Il prit la marmite de soupe et monta à la salle à manger. En arrivant, il trouva le roi et la reine autour de la table. A côté de la renarde, un bel hérisson tout doré comme le soleil et des yeux d'un bleu de saphir magnifique. Ce hérisson était leur fils le prince Volt dont ils avaient parlé à Stella la veille. Louis posa la marmite sur un dessous de plat et servit les trois personnes.
"- Bonjour vos Majestés. Bonjour votre Altesse.
- Bien le bonjour Louis, salua le prince. Toujours aussi joyeux de nous épater.
- Exceptionnellement ce n'est pas moi qui vais vous épater mais mon apprentie.
- Tu n'as pas d'apprentie.
- Et bien maintenant oui. Une jeune fille qui nous est arrivée hier. Une beauté mon garçon, la plus belle et la plus douce hérissonne qu'on est jamais vue. Sûrement notre future reine que nous attendions depuis si longtemps.
- Si c'est elle qui a cuisiné, pourquoi n'est-elle pas montée ?
- Une beauté bien timide. Mais c'est normal, elle se sent un peu comme une étrangère. Dans quelques temps sa peur disparaîtra.
- Comment est-elle ?
- Une peau pure comme l'ivoire, un teint d'or, une cascade de boucles d'or, des yeux d'émeraudes, une voix de cristal, une pure merveille.
- Quel âge a-t-elle ?
- Le même âge que vous votre Altesse.
- J'espère pouvoir vite voir cette beauté.
- Croyez-moi, vous ne serez pas déçu.
- Mange maintenant mon fils, dit la reine.
- Oui maman."
Le jeune prince trempa sa cuillère et la porta à ses lèvres. La première gorgée lui réchauffa soudainement le cœur.
"- Louis, me feras-tu le plaisir de dire à ton apprentie que je n'ai jamais rien goûté d'aussi bon et qu'elle monte me voir quand sa peur aura disparu ?
- Tout ce que vous voudrez votre Altesse."
Il remporta la marmite et redescendit à la cuisine. Stella était toujours en train de manger.
"Stella, prépare-toi à être félicitée. Ils ont apprécié ta soupe. Mais nous parlerons après, je dois apporter la suite."
Il posa la marmite sur le gaz éteint et remonta avec le plat d'omelette. Puis ce fut le même trajet pour la mousse au chocolat.
Une fois son travail terminé, il redescendit auprès de Stella. Elle avait terminé son repas et même nettoyé son assiette, son verre et ses couverts.
"- Le résultat a été le même avec ton omelette et ta mousse. Le prince a même demandé à te voir quand ta peur aura disparu.
- Oh non je ne le pourrai pas ! Elle ne disparaîtra jamais.
- Allons ne dit pas des choses pareilles. Tu te fais du mal à toi-même.
- Je ne me fais pas de mal, je dis la vérité. Il n'est pas question que je me montre devant le prince."
Louis comprit qu'elle cachait quelque chose qui la tracassait. Il s'assit sur la chaise en face de la hérissonne.
"- Tu es sûre que tout va bien Stella ?
- Parfaitement.
- Ne me mens pas. Je sais qu'il y a quelque chose dans ton cœur qui t'empêche d'accepter le fait que tu es notre nouvelle reine que nous attendions depuis si longtemps. C'est à propos du prince n'est-ce pas ?
- Bon d'accord je l'avoue. Je n'ai pas le droit de le voir.
- Pourquoi donc ? Que veux-tu qu'il te fasse à part t'enfermer dans ta chambre pour te garder auprès de lui et être sûr que tu n'épouseras personne d'autre que lui ?
- Si je le vois, je tomberai amoureuse de lui. Si cela arrive, je m'en voudrai toute ma vie. C'est un prince et je suis une servante.
- Approche."
Elle se leva et se mit en face de Louis. Il se leva et lui prit la main. Il se dirigea vers un placard et en sortit un plateau en verre dans lequel on pouvait se voir comme dans un miroir.
Il le mit en face du visage de Stella.
"- Sais-tu ce que je vois ? Je vois une jeune fille exceptionnelle possédant la beauté, le cœur et les qualités d'une jeune fille de sang royal. Tu auras beau dire que tu ne mérites pas une vie luxueuse à celle que tu avais avant, tu es ce que tu es, une princesse et une future reine.
- Tu ne peux pas être sûr de ce que tu dis.
- Oh que si j'en suis sûr. C'est ta demeure céleste qui révèle à chacun de nous qui tu es réellement. Le bon Dieu t'a créée pour permettre au prince de connaître l'amour par lui même, une chance que n'auront pas d'autres futurs monarques. Il a tissé ton destin de fils en aiguilles depuis ta naissance. Tu auras beau être maligne et le changer par tous les moyens possibles, tu ne pourras pas y échapper.
- Mais s'il me rejette à cause de mon statut de servante ?
- Tu ne le connais pas assez bien. Il a compris depuis bien longtemps que l'amour pour une personne apparaît en voyant la beauté de son cœur. Crois-moi, quand il te verra et t'aura observée pendant quelques temps, il verra en toi la femme qu'il attendait. Alors tu vas me faire ton joli sourire et me promettre que tu ne le décevras pas.
- Je te le promets Louis. Mais il me faudra du temps pour que cette peur en moi disparaisse pour de bon."
Et c'est-ce qui se passa pendant tout son séjour. Stella resta timide et refusait toujours de voir le prince. Son statut de servante la décevait et lui faisait perdre toute confiance en elle. Elle continuait de croire qu'elle n'avait en aucun cas le droit d'approcher le prince parce qu'elle travaillait à son service. Mais l'avenir pourrait en décider autrement. Après plus de six mois à travailler en cuisine et à réchauffer le cœur en peine du prince par ses plats, le roi et la reine la convoquèrent un matin dans la salle du trône.
"- Bonjour Stella, salua la reine. Toujours aussi radieuse et souriante.
- Vous m'avez convoquée vos Majestés.
- Oui et bien nous avions pensé privilégier tes tâches, expliqua le roi. Tu ne vas quand même pas faire que de la cuisine toute ta vie ?
- Cela ne me dérangerait guère.
- Surtout ne t'inquiète pas, tu pourras continuer si cela te tient à cœur, rassura Danielle. Mais pour ne pas te lasser de faire la même chose tous les jours, nous avons décidé de te laisser t'occuper du jardin.
- M'occuper du jardin ?
- Bien sûr, confirma Henri. Tu es si soigneuse en cuisine qu'entretenir des fleurs ne devrait pas te poser de problèmes. Sauf si ce domaine n'est pas ta spécialité, dis-nous ce que tu aimerais faire en plus de la cuisine.
- Non c'est parfait. Chez moi j'avais toujours l'habitude de m'occuper des fleurs.
- Dans ce cas tu pourras commencer ce matin même, décida la renarde. Tu n'auras pas besoin de quelqu'un pour t'assister ?
- Non ça ira. Merci vos Majestés.
- Allez, va nous faire un ravissant jardin à l'aide de tes belles mains, ordonna le hérisson.
- Ce sera fait.
- Mais n'as-tu pas besoin de quelqu'un pour te montrer où se trouvent les outils de jardin, demanda la reine ?
- Merci mais Sarah et Becky me l'ont déjà montré quand elles m'ont fait visiter le château."
Elle fit une révérence et descendit dans les caves par une pièce opposée à la cuisine. Différents outils de jardinage étaient disposés sur des étagères avec des étiquettes affichant leurs noms. Il y avait aussi des tronçonneuses, des tailles haies, des tondeuses à gazon et des produits d'entretien des plantes. Elle trouva des vêtements comme des salopettes, des bottes, des gants et des tabliers rangés soigneusement et pliés proprement dans une commode. Elle prit une paire de gants et de bottes, un tablier noir et un sécateur. Elle sortit par une autre porte menant au jardin. Des fleurs mille fois plus belles les unes que les autres et de toutes les sortes embaumaient l'air de leurs parfums. Stella s'approcha d'un beau rosier blanc et commença par tailler les tiges en trop. Puis elle répéta l'opération sur d'autres buissons.
Bientôt le jardin fut mille fois plus beau qu'avant. La hérissonne était fière du résultat. Alors qu'elle s'apprêtait à repasser par la même porte pour ranger ce qu'elle avait sorti, elle sursauta en la voyant s'ouvrir sur Becky. Elle resta bouche bée en voyant comment Stella avait entretenu les fleurs. La hérissonne resta sans bouger, de peur d'avoir mal fait son travail.
"Stella, encore une fois tu t'es surpassée. Allons voir le roi et la reine."
La jeune fille la suivit jusqu'à la salle du trône. Elle craignait de tomber sur le prince et de faire une bêtise. Heureusement il n'en fut rien, le roi et la reine étaient les seules personnes présentes dans la salle.
"- Vos Majestés, ce matin alors que je me rendais au jardin pour entretenir les fleurs, j'ai eu la surprise de voir que notre petite Stella avait réalisé de vraies œuvres d'art. Si vous ne croyez pas, je vous invite à nous accompagner.
- Je te suis Becky, dit la reine, je ne demande qu'à voir les talents de cet ange sortir au grand jour."
Elle les suivit jusqu'au jardin. Elle fut surprise autant que Becky en voyant le jardin mille fois plus beau que d'habitude.
"- Stella, tu es une jeune fille exceptionnelle. Tu n'as pas fini de nous éblouir. A partir de maintenant, tu aideras Louis à la cuisine et Becky au jardin.
- Bien votre Majesté.
- J'ai hâte que mon fils daigne enfin à sortir de sa bulle pour voir ton visage. Il ne te connaît que par ton talent de cuisinière.
- J'espère ne pas le décevoir votre Majesté.
- Allez file. Louis a besoin d'un cordon bleu aux mains habiles en cuisine."
Mais la reine n'avait pas de soucis à se faire au sujet de son fils, car voici ce qui arriva au retour du printemps.
Après un hiver qui sembla le plus long qu'Equatopia n'ait jamais connu, le soleil chassa le froid et redonna naissance à la nature endormie. Les fleurs du château avaient besoin de leur infirmière préférée, Stella. Ce matin-là, le soleil était au rendez-vous pour accompagner sa voix de cristal. Cette journée s'annonçait tellement belle qu'elle chantait pour exprimer sa joie. Sa voix était si belle qu'elle se propagea jusqu'aux appartements du prince. Il venait tout juste de se débarbouiller et de s'habiller. Alors qu'il allait poser sa main sur la poignée de la porte, il s'arrêta net en entendant le plus beau son que ses oreilles aient pu entendre jusqu'à ce jour. Un son qu'il semblait déjà avoir entendu dans ses rêves. Il ouvrit sa fenêtre et sortit sur le balcon. Son regard se porta en direction de la voix et s'arrêta sur notre amie Stella le dos tourné. Sa première impression fut la beauté de ses boucles d'or. Il aimerait bien qu'elle se retourne et lui montre son visage. Son vœu se réalisa. Stella s'approcha d'un autre buisson de fleurs, lui donnant l'occasion de la voir de face. Le prince fut immédiatement frappé par sa beauté, comme si la foudre avait pénétré sa poitrine jusqu'à son cœur. Il prit soin d'admirer chaque détail de cette divinité Son regard s'arrêta sur ses yeux d'émeraudes, mille fois plus beaux que les plus beaux diamants du royaume. Cette jeune fille était sûrement celle dont il avait tant rêvé, celle qu'il enfermera pour l'aimer et en faire sa femme. Stella finit par se sentir observée et leva les yeux au ciel. Bien qu'elle avait souvent répété avoir peur de se montrer devant le prince, elle n'en fut nullement effrayée. Au lieu, elle agita le bras pour lui faire signe poliment.
"BONJOUR VOTRE ALTESSE !"
Puis elle reprit sa besogne sans se soucier de sa présence. Le prince en resta bouche bée. Cette sirène vient de lui parler. Il doit savoir qui est cette jeune fille. Mais l'apparition de cette beauté avait été si violente que son image s'était imprimée dans sa mémoire. Il déclara même seulement goûter aux plats préparés par la mystérieuse apprentie de Louis. Chaque fois qu'il y goûtait, il ressentait quelque chose qu'il n'arrivait jamais à définir, la même chose que quand il avait vu les yeux de cette jeune fille. Si seulement elle et l'apprentie de Louis n'étaient qu'une seule et même personne. Il pourrait descendre à la cuisine quérir son amour désiré. Ses parents le trouvèrent bizarre. Quand ils lui demandaient des explications, il refusait de leur dire quoi que ce soit. Il n'en trouva pas le sommeil cette nuit-là. Tellement qu'il se sentit souffrant le lendemain matin. Sarah, inquiète de ne pas le voir descendre, monta jusqu'à sa chambre pour le réveiller. Elle le trouva encore couché dans son lit, le visage sous la couverture.
"Encore prisonnier de tes jolies rêves avec la plus belle femme du monde. Allez debout petit paresseux."
Aucune réaction. Elle eut l'idée d'ouvrir les rideaux et la fenêtre. Les rayons du soleil le réveilleront et le chant des oiseaux lui donnera le sourire. Mais la couverture ne bougea pas, Sarah commença à s'inquiéter. Ce n'est pourtant pas dans ses habitudes. Elle s'approcha du lit.
"Petit garnement ! Puisque tu ne veux pas te lever, je vais te faire sortir moi-même de ton lit !"
Elle souleva la couverture et fut prise d'effroi. Le prince était rouge, le front baigné de sueur et avait du mal à respirer. La chatte se précipita dans les escaliers en hurlant de terreur.
"AU SECOURS LE PRINCE EST MALADE ! IL FAUT UN MÉDECIN !"
Ses cris alertèrent tous les serviteurs qui se précipitèrent dans la chambre du prince. Dans l'escalier, elle tomba sur Stella.
"- Pourquoi tant d'affolements Sarah ?
- Le prince est malade ! Il faut un médecin !"
Au même instant, les portes de la salle du trône s'ouvrirent sur le roi et la reine.
"- Qui a-t-il Sarah, demanda le roi ?
- C'est votre fils !
- Et bien, s'inquiéta la reine ?
- C'est affreux ! C'est comme s'il était en train de mourir !"
Alarmé, le couple se précipita jusqu'à la chambre de leur progéniture, suivi de Stella et Sarah. Presque tous les serviteurs étaient réunis autour de son lit. Stella resta sur le pas de la porte. Le roi les fit reculer pour voir ce qu'il se passait.
"- Écartez-vous enfin ! Laissez-le respirer !
- Oh mon dieu mon enfant ! Mon bébé !
- Mais ne restez pas là ! Allez chercher un médecin !
- Je m'en occupe, déclara Stella !"
