"Et voilà mon ange. Une vraie princesse."
Maria venait tout juste de terminer de transformer ma chevelure en œuvre d'art. Je pouvais sentir ses petits yeux noirs bordés de sa frange chocolatée guetter la moindre petite imperfection. Enfin je pouvais voir ce chef d'œuvre qu'elle m'a caché pendant près d'une demie-heure. Elle a même mis un tissu devant le miroir de ma coiffeuse pour en faire son propre cadeau. Cette soirée n'en est pas une comme les autres, c'est celle de mon seizième anniversaire. Je suis désormais en âge de me marier, même si pour être honnête ce projet n'a jamais effleuré les pensées d'une jeune fille aussi créative que moi. Alors que d'autres de mon rang se préoccupent de leurs apparences ou si la couleur de leurs ongles épousera parfaitement celle de leurs bagues, ma seule passion se compose de ses merveilles littéraires qu'ont écrit les grands artistes que sont Victor Hugo ou Gaston Leroux en donnant vie à des personnages bien plus humains qu'ils ne le sont en apparence, de dessins colorés et de calligraphie. Je sais qu'une jeune fille est d'habitude amoureuse de ce qui peut améliorer son apparence, si belle soit elle tant qu'elle peut encore en rajouter, mais j'ai un autre amour dans le sang. Ma grand-mère aussi ne pouvait s'en passer. L'imagination et l'art ont tant à me faire découvrir. Mais il m'arrive aussi d'être normale. Chaque année a lieu une fête pour célébrer cette année où ma mère a donné la vie à son unique œuvre d'art. C'est de la seule façon dont les gens arrivent à me décrire. Avec ma cascade de long cheveux ondulés rouge bordeaux, mon teint d'ivoire et mes yeux rubis, quiconque croisant ma route me prendrait pour une déesse. Ma modestie ne cesse de corriger cette erreur qui me fait horreur. Maria a de quoi être fière de l'éducation qu'elle m'a donnée. Ces mots ne m'ont jamais quitté depuis le début de mon existence. "L'orgueil est la chose la plus horrible qui existe en ce monde. Ne plonge jamais dans ses tréfonds." Une promesse que je n'ai jamais écorchée. Un ange gardien me connaissant bien mieux que moi-même semble avoir voulu me récompenser de ma bonne conduite. Depuis un an, il ne cesse de me combler de cadeaux. Entre vêtements et bijoux de luxe, matériel de calligraphie et d'art, livres, moi qui préfère la simplicité au luxe, mon cœur m'ordonne de les garder et m'en servir. Cela me ferait mal de le faire souffrir à cause de mon égoïsme. En guise de cadeau d'anniversaire, il m'a envoyé un énorme paquet. Une magnifique robe de bal rouge framboise. Sur toute la jupe de superbes froufrous en voile couverts de paillettes microscopiques, pas comme ceux des filles de joie. Le bustier en forme de cœur était aussi recouvert de ces minuscules joyaux. Deux manches horizontales de la même matière que la jupe. Un énorme nœud en soie affinait ma taille. J'ai cru en mourir, jamais je n'avais vu pareille tenue royal. Deux superbes escarpins rubis avec cette pierre précieuse sur le bout de la chaussure et plusieurs autres petites ici et là. Même les bijoux semblent avoir été faits rien que pour faire ressortir ma couleur fétiche. Une belle paire de pendants parés de ce même joyau et de diamants, une parure semblable, une tiare recouverte des mêmes pierres, deux bracelets manchettes de rubis navette et poire ponctués de diamants ronds à porter sur une paire de gants blancs longs jusqu'aux coudes, un masque en dentelle ciselée orné d'un ruban blanc et une bague d'or jaune surmontée du joyau de la passion. Le maquillage avait même été prévu. Un fard à paupières rouge, un rouge à lèvres cerise, de la poudre rosée, du mascara noir et du eye-liner noir. Aucun mot ne serait assez fort pour exprimer ma gratitude. Cette idée a dû le piquer à vif, tout cela était accompagné d'une invitation à un bal masqué donné par son altesse le prince d'Angleterre qui y participera également. J'étais surprise, c'est bien la première fois qu'il se joint à un événement, lui qui tenait à ne pas se faire connaître. Une lettre bien cachetée m'informait également de la présence de mon admirateur. Pour le reconnaître, je verrai une rose blanche à son costume. J'étais aux anges, je le remercierai ce soir. Il enverrait même un carrosse m'amener en temps voulu. A la fin de sa lettre, un dessin avait aidé Maria à faire ma coiffure. C'était maintenant l'heure de me voir dans ce costume royal. Je me levai en repoussant mon tabouret. En m'arrêtant devant le miroir qui ornait ma chambre, j'eus le plus grand mal à me reconnaître. Une tresse faisait le tour de ma tête et mes longueurs était entremêlées sur le côté. C'était le reflet d'une autre. Jamais je n'avais porté une tenue aussi magnifique. D'habitude je me contentais d'une robe en dentelle ou en mousseline. Maria se précipita derrière moi pour me rattraper en cas de malaise, ce qui me fit échapper un éclat de rire.
"- Ce n'est pas la peine Maria, tout cela est juste nouveau pour moi.
- Mon ange, je n'ai rien pour te décrire. Enfin tu vas rencontrer ton prétendant
- Ce n'est pas mon prétendant, dis-je les joues en feu. C'est mon ange-gardien.
- Un homme pareil ne peut être un ange, mais un être amoureux cherchant à obtenir ta main.
- Si tel est son souhait, je n'ai aucune raison de le fuir. Mais si j'avais été imprudente ? Si c'était en faite un monstre cherchant à m'acheter pour mieux me trahir ensuite ?
- Allons tu ne vas pas douter tout juste avant le bal de tes 16 ans.
- Tu as raison, il est trop tard pour reculer. Je n'ai pas l'intention de fuir.
- Alors ne bouge pas, je vais chercher ta mère."
Ma mère, elle avait un peu apporté une partie d'elle en me créant. Ses cheveux roux flamboyant considérés comme une malédiction n'avaient jamais réussi à éloigner mon père d'elle. Au contraire, cette couleur les a rapproché. Ils n'ont jamais regretté, ni même les accusations de sorcellerie de tous ces fanatiques ne sont parvenus à les faire changer d'avis. En revanche, ses yeux étaient aussi bleus que des saphirs. Les pierres précieuses à la place des yeux sont une tradition génétique dans ma famille. La porte s'ouvrit et elle entra, toujours aussi pimpante malgré sa robe de deuil. Elle resta quelques secondes, figée dans l'encadrement de l'entrée. Mon sourire la sortit de sa rêverie. Elle s'approcha et me serra dans ses bras.
"- Oh Rebecca, tu es devenue une vraie lady. Ton père aurait été fier de toi.
- Merci maman.
- Je te souhaite de trouver l'homme de ta vie ce soir. Comme j'ai eu cette chance. Mais sache que peu importe son rang, tu auras toujours notre soutien. Allez va saluer ta sœur, le carrosse est arrivé."
Mon père, c'est la première fois qu'elle en parlait au conditionnel. Elle n'a jamais supporté utilisé un temps autre que le présent pour parler de lui, comme s'il reviendrait un jour. Une maladie lui a coûté la vie il y a quelque mois maintenant. Ses cheveux dorés et ses yeux chocolatés apportaient toujours la chaleur que le foyer avait besoin. Il ne se passe pas un jour sans qu'il ne nous manque à toutes. Je demanderai au cocher à faire un détour par le cimetière. J'embrassai ma mère et me dirigeai vers la chambre de mon aînée de quatre ans, mon invitation à la main. La fin de l'hiver ne l'a pas épargnée, voilà plus d'un mois que la grippe l'a clouée au lit. Son état s'est considérablement amélioré depuis une semaine. Nous pouvons désormais entrer dans sa chambre sans risque de contagion mais elle est toujours en convalescence. Elle aurait tant voulu m'accompagner. Arrivée devant sa chambre, je toquai du poing. Sa voix m'invita à entrer. Je pénétrai à l'intérieur et la découvris confortablement installée dans son rocking-chair au coin du feu, un livre à la main. Elle le posa ouvert sur sa table de nuit et vint me prendre dans ses bras. A chaque fois, c'était comme si mon père était avec nous. Il faut dire qu'elle avait tout pris de sa personne, ses traits, ses yeux, ses cheveux et même sa personnalité douce, chaleureuse, dure mais juste. Tout le monde qui l'avait connu disait que Mathilda était notre père en femme.
"- Tu es magnifique petite sœur. Ton ange-gardien ne va pas en revenir. N'oublie surtout pas notre promesse.
- C'est vrai, crois de bois, crois de fer, je te raconterai tout dans les moindres détails. Pinky promise."
Elle tendit son petit doigt et le serra contre le mien. Chaque fois que l'une ne pouvait revenir sur quelque chose, nous faisions toujours ce geste. Elle m'embrassa sur le front et me laissa filer. Je descendis l'escalier en faisant attention à ne pas marcher sur ma robe. Ce n'est pas le moment de perdre temporairement l'usage d'une jambe ni de souiller ma tenue. Sur le porche, un élégant homme brun et moustachu aux yeux verts attendait posté à côté d'un carrosse sculpté dans de l'ébène et décoré à la feuille d'or. Deux chevaux blancs étaient attelés. Il s'inclina en ôtant son haut de forme feutre et me fit un baise-main qui me fit glousser. Il se releva et remit son chapeau.
"- Bien le bonsoir gente dame. Vous êtes bien ravissante. Je suis Oscar, je suis là pour vous servir. Dictez-moi ce que votre cœur désire, j'y répondrai sans hésitation. Ordre de mon maître, dit-il avec un brin d'excentricité.
- J'aimerai justement vous demander un service, répondis-je en hésitant un peu. Pourriez-vous s'il vous plaît passer par le cimetière ?
- Vos désirs sont des ordres. Un membre de votre famille à saluer ?
- Oui mon père, il est décédé récemment de la tuberculose. Paix à son âme, c'était un grand homme.
- Que son âme vous accompagne en cette soirée."
Il ouvrit la porte et m'offrit sa main. Mon pied se posa sur le marche pied et je m'engouffrai dans la caisse. Je passai une main sur ma robe en faisant attention de ne pas l'user en m'asseyant. Oscar se hissa sur le coche et s'installa. Son fouet claqua et les chevaux avancèrent. Je profitai du voyage pour admirer Londres de nuit. Mes yeux ne se laissaient jamais de ces lumières étincelantes. Le carrosse s'arrêta, Oscar descendit et m'aida à sortir.
"- Prenez le temps qu'il vous faut gente dame.
- Merci Oscar mais je ne serai pas longue. Je n'aime pas faire attendre les gens, surtout s'ils sont aussi charmants que votre maître."
J'ouvris la grille et prit le chemin du caveau familial. Le chemin était toujours entretenu, je n'avais aucune crainte à salir ma belle robe. J'atteignis enfin la dernière demeure de mon père, mains croisées devant moi. L'une se détacha de l'autre pour faire le signe de la croix.
"Bonjour papa c'est moi Rebecca. Je voulais venir te dire bonsoir avant d'aller au bal masqué. Enfin je vais pouvoir rencontrer mon ange-gardien. Je ne sais pas si je pourrais me qualifier d'amoureuse, après tout je n'ai jamais vu son visage. Tu m'aurais dit d'être prudente, il ne faut jamais se fier aux inconnus, surtout ceux que l'on a jamais vu de sa vie. Pourtant, quelque chose ne cesse de me répéter au fond de moi que je n'ai aucune crainte à me faire. Comme si au contraire, nous nous connaissons depuis toujours. Je te laisse te reposer à présent. Souhaite-moi bonne chance."
Je tournai les talons et repris le même chemin en sens inverse. Oscar donnait à chacun de ses chevaux une carotte quand je revins.
"- Oh vous voilà. Prête ?
- Prête."
Je repris cette même main avec laquelle il m'aida à me hisser dans la caisse et repris ma place. Oscar se remit à la sienne et la route reprit. Mon cœur battait à tout rompre, il ne va plus tarder à exploser. Puis soudain, un visage que je n'avais plus vu depuis six longues années envahit mon esprit. Louis, mon ami d'enfance, mon "époux spirituel" comme il s'était nommé. C'était il y a dix ans. Je me promenais dans le parc avec mon père, quand un petit garçon en pantalon et chemise courait comme poursuivi sans regarder devant lui. Il m'a fait tomber à la renverse en fonçant sur moi. Il s'est immédiatement relevé en me priant d'accepter son pardon. Je l'avais trouvé très amusant mais surtout très adorable avec ses cheveux issus d'une fusion du doré et du chocolat en bataille par le choc et ses grands yeux noisettes. Il supplia mon père de l'aider à se cacher. Il avait fui son grand-frère qui lui bourrait le crâne avec ses incessantes leçons et morales qui l'endormaient. Nous prenant tous les deux par la main, papa nous a entraînés dans une partie boisée à l'abri des regards. C'est ainsi que nous avons fait connaissance. Ses parents aristocrates lui donnaient une éducation très ennuyeuse d'après ses dires. Mais cet enfant rêvant d'être issu d'une famille modeste pour s'amuser se sauvait sans cesse et son cadet devait le rappeler à l'ordre. Je lui ai alors expliqué que ses parents ne tenaient absolument pas à lui gâcher la vie. Au contraire ils tenaient à ce qu'il est la meilleure éducation qu'il pouvait avoir parce qu'ils l'aiment et ne veulent que son bien. Il m'a alors fait la promesse d'obéir à ses parents et ne plus jamais s'enfuir. Mon père pensant m'avoir trouvé un ami avec qui passer du temps lui avait donné alors notre adresse. Il nous a remerciés et s'est sauvé en courant. A peine une semaine plus tard, le même garçon était à notre porte. Ses parents, fiers qu'il décide enfin à bien se comporter, lui avaient donné l'occasion de voir sa nouvelle amie autant qu'il le voudrait à condition de bien travailler. Il ne trahit jamais la promesse qu'il m'avait faite. Pendant ces quatre années, nous étions incroyablement proches. Comme un frère et une sœur, et bien plus encore. Quatre ans plus tard, ces parents l'ont envoyé dans un collège pour garçons afin de perfectionner son éducation. Il m'a proposé alors de nous marier à notre façon pour ainsi être toujours liés. Nous avons fait notre petite cérémonie dans mon jardin. Je portais une robe blanche mousseline et une couronne de marguerites qui ne tenait pas très bien mais je la trouvais très jolie. En guise de bagues, Mathilda m'avait donné deux anneaux d'or. Ils étaient trop grands pour que nous les portions. Alors nous avons mis chacun le nôtre dans une petite boite à bijoux qu'elle nous avait aussi donné. Nous les avons échangé pour que l'un ait celle de l'autre. Chacun avait ainsi une part de l'autre. Je ne l'ai pas encore revu mais il m'a promis de me retrouver quand je serai en âge de me marier. Pour la première fois, l'idée qu'il soit mon ange gardien me traversa l'esprit. Buckingham Palace entra dans mon champ de vision et me sortit de ma rêverie, brillant de mille feux. Je n'arrivais toujours pas à croire que mon seizième anniversaire allait se passer dans un château. Oscar s'engagea derrière la file d'autres carrosses passant les lourdes grilles. Il stoppa ses chevaux et descendit me redonner la main à la descente. Je pris une profonde inspiration, les mains jointes. Plus moyen de revenir en arrière. Ce soir est un grand soir.
"- Nerveuse ?
- Très, j'espère que mes rêves ne m'ont jamais menti.
- Ne doutez-pas et suivez ce que vous dictes votre cœur."
