"Tiens," dit Erwin gravement, lançant un couteau à Levi. N'importe qui d'autre aurait paniqué, mais il le réceptionna aisément. "Je suis certain que tu sais t'en servir."

Levi hocha la tête, tenant la lame en prise inversée. Le silence régnait dans la prison, comme toutes les nuits, et avec de la chance, ça ne changerait pas. Son esprit, quant à lui, bouillonnait d'activité. Il n'avait pas arrêté d'anticiper ce moment depuis la nuit où lui, Erwin, et (malheureusement) Armin s'étaient regroupés pour discuter des détails.

Ils étaient en train de prendre un énorme risque, et ils n'avaient aucune garantie de revenir vivants.

Erwin jeta un regard tranquille depuis l'encadrement de la porte, mais pour une fois, Levi savait que l'homme considérait la situation aussi sérieusement que lui. Toute la semaine, ils avaient réfléchi à leur plan ensemble, s'assurant de ne pas oublier le moindre détail et discutant même de tactiques d'improvisation au cas où quelque chose tournerait au vinaigre.

"Erwin."

Sa voix lui semblait trop bruyante, ou peut-être qu'il ne lui était pas familier, ce nom glissant sur sa langue. Ce n'est pas qu'il ne l'avait jamais prononcé, il préférait simplement l'emmerder et être une nuisance. Smith, trouduc, ducon, sac à merde. Sa créativité passait avant sa politesse.

"Oui?"

La prise de Levi sur le couteau se ressera. Un léger sourire arrogant apparut sur ses lèvres, tandis que son regard restait sur les barreaux de la cellule. Il ne voulait pas voir ces yeux bleus perçants, ne voulait pas voir l'expression de l'autre rester si lugubre. "Si tu te fais blesser, je laisse ton gros cul derrière."

Le coeur n'y était pas. Erwin n'avait pas besoin de le savoir. Ces mots valaient le coup juste pour le rire silencieux qu'il donna en réponse, même s'ils n'avaient rien de vrai.

En toute honnêteté, Levi n'avait aucune idée de ce qu'il ferait si quelque chose arrivait à Erwin. Erwin était celui qui avait des connections, celui qui rendait la vie de prison plus facile, celui qui lui avait préparé une échappatoire. Si quelque chose devait lui arriver, si quelque chose devait arriver à Armin - ce dont, honnêtement, Levi était assez certain - quelle garantie avait-il que les hommes d'Erwin l'aident à la sortie? Aucune.

Du moins, c'était la raison que Levi se donnait pour expliquer son hésitation.

"Si tu le dis, Levi," dit Erwin, se laissant enfin sourire. Sûrement du bluff. Avant, ça n'aurait pas été le cas. Levi se demandait quand cela avait changé. Il ne pouvait cependant pas nier que cette démonstration de positivité boostait sa confiance en la réussite de l'opération. "Il est presque l'heure."

C'était probablement trop demander que tout se déroule sans accroc, mais cet optimisme, l'espoir que tout allait bien se passer semblait être la seule chose poussant Levi à suivre Erwin hors de la cellule. Qu'est-ce qu'il foutait? Une évasion? Il avait été terrifié de la prison fédérale, au début, peut-être était-ce pour cela qu'il avait accepté de faire partie d'un plan si stupide.

Tout de même, il ne savait pas quoi craindre plus - être laissé derrière sans la protection que lui avait offert Erwin, ou être ramené au fond du gouffre de l'emprisonnement après un échec cuisant, à la merci de détenus affamés. Ce n'était pas le moment de penser à ça. Il pourrait y réfléchir plus tard.

Ils connaissaient les patrouilles de ce soir, et la lampe torche d'un garde brilla à une intersection. Erwin poussa hâtivement Levi dans une alcôve sur le chemin, l'acculant inconfortablement dans un coin, et il aurait bien voulu s'en plaindre. Au lieu de cela, il attendit, la respiration lente, le coeur battant la chamade alors que la lumière grandissait. La main d'Erwin resta fermement autour de son bras, un ancrage.

Puis elle se retira, et Levi entendit le cou du garde se briser dans un crack retentissant. Autrefois, Levi aurait décrit ce son comme étant écoeurant. Aujourd'hui, ça le faisait frissonner, observer les muscles d'Erwin se contracter sous sa peau, rompre le cou d'un homme adulte comme si ne rien n'était. A volé un stylo, mon cul. Ce mouvement était trop naturel, trop travaillé. Levi se réprimanda intérieurement; ce n'était pas le moment de spéculer sur le passé d'Erwin, et s'ébattre dans un placard n'était clairement pas leur objectif.

L'alcôve donnait sur une porte vers un placard à balais, et ils posèrent rapidement l'homme à l'intérieur, Erwin prit son taser et sa matraque au passage. Il les proposa silencieusement à Levi, mais il refusa.

"Tu es sûr?"

"J'ai tout ce dont j'ai besoin."

Erwin détacha la radio de la ceinture du garde. Il appuya trois fois sur le bouton d'activation rapidement - rien de notable pour les autres gardes, causant peut être un levé de sourcil, mais un message important pour Armin dans la salle de commandes. Un signal.

Levi retint sa respiration et compta jusqu'à cinq, puis Erwin sortit un brouilleur de sa poche. Cinq secondes de plus, et ils quittèrent le placard. Toutes les caméras devraient être désactivées, toutes les radios dans un radius d'un kilomètre inutilisables, toutes les alarmes hors-service, et Armin devrait être en chemin pour les retrouver. Levi espérait pouvoir croire en tout cela.

Grâce à leur mémorisation des patrouilles, ils se faufilèrent dans le couloir, tournant à droite et repérant le panneau de sortie au niveau des escaliers. De l'autre côté de la porte, il savaient qu'ils allaient trouver un garde. Ils s'accroupirent et longèrent le mur, juste au cas où l'homme de l'autre côté de la porte décide de regarder par la fenêtre.

Une fois arrivés devant la porte, un simple regard et un lent clignement fut la seule communication du duo avant qu'Erwin ne s'élance de tout son poids dans la porte massive. La vitesse était de mise, et Erwin en avait juste assez pour permettre à Levi de se faufiler dans l'ouverture et enfoncer son couteau dans la gorge du garde sans lui laisser le temps de saisir son taser.

Erwin laissa la porte se fermer si silencieusement que Levi n'entendit pas le clic du loquet au-delà des giclées de sang. Sa poitrine palpitant avec une excitation étrange qu'il n'avait pas ressentie depuis des mois, Levi fit pivoter sèchement la lame et observa la blessure se transformer en un trou béant, révélant ce qui était probablement la trachée de l'homme. Son uniforme était déjà teinté de pourpre, et Levi finit par arracher le couteau de la plaie, regardant avec satisfaction le sang jaillir et atterrir son propre visage et ses vêtements.

Le corps s'écroula au sol, et Levi contempla le sang et les morceaux de chair jonchant ses mains, l'adrénaline coulant dans ses veines, et le sentiment puissant qui lui avait été ôté après son arrivée dans ce trou ressurgit en un instant.

Oh, ce que ça lui avait manqué.

"Levi."

C'était un simple rappel, pas un affront ni une réprimande, sans une once de jugement. Un peu d'amusement, peut-être, à en juger par le sourire à peine dissimulé sur le visage d'Erwin, mais Levi s'en fichait. Il se sentait divinement bien. Avec un hochement de tête, il suivit le blond dans les escaliers.

Ils semblaient infinis à cause de la vitesse à laquelle ils devaient bouger. Il y avait d'autres gardes, et ils s'en débarrassèrent rapidement, sans effort. Tout se passait extrêmement bien. Trop bien. Dans l'euphorie de sa soif de sang, Levi s'en soucia à peine.

Au rez-de-chaussée, au fond d'un couloir, se trouvait une pièce - une salle de repos - et le sol était jonché de corps immobiles. Morts ou inconscients, Levi n'en savait rien, mais Armin les attendait près d'une porte grise marquée du même symbole rouge que les escaliers.

"T'as fait ça?" demanda Levi en enjambant un corps désarticulé, surpris. Armin hocha fièrement la tête.

"Je n'ai pas atterri ici sans raison," dit-il insolemment. Levi lâcha un petit rire et leva les yeux au ciel. Tout de même, il était stupéfié; cette pièce avait vu un massacre. Il n'était pas peu envieux.

Erwin plaça un doigt devant ses lèvres et sa main sur la poignée de la porte. "Nous y sommes," murmura-t-il. Le silence s'installa, des expressions lugubres prirent d'assaut leur visage, et une forme d'anxiété bourgeonna dans la poitrine de Levi. Ils y étaient vraiment. Soit ils s'échapperaient, soit ils échoueraient. Ils seraient probablement tués s'ils ne parvenaient pas à s'enfuir.

Il s'attendait presque à un discours d'encouragement avant qu'ils ne sortent, mais fut soulagé d'avoir tort. Ça n'aurait fait que le rendre plus nerveux. Au lieu de cela, il s'assura de se détendre, pliant légèrement les jambes et se préparant alors qu'Erwin ouvrait la porte. Armin laissa s'échapper de minuscules couinements apeurés derrière lui, Levi n'ayant même pas le coeur à lui dire de la fermer, et ils se mirent à courir.

La première chose qu'il remarqua fut les projecteurs illuminant le sol. Levi savait qu'ils seraient là, mais bordel, il avait prié d'être au moins à mi-chemin avant qu'ils ne passent sur le trio. La zone était juste trop grande, et quand il vit un faisceau se rapprocher du groupe, même un trait de vitesse dans son sprint ne pouvait plus le sauver.

Une alarme retentit - une alarme manuelle. Elle était distante, bien plus silencieuse que le système d'alarmes de la prison, mais assez bruyante pour alerter les autres tours. Levi ne put pas se retenir; un flot d'injures se déversa de sa bouche alors qu'ils continuaient à courir sous les projecteurs. Les coups de feu commencèrent, la pluie de balles faisant s'élever de petits nuages de terre à leurs pieds, et ils se séparèrent pour être plus difficiles à toucher.

Puis, avec un sentiment d'effroi s'installant dans les tripes de Levi, vint le son d'hommes furieux et de chiens enragés derrière eux.

"Plus vite!" fut l'ordre insistant d'Erwin, et Levi essaya. Il essaya de toutes ses forces, mais de toutes les choses auxquelles un homme peut échapper, les balles n'en sont pas. Une douleur éclata dans sa cuisse et il s'écroula lourdement au sol.

Il n'eut pas peu honte du cri pathétique qui quitta ses lèvres, et son coeur battit la chamade contre sa poitrine lorsque que les aboiements triomphants des bergers allemands se firent entendre derrière lui. Levi osa un coup d'oeil et les vit tous se ruer vers lui, sentant des balles l'effleurer alors qu'il fixait la salive couler entre les dents acérées des molosses. Était-ce donc la fin? Il avait accepté les risques, et le voilà pourtant, recroquevillé à terre, observant sa vie arriver à son terme dans les griffes de bêtes rugissantes.

Bon, ce n'est pas comme si Levi ne méritait pas un tel sort. Il était surpris que la mort ne l'aie pas trouvé plus tôt, à vrai dire. Peut-être que son cadavre distrairait les chiens assez longtemps pour qu'Erwin puisse s'échapper. Levi aurait aimé que cette pensée amoindrisse sa terreur.

"Debout," vint un grognement insistant derrière lui, puis il fut soulevé du sol par des mains fortes.

Une douleur vive éclata dans la jambe de Levi, et il laissa s'échapper un cri en s'appuyant malencontreusement sur son mauvais côté. Puis il fut soulevé. Erwin le prit par-dessus son épaule, ses os creusant douloureusement le ventre de Levi, et repris sa course vers la sortie.

Il fallut à Levi exagérément longtemps pour se remettre du choc. Erwin l'avait . . . Il ne l'avait pas laissé derrière. Haletant laborieusement, Levi s'efforça d'empêcher sa jambe d'être trop secouée, réduisant un tant soit peu la douleur. Avant qu'il ne puisse trop s'attarder sur sa situation, Armin apparut dans son champ de vision, ayant ralenti pour revenir au même niveau qu'Erwin.

"Tiens!" cria-t-il, et Levi arriva tant bien que mal à réceptionner le pistolet qu'Armin lui lança. "Il est chargé!"

Levi leva le regard vers la horde à leurs trousses, et il vit les chiens gagner du terrain sur eux. Il prit l'inspiration la plus profonde possible malgré la douleur et plissa les yeux, soulevant le pistolet. Ils n'étaient pas encore sortis d'affaire, mais ils pouvaient l'être bientôt. Levi s'assurerait qu'ils s'en sortent.

Ils comptaient sur lui. Il refusait d'être un poids mort. Il ne laisserait pas la décision d'Erwin de lui porter secours être une erreur fatale.

C'était dommage; Levi avait toujours aimé les chiens. Les voir tomber au sol et se tordre pathétiquement de douleur le fit se sentir bien plus coupable que n'importe quel autre de ses meurtres. Cinq chiens plus tard, il ne lui restait que quatre balles, et ses oreilles sifflaient.

Levi était sur le point de vider son chargeur quand il entendit le son de la voix d'Erwin, et il peina à écouter. Il réussit à discerner un nom.

"Mike!"

Il regarda par-dessus son épaule et vit, de l'autre côté du portail, une Jeep camouflée sans plaque. Un homme costaud - encore plus musclé et massif qu'Erwin, si c'était possible - en sortit avec une paire de coupe-boulons, luttant avec le cadenas de l'entrée alors qu'ils s'en approchaient. Juste à temps, il sauta, et Erwin s'engouffra à travers le portail avec Armin à ses talons.

Mike se précipita dans le siège conducteur, Armin prenant place dans le siège passager. L'arrière de la Jeep était presque complètement vide, sans rangée de sièges, assurément modifiée. Erwin y jeta Levi maladroitement avant de se glisser à l'intérieur.

Levi s'appuya contre le dossier du siège d'Armin, compressant sa blessure et respirant profondément. Tout commençait à s'assourdir, le bruit se faisant étouffé et la forêt autour d'eux devenant brouillard quand Mike accéléra, et il remarqua la grande quantité de sang maculant la chemise d'Erwin quand ce dernier le fit s'allonger sur le sol.

Le bras d'Erwin le retenait là, sa main fermement posée sur son front comme s'il s'attendait à ce qu'il se relève, alors que Levi se sentait parfaitement bien allongé là. Sa respiration était un peu plus laborieuse, cependant, et bien plus bruyante, des sons étranglés s'échappant de temps en temps. Les mouvements brusques semblaient lui avoir mis la jambe en feu.

"Levi?"

C'était la voix d'Armin, encore aigüe dans un reste de tension, et nouée d'inquiétude. Levi voulait grommeler. Qu'est-ce que ce connard voulait? Il était déjà quelque peu occupé.

"Mike", dit Erwin dans l'urgence, presque implorant. Un acquiescement de l'homme aux muscles,et le son d'Armin fouillant la boîte à gants. "Levi, reste éveillé."

"J'le suis", tenta-t-il de répondre, mais il ne put que le marmonner. Dans un instant soudain de clarté, son esprit lui apporta le terme "hémorragie". Quelle façon de partir, pensa-t-il, sûrement trop amusé. Ne s'échapper d'un destin funeste que pour retomber dans un autre.

"Tu le seras après ça," marmonna Erwin, un son étonnamment clair comparé au brouillard environnant, puis il sentit une odeur d'alcool.

Et là, il oublia que sa jambe était en feu, parce que le monde entier prit feu. Erwin avait raison. Il était plus que réveillé. Et avec un cri d'agonie déchirant sa gorge dans la douleur, il perdit connaissance.


Ouch.

lls sont dehors!

J'espère que ce chapitre vous aura plu, n'hésitez pas à laisser un petit commentaire ! ^^