Trois heures plus tard, elle fut réveillée par la voix de sa mère venant du palier.

"Stella je peux entrer ?"

Pas de réponse. Elle ouvrit la porte avec un tournevis. Elle ne fut pas choquée en voyant à quoi ressemblait la chambre de sa fille, elle s'attendait bien à la voir dans cet état. Après avoir vu comment sa fille avait renversé une bibliothèque et une armoire vitrée, elle devait s'attendre à tout et n'importe quoi. En évitant de marcher sur le moindre débris, elle se faufila jusqu'au matelas sur lequel Stella était allongée, le dos tourné. Elle s'assit à côté d'elle.

"- Ma chérie tu devrais descendre, le dîner est prêt.

- Plutôt mourir de faim que de honte en me baladant avec un vieux.

- Tu exagères !

- Je n'exagère pas, je dis la vérité.

- Crois-moi tu ne trouveras pas mieux que lui.

- Facile à dire pour toi. Tu t'es mariée par amour et non par obligation.

- Ton père et moi ne pensions pas à mal. Nous voulons juste t'offrir ce que nous n'avons jamais eu.

- Ce que vous n'auriez pas voulu avoir tu veux dire.

- Fais-le pour nous chérie. Il en a de l'expérience pour un veuf et saura te rendre heureuse."

Stella se leva et se posta devant sa fenêtre, bras croisés, sans lui adresser une réponse. Son reflet affichait une grimace de colère. Elle vit sa mère s'approcher d'elle.

"Ma chérie crois-moi, tu seras heureuse comme tu ne l'as jamais été. Nous lui avons même dit que tu l'aimerais comme tu l'as aimé quand tu étais petite. Je t'en prie chérie promets-moi."

Cette fois Stella en avait plus qu'assez. Elle se tourna vers Rebecca, les yeux remplis d'une haine comme sa mère n'en avait jamais vu.

"Non ! Je ne vous promettrai plus rien !"

Son regard revint de nouveau vers la fenêtre en croisant les bras. Rebecca tendit sa main vers elle.

"Chérie s'il te plaît..."

Quand sa main toucha l'épaule de sa fille, celle-ci repoussa son bras d'un geste vif de la sienne. Ses poumons se remplirent d'air pour mieux lui cracher son venin.

"VA AU DIABLE ! JE TE DÉTESTE TOI ET PAPA ! DEPUIS MA NAISSANCE VOUS NE PENSEZ QU'À CONTRÔLER MA VIE ! JE VEUX PLUS JAMAIS VOUS VOIR ! VA T'EN !"

Elle saisit une lampe qu'elle menaça de lancer sur sa mère. Rebecca prit peur et se précipita vers la porte.

"VA T'EN !"

Elle lança la lampe sur sa génitrice. Elle eut heureusement le temps de sortir et de refermer la porte. La lampe se brisa dessus. Stella se jeta sur son matelas en sanglotant, non pas de regret mais de rage. Au-rez-de-chaussée, Rebecca raconta à son mari comment la conversation c'était mal terminée.

"- Si je monte ça va barder !

- Non ! C'est moi qui l'ait mise au monde, je la connais mieux que toi ! Et puis c'est ta faute ! A vouloir tout accepter sans demander son avis ! Ça finirait par te retomber dessus un jour !

- Pour ton info tu n'as pas protesté !

- Et tu rejettes la faute sur moi en plus ! Je comprends de qui elle tient son caractère à la fois angélique et colérique !

- Tout est toujours de ma faute !

- Bien sûr !"

S'ensuit une dispute constituée de remarques désagréables suivies d'insultes en passant par les plus anciennes jusqu'aux plus grossières qu'il ne sera pas bon de mentionner. Comme l'avait dit Stella, elle ne descendit pas pour le dîner. Bien qu'elle eut faim dans la nuit. Après s'être assurée que ses parents étaient endormis, elle se faufila sans bruits jusqu'à la cuisine. Elle se servit dans la corbeille à fruits et retourna discrètement dans sa chambre. Elle put ainsi manger à son aise sans être dérangée. Les restes finirent par la fenêtre. Les charognards s'occuperont du reste.

Ainsi chaque nuit et chaque fois que ses parents s'absentaient, elle se servait dans la cuisine en prenant soin de ne laisser aucune preuve. Tout en passant ses journées enfermée dans sa chambre, elle réfléchissait aux différentes manières d'échapper à ce mariage. Pas question de tuer ses parents et son cousin, elle n'est pas si cruelle que ça.


Puis un matin, en relisant "Peau d'âne", le premier conte que sa mère lui avait lu, elle vit l'occasion de s'échapper. En improvisant une corde avec des draps et des couvertures qu'elle accrochera solidement à un meuble, elle n'aura qu'à descendre par la fenêtre. La suite sera un jeu d'enfants. La nuit venue, elle mit son plan à exécution. Quand elle entendit ses parents monter, elle se coucha sur son matelas en faisant mine de dormir. Ils allèrent se coucher directement, c'était maintenant ou jamais. Elle ouvrit sa fenêtre et jeta son matelas. Si la corde lâche, il amortira sa chute. Elle sortit ensuite tous les draps et toutes les couvertures qu'elle put trouver. Les coudre entre eux lui prendra trop de temps, faire des nœuds solides sera plus rapide. Elle attacha le bout de sa corde à ce qui restait de sa commode abîmée. Elle la lança dans le vide pour voir sa longueur. Elle s'arrêtait à trois mètres au-dessus du matelas. Il ne lui restera plus qu'à se laisser tomber dessus. Mais avant, elle devait trouver un manteau à capuche. Ses parents découvriront sa disparition et la signaleront à coup sûr. Elle pourra ainsi cacher son visage. Elle fouilla dans les débris de son armoire. Une cape violette foncée à capuche recouvrit ses épaules et cacha son visage. Elle enjamba le bord de la fenêtre, saisissant la corde. Elle descendit en faisant attention où elle mettait les pieds. Bientôt elle arriva au bout de la corde et la lâcha. Elle tomba allongée sur le matelas en toute sécurité. Elle se releva et prit la direction de la forêt. Malheureusement, le ciel se couvrit de nuages noirs chargés de pluie. Toute l'eau qu'ils avaient bue fut recrachée sur la pauvre hérissonne, trempée en quelques minutes. Malgré chaque goutte la glaçant jusqu'au sang, elle continuait d'avancer courageusement. Elle marcha toute la nuit et toute la journée suivante. Elle commença à ressentir la faim, la soif et la fatigue. Cette forêt n'avait donc pas de fin ? Malgré ce voyage interminable, elle tint bon. Sa faiblesse l'a fit chuter plusieurs fois. Elle avait maintenant l'air d'une souillon dans ses vêtements trempés et salis, elle n'en avait pas l'air pour autant moins belle. Tout le long du chemin, les oiseaux la regardaient et semblaient chanter : "Quelle belle jeune fille !". Cette tendresse réchauffait le cœur de Stella.


La nuit et une nouvelle pluie retombèrent sur la jeune fille. Ses forces la quittaient peu à peu. Une lumière perça les ténèbres. La vue de cette lueur lointaine redonna à Stella une grande énergie. Enfin elle atteignit le bout de ce labyrinthe interminable. Une petite descente s'ouvrit sur un village entourant un beau château éclairé de toutes ses lumières. Peut-être pourra-t-elle y demander du secours. En descendant, elle glissa dans la boue. Emportée dans son élan, la hérissonne roula le long de la pente. Elle se releva, gémissante. Ses jambes et ses bras étaient écorchés. Elle avança péniblement jusqu'au château. Elle arriva bientôt devant une des ouvertures de ces gigantesques remparts. Elle s'engagea sur le pont levis donnant sur les solides portes de bois. Tremblante de froid et de peur, Stella enroula sa main autour d'une poignée qu'elle frappa plusieurs fois contre l'épais panneau. Deux femmes, une femelle raton-laveur noire et blanche aux yeux gris et une chatte fuchsia aux yeux bleus, vinrent lui ouvrir. La jeune fille eut la soudaine impression que ses dernières forces lui échappaient. Ses genoux fléchirent, elle n'arriva plus à reste debout. Les deux femmes l'aidèrent à se relever. La capuche tomba, révélant son magnifique visage qui avait été épargné par l'agressivité de la nature. Quelle ne fut pas leur surprise de voir une si belle jeune fille apparaître dans une tenue sale et abîmée.

"- Mon dieu que t'est-il arrivé mon enfant, demanda la chatte ?

- Et tu es gelée et affaiblie ! Quel est ton nom ?

- Je m'appelle Stella mesdames. Pardonnez-moi de vous déranger à une heure aussi tardive.

- Tu ne nous déranges pas du tout mon enfant, corrigea la femme monochrome ! Une jeune fille d'une si grande beauté ne peut-être qu'une princesse.

- Non je ne suis qu'une simple jeune fille.

- Tu es bien jolie pour une jeune fille ordinaire, remarqua la deuxième. Mais que fais-tu ici, trempée et hors de chez toi ?

- C'est une longue histoire.

- Entre donc. Nous allons demander au roi Henri et à la reine Danielle de s'occuper de toi.

- Oh non je ne suis pas présentable !

- N'aies pas peur, rassura la première. Ils sont plus aimables que tu ne le penses."

Elles firent entrer la hérissonne, refermant les portes derrière elle. Elles la menèrent dans une salle de trône où étaient assis un couple vêtu de vêtements royaux. La reine était une renarde marron aux yeux rouges et le roi un hérisson rouge aux yeux bleus. Honteuse de se présenter dans cet accoutrement, Stella s'inclina devant eux.

"- Vos majestés, salua la chatte. Nous venons de trouver cette jeune fille à l'extérieur. Elle se nomme Stella.

- Vos Majestés, pardonnez-moi mon impolitesse.

- Que fais-tu ici à une heure aussi tardive mon enfant, demanda le roi ?

- Je me suis enfuie de chez moi parce que mes parents voulaient me forcer à épouser un cousin éloigné."

Le couple et les femmes furent choqués.

"- Un mariage forcé, s'indigna la reine ! Je croyais qu'il avait été banni et interdit dans tous les pays et tous les villages.

- Vous savez votre Majesté, les lois ont beau être proclamées, elles ne sont pas pour autant respectées.

- N'as-tu pas protesté ?

- C'est que je me suis tuée à leur dire, ils n'ont rien voulu entendre. Ils ont prétendu vouloir m'offrir ce qu'ils n'ont jamais eu, pour moi ils mentaient. Ils voulaient sûrement se débarrasser de moi.

- Tu as bien fait, félicita Henri. J'imagine qu'ils ont annoncé ta disparition et envoyé la police à ta recherche.

- Je sais que je ne devrais pas vous demander ça mais je vous en supplie ne me renvoyez pas là-bas ! Pour ne pas être une charge je peux vous servir de servante. Chez moi j'aidais toujours ma mère aux taches ménagères.

- Ne t'inquiète pas ma chère enfant, nous ne t'abandonnerons pas, rassura Danielle.

- Nous enverrons nos soldats les arrêter et les jeter au cachot pour maltraitance sur leur enfant.

- Non s'il vous plaît ne faîtes pas ça !

- Comment ? Après ce qu'ils ont voulu te faire, tu refuses de nous laisser leur faire payer ?

- Cette punition est trop horrible pour la souhaiter à quiconque. Même s'ils m'ont poussée à les détester, je refuse de me venger. Après tout ce sont mes parents, ils ont pris soin de moi, ils m'ont aimée.

- Approche mon enfant, demanda la renarde."

La hérissonne obéit et s'arrêta face au trône. La reine se leva en prenant les mains de la jeune fille. Ses yeux de rubis se plongèrent dans les émeraudes de Stella.

"- On dirait que le ciel leur a offert un ange. La beauté de ton cœur est aussi grande que celle de ton visage. Ils ont eu beaucoup de chance de t'avoir, sans quoi nous les aurions châtiés.

- Les apparences peuvent être trompeuses votre Majesté. Si vous saviez dans quel état je me mets quand on abuse de ma gentillesse.

- Retiens ceci. La vraie beauté est celle qui vient du cœur.

- Es-tu vraiment sûre de devenir une servante, demanda le roi ? Tu mérites d'être traitée comme une princesse.

- Non, je veux juste me rendre utile et ne pas vous causer de tort.

- Mesdames, emmenez-la dans ma salle de bain, ordonna la reine. Faîtes-lui prendre un bon bain chaud et trouvez-lui une robe simple.

- Bien votre Majesté, répondit la femme raton-laveur. Viens Stella, nous allons prendre soin de toi."

Les deux femmes firent une révérence au couple et ressortirent avec Stella. Elles montèrent un grand escalier en colimaçon jusqu'à une belle salle de bain luisante comme de l'ivoire. L'une des femmes remplit la baignoire d'eau chaude et de mousse tandis que l'autre déshabilla la jeune fille. Elles l'aidèrent à rentrer dans la baignoire sans glisser.

"- Reste ici mon enfant, ordonna avec douceur la chatte. Nous en avons pour quelques minutes.

- Nous allons te trouver une tenue et mettre tes vêtements à la laverie."

Elles sortirent en prenant soin de fermer la porte. La hérissonne soupira de soulagement. Son corps se détendit de tout son long. Protéger par des souverains, c'était au-delà de ses espérances. Les servantes revinrent quelques minutes plus tard, une robe et des chaussures à la main. La jupe était jaune, le haut blanc avec des manches horizontales et un lacet sous forme de corsage doré à bretelles brunes autour de la taille. Les chaussures étaient des souliers couleur chocolat.

"- Espérons que ce sera ta taille. Tu vas être ravissante.

- Merci mesdames, vous êtes très aimables.

- Non ça suffit avec mesdames, ordonna la chatte ! Appelle-moi Sarah.

- Et moi appelle-moi Becky, dit sa collègue.

- Enchantée Sarah. Enchantée Becky.

- Parle-nous de toi, demanda Becky. Comment as-tu réagi quand tes parents t'ont annoncé ce mariage ?

- J'ai tenté de leur faire comprendre en douceur que je n'avais besoin de personne pour connaître l'amour, ils se sont énervés et j'ai suivi. J'ai hurlé comme une petite fille en train de piquer une crise en donnant un grand coup de pied dans la bibliothèque. Elle est tombée sur une armoire de vaisselle. Tout s'est renversé par terre, sans compter la porcelaine qui s'est cassée. Ensuite je me suis enfermée dans ma chambre en criant : "Je vous enterrerai tous et j'irai danser sur vos tombes !"."

Sarah et Becky éclatèrent de rire.

"- Voilà pourquoi tu as dit tout à l'heure qu'il vaut mieux ne pas abuser de ta gentillesse, comprit Sarah !

- Tu en as du caractère pour une jeune fille aussi bonne que belle !

- Que voulez-vous ? Même les personnes les plus gentilles peuvent être de vrais monstres.

- Sacrée petite, gloussa la monochrome !

- On dirait que nous sommes faites pour nous entendre. Es-tu bien réchauffée ?

- Oui. Je peux sortir s'il vous plaît ?"

Elles prirent une serviette qu'elles tendirent devant la jeune fille. Stella se leva et les laissa l'enrouler autour d'elle. Sarah prit une autre serviette qu'elle enroula autour des cheveux de la hérissonne. Elle l'aida à sortir sans glisser, tenant Becky par la main. Elles la séchèrent du mieux qu'elles purent puis l'aidèrent à enfiler sa tenue. Elles utilisèrent ensuite un sèche-cheveux pour ses boucles d'or. Un foulard jaune en guise de bandeau ornait sa chevelure. Stella était resplendissante dans sa robe. Puis elles la ramenèrent devant le roi et la reine.

"- Tu es superbe mon enfant, complimenta la reine. Tu n'as plus l'air d'être une simple jeune fille mais d'une princesse avec cette simple robe. Une jeune fille comme toi ne mérite pas de tenir un balai ni de faire les sols à genoux, une serpillière à la main.

- Croyez-moi votre Majesté, peu importe les tâches qui me seront confiées, je ferai tout mon possible pour les réaliser à bien.

- Rassure-toi, nous te donnerons des tâches adaptées, dit le roi. Et tu t'entendras très bien avec les autres serviteurs. Impossible de ne pas éprouver de l'affection à ton égard quand nous te voyons. Même le diable et la personne la plus diabolique de ce monde seraient attendris par ton regard d'émeraude.

- C'est trop, je ne mérite pas tant de compliments.

- Tu es une jeune fille très raisonnable comme notre fils, remarqua la reine.

- Votre fils ?

- Oui, le prince Volt, expliqua le roi. Il est très aimé de ses sujets et de ses serviteurs. Un beau hérisson doré comme le soleil et des saphirs à la place des yeux. L'héritier idéal qui régnera sur Equatopia quand nous ne serons plus de ce monde.

- Un prince si bon doit donc être déjà marié.

- Pourtant pas encore, corrigea Danielle. Ces derniers temps il reste absent pendant de nombreuses heures. Probablement l'entrée dans le monde des adultes. Dans deux ans, il sera majeur, l'âge de régner sur le trône et de trouver une reine.

- Il nous répète sans cesse qu'il n'épousera que la plus belle femme du monde, soupira Henri. Serais-tu cette femme mon enfant ?

- Impossible, les personnes de sang royal n'épousent pas les domestiques.

- Ce n'est pas une simple domestique que nous voyons en toi, insista la renarde. C'est une jeune fille possédant toutes les qualités d'une princesse. Si notre fils te voyait, il te demanderait immédiatement pour femme.

- Ce serait un honneur d'être l'épouse d'un prince si aimant. Celle qui l'épousera sera la plus chanceuse du monde. Mais pour ce qui est de mes tâches ?

- Tu aideras d'abord Louis en cuisine, décida le hérisson. Si la cuisine n'est pas ton domaine, nous verrons pour quelque chose qui te semblera facile.

- Becky, Sarah, menez-la à sa chambre.

- Bien votre Majesté, répondit Sarah."

Elles emmenèrent Stella au dernier étage. La chambre était séparée par une jolie porte en bois. La poignée était en bronze patiné de noir. Becky sortit une clé de sa poche qu'elle glissa dans la serrure. Elle l'ouvrit sur une magnifique chambre ornée d'un papier peint de la couleur d'un lumineux ciel étoilé. Le lit était orné de draps blancs recouverts de motifs de fleurs dorées. Une armoire peinte en bois blanc, une table de chevet, une coiffeuse avec un miroir et une commode complétaient la pièce. Le plafond en forme de coupole était vitré sur le ciel. Stella se sentit honteuse de dormir dans une si belle chambre.