Crainte
Le fugitif, debout, dévorait sa part comme un affamé. Mangeant avec plus de retenue, le vieillard observait le phénomène. De longues mèches charbonneuses, de pâles iris argentés, une peau blanche... Il avait ôté sa fragile tunique qui, totalement déchirée et ensanglantée, le laissait presque nu. A la place, il portait dorénavant une chemise et un pantalon que l'homme lui avait prêtés... En les lui lançant, parce que le garçon refusait de le rejoindre. Ce qui n'était pas un mal ; ils étaient visiblement aussi méfiants l'un que l'autre. L'adulte, un type immense donnant l'impression d'avoir été grossièrement taillé dans la pierre, avait une longue barbe emmêlée. Il faisait la conversation tout seul.
-On n'croise pas beaucoup de monde, dans cette région. Encore moins des gringalets tels que toi. Avec la Grande Glaciation, les survivants se sont tous réunis et sont restés à vivre les uns sur les autres dans leurs ruines rebâties. Le printemps n'devait jamais revenir sur cette planète givrée, mais eh, te voilà... L'hiver est partout ailleurs, sauf ici. Je chassais un renard lorsque j'ai repéré les premières fleurs. J'ai bien cru que j'étais devenu fou. Mais non. Enfin, à moins que tu n'sois une hallucination... Eh bah, p'tit, tu mets souvent le museau en l'air... Qu'est-ce que tu surveilles ? Avion ? Hélico ? Oublie ça. Aucune boîte de conserve n'saurait franchir le col ; les rafales l'enverraient s'écraser en amont aussi sec.
Il expira bruyamment, sorte de lourd soupir.
-Ne me regarde pas comme si je voulais te faire je n'sais quoi. J'ai plus de raisons d'avoir peur de toi que toi de moi, tu n'penses pas ?
Le fugitif, pour toute réponse, vint jeter dans le feu les fins os rongés jusqu'à la moelle, ainsi qu'arracher une nouvelle patte à son repas, avant de reculer tout aussi prestement. Sa jambe s'agitait nerveusement. Il ne lâchait pas des yeux le vieillard, demeurant sur le qui-vive. Ce n'était pas qu'il percevait du danger chez cet homme qui lui fournissait vêtements et nourriture, mais... Sa mémoire défaillante lui causait une angoissante sensation de vulnérabilité. Il s'obstinait au mutisme, convaincu que parler aurait été baisser sa garde et s'exposer à la menace d'Autrui. L'adulte désigna les alentours d'un mouvement circulaire de l'index.
-C'est toi qui fais ça, hein ?... Avec je sais pas quel fluide. Allez, avoue. C'est le Cercle qui te poursuit, pas vrai ? T'aimes t'amuser avec ton pouvoir alors que c'est interdit, non ? Tu fais bien ce que tu veux ; je m'en moque. Je n'croyais pas revoir un paysage comme ça de mon vivant.
Le garçon se pétrifia tandis qu'à ces mots un violent frisson le traversait. Sa carapace se fissura. Il articula avec difficulté ;
-Votre fleur préférée... c'est laquelle ?
