Sandor

Traverser une partie du pays alors que la neige commençait à tomber avait été un véritable enfer sur terre. Les chevaux avaient même fini par refuser de les porter eux et leurs bagages, incapables d'avancer dans le blizzard qui les entouraient. Heureusement, Leana semblait dotée d'un impressionnant sens de l'orientation et elle les guida jusqu'à l'embarcation qui devait les emmener.

Ils auraient dû aller tous en sécurité dans l'île aux ourses mais Leana en avait décidé autrement. Et Sandor avait appris à ses dépends à ne pas contrarier une femme enceinte. Il n'appréciait pas de se faire ainsi mener par une femme, mais il refoula son énervement tant bien que mal. Surtout quand la gamine Stark fut elle seule envoyée chez les Mormonts pendant que eux changeaient de direction pour aller à l'opposé.

Après ça, les souvenirs du limier restaient confus entre le froid et la neige, ainsi qu'une boule qui restait constamment coincée dans sa gorge. Il passa des jours à regarder Leana de dos, sans jamais trouver la force de réaliser ce qu'il se passait réellement. Finalement, ils avaient traversé sur cette foutue barque, avec la putain d'impression d'être à deux doigts de se faire constamment renverser par les vagues agitées.

_ Est-ce que tu vas finir par nous dire où on va ? Aboya finalement Sandor à bout de nerfs.

_ Skagos, déclara Leana pâle comme la mort.

_ Es-tu folle ?! Tous le monde sait qu'il n'y a que des foutus cannibales là-bas !

_ Ce sont des bannerets Stark, souffla la jeune femme. Ils nous aideront…

Elle sembla vouloir ajouter quelque chose, mais à la place elle se laissa tomber contre lui. Sandor l'entoura précipitamment de ses bras et de sa cape pour tenter de la réchauffer tandis qu'un puissant coup d'adrénaline le saisissait.

_ Qu'est-ce qu'il y a ?! Louve ! Aboya-t-il.

Mais elle ne lui répondit rien. Sandor aurait presque aimé que l'autre bâtarde soit là pour s'assurer de la santé de Leana, mais elle était également partie dans sa propre direction. Le limier serra la louve un peu plus fort contre lui.

Quand la fragile embarcation toucha le rivage, Sandor fut choqué de remarquer qu'ils étaient attendus. Deux silhouettes se tenaient immobiles dans un début de brouillard. Surement grâce à l'habitude, il reconnut sans peine un loup géant qu'il supposa être celui du dernier chiard de la portée Stark. Un jeune garçon le regarda avec méfiance avant de lui désigner une destination. Sandor lui emboîta le pas en portant Leana qui dormait toujours, ainsi que leurs maigres possessions.

Le limier dut reconnaître que sans l'aide du chiard il n'aurait jamais trouvé l'entrée du bâtiment. L'île était constamment couverte de brouillard, et tout ce qu'on y voyait c'était des pierres les une sur les autres. Il fallait réellement savoir ce qu'on y cherchait pour le trouver. Ils passèrent par une bouche dissimulée par la végétation, avant de longer un long couloir humide, plusieurs portes et corridors plus tard et ils étaient enfin dans une espèce de grande salle mal éclairée où se trouvait un trône. Sandor fut énervé et désabusé de voir que même ici certains jouaient au pouvoir.

_ Qui êtes vous ? Demanda d'une voix dure un homme au physique sévère qui semblait avoir été découpé dans de la pierre comme le reste de son île.

_ C'est la soeur du mioche, Leana Snow, grogna Sandor qui préférait cacher son identité le plus longtemps possible même si sa face brûlée avait tendance à donner un bon indice.

_ Qu'est-ce qui me dit que vous n'êtes pas des espions Lannisters ? Rétorqua l'autre avec véhémence. Vous êtes tous fourbes et immoraux !

Avant que Sandor ait pu répliquer sur ce qu'il pensait des principes du Magnar, puisqu'il devait bien s'agir du chef de la maisonnée du même nom, Leana réussit à se lever.

_ Lisez ceci, déclara-t-elle d'une voix froide en lui tendant un parchemin qu'elle semblait avoir sorti directement de derrière son armure.

Le Magnar descendit de son trône de pierres et approcha avec la démarche assurée d'un homme qui se savait puissant et fort. Son expression faciale se figea une fraction de seconde avant de reprendre son aspect bourru.

_ Leana Snow, bienvenue dans ma demeure, déclara-t-il finalement avec autant de chaleur que s'il venait de lui annoncer le décès de sa famille sur cinq générations.

_ Je ne voudrais pas abuser de votre hospitalité, continua Leana, mais je pense que je viens de perdre les eaux.

Les deux hommes la regardèrent avec autant d'incompréhension que s'il venait de lui pousser un troisième bras.

_ Le bébé arrive, reformula la louve avec une expression particulièrement fatiguée.

_ Oh putain, fut tout ce que trouva à dire Sandor.

La suite fut encore plus confuse, si c'était possible, mais le Magnard prit les choses en main (il devait sûrement être plus habitué que lui à ce genre de situation), il aboya des ordres et une poignée de serviteurs arrivèrent pour s'occuper de la louve. Celle-ci se laissa faire au grand désaroie du limier qui se retrouva perdu au milieu de cette agitation. Ils furent guidés dans une chambre juste à côté, où on installa Leana alors qu'elle entrait en labeur. Les cris qu'elle poussa alors hantèrent Sandor pendant de longues journées : comment était-il humainement possible de souffrir autant sans mourir?

La seule compensation à sa frustration de se sentir totalement inutile ce fut que la louve réussit à lui broyer la main ainsi que chacun de ses doigts tout en donnant naissance à l'enfant qu'elle portait. Il n'avait strictement aucune idée du temps qu'il avait passé debout, les yeux exorbités à regarder la louve souffrir comme si c'était la chose la plus normale du monde. Au bout d'un moment, une des servantes annonça que le bébé était dehors. Quelques secondes après des pleurs emplissaient l'air jusqu'à prendre toute la place comme si ce nouvel être voulait s'accaparer toute l'attention. Le mestre emmaillota le nourrisson et fit mine de le présenter au limier, mais celui-ci fit plusieurs pas en arrière comme si sa simple proximité risquait de le brûler plus sûrement que des flammes. Le sage ne chercha pas à dissimuler sa surprise, il se détourna finalement de lui pour déposer le nourrisson dans les bras de sa mère qui souriait malgré sa fatigue apparente.

_ Ce bébé a un nom ? Demanda le mestre qui restait très professionnel.

_ Ragnar Clegane, affirma Leana avec ses yeux jaunes qui brillaient d'une intensité nouvelle malgré la pâleur de sa peau.

_ Clegane est un nom pourrie jusqu'à la moelle, rétorqua Sandor, il ne portera pas ce putain de nom !

La simple idée d'allonger l'arbre généalogique de sa famille le rendait fou, il ne restait plus que son monstre de frère et lui, quand ils seraient morts l'histoire pourrait enfin les oublier. Il était donc hors de question de mêler un nouvel être innocent aux sordides histoires qu'étaient les leurs.

_ Il portera le nom de son père, assura la louve sans se laisser intimider par sa colère. Un nom ne définit personne, c'est nous-même qui définissons notre nom.

La rage de Sandor s'essouffla en entendant ces mots, il y avait tellement de conviction et de force en-eux qu'il ne pouvait tout simplement pas les ignorer. Le mestre s'effaça en comprenant que le couple avait besoin d'intimité, et les servantes le firent à leur tour une fois qu'elles se furent assurées que la louve ne manquait de rien. Le limier se retrouva alors à nouveau idiot, sans savoir quoi faire de ses deux mains ni où poser son regard.

_ Prends-le, murmura Leana en lui tendant le nourrisson.

_ Je ne peux pas… Je ne v…

Il n'acheva pas ses mots oralement, mais ils résonnèrent dans son esprit je vais le salir. Mais mains ne peuvent pas toucher quelque chose d'aussi innocent, je n'en suis pas digne. C'était un terrible désespoir de s'en rendre compte, même pour lui. Il était une machine à tuer, ses mains ne sauraient pas s'occuper d'un être aussi fragile, c'était tout simplement inconcevable.

_ Assis-toi, insista finalement la louve avec une patience infinie.

Le limier se retrouva sur le lit sans même vraiment réfléchir, l'odeur de sang et de transpiration agressa son odorat mais il prit soin de ne pas déranger Leana. Celle-ci le regardait de ses yeux jaunes sans le quitter du regard, comme un animal fixant sa proie. Il se retrouvait dans une situation tellement surréaliste qu'il ne pensait même pas à réagir ou s'énerver, c'était comme si on avait déconnecté son esprit. La louve déposa délicatement le nourrisson entre ses mains, l'obligeant à s'en saisir pour ne pas le voir tomber.

_ Tu es f…

Ces mots moururent dans sa gorge quand il vit le bébé s'agiter puis ouvrir les yeux pour le regarder avec curiosité. Il semblait fatigué d'avoir autant pleuré, mais ses pupilles sombres le fixèrent avec autant d'intensité que celles de la louve.

_ Il te ressemble déjà, plaisanta Leana en posant sa tête contre son épaule.

_ Arrête de dire des conneries, répliqua Sandor surpris de se voir autant affecté par la présence du nourrisson dans ses bras. Je ne peux pas m'en occuper, il deviendrait un monstre…

_ Tu peux, et tu veux, le coupa la louve avec humeur. C'est ton fils que tu le veuilles ou non, il n'y a plus de marche arrière maintenant.

_ Je ne te savais pas aussi autoritaire, s'étonna le limier complètement déstabilisé par tous ce qui arrivait.

_ Et tu n'as encore rien vu, affirma-t-elle. Ragnar et moi allons te mener la vie dure, je te le promets.

_ Je n'en doute pas, grommela Sandor renfrogné.

Finalement, Leana s'endormit, tout simplement épuisée, et Sandor resta à ses côtés incapable de bouger car Ragnar s'était également assoupi dans ses bras. ça commence bien, songea-t-il désabusé.

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Il y avait des choses improbables dans le monde. Des personnes, des événements que même lui avait du mal à accepter. Pourtant, cette chienne de vie l'avait forcé à accepter tout un tas de choses bien merdiques. Mais ce qu'il était entrain de regarder dépassait largement l'entendement. Il était incapable d'accepter la réalité de ce petit être qui dormait entre eux. Leana épuisée dormait déjà depuis longtemps, pourtant lui n'osait pas fermer les yeux de peur que tout disparaisse. Ils étaient dans une chambre plutôt spacieuse aux murs de pierres dénudés et au confort spartiate. Ils devaient entasser plusieurs couvertures pour éviter de sentir le froid mordant de l'hiver, mais c'était toujours mieux que de dormir dehors, sur la route.

Sandor avait finit par accepter la présence de ce… de son fils : ce tout petit être était une partie de lui, il représentait l'espoir et le meilleur de lui-même. Il était si fragile mais pourtant il le regardait avec une confiance qui troublait constamment le limier. Comment allait-il pouvoir l'élever? Comment le rendre fier de son père qui n'était qu'un monstre? Combien de temps mettrait-il avant de réaliser ce qu'il était et commencer à le haïr? C'était des questions auxquelles il pensait chaque jour et auxquelles se mêlaient d'autres inquiétudes. Ragnar était un Clegane maintenant, pour le meilleur et surtout pour le pire. Son grand-père était mort, Gregor était donc le lord Clegane; il n'y avait plus personne à part lui dans leur famille maudite. Et, il ne voulait pas que son enfant soit sous les ordres de son monstrueux frère. Il avait toujours voulu le tuer depuis qu'il était enfant, à cause de toutes les atrocités qu'il avait commises, mais maintenant il le désirait aussi pour offrir un meilleur futur à son fils.

Il le regardait justement dormir entre lui et la louve. Il avait encore du mal à accepter que ce petit être soit réellement là, après tout ce qui était arrivé. Quand ils avaient quitté l'île aux Ourses, Leana était déjà tellement grosse qu'il avait été constamment terrifié qu'elle accouche dans la nature. Il savait très bien que dans des temps aussi incertains, la survie de la mère ou de l'enfant pouvait être compromise, et les voir tous deux en bonne santé auprès de lui le remplissait d'une reconnaissance qu'il ne savait pas à qui adresser.

Il n'avait jamais vraiment pensé à devenir père, et maintenant il n'avait aucune idée de comment s'occuper de son enfant. Pourtant, il essayait sincèrement, et il voulait croire qu'il pouvait arriver à lui donner une vie heureuse, différente de la sienne. Ici, ils étaient en sécurité; mais au fond de lui, il savait qu'un jour viendrait où ils devraient sortir de leur cachette et affronter leurs ennemis. Le nourrisson s'agita dans son sommeil, sûrement en proie à un cauchemars, et il se mit à gémir doucement.

« Dors Ragnar. Dors, je te protège, le berça-t-il en caressant les premiers cheveux bruns de celui-ci. »

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Sandor vérifia que Ragnar était bien installé contre son torse, le mestre leur avait montré comment le porter en l'emmayotant dans des linges puis en passant ceux-ci autour des côtes et dans le dos d'un adulte. Ils avaient pris soins de l'enrouler dans suffisamment de couvertures pour qu'il n'attrape pas froid : l'hiver n'était plus une notion lointaine, ici dans le Nord la température était glaciale et la neige tombait presque tout les jours. Mais, la louve avait besoin de s'exercer en extérieur, et il l'avait suivie avec leur nourrisson qui dormait présentement.

« Tu devrais rester à l'intérieur, tenta une nouvelle fois Leana en s'adressant à Rickon qui les avait suivis.

_ Je veux rester avec vous, insista celui-ci avec une mine boudeuse. »

Contrairement à Arya qui avait connu Sandor avant, Rickon n'avait aucun a priori par rapport à lui. Pour le petit garçon, s'il était avec sa soeur alors c'était tout ce dont il avait besoin pour mériter sa confiance. Et il semblait avoir décidé de rester constamment avec eux depuis qu'ils étaient arrivés, sûrement de peur de se retrouver à nouveau tout seul. Le limier se serait sûrement énervé d'avoir un morveux constamment dans les pieds, mais celui-ci était étrangement calme et taciturne. Il était toujours suivi de son loup, et généralement il se contentait de s'assoir à côté d'eux en silence. Au même moment, Ragnar se réveilla et commença à s'agiter. Sandor défit les attaches avant de le poser au sol sur une couverture qu'il avait préalablement étendue. Le nourrisson se mit à parler dans son langage incompréhensible à s'amusant avec des figures grossières en bois qu'on leur avait généreusement données.

« Tu veux continuer tes leçons gamin? Demanda Sandor à Rickon. »

Celui-ci leva ses yeux bleus farouches sur lui avant d'hocher vivement la tête avec empressement. Sandor avait commencé à lui apprendre à se défendre à la demande de Leana. Ils utilisaient pour cela des épées en bois d'entraînement qui leur avait été prêtées par le Magnar. La louve lui lança un regard reconnaissant avant de se concentrer sur ses propres exercices. Peu de temps après la naissance de Ragnar, elle avait décidé d'apprendre à utiliser ce loup qui existait en elle. Sandor se souvenait encore très clairement de la première fois où elle s'était exercée devant lui.

Il tenait à ce moment là leur bébé contre son torse, et la louve était assise à genoux devant un des barrals de l'île, qui en comptait d'ailleurs une dizaine. Elle avait médité longuement, au point que Sandor avait baissé sa garde par ennuie, il ne savait à ce moment-là pas réellement ce qu'ils attendaient. Leana avait un comportement souvent proche de l'animal, mais il avait à l'origine mis cela uniquement sur le fait qu'elle avait été retrouvé dans la nature quand elle était enfant. Il n'aurait jamais imaginé être témoin de ce qui avait suivit. Alors que le silence régnait tout autour d'eux, le vent était soudainement tombé, et pendant un bref instant il avait perdu de vue Leana. Jusqu'à ce qu'il baisse les yeux et se retrouve nez à nez avec un loup géant. Instinctivement il avait protégé Ragnar d'un bras en cherchant son épée de l'autre, puis il avait croisé le regard de la bête et comprit en un instant : elle était Leana, Leana était elle. L'instant d'après, elle était à nouveau humaine devant lui.

Depuis, elle s'entraînait quotidiennement à allonger le temps de sa transformation, et le contrôle qu'elle avait sur ses instincts animales. Enfin, c'était ce qu'elle lui expliquait après chaque session. Néanmoins, elle ne savait pas pourquoi elle était ainsi, ni ce qu'elle était vraiment. Sandor avait vaguement entendu parler d'histoires de change-peaux mais c'était quelque chose qu'il pensait ne plus exister depuis des centaines d'années, ou alors seulement de l'autre côté du mur. Parfois, il se demandait s'il était possible qu'elle eût été abandonnée par des parents sauvageons qui auraient fuit au Sud de la frontière. Mais, il ne lui avait pas exposé son hypothèse, tout simplement parce qu'il n'y trouvait pas d'intérêt : elle était qui elle était, et cela lui convenait très bien.

Sandor ordonna à Rickon de répéter le même mouvement en plusieurs séries de dix, pour aguerrir les muscles de ses bras, et en faire un automatisme. Il ne pouvait pas en faire un combattant à uniquement cinq ans, mais il pouvait toujours lui donner les bases nécessaires pour mettre toutes les chances de son côté en cas d'affrontement. Il profita de ce répit pour vérifier que Ragnar n'essayait pas de fuir, il avait des tendances exploratrices depuis qu'il avait compris commenter marcher à quatre pattes. Le mestre trouvait qu'il apprenait plus vite que la normale et que sa croissance était un peu rapide, il leur avait tout de même assuré que ce n'était pas là un sujet d'inquiétudes. Le limier tourna son mufle dans la direction où se trouvait précédemment Leana, elle était toujours là mais sous une autre forme. Un loup géant noir aux pupilles jaunes avait posé son front sur un second loup géant noir mais aux pupilles vertes cette fois-ci. Les deux animaux étaient étrangement silencieux, comme s'ils arrivaient à communiquer uniquement par la pensée. Ce qui était sûrement en partie vraie. Sandor ricanna en s'entendant penser, il était tellement blasé par ce qui leur arrivait que maintenant il pouvait envisager des choses totalement tarées sans même cligner des yeux.

Après un moment, le plus gros loup, qui lui arrivait au-dessus de la ceinture, s'approcha de lui en se mouvant avec une souplesse dérangeante tellement elle faisait rouler ses muscles puissants. Celui-ci claqua des dents près de son torse avant de s'ébrouer pour redevenir Leana.

« Très mature, commenta Sandor goguenard tandis qu'elle prenait leur fils dans ses bras.

_ Toujours, plaisanta-t-elle sur le même ton. J'ai réussi à communiquer avec Vent Gris. »

Il avait fini par comprendre que quelque chose liait les loups des enfants Starks entre eux, au point qu'ils arrivaient à plus ou moins parler entre eux à l'aide de ce que Leana lui avait expliqué comme étant des souvenirs ou des images aux sens parfois obscurs. C'était ainsi qu'elle avait compris où se trouvait Rickon, ou qu'elle avait su que ses deux jeunes frères n'avaient pas réellement étaient assassinés par les Fer-nés. Quand elle lui avait expliqué cela, Sandor n'avait pas pu s'empêcher de se rappeler que la louve de Sansa avait été tué durant leur voyage vers Port-Real, il y avait maintenant bien longtemps. Il n'était pas du genre à réfléchir ou à revenir sur ce qu'il avait commis, il était alors sous les ordres du prince Joffrey; pourtant il avait pu difficilement imaginer la souffrance que cela avait dû être pour Leana. Puisqu'en plus de pouvoir communiquer avec les autres loups, elle semblait presque physiquement liée à eux au point de ressentir ce qu'ils ressentaient, leur peur ou leur joie, mais aussi leur douleur. Avait-elle eu l'impression qu'on la tuait elle aussi ce jour-là? Il n'avait pas osé poser la question.

« Qu'est-ce que tu as vu ? Demanda Sandor en tentant de refouler cette stupide culpabilité qui le rongeait.

_ Arya va bien, il reste près d'elle maintenant, expliqua Leana. Je pense qu'elle s'est liée d'amitié avec la petite Mormont.

_ C'est une dure gamine, pas étonnant. »

Leana hocha simplement la tête, en gardant le silence. Mais, Sandor commençait à reconnaître certaines de ses expressions, et il y avait quelque chose qu'elle ne lui avait pas dis.

« Il y avait autre chose, comprit-il.

_ Oui, avoua Leana. J'ai vu Lyanna… Elle semblait comme moi.

_ Elle se change en loup?

_ Plutôt en ours je dirais, hésita-t-elle. Mais je ne suis pas sur, ça pourrait être seulement une image de Vent Gris pour la décrire.

_ Un ourson serait plus précis, ironisa Sandor.

_ C'est vrai, fit-elle en riant. »

Ragnar s'agita dans ses bras, et Leana entreprit de dénouer sa chemise pour lui donner le sein. Sandor s'assit à côté d'eux, et les entoura de ses bras pour partager sa chaleur. Rickon les rejoignit une fois qu'il eut finit, et il s'installa devant eux avec Broussaille. Le limier avait dû mal à l'accepter ainsi, une part de lui jugeait qu'il ne méritait toujours pas ce qu'il voyait, mais il devait avouer qu'ils ressemblaient presque à une famille.

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Il était devenu obnubilé uniquement par la colère, le ressentiment et le dégoût. Il ne se passait pas un jour sans qu'il ne sente bouillir intérieurement, ressassant inlassablement sa rancoeur et sa haine à l'encontre de son frère aîné. Non, du monstre qu'était Gregor. Il ne pouvait pas penser à lui comme faisant partie de sa famille, c'était impossible. Depuis l'incident… Depuis qu'il l'avait défiguré, il ne pensait qu'à une chose : devenir plus fort pour ne plus jamais être aussi vulnérable. Dès qu'il y pensait, il se sentait furieux et dégoûté par lui-même pour avoir été aussi faible. Pourquoi ce monstre était-il aussi grand? Et lui non…

Sandor frappa rageusement dans le vide avec son épée. C'était une lame impressionnante à deux mains, beaucoup trop lourde pour ses bras mais il s'en fichait. Il voulait devenir fort, et vite. Son père la lui avait offerte peu de temps après l'"accident ". Gregor était intouchable qu'on lui avait expliqué, il était l'héritier de la maison Clegane et on ne pouvait pas se permettre d'entacher aussi précocement sa réputation. Cela avait forcément dû être un événement mineur et isolé. C'est comme ça qu'il avait fini défigurer à vie à seulement six ans tandis que son frère restait écuyer, et n'avait encouru aucune punition. Sandor en voulait au monde entier maintenant, personne ne pouvait le protéger à part lui-même. Peut-être était-ce pour cela que son père lui avait donné sa propre arme.

Il ne voyait plus personne, il ne pouvait pas supporter leur présence avec leur regard plein de pitié ou de dégoût en le voyant, et encore plus à cause de leur saleté d'hypocrisie. Même sa soeur ne trouvait pas grâce à ses yeux, il ne pouvait plus rester avec elle. Il avait tellement honte à chaque fois qu'il la voyait, ils avaient toujours été semblables, et maintenant il était devenu une créature hideuse que tout le monde regardait avec dégoût. Même sa mère ne pouvait lever les yeux sur lui sans avoir cet air misérable qu'il haïssait plus que tout.

Il avait eu dix ans cette année. Et il commençait déjà à réfléchir à ce qu'il pourrait faire. Il était hors de question qu'il reste ici, où Gregor serait bientôt le Lord. La seule chose qui le retenait encore de ne pas être un totale tyran sur tout ce qui y habitait, c'était la présence de leur père. Sandor ne voulait pas devenir un chevalier, il était hors de question pour lui d'être apparenté à la lie de ce monstre. Non, il deviendrait mercenaire, jusqu'à être suffisamment fort pour se venger de Gregor. Il le ferait alors souffrir encore plus qu'il n'avait souffert, et il en apprécierait chaque seconde. C'était la seule pensée qui lui apportait un tant soit peu de réconfort.

Soudain, une grande agitation se fit entendre à l'extérieur de la salle où il s'entraînait. Sandor rengaina son épée, déconcentré et surtout agacé d'avoir été interrompu. Il attrapa sa tunique et la renfila par-dessus son pantalon de bure avant de sortir pour essayer de voir ce qui pouvait bien se passer. Il vit plusieurs servants passer devant lui sans même lui prêter attention, courant avec des draps dans les mains. Sandor les suivit par ennui, jusqu'à arriver dans le hall d'entrée de leur demeure. Plusieurs gens de leur maisonnée se lamentaient en formant un attroupement autour de quelque chose qu'il ne pouvait pas voir. Il se fraya un chemin, et on le laissa passer en le reconnaissant. Il ne remarqua qu'à peine les murmures autour de lui. Il parvient finalement à voir le sujet de l'agitation : son père gisait dans une mare de sang sur le carrelage, on avait visiblement essayait de bander ses plaies mais il était mort comme le prouvaient son teint cireux et ses yeux figés dans une expression horrifiée.

_ Mon père a été tué à la chasse, déclara soudainement Gregor -que Sandor n'avait pas remarqué jusque là-.

Ce monstre se tenait en face de lui, juste à côté du corps à peine froid de leur père. Il tenait encore son épée dans la main, couverte de sang, mais son visage était aussi vide d'expression que s'ils avaient été entrain de parler d'entretien des terres.

_ Je suis donc le nouveau Lord Clegane, continua Gregor sans paraître s'émouvoir du sang qui imbibait ses vêtements, dorénavant je suis votre maître à tous.

Sandor se figea en réalisant ce qui était entrain de se passer. Dans peu de temps, dans la journée peut être, il allait devenir le jouet de ce monstre cruel et sans âme. Il ne pouvait pas rester ici une seconde de plus. Il entendit alors quelqu'un soupirer à côté de lui. Sandor tourna le tête pour voir sa sœur. C'était étrange qu'il ne l'ait pas remarquée jusque là alors qu'elle se tenait très proche de lui. Il réalisa qu'il ne l'avait pas réellement vue depuis très longtemps. Elle portait ses cheveux bruns bouclés lâchés sur ses épaules, son teint de peau était affreusement pâle et ses yeux semblaient excessivement las. Il remarqua alors qu'elle ne semblait pas triste, son soupir semblait plus soulagé.

Sandor quitta rapidement les lieux en direction de sa chambre, il savait déjà où il allait se rendre : à Castral Roc. Les Clegane étaient des vassaux des Lannisters depuis deux générations, il n'aurait aucun mal à y être recruté en tant que mercenaire. Il attrapa le sac qu'il avait préparé depuis quelques mois, attendant le bon moment pour partir. Et ce moment était enfin arrivé. Il accrocha son épée à sa ceinture, vérifia qu'il avait de quoi tenir pour la durée de son voyage. Il quitta sa piaule sans même ressentir le moindre pincement, cet endroit n'était plus chez lui, il n'y avait que des mauvais souvenirs. Pourtant, en passant devant la chambre de sa soeur, il se surprit à s'arrêter sans le vouloir. Il se rendit compte qu'il ne pouvait se résoudre à quitter la demeure familiale sans au moins lui dire au revoir. Il renifla avec mépris en réalisant qu'il était toujours qu'un gamin, mais il ouvrit tout de même la porte. C'était la dernière faiblesse qu'il s'accordait avant d'oublier tout le reste et de se concentrer uniquement sur sa vengeance.

Sandor n'eut pas besoin de dépasser le seuil de la porte pour trouver sa sœur. Elle était là, pendant au bout d'une corde tendue au plafond, juste au milieu de la pièce. Le jeune garçon sentit comment un vent froid le saisir complètement, gelant tout sentiments et émotions. Il referma la porte. Il n'y avait plus rien qui le rattachait ici, et l'enfant qu'il était venait de mourir définitivement.

Sandor se réveilla sans un bruit de son rêve. Il se sentait vidé comme si ses souvenirs l'avaient vampirisé de toutes ses forces. Il resta allongé un long moment, le regard perdu dans le plafond de pierres. Lentement, il réalisa, près de vingt ans après, pourquoi sa soeur avait fait une chose aussi terrible. Il avait sombré dans son propre auto-apitoiement, incapable de voir la souffrance d'Alienor. Comment avait-il pu ignorer les bleus dans son cou? La maigreur inquiétante de son corps, ses sursauts dès qu'un bruit se faisait entendre… Et puis, le soupir qu'elle avait poussé en entendant la déclaration de Gregor. Ni triste, ni désespéré, seulement incroyablement soulagé, presque même léger et heureux. Il pouvait encore l'entendre.

_ Est-ce que ça va ? Demanda soudainement la louve à côté de lui.

Sandor tourna son regard vers elle, seulement ses yeux jaunes sortaient d'en-dessous de la couverture, ses cheveux noirs qui rebiquaient dans tous les sens lui donnait l'air d'un hiboux à moitié endormi. Cette vision eut le don de chasser une partie des humeurs sombres qui l'habitaient, mais il ne pouvait pas continuer à fuir son passé s'il voulait pouvoir construire un futur.

_ Je veux tuer mon frère, déclara-t-il très sérieusement. Parce qu'il a fait de mon visage cette putain de merde, parce qu'il a tué notre putain de paternel, et ma foutue soeur. Et surtout, je ne veux pas qu'il puisse s'en prendre à Ragnar.

_ Tu auras ta vengeance, lui promit Leana en touchant doucement sa joue du bout de ses doigts. Et j'aurais la mienne.

_ As-tu commencé une liste comme la petite louve? Demanda Sandor avec un rictus moqueur.

_ Ce serait trop long, répliqua-t-elle avec une moue provocatrice. Mais le Nord se souvient.

_ Toujours aussi dramatique dans le Nord…

_ On en a bien besoin les pieds dans la neige pour pas avoir l'air seulement frigorifié.

_ Je ne comprends pas votre passion pour le froid et la putain de neige.

_ Nous n'avons pas le choix, lui fit-elle remarquer d'un air entendu.

Ils se sourirent mutuellement, visiblement très amusés de s'envoyer des piques à une heure aussi matinale. Surement réveillé à cause d'eux, Ragnar s'agita doucement avant d'ouvrir les yeux pour voir ce qui était entrain de se passer. Sandor le remarqua, et il se pencha vers lui pour vérifier s'il allait bien.

_ Leana, fit Sandor l'air choqué. Qu'est-ce que c'est que ce foutu bordel ?

_ Quoi? S'étonna la jeune femme.

_ Ses putain d'yeux !

Ragnar les regardait avec son air innocent, seulement au lieu d'avoir deux yeux noirs comme d'ordinaire. Le droit était maintenant aussi jaune que celui de sa mère.