Sinead


Il n'y avait aucun bruit dans la boutique, à part le léger froissement des pages du livre qu'elle tenait actuellement. Ses dernières lectures avaient diamétralement changé depuis quelque temps, sous l'impulsion inspirée du maître des chuchoteurs. Elle était passée de livre traitant de la botanique et de la médecine, à d'obscurs textes mêlant histoires et légendes le tout écrit dans une langue difficile à déchiffrer qui ressemblait à la Vieille langue, mais avec quelques spécificités. Celle-ci avait été utilisée par les premiers hommes, sauf que maintenant plus personne ne l'utilisait à par peut-être les sauvageons de l'autre côté du mur. Elle-même ne l'avait apprise que sous l'injonction de l'araignée qui semblait bien déterminée à connaître tous les plus sombres secrets autant de ses alliés que de ses ennemis potentiels. Heureusement, elle avait toujours été dotée d'une intelligence vive qui compensait sa fragilité physique; elle était capable d'apprendre très rapidement et de retenir une dose importante de connaissances en peu de temps. Cette particularité était sûrement ce qui avait attiré l'attention de Varys sur elle, en plus du reste. Donc, elle se trouvait encore en train de s'abîmer les yeux sur des pages fragiles alors que la nuit était tombée depuis bien longtemps sur la ville de Port-Real. Elle n'avait réussi qu'à traduire le début de cet étrange volume qui ne comportait ni de titre ni de signes distinctif, il était seulement recouvert d'un vieux cuir marron usé jusqu'à la corde. De ce qu'elle avait pu déchiffrer jusque-là, elle avait compris que l'auteur racontait les événements qui avaient mené à la conquête de Westeros par les Premiers Hommes; dont il devait sûrement faire parti. Ensuite, le texte devenait plus compliqué avec des mots souvent difficiles à traduire comme s'ils ne venaient pas de la même base en Vieille langue mais d'une autre encore plus complexe. Plus de temps passait, plus Sinead venait à se demander s'il ne pouvait pas s'agir là de néologismes calqués sur la Vraie langue, celle parlée par les enfants de la forêt.

Dans le Nord, les histoires sur les enfants de la forêt et les premiers hommes berçaient tous les marmots jusqu'à ce qu'ils soient assez vieux pour réaliser que ce n'était que des légendes. Pourtant, les habitants de ces contrées vivaient bien plus près des anciennes croyances que le reste du royaume; et beaucoup pensaient encore que les enfants de la forêt vivaient au-delà du Mur. Elle-même y avait beaucoup songé quand elle était plus jeune, jusqu'à finir par les oublier en grandissant. C'étaient des êtres magiques, dont ils conservaient certaines créations comme les visages sculptés des barrals. Finalement, leur existence passée était indéniable, mais leur survie à leur époque était grandement improbable. Dans tous les cas, Sinead avait l'impression de tenir entre ses mains un livre mystique qui lui procurait d'étranges frissons à l'idée de découvrir quelque chose de tout à fait inconnu sur ce peuple à la fois mystérieux et enchanteur. L'écrivain racontait donc comment les Premiers Hommes et les Enfants de la forêt, après des décennies de massacres avaient décidé de signer un traité de paix. Cet épisode de l'Histoire était connu de tous, puisqu'il faisait également parti des légendes qu'on racontait; mais il y avait quelque chose d'enivrant de le lire directement par quelqu'un qui l'avait vécu. Certains détails donnaient le récit encore plus réel et prenant, à tel point que Sinead passa une partie de la nuit éveillée jusqu'à s'endormir la tête entre les pages.

« Il ne me semble pas que ce livre ait été porté à votre attention uniquement pour vous servir d'oreiller, supposa une voix mielleuse. »

Sinead releva brusquement la tête en essuyant très fémininement le filet de bave qui coulait de sa bouche, avant de tourner un regard à moitié ahuri et à moitié désabusé vers l'intrus qui venait de pénétrer dans sa boutique sans faire le moindre bruit.

« Je ne sais pas si je dois me sentir inquiétée ou rassurée de savoir que vous avez réussi à trouver également des passages secrets dans une boutique aussi insignifiante, répliqua Sinead en récupérant la dignité qui lui restait pour s'en draper verbalement.

_ Peut-être que ce n'est une boutique insignifiante que pour les regards indésirables, continua l'homme encapuchonné.

_ J'en conclu que ce n'est pas étonnant que ce soit vous qui me l'ayez conseillée alors, soupira-t-elle en sachant pertinemment à qui elle avait à faire.

_ On ne peut rien vous cacher, gloussa le maître des chuchoteurs. »

Sinead ne se laissa pas séduire par le semblant de flatterie ni par l'impression détendue de son interlocuteur. Elle le connaissait depuis suffisamment longtemps pour pouvoir prétendre, connaître du moins un peu, son fonctionnement. Mais, après tout, qui était-elle pour prétendre le juger ? Puisque c'était de lui qu'elle prenait tous ses ordres. Elle avait vendu son âme au diable depuis bien longtemps. Et pourquoi ? Elle se le demandait bien.

« Je ne pense pas que l'envie vous prend souvent de venir visiter les quartiers de Culpucier à des heures aussi scandaleuses du matin, donc j'aimerais savoir ce qui vous amène, intima Sinead qui se rendit compte qu'elle était agacée sans trop savoir si c'était à cause du manque de sommeil ou parce qu'elle avait été surprise dans une position délicate.

_ Je venais seulement prendre des nouvelles d'une chère collaboratrice, minauda Varys tandis que la jeune femme se retenait de le reprendre sur le terme employée.

_ Je vais bien, comme vous pouvez le constater.

_ Et votre lecture progresse ? La Vieille langue représente un certain défi à ce qu'il m'est arrivé d'entendre. »

Sinead retient un petit bruit sarcastique : voilà ce qu'il voulait ! Tout ce qui l'intéressait c'était de savoir si elle avait réussi à percer les secrets dont il avait besoin. Elle fut surprise de se voir aussi amère pour quelque chose qui ne l'aurait même pas interpellée une année avant. Était-ce l'atmosphère étouffante de Port-Real qui l'influençait ainsi ? Avec l'arrivée des Tyrell la situation c'était plutôt arrangée, mais les nobles familles n'avaient pas fini d'ourdir complots sur complots pour tirer leur épingle du jeu.

« Je n'ai rien appris que je ne sache déjà, concéda-t-elle finalement. Mais je sens que ce livre ne m'a pas encore confié tous ses secrets.

_ Je l'espère aussi, assura Varys. Avez-vous pu vous entretenir récemment avec la jeune Stark ?

_ Je n'ai pas eu ce plaisir malheureusement, avoua Sinead. Culpucier est bien loin du Donjon Rouge.

_ Je me ferais gré de convenir d'une entrevue entre vous, lui confia-t-il. Le support du Nord nous serait bien utile pour le bien du Royaume.

_ Évidement, reconnu-t-elle. Avez-vous quelque chose à l'esprit ?

_ Uniquement une porte de sortie, même si le prochain mariage de celle-ci pourrait devenir encombrant. Mais préoccupez vous seulement de votre lecture, et d'entretenir votre amitié avec la jeune Stark.

_ Bien, il en sera fait ainsi, accepta obligeamment Sinead. »

Le maître des chuchoteurs la quitta finalement après un dernier jeu de mots, la laissant à nouveau seule dans sa boutique. Elle n'était pas assez réveillée pour décider si cette visite impromptue était déplacée ou non. Elle préféra prendre le livre dans sa chambre, en espérant ainsi finir sa nuit avant que le soleil ne se lève définitivement. Alors qu'elle allait pour le fermer, elle traduisit mécaniquement un mot : pacte. Elle se souvenait bien qu'il avait été question d'un pour établir la paix entre les premiers hommes et les enfants de la forêt. De ce qu'elle savait il incluait de laisser les forêts au second et de ne pas toucher aux barrals. Pourtant, le texte paraissait bien plus long à ce sujet. Incapable de laisser sa curiosité insatisfaite, la jeune femme s'assit sur son lit et se plongea à nouveau dans sa lecture. Apparemment, si elle traduisait bien les deux peuples avaient scellé leur pacte grâce à une création mutuelle qui servait de pont entre eux et de garant du respect de leurs engagements. Plusieurs pages expliquaient ensuite en quoi consistait cette expérimentation, mais le vocabulaire devenait plus obscure et presque intraduisible. Forcée de prendre simultanément des notes sur une feuille en parallèle, elle commença laborieusement à retracer les étapes de cette étonnante et inconnue expérience.

Le soleil dardait de timides rayons par la fenêtre quand elle eut enfin terminée, Sinead posa le livre de côté pour relire ce qu'elle avait noté. Elle ne voulait pas y croire, mais les mots étaient bien les siens; elle aurait aimé se persuader que sa traduction était mauvaise pourtant même si elle était sûrement loin d'être parfaite, le sens ne pouvait pas en être très éloigné. Les enfants de la forêt et les premiers hommes avaient mêlé leurs connaissances et leurs savoirs pour unir leurs deux races pour en créer une troisième. C'était une information totalement révolutionnaire, même si la plupart des personnes qui peuplaient maintenant Westeros descendaient des Andals, le nord du pays descendaient lui des premiers hommes, et si ce qu'elle lisait était vrai, également des enfants de la forêt. Malheureusement, elle n'arrivait pas à savoir s'il s'agissait d'une union d'ordre charnelle ou magique. Dans ces temps anciens, la magie était quelque chose qui affluait dans tous les recoins du monde, tandis qu'elle n'était pas sûre que les unions des premiers hommes et des enfants de la forêt soit possibles ou seulement stériles. Si elle oubliait ce détail, et qu'elle prenait comme acquis que les nordiens descendaient des deux races à la fois, cela signifierait que certains possédaient en partie les connaissances et les capacités de ces anciens peuples. Les légendes ne seraient donc pas seulement des histoires des temps oubliés, mais seraient bien encore d'actualité ! Les change-peaux et les verdoyants, elle se souvenait encore du nom de ces êtres particuliers aux pouvoirs fascinants, et qui pourraient surtout leur être bien utiles ! Elle qui avait vécu dans le Nord une partie de son enfance, elle devait bien savoir si certaines personnes pouvaient correspondre à cette description.

La bêtise de sa réflexion la frappa de plein fouet. Elle connaissait très bien qui pouvait descendre de cette incroyable union : Leana ! Tous ses comportements étranges en décalés avec les autres personnes, sa façon de plus souvent sentir que savoir les choses, ses manières instinctives et animales; et même ses yeux maintenant étaient aussi jaunes que ceux d'un loup ! Ce qu'elle avait pris pour une simple particularité cachait peut-être en réalité bien plus que cela ! Comme d'ordinaire, Varys avait bien fait de la faire creuser à ce sujet, cet homme était tellement précautionneux et perspicace que cela pouvait en être effrayant. Même si cette découverte était clairement révolutionnaire, elle n'avait fait que la moitié du chemin. Elle ne comprenait pas encore l'étendue des capacités de ces êtres hybrides, ni s'ils en avaient réellement. Elle devait encore continuer à étudier ce livre si elle voulait vraiment apprendre ce dont ils étaient capable, ensuite elle devrait faire des recherches pour savoir si ces hybrides n'avaient pas tout simplement disparu pour ne laisser que des êtres au sang dilué avec seulement quelques caractéristiques physiques. Mais pour l'instant, le sommeil la rattrapait et elle se laissa tomber sur son oreiller. Elle avait besoin de repos, pour assimiler tout ce qu'elle venait d'apprendre.

Malheureusement pour elle, on toqua à sa porte alors qu'elle avait l'impression d'avoir fermé les yeux seulement un instant avant. Elle se réveilla à nouveau, de très mauvaise humeur, en se demandant si elle était clairement la seule personne de cette ville à vouloir dormir. Sinead prit tout de même le temps de cacher son livre sous sa couverture, avant de descendre voir qui venait la déranger à une heure aussi matinale -elle jura intérieurement que s'il s'agissait de Varys elle lui fermerait la porte au nez-. Contre toute attente, elle se retrouva nez à nez avec une silhouette encapuchonnée qui la dépassait légèrement en taille, et surtout dont l'identité lui était dissimulée. La jeune femme n'aimait pas particulièrement l'attitude de cet étranger, mais avant qu'elle n'ait pu décider de lui refuser l'entrée, celui-ci força le passage pour s'abriter à l'intérieur. Alors que la rousse allait lui expliquer ce qu'elle pensait de son comportement, il baissa sa capuche révélant un visage aux yeux marron et à la peau pâle, le tout encadré par une longue chevelure soyeuse brune et bouclé. Il n'en fallait pas plus pour que Sinead sache exactement de qui il s'agissait.

« Ma dame, fit-elle révérencieusement. Que me vaut le plaisir de votre éminente présence dans mon humble boutique ? Si je puis me permettre.

_ Allons, nous sommes dans l'intimité, la rassura Margaery avec un petit sourire doux, mais qui cachait une grande perspicacité. J'entends louer vos talents jusque dans l'enceinte du Donjon Rouge. »

Sinead dut se mordre les lèvres pour ne pas lui faire remarquer qu'elle en doutait fort, puisqu'elle s'évertuait justement à rester invisible aux yeux des grandes maisons. Donc, si elle se trouvait ici, c'était que quelqu'un de confiance l'avait mise dans la confidence. Enfin, c'est ce qu'elle espérait, car dans le cas contraire, sa venue ici signifierait alors que sa position était compromise; et sa présence serait alors une façon de la menacer pour pouvoir ensuite la contrôler par un jeu de pouvoir. La jeune femme vida son visage toute expression autre que la bonhomie pour s'adresser avec cette nouvelle interlocutrice qui promettait un peu de sport.

« Je suis flattée, assura Sinead avec un petit rire léger. Je me contente pourtant de faire pousser mes plantes.

_ On m'a dit que ce n'était pas là votre unique talent, précisa Margaery en regardant toute la boutique d'un air faussement ennuyé. Certains assurent que vous fabriquez des potions d'une efficacité redoutable.

_ Uniquement ce qui pousse naturellement dans la nature, atténua Sinead, je ne suis pas capable de plus. Désirez-vous une potion pour vous-même ou votre grand-mère? »

Elle ne faisait pas allusion à son aïeul uniquement par badinage, elle cherchait seulement à savoir qui avait bien pu l'aiguiller ici, et pour quelle raison. Varys lui avait évidemment parlé de l'arrivée des Tyrell à port-real -pour être précis toute la ville en faisant ses gorges-chaudes-, et ils avaient pus tous profiter de leurs aides alimentaires. Pourtant, le maître des chuchoteurs se méfiait d'eux, et tout particulièrement de sa grand-mère Olenna Tyrell. Cette vieille femme semblait encore mieux manier les mots que l'araignée, ce qui était déjà bien assez terrifiant à imaginer. Donc, Sinead supposait aisément que d'une part Margaery était bien plus que le visage poupin qu'elle laissait paraître, et d'une autre part que son aïeul savait peut-être quelque chose qu'elle n'aurait pas dû.

« Je dois bien reconnaître que je suis curieuse de voir vos produits, avoua Margaery avec une petite moue mutine qui devait sûrement charmer tous les hommes -et les femmes- de la cour, apparemment vous avez une très bonne potion pour la peau…

_ Effectivement, reconnu Sinead sans se laisser berner par ses fausses demandes, ici vous en aurez un à la rose... »

Elle lui montra patiemment la plupart de ses potions, ainsi que ses plantes sans que la jeune femme ne daigne finalement lui exposer le véritable motif de sa visite. Alors qu'elles se trouvaient dans un des recoins de la boutique, entourées de plantes, Margaery se baissa vers elle au point où leurs joues s'effleurèrent et Sinead pu sentir ses cheveux sur son visage. Elle se figea dans l'expectation de ce qu'elle allait entendre ensuite.

« J'ai entendu que vous aviez vécu dans le Nord, au service de la famille Stark, déclara la jeune Tyrell à voix basse.

_ Mon père était forgeron à Winterfell, précisa Sinead en tâchant de conserver une expression impassible.

_ Alors vous connaissez bien les Stark? Insista Margaery comme si elle souhaitait lui faire dire quelque chose précisément.

_ Pas intimement, fit-elle peu désireuse que la vérité se sache mais le regard de son interlocutrice lui montrait qu'elle savait très bien ce qu'elle cachait.

_ Je ne sais pas si je peux vous faire confiance, avoua la dame sans aucun sourire et ses yeux bruns très sérieux, mais naturellement cela va dans les deux sens. Je vais faire un pas vers vous, je compte sur vous pour me suivre. J'ai rencontré la jeune Sansa Stark, c'est une jeune fille charmante même si sa délicate situation la rend bien malheureuse. J'imagine que sa priorité est de quitter la ville. Et je suppose qu'elle va se tourner vers des personnes de confiance pour pouvoir atteindre ses fins. Mais j'aimerais qu'elle reste ici. »

Sinead la regarda un instant en se demandant si cela pouvait réellement s'agir d'un plan diabolique pour la coincer ou si Margary était sincère. Malheureusement, les deux possibilités lui paraissaient aussi improbables l'une que l'autre. La seule raison logique qui pouvait la pousser à lui faire une telle demande était la perspective de marier Sansa à un de ses frères Tyrell pour obtenir le Nord par alliance. Même si Robb était l'héritier, les enfants de Sansa étaient dans la suite logique. Sauf que cela allait à l'encontre de ce que Varys lui avait demandé, et encore plus de ce qu'ils avaient prévu pour la suite. Pourtant, le regard de la jeune fille à côté d'elle l'empêchait d'être totalement intransigeante. Pourquoi était-elle venue seule dans sa boutique? Si tôt ? Dans les quartiers malfamés de Culpucier? Cela ne ressemblait pas à une sortie organisée de la future femme de leur Roi. Sinead avait sincèrement l'impression que Margaery venait la voir avec sincérité, seulement sa motivation lui paraissait encore obscure.

« Par respect pour votre effort, commença lentement la rousse, je vais également en faire. Effectivement, je connais Sansa, même si je ne l'ai pas vue depuis que nous vivions dans le Nord. Si vous voulez que je l'encourage à rester ici… Il va me falloir une raison suffisamment importante pour que j'y adhère également. »

Son interlocutrice se mordilla brièvement la lèvre, elle semblait visiblement hésiter à lui révéler ce qui la préoccupait réellement.

« Je ne peux pas dire plus que ce que je vous ai déjà révélé, soupira finalement Margaery. J'espère un jour pouvoir vous faire pleinement confiance, pour l'instant je vous demanderai juste de garder en mémoire mes paroles et celles que je vais vous dire maintenant. Je veux que Sansa reste, et je la protégerai de toutes mes forces.

_ Je suis… Heureuse de l'entendre, reconnu sincèrement Sinead étonnée de trouver en cette jeune femme autant d'empathie pour la Stark. Je vous promets de ne pas l'oublier.

_ Merci. »

La jeune Tully finit par lui acheter un léger parfum au citron, sûrement pour justifier de sa longue absence au palais et ne pas éveiller les soupçons à son égard. Avait-elle réellement pris des risques pour venir jusqu'ici? Au risque de menacer l'affection que lui portait le Roi Joffrey? Sinead n'en était pas totalement sur, mais elle ne pouvait pas se permettre d'accorder sa confiance sans certitude. Elle avait déjà dû jouer avec sa propre meilleure amie Leana, ce n'était pas pour accorder à une inconnue ce qu'elle lui avait refusé à elle. Finalement, Sinead se retrouva seule et tenta de rassembler ses pensées. Cette journée avait déjà été trop longue à son goût, et elle espérait sincèrement continuer sur une après-midi plus tranquille et loin des manigances.

C'était malheureusement sans compter sur Varys, qui vient la chercher en début d'après-midi pour la conduire auprès de Sansa. Il s'était maquillé en une espèce de serviteur du château, elle ne le reconnut uniquement car il était le seul à connaître son vrai nom, et elle le suivit jusqu'au jardin du Donjon Rouge. Là-bas, elle retrouva la jeune Stark, assise sur un banc mais, elle espérait, loin des oreilles indiscrètes. Elle ne l'avait pas vue depuis plusieurs mois, avant la bataille de la Néra. Elle était bien coiffée et habillée, comme se le devait une jeune femme de haute naissance; mais ses yeux étaient toujours rouges et son visage tiré malgré le maquillage. Sinead ne pouvait que regretter l'époque révolue de Winterfell où elle pouvait la voir libérée de toutes préoccupations et d'une beauté sans pareille. Comment pouvait-elle ne serait-ce qu'accepter de l'utiliser ? Sinead se força à oublier ses inutiles questionnements intérieurs. Elle ne devait pas s'apitoyer sur ses connaissances passées, elle savait à quoi elle s'exposait quand elle était partie dans le Nord, maintenant elle devait assumer ses choix et leurs conséquences.

« Je suis désolée de ne pas avoir pu te rendre visite avant, s'excuser platement Sinead.

_ Ce n'est pas grave, répondit simplement Sansa d'une voix tellement détachée que s'en était presque troublant. Tout le monde fait ce qu'il peut.

_ Peut-être, fit-elle, mais je peux faire mieux. Je sais que tu peux avoir l'impression que tout le monde t'as abandonné mais c'est faux. Leana… Leana fait de son mieux, et je veille aussi sur toi à ma façon.

_ Une façon imperceptible alors, répliqua sèchement la jeune fille. »

Sinead accusa le coup en grimaçant, elle avait oublié la capacité qu'avait Sansa à parfois parler crûment de façon très déstabilisante et inattendue. Il était vrai qu'elle avait à peine treize ans, et il lui arrivait donc de se comporter en tant que tel. Mais pouvait-elle vraiment lui en vouloir? Elle était seule parmi des lions, maltraitée comme elle n'osait l'imaginer, et pourtant elle continuait de lutter. Sinead reconnaissait bien là le sang Stark qui coulait dans ses veines, les gens du Nord étaient incassables. Dans tous les cas, continuer cette discussion risquait d'être seulement désagréables pour toutes les deux.

« J'ai eu la visite d'une dame de haute naissance à ma boutique ce matin, expliqua finalement la rousse pour changer de sujet. »

L'expression de Sansa changea diamétralement, son visage se détendit et son regard se mit à pétiller avec une curiosité difficilement restreinte. De son côté, Sinead commençait à avoir une petite idée de ce qui se passait sous son nez.

« Je ne sais pas si tu la connais, reprit la plus âgée en continuant à nourrir le suspense, mais elle était brune et avait des yeux marron…

_ Margaery, soupira Sansa avant de se reprendre les yeux écarquillés, je veux dire c'est sûrement Dame Margaery Tyrell. Elle est vraiment brave pour oser se promener dans les bas quartiers !

_ Effectivement, reconnu Sinead en retenant un petit sourire amusé par la réaction de son amie.

_ Et… Pour quelle raison est-elle venue vous voir ? S'enquit Sansa en peinant à dissimuler son intérêt soudain pour la question.

_ Elle m'a parlé de toi, avoua la rousse en plissant les yeux pour étudier la réaction de la jeune Stark.

_ De moi? S'empourpra Sansa. Je n'ai rien d'intéressant pourtant. Je ne suis que…

_ Ça va aller, lui assura doucement Sinead en posant sa main sur la sienne, c'est juste moi. Tu ne crains rien avec moi, je te le promets. Margaery s'inquiète seulement de savoir si tu étais heureuse ici.

_ Je le suis, assura-t-elle malgré son regard fuyant. Enfin, surtout en sa compagnie. »

Sinead retient un petit sourire victorieux face à ce demi-aveu de son amie qui semblait devenir progressivement aussi rouge que ses cheveux. Donc, il y avait bel et bien quelque chose entre ces deux jeunes filles, mais pouvait-elle vraiment faire confiance à la jeune Tyrell pour prendre soin de Sansa? Elle grimaça en se rendant compte du fil de ses pensées, le bien-être de son amie était important à ses yeux mais malheureusement pas primordiale. Et puis, face à Joffrey, la situation de Sansa pouvait être difficilement pire. Le seul problème c'était son union avec Tyrion Lannister, ces lions étaient près à tout pour grignoter tout le territoire de Westeros. Pourtant, Sinead était certaine que Varys trouverait une solution pour récupérer l'influence des Stark qui restait à Port-Real.

« Reste près d'elle alors, lui conseilla Sinead. Je sais que tu rêves de repartir dans le Nord, mais parfois il ne faut pas suivre nos désirs.

_ Je ne sais pas, se morfondit Sansa. Je veux revoir ma famille.

_ Et tu la reverras, promit-elle. Quand la guerre sera finie, vous serez réunis.

_ Est-ce que tu sais ce qu'est l'amour? Demanda soudainement Sansa la prenant totalement au dépourvu.

_ De loin, éluda Sinead qui serait bien en peine de lui en dire plus à ce sujet.

_ J'espère que je connaîtrais ce sentiment un jour…

_ J'en suis sur, lui assura la rousse. »

Le reste de la conversation dériva sur des sujets plus badins comme les tartes aux citrons, jusqu'à ce qu'il se fasse trop tard pour ne pas éveiller les soupçons. Sinead prit congé de son amie et retourna dans sa boutique en se demandant si elle avait réussi à faire changer d'avis Sansa. Elle savait que celle-ci travaillait de son côté pour essayer de s'enfuir de la capitale, mais Sinead avait besoin qu'elle y reste pour l'instant. Et qu'elle en parte uniquement quand Varys aurait décidé que le plan avait suffisamment avancé.

Ce soir-là, elle apprit que Robb avait été assassiné lors d'un mariage organisé par les Frey et les Lannister. Sinead pensa à Leana et à ses soeurs, la peine qu'elles devaient ressentir devait être terrible à cet instant. Pourtant, avec une telle manœuvre, ces deux familles venaient de ternir irrémédiablement leur réputation, ouvrant une occasion en or pour elle. Bientôt, tout rentrera dans l'ordre.