cesse immédiatement de faire sa mauvaise tête, surpris du contenu de la confidence et de la confidence elle-même, mais également du fait que cet inconnu choisisse de lui révéler une chose si terrible, si intime.
- Chaque fois qu'elle buvait, je savais que j'allais y passer, poursuit le boulanger. Je me suis donc mis en quête de diverses cachettes et il était rare qu'elle me trouve. Je restais caché, parfois des heures durant, jusqu'à ce que mon père rentre et me protège. J'avais neuf ans lorsque mes parents se sont séparés et mon père a obtenu notre garde exclusive à ma sœur et moi. Aujourd'hui, je revois ma mère, de temps en temps. Je ne lui en veux plus… Je suis surtout triste pour elle. Elle n'a jamais su ou eu le courage d'arrêter la boisson et il est plus que probable qu'elle finisse par en mourir.
Dérouté, captivé, subjugué… et sur ses gardes, Kimo le considère un long moment. Un temps que le boulanger lui accorde volontiers, jusqu'à ce que l'estomac de Kimo ne se mette à gargouiller ostensiblement, faisant rire son aîné.
Sous le charme et maudissant sa défiance, Kimo se laisse finalement entrainer dans la partie privée de l'établissement.
L'arrière-boutique n'est pas aussi exigüe que ce à quoi Kimo s'attendait. La pièce est petite, mais il y règne la même atmosphère que dans la partie commerçante ; Kimo s'y sent bien, comme protégé du monde extérieur.
De lui-même.
- Merci, dit-il en recevant un fond de soupe.
- C'est tout ce qu'il me reste, s'excuse le boulanger. Mais c'est toujours ça !
Kimo profite de souffler sur la surface onctueuse de sa boisson pour fuir le regard intense du boulanger. Et comme Kimo n'a visiblement pas l'intention d'entamer la conversation, l'artisan décide de prendre les devants ; trop heureux d'avoir une deuxième chance et qu'elle se présente aussi vite !
- Je m'appelle Shunichi Abe, mais tout le monde m'appelle Sun, lui apprend-il.
Kimo cligne des paupières.
*Sun… comme le soleil ?* se demande-t-il, incrédule.
Il hésite à lui rendre la pareille, mais cède sous la pression de cet envoûtant regard ardoise braqué sur lui.
- Kimo, lâche-t-il. Kimo Maxwell.
- Enchan…
- Je suis le Joker, le coupe-t-il. Un voleur de seconde zone sur R2. Les preventers m'ont arrêté et depuis quelques temps, je vis ici, sans vraiment savoir ce que je vais devenir.
Il s'apprête déjà à se lever, convaincu que son interlocuteur ne souhaitera pas le fréquenter davantage.
*Qui le voudrait ?* se juge durement Kimo.
- Je parie que tu m'as trouvé par hasard, estime plutôt Sun, d'un air dégagé.
Kimo ancre ses yeux aux siens, l'air ahuri.
- Euh… oui.
- C'est une chance pour moi !
A ces mots et face à tant de gentillesse, Kimo craque et se remet à pleurer.
- Tu en as gros sur le cœur, hein ? devine Shunichi.
Il se permet de s'approcher pour venir poser ses mains sur les genoux de Kimo.
- J'ai fait du mal… à quelqu'un que j'aime, confie celui-ci.
- Ton petit ami ? l'interroge-t-il, un pincement au cœur de le savoir déjà en couple.
- Non, je vis seul, répond-il innocemment. Mais j'ai un frère et j'ai tout gâché… J'me déteste ! J'suis nul !
- Encore un petit…, prédit-il.
- J'suis qu'une merde ! Une loque, un monstre, une erreur, un raté, un incapable, un bon à rien !
- Voilà. Ça, c'est fait ! Du coup, il ne me reste plus qu'à relever le défi le plus facile.
Désorienté, Kimo en oublie de pleurer et cesse de s'insulter.
- Mais… Mais enfin, qu'est-ce que tu m'veux ? Et t'es qui, d'abord ?
- Ah. J'ignorais que tu étais amnésique. Ça va me compliquer la tâche…
- Je ne suis pas amnésique ! s'offusque-t-il.
- A en juger par ton amabilité naturelle, ironise Shunichi, il te reste suffisamment d'énergie pour t'atteler à construire ce qui deviendra ta plus belle œuvre : ton nouveau départ. Et il t'en faudra de l'énergie pour réaliser des quiches !
- Hein ?
- A toi de choisir : soit t'en es une, soit t'en confectionnes pour mes clients.
- Hein ?
Shunichi se relève en s'étirant.
- Je te prends à l'essai pour assurer la partie salée de ma boutique. J'allais justement faire installer un quart de vitrine dans l'angle et tu n'es pas le premier à me réclamer les préparations salées typiques de la troisième région. Le problème, c'est que je n'ai que deux bras !
- Mais, mais…
- Les preventers t'interdisent de travailler ?
- Non… au contraire.
- Tu aimes cuisiner ?
- Oui… j'adore ça !
- Et si j'ai bien compris, tu as une large préférence pour le salé ?
- Oui…
- Et pour moi aussi ?
- Oui…, répond-il du tac au tac, emporté par le flot de questions. Enfin, je veux dire…
- Oui, ou non ?
- Tu veux m'embaucher pour ça ? se méfie-t-il à nouveau, tout en lui adressant un regard de biais.
Shunichi fait la moue, d'un naturel joueur et taquin.
- Je serais tenté de dire oui, mais si je ne valide pas tes plats et malgré le fait que j'ai très envie de t'avoir auprès de moi, je ne pourrais pas t'engager.
- Je veux être choisi pour mes qualités de cuisinier et en cela, uniquement ! exige-t-il avec une sévérité implacable.
- Ça m'va ! Tu commences tout de suite.
- Hein ?
- Deux.
Kimo fait un arrêt sur image, puis répond timidement au doux sourire de son nouvel et étrange ami.
- Tu ne dois pas avoir tout le nécessaire, ici, se doute-t-il.
- Ici, non. Mais chez moi, tu auras tout ce dont tu as besoin et je pourrais goûter ta cuisine dès demain.
Derechef, Kimo le jauge d'un drôle d'air.
- Je ne dors pas beaucoup et suis plutôt d'un tempérament hyperactif, se justifie Shunichi. Je te promets que je…
- C'est d'accord, l'interrompt-il. Mais à condition que tu en saches plus sur mon passé. Je ne voudrais pas que tu l'apprennes… autrement.
Shunichi sourit jusqu'aux oreilles, puis troque son tablier – qu'il avait oublié d'ôter - contre sa veste.
- On y va ? propose-t-il en brandissant sa clef de voiture.
Kimo se lève, fébrile.
- Ça va aller ? s'enquiert Shunichi.
- Je me sens bizarre depuis tout à l'heure. J'ai les jambes en coton, le cœur qui palpite et une étrange sensation dans l'estomac.
Shunichi sourit d'un air idiot.
- C'est ma faute.
- Hein ?
- Deux.
*Mais il est chiant, ce type !* se dit Kimo, tout en acceptant les soutiens physique et moral de son nouveau partenaire.
Shunichi n'habite pas bien loin et le silence qui règne dans l'habitacle durant les trois quarts du trajet est fort agréable. De mémoire, Shunichi ne se souvient pas avoir goûté à pareille quiétude. Une sorte de réconfort teinté d'une excitation douce et revigorante. Kimo, pour sa part, se reprend à rêvasser… Il rêve que le boulanger ne le ramène jamais au Preventers Help et veuille réellement l'embaucher dans sa boutique. Sans trop y croire, il se projette néanmoins dans une idylle fantasmée où son homme serait doux et patient avec lui. La tête dans les nuages, Kimo en est soudainement et brutalement extirpé par l'activation de son bracelet numérique.
- AAAAAAH ! Meeeerde ! gémit-il de douleurs en se tordant sur son siège.
- Que se passe-t-il ? s'inquiète Shunichi.
Le temps de se garer sur le bas-côté, deux véhicules tout terrain débouchent de nulle part et leur barrent la route.
A ses côtés, Kimo halète, transpirant, mais n'est plus soumis aux impulsions électriques du dispositif de traçage.
- Les preventers ? s'interroge Shunichi à haute voix.
- Veuillez sortir du véhicule, les mains bien en évidence ! commande l'un d'eux, arme au poing.
Shunichi s'exécute, ébloui par les phares des deux voitures.
- Mon ami ne sent pas bien, les informe-t-il, tandis qu'un agent ouvre la portière passager pour scanner le bracelet de Kimo.
- Il dépend du Colonel Barton ! annonce-t-il à ses collègues.
Aussitôt, un autre preventer s'empare de son communicateur portatif. En cas d'urgence, les agents responsables de prisonniers en liberté conditionnelle doivent être joignables à n'importe quelle heure du jour et de la nuit.
- Barton, répond rapidement Trowa.
- Bonsoir, Colonel. Ici, Gere de l'unité de nuit. Un de vos clients cherche à se faire la malle.
- Absolument pas ! dément Shunichi avec véhémence. C'est ma faute, je l'amenais chez moi. Je ne savais pas qu'il devait respecter une zone délimitée.
- Qui est-ce ? s'enquiert Trowa.
- Vous êtes qui ?
- Shunichi Abe. Je vais probablement l'embaucher dans ma boulangerie. Elle n'est pas très loin d'ici, dans les beaux quartiers.
- Vous avez entendu, Colonel ?
- Mm. De quoi a-t-il l'air ?
- Trente-quatre ans…
- Trente-deux ! aboie Shunichi, un brin furibond.
- … un mètre quatre-vingt, poursuit l'Agent Gere sans faire état de sa remarque, ni de son humeur massacrante. Soixante-quinze kilos, bruns, yeux noir…
- Ardoise ! rectifie-t-il à nouveau.
- … asiatique.
- Passez-le-moi, réclame Trowa.
- Approchez-vous, ordonne tranquillement Gere. Le Colonel Barton veut vous parler.
Shunichi n'hésite pas une seconde et se saisit brusquement du communicateur. Il est furieux que l'on traite Kimo de cette façon.
- C'est une honte ! Kimo n'est pas du bétail ! Il a volé quoi, deux-trois vases poussiéreux et après ? déclare-t-il, oubliant toute formalité d'usage.
- Comment vous êtes-vous rencontrés ? l'interroge Trowa. Soyez précis.
- Il est entré dans ma boulangerie en fin de soirée, l'air hagard. Nous avons discuté et de fil en aiguille, je lui ai proposé de le prendre à l'essai pour concevoir mes plats salés. Comme je le disais à vos collègues, je l'emmenais chez moi quand Kimo s'est mis à hurler. Il ne cherche pas à s'enfuir. Enfin si, je vois bien qu'il fuit quelque chose ou quelqu'un, mais, il veut s'intégrer. Et ce n'est pas en le traitant de cette manière que vous allez l'y aider !
- Vous avez sûrement raison.
Confronté à l'extrême placidité du Colonel Barton, Shunichi se modère peu à peu, incapable de dire si le preventer verse ou non dans l'ironie.
- Vous allez donner vos coordonnées complètes au responsable de l'équipe de nuit, puis nous conviendrons d'un rendez-vous.
- D'accord. Aucun problème. Pourquoi faire ?
- Je veille personnellement sur Kimo depuis un certain temps et il n'est pas question qu'il rechute.
- Vous filtrez ses fréquentations, devine-t-il.
Comprenant que Kimo a enduré l'épreuve de trop, Shunichi pivote à demi pour le dévisager. Inquiet, Kimo le scrute intensément depuis le siège passager de sa voiture.
- Vous pouvez me faire confiance, reprend Shunichi. Je saurais prendre soin de lui, certifie-t-il.
- Vous pouvez me faire confiance, je saurais le déterminer, prévient Trowa.
Shunichi sent son cœur battre furieusement.
- Passez-moi l'Agent spécial Gere, commande Trowa, mettant brusquement fin à leur échange.
Bien décidé à collaborer avec l'agent de probation, Shunichi s'exécute. Par crainte de commettre un impair, il ne retourne pas immédiatement auprès de Kimo. Il préfère jouer la prudence et prendre quelques secondes pour recouvrer tout son calme et mettre de l'ordre dans ses pensées.
*Si je reviens fâché, Kimo pourrait croire que je le tiens pour responsable de toute la misère du monde !* pense le boulanger.
Mais il ne tarde pas plus à remonter dans son véhicule, sous peine d'envoyer un signal que Kimo s'empresserait d'interpréter en sa défaveur. Celui-ci n'a pas le temps de formuler ce qu'il rumine depuis que les preventers sont venus le contrôler que l'Agent Gere toque à sa fenêtre.
- Le Colonel Barton vient d'étendre votre zone d'assignation à l'entière ville d'Osaka et lève l'obligation d'horaire au Preventers Help, annonce-t-il avec détachement. Bonne soirée, messieurs.
Et aussi vite qu'ils sont apparus d'on ne sait où, les deux véhicules disparaissent dans la nuit, rendant les deux hommes à l'épais silence du quartier résidentiel.
- J'suis désolé, se morfond Kimo, honteux et au bout du rouleau.
- Tu ne pouvais pas savoir.
- Si, mais j'ai oublié. L'espace d'un instant, j'ai tout oublié…
Shunichi sourit.
- Ça, c'est encore ma faute.
Las, Kimo ne cherche plus à comprendre, à le comprendre et se laisse aller contre le dossier.
- Tu as l'air épuisé, murmure Shunichi. Je vais te faire couler un bon bain, puis tu iras te coucher dans mon lit. Je prendrais le canapé, t'inquiète !
- Sun, le retient-il.
Alors que Shunichi s'apprête à redémarrer, la main sur la clef de contact.
- Oui ?
- S'il-te-plaît… ne m'aimes pas trop, demande-t-il incongrument.
Le boulanger l'examine d'un regard si bienveillant que Kimo s'en détourne.
- Tu m'aimes bien, pas vrai ? l'interroge Shunichi.
Kimo n'ose plus répondre, l'esprit en partie accaparé par le seul son de sa voix. Avec une infinie douceur, Shunichi fait lentement pivoter son visage vers lui d'une main sur sa joue. Là, Kimo bascule dans un autre monde, ou bien pénètre plus loin dans les terres fertiles du boulanger. La sensation des doigts chauds sur sa peau froide, de la caresse de son pouce sur sa pommette, donnent à Kimo plus de considération et de tendresse qu'il n'en a jamais reçu. Tremblant, Kimo hoche timidement la tête.
- Moi aussi, je t'aime bien, dit Shunichi. Et pour une raison que j'ignore encore, ton colonel a particulièrement l'air de tenir à toi. J'ai hâte de m'entretenir avec ton gardien pour lui dire tout le bien que je pense de ta personne. D'ici là, et jusqu'à ce que tu puisses prendre ton envol, je te prendrai sous mon aile et te soutiendrai de mon mieux.
- T'en fais trop, Sun, proteste faiblement Kimo. Tout ce bien… me fait mal. Ça va trop vite et c'est trop bon pour moi.
- Tu finiras par t'y habituer, tu verras ! promet-il avec enthousiasme.
Assommé par la bonté d'âme de Shunichi, Kimo n'a plus la force de protester…
•
Le lendemain matin…
•
Kimo émerge paisiblement de son sommeil…
L'espace d'un instant, terrible, il n'ose ouvrir les yeux de peur de découvrir que son étrange rêve ne trouve pas racine dans la réalité. De peur de se retrouver dans sa chambre d'hôpital, seul et sans espoir. Pourtant, l'impression de flotter en apesanteur tend à lui indiquer l'inverse, qu'il évolue désormais dans un nouvel espace : sans plus de menace, de brutalité, avec la promesse de jours meilleurs…
Néanmoins, tout est encore un peu confus dans son esprit.
*Où suis-je ?* finit-il par se demander.
Un son strident le fait sursauter et a le mérite de lui faire ouvrir les yeux. Il se redresse sur ses coudes promptement, sa fine natte ébouriffée, jetant un regard circulaire sur la pièce où il a dormi.
C'est alors que sa mémoire lui revient, comme une claque en pleine figure. Il songe à Duo. Ce frère de cœur envers qui il a proféré les pires calomnies.
Le visage assombri par la tristesse, Kimo sort de la chambre qu'il reconnait comme étant celle de Shunichi.
*Mon boulanger* se rappelle-t-il avec plus de netteté.
- Sun ? l'appelle-t-il en passant dans le séjour, le cœur battant.
*Il doit être au travail* pense-t-il, surpris que Shunichi lui fasse assez confiance pour le laisser seul, chez lui.
Le F2 est minuscule, mais Kimo se doute bien que Shunichi n'y passe que peu de temps, plus affairé à faire tourner son entreprise qu'à choisir la couleur de ses rideaux. Penser au tissu des tentures l'amène d'ailleurs à réaliser que les tee-shirt et short qu'il porte présentement ne lui appartiennent pas. Il entre alors dans une intense réflexion, les sourcils froncés, afin de déterminer s'ils ont finalement échangé plus que prévu… lorsque ce même bip persistant résonne à nouveau, interrompant son effort de concentration. Désireux d'aller en cuisine stopper cet appel impérieux, Kimo contourne un canapé miniature.
*Il a dormi là-dedans ?* se dit-il, désormais certain de n'avoir pas couché avec le boulanger. *Il n'a pas eu la place d'allonger ses jambes…*
Un soupçon de culpabilité en plus sur la conscience, Kimo finit par atteindre la machine à café programmable. Shunichi ayant déjà placé la tasse sous la trajectoire du jet, Kimo n'a plus qu'à presser le bouton de commande pour être servi. Toutefois, il n'a pas le temps d'en boire quelques gorgées – tout en songeant inévitablement à Carte Noire - que le téléphone se met à sonner.
*Qu'est-ce que j'fais ? J'vais pas répondre quand même ?* se demande-t-il, indécis quant à la conduite à adopter. *Quelqu'un de normal ferait quoi à ma place ?*
Ignoré, le téléphone finit par envoyer l'appel sur le répondeur, lequel prend le relais tout en enclenchant le haut-parleur.
- Bonjour, Kimo ! Désolé si je te réveille, mais tu m'as assuré hier que tu serais debout pour sept heures trente et il est sept heures trente-deux.
Kimo pose hâtivement sa tasse près de l'évier pour se précipiter sur le canapé et décrocher le combiné.
- Allo, Sun ? Allo ?
- Salut, toi ! Tu vas mieux ?
- Oui, répond-il sans grande conviction.
- Je ferme à treize heures. Tu nous prépares un p'tit quelque chose ? Une quiche, à tout hasard, propose-t-il d'un air rieur.
- D'accord.
- Seulement, si tu en as envie. Je ne veux rien forcer.
- Non, non ! Je veux bien le faire, se reprend Kimo, conscient qu'il peut donner l'impression du contraire.
- J'ai hâte de rentrer. A toute à l'heure !
Appelé par sa sœur, Shunichi lui raccroche quasiment au nez.
De son côté, Kimo fait l'impasse sur son petit-déjeuner pour se consacrer entièrement aux plats qu'il a l'intention de préparer. Le cœur empli d'espoir, il va ouvrir le frigidaire qu'il trouve généreusement garni.
*Voyons, voyons… On dirait qu'il a tout ce dont j'ai besoin…* fait-il l'inventaire, in petto, tout en sortant les ingrédients, un à un.
•
Au pays du Soleil levain…
•
Entre deux vagues de clients, Hisa s'autorise à délaisser son poste pour pousser la double porte menant aux cuisines… afin de cuisiner son frère, lequel termine de nettoyer les fours. Si la perspective que son frère se mette en couple avec le « nouveau client » a ravi la jeune femme, celle-ci a rapidement déchanté en apprenant l'envers du décor ; le passé criminel de Kimo ayant tôt fait de noircir le tableau et de refroidir ses ardeurs. D'un naturel impulsif, Hisa s'emballe d'abord et réfléchit après.
- Et ce Kimo Maxwell, il vient d'où ? s'enquiert-elle, désormais soucieuse et un brin sceptique.
- De la deuxième région, la renseigne patiemment Shunichi.
Pour la deuxième fois de la matinée.
- Oui, mais de quel pays exactement ?
- Je ne le sais pas encore.
- Il a fait quoi exactement qui mérite d'être étroitement surveillé par les preventers ?
- C'était un voleur, je n'en sais pas plus.
- Ça ne t'inquiète pas ?
- Fais pas cette tête, sœurette ! rouspète-t-il doucement.
- Il est gentil, au moins ?
- Adorable et drôle, aussi !
- Il m'a l'air un peu paumé, confie-t-elle ses doutes, tout en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule.
Les hublots de la double porte lui permettent de surveiller son domaine. L'espace de vente est provisoirement sous sa responsabilité, jusqu'à temps que son frère se décide à embaucher.
- Il peut paraitre bizarre, admet-il. Mais c'est parce qu'il a beaucoup souffert.
- C'est lui, le voleur, il me semble.
- Hisa… Tu vas pas recommencer ? se plaint-il en soupirant.
- Fuhito t'a menti sur toute la ligne et tu t'es retrouvé à te faire agresser à sa place, lui rappelle-t-elle sa mésaventure au sujet de son ex-amant.
- Fuhito…, commence-t-il d'un air pensif. Il n'a pas su choisir son camp, achève-t-il.
- Tu l'excuses encore ! s'indigne-t-elle.
- Hisa…
- Je ne veux pas que ce Kimo te fasse du mal, lui aussi. Au premier abord, il m'a semblé agréable, c'est vrai, mais il est en liberté conditionnelle, Sun !
- Il est celui auprès de qui j'ai envie d'être, Hisa.
- Tu ne le connais même pas ! Comment as-tu pu le ramener chez toi et l'y laisser en ton absence ? Qui te dit qu'il n'a pas tout planifié depuis le début et est entré dans ta vie uniquement dans le but de te dépouiller ?
- Et il me volerait quoi ? Mon grille-pain ? Mes légumes frais ? Mes vêtements bon marché ? Sérieux… Calme-toi, sœurette.
- Tu ne comptes tout de même pas lui proposer d'emménager ?
- Voici donc ce qui te dérange, au fond, découvre-t-il, incrédule. Que Kimo foule le sol de la boite à chaussure qui me sert d'appartement.
- Tu ne sais rien de lui, insiste-t-elle. Qui sait quelle sorte d'ennui il va t'attirer ?
- Tout le monde a droit à une deuxième chance, voire à une troisième, à une quatrième même ! Et si je me trompe, je ne pourrais m'en prendre qu'à moi-même. Hisa, ajoute-t-il rapidement, alors qu'elle s'apprête à l'interrompre. Tu n'as pas à porter ma vie. Je t'aime et je serai toujours là pour toi, mais je ne prétends pas décider à ta place. Kimo est… je sais lire en lui. Je ne me l'explique pas moi-même, mais je l'entends, je le ressens au plus profond de moi.
Ne sachant plus quoi ni comment objecter, Hisa pousse un long soupir.
- Tu as l'air décidé, cède-t-elle.
- Tu crois ? la taquine-t-il.
Hisa ne lui sourit qu'à moitié.
- Je me sens bien, sœurette. Je sais ce que je fais et si ça peut te rassurer, dès que je vois le preventer responsable de Kimo, je te fais un topo sur sa situation judiciaire.
- Tu promets ?
Sa requête est loin d'être anodine. Hisa ne digère toujours pas que son petit frère lui ait caché avoir subi de mauvais traitements infligés par leur mère, pendant sa longue absence en raison de ses études à l'étranger.
- Promis, certifie Shunichi.
En partie tranquillisée, Hisa s'en retourne donc à son comptoir de vente. Shunichi, quant à lui, redouble d'efforts afin de finir dans les temps. Il ne veut pas perdre une seule seconde, au risque d'empiéter sur les moments qu'il peut passer avec Kimo…
Plus tard, en fin de matinée, Hisa revient vers son frère pour lui signifier son départ et l'embrasser. In extremis, Shunichi se retient de lui annoncer que Kimo pourra bientôt la soulager en prenant sa place derrière la caisse. Vu le contenu et le ton de leur échange à ce sujet, Shunichi juge le moment inopportun. Il se retrouve donc seul pour fermer boutique, lorsque le carillon de la porte principale retentie, signe que quelqu'un est entré.
- Hisa ferme toujours derrière elle, pourtant, se dit-il tout haut.
Il gagne rapidement son espace de vente, pensant déjà au retard que cet imprévu ne manquera pas d'occasionner.
*Kimo n'appréciera sans doute pas que son plat refroidisse* devine-t-il, comme s'il le connaissait depuis des lustres.
Il est déjà en train de méditer la formulation de ses prochaines excuses, lorsqu'il tombe nez-à-nez avec un individu au regard particulièrement scrutateur.
Inquisiteur.
Des yeux d'un vert étincelant exprimant une autorité implacable et de la plus tranquille des manières. Un mélange détonnant qui rend le boulanger un brin perplexe.
*Qu'il porte ou non son costume de preventer, ce gars reste impressionnant de charisme* se dit-il.
Figé, il n'ose plus s'avancer et profite d'être examiné par son vis-à-vis pour en faire autant.
- Vous êtes le Colonel Barton, n'est-ce pas ? l'interroge finalement Shunichi, sur la réserve.
- Je vous attends dehors, commande Trowa en guise de réponse.
Alors qu'il rebrousse chemin, Shunichi, lui, sent son enthousiasme naturel baisser d'un cran. Il se presse néanmoins à fermer boutique, afin de rejoindre celui qui a le pouvoir de décider si Kimo a le droit de le fréquenter et de travailler avec lui.
Appuyé contre sa voiture, Trowa observe le boulanger descendre les deux marches de son commerce florissant.
- Je suis Shunichi Abe, l'ami de Kimo, se présente l'artisan. Si vous êtes là, j'imagine que c'est pour déterminer si je suis apte ou non à côtoyer votre protégé ?
Le preventer engage un jeu de patience, comme souvent.
- Écoutez, reprend donc le boulanger. On est parti du mauvais pied tous les deux et j'en porte l'entière responsabilité. Je vous ai jugé avant même de vous rencontrer et je tiens à m'en excuser.
Trowa continue de garder le silence : ni plus ni moins qu'un test d'endurance. Kimo a besoin de quelqu'un qui sache garder son self-control et Shunichi n'a clairement qu'une seule chance de prouver sa valeur.
- J'en sais très peu à son sujet, avoue-t-il, ensuite. D'après les quelques bribes qu'il a bien voulu me confier, il serait le dénommé Joker. Un voleur plus ou moins connu en R2. J'imagine qu'il y a autre chose et je me tiens prêt à entendre son histoire, certifie-t-il.
- Mm.
- La vie est jonchée de défis et je ne suis pas le dernier à en relever.
- C'est une belle philosophie.
- Qui ne m'est pas théorique, le prévient Shunichi. Je suis tout à fait prêt à coopérer et souhaite véritablement communiquer sur tout ce qui concerne Kimo. Je ne vois pas quoi vous dire d'autre pour vous convaincre de nous donner une chance.
Le Colonel Barton demeure égal à lui-même : impassible, ne laissant filtrer aucun indice quant à son verdict final.
- Si vous préférez, on peut aller chez moi et rejoindre Kimo ? propose alors le boulanger. Il doit être en train de confectionner la quiche-test que je lui ai commandé.
Enfin, le preventer s'anime en se décollant de sa voiture d'une poussée de son corps.
- Trowa, se présente-t-il, laconique.
Shunichi hoche simplement la tête, conscient que son évaluation ne fait que débuter…
- Ma proposition est toujours valable. Kimo voudra sûrement vous tranquilliser.
Trowa esquisse un petit sourire en coin. Il est un brin moqueur, mais Shunichi l'apprécie tout de même.
- Vous avez l'air de réellement tenir à lui, constate le colonel.
- Vous ne me prenez probablement pas au sérieux, mais la réponse est oui.
- Sans savoir dans quoi vous mettez les pieds ?
- C'est vrai que j'ai encore quelques doutes : m'engager avec un parfait inconnu, gentil, beau comme un dieu et qui ne demande qu'à travailler dans ma boulangerie… J'ai tout de suite trouvé ça louche ! ironise-t-il. On ne se méfie jamais assez des gens honnêtes !
*Honnête ?* retient Trowa.
- Vous croyez qu'il porte un bracelet numérique parce qu'il a traversé en dehors des clous ?
Shunichi lâche un rire. Finalement, il l'aime bien, ce colonel !
- Tout ce que je vois, moi, c'est qu'il est seul, isolé et mal en point.
- Une proie de choix pour le premier psychopathe venu, sous-entend Trowa.
- Une âme en peine à qui il reste encore la volonté de sortir la tête hors de l'eau pour peu que quelqu'un daigne l'y aider, rétorque-t-il.
Il a beau être d'un naturel affable, il apprécie moyennement son allusion.
- Vous pouvez me faire votre numéro du méchant flic, j'y crois pas une seconde ! poursuit-il. Vous voulez tout autant que moi remettre Kimo sur les rails. Que voulez-vous que je vous dise pour prouver ma bonne foi ? On a eu un coup de foudre. Il faut un permis pour ça ? Vous allez nous faire passer un scanner ?
Trowa se met à rire. Sous bien des aspects, le boulanger et Kimo se ressemblent.
*Je sens qu'il va adorer sa nouvelle vie* pense Trowa, secrètement ravi.
Sa joie, sincère et surprenante, encourage Shunichi à formuler une autre demande.
- Kimo veut me raconter lui-même son histoire, mais je crois qu'il serait préférable, pour lui comme pour moi, que ce soit vous qui me mettiez au parfum.
- Je le crois aussi, confirme Trowa.
- Un petit détour ? propose Shunichi.
- Un petit détour, accepte-t-il.
Les deux hommes prennent place à bord du véhicule de Shunichi. Côté passager, Trowa est désormais tout disposé à lui retracer le parcours chaotique de Kimo…
•
Arrivé à destination, Shunichi immobilise sa voiture sur sa place de parking et coupe le moteur. Il a le visage blême et serre son volant à s'en faire blanchir les jointures. Depuis le siège passager, Trowa continue de l'étudier attentivement. Il vient de lui apprendre que Kimo, l'homme avec qui Shunichi se projette plaisamment dans son avenir tant personnel que professionnel, s'est fait abuser sexuellement durant vingt longues années par le même individu, aujourd'hui emprisonné et responsable du meurtre de toute sa famille.
- Et… son frère de cœur, le fameux Carte Noire ? finit par s'enquérir Shunichi.
Contrairement au Joker, la réputation de Carte Noire a traversé les frontières et alimentée les unes de toutes les presses nationales et internationales.
- Duo vit dans la région, mais son colonel refuse tout contact entre Kimo et lui pour le moment.
- Son colonel ?
- Le Colonel Heero Yuy est son agent de probation et de liberté conditionnelle… ainsi que son désormais compagnon, accepte-t-il de révéler.
- Je vois…
- Contrairement à ce qu'ils pensent, les deux frères ne sont pas encore prêts à se retrouver.
- Ils doivent d'abord se reconstruire, chacun de leur côté, comprend Shunichi.
- Mm. Reste à convaincre son colonel.
- Duo a l'air d'être très important pour Kimo.
- Et inversement, confirme-t-il.
Bouleversé, Shunichi observe un nouveau silence.
- Ce Solo Smith a-t-il une chance de sortir de prison ? s'inquiète-t-il.
- Aucune.
- Sûr ? insiste-t-il.
Trowa lui coule alors un regard des plus éloquents.
- D'accord, acquiesce le boulanger. Est-ce que Kimo peut espérer être complètement libre, un jour ?
- Il le peut.
Derechef, Shunichi se perd dans ses pensées…
- Il est encore temps de faire un choix, soumet Trowa. Soit, je monte chercher Kimo et vous soulage d'une charge que vous n'aurez pas su appréhender. Soit, je repars comme je suis venu et consens à votre partenariat.
Sonné, Shunichi a le regard dans le vague…
N'obtenant de lui aucune réponse satisfaisante, Trowa ouvre sa portière, prêt à descendre de voiture.
- Juste une minute ! réclame l'artisan, en le rattrapant par le bras.
Trowa la lui accorde. Shunichi le libère alors de sa main crispée sur sa veste de preventer.
- Je dois dissimuler ma colère avant de monter le rejoindre, reprend-il.
- Le Colonel Yuy doit déjà neutraliser celle de Duo. Kimo n'a pas besoin qu'une autre personne proche de lui sombre dans cet abysse.
Interloqué, Shunichi se met à le fixer intensément.
- Duo menace de se venger ?
- Il tend à en démordre.
Peu à peu, le boulanger s'apaise et reprend contenance.
- Kimo est suffisamment accablé pour ne pas que je vienne en rajouter une couche.
- Kimo n'a jamais pu bénéficier d'une structure de vie correcte. Vous ne devez pas craindre de lui imposer certaines limites, le prévient Trowa.
- Je suis l'homme de la situation, certifie-t-il.
- Nous sommes ce que nous faisons. Les prétentions n'entrent pas en ligne de compte.
- Repassez dans un mois et vous verrez, le met-il au défi. Kimo sera méconnaissable et fin prêt à renouer des liens sereins avec son frère.
Pour tout commentaire, le preventer sourit en coin d'un air mystérieux… avant de s'en aller, sans un mot pour le boulanger. A travers la vitre, ce dernier observe le départ du protecteur de Kimo, le cœur battant.
- Il faut que j'appelle ma sœur, se dit-il pour lui-même et en s'exécutant.
*Elle va halluciner !* prédit-il, les yeux écarquillés d'incrédulité. *Carte Noire va faire partie de notre famille, quoi !*
Hisa décroche presque immédiatement, comme si elle attendait son appel depuis des jours…
•
Pendant ce temps,
à l'appartement…
•
Kimo est de plus en plus nerveux. Il a toute confiance en son talent de cuisinier, mais il joue bien plus qu'une place de choix dans la boulangerie de Shunichi. Le véritable enjeu aux yeux de Kimo, ce qui le rend si fébrile, est de ravir les papilles du boulanger au point de séduire l'homme et obtenir de rester auprès de lui…
Au centre de la table basse du salon, ses quiche, tourte et gratin sont disposés au millimètre près et embaument merveilleusement l'appartement. Malheureusement pour lui, les minutes continuent de s'égrainer et son boulanger ne rentre toujours pas… lorsqu'une heure plus tard, enfin, Shunichi passe le pas de la porte.
- Pardon, Kimo, s'excuse celui-ci en accrochant sa veste sur la patère. Je suis sincèrement désolé.
- C'est pas grave, ment Kimo.
- Je ne me serai pas permis de te faire faux bon, sachant l'importance qu'à ce repas-test. Mais je t'assure que ce qui m'a retenu est tout aussi important.
- C'est-à-dire ? l'interroge Kimo, d'un air hésitant.
Incertain de vouloir connaître la réponse.
- Trowa m'a rendu visite.
Comme s'il avait reçu un coup à l'estomac, Kimo s'éloigne de quelques pas, le visage blême.
- Tout ce qui ressort de notre conversation est positif, garantit calmement Shunichi.
- Tu as pitié de moi ! se défend-il, apeuré.
- Du tout, le rassure-t-il d'une voix douce.
- Alors tu as peur de moi ! l'accuse-t-il.
- J'ai surtout faim, à vrai dire, répond plutôt le boulanger, souriant. Toutes ces bonnes odeurs me font tourner la tête. Je salive d'avance !
Kimo hésite pourtant à s'en réjouir.
- Je n'ai jamais eu de mauvaises intentions envers toi, jure-t-il.
- Ni envers qui que ce soit, le tranquillise Shunichi. Je l'ai toujours su.
- Comment ?
- Tu es mon miracle à moi, explique-t-il.
Lentement, pour ne pas effrayer Kimo, Shunichi comble l'espace qui les sépare pour lui déposer un doux baiser sur le front.
- Mon bel ami, reprend-il en caressant sa joue.
Transporté de joie, Kimo reçoit enfin l'affection du boulanger sans plus craindre que son casier judiciaire ne vienne tout faire voler en éclats.
- Et si nous passions aux choses sérieuses ? propose Shunichi en prenant place sur le micro canapé.
Kimo lui offre alors son plus beau sourire et s'empresse de lui servir une part de chaque.
- T'as fait tout ça ? s'étonne Shunichi.
- Oui, tu n'aurais pas pu te faire une idée de mon niveau, sinon.
Séduit, Shunichi commence par plonger sa fourchette dans le gratin, puis goûte la tourte, avant de passer à la fameuse quiche.
- C'est froid…, dit-il.
Avant d'être interrompu par la crise de panique de Kimo.
- Ça ne se reproduira plus !
Peiné, Shunichi vient poser sa main sur la sienne.
- C'est froid, mais ta quiche reste excellente, tout comme le sont tes gratin et tourte.
Dès lors, il voit Kimo reprendre une teinte et une respiration normales.
- Kimo, je ne te ferai jamais de mal, promet-il. Si mon plat est froid et que ça me dérange, je n'ai qu'à soulever mes fesses et faire réchauffer mon assiette. Tout seul, comme un grand.
Kimo hoche la tête, encore hanté par les mauvais traitements et exigences de Solo.
- Tu me ressers une part ? réclame doucement Shunichi.
- De quoi ?
- De tout.
- Sérieux ?
- Je n'ai jamais été aussi sérieux.
Les yeux brillant de larmes de contenues, Kimo s'exécute.
- Ça… ça veut dire que tu me prends à l'essai ? se renseigne-t-il du bout des lèvres.
- Bah non !
Kimo sent son cœur rater un battement, la respiration coupée.
- Ça veut dire que je t'embauche direct ! poursuit Shunichi.
Ivre de joie, Kimo se jette à son cou, sans plus d'égard envers les parts de ses tourte, gratin et quiche que Shunichi parvient à garder en équilibre précaire dans l'assiette qu'il tient à bout de doigts.
- Merci ! Je ne te décevrai pas, promet Kimo.
- Tout le mérite te revient, assure Shunichi.
Sa main libre dans le creux de son dos, il serre Kimo contre lui avec précaution.
- Trowa est d'accord ? l'interroge Kimo, en retournant à sa place.
Le feu aux joues.
Le mouvement a fait glisser sa fine tresse sur son épaule. Une longueur capillaire rarissime chez un homme et qui renvoie directement aux circonstances malheureuses ayant abouti au choix d'arborer cette coiffure ; celle de Duo Maxwell.
- Il est ravi, tu penses ! lui apprend Shunichi, dissimulant admirablement son trouble.
- Il a été gentil avec toi ?
- Je n'aimerai pas être son ennemi.
Kimo sourit.
- Mais c'est un bon ami.
- Ça m'en a tout l'air… Tu n'as encore rien mangé, remarque Shunichi. On partage ?
- Okay.
Alors qu'il est censé se restaurer, il ne peut s'empêcher de lui détailler ses recettes. Seulement, il a beau s'être appliqué à réaliser de bons plats que Shunichi déguste avec un plaisir évident et valide, ce dernier n'a d'yeux que pour lui.
- … C'est ça le secret d'un soufflé, termine d'exposer Kimo avec la conviction des passionnés.
- …
- Tu m'écoutes ?
- Pas vraiment, avoue-t-il, un grand sourire aux lèvres.
Kimo se vexe un tantinet.
- Ne sois pas fâché.
- Tu dois être fatigué en fin de semaine, suppose-t-il en entortillant son doigt autour de la serviette de table.
- Ça va, je gère, tempère Shunichi.
Kimo continue de faire grise mine.
- Kimo, tu ne comprends donc pas ?
- Quoi ?
- Je suis amoureux.
- Oh.
Sans rien ajouter d'autre, Kimo se lève et débarrasse.
- Le temps de faire la vaisselle et je vous laisse.
- Hein ? articule Shunichi, incrédule.
Puis il réalise, après coup, que le passé de Kimo lui donne probablement à penser qu'il ne sera jamais choisi. Qu'il est voué à être utilisé, puis largué comme un vulgaire déchet.
- Deux, répond Kimo en souriant tristement.
Il parvient à garder l'équilibre et à coordonner ses mouvements, alors que tout en lui s'effondre. Inexorablement, il se sent glisser, comme aspiré à l'intérieur d'un gouffre sans fond.
- Je crois que tu ne comprends pas, tente Shunichi.
- Tu n'as pas à t'expliquer.
- C'est de toi dont je suis amoureux, idiot.
Kimo en lâche une assiette qui va se briser sur le sol.
- Désolé ! J'vais ramasser…
Shunichi le rejoint pour l'aider.
- Excuse-moi… Je suis d'un naturel empressé. C'est sans doute trop tôt, ou maladroit de ma part.
- Tu es parfait, Sun. Seulement…
La gorge nouée par un afflux d'émotion, Kimo sent ses larmes lui monter aux yeux.
- J'ai perdu toute ma famille, la même nuit, se confie-t-il, tout en jetant les morceaux d'assiette à la poubelle.
Il n'oublie pas que Trowa s'est déjà chargé de tout raconter au boulanger, mais il ressent le besoin d'en parler. D'en parler à Shunichi.
- Ils ont été assassinés et j'ai toujours cru que mon frère nous avait abandonné, mais Trowa m'a appris qu'il m'avait cru mort, moi aussi. Alors du coup, j'suis parti avec Solo, mais il ne m'aimait pas moi, mais lui…
Il interrompt abruptement son flot de paroles, incapable de poursuivre.
- Je viens seulement d'être mis dans la confidence et je ne prétends pas avoir fait le tour de ta vie. Mais sache cependant que je suis là, à tes côtés, et que je peux tout entendre. Encore et encore. Tu peux me raconter ton histoire autant de fois que cela te semblera nécessaire.
- Pourquoi ? demande Kimo, avant de renifler.
- Parce que j'ai envie d'être avec toi, pour le meilleur et pour le pire.
- Pourquoi ?
- Parce que je crois bien que je t'aime.
- Pourquoi ?
- Je sors mon Joker ! Ou plutôt, avec mon Joker.
Kimo plante ses yeux dans les siens, stupéfait.
- Ce n'est peut-être pas réciproque, mais ça ne nous empêche pas d'être ami, reprend le boulanger, son beau sourire se flétrissant aux entournures.
- Si, si ! Enfin, non !
Shunichi l'interroge du regard, n'osant plus dire un mot.
- C'est… c'est réciproque, avoue Kimo, le cœur battant à tout rompre. Mais…
- Je sais, l'interrompt doucement le trentenaire, une main levée entre eux.
Puis il l'abaisse, paume vers le haut, en une invitation à laquelle Kimo répond favorablement en allant directement se blottir contre lui.
- Tout ce qui compte pour moi, reprend Shunichi, c'est que tu puisses repartir sur de nouvelles bases et je suis heureux, vraiment, d'être en mesure de t'aider.
Confus, tout en n'ayant jamais jouit d'une perspective d'avenir aussi claire, Kimo pleure à chaudes larmes sur son épaule. Sans bruit. L'étreinte salvatrice se prolonge ainsi durant de longues minutes, Shunichi serrant Kimo jusqu'à le sentir rasséréné.
Lové dans les bras puissants de son homme, Kimo finit par somnoler, les yeux mi-clos. Se sentant à l'abri de tout danger, sous la protection inédite de Shunichi, Kimo songe à son frère…
*Pardonne-moi, Duo… Pardonne-moi…*
•
Au pays du Soleil levain…
•
Respectant scrupuleusement les termes du défi lancé par Shunichi, Trowa vient le trouver, un mois jour pour jour, après leur unique entrevue…
Lors de sa première visite, le preventer a tôt fait de mémoriser le plan des locaux ; les points d'entrée et de sortie possibles. Il contourne donc l'établissement en sachant exactement où se situe l'accès des fournisseurs. Les portes extérieures de l'atelier donnent sur une petite arrière-cour pavée, à l'abri des regards. Enthousiaste quant à sa nouvelle vie, Kimo y a rapidement aménagé un coin détente, en installant une petite table ronde turquoise et deux sièges pliantes violettes.
D'un naturel silencieux, Trowa foule le sol de son pas léger. Si Shunichi a bien bloqué l'ouverture d'un des deux battants et se tient quasiment sur le seuil, le dos tourné, il ne le sent pas s'approcher. N'ayant pas prévu de le surprendre en flagrant délit de travail artisanal, Trowa s'apprête à signaler sa présence, lorsque la voix retentissante de Kimo interrompt son intention. Du fait de leurs positions, Trowa a tout le loisir d'observer la scène sans se rendre coupable d'indiscrétion. Ou si peu !
- Sun ! Sun ! s'écrit Kimo, tout en s'élançant vers son boulanger.
Souriant jusqu'aux oreilles, Shunichi cesse immédiatement son activité pour le recevoir plaisamment dans les bras ; une occasion dont il profite pour l'étreindre avec force et respirer son odeur, l'air de rien.
- Mes quiches partent comme des p'tits pains ! poursuit-il, le nez dans son cou. Y en a déjà plus une seule ! Et j'ai des commandes pour la semaine prochaine. Ils veulent des tourtes, des soufflés, des tartes…
- J'étais sûr que ça marcherait.
Le cœur en fête, Kimo se détache de son boulanger, les yeux pétillants de bonheur.
*Je t'aime !* pense-t-il en secret.
Malgré l'extrême douceur de leur relation et la certitude qu'ils sont fait l'un pour l'autre, Kimo n'a pas encore mis de mots sur ses sentiments. Shunichi lui dit qu'il l'aime, chaque jour, et le lui prouve à chaque instant. Kimo n'est pas en reste question démonstration d'affection, mais il éprouve des difficultés à s'exprimer sur ce sujet. Ce qui, en conséquence, ne lui permet pas non plus de se laisser aller comme il le voudrait avec son compagnon ; de s'unir complètement à lui dans l'intimité de leur foyer. Jusqu'à maintenant…
- Je pourrais rentrer plus tôt, aujourd'hui ? demande-t-il la permission. Je voudrais avoir le temps de nous concocter un petit quelque chose de spécial pour ce soir.
- Bien sûr, accepte-t-il en touchant le bout de son nez de son doigt enfariné.
Le tintement de la clochette commande à Kimo de retourner à son comptoir de vente. Sous le charme, Shunichi le regarde d'un air rêveur courir jusqu'à la double porte.
- Voilà, voilà ! J'arriiive ! prévient Kimo d'une voix chantante.
*Je n'ai jamais été aussi heureux que depuis toi, Kimo* pense l'artisan.
Hisa, la sœur de Shunichi, a fini par laisser ses craintes de côté et apprécie pleinement son repos bien mérité. Pour la citer : « Kimo est trop mignon ! ». Shunichi et son désormais compagnon sont régulièrement conviés chez Kei et Hisa. Au début, Kimo ne s'y sentait pas à sa place et préférait décliner leurs invitations. Soit ! Si Kimo ne vient pas jusqu'à Hisa, Hisa ira jusqu'à lui ! Depuis, Kimo se rend à leurs repas de famille avec grand plaisir et s'est découvert une passion commune avec la sœur de son compagnon, en dehors de Shunichi : les jouets, peluches, doudous et autres accessoirespour enfants.
- Ici, la Terre, déclare soudainement Trowa.
Shunichi sursaute, puis pivote d'un quart de tour vers le preventer qui se tient devant l'ouverture de la porte.
- Oh ! Bonjour, Colonel. Comment allez-vous ?
- Trowa, lui rappelle-t-il leur accord. Bien, merci.
- Kimo était ici il y a encore un instant. Vous l'avez manqué de peu. Dès qu'il termine de servir nos clients, je…
Shunichi n'a pas l'occasion de finir sa phrase que Kimo reparait déjà. S'il a pris l'habitude de le rejoindre d'un pas rapide, c'est sans commune mesure avec la vitesse à laquelle il court vers lui présentement, laissant clairement deviner qu'il s'apprête à lui sauter dans les bras de tout son poids.
Au comble du bonheur, Shunichi le soulève du sol sans effort, tout en s'interrogeant sur la raison de cette nouvelle vague d'euphorie.
- Quatre, un ami à moi, vient de nous commander un assortiment de tout ce que nous proposons pour le banquet du Congrès Mondial de l'Union Pacifique qui aura lieu dans quelques semaines ! débite-t-il sans reprendre son souffle.
- Je vois que mon mari a déjà frappé, commente tranquillement son agent de probation.
- Trowa ! se réjouit sincèrement Kimo.
Il quitte les bras de son compagnon pour aller étreindre le preventer ; un geste des plus amicaux et sans qu'aucune ambiguïté ne soit plus permise.
- Comment va mon frère ? s'enquiert-il, ensuite.
Réclamant le soutien du boulanger, Kimo vient entremêler ses doigts aux siens avant de lui presser fortement la main.
- Il ira mieux le jour de vos retrouvailles, répond Trowa. Pour le reste, son travail lui prend tout son temps, à lui aussi.
- Son travail ?
- Duo roule pour nous, dorénavant.
Kimo explose de rire. Jamais Trowa ne l'a encore entendu rire ainsi.
*Son bonheur ne fait aucun doute* constate le colonel.
- Carte Noire chez les preventers ! commente Kimo, hilare. Bon Dieu ! Vous avez dû en manger des vannes cinglantes…
- Je ne te l'fais pas dire.
- Chéri ? appelle une voix, non loin d'eux.
- Par ici, indique Trowa, tout en guettant l'arrivée de son mari.
Quatre apparait bientôt, laissant Shunichi bouche bée.
- Monsieur Winner ? dit-il, incrédule.
- Je viens de te dire pour sa commande, lui rappelle Kimo. Tu m'écoutes, quand je te parle ?
- Oui, mais y a « Quatre, un ami » et Quatre Raberba Winner, se défend-il.
- Parce que t'en connais beaucoup, toi, des « Quatre » ?
- Kimo, le prévient gentiment l'empathe, tout en glissant sa main dans celle de son mari.
Le regard qu'il lance à Kimo signifie clairement qu'il abuse un tantinet de la bienveillance de son nouvel ami.
- Enchanté, Shunichi, reprend-il.
- Tout le plaisir est pour moi, Monsieur, répond le boulanger, impressionné malgré lui.
Ce qui lui vaut de recevoir un coup de coude dans les côtes, suivi d'un regard désapprobateur. Trowa et Quatre ne disent rien, mais ne semblent pas étonnés. Le niveau de jalousie de Kimo n'est apparemment une nouveauté que pour le principal intéressé.
- Seriez-vous partant pour un dîner, au Manoir ? leur propose Quatre.
Trowa et lui sont liés d'une façon si extraordinaire qu'il leur suffit de se consulter du regard pour se comprendre, se deviner et prendre une décision commune.
- Avec joie ! accepte Shunichi. Si tu es partant, bien sûr, demande-t-il à Kimo.
- Ouais, pourquoi pas.
- Ce soir ? propose alors Quatre, tout en s'assurant à nouveau de l'accord de son mari.
Fusionnels, ils sont en mesure de communiquer en se touchant discrètement ; un frôlement, même, peut suffire à lire dans le cœur de l'autre. Présentement, une tendre pression des doigts de Trowa, en réponse à celle de Quatre, lui signifie que cela lui convient également. Dans le cas contraire, la pression exercée aurait été ferme, voire très forte et toujours indécelable aux yeux du reste du monde… Si bien que certaines personnes se demandent parfois qui prend le dessus sur l'autre, trompées par leur complicité invisible et la traduisant par un manque d'intérêt l'un envers l'autre. Ces personnes – généralement de passage - sont dès lors convaincues que leur couple s'essouffle, alors qu'en réalité, Trowa et Quatre s'aiment infiniment et ne ratent jamais une occasion de le manifester… en privé.
- Non ! s'empresse de décliner Kimo, rougissant.
- Pourquoi pas ? s'enquiert innocemment Shunichi.
- Pas ce soir, Sun. J'ai… j'ai autre chose de prévu, explique-t-il d'un air mystérieux.
Son boulanger n'insiste pas. Non pas qu'il déchiffre les propos de son compagnon, il ne veut tout simplement pas l'importuner.
*Kimo a souffert, beaucoup, et je ne serais pas toujours en mesure de comprendre immédiatement les raisons de ses réactions* se dit-il, patient.
- Samedi, dans ce cas ? suggère à nouveau Quatre.
L'air entendu qu'il ne destine qu'à Kimo rend celui-ci mal à l'aise.
- Oui… samedi, c'est parfait, valide-t-il en se grattant nerveusement la nuque.
Trowa et Quatre n'ont pas besoin de s'entre-regarder pour savoir que l'autre arbore le même sourire tendrement amusé. Pourtant, Quatre ne peut s'empêcher de jeter un coup d'œil à son mari. Simplement pour voir son sourire illuminer son visage, les effets chatoyants du soleil sur ses cheveux… et ses yeux pétillants qui se sont, eux aussi, posés sur lui.
*Il m'a tant manqué…* se répète encore Quatre, in petto.
Devinant ses pensées, Trowa glisse son bras autour de sa taille, avant de lui déposer un doux baiser dans ses courts cheveux blonds.
- Trowa pourrait passer vous prendre, finit par proposer l'empathe. N'est-ce pas, chéri ?
- Mm, accepte Trowa.
- Ne vous donnez pas cette peine, refuse poliment Shunichi. Tout le monde connaît le chemin qui mène au Manoir.
- Pas tout le monde ! râle Kimo, sa jalousie piquée au vif.
- Il est temps pour nous de vous laisser, déclare Trowa.
- Juste une dernière chose, Kimo, l'interpelle Quatre avec sérieux.
- Euh… oui ? redoute Kimo.
- Duo est entré dans nos vies à Heero, Trowa et moi, comme un boulet de canon, mais nous sommes déjà liés par une forte amitié.
- Tout le monde aime Duo, confirme Kimo, une pointe de chagrin dans la voix.
- Et je ne vois aucune raison que tu te sentes exclu de sa vie plus longtemps.
Kimo hoche doucement la tête.
- Duo t'aime et j'ai d'abord appris à te connaître à travers le regard bienveillant et admiratif qu'il pose sur toi. Puis, je t'ai rencontré en personne et j'ai pu me faire ma propre idée. Tu es quelqu'un de surprenant, Kimo. De drôle, par certains côtés, de brillant et d'attachant. Je tenais à te le dire.
- Me dire que… que tu m'aimes bien ? demande Kimo.
- Que tu es l'ami de quelqu'un, toi aussi. Un ami sur qui l'on peut compter et qui compte.
Touché en plein cœur, Kimo sent ses yeux s'embuer de larmes contenues. Jusque-là, il s'est toujours considéré comme un orphelin porte-malheur. Même s'il reçoit depuis peu l'aide et le soutien de personnes de confiance, les mots de Quatre ont le pouvoir d'incarner l'invisible, de palper l'immatériel…
- Amis ? propose Quatre en lui tendant la main.
- Amis, confirme Kimo en la lui serrant avec émotion.
Ému, lui aussi, Shunichi étreint fortement son compagnon, heureux et fier comme pas deux !
Trowa et son mari prennent donc congés, laissant Kimo à l'organisation de sa soirée en amoureux…
•
Le soir venu…
•
Shunichi tourne un quart de clef pour ouvrir la porte de leur appartement, se demandant encore ce qu'a bien pu leur concocter Kimo qui justifie de le laisser fermer seul la boutique.
- Je suis rentré ! prévient-il en jetant ses clefs dans le vide-poche.
Il n'a pas le temps de se défaire de sa veste que Kimo – élégamment recouvert d'un long kimono à fleurs - se jette littéralement sur lui en une envolée de soierie.
- J'suis pas encore tout à fait prêt ! Fais ce que tu veux, mais il faut que ça te prenne une petite demi-heure.
- Euh… okay. Un bain, peut-être ?
- Ce serait parfait ! approuve Kimo.
Sans même un chaste baiser, il disparait dans l'unique chambre de l'appartement ; celle que le boulanger lui laisse depuis sa première nuit ici.
*Jamais mon quotidien n'aura été si imprévisible et agréable* se réjouit Shunichi.
Trois quarts d'heure plus tard, l'artisan reparait dans le salon, confortablement emmitouflé dans son peignoir.
- Mhmm, ça sent divinement bon, le félicite Shunichi.
Il n'a pas vu Kimo derrière lui, mais il sait que sa voix porte dans toutes les pièces de l'appartement.
- Merci, répond Kimo.
Guidé par le son de sa voix, Shunichi se retourne vers lui.
- Bah… t'as gardé ton kimono ?
Shunichi est perplexe.
- J'ai cru que t'avais besoin de plus de temps pour t'habiller, poursuit-il.
Kimo se mord la lèvre.
- Tu viens ? propose-t-il, la main tendue, paume vers le haut.
- Tu donnes l'impression de te désintéresser de ta cuisine. C'est louche ! plaisante Shunichi.
En vérité, peu importe où Kimo veut l'emmener. Il lui offre sa main et lui demande de le suivre, c'est tout ce qui compte. Shunichi répond donc à son invitation, sans la moindre hésitation.
- Ne crois pas ça, le détrompe Kimo. C'est seulement que j'aimerai commencer par le dessert, si ça ne te fait rien.
- Allez ! Pourquoi pas ! lance Shunichi, naïf.
Il ne réalise ce qu'insinue Kimo que lorsque celui-ci les guide vers la chambre à coucher.
- Kimo ? l'interroge-t-il.
Shunichi se doute bien, à présent, du message envoyé par son compagnon. Néanmoins, il craint qu'ils ne brusquent les choses, tous les deux.
- Ferme les yeux, s'il-te-plaît.
Shunichi obéit. Puis, Kimo l'entraine à l'intérieur de la pièce en le tenant par la main.
- Vas-y, tu peux les rouvrir.
Dès lors, Shunichi s'imprègne de l'ambiance créée durant de longues heures et avec tant de soins par son compagnon. Kimo a mis le paquet : bougies, musique douce, draps en soie de coton et parfum d'ambiance.
- C'est magnifique, murmure l'artisan.
Il se met à parler tout bas, comme si la lumière tamisée le lui commandait. Satisfait de son petit effet, Kimo ne cesse de sourire.
- On peut pas faire plus romantique, umami, admet Shunichi. Mais…
- Mais ? veut savoir Kimo, les joues en feu.
Il fond chaque fois que son compagnon lui donne ce surnom. Si, pour les Occidentaux, les quatre saveurs fondamentales sont le sucré, le salé, l'acide et l'amer, il existe pour les Japonais une cinquième saveur essentielle : l'umami, qui signifie « délicieux ». (A)
- Mais tout ceci n'a de valeur que parce que c'est toi qui en est l'auteur, explique-t-il, son regard ardoise ancré aux yeux couleur noisette de Kimo.
- Personne ne m'a jamais traité comme tu le fais, Sun, confie-t-il.
- Je t'aime, déclare Shunichi. Ce ne sont pas des paroles en l'air, Kimo. Devant toi, je m'engage. Je m'engage tout entier.
Alors que son désir lui intime de toucher l'homme qu'il aime, Shunichi lutte pour garder ses mains plaquées le long de son corps. Une lutte d'autant plus difficile à mener que Kimo s'avance vers lui et comble bientôt le faible espace qui les sépare…
- Je te crois, répond doucement Kimo, le cœur palpitant. J'ai toute confiance en toi.
Ses mains, autant que sa voix, glissent sur le peignoir de Shunichi, depuis son torse jusque sous le col de son vêtement.
- Seulement, tu as souffert atrocement et trop longtemps… Kimo, attend !
Il se saisit doucement de ses poignets, le souffle saccadé, au moment où Kimo défaisait la ceinture de son kimono.
- Tu… tu n'as pas envie de moi ? s'inquiète-t-il soudain.
- Bien sûr que si. Mais tu n'as… tu n'as jamais vécu une relation normale.
- Et alors ? demande-t-il sincèrement.
Perplexe, il commence à se demander si son passé ne va finalement pas tout faire voler en éclat.
- Tu es l'homme que j'ai choisi et je suis prêt à faire abstinence jusqu'à la fin de mes jours, révèle Shunichi, le souffle court.
- T'es… t'es sérieux, là ?
- Je suis très sérieux.
Kimo est proprement médusé. Il reste un moment à contempler son homme, lequel s'autorise enfin à lui caresser la joue du revers de ses doigts.
Puis Kimo se met à rire, se raccrochant au col du peignoir de Shunichi.
- Mon idée, c'était de te faire une surprise et de t'exciter. Pas de tenir une réunion de crise !
Soulagé, Shunichi le rejoint dans son hilarité.
- T'es bien certain d'être vraiment prêt ? veut-il s'assurer, tout en caressant les courts cheveux de Kimo sur sa nuque.
- Je t'aime, répond simplement Kimo, frissonnant.
Enfin, Shunichi se laisse convaincre que le moment est propice à leur union physique. Lorsque son peignoir tombe lourdement sur le sol, révélant un corps nu et parfait, Shunichi réserve le même sort au kimono de son amant. Nu à son tour, Kimo pousse un soupir tremblant.
- Sun, murmure-t-il, les yeux clos.
Il les rouvre et accroche aussitôt le regard assombri par le désir de son homme.
- Aime-moi…
- Pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt ?
Cueilli, Kimo se met à sourire, tout en passant ses doigts dans les cheveux de son compagnon.
- Ce doit être à cause de mon patron, il me prend tout mon temps.
- Je lui en toucherai deux mots, d'homme à homme.
Kimo rit, appuyant son front contre l'épaule de Shunichi. Toutefois, son rire finit par s'estomper, remplacer par les mille et une sensations qui s'emparent à présent de son corps, de son cœur et de son esprit. En plus d'être tendrement recouvert de doux baisers, Kimo sent leurs deux silhouettes se rapprocher, leurs désirs dressés entre eux se frôler avec délice, puis les muscles de Shunichi rouler sous sa peau lorsqu'il fournit l'effort de le porter jusqu'au lit.
Calmement, posément, Shunichi moule son corps contre le sien. L'instant est si fort, il en a tant rêvé qu'il doit fermer les yeux durant un instant…
- Sun, l'appelle Kimo dans un souffle.
Instinctivement, il glisse l'une de ses jambes sur le corps de son amant, ramenant le plat de son pied contre le matelas. Ainsi, son intimité est offerte au toucher, comme à la pénétration.
- Sun ! s'impatiente-t-il de le recevoir en lui, le son de sa voix pareil à un soupir.
Électrisé, Shunichi frôle des siennes les lèvres entrouvertes de Kimo et ne tarde plus à lui donner leur premier baiser. Un contact doux et humide qui provoque un premier gémissement de pur plaisir à Kimo, lequel se repait de cette langueur exquise…
•
Samedi soir…
•
Malgré le cadre imposant et intimidant du Manoir, le dîner se déroule dans une ambiance chaleureuse, simple et détendue. De sorte que Kimo et Shunichi ne se sentent pas obligés d'adopter des manières surfaites, leurs étant en partie étrangères et si peu naturelles. C'est ainsi que les deux couples passent à présent au plat de résistance, discutant principalement du prochain Congrès Mondial de l'Union Pacifique et de la publicité incroyable qu'il va offrir à leur boulangerie artisanale…
Cependant, un sujet épineux en particulier ne saurait être évité plus longtemps et comme chacun s'y attend, Kimo se charge seul de l'aborder.
- Vos enfants ne sont pas là ? s'enquiert celui-ci. J'ai vu leurs photos sur l'une des commodes, précise-t-il.
- Trowa et moi avons bien une fille qui se prénomme Towika, confirme Quatre. Elle passe le week-end chez ses cousine et cousinque tu as pu voir sur les clichés.
Autrement dit, Towika passe un séjour de rêve en compagnie de Duo, Akane et Daniel. Duo n'est évidemment pas au courant de la véritable raison justifiant qu'il doive garder Towika. Quatre et Trowa n'ont pas eu à la lui dissimuler, puisque Duo ne refuse jamais de s'occuper des enfants et ne demande jamais d'explication.
Poliment, Kimo acquiesce d'un hochement de tête.
- Je suis certain qu'elle va t'adorer lorsque tu la rencontreras, prédit Quatre.
Kimo hausse des épaules.
- Je ne m'impose jamais à eux. Ils se débrouillent bien mieux que les adultes en ce qui concerne le choix de leurs amis.
- Sans doute, approuve l'empathe. J'imagine qu'il vous a suffi d'un regard, à Duo et toi, pour savoir que vous pouviez vous faire confiance et compter l'un sur l'autre.
- Oui, confirme-t-il avec une émotion palpable. « Toujours là pour l'autre », c'est notre devise. Notre code d'honneur. Notre promesse.
Comme il tapote nerveusement la table de sa fourchette, Quatre se permet d'enquêter.
- Tu as l'air particulièrement préoccupé, Kimo et j'ose espérer que tu n'hésiterais pas à nous confier ce qui te tourmente.
Pourtant, Kimo hésite à parler de ce qui le turlupine effectivement.
- Je sais d'avance que ça ne passera peut-être pas, explique-t-il. J'suis sûr que vous allez encore m'engueu… me disputer, se reprend-il, in extremis.
- Dis toujours, l'encourage Trowa.
Face à son regard scrutateur, l'appréhension de Kimo redouble. Néanmoins, il décide tout de même de se lancer et d'annoncer la couleur.
- Je voudrais…
Il s'interrompt pour respirer un bon coup.
- Je voudrais que tu me couvres.
Son agent de probation n'a pas besoin de parler pour l'inviter à développer son propos.
- Je projette d'organiser un rendez-vous secret avec mon frère, mais j'ai besoin que tu couvres mes arrières au cas où l'agent de Duo se douterait de quelque chose.
- Pourquoi ne pas simplement répondre à sa lettre ? le questionne Trowa.
- Je veux le voir, merde ! exige Kimo.
- Umami…, le tempère doucement Shunichi.
- Désolé, s'excuse-t-il à la ronde, avant de se racler la gorge. T'es… t'es partant ? demande-t-il à Trowa.
- Tu sembles omettre un détail.
- Lequel ?
- Ton bracelet est programmé pour t'empêcher d'approcher Duo à moins de cinq cent mètres.
- Bah, t'es un Preventer d'élite ! Tu peux changer ça, non ?
- Non.
Kimo n'est pas connu pour sa patience et celle-ci montre déjà des signes d'épuisement. Il pousse donc un long, très long soupir, partagé entre l'irritation qu'il sent gagner du terrain en lui et la volonté de garder son calme.
- Non, tu ne veux pas m'aider ou, non, tu ne peux pas reprogrammer mon bracelet ?
- Je ne couvrirai pas tes arrières, tranche Trowa.
Avant que Kimo ne reprenne la parole, Quatre se glisse dans la conversation. Son regard turquoise, d'ordinaire si doux lorsqu'il s'adresse à ses proches, prend maintenant une teinte plus dure, reflet de sa sévérité inhérente à sa personnalité, puis peaufinée lors de son apprentissage du monde des affaires auprès de son père.
- Tu dois comprendre que ta façon de procéder, concernant votre situation délicate à ton frère et toi, n'est pas la bonne. Sans parler du fait que son agent découvrirait tes plans aussi facilement que si tu allais les lui exposer en personne. J'ajouterai que Trowa est ton gardien, pas ton complice et j'apprécie moyennement que tu puisses imaginer l'entrainer dans des projets illicites.
Kimo a déjà eu l'occasion de voir Quatre se fâcher contre lui ; croit-il. Pour Shunichi, en revanche, c'est une première. Et il réalise en son for intérieur qu'il ne l'avait tout simplement pas envisagé ; comme si Quatre venait d'une autre dimension où les anges résidents étaient dénués de toute colère. Aussi, il se garde bien d'intervenir. Il se remémore les conseils de Trowa s'agissant d'imposer certaines limites à Kimo et il parait évident que Quatre s'y applique depuis le départ. De manière implacable.
- Tu comptais t'y prendre comment ? veut savoir Trowa, curieux.
- Eh bien, je…, commence Kimo en se frottant les bras, comme s'il avait froid. J'avais l'intention d'en parler à Estelle, avoue-t-il, la tête basse.
Trowa esquisse un sourire. La dame de l'accueil du Preventers Help est une source d'informations formidable pour les agents spéciaux.
- Estelle nous aurait immédiatement averti, Heero et moi, le renseigne-t-il. Avec ou sans mon aide, tes plans auraient échoué.
- Je suis certain du contraire ! le contredit-il.
Avant de croiser à nouveau le regard inhabituellement peu amène de Quatre.
- Mais la question ne se pose plus, de toute façon, poursuit-il précipitamment.
Penaud, il se trémousse sur sa chaise.
- La question n'est pas là, oppose calmement Trowa. Je ne trahirai pas ma conscience, et encore moins, mon ami.
- Tu sembles considérer comme acquise la pleine et entière collaboration de Duo, souligne Quatre. Crois-tu réellement qu'il aurait menti à son compagnon et par la même, défié son agent de probation ?
- Non, admet Kimo. Le connaissant, il aurait sûrement trouvé une parade.
- Aucune d'entre elles ne peut leurrer son colonel, garantit l'empathe. Et je crois bon de t'indiquer que ton frère s'est juré de respecter ses engagements. Il ne prendrait pas le risque de provoquer une rencontre désagréable entre le Colonel Yuy et toi. Contrairement à toi, Duo sait de quoi Heero est capable.
Chagriné, Kimo réclame le soutien de son compagnon en lui jetant un coup d'œil embarrassé.
- Pardon de t'imposer ça.
- Je me sens parfaitement à ma place dans ta vie et à tes côtés, le tranquillise Shunichi.
L'espace d'un instant, Kimo se perd dans ses pensées. Un moment de réflexion que ses hôtes lui accordent, sachant combien il lui est pénible de supporter cet exil, loin de son frère.
Résigné, il ne peut que s'en remettre à Quatre et Trowa.
- Vous pensez vraiment arriver à convaincre le Colonel…euh, commence Kimo.
- … Yuy, lui rappelle Trowa. Nous guettons surtout le bon moment.
- Celui où Heero sera satisfait des paramètres, précise Quatre.
- C'est-à-dire ? s'enquiert Kimo.
- Il faudra que la configuration soit optimale à ses yeux, explique Quatre. Le lieu et son ambiance, l'état émotionnel dans lequel Duo se trouvera et sans oublier le plus important : son niveau de méfiance envers toi. Je me chargerai de plaider ta cause auprès de lui. Heero n'est pas homme à se laisser aveugler par ses… souvenirs.
- Ses souvenirs ? relève Kimo d'un air sceptique. Je suis un souvenir pour ce type ?
- Ce que mon mari veut dire, c'est qu'Heero ne nourrit pas de ressentiment. Auquel cas, tu serais déjà mort, déclare Trowa, le plus sérieusement du monde.
Kimo déglutit.
- Heero se souvient de tout et fait preuve d'une vigilance extrême, tempère Quatre. Si tu avais choisi de persister dans ta quête vengeresse à l'encontre de ton frère, Heero t'aurait sans doute fait enfermer.
- Où transférer dans un autre pays, dit Trowa.
- Mais enfin, c'est du délire ! s'offusque Kimo. Je suis tout de même son frère, à ce que je sache !
- Pour l'heure, tu es surtout la cible du Colonel Yuy, Preventer d'élite, compagnon de Duo et père de leurs enfants, expose Trowa comme autant de faits en sa défaveur.
Court-circuité, Kimo doit marquer un temps d'arrêt afin de connecter toutes ces informations les unes aux autres.
- Qu… quoi ? Attentez… Stop ! Le… le père de leurs enfants ? Duo m'a dit dans sa lettre qu'il avait charge d'âmes, se remémore-t-il tout en faisant le lien avec les photos de Quatre et Trowa. Les deux autres enfants sur les photos, ce sont eux, pas vrai ? Ce sont la fille et le fils de mon frère ?
- Akane est la fille naturelle d'Heero et de sa défunte femme Relena Peacecraft, tandis que Daniel est le fils adoptif de Duo, lui apprend Trowa.
- Ils forment à présent une famille unie et Heero s'est missionné de la protéger, termine Quatre.
- Towika est donc chez mon frère, en ce moment même ?
- Oui, confirme Trowa.
Sentant les larmes lui monter, Kimo doit fournir un effort considérable pour ne pas pleurer.
- Duo est au courant… que je suis, ici, au Manoir, avec vous ?
- Non.
- Vous lui avez menti ?
- Tu sais qu'il considère cet acte comme une haute trahison, répond Quatre. Par conséquent, non, nous ne lui avons pas menti. Il n'a tout simplement pas demandé d'explication, comme d'habitude. Chaque instant passé avec les enfants est synonyme de bonheur. Pour lui, comme pour nous.
- C'est… c'est bien pour lui, dit-il d'une voix plate. Il mérite d'être heureux. J'suis content que vous soyez tous… heureux. Vraiment, ajoute-t-il avec un pâle sourire.
Sa tristesse est palpable, comme si les émotions de Kimo modulaient la densité de l'air autour d'eux. Cependant, le jeune homme semble sincère, malgré le serrement au cœur qu'il ressent à l'idée d'être tenu éloigné de son frère par la seule volonté d'un preventer.
- Encore un peu de patience, Kimo, l'enjoint Quatre d'une voix radoucie. Votre heure viendra, à ton frère et toi. Fais-nous confiance et attend notre signal.
Frustré, Kimo accepte néanmoins d'écouter les preventers…
Sentant la mise au point terminée, Shunichi se permet de faire entendre sa voix.
- Je ne m'attendais pas à ce qu'une personne, représentante d'une haute autorité, soutienne mon compagnon comme vous le faites. Kimo est l'être que j'aime le plus au monde et que ce soit deux agents d'élite qui l'entourent d'une telle bienveillance est tout bonnement sidérant. Sachez que je vous en suis profondément reconnaissant.
Les preventers n'ont pas le temps de réagir que Kimo se lève brusquement, prenant tout le monde de court. D'instinct, Shunichi l'imite précipitamment, craignant d'avoir dit quelque chose de travers. Mais Kimo ne tourne pas les talons et ne reproche rien à son homme. A l'inverse, il s'est redressé afin de pouvoir se serrer contre lui sans en être empêché par la distance entre leurs deux sièges ou alors, gêné par leur position assise. Rassuré, Shunichi l'étreint avec force dans la chaleur constante de ses bras, une main lui caressant la tête.
Toutefois, Quatre et Trowa remarquent que l'artisan ne touche jamais la tresse de Kimo. Il passe sa main sur ses cheveux, mais en s'arrêtant invariablement à la base de sa nuque qu'il prend le temps de masser, plus ou moins longuement… sans jamais s'aventurer au-delà. D'un regard complice, les preventers échangent leur analyse commune sur ce que révèle cette attitude : Shunichi n'identifie pas Kimo à sa natte ; celle qui représente Duo, en quelque sorte. L'artisan semble traiter cette longueur capillaire comme un élément factice ou étranger à son homme ; une sorte de postiche. Par ce geste, ou cette omission, Shunichi donne l'impression de vouloir dire clairement à Kimo qu'il l'aime lui et pas quelqu'un d'autre à travers son corps. Qu'il ne peut y avoir aucune confusion, aucun doute sur l'individu à qui vont ses sentiments.
- Attends de voir Duo à l'œuvre ! finit par commenter Quatre.
A ces mots et à l'espoir qu'ils suscitent, Kimo et son boulanger se détachent l'un de l'autre, afin de regagner leur place respective.
- Je m'inquiète surtout du Colonel Yuy, confie Shunichi. J'ai peur qu'il n'accepte jamais Kimo. Qu'il ne lui pardonne jamais son moment d'égarement.
- Heero a bon cœur, le rassure l'empathe. Détendez-vous et laissez-nous manœuvrer.
- Merci, dit Kimo.
Sur la table, Shunichi vient entourer sa main de la sienne.
- Tu n'auras pas à affronter ça tout seul, promet-il. Je serai là… Toujours.
Kimo retire sa main, faisant une fois encore tressauter le cœur du boulanger, puis rapproche son siège ensuite, avant de faire de même avec son couvert. Shunichi sourit, tandis que Kimo pose sa tête sur son épaule, une main sur son torse…
À suivre…
Note :
(A) : issu du e-journal « Le Monde » rubrique « voyage », article de Shinji Nohara et traduit du japonais par Junko Saïto s'intitulant « Japon : Umami, la cinquième saveur » datant du 2 mars 2011.
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Note de fin : Enfin ! Un changement heureux pour Kimo et une véritable perspective d'avenir…
Alinea63, merci pour tes questions et pardon de ne pas y répondre, ici. Je veux garder le suspens sur le quand et dans quelles circonstances Duo va enfin se débarrasser de ses « antivols ».
Kimo est toutes griffes dehors, c'est vrai. En quelque sorte, il explose d'abord de douleurs avant d'exploser de joie ; comme si le bonheur de retrouver son frère se retrouvait coincer, tasser tout au fond de la bouteille…
Quant à Maurice, même s'il n'est pas très présent, je ne voulais pas le rendre transparent pour autant. Alors : merci pour lui !
Kat'anna, recalée, toi ? Chamais ! Chat fait plaisir de te lire, ici. Même si c'est en décalé avec mes posts, je suis super contente et curieuse de lire vos reviews à tous. Le fait que tu détailles ton aventure à chaque chapitre me ravit. C'est comme un chocolat au cœur coulant caramel… Miam !
C'est un grand compliment que tu n'aies plus penser à prendre des notes pendant ton voyage. Lors de mes explorations fabuleuses dans les fabuleux livres de « L'Homme qui murmure à l'oreille des animaux » et « Chasse gardée » et… tous les autres de Lysanea, je tenais à décrire toutes mes émotions et plus d'une fois, il m'a été difficile de tenir cette promesse, tant j'étais magnétisée, ligne après ligne… Donc, merci de me livrer ton ressenti « général ». Merci encore pour tes mots doux sur ma plume – tu sais y faire pour obtenir toujours plus de croquettes ! – et d'enrober « Carte Noire » de tant d'amour… Tout comme chacun d'entre vous qui me confier vos impressions.
Vous savez, j'ai beau essayer… je ne peux pas séparer durablement Heero et Duo. C'est un peu comme les « Martines… » : « Heero et Duo à la plage », « Heero et Duo montent à cheval »… Vous allez finir par être lassés, à force !
Pour reprendre ta signature, Kat'anna, de chaleureux ronrons à vous toutes et tous. Lysanea, ma chère et tendre, Misaki et TitOu86… prenez soin de vous.
à la semaine prochaine !
Kisu
Yuy ღ
